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Full text of "Histoire d'un coup d'état (décembre 1851) d'après les documents authentiques, les pièces officelles et les renseignements intimes"

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6000541731 




HISTOIRE 



DIH 



COUP D'ÉTAT 



HISTOIRE 



COUP D'ÉTAT 



(DÉCEMBRE ISftl) 



PAR M. PAUL BELOUINO 



PAB 1. mm DE mm. 



— PARIS — 

LUDOVIC BRlfNET cl C, ÉDITEURS. UUK DE SÈVRES, ÎT. 



JJ^ A-. y^. 




•1 






INTRODUCTION. 



Ceux qui ne voient que le fail extérieur et matériel 
de l'immense révotution que Louis-Napoléon vient 
d'accomplir , avec la rapidité de la foudre et l'audace 
de l'aigle, circonscrivent les causes et les effets de cette 
révolution dans le cercle étroit d'un duel acharné 
entre le parti de l'Ordre social et le parti de la Déma- 
gogie socialiste. Mais ceux dont le regard pénètre dans 
les profondeurs de la situation politique et dans les 
entrailles de la société civile aperçoivent au-dessus et 
au delà des questions d'un jour, des débats d'une 
heure, que ce duel a soulevés, depuis la terrible et 
soudaine explosion de février, des problèmes autre* 
ment élevés, des conflits autrement vastes. 

Le coup d'Ëtat de Décembre a fait marcher à grands 

1 



r, INTRODUCTION. 

pas la France moderne vers la solution de ces problè- 
mes et le dénoûment de ces conflits. Mais ce serait 
une grande illusion et une profonde erreur de croire 
que tout est dit, parce que sur le champ de bataille où 
l'Anarchie et l'Autorité viennent de se rencontrer face 
à face, Dieu a donné la victoire au parti de l'Ordre 
social sur le parti de la Démagogie socialiste. Cette 
victoire n'a terminé que la lutte des idées ; la lutte des 
intérêts continue. La guerre ne cesse pas; elle se dé- 
place et se transforme. 

L'Ordre social n'a pas seulement triomphé de la 
Démagogie socialiste le jour où le coup d'État de Dé- 
cembre est venu enlever à l'improviste les chances de 
1852 aux bandes de pillards, d'incendiaires et d'égor- 
geurs qui se disposaient à fondre sur la France comme 
une nuée d'oiseaux de proie. Ce jour-là, Louis-Napo- 
léon a été entre les mains de liieu l'instrument de 
salut d'une riche et puissante nation , que des ambi- 
tieux et des intrigants avaient rapetissée au niveau de 
leurs passions sans grandeur, et que des cupides et des 
pervers voulaient refaire à l'image de leurs vices sans 
éclat. La patrie de Charlemagne et de Bonaparte allait 
s'abimer dans des océans de flamme et de sang , lors- 
que Louis-Napoléon, se levant dans sa force et son 
patriotisme , a marché sur le fantôme blanc du Passé 
et sur le spectre rouge de l'Avenir. 

Mais Louis-Napoléon n'a ni combattu sous le dra- 
peau des vieux intérêts ni vaincu avec l'arme des an- 
ciens partis, qui le poursuivaient naguère de leur mal- 



INTRODUCTION. 7 

veillance et de leur colère, qui le poursuivent encore 
de leur persiflage et de leur dédain. Insensés, qui ne 
comprennent pas que leur impopularité les rendait 
impuissants pour se sauver eux-mêmes! Ingrats , qui 
oublient qu'ils doivent au neveu de TEmpereur la 
conservation de leur fortune et do leur vie! Comme 
autrefois Octave, venant réclamer à Rome Thérilage de 
César, eut, à l'exemple de son grand oncle, pour auxi- 
liaires dévoués, les sentiments démocratiques et mili- 
taires contre les passions aristocratiques et démagogi- 
ques, Louis-Napoléon a combattu pour le Peuple et 
vaincu par l'Armée. 

Si ces deux noms se retrouvent ici sous notre plume, 
associés Tun à l'autre, c'est que, dans notre esprit, à 
deux mille ans d'intervalle, ils représentent la même 
idée, c'est que le règne du second sera pour son siècle 
et son pay^ ce que le règne du premier a été pour son 
époque et sa patrie. 

L'histoire ne se répète ni dans les faits ni dans les 
hommes. Mais cependant lorsqu'on l'étudié avec le 
flambeau de la philosophie, on retrouve entre des 
époques diverses de forme d'intimes analogies; entre 
des situations différentes de physionomie de profondes 
ressemblances; entre des hommes opposés de caractère 
des rapports étranges. Ainsi les destinées de la nation 
romaine et les destinées de la nation française, qui pa- 
raissent si .dissemblables, lorsqu'on s'arrête à la surface 
des événements, sont identiques, dès qu'en allant au 
fond des choses, on compare la mission de l'une et de 



8 INTRODUCTION. 

Tautre. Dans noire opinion, l'avenir de la France est 
donc écrit dans le passé de Rome, et soit qu'on veuille 
puiser un enseignement ou chercher une prophétie 
dans ce parallèle, il n'est pas moins curieux qu'utile de 
le suivre dans ses développements, depuis son point de 
départ jusqu'à son point d'arrivée. 

La nation romaine est arrivée à l'Empire par la Ré- 
publique ; la nation française arrive à la République 
par la Monarchie. Mais la République française et 
l'Empire romain, enfantés parles mêmes causes, pro- 
duisirent les mêmes effets, de même que la Monarchie 
française et la République romaine, nées des mêmes 
intérêts, donnèrent les mêmes résultats. Sorties l'une 
et l'autre du berceau de l'Aristocratie militaire et 
territoriale y la République romaine et la Monarchie 
française s'élèvent constamment et graduellement vers 
la plus grande unité possible, en élargissant sans cesse 
la base sur laquelle elles sont assises , jusqu'à ce que 
toutes les classes privilégiées, fondues dans cette ma- 
gnifique et puissante unité, disparaissent entièrement 
pour faire place à une immense universalité qui les 
<M)mprend et les absorbe toutes. C'est alors que sur 
cette universalité qui est la Nation , se fonde, à Rome, 
l'Empire, en France, la République. C'est alors qu'en 
France comme à Rome la Démocratie se faisant homme 
se personnifie dans une individualité gigantesque : à 
Rome, dans Octave-Âuguste ; en France, dans Louis- 
Napoléon. 

Le Gouvernement de Rome, en cessant d'être mo> 



narcllique pour devenir républicain, n'en resta pas 
moins un gouvernement aristocratique. Dès l'origine, 
les institutions de l'Ëlat sont établies dans l'unique in- 
térêt dos Patriciens qui se partagent tous les honneurs, 
tous les emplois, tous les trésors, ne laissant aux Plé- 
béiens que les charges du citoyen et les misères de 
l'homme, leur refusant non-seulement le droit poli- 
tique, mais encore la vie civile. Dès l'origine, les Pa- 
triciens et les Plébéiens constituent deux classes enne- 
mies, dont l'une, excessivement restreinte, est con- 
stamment occupée à maintenir sa domination, et dont 
l'autre, très-étendue, est éternellement travaillée par 
le désir de secouer le joug qui pèse sur elle. 

Ce fut pendant des siècles une lutte, tantôt sourde , 
tantôt violente, toujours iraplacablc. Les Patriciens se 
défendent avec acharnement contre les Plébéiens, qui 
les attaquent avec Hireur. Une haine ardente et pro- 
fonde , qui les sépare , sans espoir de réconciliation , 
creuse entre ces deux grandes divisions de k nation 
romaine un fossé que les guerres civiles de Marins et j 
deSylla, de César et de Pompée, d'Antoine et d'Oo- 
tavc devaient combler un jour avec des montagnes de t 
cadavres. Les Patriciens, pour se protéger plus effica- 
cement contre les Plébéiens, font (aire leur ombra- 
geuse jalousie. Ils créent la Dictature, qui deviendra 
un jour l'instrument de leur ruine. Les Plébéien» 
exigent l'érection du Tribunal, qui sera plus tard le 
bélier avec lequel ils abattront l'Aristocratie. 

Il entrait dans les desseins de Dieu que la nation 



40 INTRODUCTION. 

romaine remplit dans l'histoire de l'Humanité une mis- 
sion providentielle. C'est elle qui devait, après la nation 
grecque, labourer avec l'épée le champ de la Civilisa- 
tion que la nation française allait un jour féconder avec 
l'intelligence. La politique de ce peuple, qui a été le 
mai|re du monde, (ut toute guerrière et conquérante. 
Mais à mesure que Rome grandissait, on voyait le pou- 
voir des Patriciens s'abaisser et l'influence des Plébéiens 
s'élever. Le vieil esprit aristocratique s'était réfugié 
dans le Sénat, qui personnifiait tous les préjugés et tous 
les intérêts du Patriciat. Vainement ce vieil esprit, 
luttant pied à pied, résiste avec opiniâtreté à toutes les 
innovations qui affaiblissent les prérogatives et les pri- 
vilèges de l'Aristocratie. Chaque siècle voit tomber de 
la couronne du Sénat quelque fleuron qui vient s'a^ 
jouter à la couronne, chaque jour plus resplendissante 
du Tribunal, qui s'imprègne toujours davantage des 
passions et des idées du Prolétariat. Et la Démocratie 
devient le flot qui monte, qui monte encore, qui 
monte toujours, jusqu'à ce que couvrant les deux rives, 
tout disparaisse sous la vague immense. 

Le partage des terres et la libération des dettes furent 
souvent le motif et l'occasion des soulèvements du 
Peuple. Ces prétextes de révolte donnaient à la cause 
des Plébéiens un caractère d'agression violente et d'o- 
dieuse envie. On pouvait reprocher à cette lutte de la 
Démocratie contre l'Aristocratie de trop ressembler à 
la guerre des pauvres contre les riches. Au fond, cepen- 
dant, c'était le sentiment d'égalité qui se traduisait par 



INTRODUCTION. \ i 

des actes brutaux et des suppliques matérielles. C'est à 
ce sentiment d'égalité que les Patriciens résistaient , 
lorsque, cantonnés dans leurs prérogatives de naissance 
et leurs privilèges de fortune, ils repoussaient les ré- 
formes les plus légitimes. 

Les plus grands caractères, les noms les plus illustres 
du Patriciat furent entachés de ce vice originel, qui s'ap- 
pelle l'esprit de routine. Caton le Censeur et Scipion 
l'Africain portaient au plus haut degré la haine de l'in- 
novation, et les préjugés de race étaient si profondément 
enracinés dans le cœur de ces deux sénateurs, qu'ils 
auraient préféré s'ensevelir sous les ruines de Rome 
plutôt que consentir à supprimer la hgne de démarca* 
tion qui séparait les classes plébéiennes des classes 
patriciennes. Ce que l'on nomme leur vertu fut de l'or- 
gueil, un noble orgueil, sans doute, mais de l'orgueil 
enfin. Cicéron eut aussi les faiblesses de Caton et de 
Scipion. Mais Cicéron, que son immense talent et sa 
brillante éloquence élevèrent aux postes les plus émi-* 
nents de l'État, Cicéron, sorti de la chevalerie romaine, 
qui correspond à la bourgeoisie française, Cicéron qu'on 
peut comparer aux parlementaires de notre temps et 
qui fut le Thiers de son siècle et de sa patrie, Cicéron 
mit la vanité de l'esprit là où Caton et Scipion avaient 
mis l'orgueil de l'àme. La cause du Patriciat dans la 
bouche de Cicéron avait déjà- perdu de sa grandeur 
chevaleresque. 

Le développement de Tidée démocratique, dans le- 
quel il ne faut voir que la marche ascendante de la 



i't INTRODUCTION. 

nation romaine vers Tunité absolue, fut parfois obscurci 
par des événements qui dénaturaient Tintérèt plébéien, 
en voilant d'un faux jour les aspirations populaires. Au 
nombre de ces événements figurent la révolte de Spar- 
tacus appelant les esclaves à la destruction de la Ré- 
publique, et la conjuration de Catilina conviant les 
débauchés au pillage de Rome. Mais ce n'était là que 
des accidents de la lutte qui avait commencé entre les 
Patriciens et les Plébéiens dans le berceau de la Répu- 
blique et qui ne devait finir que sur sa tombe. La 
révolte de Spartacus et la conjuration de Catilina ne 
furent pas même une des phases de cette lutte. Ce sont 
deux faits qui se produisirent en dehors d*elle, quoique 
se mêlant à elle. 

Les hommes perdus de dettes et de crimes qui vinrent 
se réunir autour de Catilina pour s'emparer, par sur- 
prise, des richesses de la République, n'avaient rien à 
démêler avec la Démocratie ni avec l'Aristocratie ro- 
maines. De même que nos démagogues, qui se font des 
ouvriers un piédestal et des insurrections un moyen 
pour conquérir par la violence les biens qu'ils sont 
incapables d'acquérir .par le travail, ces hommes n'ap- 
partenaient à aucune classe, à aucun parti, à aucune 
idée. Les esclaves ignorants et grossiers, qui suivaient 
Spartacus, étaient également, par leur situation, des 
êtres en dehors de tout, qui ne pouvaient rentrer dans 
le sein de la Société qu'en passant par le baptême reli- 
gieux du Christianisme et par le baptême politique 
de la Liberté. C'étaient les socialistes de Rome ne 



inthûduction. 13 

comprenant, comme les socJalisles de Frano;, abrutis 
par la misère, dégradés par le vice, sans intelligence et 
sans éducation, que le sentiment de la haine; n'ayant 
ni la conscience de leur dignité, ni le sentiment de ta 
justice; aimant la révolte parcompensation de l'esclavage 
et non l'égalité des droits et des devoirs comme condi- 
tion de l'unité nationale. 

Le triomphe des esclaves de Rome, de même que la 
victoire des socialistes de France, ne pouvait être qu'une 
éphémère et sanglante débauche d'hommes s'enivrant, 
dans le délire de la vengeance , de l'odeur du sang et 
de la vue du butin. La Démocratie romaine n'était pas 
plus avec Spartacus et Catilinaquc la Démocratie fran- 
çaise n'était avec Babœuret Marat. 

Les ambitieux de tous les temps et de tous les pays 
se ressemblent el se copient. I.e peuple était un instru- 
ment entre les mains des Tribuns qui se servirent de 
ses passions comme d'un Knier pour soulever des tem- 
pêtes favorablcsàlcurinfiuence. Ils agrandissaient leur 
pouvoir à l'aide des troubles qu'ils entretenaient au 
sein de la République. Leur puissance s'élevait à mesure 
que l'agitation montait, et plus ils allumaient de colères . 
et de haines dans les masses, plus ils devenaient redou-> i 
tables au Sénat qui, plus d'une fois, fut contraint 
d'abaisser son orgueil devant leur volonté. Dans leur 
lutte ardente contre les Patriciens, ils songeaient 
moins à l'intérêt des i-lcbéi. ns qu'à leur Élévation 
personnelle. Mais ces turbulents Tribuns, en croyant 
ne travailler qu'au proht de leur ambition, servaient à 



14 INTRODUCTION. 

raccomplissement des décrets de la Providence qui 
les employait à préparer le triomphe de la Démocratie 
romaine. 

Ainsi Ton voit , pendant plusieurs siècles de This- 
toire de France , les Rois abaisser, de règne en règne, 
dans rintérèt de leur puissance, l'Aristocratie territo- 
riale et militaire. Puis un jour il arrive que ces Rois 
ayant fauché toutes les têtes qui dépassaient le niveau 
commun, abattu tous les droits qui dominaient le droit 
universel; ayant ruiné les classes privilégiées, rasé les 
donjons féodaux, à force d'avoir voulu tout égaliser au- 
dessous pour que rien ne s*élevàt au-dessus, se trouvent 
avoir creusé le lit où va couler à pleins bords le torrent 
de la Démocratie française. 

Quand les héritiers de Louis le Gros décapitaient la 
Noblesse, humiliaient le Clergé, rançonnaient la Bour- 
geoisie, ils étaient poussés par une puissance mysté- 
rieuse à ce travail gigantesque, persévérant, instinctif 
d'unité, qui voulait qu'il ne restât pas un seul corps 
debout entre le Peuple et le Roi. Ils abattaient les unes 
après les autres toutes les branches de l'arbre féodal pour 
s'en faire une couronne qui devait absorber enfin tous 
les rayons de la puissance. Mais ils marchaient en aveu- 
gles dans cette route, ignorant qu'humbles instru- 
ments d'une œuvre providentielle, ils n'étaient que le 
bras destiné à préparer l'avènement de cette force y 
alors inconnue, qui s'appelle aujourd'hui la Démocratie^ 
dont le règne n'est que la réalisation dernière de la 
grande pensée d'unité qu'on retrouve au fond des des-* 



INTRODUCTION. \o 

tinées de la nation française comme au fond des desti- 
nées de la nation romaine. 

La nation française et la nation romaine ont con- 
stamment gravité autour de la même idée. Elles ont 
suivi des routes diverses pour arriver au même but. 
L*instrument d'émancipation qui a servi à Tune et à 
l'autre a seul été différent. Dans Rome, dès le début, la 
Démocratie s'est trouvée face à face avec l'Aristocratie. 
Dès le début , elle a battu en brèche sa rivale avec la 
puissance des Tribuns, qui personnifiaient la doctrine 
d'examen, luttant contre les Consuls, qui représentaient 
la doctrine d'autorité. Dès le début, elle a détruit, sous 
l'inspiration, sous l'influence de l'esprit de révolte. Aussi 
lorsqu'on suit , page à page , l'histoire de la nation 
romaine, on voit parallèlement l'Aristocratie descendre 
et la Démocratie monter, si bien qu'un jour vient où ce 
sont déjà deux forces égales, deux puissances rivales qui 
se disputent le Gouvernement de la République. Alors 
Tune et l'autre sentent également la nécessité de se 
personnifier dans un homme qu'elles investissent à tour 
de r61e de la Dictature. 

La Démocratie s'appelle tour à tour Marins , Jules- 
César, Octave. L'Aristocratie se nomme successivement 
Sylla, Pompée, Antoine. La lutte grandissant entre 
elles continue plus ardente, plus implacable, plus 
meurtrière, non sous Taspect d'une révolution popu- 
laire, mais sous la forme d'une guerre civile. Au pre- 
mier moment, laDémocratie l'emporte dans la personne 
de Marius, qui souille ce triomphe par la sauvagerie et 



id INTRODUCTION. 

la cruauté de son caractère. Marius à lui seul est toute 
une Convention ! L'ivresse de ce succès s'éteint bien- 
tôt dans les larmes , les misères et les douleurs d'une 
éclatante défaite. L'Aristocratie ressaisit un instant, pour 
la reperdre à tout jamais, la domination avecSylla, 
qui la personnifie. Dans cette première phase, le repré- 
sentant de l'Aristocratie , Sylla , est plus grand que 
Marius, le représentant de la Démocratie. Dans la se- 
conde phase, la Démocratie ne s'élève pas seulement en 
force et en puissance. Elle gagne également en hé- 
roïsme et en gloire ce que l'Aristocratie perd en éclat 
et en prestige. L'Aristocratie ne s'appelle déjà plus que 
Pompée et la Démocratie se nomme enfin César. 

Du moins il y a encore dans le représentant du Pa- 
triciat , humilié et vaincu , une grandeur morale qui 
projette sur la décadence de l'idée et sur la chute de 
l'homme, je ne sais quelle ombre poétique et quel reflet 
chevaleresque. Mais à la troisième phase de cette lutte 
colossale, dont Tissue doit décider àe l'avenir du 
Monde , de la marche de la GivilisatioD et du sort de 
l'Humanité, l'Aristocratie déchue, énervée^ avilie, sans 
orgueil et sans vertu , cupide , ambitieuse , débauchée^ 
tombe honteusement avec Antoine, tandis que la Dé- 
mocratie règne glorieusement avec Octave, que ses 
contemporains surnomment Auguste. 

En France , le développement des faits et des idées 
fut plus vaste et plus varié. La Démocratie n'existait pas 
encore, que déjà l'Aristocratie brillait de tout l'éclat de 
sa force et de toute la splendeur de sa puissance. A 



INTRODUCTION. 17 

Rome, le Pouvoir, qui avait miné la base sur laquelle 
reposait l'autorité des Patriciens, était né d'une révolte 
des Plébéiens, sous le nom de Tribunal. En France, 
c'est des rangs mômes de la Féodalité que sortit ta 
Royauté, qui allait consacrer ses efforts et ses travaux 
de plusieurs siècles à démolir, pierre par pierre, l'é- 
ditice de l'Aristocratie, cet édifice, dont la Démocratie 
devait arracher un jour les fondements, pour en jeter 
lu poussière au vent des révolutions. 

DansRorac, les Plébéiens commencèrtnl, poursui- 
virent et achevèrent eux-mêmes l'abaissement et la 
ruine des Patriciens, En France , ce fut la Royauté qui 
fit tout d'abord l'œuvre de la Démocratie contre l'Aris- 
tocralie. Celle-ci était déjà désarmée quand celle-là, 
débordant de toutes parts comme un torrent , s'est i-é- 
pandue sur la France, renversant dans son cours im- 
pétueux la Monarchie et le Clergé, les Jurandes et les 
Parlements, la Noblesse et la Rourgeoisie. L'Aristocra- 
tie s'était abaissée, et la Démocratie s'était formée, ft J 
l'ombre même de la Royauté , sous l'égide du principe 1 
d'autorité. Quand vint le moment de la lutte, la Démo- 1 
cratie ne vit pas seulement l'Aristocratie devant elle, 
elle aperçut encore la Royauté au-ilcssus d'elle. 
Royauté se trouvait alors placée sur sa roule comme 1 
une forteresse qui barre le passage ; la Noblesse , la 
Bourgeoisie , le Clergé, n'étaient que les bastions de ^ 
cette forteresse. 

D'ailleurs, la puissance du principe d'autorité s'était 
seule manifestée; seule elle avait agi sur ta marche 



18 INTRODUCTION. 

des événements , la situation des hommes et le cours 
des idées. La force de l'esprit de révolte était donc une 
force, contenue depuis des siècles, qui devait, lors- 
qu'elle éclaterait, faire explosion , de même que la va- 
peur trop longtemps comprimée dans une chaudière 
sans soupape, se répand dans l'air avec la puissance 
d'une trombe , quand elle brise , en s'échappant avec 
violence, la prison de fer qui la renferme. 

Quand la Démocratie s'empara de cette force pour 
renverser tout le vieil édifice de la Monarchie , mêlant 
dans une commune vengeance la Royauté , la Bour- 
geoisie, la Noblesse, le Clergé^ en un mot tout ce qui, 
étant une démarcation , s'opposait à l'unité universelle 
dans l'universelle égalité, elle s'en servit sans en cal- 
culer la portée. Dans Rome , après avoir attaqué, pen- 
dant des siècles, le Patriciat, en s' appuyant sur l'esprit 
de révolte , le Prolétariat le combattit à l'heure de la 
lutte suprême et décisive, en s'appuyant sur la puis- 
sance du principe d'autorité. £n France, ce fut juste- 
ment à cette même heure de lutte suprême et décisive 
que la Démocratie choisit, pour levier d'attaque et de 
destruction, la force de l'esprit de révolte. Elle ne 
pouvait donc pas être , comme à Rome , une armée 
disciplinée , remettant à un Dictateur ses destinées ; elle 
ne pouvait devenir que ce qu'elle a été, une révolution 
désordonnée qui se produit comme un ouragan terrible, 
une populace furieuse qui se répand comme une lave 
ardente. Au lieu d'une guerre civile comme à Rome, on 
eut donc en France une révolution populaire. Le Marins 



INTRODUCTION. 19 

de la Démocratie française fut la Convention. Napoléon 
Bonaparte allait être son Jules-César. 

Jusqu'ici Tanalogie n'est que morale. Elle n'existe 
que dans le but vers lequel tendent les destinées de la 
nation romaine et de la nation française , ainsi que dans 
la mission que la Providence assigne à Tune et à l'autre, 
et dans l'action qu'elles ont été appelées à exercer suc- 
cessivement sur l'avenir de l'Humanité et la marche de 
la Civilisation. Au commencement do ce siècle, cette 
analogie n'est plus seulement morale, elle devient en- 
core matérielle. Jules-César avait été la Démocratie 
romaine faite homme ; Napoléon Bonaparte est , à son 
tour, la Démocratie française faite homme. Jules-César 
avait à lutter contre les préjugés persistants du Patri- 
ciat, en même temps qu'il lui fallait comprimer les 
sauvages passions de la Démagogie. Ce fut aussi le 
rôle, ce fut aussi l'œuvre de Napoléon Bonaparte , qui 
eut une autre gloire encore, celle de cicatriser les plaies 
et de relever les ruines que la Révolution avait faites en 
France et que Rome n'a pas pu connaître , elle qui a 
traversé des épreuves de guerre civile et non des crises 
d'anarchie révolutionnaire. 

Cette différence matérielle de la guerre civile et de 
l'anarchie révolutionnaire continue à donner une phy- 
sionomie différente aux faits extérieurs , qui servent au 
développement graduel de la pensée unitaire et à la 
marche ascendante de l'idée démocratique en France 
et à Rome. Quand l'élément aristocratique reparait en 
1815, au lieu de s'appuyer en France sur la Dictature, 



I 
I 



2(1 INTRODUCTION. 

comme à Rome, il s'incarne dans une Oligarchie; il 
est la doctrine d'examen; il se fait Monarchie repré- 
sentative. Quand l'élément démocratique combat , en 
1848, il ne se personnifie pas davantage dans un 
homme; il est l'esprit de révolte; il se fait révolution 
populaire : de là vient que dans le moment du triom- 
phe il détruit tout et ne fonde rien. Mais en France 
comme à Rome, dés que la Démocratie veut utiliser sa 
victoire et consolider son règne, elle rompt de nou- 
veau avec l'esprit de révolte , elle s'incarne dans une 
individualité, elle revient au principe d'autorité; elle 
se refait homme enfin , et elle se nomme Louis- 
Napoléon. 

Ce sont les mêmes effets naissant des mêmes causes, 
quoique par des enfantements de nature différente. 
Les événements écoulés entre le règne dé Napoléon et 
l'avènement de Louis-Napoléon , ne ressemblent pas 
à ceux qui remplirent la période romaine accomplie 
entre la mort de Jules-César et le triomphe d'Octave. 
Mais quelle identité de destinée entre Jules-César 
mourant sous le poignard des Patriciens, après avoir 
inauguré la domination de la Démocratie romaine, 
et Napoléon tombant sous une coalition de Rois, 
après avoir commencé l'organisation de la Démocratie 
française ! Quelle analogie de situation entre Octave 
recueillant, avec la popularité de Jules-César, l'héri- 
tage d'un pouvoir qu'il exerce dans l'intérêt du Peu- 
ple avec l'appui de l'Armée, et Louis-Napoléon retrou- 
vant, au retour de l'exil, le prestige des glorieux sou- 



I 



rMTlODUCTEON. ï| 

vonirs que le nom de rKnipereur a laissés dans toutes 
les imaginations, et dispersant à la fois avec l'épéc des 
soldats les partis monarchiques qui repoussent la Dé- | 
mocralie. et les factions révolutionnaires qui menacent 
la Sofiélé tout entière pour reprendre, aux acclama- 
tions de la France, l'œuvre inachevée de son oncle ! 

Lorsqii'Oclave domina sur la scène du monde, 
l'océan de la Démocratie avait creusé son lit, reculé 
ses limites, élevé son niveau. Il n'avait point encore ' 
ohsorbé le flux de l'Aristocratie. Le droit politique et 
le droit civil étaient toujours le domaine exclusif, le 
privilège spécial des rares patriciennes. La barrière qui 
séparait les familles sénatoriales et les famillos éques- 
tres des familles plébéiennes n'était pas abaissée. La 
nation romaine enfin ne formait pas encore celle vaste 
unité, qui comprend l'universalité des citoyens, source 
commune de laquelle tout sort et dans laquelle tout 
rentre, vivante image de l'Ëgalilé qui n'accorde rien 
au hasard de la naissance et au jeu de la fortune, et 
qui donne tout au travail, au talent, A la vertu. 

La Démocratie avait h conquérir, l'Aristocratie avait 
à défendre. L'une voulait marcher vers la réalisation 
dctinitive de son principe. L'autre s'efforçait de relar- 
der ce mouvement de l'Humanité dont Rome était 
alors ta tète; car, à chaque pas qui s'accomplissait dans 
cette voie civilisatrice, elle perdait un privilège qui llat- 
tait son orgueil, un intérêt qui caressait son avarice. 
La lutte était modifiée dans son caractère. La Dé-, 
mocralie avait déjà tant monté , l'Aristocratie avait 



H INTRODUCTION. 

déjà tant décru ^ qu'au lieu d'un grand coiybat entre 
deux puissantes idées, ce n'était déjà plus qu'une que- 
relle où la parole remplaçait Tépée. Sylla s'appelait 
Cicéron. Dans la résistance de l'Aristocratie on ne sen- 
tait plus les ardeurs de la foi, les entraînements de la 
passion qui donnent de la grandeur à une cause. L'a- 
mour des vieux principes n'était plus un culte dans 
l'esprit des sénateurs et des chevaliers. C'était une af-*- 
faire d'habitude, de mode, d'intérêt ou de parti. Cétait 
un préjugé et non une religion , et le fanatisme ne 
pouvait plus expliquer l'aveuglement et l'endurcisse- 
ment des classes privilégiées, ne défendant plus que par 
égoïsme et par vanité les anciennes lois qui tendaient 
à maintenir la richesse des uns et la pauvreté des 
autres. 

C'est sur ce terrain que la question se trouvait pla^ 
cée. La différence des fortunes importait beaucoup 
plus aux Plébéiens et aux Patriciens que la différence 
des rangs. Ce que ceux-là voulaient détruire, ce que 
ceux-ci voulaient conserver, c'étaient surtout les institu- 
tions qui perpétuaient cette différence dans les familles, 
favorisant à l'excès les seconds au détriment des pre- 
miers qu'elles parquaient dans le Prolétariat, commet 
Dieu même les eût classées ainsi pour l'éternité. La 
Liberté, au fond, n'était qu'un moyen, qu'un instru- 
ment; le but, c*était l'Ëgalité. C'est ce qui explique 
comment la Démocratie abdiqua avec enthousiasme 
sa Liberté entre les mains d'Octave, qui venait lui ap- 
porter l'Égalité. 



INTROIUCTION. 



sa 



La Démocrade, aveu cette intuition, qui est te géniti 
des masses , comprenait insliiu-tivonient qu'elle ne potH 
vait po^-iéder cette Ëgalilé, la plus ardente de se»^ espé- 
raiiues, le plus beau de ses rf^ves, qu'autant qu'elle 
serait placée sous la protection d'un homme, nnitre de 
tous les autres hommes. Le règne île l'Arifitocralie s'esl 
toujouf» perfionniîié dans des assemblées, et toujoun 
les asscmbk'es, qu'elles soient béi^-ditaire» ou élues, 
donneront le ri'gne de l'Arislooralie. Le règne de la ' 
Démocratie, ao oonlraii-c, s'est constamment incarné 
dans un seul, et toujours le pouvoir d'un seul devieit- 
dra le règne de la Démocratie, parce que là où un seal 
i'<>l. au-dessus de tous, tous les citoyens sont 8fK:ialo-> 
ment égaux sous sa domination, ik même q«e tous 
kn hommes sont religieusement égaux devant Dieu. 

Octave fut donc un instrument de la Providence, qui 
se servit de sa personnalité pour accomplir ses desseins, 
lorsqu'il entra dans ses vues de pousiicr en avant l'Hi»* 
manité sur le chemin de la Civilisation, en Tavorisarlt 
l'avénemenl de la Démocratie romaine. Mais cello mémfl 
Démocratie contenait dans son sein de« éléments iiff* 
jtur6 qu'il fallait réprimer dans l'iiitérfit même de 
l'Aristocratie. 

Au-dessous des légitimes aspirations du Prolêfariat 
vers les biens moraux et matériels que la Société promet 
an travail et au talent , ferrnenlaient les passions crimi- 
nelles d'une tourbe d'esclaves et de débauchés, lie de 
la Nation , ennemis à la fois des Plébéiens et des ["alri- 
ciens, qui aspiraient à tout C'^nquérir par la violence et 



A 



24 INTRODUCTION. 

le crime. Ces hommes, que le frein de la compression 
a seul retenus , ne pouvaient être domptés que par la 
main de fer d'un pouvoir qui tirait de son unité la force 
de tout plier sous un joug salutaire. Si, au lieu de trou- 
ver devant eux la puissance d'Octave , ils n'avaient 
rencontré qu'une Aristocratie affaiblie et dégénérée , 
comme l'était alors l'Aristocratie romaine, ils auraient 
eu leur jour de triomphe. 

Les Patriciens n'étaient , en effet, unis entre eux 
contre les Plébéiens que parla communauté du danger 
qui menaçait leurs intérêts de caste. Victorieux d'Oc- 
tave, ils se seraient aussitôt divisés , déchirés, et un 
jour, au lieu de se réveiller vaincus par une Démocratie, 
régulièrement organisée et puissamment contenue , ils 
auraient été surpris par l'explosion soudaine d'une 
Démagogie furieuse, éteignant un océan de flamme 
dans une mer de sang, et l'Aristocratie, ensevelie avec 
ses prérogatives et ses richesses sous les décombres de 
Rome, aurait disparu du livre de l'histoire. Octave, du 
moins, lui laissa la fortune et la vie; sa victoire, en 
achevant d'abattre la puissance des Patriciens, les sauva 
de la ruine et de la mort. Octave , en faisant triompher 
la Démocratie, fit durer la Société. 

Louis-Napoléon avait été prédestiné par la Provi- 
dence à remplir en France une mission analogue , dans 
une situation, identique au fond, quoique différente dans 
la forme. Mais avant de retracer à grands traits la phy- 
sionomie morale et matérielle de cette situation , qui 
explique le grand acte de 1851 , il est nécessaire de 



INTROlil'CTION. ÏS 

remonter !e cours des années, jusqu'au vaste mouve- 
ment de 1789, afin d'indiquer les causes multiples 
dont elle est née. L'histoire entière de ce siècle est 
dans l'analyse de ces causes, non moins profondes que 
varices. 

Avant 1 789, il existait une Noblesse qui avait recueilji 
»ur les lèvres moiiraules du connétable Anne de Mont- 
morency, décapité i\ Toulouse, par ordre du cardinal 
de Richelieu, rànic de la Féodalité. Cette Noblesse avait 
gardé de ses anciens droits seigneuriaux des privilèges 
de race qui faisaient d'elle la vassale de la Royauté et 
la suzeraine de la Rourgeoisie. Elle était au-dessous du 
Roi; irais elle était au-dessus du Peuple. C'était une 
Nation dans la Nation, qui comptait alors trois grandes 
couches superposées l'une sur l'autre. La dernière était 
la plus étendue. C'était le Peuple qui frémissait, en 
bas, lorsque son regard s'élevant en haut, il apercevait 
auprès du Trône une race distincte des autres classes 
sociales , qui fermait à tout ce qui ne sortait pas d'elle , 
la carrière des grandes charges de la Monarchie, des 
emplois honorifiques ou lucratifs, et des hautes dignités 
de l'Eut. 

La première couche, resserrée dans un cercle étroit, 
était cette race distincte, qui tenait son rang, sa for- 
lune, son autorité du droit de la naissance. Mais entre 
cette couche supérieure et la couche inférieure , il se 
trouvai! une couche intermédiaire: c'était la Rourgeoi- 
sie, avant-garde du Peuple, alors placé à l'arrière- 
garde du mouvement de la Nation française vers l'unité; 



^ 



H 



«I LVlftODlCmOfi. 

la »B(Mirrgeôme , doni l'envie ethtYBnîtés'irritatetitè ila 
petoée qu'il f la^il en airacltd^elle sue dtosse plu^ iia- 
T&risée , plus piiîs68iiii}ei6t fim rikthe , «ne ébisse , enfin, 

doot^le n'était pififWêfoe l'égale dans le iGouverneraent 
et dans la Société. 

Macée ftlus près de k iNobles^ que Qe Peupte, la 
BtHurgeeîeie était appelée À reeueîHîr plus directement 
et pli» immédiatement Vivéï^itage de ses prérogativos 
de naissance et de ses i^rrriléges de fortune. KHe étaft 
intéressée y plus encwe ^ue k Peuple , à la dépossiëder 
de ces arantages qui excitaient ea jalousie et sa cou- 
Toitise. il était donc naturel qu'elle engageât la lutte. 
C'est ce qu'elle fit, dès cette époque, d'abord sous l'é- 
gide de ia Royauté, puis par*-dessus la tète du Roi. 
Dans eette lutte, elle Cut suivie par le Peuple, mysté- 
rieusement pousqé contre la Noblesse par amour de 
FËgalité. Il servit par instinct , plus que par réflexion , 
d'instrument à la BiMvgeoisie, que l'amour iie k do- 
mination entraîna sur la scène où allait se jofuer te pro- 
logue du granid drame de ia Révolution française, dont 
nous voyons aujourd'hui l'épilogue. 

La Noblesse, qui constituait alors tout le parti -de ta 
résistance, était cMe-mème scindée en deux ; ear* pen- 
dant q[ue ia Démocratie s'organisait , l'Aristocratie se 
dissolvait : laseeonde ressemblait au reflux , et la pre- 
mière au flux de lallation. H y avait la tablasse de 
race et d'èpée, et la Noblesse de robe et de finance. 
CelieHci était à 4a fois à la queue de l'Aristocratie et à 
la tôle de la DéoMcratie. Sa forcb élrît surtout dana 




IMHODICTION. 

1«B Parlements, qui, après avoir ouvert le clicinin à 
la Démagogie, par leur opposition contre la Royauté, 
furent emportés en mfme temps qu'elle par la tom- 
pôtc qu'ils avaient appelée. La Notileese de robe et de 
finance disparut dans cette tempête avec la Noblesse 
de race et d'êpéc, dont elle avait imprudemment sé- 
piirë sa cause. Ces deux Noblesses, couchées le niô:i.n 
jour sur le sot de la France, parmi les ruines de In 
Monarchie, par le vent des révolutions, formèient un 
parti du passé, parti vaincu, mais non détruit, qui 
garda, même après sa commune défaite, la trace de 
ses deux origines. 

La Bourgeoisie était unie dans un même efToii contre 
la Noblesse. Mais elle-même renfermait déjà dans son 
sein deux nuances Irès-caractérisées. Il y avait la Bour- 
geoisie lettrée et la Bourgeoisie industrielle. La prc- 
mii'ie comprenait Innies les professions libérales; la 
soronde renfermait tous les états mercantiles. Ces deux 
nuances, qui se perdaient en apparence dans la vaste 
révolte des classes bourgeoises , secondées par les classes 
ouvrières, contre les classe» nobles , se personnifièrenl 
en réalité , l'une dans le parti de la Monarchie consli- 
tutioiiuelle, l'autre dans le parti do la RépuliMque 
représentative. Unies pour renverser, désunies pour 
fonder, elles se resBcmblaîent cependant par un trait 
caractéristique. L'une et l'autre avaient emprunté à la 
Nobtes-iP (le robe cl de finance son naissant amour du 
parlementarisme. L'une et l'autre tendaient à Irans- 
porler leGoutememenl de TÊtat au seiti des assemblée» 



28 INTRODUCTION. 

délibérantes ; car l'une et Tautre comprenaient que ne 
pouvant pas asseoir, comme la Noblesse , leur domi- 
nation sur la naissance , elles devaient demander le 
Pouvoir à d'autres moyens d'influence et d'action. 

La France vivait dans une tempête. De même que sur 
l'océan , où la vague pousse la vague , où le flot suit le 
flot, au milieu de cette tempête, la couche inférieure 
montait constamment sur la couche supérieure. La 
Noblesse de robe et de flnance avait éclipsé la Noblesse 
de race et d'épée. La Bourgeoisie lettrée remplaça la 
Noblesse de race et de finance , pour laisser, à son tour, 
arriver sur le premier plan la Bourgeoisie industrielle. 
La Monarchie constitutionnelle avait eu son heure de 
règne; la République représentative eut aussi son jour 
de triomphe. 

Monarchie constitutionnelle ou République repré- 
sentative , c'était toujours la Bourgeoisie dominant la 
Nation par les assemblées délibérantes , sa personnifi- 
cation naturelle. Le Peuple eut un vague instinct de 
cet escamotage politique. Il comprit que, sous une 
autre forme, Tintérèt aristocratique se perpétuait par 
le Gouvernement parlementaire, barrant toujours le 
chemin à l'idée démocratique. C'est alors qu'il fit sou- 
dainement irruption dans les régions de la politique. 
Malheureusement il se précipita dans la mêlée en aveu- 
gle et en furieux, brisant tout, jusqu'à ce que, dans ce 
débordement saD8 règle et sans frein, la lie de la So- 
ciété surgissant à la surface, envahit la Convention^ qui 
fut alors une espèce de Gorgone, dont les trois tètes 




rNTnODUGTION. 

êlaioiit la Démagogie, la Terreur e( la Corruption. Puis 
le monstre fut muselé [lar la maiu puissante et glo- 
rieuse de Napoléon Bonaparte, qui vint personnifier 
la Démucratic française. 

Il ^ eut alors deux grands partis vaincus, la Noblesse 
t:t la Bourgeoisie, deux partis subdivisés en quatre 
coteries qui s'eflacèrent , sans se résigner à disparaître. 
I.a Démagogie aussi fuldomptée. Mais ta Démagogie, qui 
s'appelait alors le Jacobinisme, et qui s'appelle main- 
tenant le Socialisme , n'est pas un parti politique. Elle 
est la négation de la Civilisation elle-même. La Déma- 
gogie resta donc au sein de la Société comme un élément 
destructeur, sans devenir une force organisée. Sous le 
règne de l'Empereur, cet élément fut caché dans le 
manteau de gloire et de grandeur qui enveloppait la 
France , de inémc que les quatre coteries qui for- 
maient, dans leur ensemble, le parti du Passé, furent 
absorbées dans la grande unité nationalr. Lorsque le 
géant du siècle tomba sous les coups de l'Europe, 
quand le monument que son génie avait élevé il l'idée 
démocratique s'écroula tout d'une pièce, de ses débris 
on vit surgir ces quatre coteries, <{ui se disputèrent la 
domination de la France. 

La Noblesse devint le Koyalismc; la Bourgeoisie 
l'ut le LilHTalismc. Les royalistes se subdivisèrent en 
royalistes absolus et en royalistes constitutionnels. Les 
lil)f raiix se partagèrent en libéraux raonarciiiques et en 
libéraux républicains. Le Peuple avait déjà compris 
vaguement que la cause de Bonaparte, c'était la sienne, 



30 INTRODUCTION. 

personnifiée dans un noiïi d^bomme ; il resta tout à la 
fois démocrate et napoléonien. Au même moment « 
les tronçons da serpent de la Démagogie recommen-^ 
cèrent à s'agiter pour se rejoindre. Ainsi , à mesure 
qu'on descend le cours de ce siècle, on voit l'Aris- 
tocratie se subdiviser et se dissoudre, quoiqu'elle 
se généralise, en face de la Démocratie, qui se fortifie 
€ll se développe, en même temps qu'elle se person- 
nalise. 

Pendant les quinze années du Gouvernement de la 
Restauration, la lutte des intérêts démocratiques con-«- 
tre les intérêts aristocratiques se poursuivit, sous une 
forme nouvelle, en se personnifiant dans le combat que 
les libéraux livrèrent aux royalistes sur le terrain de 
la Monarchie constitutionnelle , combat dont l'action 
administrative et l'influence politique étaient le but 
suprême. La Monarchie de 1830 ne fut qu'une transfor- 
mation de la même lutte. La Noblesse perd le terrain 
que gagne la Bourgeoisie. Ce n'est plus celle-là, c'est 
celle-ci qui se trouve alors placée sur le premier plan. 
Mais la Noblesse recule en résistant encore devant la 
Bourgeoisie qui se sépare en deux camps. Une moitié 
se défend; l'autre moitié attaque, placée àl'avant-garde 
d'une armée qui se recrute déjà dans les rangs du Peuple, 
etdont Tarrière-garde s'étend aux dernières limites (îe 
la Nation. 

De ce moment, le Royalisme devient le Légitimisme, 
le Libéralisme devient l'Orléanisme. En face d'eux, le 
Radicalisme commence à se montrer sur la scène poK^ 



IMKOlUCrUIN. 



tique. coinbiiKnnt au nom de la Dtmocralïc contre 
l'Aristocratie, qui comprend alors toutes les coteries 
de la Noblesse el de la Bourgeoisie, et qui devient une 
véritalile Bahcl oligarchique. La lutte se poursuit plus 
ardente, plus implacable, pins acharnée jusqu'au Jour 
oLi elle aboutit à la Révolution de février, qui amène 
ravéïicnient de la République, sans assurer le Iriom- 
phe du Potiple. Du sein du Radicalisnie surgit de 
nouveau la Démagogie, qui se manifeste sous la forme 
du Socialisme épouvantant à la fois , sous cette forme 
nouvelle, Ik Noblesse dégénérée, la Bourgeoisie abattue 
et le l'euple victorieux. L'Aristocratie, exploitant avec 
une habileté machiavélique les lorreuri sociales, con>» J 
bal la Démocralie , en la confondant à dessein avec 
la Démagogie. On y retrouve Scipion , Caton, CicérfO 
s'unissanl pour défendre les intérêts aristocratiques, 
qui ne sont plus que des intcrt^'ts matériels, contre les 
intérêts démorratiques. 

Scipion se nomme Changarnier; Caton s'appelle 
Dufaure; Cicéron se nomme Thiers. La foi monarchi- ' 
que est éteinte. I/oi-gueil de race n'est plus qu'un sou- 
■ venir. Le fanatisme politique est mort. Sou? la cendre 
de ces ptissions grandioses et chevaleresques, il n'y a 
phffi que la Vanité qui intrigue, que la Cupidité qui se 
défend, que l'Ambition qui sollicite. On veut conquérir 
le Pouvoir; on veut acquérir la fortune. Les monopoles 
industriels, les emplois administratifs deviennent éga- 
lement le motif de la défense comme ils sont la cause 
de l'attaque, avec cette diffiTcnce que l'attaque se pré- 



32 INTRODUCTION. 

sente avec la puissance d'une idée à laquelle appartient 
TA venir, tandis que la défense , qui n'est plus qu'un 
reflet du Passé, ne s'appuie que sur la force d'un 
intérêt. 

Le Sénat et le Tribunat romains des dernières années 
de la République se trouvèrent ainsi représentés dans la 
Constituante et dans la Législative. La Majorité y rappe- 
lait le Sénat, et la Minorité, le Tribunat. La Majorité, 
c'était la résistance, le Passé, l'Aristocratie. La Mino- 
rité, c'était le mouvement, l'Avenir, la Démocratie. 
Mais la situation do la République française était plus 
compliquée que la situation de la République romaine» 
A Rome, le Sénat était homogène ; en France la Majo- 
rité était hétérogène. Formée des débris successifs des 
divers partis qui s'étaient combattus et remplacés avant 
de se grouper; composée d'hommes qui avaient gardé 
les préjugés et les passions, ceux-ci de la Noblesse de 
race et d'épée, ceux-là de la Noblesse de robe et de 
finance, d'autres de la Bourgeoisie lettrée, beaucoup 
de la Bourgeoisie industrielle, cette Majorité, qui se 
plaçait en travers du chemin de la Démocratie, n'offrait 
qu'un sol mx)uvant, qu'un terrain sablonneux sur le- 
quel rien ne pouvait s'élever de solide et de durable. 
Elle possédait une force de réaction. Elle n'avait au- 
cune puissance de création. Les quatre divisions 
principales qu'elle renfermait dans son sein s'étaient 
encore fractionnées dans la Législative, sous l'in— 
fluence délétère des ambitions personnelles, en coteries 
infimes. 



INTBODL'CTION. 13 

Quand le sonliinent d'une haine polilique ou la peur 
d'un péril social cimentait tous ces élémcrils, ils sem- 
blaient ne former qu'un bloc, lantilt contre l'Autorité, 
taillât contre l'Anarchie. Mais la haine assouvie ou le 
péril passé, le bloc se brisait en vingt fragments. La 
Minorité n'était pas plus homogène que la 'Majorité. 
On ne retrouvait en elle ni l'ilme, ni la pensée de la 
Démocratie. Elle en portait le masque plutôt que le 
visage. Dans le Peuple, elle ne voyait guère qu'un 
ma relie- pied pour arriver au Pouvoir par le chemin de 
l'Opposition . A son centre, elle subissait la pernicieuse 
induence de cet esprit parlementaire, qui n'a toujours 
été qu'un marteau pour détruire et qui ne sera jamais 
une truelle pour édilier. A ses ailes, elle s'ctendail jus- 
qu'à la Montagne, qui rcpi-ésentait le Socialisme dan* 
toutes ses variétés, la Démagogie <i tous ses degrés. 
Ainsi, la Majorité était impuissante à défendre la So- 
ciété; car, victorieuse du Président, elle se serait dis- 
soute, et les éléments divers dont elle était composée 
auraient, en se séparant, ouvert passage à l'ennemi. I>a 
Minorité était également inhabile à organiser la Démo~ 
cratie ; car, triomphante de l'Aristocratie , elle se serait 
divisée , et , de ses rangs désunis , au lieu d'un Gouver- 
nement, on aurait vu sortir l'Anarchie : Majorité. Mino- 
rité n'étaient plus que de la poussière. 

Sur cette poussière, on ne pouvait donc rien con- 
struire; l'édifice social ne pouvait pas s'y raffermir; 
l'unité nationale ne pouvait pas s'y constituer. Il fallait 
qu'un soufde puissant la fît disparaître, car elle était le 



34 INfRODUCnOM. 

sable qui cachait le sol, le nuage qui voilait TAvABir. 
La parole de Loui^-Napoléon devait être ce souffle. 
Mais avant que cette parole retentit, oemmela tmun^ 
pette du peuple de Dieu au son de Uquelle on vitmî^ 
raculeusement tonaber les ruines de Jéricho, la France 
devait arriver jus(|u'au bord de l'abîme , tiraillée entre 
deux conspirations également dangereuses, également 
formidables, la conspiration parlementaire et la coAt» 
spiralion communiste , qui ont marché parallèlement , 
pendant trois années. 
L'aveuglement des légitimistes et des orléanistes, sa^- 
.'l^tant dans leur impuissance et leur stérilité , poussait à 
cetaùme avec autant d'impétuosité que la fureur dis 
. ^léaiûgogues de toutes les nuances et la folie des socia«- 
. listes de toutes les écoles. Cet aveuglement fortifiait les 
partis révolutionnaires de tous les légitimes mcconteo^ 
tements du Peuple, constamment sacrifié auxégotdes 
intérêts de TÂristocratie, qui dominait dans la Légis- 
lative. Il affaiblissait, au contraire, le Président, sana 
cesse harcelé par une Opposition systématique et pas- 
»onnée, qui minait son autorité, enchaînait sa volonté, 
si bien qu'il ne pouvait rien , ni pour sauver la Société, 
ni pour organiser la Démocratie. 

Les partis révolutionnaires, par un étrange miracle, 
se rencontraient dans cette Opposition, non moins 
fatale au repos du Pays qu'à l'action du Gouvernement, 
avec les partis monarchiques. Les uns et les autres 
y étaient comme jetés par une puissance mystérieuse, 
par une divination magique. On eût dit qu'ils compre- 



liaient instinctivement que Luuis-^'apolcon possédait • 
la force (|ui devait les vaincre, cette force avec laqiielliB \ 
il devait du même coup écraser les pi-eniicrâ cl dissou- 
dre les seconds, afin de réaliser, dans toute sa pléni- 
tude, par le règne de la Démocratie, Inérarchiqucmenl 
organisée, sous la protection du principe d'autorité, la 
grande pensée de l'uaité nationale. 

Quelr[ues jours après la tempête de Février, les par- 
tis monarchiques, en revenant de lenr première épou- 
vante et de leur première stupeur, n'avaient songé qu'à 
sauver du dernier naufrage de la Royauté les intérêts 
ai-istocratiques. C'est avec cette pensée que le 4 mai 
lttf8, ils avaient acclauié la République à la Consti- 
tuante. A In veille de l'Election présidentielle, lorsqu'ils 
virent qu'ils allaient être débordés par le Puuple, que 
la magie des souvenirs et lu puissance des idées entraî- 
naient au scrutin comme un seul homme, pour y in- 
scrire sur les bulletins de \otc le nom du neveu de 
l'Empereur, ils se placèrent, par une lacliquc non 
moins habite <|u1nléressée, à la tétc de ce mouvement 
national, dans le but de recueillir les fruits île la vic- 
toire. Mais ils subissaient à regret la candidature de 
Louis-ISapoléoa comme une nécessité. Celte candida- 
ture était pour eux un écueil qu'ils essayaient de tour- 
ner, ne se sentant pas assez Torts pour le franchir sans 
s'y briser. A leurs yeux, l'Ëlu de la France lut donc, 
dés l'origine, un ennemi qu'ils devaient tromper par ta 
ruse, ne |)ouvant le vaincre par la force. C'est ainsi 
que, dans le sein de la Constituante, ils n'ap])ortèrent 



36 INTRODUCTION. 

à son gouvernement leur hypocrite concours qu'avec 
l'espoir et la volonté de le dominer. 

Au moment même où la Législative se réunissait 
à Paris, le 29 mai 1849, elle apportait dans les rangs 
de la Majorité, comme dans les rangs de la Minorité, 
le levain d'une ardente et sourde hostilité, qui devait 
grandir enfin jusqu'à la hauteur d'une conspiration 
parlementaire. La Majorité se groupa tout d'abord 
autour de Louis-Napoléon contre la Minorité, dans 
l'espoir d'exploiter sa Présidence au profit des intérêts 
aristocratiques. Mais lorsque les partis monarchiques 
comprirent qu'arrivé au Pouvoir, porté sur les flots 
de la popularité du plus grand nom des temps mo» 
dernes, comme la personnification vivante des intérêts 
démocratiques, le neveu de l'Empereur resterait fidèle 
à la cause du Peuple, ils résolurent de lui arracher par 
la ruse ou la violence une autorité qui les menaçait 
dans leur domination. 

Ce fut le message du 31 octobre qui éclaira les partis 
monarchiques sur le véritable caractère de la mission 
providentielle que Louis-Napoléon se sentait appelé à 
remplir dans cette époque de transition entre le Passé 
et l'Avenir de la France. Dans ce message, le neveu de 
l'Empereur leur donnait un solennel et premier aver- 
tissement qui fut entendu, mais qui fut dédaigné. 
Unis encore avec le Gouvernement pour l'action, ils 
s'en séparaient déjà en pensée. La loi du 31 mai fut le 
fruit de cet accord apparent, de cette alliance extérieure^ 
qui ne trompa pas longtemps le Pays. Cette loi était à 



iNTRODucnom. n 

peine promulguée que Louis-Napoléon marcha vers 
son but, dans l'isolement et le silence, ayant sur la pol* 
trinc deux pointes d'épée, l'une tenue par des mains 
monarchiques, Tautre tenue par des mains révolution* 
naires. 

Placé entre une conspiration parlementaire et une 
conspiration communiste, TÉlu de la France comprit à 
son four que les monarchistes d'aujourd'hui n'étaient 
ni moins aveugles, ni moins incorrigibles que les roya- 
listes d'autrefois, qu'eux aussi n'avaient rien appris des 
leçons de l'histoire , ni rien ouMié dans l'épreuve des 
révolutions. Il sentit qu'il avait en eux des ennemis 
non moins ardents , non moins irréconciliables que les 
révolutionnaires, car il aimait le Peuple, dédaigné 
des uns et trompé par les autres , et il était profon- 
dément dévoué au benheur de cette France qu'ils 
sacrifiaient tous à leurs i>as8ions9 à leurd intérêts , à 
leurs préjugés. 

Louis-Napoléon le comprit; mais, avec cette pa- 
tience du lion qui sent sa force, il résolut de renfermer 
ses pensées dans sa grande âme et de contenir les 
boyillonnements de son noble cœur jusqu^à l'heure 
marquée pour l'accomplissement de son œuvre de 
patriotisme. Volontah'ement résigné aux jugements 
aveugles de Topinion, il poussa Thérolsme de l'abné- 
gation jusqu'à livrer momentanément sa renommée 
peur le succès de cette œuvre d*où dépendaient le 
satut de la S^ciété, le triomphe de la Démocratie et la 
grandeur de la France. Parfois seulement on entendait 



38 INTRODUCTION. 

tomber de ses lèvres un mot , éclair d'intelligence , on 
toyait passer dans ses yeux un regard, étincelle de 
colère 9 signes précurseurs qui révélaient Tâme de feu 
cachée sous cette enveloppe de glace. Il signait le dé- 
cret de révocation du général Changarnier, qui retomba 
aussitôt dans le néant de son impuissauce. Il parlait 
aux habitants de TÂisne de ses amis des chaumières et 
des ateliers. Aux paysans de Dijon, il dénonçait les en- 
nemis du Peuple, cachés dans les rangs de la Législative. 
Aux soldats de Paris , il annonçait qu'il comptait sur 
leur dévouement, quand viendrait le jour de l'action. 
Devant les exposants de Londres , il confondait les 
hallucinations monarchiques et les utopies socialistes 
dans une commune condamnation. Mais on ne voulait 
voir dans ces avertissements du neveu de l'Empereur 
que des révoltes d'enfant. Louis -Napoléon laissait 
croire et laissait dire. Il savait bien qu'il aurait son 
jour, et que ce jour-là les plus habiles reconnaîtraient 
leur maître. 

Les légitimistes et les orléanistes, aussi bien que 
les démagogues et les socialistes , furent trompés 
à ces apparences d'apathie et de mutisme , derrière 
lesquelles ils ne savaient pas découvrir la force de 
caractère de l'homme qui se domine soi-même , de 
l'homme qui possède sur son âme assez d'empire pour 
dompter son oi^ueil, jusqu'à dissimuler son génie. La 
conspiration parlementaire poursuivit son développe- 
ment souterrain sur les bancs de la Majorité et sur lea 
bancs de la Minorité. Nouée au sein de la Commis-- 



ivmoiiLCTUJS. as 

sioii de prorogation i\e t8j0, fortiriéi> en 1851 par 
l'alliance des partis moiiarcliiqups et des partis ré^oi 
tulionnaires, elle marchait la tète haute, dans une 
pleine sècurili', rejetant la Dotatinn . refusant la Ré- 
vision, lorsque l'atirlace des intrigants et des a'nbilieuK, 
(|ui s'étaient ligués contre l'Elu de la France pour ren- 
verser violemment sou autorité par un coup d'État de 
la Législative, excitée par le Projet de rappel de la 
loi du 31 mai, s'accrut tout a coup sans mesure et sans 
prudence. Dans ravcuf^lemeut de leur haine et de leur 
colère, les partis monarchiques et les partis révolution- 
naires, s'ahusanl sur leur influence dans le Pays, mé- 
connaissant la popularité du Président, portèrent à la 
trihunc, par l'oi^ane des Questeurs, la proposition de 
la réquisition directe, qui n'était rien moin» qu'une dé- 
claration publique de guerre immédiate. Le PréwdenI 
et la Législative furent dès ce jour-là, comme deux ar- 
mées en présence, qui ne peuvent tarder d'en venir 
aux mains. 

L'hostilité était flagrante, lu lutte inévitable. Le 
Pays, agité, troublé, demandait une solution prompte 
et décisive à ce conflit, qui s'élcvant, dans les hautes ré- 
gions de la politique, entre les deux grands pouvoirs 
de l'État, menaçait d'éclater sur lui en une effroyable 
tempête. La Législative voulait déposer le Président. Si 
la proposition des Questeurs eût été adoptée dans la 
séance de jour du 17 novembre où elle fut disculée, 
une séance de nuit aurait succédé qui aurait vu aboutir 
la conspiration parlementaire. On savait du moins que 



40 INTRODUCTION. 

ce plan avait été dans la pensée des meneurs de la 
CDalilion des partis hostiles à l'Élu de la France. Loui»- 
Napoléon ne pouvait échapper au sort de Louis XVI 
qu'en devançant la Législative par une énergique ini- 
tiative. Il fallait qu'elle fût dissoute ou qu'il fût ren- 
versé. Il portait en lui les destinées de la France. U ne 
pouvait hésiter ; il n'hésita pas. 

Non, Louis-Mapoléon ne pouvait pas hésiter, car la 
coaspiratiou parlementaire, fomentée contre la Répu- 
blique, servait de manteau à une conspiration coramu— 
uiste ourdie contre la Société. Pendant que les légi- 
timistes et les orléanistes agitaient la Législative par 
leurs passions et leurs inirigues. les démagogues et les 
socialistes enla<;aient le Pays dans un vaste et ténébreui: 
réseau d'associations secrètes, qui rayonnaient de Pari& 
dans le nord, l'ouest et le ceatre, et de Lyon dans . 
tous Us dépai^tements du midi». Uoe terrible Jacquerie 
S: organisait : d^uis les campagnesrpour l'incendie et la 
dévastation ; dans les villes, pour le massacre et le pjl- 
Uge. C'était comme une invasion* de; barbares qui se 
pi^éparait dans les antres de l'anarchie, prête à. couvrir 
KFrance civilisée de cendres et de ruines. Cette can^ 
spiration avait son gouvernement^ son étal-major, son 
arooée, ses capitaines, ses soldats, ses plans, ses arse* 
aaux* ses munitions, ses places fortes. Elle devait éclar 
ter au nord, au midi, à l'ouest^ à Test et au centre^ k 
la.mêm^ h^ure, de sorte que le Socialisme aurait» livré 
bataille à la Société sur toute l'étendue du territoire de 
la République. Si.courageuse et si habile que pouvait 



INTRODUCTION. 4i 

être la défense^ une aussi formidable attaque aurait été 
comme un de ces ouragans qui passent^ mais qui lais- 
sent après eux d'irréparables désastres et d'éterneilès 
ruines. 

Il n'existait qu'un moyen d'affaiblîr^Henneini, c'était 
de le déconcerter en le surprenant, c'était de le préve- 
nir en marchant sur lui, avant qu'il ne fût prêt, de le 
disperser avant qu'il ne fût rallié, de l'écraser avant 
qu'il n'eût le temps de se reconnaître ; c'était eniin <de 
déjouer son plan, en le provoquant sur un autre champ 
de bataille que celui qu'il avait choisi, à un autre jour 
que celui qu'il avait arrêté. La Constitution seule s'y 
opposait, de même qu'elle s'opposait à la dissolution de 
la Législative. Il n'y avait pas à balancer : on ne pouvait 
défendre la République contre les légitimistes et les 
orléanistes, la Société contre les démagogues et les so- 
cialistes, qu'en déchirant la Constitution. Il fallait donc 
la déchirer. C'est ce que fit Louis-Napoléon, se dé- 
vouant au salut de la France, menacée d'une doubla 
guerre civile, avec cette calme énergie et ce froid cou- 
rage qui n'appartiennent qu'aux fortes natures, aux 
natures d'élite. Depuis longtemps sa résolution était 
prise. Elle avait été mûrement réfléchie, longuement 
préparée. Après le renvoi, par le conseil d'État à l'As- 
semblée, du projet de loi sur la responsabilité du Pré- 
sident delà République, l'exécution de ce dessein pa- 
triotique avait été décidée. 

Le jour était fixé dans la pensée du Prince. Les 
hommes qui devaient le seconder dans cette œuvre de 



42 INTRODUCTION. 

dévouement au Pays étaient choisis et prévenus. Ils 
étaient prêts. Le Peuple espérait, rArmée attendait. 
Le 2 Décembre, quand le soleil, qui avait éclairé le 
champ de bataille d'Austerlilz , se leva sur Paris, 
Louis-Napoléofi avait agi. Il avait marché contrôles 
partis monarchiques, qui conspiraient la chute de la 
République, et contre les partis révolutionnaires, qui 
méditaient la ruine de la Société. L'Armée l'avait 
suivi ; le Peuple l'avait applaudi ; la France était sauvée. 



HISTOIRE 



D*UH 



COUP D'ÉTAT 



I 



L'acte du 2 décembre , que nous allons raconter 
dans ses détails les plus intimes y a eu des causes de 
haute politique et des raisons d'être que notre collabo» 
rateur a exposées dans son introduction. Avant d*eQ«- 
trer dans notre récit^ nous ne pouvons nous dispenser 
de faire en quelque sorte le chapitre préliminaire des 
faits. Pour cela nous devons remonter assez loin en 
arrière. 

Après la surprise de 1848, les parlementaires furent 
débordés. Us virent avec stupeur , avec effroi ^ ca que 



U HISTOIRE 

leurs doctrines avaient produit dans la société. Apparu- 
rent les démocrates ronges. i\ faut bien en convenir, les 
hommes des anciens partis ne brillèrent alors ni par le 
courage ni par la dignité. En face des éventualités d'une 
nouvelle terreur, ils se firent bien petits et bien rana- 
panls«lls acclamèrent lout ce qu'on voulut. Plus^ard, 
ils dirent que c'était pour «e créer un terrain neiftre, 
que la République était le parti qui les divisait le moins. 
Cela n'est pas vrai. Ils passèrent avec armes et bagages 
sur ce terrain-là, parce qu'ils ne se croyaient pas en 
sûreté sur le leur. Ceci est de l'histoire. Alors ils ne ^ 
songeaient plus à leurs querelles ; ils ne songeaient qu'à 
leur salut. Quelques chefs de parti, comme M. Berryei , 
firent exception. Ils crurent revenir à leur royauté de 
droit divin par le désordre, et le Moniteur constate 
qu'ils se mirent de son côté. Ainsi, les uns, par peur, les 
autres, par calcuJ, laissèrent aller à la dérive le vaisseau 
de l'État vers les écueils de la démagogie, de l'anar- 
chie. En juin 1848, la peur les mit tous à la suite du 
général Cavaignac ^qui les avait sauvés; cependant 
ils ne l'aimaient guère; n'importe ils obéissaient, et 
quand le général frappait sur ses bottes avec sa cra- 
vache en pleine Assemblée, personne ne s'avisait de 
•trouver cela inconvenant. 

Un d'eux, qui depuis a été l'un des plus ardents adver- 
saires du Président, un homme de génie pouT*tant, qui 
s'est teint en rouge après avoir sollicité les votes des 
blancsi, disait dans un salon, en parlant du général 
Cavaignac et de son parti, quand on prévoyait l'élection 



in N COU' rt'ETAT. (5 

du prince ï-ouis-Napoléon : « Ils ne dc^cemlront pas 
du pouvoir; ils feront un coup d'Élat, de la terreur, et 
ils nous guiliotiueront. » C'est ainsi que la peur trans- 
ibrmait à leurs yeux un honnête homme, un brave gé- 
néral en un buveur de sang. 

Ali ! si un prince quelconque fut venu à celte heure 
prendre le pouvoir, ils eussent béni ce prince. Ils le 
disaient. 

Lorsque six millions de suffrages nommèrent Louis- 
Napoléon Bonaparte, président de la République, et 
qu'ils virent tout à coup la pairie rassurée sous le prcs- 
lige de ce grand nom, ils commencèrent à respirer. Il 
faut en convenir, c'est le prestige du nom qui, pendant 
(rois ans, a maînlenu la France en paix et en prospérité; 
fCar le neveu de l'Empereur n'a pas gouverné. Ce sera la 
honte clernolle des partis, et sa gloire à lui, ta plue 
grande peul-étre aux jeux de la postérité. Jamais il 
ne fut donné de voir plus entière el plus noble abnéga- 
tion. Le Président de la République accepta franche- 
ment et loyalement son maudrit. I.a France ignore trop 
les instances réitérées, inouïes, qui furent faites près Je 
lui par la plupart des délégués que tes déparlemenis 
envoyaient avant l'éleclion du 10 décembre. « FailCB * 
vous empereur, lui disait-on ; c*est le vœu du pays. 
C'était uneprif^re, parfois c'était presque une condition 
de vole. Ëb bien ! cette réponse, nous avons eu l'hon- 
neur de l'entendre de sa bouche : a Je ne prendrai 
^uo ce que la France me donnera, p 

Le prince Président exigea des plus cbers dévoue- 



! 



46 HISTOIRE 

ments , et de Tentourage le plus attaché ^ Tabnégation 
qu'il montrait lui-mérae. Dans le but d'opérer le rap- 
prochennent des par is pour le bien de la France, il 
donna le pouvoir aux hommes de la légitimité et de 
Torléanisme, — M. de Falloux devint ministre. I^ 
prince arrivait ainsi d'emblée à l'abnégation la plus 
absolue. Il ne cessa de faire aux anciens partis les plu8 
larges concessions. Quand on lui disait : a C'est pour 
le bien de la France. » «Alors faites, » disait-il. Cette 
noble loyauté, ils la prirent pour de la faiblesse en lui 
ou pour de la puissance en eux. Il leur prêta loyalement 
son concours pour museler les passions démagogiques. 
Le nom prestigieux de Napoléon leur donnait une 
immense autorité. Ils crurent que cette autorité venait 
d'eux-mêmes. Leur orgueil et leur audace montèrent 
jusqu'à la hauteur de leurs illusions. Ils se dirent : la 
France est avec nous. 

On vit surgir tout ce que la peur avait comprimé : 
les ambitions ardentes, les égoïsmes effrénés. L'Assem- 
blée devint un foyer de complots de toutes sortes. 

Les uns veulent une république rouge; d'autres 
appellent Henri V; d'autres enfin demandent la branche 
cadette; puis des ambitions secondaires s'agitent au- 
dessous, dans leur propre intérêt. Et tout cela s'avoue 
hautement, la tribune retentit tous les jours de ces 
scandales. Les journaux des partis font au pouvoir 
exécutif une guerre acharnée, incessante. Pour Tatta- 
quer, pour le déconsidérer, ils ne reculent devant 
rien. Sans cesse on invoque contre lui, qui ne l'enfreint 



DTN COUP D'ÉTAT. 47 

pas, cotte Constitution qu'on a vingt fois pour soi- 
même déclarée absurde, qu'on a décliirée, miililéo, et 
(ju'on mettra sous les pieds à l'heure venue pour faire 
un coup d'Etat monarchique. Les chefs de parti , les 
sommités de la Chambre voni recevoir et donner des 
instructions à Forsdorf et à Claremont. 

On conspire en plein jour, andacieusemeni, contre le 
Président; on l'enveloppe dans un réseau de complots. 
Au milieu de tout cela, il garde son calme, t^on abné- 
gation, l-'abnégation a été, trois années durant, le nom 
de sa politique d'espérance; car il cs|)érai( toujours que 
les partis uésarmerniciil dans i'intorât de la France, et 
qu'ils feraieut, sur l'aiilol de la patrie, l'holocausie de 
leurs ambitions et de leurs égoîsmes. Et il l'espérait 
avec une loyauté si grande, que le jour oii il a vu jus- 
qu'à l'évidence la trahison, il s'est pour ainsi dire 
trouvé isolé au milieu de ses ennemis. Voilà ce que la 
France ne savait pas et ce qu'il faut qu'elle saclie. 
Chaque Français qui a voté oui, pourra se dire : u Si 
mon vote fut d'cnlraînemenl, il l'ut donc de bien stricte 
justice aussi, n 

Il faut se reporter à la première prorogation de l'As- 
semblée, fin de l'année 1830. On sait qu'à cette époque 
il fut bruit de complots, et qu'une infernale accusation 
fut imaginée par un fonctionnaire, tu commissaire de 
l'Assemblée, Yon. 

Cerla^, ce ne fut pas son œuvre à lut seul, nous le 
savons. Mais, à côté des conspirateurs, il y avait, pour 
le salut de la France, un homme d'hoiiiieur et de pro- 



i 



«48 HISTOIRE 

hilé : c'élaîtll. le tomle Mole, qui venait dire au -Pré- 
sident : « Prinee, la Commission de pernianence veut 
vous faire arrêter; des propositions mont été faites , 
jque.jai ropoussées avec indignation, et j*ai dit que je 
vous préviendrais. » On devait mettre le prince à Vin- 
cennes. Le général Changarnier allait être proclamé 
dictateur par la Commission de permanence , en at- 
tendant la convocation de l'Assemblée, et ensuite on 
espérait s'entendre pour faire une Restauration. Ce 
coup d'État était le rêve de la fusion. L'épée de con- 
nétable devait alors rester aux mains du général Qiaii- 
garnier. 

Le prince comprit qu'il n'y avait plus d'espérance^le 
conciliation, ou que du moins il fallait se préparer aii\ 
éventualités. La position était grave. M. Changarnier, 
général en chef de l'armée de Paris, avait usurpé une 
autorité immense , qui s'étendait jusque sur le mi- 
nistère de Ja guerre, et qui était presque omnipotente ix 
l'Assemblée. Il avait autour de lui toutes ses créatures, 
qui n'attendaient qu'un signe de sa part. 

On conçoit combien il fallut de prudence au Prési- 
dent pour sortir de celte impasse. On sait avec quelle 
énergie il brisa le général Changarnier. Quant à l'opi- 
nion publique, qui ignorait, il était bon qu'elle cessât 
de craindre la destitution de ce général, comme étant 
de nature à faire baisser la rente et à produire de Tagi- 
tation. 11 faut rendre justice à qui de droit , ce fut 
M. Âmédée de Cesena qui, par la discussion qu'il 
4)uvrit dans la Patrie, fit considérer M. Changarnier 



D'LN COLP f)'KTAT. *9 

commi? lin embarras de la situation et aiiicna l'opinion 
h désirer qu'on le destituât. 

Cette destitution cxcilii une véritable tempête à 
l'Assemblée. Le général n'eut pas la dignité nécessaire 
pour dissimuler son désappointement. J^c complot, 
dès lors, était une mine éventée qu'il fallait rouvrir 
ailleurs, Mais 1q Président était sur ses gardes. Il prit 
ses mesunis avec une sagacité, uni: persévérance, une 
|u-udcnce surtout, qui ne sauraient appartenir qn'au 
génie doni il a donné depuis de si éclatantes preuves. 

Ihie grande partie de Tétat-ninjor de l'armée, riche 
de gloire pass^v l'était aussi d'illusions. Qui ne rèvaît 
pas le râle d'un Monck, rêvait peut-être celui de chef 
ItMiiporaire de la France. I^s uns suivaient le futur 
couuétable; les autres s'alt;icliaicnt h la fortunt- d'un 
ancien coin|>agnou d'armes. Tous se fussent réunis* 
contre l'Ëlu de la nation. 

Depuis quelque temps déjà, ces hommes de guerre, 
à réputatiou si populaire jadis, subissaient la déprécia- 
lio[i de ce qu'on voit de trop près et surtout de ce qui 
n'est pas à sa place. Le prestige, auréole qui ceignait 
leurs fronts vainqueurs, purdait de son éclat dans les 
luîtes de ta tribune, et les lauriers cueillis sur le sol 
africain pâlissaient, dans la serre chaude du palais 
Bourbon, sous les méphitiques indueiiccs du parle- 
mentarisme. 

.Mais la gloire, c'est un soleil que Dieu mil au ciel 
(11? la France, il y brille loujonrs, et quand des fronts 
tliei-cheiit l'ombre, d'aulres ri'çoi\etil l'éclat de ses 



50 HISTOIRE 

rayons* Depuis quelque temps, de nouveaux noms 
franchissaient les mers et devenaient populaires parmi 
nous. De nouveaux guerriers soutenaient en Afrique 
llionneur de nos armes. Ceux-là n'avaient point subi 
ce contact qui gâte l'esprit militaire. Hommes des 
camps, ils gardaient immaculée cette conscience du 
devoir qui ne transige pas et qui porte le cœur aussi 
haut que l'épée. Louis-Napoléon songeait à eux dans 
SOS inquiétudes du présent et dans ses espoirs d'a- 
venir. Avec cette insouciance apparente qui caractéri- 
sait son oncle quand sa pensée lançait un éclair, il dit 
un jour, en riant , à cet entourage d'amis fidèles qui 
couvraient sa poitrine des leurs : « Messieurs, si nous 
faisions des généraux?» 

Ce fut le commandant Fleury, maintenant colonel, 
homme de cœur et d'intelligence, nature attractive et 
sympathique, qui se chargea de faire la conquête ou la 
création d'un état-major. Vite, il étudia les cœurs et 
connut les dévouements. 

Tout ce qui était sous le drapeau aimait Tordre et le 
devoir, aimait par-dessus tout la patrie et sa gi andeur« 
Officiers et soldats, qui marchaient tous les jours dans 
la ligne inflexible du devoir, gémissaient et frémissaient 
aux récits de nos scandales de tribune. Ces hommes , 
habitués à jouer leur vie pour l'honneur de la France « 
maudissaient ceux qui, pour leurs passions égoïstes et 
leurs intérêts mesquins, compromettaient sans cesse 
son honneur, son repos, sa prospérité. Quelques-uns 
se souvenaient de ces jours néfastes où l'esprit parle- 



DTS COIP D'ÉTAT. ;(! 

meiitaire, remplaçant la fieric du soldat, avait humilié 
des régiments français dans nos rues. Leucs mains, à 
quelques-uns , s'étaient meurtries sur la poignée du 
glaive ; leur cœur gardait en lui de ces larmes qu'on n'y 
sèclic pas. Quand ils entendaient le nom de Napoléon , 
un vague désir traversait leur pensée. «Il aie nom, di- 
saient-iis, si c'était l'homme !. .« Kh bien ! c'est l'homme ! 
Comme vous, il veut, il espère , il croit. « La France 
sera sauvée, » répondent-ils. Et voilà qu'au jour dit, 
suLxessivemcnt appelas , ils sont là tous, comme autour 
de l'Empereur, à pareille date, étaient à Austerlilz tant 
de dévouements glorieux ; c'est l'élal-major actuel de 
l'armi'C de Paris. 

Mais pour arriver à ce résultat , que de peines , que 
de précautions I A celte époque de tîSoÛ , au ministère 
de la guerre, l'influence de l'Assemblée et du générai 
Changarnicr dominait toujours. Four avoir la signature 
du ministre, il fallait qu'on fît passer le colonel ou le 
général qu'on désirai! avoir pour orléaniste ou pour 
légitimiste. Certes, le Président pouvait dire : « Je le 
Veux;» mais il aurait donné l'éveil. Le géiiéral Baraguay- 
d'Hillicrs, qui avait remplacé le général Changantier, 
n'osant assumer la responsabilité des éventualités qui 
pouvaient surgir, céda le commandement de l'armée 
de Paris au générât Magnau , qui apportait à la cause 
du Président, qui était avant tout celle de la France, 
le dévouement le plus absolu. 

On dit le général Magnan, comme on disait Bu- 
geaud : son nom est une biographie et l'une des plus 



d 



92 mSTOIRË 

belles de rarmée. Il a vu depuis i809 toutes les ba- 
tailles de TEmpire. Eln Afrique, il a laissé la répututiait 
d'un officier aussi audacieux que sage, aussi entrepre^ 
uant qu^habile. Deux souverains étrangers Tont nommé, 
l'un, général pour organiser son armée ; l'autre, géné- 
ral en chef pour commander la sienne. Il a eu le 
commandement iStt{>réme de l'armée des Alpes, et il a 
montré à Lyon ^ en y domptant l'insurrection la plus 
terrible, l'héroïsme du courage joint aux qualités les 
plus solides du général d'armée. Quand on parle du 
général Magnan , il faut négUger les actions d'éclat et 
les faits d'armes brillants ; il faut aller tout de suite 
plus haut. C'est un général qui a le coup d'œil rapide, 
vaste et sûr, qui a l'immense talent de faire manœu- 
vrer une armée comme un seul homme , et d'en être 
par son saog-froid toujours maître absolu. En un mot, 
c'est un général en chef. 

Il date de l'Empire et il est plus jeune que beaucoup 
de nos jeunes généraux. Nul ne porte la tôte plus mar* 
tiale et plus noblement fl^re. C'est un des plus beaux 
soldats de l'armée et une des plus riches natures que 
nous ayons été à même d'observer. Il est adoré du sol- 
dat, aimé de tous ceux qui servent sous ses ordres , car 
il a tant de commandement et d'autorité , qu'il peut 
pousser la bonté, qui lui est naturelle, jusqu'aux der- 
nières limites. Comme homme privé, c'est le père de 
famille par excellence, l'homme du foyer domestique, 
qui n'a pas de bonheur plus grand que celui de voir les 
siens autour de lui , et qui avait moins de fierté en nous 



D'UN COUP D'ÉTAT. 53 

racontant ses batailles et le glorieux concours qu'il a 
prêté au grand acte du 2 décembre, qu'en nous di- 
sant : a Ma femme et mes filles ont applaudi à mon 
dévouement; pourtant je m'exposais. Elles n'ont pas 
un instant 9 durant la bataille, voulu quitter les Tui- 
leries j elles sont restées près de moi. » Nous conce- 
vons qu'un homme de cette nature et d*un tel cœur, 
ait donné un magnifique exemple et une grande leçon 
à beaucoup en Février. Quand la duchesse d'Orléans 
s'en fut , à pied avec ses enfants , à la Chambre des 
Députés, au milieu de la populace en fureur, le gé- 
néral Magnan en uniforme l'accompagnait. 

Il fallait un ministre de la guerre. Le choix tomba 
sur le général de Saint-Arnaud. Afin de donner à ce 
général l'autorité nécessaire dans un poste si âevé, 
on décida la guerre de Kabylie , qui devait le couvrir 
d'une gloire si éclatante. On se souvient que l'Assemblée 
ne voulait pas que cette guerre fût faite. Ce furent les 
généraux Cavaignac , Lamoricière et d'autres du même 
parti, qui se chargèrent d'en démontrer la nécessité, 
sans se douter qu'ils ofiraient un marchepied à M. de 
Saint-Arnaud pour monter au ministère de la guerre. 
Le général de division Leroy de Saint-Arnaud , mi- 
nistre de la guerre, n'était queheutenant au 6^ régi- 
ment de ligne en 1831 . Mais, dès cette époque, sa mer- 
veilleuse aptitude , son talent instinctif du métier des 
armes, lui présageaient de hautes destinées. Pour parler 
militairement, il avait dans son sac le bâton de maré- 
chal. Le général Bugeaud, qui se connaissait en hommes, 

4 



54 HISTOIRE 

disait : « Il ira loin ; je veux avoir Thonneur d'y être pour 
quelque chose. » II lui Bt rapidement parcourir tous les 
grades. Mais chaque grade était payé d'avance par une 
action d'éclat ; chaque décoration, par quelque éminent 
service. Pour écrire la vie militaire de M. de Saint- 
Arnaud j il faudrait , pendant quatorze années durant , 
suivre nos armées d'Afrique dans ces guerres difficiles 
et brillantes, où chaque étape est marquée par un glo* 
rieux fait d'armes. Nous le verrions comme colonel , 
en 1844, commandant la subdivision d'Orléansville , 
poursuivre le fameux Bou-Maza dans les retraites im- 
prenables du Daahra ; par une savante stratégie et de 
brillants combats, le forcer, après deux ans de lutte, à 
faire sa soumission. Nous ferions l'histoire de cette cam- 
pe^^ de Kabylie qui a mis le comble à sa réputation 
militaire. Cent cinquante-cinq lieues de pays , conquis 
en quatre-vingts jours , vingt combats et six batailles ^ 
en tout vingt-six victoires, tel en est le bulletin magi- 
que; et tout cela accompli avec huit mille hommes. II 
y a comme de la chevalerie féerique dans cette guerre : 
c'est du Bayard et du Scanderberg , avec la science 
militaire de notre époque en plus ! 

Esprit élevé, résolu, n'admettant pas l'impossible, 
assez fort pour traiter avec une apparence de légèreté 
et d'insouciance les choses les plus graves, plein de res- 
sources pour briser ou tourner l'obstacle et l'imprévu, 
rapide et précis dans l'action ; avec cela, franc comme 
l'acier de son glaive, bon et rude comme un homme de 
guerre, tel est le général de Saint-Arnaud« Il vient de 



D'UN COUP D'ÉTAT. 55 

Kabylieavec toutes ses émotions de dangers courus et 
de gloire acquise. Toute sa vie, s'il a cru au droit, il a 
cru au devoir, ces deux pôles régulateurs mis par Dieu 
au libre arbitre humain; et vous voulez qu'il prenne au 
sérieux vos parades parlementaires et vos batailles à 
coups de scrutin pour des Uberlés illusoires ! vous vou- 
lez qu'il baisse son êpée devant vos questeurs ridicules, 
qu'il accepte pour l'armée vos théori<îB d'avocats sur le 
devoir du soldat ! Il y a quatorze cents ans qu'en France 
ce devoir est inscrit au cœur de qui porte l'épée. Ce 
devoir place le glaive du soldat au-dessus des régions 
où s'agitent vos complots et vos ambitions mesquines. 
Il le met aux ordres de ceux ù qui Dieu confère la mis- 
sion de protéger ou de sauver un pays. M. de Saint- 
Arnaud se charge de vous le dire. 

Quand il monta à la tribune, on sait le langage qu'il 
parla aux conspirateurs de l'Assemblée, qui fut comme 
prise de déraillance et qui n'osa pas voter afTirmative- 
raent sur ses propres complots. Tous ces parlement 
taires furent terriOés ù la voix de cet orateur des champs 
de bataille qui sentait encore ta poudre ; seul à cette tri- 
bune, il leur semblait avoir deux cent mille hommes 
derrii^re lui. 

Tout était donc prêt du côté de l'armée pour les 
éventualités d'un coup d'Ëlat. Il fut sur le point d'avoir f 
lieUj lors de la dernière prorogation de l'Assemblée. 
C'eût été une faute , et une faute grave. La France i 
ne voyait pas encore assez clairement les complots par- 
Icmentaiivs. Elle aurait pu crotre que le prince agissait 



56 HISTOIRE 

dans un but d'intérêt personnel et d'ambition. Le préfet 
de police d'alors y poussait fortement. Beaucoup de 
personnages dévoués au prince agissaient de même. Ce 
furent M. de Saint-Arnaud et le général en chef Ma- 
gnan, principalement, qui firent abandonner ce projet, 
en faisant valoir les raisons qui demandaient qu'on 
ajournât l'exécution. Le Président, ses ministres, quel- 
ques hauts fonctlbnnaires, connaissaient les conspira- 
teurs ; mais cela ne suffisait pas. En dissolvant l'Assem- 
blée en pleine paix , on se donnait les apparences de 
l'illégalité. L'Assemblée pouvait se réunir dans une 
ville de province, y rendre ses décrets, dresser pouvoir 
contre pouvoir. Que serait-il advenu? La moindre 
conséquence eût été une guerre civile acharnée. Le 
Socialisme n'eût pas hésité à prendre provisoirement la 
Constitution pour drapeau, et les partis de l'Assemblée 
eussent accepté pour défenseurs les soldats de la Jac- 
querie. Tels étaient les motifs puissants qu'invoquaient 
les adversaires du coup d'État pendant la prorogation. 
« L'Assemblée trahira bien assez ses complots , disait le 
général Magnan, attendons qu'elle nous donne barre. x> 

En effet, à peine réunie, l'Assemblée montre contre 
le Président l'hostilité la plus vive. Elle repousse , à la 
majorité de quatre voix escamotées, la loi du Suffrage 
universel, que le Président proposait dans un intérêt 
de salut public. 

Vient ensuite la fameuse proposition, dite des ques- 
teurs, et qui restera connue dans l'histoire sous le nom 
de proposition Baze. Rien de plus violent contre la 



D'UN COUP D'ÉTAT. 



■discipline de l'armée, rien de plus provocateur que ce 
factum insensé de ta conspiration parlementaire. En 
voici le texte : 



PROPOSITION nËPOSËE « 

Art. i". Le Président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller 
A la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. 

Il exerce, au nom de l'Assemblée, le droit conféré au pouvoir 1é- 
gislalir par l'art. 32 de la Constitution, de fixer l'imporlanee dei , 
forces militaires pour sa surette , d'en disposer et de désigner le chef | 
chargé de les commander. 

A cet effet, il a le droit de requérir la Torce armée et toutes les 
autorités dont il juge le concours nécessaire. 

Ces réquisitions peuvent être adressées directement à tous les offi- 
ciers, commandants ou fonctionnaires, qui Eont tenus d'y obtempérer 1 
itnmËdiateinenl sous les peines portées par la loi. 

Art. 2. Le Président peut déléguer son droit de réquisition ans j 
questeurs on h l'un d'eux. 

Art. 3. La présente loi sera remise h l'ordre du jour de l'armée,^ 1 
artichéc dans toutes les casernes sur le territoire de la Républiquil. T 



L'Assemblée fut à deux doigts de sa dissolution te 
jour où eut Hpu le vote sur cette fameuse proposition. 
Notre collaborateur dil, dans son Introduction, que si 
la proposition eût passé, l'Assemblée avait dessein 
d'avoir une séance de nuit où aurait abouti la conspi- ' 
ration monarchique. Non, la séance de nuit n'aurait I 
pas eu lieu. Louis-Napoléon n'aurait point attendu 1 
qu'on le citât à la barre. 

M. de Saint-Arnaud, qui ne se rendait pas compte 



58 fflSTOIRE 

de l'effet qu'il avait produit sur l'Assemblée , pensait 
qu'elle allait voter la proposition Baze, et il avait quitté 
la séance pour a viser , pour agir. Il attendait à l'état- 
major de l'armée^ au palais des Tuileries, dans le salon 
du général en chef, le résultat du vote. Ce fut le général 
Magnan, lui-même, qui vint lui dire que l'Assemblée 
avait reculé et repoussé par 108 voix de majorité l'indo- 
lente proposition des questeurs. « Je m'en serais fort 
bien passé, d dit M. de Saint-Arnaud. 

L'Assemblée était donc bien aveuglée ! Comment ! 
l'armée française et son générai en chef, tous ses ofS^ 
ciers et son ministre de la guerre auraient accepté pour 
général, pour chef omnipotent, un des avocats de 
l'Assemblée! Si l'Assemblée eût voté cela, l'armée eût 
bondi de colère, et le soldat eût peut-être dépassé l'in- 
tention des chefs. On ne s'est jamais dans le public, et 
surtout dans le monde parlementaire, rendu assez 
fX>inpte de l'irritation que produisaient sur ces gens 
de cœur les attaques continuelles dont retentissait la 
tribune contre leur discipline qu'on voulait violer, 
contre leurs affections qu'on voulait contraindre. 

Ainsi, l'Assemblée avait fait ce qu'avaient prévu le 
ministre de la guerre et le général en chef. Ce qui, 
suivant eux, aurait été prématuré pendant la proroga- 
tion, maintenant ils le regardaient comme une néces- 
sité. « Nous sommes prêts , avaient-ils dit au prince ; 
maintenant comptez sur nous, agissez ; n'hésitez pas à 
frapper un coup énergique et décisif. » 

Quelque temps avant cette fameuse séance du t7, le 



DTN COUP D'ÉTAT. 69 

général Magnan avait réuni dans son salon tous ses 
officiers généraux. « Messieurs, leur avait-il dit, il peut 
se faire que d'ici à peu de temps votre général en chef 
juge à propos de s'associer à une détermination de ia 
plus haute importance. Vous obéirez passivement à ses 
ordres. Toute votre vie , vous avez pratiqué et compris 
le devoir militaire de cette façon-là. Du reste, avait-il 
ajouté, si quelqu'un de vous hésitait à me suivre dans 
cette voie, qu'il le dise; nous nous séparerions et ne 
cesserions pas de nous estimer. Vous comprenez ce dont 
il s'agit : les circonstances sont d'une immense gravité. 
Nous devons sauver la France ; elle compte sur nous. 
Mais, quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira. 
Vous ne recevrez pas un ordre qui ne soit écrit et signé 
de moi. Par conséquent, en cas d'insuccès, quel que soit 
le gouvernement qui vous demande compte de vos 
actes, vous n'aurez qu'à montrer, pour vous garantir, ces 
ordres que vous aurez reçus. Seul responsable, c'etl 
moi. Messieurs, qui porterai, s'il y a lieu, ma tête à 
Téchafaud ou ma poitrine à ia plaine de Grenelle. » La 
réponse fut digne de ce discours. Le général Reibie, le 
doyen de tous , prit la parole : « Personne ne m'a 
chargé de parler, général, dit-il, pourtant je le fais au 
nom de tous. Vous pouvez compter que nous vous sui- 
vrons, et que nous voulons engager notre responsabi- 
lité à côté de la vôtre. » 

Il n'y eut pas imprudence à parler ainsi : le général 
en chef s'adressait à l'honneur des généraux sous ses 
ordres; d'un autre côté, c'était nécessaire ; car il fallait 



60 HISTOIRE D'UiN œUP D'ÉTAT. 

qu'au moment venu il pût compter sur chaque chef de 
corps. 

L'abîme entraine l'abime, a dit l'Écriture. M. Baze 
fît surgir une demande de mise en accusation contre le 
ministre qui n'avait pas voulu souffrir que certaines 
élucubrations de la questure restassent affichées dans 
les casernes. Puis, l'Assemblée, démasquant enfin ses 
complots aux yeux les moins clairvoyants, nomma la 
fameuse commission qui devait élaborer un projet de 
loi sur la responsabilité ministérielle. MM. Michel (de 
Bourges), Duprat, Dufraisse, Crémieux, Arago, Béchard, 
Berryer, Combarel, Lasteyrie, Laboulie, etc., sont à 
l'œuvre, pour que la France voie bien, pour que le 
monde voie ainsi qu'elle, avec là clarté de la plus 
complète évidence, que, le 2 décembre, le prince Louis- 
Napoléon n'accomplit ni un acte d'ambilion, ni d'é- 
goïsme , ni d'intérêt privé, mais un acte de nécessité, 
de salut public et en même temps de dignité nationale. 



II 



LX OOUF D'ATAT. 



Gomme on Ta vu dans le chapitre précédent, le coup 
d'État était chose décidée et Texécution en était ur- 
gente. Tous les acteurs du grand acte qui devait s'ac- 
complir étaient prévenus, décidés à agir. Leur dévoue- 
ment était acquis , mais la plupart ignoraient le jour et 
le plan. 11 n'y avait dans l'intimité des desseins de 
Louis-Napoléon que M. de Persigny, M. de Morny, 
M. de Saint-Arnaud et M. de Maupas. 

Le secret fut strictement gardé vi&-à-vis des amis les 
plus intimes , les plus dévoués. On savait les chefs de 
corps prêts à toute éventualité. Us ne furent prévenus 
qu'à l'instant d'agir. M. le général Magnan avait de- 
mandé qu'il en fût ainsi pour lui-même^ et, à trois 



62 HISTOIRE 

heures et demie du matin seulement, le 2, il fut mandé 
au ministère de la guerre pour y recevoir ses instruc- 
tions. 

Ce furent donc MM. de Saint-Arnaud, de Morny , de 
Maupas et de Persigny qui arrêtèrent avec le Président 
toutes les mesures à prendre, et qui firent entièrement 
le plan de ce grand acte politique, qui n'a pas de pa- 
reil ni d'équivalent dans l'histoire. Le 18 brumaire fut 
un coup de main hardi ; mais il n'a, certes, ni les pro- 
portions de difficulté d'abord , d'habileté ensuite, qui 
caractérisent le coup d'État de décembre. 

Du reste, les personnages que nous venons de nom- 
mer, et auxquels l'opinion publique doit une large 
reconnaissance pour le concours dévoué et courageux 
qu'ils ont prêté au Président , s'accordent à dire qu'il a 
été l'âme de l'action , comme il était celle du plan. Ils 
lui rapportent tout l'honneur de la conception de ce 
grand acte. Ils sont assez fiers d'avoir servi d'instru- 
ments intelligents et intrépides. M. de Morny, ministre 
de l'intérieur, dut se charger de l'action administra- 
tive ; M. de Saint-Arnaud , comme ministre de la 
guerre, de l'action miHtaire; et M. de Maupas, comme 
préfet, de l'action de la police. 

Certes , ils jouaient leur tête aussi bien que le Prési- 
dent. Quelles que soient les prévisions du génie, le 
hasard, lui aussi, a ses chances; l'imprévu a les sienaefi. 
En cas d'insuccès, les passions déchaînées de la déma<^ 
gogie et des partis auraient peut-être, ainsi que M. Le 
Flo en menaçait ceux qui l'arrêtaient, fusiUéàViB- 



D'UN COUP D'ETAT. 63 

cenne» le Président el ceux qu'alors on eût appelés ses 
complices. 

Le lecteur connaît déjà le général de Saint-Arnaud , 
i! nous saura gré de lui faire connaître aussi ces trois 
autres hommes de dévouement et d'intrépidité qui ont 
été les héroïf|ues complices du prince Louis-Napoiéon* 
dans ce grand acte de salut. ' 

Nous prenons M. de Morny tel qu'il se révèle à 
nous , tel que nous le montrent ses actes et que ses 
amis nous le dépeignent. Jadis militaire, M. de Morny 
fit la guerre en Afrique ; il était à l'expédition de Cons- 
tnntine. Bientôt après, il entra dims te courant de la vie 
politique qui était celui de l'époque. Il y a[iporta son 
indépendance et ces allures franches, hautaines pa> 
fois, qui isolent cerlains hommes quand le pouvoir les 
attend et ne les cherche pas. Ce fut de la hauteur de 
cet isolement que M. de Morny iît entendre à la 
dynastie d'Orléans une voix prophétique de chute 
prochaîne. Cette voix parlait avec tant de loyauté et 
d'autorité tout à la fois, que M. de Morny fut choisi 
pour conjurer l'orage et jeter une planche de salut sur 
l'abimc où la monarchie allait tomber. Mais, comme 
l'histoire l'a écrit : « il était trop tard. » Le vieux roi 
regretta de n'avoir pas deviné plus tôt l'homme politique 
dont le Président a utilisé le concours. Mais M. de 
Morny avait besoin qu'un grand dévouement, parti du 
cœur, vint lui commander d'appliquer entièrement à la 
politique les aptitudes puissantes qui lui donnaient 
dans le monde une supériorité incontestée. H appartient 



64 HISTOIRE 

à cette classe d'hommes qui ont la faculté précieuse de 
se transformer tout à coup quand les nécessités com- 
mandent. 

Aussi dédaigneux pour les ennemis politiques qu'il 
n'estime pas, que noblement fier vis-à-vis des adver- 
saires sérieux, M. de Morny est, avec ses amis, l'homme 
qui plaît et qui charme par l'expansive bonté de son 
cœur et par la grâce de ses manières. Mais quand il est 
aux affaires proprement dites, homme de volonté ferme 
et persévérante, il commande , il impose , il domine. 
Il n'apprête plus son discours qui est fortement senti; 
il aborde et approfondit toutes les questions. Au danger 
comme dans la complication des affaires, il grandit et se 
multiplie. Sa nature se plie avec une souplesse éton- 
nante à cette existence nouvelle qui impose tant de 
fatigues, qui demande tant d'activité et qui veut tant 
d'abnégation. Ce qu'il voit, c'est le but, et il y marche^ 
quel que soit l'obstacle, avec une volonté de fer. Homme 
de devoir et de conviction , il estime fort peu les louan- 
ges, parce qu'il sait ce qu'elles valent. Quand on joue 
sa tète pour sauver un pays , on vise plus haut qu'à 
cette pâture d'amour-propre. On veut les satisfactions 
de la conscience et l'impartialité de l'histoire qui accom- 
pagnent l'homme et ses actes, n'importe où les événe- 
ments le conduisent. 

M. de Maupas n'a que trente-deux ans. Valeureux 
soldat de l'ordre , c'est en payant de sa personne qu'il a 
conquis ses grades administratifs. Toujours à la hauteur 
de sa situation par son courage, il Ta toujours dominée 



D'UN COIP D'ETAT. «5 

par son talent. A Boulogne, comme sous-prÉfet, puisa 
Moulins et à Toulouse, comme préfet, en muselant 
l'émeute et le Socialisme, en rétablissant l'ordre et la 
paix publiques , il avait révélé les plus hautes capacités 
administratives. Le prince Louis-Napoléon a au su- 
prême degré l'éminente qualité qui distinguait son on- 
cle, celle de deviner les hoaimcs. M. rie Maupas, de sod 
câté, est un de ces types caractéristiques qui ont le pri- 
vilège de se révéler d'une Taçon excessivement expan- 
Bive. Ce qui domine en lui, ce sont les qualités du 
cœur. C'est un homme d'entraînement, de dévouement, 
plein de franchise et de loyauté , sans aiiiitié ou sans 
estime, incapable de serrer la main de quelqu'un. 

M. de Maupas était bien celui qu'il fallait au prince 
Louis-Napoléon. Pour qu'un homme se décidât à si- 
gner de son nom tant d'actes hardis et dangereux, à 
prendre, en un mot, l'initiative d'une arrestation con- 
tre tant d'hommes, ou éuiinents ou influents par leur 
position, il fallait qu'il fût du fond du cœur dévoué au 
prince , dévoué à la patrie. On agit ainsi avec un pareil 
sentiment : avec des motifs vulgaires et intéressés, on 
recule à la lâche ou l'on y succombe, parce qu'on ne 
|«*oublie pas assez. De plus, il fallail, pour que les ma- 
gistrats sous ses ordres lui obéissent, que cet homme 
l«ût assez de cette autorité magnétique qui s'empare des 
Ittutrcs et les transforme en hommes à soi par la com- 
linunication de sa propre ardeur et de sa propre pensée. 
Maupas était l'homme éminemment apte à cela. ' 
urc ouverteetexpansivc conquiert lessympathies; 



66 HISTOIRE 

son éloquence persuasive et entraînante porte dans le 
cœur d'autrui les sentiments dont lui-*même est animer. 
Jeune et si heureusement doué, M. de Maupas a Ta^ 
venir largement ouvert devant lui. 

Nous parlons en dernier lieu de M. de Perdgny. 
C'est la place ostensible qu'a prise son abnégation yrai- 
ment admirable. Le pays sait quelle est celle de son 
dévouement et de son affection pour le prince Louis^ 
Napoléon. Attaché à sa mauvaise comme à sa bonne 
fortune, il lui a toujours fait un appui de son cœur, 
comme il lui eût fait au besoin un rempart de sa poi-» 
trine. Impassible contre les attaques incessantes des 
meneurs de TAssemblée, il suivait d'une façon inflexi- 
ble la ligne de dévouement qu'il s'était tracée. Quoi 
qu'on fit ou qu'on dit contre lui, peu importait; mais 
il entendait ce qu'on disait contre le prince, il préve- 
nait ce qu'on voulait faire. Son dévouement, sous ce 
rapport, allait jusqu'au fanatisme; il sera l'une des 
plus belles pages dans les annales de l'amitié. 

Il était infatigable, vigilant, comme l'œil d'une mère. 
On peut dire que, pendant trois ans, le Président a 
dormi sous sa garde. M. de Persigny a joué un des prin- 
cipaux rôles dans tout ce qui concerne Louis-Napoléon. 
Plein de foi dans son étoile, il l'a toujours suivie. Il 
croit fermement à l'idée napoléonienne et au rôle que 
la famille Bonaparte est appelée à jouer à notre épo-- 
que de transition sociale. Pas un événement auquel il 
n'ait pris part. Son immense activité est pour beau- 
coup dans l'élection du 10 décembre. Elle n'a pas 




D'UN COUP D'eTAT. 

moins fait pour celle c|ui vient d'acclaincr le prince. 
11 s'est multiplii!- pour la réussite des actes importants 
du 1 décembre. 

MM. de Morny, ém âaiiïi-Apnaïud , de Maupas et 
de PersigTiy eurent plusieurs conférences avec Louis- 
Napoléon dans les jours qui précédèrent celui du coup 
d'État. Tout était convenu ; on était d'accord sur tous 
les points, et chacun avait, en ce qui le conceiTiait, 
communiqué son plan. 

Le lundi, 1" décembre, il y avait soirée au palais de 
l'Elysée, et jamais le Président n'avait reçu avec plus 
d'aisance et d'aflabilitê. La conscience qu'il avait de 
bien faire et de faire bien, lui donnait ce calme de l'es- 
prit et du cœur qui présage le succès. Sur l«s dix 
heures environ, il était adossé à une cheminée : il aper- 
çut le colonel d'état-majordela garde nationale, Vieyra, 
et lui fit signe d'approcher. i< Colonel, lui dit-îl, êtes- 
vous assez fort pour ne rien laisser voir d'une vive émo- 
tion sur votre visage? — Mon prince, j« le crois. — 
Eh bien ! lui dit-il en souriant, c'est pour cette nuit I... 
vous êtes maître de vous, votre visage n'a rien dit... 
Pouvcz-vous m'afDrnier que demain on ne battra 
pas le rappel? — Oui, prince, si j'ai assez de monde 
pour porter mes ordres. — Voyez pour cela Saint-Ar- 
naud. Allez... non, pas encore, vous auriez l'air d'exé- 
cuter un ordre. » Le prince prit le bras d'un ambassa- 
deur qui passait, et le colonel alla saluer des dames 
qu'il venait d'apercevoir. 

La dernière entrevue eut lien dans le cabinet du Pré- 



6S HISTOIRE 

sident. Elle fut courte, solennelle et remplie de cette 
émotion qui précède les grands événements. On n'avait 
plus qu'à se serrer la main; tout était dit, convenu* 
arrêté. Chacun avait besoin de ne pas user ses forces 
d'avance, car les jours de travail et de fatigue allaient 
venir. « Allons prendre un peu de repos, dit le Prési- 
dent, et Dieu protège la France. » Il dormit profondé- 
ment. Le génie a de ces priviléges-là. 

M. de Morny n'était pas à l'Elysée le soir du !•' dé- 
cembre; il se trouvait à l'Opéra-Comique, non loin du 
général Cavaignac qui, quatre jours plus tard, devait 
épouser la fille du riche banquier, M. Odier. Une dame* 
vint avec son mari saluer M. de Morny dans sa loge. 
a Vous vous occupez sans cesse de votre Assemblée, lui 
dit-elle, mais on dit qu'on va lui donner du balai. — 
Je n'en sais rien, dit M. de Morny ; mais si cela arrive^ 
soyez sûre, madame, que je tâcherai de me mettre du 
côté du manche. » Nous inscrivons ce bon mot, malgré 
qu'il tranche un peu sur le sérieux de notre récit, parce 
qu'il montre à quel point M. de Morny gardait son 
calme au moment de s'engager dans une aussi grande 
entreprise. En quittant le spectacle, il reconduisit une 
dame qu'il accompagnait, alla quelques instants à l'Ë- 
lysée et se rendit ensuite au Jockey-Club où il resta 
fort tard. 

Pour que le plan arrêté réussit, il fallait qu'on l'exé- 
cutât dans toutes ses parties, simultanément, avec 
promptitude et résolution. La moindre hésitation eût 
pu tout perdre. Il fallait arrêter les conspirateurs et les 



D'L'N COUP D'ÉTAT. 

personnages dangereux ; imprimer et promulguer les 
décrets du Président; s'emparer du palais de l'Assem- 
blée, prendre militairement position sur tons les points 
qu'on avait jugé nécessaire d'occuper. Dans la soirée 
du 1"', un certain nombre des ouvriers de l'Iraprime- 
rie nationale furent consignés sous prétesle d'une be- 
sogne d'urgeiice. Le directeur, qui était prévenu, mais 
sans délerniination de jour, fut invité à s'y trouver à 
onze heures. Ce soir-là. il assistait à i 'Opéra-Comique 
à la première représentation d'une pièce de son frère. 
Arhcuredésignéc, il atleudaildanslacour de l'Imprime- 
rie nationale. Bientôt un fiacreyentre.il est minuit. Qu'à 
peu de chose tient le sort d'une révolution I On peut 
supposer mille causes, et des plus simples, qui eussent 
fait sombrer, dans l'océan desjrues de Paris, ce nou- 
vel esquif, portant César et sa fortune. M. de Béville, 
colonel d'état-major et olÏÏcicr d'ordonnance du prince, 
descendit du fiacre avec un paquet cacheté, conte- 
nant les décrets et proclamations, de la main même de 
Louis-Napoléon, avec sa signature, celles de deux de 
ses ministres et de M. de Maupas. On remise ta voiture. 
Le cocher est enfermé dans une salle basse. Presqu'au 
même moment, M. de Laroche-d'Oisy, capitaine de la 
gendarmerie mobile , entrait dans la cour avec sa 
compagnie , la 4* du premier bataillon. Ordre lui 
avait été donné par le ministre de la guerre d'obéir 
aveuglétoent au directeur; de J l'établissement , quoi 
iju'il pût lui commander. Heureusement, tout se pas- 
sait à l'abri des regards, car quiconque eût pu voir 



70 HISTOIRE 

la physionomie de cette scène nocturne, eût compris 
qu'un grand événement se préparait. On charge silen- 
cieusement les armes, puis des sentinelles sont placées 
partout, aux portes, aux fenêtres, a Si quelgu^un sort 
ou s'approche d'une fenêtre, vous ferez feu, » leur 
dit-on. Chaque sentinelle, Tœil attentif et la main sur 
son arme, veille sur ce qui se fait. Les ouvriers sont 
au travail sous la surveillance du directeur et du colonel 
de Béville. Tout est terminé à trois heures et demie. 
On réunit les gendarmes et on leur lit les pièces im- 
primées. 11 faut comprimer leur enthousiasme. Pen- 
dant que le capitaine continue de veiller à ce que per- 
sonne ne puisse sortir de l'établissement, le même 
tiacre qui avait amené le colonel de Béville, le condui- 
sait avec les imprimés à la Préfecture de police. M. de 
Saint-Georges l'accompagnait. 

L'opération la plus difficile, parce qu'elle éiait mul- 
tiple, était l'arrestation des personnages compromis 
dans les complots contre le Président, et de ceux qui 
étaient considérés comme dangereux, soit qu'ils fus- 
sent d'anciens délégués au Luxembourg, des chefs 
d^ associations secrètes ou des hommes de barricades. Il 
ne fallait hésiter devant aucune de ces arrestations . 
quels que fussent les intérêts privés ot la situation ex- 
ceptionnelle de certaines individualités, haut placées par 
leur influence actuelle ou par leurs antécédents. C'était 
une question de salut public. Quelques-uns de ces 
personnages, appartenant à l'Assemblée, étaient depuis 
ongtemps signalés par leurs violences de langage , par. 



I.'(N COl'l' D'ÉTAT. 71 

leurs menaces. Us trahissaient ainsi, d'une façon osten- 
sible pour les moins clairvoyants , leurs desseins contre 
l'Élu du 10 décembre. Leur plan d'attaque était pré- 
paré; il était connu jusque dans ses plus secrets dé- 
tails, et leur arrestation , si elle n'était pas la condition 
indispensable du succès, avait certainement pottr ré- 
sultat de paralyser ta lutte et d'en amoindrir considé- 
rablement les conséquences toujours fat;:les. 11 y avait 
environ soixante-dix-huil personnes à enlever dans 
la nialinée du 2. Depuis à peu prés quinze Jours, toutes 
leurs dëmarclies étaient sut'veillé4>s par des agents se- 
crets de la police, qui ne se doutaient aucunement 
des motifs de ta surveillance qu'ils exerçaient vis-à-vis 
d'eus, et n'avaient aucune idée de l'ensemble de la 
mesure. 

Il existe dans tous les quartiers de Paris des bureaux 
de police, où chaque soirlesagentsqui ont été de service 
pendant le jour, se réunissent pour répondra à l'appel. 
C'est de là qu'ils partent pour retourner chez eux. Dans 
un grand nombre de ces bureaux , les agents furent 
consignésetcnfermés, le soir du lundi 1", à onze heures. 
Ordre leur fut donné d'attendre qu'un commissaire ou 
un officier de paix vint les prévenir de ce qu'il y aurait 
à faire. A la Préfecture de police, on consignait égale- 
ment un grand nombre d'agents et une partie des bri- 
gades de sûreté. On donnait pour motif de ces mesures 
la présence dans la capitale de MM. Ledru-RoUin, Louis 
Blanc et des autres réfugiés de Londres. Les com- 
missaires et officiers de paix, qui avaient consigné les 



72 HISTOIRE 

agents dans leurs bureaux respectifs ^ avaient dû ve- 
nir immédiatement à la Préfecture de police. A minuit, 
on les faisait entrer dans des salles séparées , où ils 
devaient attendre des ordres. Ceux qui n'avaient pas 
eu des agents à consigner, ne furent prévenus qu'à 
trois heures et demie du matin. 

Tout le personnel nécessaire à l'action était sous la 
main du Préfet, une heure plus tard. Ce fut à cinq 
heures que les commissaires de police furent appelés 
séparément dans le cabinet de M. de Maupas, où ils re- 
çurent leurs instructions et leurs mandats. A chacun, 
on donnait, pour l'accompagner dans sa mission, des 
hommes choisis et d'exécution. Ces agents secondaires 
ignoraient dans quel but on procédait aux arrestations; 
mais les commissaires recevaient du Préfet de police la 
confidence précise du coup d'État fait par le Président. 
Tous lui promirent leur concours dévoué, et partirent, 
décidés à ne reculer devant aucun obstacle, à surmon- 
ter toutes les difficultés. M. de Maupas, dans cette cir- 
constance capitale, avait su trouver cette éloquence du 
cœur, cet accent du patriotisme, qui s'imposent aux 
hommes d'honneur et de probité. Pas un des commis- 
saires n'hésita; pas un ne fit une objection. En des- 
cendant de la Préfecture, les commissaires trouvaient 
sur les quais des voitures qui les attendaient, et qui les 
emportaient rapidement sur les points où ils avaient à 
agir. Les uns emmenaient des escouades de la Préfec- 
ture même, les autres allaient prendre les agents qu'ils 
avaient consignés dans leurs quartiers respectifs. Seize 



Il'UN COUP D'ETAT. "ri 

mandats étaient décernés contre des représentants sous 
prévention de complot contre la sûreté de lËlal. 

Toutes les arrestations devaient être faites au naénie 
instant, et précéder d'un quart d'heure environ l'occu- 
pation des points stratégiques par les troupes. Le palais 
de l'Assemblée devait être envahi au moment même où 
on procédait aux arrestations sur les différents points de 
Paris. Tout fut exécuté avec une admirable ponctualité. 
A six heures, les sergents de ville se promenaient dans 
les rues par groupes aux environs des numéros dési- 
gnés, prêts à agir si on réclamait leur concoui-s. A six 
heures cinq minutes, les commissaires procédaient à 
toutes les arrestatioes. Elles furent promptement faites, 
à l'exception de quelques-unes, qui donnèrent plus de 
mal, et que nous allons signaler. 

L'arrestation la plus importante à faire était celle 
du général Changnrnier, qui devait être le bras des 
complots ourdis contre le Président, le futur Dictateur, 
le Connétable à venir de la France, le Monck sur le- 
quel comptaient les légitimistes et les partisans de la 
fusion. Le général Changamier, qui avait tant de fois 
parlé de Vincennes, en avait sans doute entrevu le 
donjon dans ses rêves : dans cette crainte, il était tou- 
jours en expectative armée. On s'attendait à de la rési- 
stance de sa part ; il y avait lieu de supposer qu'elle serait 
sérieuse. Deux hommes déterminés avaient été choisis 
pour cette arrestation : c'étaient M. Lerat, commissaire 
de police, et le capitaine Baudinet, de la garde répu- 
blicaine. Le général demeurait rue du Faubourg-Saint 



74 fflSTOIRE 

Honoré, 3. Au coup de sonnette du commissaire, le 
concierge refuse d'ouvrir. Quelques pourparlers n'ob- 
tiennent rien. On comprend alors qu'il y a défiance. Un 
agent reste à la grande porte, pour occuper le conciei^ 
et l'empêcher d'avertir. Une boutique d'épicier, située 
dans la même maison, est déjàouverte. Supposant qu'elle 
a issue sur la cour, le commissaire se montre, commande 
impérativement qu'on lui ouvre la porte de communica- 
tion, et entre, suivi de tous ses agents. Déjà le général 
avait été averti. De sa loge, le concierge pouvait sonner 
à son appartement ; ce qu'il avait fait. Sur le palier du 
premier, le commissaire se trouve eu présence du do- 
mestique du général. On lui arrache la clef de l'apparte- 
ment, qu'il avait à la main. Deux portes sont ouvertes 
en même temps : celle d'entrée, par le commissaire ; 
celle d'une chambre à coucher, par M. Changwoier 
lui-même, qui, sautant à bas du lit, a saisi une pdiH 
de pistolets. D'un bond, M. Lerat lui abat les deux 
bras. « Général, lui dit-il, ne résistez pas, votre vie 
n'est pas menacée. » M. Changarnier jeta ses armes, 
ordonna à son domestique de l'habiller, et dit au com- 
missaire : (( M. de Maupas est un homme de bonne 
compagnie; dite&-lui de ne pas m'ôter mon domesti- 
que, je ne puis me passer de ses services. » Le com- 
missaire se hâta d'accéder à cette demande. En voi- 
ture, M. Changarnier fit tomber la conversation sur 
l'événement qui s'accomplissait, a Le Président était 
sûr de sa réélection, dit-il ; c'est se donner inutile- 
ment la peine d*un coup d'État ; quand l'étranger lui 



D'UN COUP D'ETAT. 75 

fera la guerre, il sera content de me metlre à la tète 
d'une année. » Dans sa position toute particulière, lis 
général eût peut-être agi plus dignement en gardant le 
silence. Arrivé à Mazas, M. Ctiangarnier remercia le 
commissaire des égards avec lesquels on l'avait traité. 
Ordre avait été donné d'agir de même avec toutes les 
personnes désignées par les mandats. 

Le général Cavaignac demeure rue du Helder, 17. 
Après quelques difficultés opposées par le concierge , le 
commissaire Colinarriveàrenlresol et frappe. La vieille 
gouvernanle du général répond : » Il est absent. » A un 
second coup de sonnette, le général lui-même demande : 
«Qui est là? — Commissaire de police. — Je n'ouvre 
pas. — Je vais à regret faire enfoncer la porte, dit le 
commissaire. « La porte s'ouvre alors, u Général , re- 
prend M. Colin , vous êtes prisonnier ; ne teniez pas de 
résistance, elle ne servirait à rien, car vous le voyez, 
je ne suis pas seul. Voici mon mandat. — C'est inutile, 
dit le général. » 

Le général Cavaignac est un brave et loyal militaire; 
une semblable arrestation lui fut pénible. Quant à son 
courage, nous sommes sûr qu'il ne fut pas effleuré. 
Et, nous le disons en toute sincérité, nous concevons 
parfaitement l'irritation qu'il éprouva, et qu'on lui a 
reprochée. Nous sommes historien sérieux , et nous ne 
louions pas oublier le respect que commande un homme 
qui a tant fait pour la gloire française en Afrique, et 
en juin , à Paris, pour le triomphe de la société sur le 
désordre. Un instant lui rendit son calme. Il pria le com- 



76 HISTOIRE 

missaire de faire retirer son monde, demanda à écrire, 
et quand il fut prêt à partir : « Monsieur, dit-il , pouvez- 
vous m'accorder de me rendre où vous me conduisez avec 
vous seul?» Le commissaire fît droit à cette demande. 
Dans la voiture, le général était profondément préoc- 
cupé. 11 ne rompit le silence que deux fois : « Suis-je 
seul arrêté? dit-il. — Je ne puis vous répondre à 
cet égard, dit le commissaire ; » et un instant après : 
« Où me menez- vous? — A Mazas. » 

M. le général Bedeau , vice-président de TÂssemblée, 
demeure rue de l'Université, 70. Le commissaire 
Hubaut jeune entra chez le concierge, qui hésita 
beaucoup avant de le conduire à Tappartement du 
général. Le commissaire pousse vivement la porte en- 
tr'ouverte par le domestique, qui se sauve effrayé : Il le 
suit dans la chambre du général , auquel il exhibe son 
mandat M. Bedeau fut déconcerté , mais se remettant : 
« Vous violez la Constitution , vous vous mettez hors la 
loi ; je suis non-seulement représentant du peuple , 
mais encore vice-président de TÂssemblée nationale; 
ne constatant pas de flagrant délit, vous ne pouvez 
attenter à mon inviolabilité. Je ne conspire pas d'ail- 
leurs, je vous l'affirme. Votre nom? — Je suis le com- 
missaire Hubaut. — Vous m'étonnez ; j'ai vu ce nom 
cité honorablement dans la presse , et vous venez m'ar- 
rêter, moi qui ai versé mon sang pour défendre l'ordre 
dans Paris , moi qui ai joué ma vie tant de fois ! — 
J'exécute un mandat, dit le commissaire; si vous savez 
jouer votre vie , je suis prêt à sacrifier la mienne à mon 



UUN COUP D'ÉTAT. 77 

devoir. Ne faites pas de violence, car j'aurais regret 
d'employer des moyens extrêmes. » 

M. Hubaut pria le général de se lever, ce qu'il fit fort 
lentement. Prf-t à partir, il s'adossa à sa cheminée et 
dit avec colère : « Maintenant, je reste ; emmenez-moi 
comme un malfaiteur, si vous l'osez; venez, me pren- 
dre au collet, mot qui suis le vice-président de l'As- 
semblée. — Ai-je été convenable dans ma mission 
près de vous, dit le commissaire ? — Oui , Monsieur, u 
Alors il fallut saisir le général, qui fit une résistance 
désespérée. On l'empoila dans la voilure. Il criait : » A 
la garde! à la trahison! aux armes I la Constitution est 
violée.» En arrivant à la prison, il voulut haranguer des 
gardes républicains qui ne l'écoutèrcnt pas. Il rencontra 
au greffe les généraux Le Fto, Changarnier, ainsi que 
le général Cavaignac qu'il embrassa. Tout ce qu'on a dit 
sur de prétendues blessures est entièrement faux. Malgré 
soi, on éprouve un sentiment pénible en voyanlce brave 
soldat employer la résistance physique devant la force 
publique , surtout quand il sait que la lutte est impuis- 
Banlc et qu'il est en face d'hommes qui ne doivent pas 
discuter leur mandat. 

Rue Las-Cazes, 1 1 , le concierge refusa à M. le com- 
missaire Blanchet l'indication de l'appartement du gé- 
néral de Lamoricière, et ne voulut pas donner de lu- 
mière pour y monter. Au premier étage, le domestique 
otjvre et referme la porte; puis il revient, tenant à ta 
main une lampe qu'il éteint en apercevant l'écharpe du 
commissaire , et descend rapidement un escalier dérobé 



78 HISTOIRE 

en criant : « Au voleur ! » Des sergents de ville l'arrê- 
tent à la porte de l'hôtel, et, dans la lutte, il reçoit 
dans la cuisse une blessure légère qui ne Tempêche pas 
de remonter et de guider le magistrat à la chambre du 
général. Peu de temps at)rès , ce domestique était com- 
plètement guéri. Nous tenons du médecin qui Ta soigné 
que la plaie était fermée le quatrième jour. 

D'abord le général a gardé le silence ; puis, s' adres- 
sant au domestique : a Qu'est devenu l'argent que j'ar- 
vais mis sur cette cheminée? — 11 est en sûreté. — 
Donnez-moi mon habit. — Monsieur, lui dit le com- 
missaire, ce que vous venez de dire est outrageant 
pour moi. — Sais-je si vous n'êtes pas des malfai- 
teurs? répondit le général. » M. Blanchet montra son 
écharpe et dit : a M. de Maupas veut qu'on vous traite 
avec infiniment d'égards; promettez-moi de ne faire 
aucune tentative de fuite , et vous monterez dans un 
coupé, seul avec moi. — Je ne vous promets rien; 
traitez-moi comme vous voudrez. » Il monta dans un 
fiacre avec des agents. En passant devant le poste de la 
Légion-d'Honneur, le général, mettant la tète à la por- 
tière , voulut haranguer la troupe. Le commissaire l'en 
empêcha vivement et le menaça d'user de moyens de 
rigueur. <x Gomme il vous plaira, dit le général.» A 
Mazas, il était redevenu calme. 11 pria le commissaire 
de ne pas saisir certaines armes précieuses , de lui faire 
passer des cigares et V Histoire de la Révolution fronr- 
çaise. 

M. Thiers habite ptice Saint-Georges, 1. I^e com- 



D'UN COUP D'ÉTAT. 73 

inissaire Hubaut ainô était chargé de son arrestation. 
M. Thiei-s dormait profondément, et son domestique 
dut le réveiller. M. Thicrs , s' asseyant vivement sur son 
. Jil, demande: h De quoi s'agit-il? — Je viens vous 
^ arrêter; mais vous pouvez être sans crainte . votre vie 
n'est aucunement menacée, dit M. Hubaut.» Après 
cette assurance du commissaire, M. Tliiers revint 
proraptcment à lui. De prime abord , il avait été con- 
sterné. L'ex-ministre, avec son habileté et sa souplesse 
Ordinaires, comprit qu'il ne courait aucun danger sé- 
rieux , et dès \ovs changea complètement d'attitude. Il 
fut constamment narquois et railleur, allégua son invio- 
labilité de représentant , dit que la Constitution était 
violée , et voulut entrer en discussion avec le commis- 
saire. Celui-ci répondit : u Je dois exécuter mon man- 
dat et non discuter un point de droit politique, n 
Puis il ajouta : a J'obéis aux ordres qui m'ont été don- 
nés, comme j'eusse obéi aux vôtres quand vous étiez 
ministre de l'intérieur.» M. Tliiers continua d'un 
ton n;oqueur, en s'adressant au commissaire: «Mais 
c'est un coup d'Étal ce que vous faites là! Savez-vous 
que vous pourriez bien porter votre tête sur l'écha- 
faud î Si je vous brillais la cervelle î a A cette dernière 
apostrophe, M. Hubaut répondit : nOh! Monsieur, 
je ne vous en crois pas capable; d'ailleurs, j'ai pris 
mes précautions, et saurais bien vous en empêcher.» 
Le commissaire ne trouvant rien de politiqire dans les 
papiers de M. Thiers, en manifesta sa surprise, n De- 
puis longtemps, dit M. Thiers, j'adresse ma corres- 



80 HISTOIRE 

pondance politique en Angleterre. » Il parut fort trou* 
blé quand on le pria de descendre. Il crut qu'on le 
conduisait chez le Préfet de police. En route , il s'efforça 
constamment, par toutes sortes d'arguments, de détour- 
ner les agents de l'accomplissement de leur devoir. 
Quand il fut arrivé à la prison , il voulut garder encore 
le ton de plaisanterie qu'il avait pris tout d'abord. Il 
affecta de demander s'il pourrait avoir son café au 
lait. On eut constamment pour lui les attentions les plus 
grandes; l'ordre en était donné. M. Thiers ne put pas 
garder plus longtemps le rôle factice qu'il avait pris d'ar 
bord, et un certain abattement s'emparade lui. Rendu au 
greffe , il pria le commissaire de remettre une lettre à 8â. 
femme. Il ne voulut pas ensuite signer le procès-verbal 
d'arrestation, prétendant que c'eût été reconnaître une 
autorité qu'il regardait comme illégitime. 

Avec l'esprit de convenance qui le distingue , le com- 
missaire Hubaut n'a pas pris garde à l'attitude assez peu 
digne de l'ex -ministre , et n'a pas entendu certaines 
plaisanteries qu'il a cru pouvoir se permettre. Nous 
caractériserons d'un mot cette arrestation. Le com- 
missaire de police est resté plein de convenances et de 
dignité. 

M. le colonel Gharras, qui demeure rue du Fau- 
bourg-Saint-Honoré, 14, non loin du général Changar- 
nier, avait dit , à l'Assemblée , qu'il brûlerait la cervelle 
de quiconque viendrait pour l'arrêter. Dans le public, 
le bruit a couru qu'il avait tué un commissaire. Un jour- 
nal étranger a écrit qu'il en avait tué trois. M. Chaivas 



D'UN COl'P D'ÉTAT. Bl 

n'a tué personne. Il n'a fait que de la rôsisiance pas- 
sive. Sur son refus d'ouvrir, le commissaire Courteille 
l'ut obligé de faire enfoncer sa porte. Voyant qu'on en 
brisait les panneaux, il dit: « Arrêtez, j'ouvre. » Il le 
fit. Lorsque le commissaire lui eut fait connaître son 
mandat, le colonel lui dit: o Je m'y attendais, mais 
j'avais cru que c'aurait été deux jours plus tôt el j'avais 
chargé mon pistolet dans cette attente. Si vous étiez 
venu, il y adeus jours, je vous aurais brûlé la cervelle; 
maintenant, mon pistolet est déchargé. » Le commis- 
saire prit sur une commode le pistolet à deux coups que 
lui montrait le colonel, se félicitant que M. Charraseùt 
fait erreur de date. En route, le colonel demanda si on 
le menait fusiller. — « On vous mène à Mazas, » ré- 
pondit le commissaire. Pareille chose entrait-elle dans 
les prévisions d'un coup d'État de la part de ces Mes- 
sieurs? nous aimons à penser que non. A Mazas, 
M. Charras refusa énergîquement de dire ses nom, 
prénoms et qualités autre que celle de Représenlaiit 
du Peuple, exigeant qu'on écrivit ce litre sur le registre 
d'écrou. 

Le n° 27 de la rue Casimir-Périer est celui de la mai- 
son qu'habite M. Charles Lagrange, célébrité culmi- 
nante de la Montagne. Réveillé en sursaut par les cris 
d'effroi de sa domestique, M. Lagrange n'a que le 
temps de passer un vêtement et se trouve en face du 
commissaire Boudrot qui vient l'arrêter, a Je suis 
représentant, dit-il; vous violez la Constitution. Un 
seul coup de pistolet tiré de ma fenêtre pourrait ap|)eler 



82 HISTOIRE 

le peuple aux armes. Si je me dérendais, je pourrais vous 
tuer. Vous ne m'arracherez de chez moi que par vio- 
lence. » Il est probable que ce coup de pistolet tiré par 
la fenêtre de M. Lagrange n'aurait pas eu le même effet 
que celui qui fut tiré au boulevard des Capucines en 
février 1848. On saisit chez M. Lagrange beaucoup de 
papiers politiques, un fusil de calibre, deux pistolets, 
deux moules à balles, des cartouches, trois poignards 
et un sabre de cavalerie, pris le 24 février à M. Kerkan, 
actuellement maréchal* des-logis de la garde républi- 
caine. En se rendant à Mazas , M. Lagrange dit : « Le 
coup est hardi, mais bien joué. » Rendu à cette pri- 
son, il dit au général de Lamoricière : « Eh bien ! géné- 
ral, nous voulions le f. ... dedans et c'est lui qui nous y 
met. » On trouva tant de papiers politiques à son domi- 
cile, qu'on mit cinq heures à les feuilleter. M. Lagrange 
avait la monomanie de la paperasserie politique. 

Le commissaire Gronfier était chargé de l'arrestation 
de M. Greppo, rue de Ponthieu, n* 15. Ce socialiste 
redouté portait habituellement une longue barbe qui 
donnait quelque chose de viril et de martial à sa phy- 
sionomie. Il passait pour un des membres les plus éner- 
giques de la Montagne. En voyant un pistolet chargé, 
plusieurs poignards et une hache d'armes fraîchement 
aiguisée sous son chevet, à côté d'un magnifique bonnet 
rouge, le commissaire crut que M. Greppo s'était préparé 
ji une résistance énergique et désespérée ; il n'en était 
rien. M. Greppo fit connaître qu'il avait acheté tout cet 
arsenal parce qu'il avait du goûl pour la marine. En vain, 



D'IN COUP D'ÉTAT. H'A 

madame Grcppo voulut-elle donner à son mari une atti- 
tude plus belliqueuse; en vain lui dit-elle : a II n'est pas 
possible d'être si peu résolu et de se laisser prendre 
ainsi. » M. Greppo ne s'appartenait plus et subissait, de 
la façon la plus déplorable, l'influence de la peur. 
Quelques jours plus tard, madame Greppo se présen- 
tait au ministère de l'intérieur et disait : « Ce n'est pas 
de tout ça, J'ai un enfant, il faut que je le nourrisse, et 
je viens savoir quand on nous paiera le mois de novem- 
bre. » Peu nous importent les termes. Il y a chez cette 
femme deux bons sentiments : de l'énergie, quand elle 
prend sérieusement son mari pour un homme poHtique, 
et de l'amour maternel. Seulement M. et M»* Greppo 
eussent dû rester où la Providence les avait mis : chacun 
à son rôle, chacun à sa place. Les aptitudes ne vien- 
nent pas avec les théories folles et les rêves d'ambition. 
Quant aux arrestations de MM. Roger (du Nord), 
Baune, Valentin, Cholat, Miotet Nadaud, elles n'offrent 
rien de bien remarquable. M. Roger (du Nord) dit eu 
parlant du coup d'État : « Cela vaut encore mieux que 
le rôle stupide que nous jouions tous à l'Assemblée. » 
M. Nadaud dit au commissaire Desgranges : t Vous 
pouvez vous tenir assuré, Monsieur, que des interpel- 
lations seront faites à l'Assemblée à propos de l'atten- 
tat que vous commettez sur ma personne. » M. Cholat 
invita le commissaire Âllard à prendre de l'absinthe. 
Il en but lui-même deux énormes verres. Cette liqueur 
produisit son effet sur la route. Calme au départ, il se 
mit, en allant àMazas, à appeler aux armes les balayeurs 



84 HISTOIRE 

seuls personnages à peu près qu'à cette heure matinale 
la voiture rencontrât sur sa route. 

Les autres individus contre lesquels étaient décernés 
des mandats, ont été arrêtés à domicile, soit par des com- 
missaires, soit par des officiers de paix, et ont été con- 
duits de la Préfecture de police à Mazas. Deux seule- 
ment sur soixante-dix-buit ont pu se soustraire par la 
fuite à l'exécution du mandat décerné contre eux. 

Toutes ces arrestations furent faites avec un ensemble 
et une précision vraiment remarquables. A l'exception 
de deux ou trois, celle de M. Thiers notamment, au- 
cune ne demanda plus de vingt minutes. 

La prison Mazas, ce modèle des prisons modernes ^ 
avait été désignée pour recevoir les représentants et la 
plupart des autres personnages arrêtés comme eux 
le matin du 2 décembre. Tous y ont été conduits dans 
des voitures et y furent , pendant leur séjour, l'objet 
de tous les soins possibles. Le colonel Thirion avait 
accepté la mission de veiller sur les prisonniers. Il 
concilia parfaitement les mesures destinées à assurer 
leur garde, avec les égards qu'on avait recommandé 
d'avoir pour eux. 

Pendant que s'accomplissaient les mesures qui étaient 
du ressort de la Préfecture de police, celles qui étaient 
dans les attributions du ministre de la guerre s'exécu-* 
taient avec non moins d'ensemble, de vigueur et d'ha- 
bileté. Ainsi que nous l'avons dit déjà, M. le général 
Magnan avait reçu ses instructions à trois heures et 



^^ ^ D'UN COCP D'ÉTAT. 85 

demie du matin dans le cabioeldu ministre de la guerre. 
De retour à son état-major, aux Tuileries, il les trans- 
mettait immédiatement aux différents chefs de corps 
qui devaient agir. 

La plus iitiportante des opérations militaires à accom- 
plir était l'occupation du palais de l'Asseniblée natio- 
nale. Tout ce qui concernait les mesures à prendre, le 
2 décemhre, sur l'occupation de la rive ganche de la 
Seine fut confié au général de division Renaud; ses 
talents militaires bien connus, son dévouement à ta dis- 
cipline et son attachement au Président de la République, 
l'avaient fait choisir pour cette mission délicate. Quant 
à l'occupation proprement dite du palais de l'Assemblée, 
on avait choisi, pour l'exécuter, te colonel Espînasse, 
t'uti rtc§ plus brillants officiers de noire jeune armée. 
LecolonclEspinasse, homm'îd'entrainemcnt, d'énergie 
et d'un courage qui ne calcule jama-s le danger en face 
du devoir, a fait ses preuves au fameux assaut de Rome, 
oii il entraîna si \aiUamment son régiment; puis en 
Afrique, où tant de fois, dans la dernière guerre, il se 
monira plein de bravoure, d"- sang-froid et de véritable 
talent militaire, notamment dans ses combiits d'arrière- 
garde. 

Depuis quelcpic temps déjiï, et notamment la veille , 
il avait étudié le Palais législatif et ses abords. Il était 
prêt k agir. L'Assemblée était gardée dans la nuit du 
lundi par un bataillon du 42* de ligne, commandé par 
le chef de bataillon Meunier, sous les ordres supérieurs 
du lieutenant-colonel Niel du 4i' de ligne, nui avait été 



ae HISTOIRE 

choisi parles questeurs au nom de l'Assemblée. Les offi- 
ciers du 42* avaient été mandés dans la nuit à rËcole 
militaire. 

A quatre heures du matin, M. de Persigny arrivait à 
TËcole militaire chez le général Renaud, et, d'après les 
ordres du ministre de la guerre, l'invitait à agir. A 
cinq heures, toutes les troupes étaient sur pied, igno- 
rant encore ce qu'on allait faire , mais dévouées à quoi 
que ce fût pour le salut de la France. Ceux qui cal- 
culaient sans la discipline de l'armée et sans le senti- 
ment de solidarité fraternelle qui unit les chefs aux 
soldats, et réciproquement, étaient des insensés. Us 
doivent être aujourd'hui bien désabusés. 

A cinq heures et demie précises , le colonel Elspinasse 
partait de TÊcole militaire avec quatre compagnies 
d'élite seulement des deux bataillons de son régiment, 
Je 42% qui restaient au quartier. Les sapeurs raccom- 
pagnaient. Le reste des deux bataillons devait se porter 
sur l'Assemblée à six heures moins un quart. La marche 
fut silencieuse. On fit halte assez loin de la grille pour 
n'être pas aperçu. Le colonel s'avança avec ses sapeurs 
qu'il laissa à distance, et leur montrant une petite 
porte qui donne sur la rue de l'Université , il leur dit: 
« Je vais frapper à cette porte ; si on l'ouvre, dès que 
vous me verrez entrer vous arriverez. » On l'aurait cer- 
tainement enfoncée si on eût refusé de l'ouvrir. 

Le colonel frappait à cette porte à six heures à pen 
près. On Touvre , il entre , et immédiatement arrivtDt 
les sapeurs , qui sont bientôt suivis |ji|j|| les grap » ' * ' " '"" 




D'UN COUP D'ÉTAT. 
Arrivé dans l'intérieur, le colonel rencontre son cbef de 
bataillon Meunier auquel il dit : « Je viens renforcer la 
garde de l'Assemblée et en prendre le commandement. » 
Le commandant hésite, fait des objections en parlant 
de sa consigne. « Vous me reconnaissez pour votre 
colonel? dit M. Espinasse; en celte qualité, je vous or- 
donne d'obéir. » Le commandant crut devoir donner sa 
démission et retourna immédiatement à son logis à 
l'École militaire. Le bataillon de garde fui renvoyé au 
quartieret remplacé par lesrleux autres bataillonsdu 42'. 
A l'instant où le colonel s'emparait du Palais légis- 
latif, des commissaires y entraient pour procéder à 
l'arrestation de MM. Le Flô et Baze, questeurs de l'As- 
semblée. Dix agents accompagnaient chacun d'eux. , 
M. Le Flô était au lit quand le commissaire Dcriogliose 
pi'ésenta et lui (il connaître son mandat. Le bouillant 
et irritable questeur se lève âlahàle, et tout en s'habil- 
lant menace le commissaire , et ne ménage en aucune 
façon son langage contre te Président. « Ah 1 Napoléon 
veut faire son coup d'État ! Eh bien , nous le fusillerons 
à Vincennes; et vous, nous ne vous bannirons pas à 
Nouka-Hiva, nous vous fusillerons en même temps que 
Jui. — Ne résistez pas, dit le commissaire, nous sommes 
en état de siège ; en qualité de militaire, vous savez ce 
que cela veut dire.» 

En descendant de son appartement, M. le général 
Le Flô s'emporta en propos acerbes contre le colonel 
1 Espinasso qui était à la tète des troupes. Sa colère dé- 
passa toutes \pA hontes : il voulut hanmgiier les soldats, g 



88 HISTOIRE 

Le colonel lui commanda de se laire et les grenadiers 
croisèrent la baïonnette sur lui. On le mit en voiture, 
où il garda le silence jusqu'à Mazas. 

On conçoit l'exaspération du général Le Flô à un 
certain point de vue. On faisait contre lui ce qu'il espé- 
rait faire contre le Président. Il était de ceux qui per- 
daient la partie ; mais il devait être juste , même dans 
son désappointement. Il parlait, d'honneur militaire au 
colonel Espinasse, qui l'entend sinon mieux, du moins 
aussi bien que personne. La France a répondu avec 
huit millions de voix qu'il y avait plus d'honneur à 
défendre le Président qu'à le trahir. 

La façon dont M. Baze a résisté à ceux qui Tarrê- 
taient nous interdit d'entrer dans des détails. Tout le 
inonde connaît l'àpreté méridionale de ce questeur et 
l'ardeur incessante qu'il a mise à attaquer sans cesse, 
ouvertement, et d'une façon latente, le prince Président. 
On connaît sa campagne à la prison Mazas. Il nous suf- 
fira de dire que M. Baze, sortant de son lit sans se don- 
ner le temps de se vêtir, a crié et protesté de toutes les 
façons et mis le cominissaire hors la loi, et qu'il a fallu 
l'emporter de vive force jusqu'à un étage inférieur, où 
il a voulu haranguer les soldats. M. Baze, qui jusqu'à 
ce moment avait fait la plus héroïque défense, a été 
complètement déconcerté en voyant rire les soldats et 
de l'état dans lequel il se trouvait, et de l'accent 
méridional avec lequel il leur adressait ses réquisitions. 
C'est alors seulement qu'il a consenti à se vêtir, li est 
monté en voiture sans résistance. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 8» 

On a saisi chez M. Baze les deux pièces suivaotes, 
qui montrenl clairement quelle était l'intention des 
conspirateurs. Si la proposition eût passé le 17 novem- 
bre, la mise à exécution des deux décrets que nous ci- 
tons ne laissait au pouvoir exécutif ni un soldat, ni 
même un garde national. Est-ce clair? 

pREMiEn DÉCRirr. 

Le Présidcnl de l'Assemblée nationale , 

Vu l'article 32 de la Constitution, ainsi conçu : 

«L'Assemblée détermine le lieu de sesséances,elleflierira[Hirtance 
■ des forces militaires établies pour sa silreté, et elle en dispose.» 

Vu l'anicle 1 12 du décret réglementaire de l'Assemblée nationale , 
ainsi conçu : 

• Le PrésiJent est chargé de veiller à la sùrelé intérieure et exté- 
a rieure de l'Assemblée nationale. ■ 

Acet cfTet, il cicrceau nom de l'Assemblée le droit confié au pou* 
voir législalir, par l'arliclc 3% de la Constitution , de liicr l'importance 
des forces militaires établies pour sa sCireté , et d'en disposer. 

Ordonne-àM. . . . , de prendre immédiatement le commandement 
DE TOUTES LES FORCES , TANT DE L'ARMËE QUE DE LA GARDE 
NATIONALE STATIOXSÉES DAKS LA PREMIÈRE DIVISION MIU- 
TAIRE, pour garantir la Eilreté de rAsscmlilÉe uatiouale. 

Fait au palais de l'Assemblée nationale , le 



Le Préaident de l'Assemblée nationale , etc. , 

Vu r&rtfcle 3S de la Constitution , 

Va l'article iiSdn décret régiemenlaire, etc., 

Ordonne à tout giinéral, à tout commandant de corps o 




9a HISTOIRE 

ment , tant de Varinée que de la garde nationale , stationnée dans la 

première division militaire, d'obéir aux ordres du général 

chargé de garantir la sûreté de TAssembléc nationale. 

Fait au palais de l'Assemblée nationale , le 



Ainsi, à six heures vingt minutes ou six heures et 
demie au plus tard, le Palais législatif était occupé et 
toutes les arrestations étaient faites. M. de Persigny, qui 
avait accompagné le colonel Espinasse depuis l'École 
militaire et qui avait assisté à l'occupation du palais 
Bourbon , rentrait avant sept heures à l'Elysée, pour 
rendre compte au Président de cette importante opéra- 
tion. 

Le colonel Espinasse a procédé , dans l'enlèvement 
du Palais législatif, avec une habileté qui n'a d'égale 
que l'énergie qu'il a déployée. Mais, ce qui est admirable 
surtout, c'est la direction imprimée à la police, c'est la 
précision, l'unité et la vigueur de son action. 

Nous avons été sobre dans le portrait de M. de Mau- 
pas; lui-même, en quelque sorte, nous avait imposé 
cette réserve par la modestie qu'il avait montrée clans 
sa circulaire d'installation aux habitants de Paris. Ce 
magistrat, qui débutait dans des fonctions où plusieurs 
avaient laissé des souvenirs de haute capacité , d'habi- 
leté très-grande, y a révélé une puissance vraiment 
étonnante. 

Encore peu connu de ses agents, il les conquiert au 
moment d'agir. Beaucoup sont indifférents peut-âtre à 
telle ou telle modification politique ; au nom du salul de 



D'UN COUP D'ÉTAT. 9i 

la France, il a le talent d'en faire des hommes qui lui 
prêtent un concours aveugle, tant il est dévoue. Ils sont 
à lui , comme des soldats à ces chefs qui savent les 
entraîner. On n'en peut douter, cette arrestation des 
notabilités de l'Assemblée était le pivot du coup d'État; 
sans elle hardiment faite , que de malheurs peut-être ! 
c'était la guerre civile au lieu de l'émeute. Il fallait un 
homme qui se dévouât pour en sauver des milliers. Ce 
coup merveilleux , porté par M. de Maupas , nous donne 
la mesure de ce qu'il fera plus tard. Nous le dirons en 
détail; en quinze jours , Paris , purgé des bandits , des 
démagogues, de tout ce qui fait des barricades , vole 
et assassine , prodigieux résultat , atteint avec une 
énergie et une sûreté extraordinaires. Tout le monde 
rend justice à M. de Maupas : on aime cette loyauté^ 
cette franchise d'action qui va droit au but et ne le 
tourne pas. Cet administrateur entend la police comme 
il convient sous un gouvernement vraiment fort , qui 
vise à se faire estimer par sa droiture et par ses allures 
loyales. 

Dans le public , toujours si bien renseigné sur ce 
qu'il ignore le plus, on a parlé d'un prétendu c incours 
officieusement prêté par M. Carlier. 11 aurait , au minis- 
tère de l'intérieur, utilisé son expérience au profit de 
l'action de ce ministère sur la Préfecture de police. 
Pour être historien fîdèle, pour donner à chacun la 
part qui lui revient dans les grands événements de Dé* 
cembre, nous avons voulu savoir la vérité à cet égard. 
Ces bruits d'un instant n'ont jamais eu le moindre fon- 




1 



demftnt. M. de Mau'pas, en ce qui concerne son admi- 
iiislratîon, a lout dirigé, comme il a tout exécuté, On 
conçoit que pei-sonne n'eût consenti à imposer, à ac- 
cepter, à préler un concours , qui , ne déplaçant pas 
une responsabilité si haute, l'eût augmentée ou amoin- 
drie. Chacun des acteurs de ce grand drame politique 
a couvert entièrement de sa tête , el de sa lèle toute 
seule , l'action de ceux qui agissaient sous ses ordres. 

A six heures et demie, M. de Morny s'installait au 
ministère de l'intérieur avec deux cent cinquante chas- 
seurs de Vrncennes et remettait à M. de Thorigny, son 
prédécesseur, une lettre du prince Louis-Napoléon , 
qui lui faisait part des mesures suprêmes qu'il mettait à 
exécution, et le remerciait de ses loyaux services. 

Vers celte même heure de la matinée, M. Forloul, 
l'un des ministres, recevait du Président une lettre qui 
commençait ainsi : 

« Mon chur Fortoul, je vous dirai pourquoi je ne 
vous avais |ias fait part de mon secret, etc. » M. For^ 
toul, connue plusieurs autres, savait que le coup d'ËUl 
aurait lieu; mais le Président, comme nous l'avons 
dit, n'avait initié au moment même que ceux qui lui 
étaient nécessaires pour l'action. 

Pendant ce temps, arrivaient de toutes paris, à la 
Préfecture de police, des prisonniers ignorant les mo- 
tifs de leur arrestation. Les afficheurs de la caj>itale. 
qu'on aviiil appelés, y étaient réunis. Les myriades 
d'agents (pli se repliaient, après les arrestations faites, 
se demandaient ce que voulait dire ce qui se passait. 




J 



D'UN COlt' D'ETAT. 93 

Celait pour tout ce monde un mystère, une énigme 
dont personne n*avait le mot. Les employés, qui arri- 
vaient à leur jioste, ne s'expliquaient pas plus ce mou- 
vement prodigieux. 

A sept heures, les afficheurs partirenl de la Pré- 
feclure de police dans toiiles les directions pour pla- 
carder sur les murs de la capilale les afficlics qu'on 
venait deleurdistriliuer. 

A la même heure, la brigade Ripert, division Re- 
naud, occupait la place Bourbon et ses abords. Ce ne 
fut qu'à huit heures cl demie que la brigade Forey prit 
position sur le quai d'Orsay. 

Tout est exécuté avec une admirable précision, avec 
un ensemble qui n'a pas fait faute dans une seule de 
ses parties. Le plan, simple comme tout ce qui est 
fort, n'a pas rencontré d'obstacles, ou plutôt tous les 
obstacles ont été enlevés, sans coup férir, par l'habileté 
Lde tous ceux qui ont agi. 



Dans cette saison, la grande cité sommeille encore k 
l'heure qu'il est. On n'entend dans les rues que le 
bruit des voilures qui l'approvisionnent; on n'y voit 
que quelques rares ouvriers se rendani au travail. Mais 
aujourd'hui Paris s'éveille tout à coup. Il semble qu'une 
secousse électrique ait au même instant commotionné 
«es vastes quartiers. Qu'est-ce donc? c'est la grande 
nouvelle qui vole, rapide comme l'éclair, et qui, dans 
un instant, est répétée partout : <• C'est le coup d'État, 
dit-on ; l'Assemblée dissoute, le suffrage universel ré- 



94 HISTOIRE 

tabli, Paris en état de siège. » Partout on peut lire sur 
les murs de la capitale les pièces suivantes : 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 
Décrète: 

Art. \^, L'Assemblée nationale est dissoute. 

Art. 2. Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est 
abrogée. 

Art. 3. Le peuple français est convoqué dans ses comices à partir 
du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant. 

Art. 4. L'état de siège est décrété dans l'étendue de la i'* division 
militaire. 

Art. 5. Le conseil d'État est dissous. 

Art. 6. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du pré- 
sent décret. 

Fait au palais de TÉlysée, le 2 décembre 1851. 

Louis-Napoléom Bonaparte. 

Le ministre de Vintérieur, 

De MoRirr. 

Vient ensuite l'appel au peuple : 



APPEL AU PEUPLE. 



Français! 



La situation actuelle ne peut durer plus longtemps. Chaque jour 
qui s'écoule aggrave les dangers du pays. L'Assemblée, qui devait 
être le plus ferme appui de l'ordre, est devenu un foyer de complots. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 95 

Le patriotisine de trois cents de ses membres n'a pu arrêter ses fatales 
tendances. Au iieu de faire des lois dans l'intérêt général , elle forge 
des armes pour la guerre civile ; elle attente au pouvoir que je tiens 
directement du peuple; elle encourage toutes les mauvaises passions; 
elle compromet le repos de la France ; je l'ai dissoute, et je rends le 
peuple entier juge entre elle et moi. 

La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d'affaiblir 
d*aTa<!ioe le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suf- 
frages fureAt une éclatante protestation contre elle , et cependant je 
l'ai fidèlement observée. Les provocations, les calomnies, les outrages 
m'ont trouvé impassible. Mais aujourd'hui que le pacte fondamental 
n'est plus respedé de ceux-là même qui l'invoquent sans cesse, et que 
les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies veulent me lier les 
mains , afin de renverser la République , mon devoir est de déjouer 
leurs perfides projets, de maintenir la République et de sauver le pays 
en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je recon* 
naisse en France : le peuple. 

Je fais donc un appel loyal à la nation tout entière, et je vous dis : 
Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et com- 
promet notre avenir, choisissez un autre à ma place , car je ne veux 
plus d'un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend respon- 
sable d^actes que je ne puis empêcher, et m'enchaîne au gouvernail 
quand je vois le vaisseau courir vers Tabime. 

Si, an contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les 
noyains d'accomplir la grande mission que je tiens de vous. 

Cette mission consiste à fermer Tère des révolutions en satisfaisant 
les besoins légitimes du peuple et en le protégeant contre les passions 
subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survi- 
vent aux hommes, et qui soient enfin des fondations sur lesquelles 
on puisse asseoir quelque chose de durable. 

Persuadé que rinstabilité du pouvoir, que la prépondérance d'une 
seule Assemblée sont des causes permanentes de trouble et de dis- 
iXnÛe^ je soumets à vos suffrages les bases fondamentales suivantes 
4'wie Constitution que les assemblées développeront plus tard : 

i* Un chef responsable, nommé pour dix ans ; 

2* Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ; 

3* Un conseil d'État formé des hommes les plus distingués , pré- 



96 . HISTOIRE 

parant les lois et en soutenant la discussion devant le Corps légis- 
latif; 

4^ Un Corps législatif, discutant et votant les lois, nommé par le suf- 
frage universel , sans scrutin de liste qui fausse Télection ; 

5^ Une seconde Assemblée, formée de toutes les illustrations da 
pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des 
libertés publiques. 

Ce système, créé par le premier consul au commencement du 
siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui 
garantirait encore. 

Telle est ma conviction profonde. Si vous la partagez, déclarez-le 
par vos suffrages. Si , au contraire , vous préférez un gouvernement 
sans force, monarchique ou républicain , emprunté à ja ne sais quel 
passé ou quel avenir chimérique, répondez négativement. 

Ainsi donc, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en 
connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi. 

Si je n'obtiens pas la majorité de vos suffrages, alors je provoquerai 
la réunion d'une nouvelle Assemblée , et je lui remettrai le mandai 
que j'ai reçu de vous. 

Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, 
c'est-àfdire la France régénérée par la révolution de 89 et organisée 
par TEmpereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les 
pouvoirs que je vous demande. 

Alors la France et l'Europe seront préservées de l'anarchie, les 
obstacles s'aplaniront, les rivalités auront disparu, car tous respecte- 
ront, dans l'intérêt du peuple, le décret de la Providence. 

Fait au palais de l'Elysée, le 2 décembre 1851 . 

Louis-Napoléon Bonaparte. 



Celte pièce magnifique est en quelque sorte Texposé 
des molifs du décret qui précède ; elle en établit avec 
une logique couvaincante la nécessité et l'urgence; 
elle montre à la France Tabime qu il faut éviter. Mais 
elle ne se borne pas à cela. A côté de rexpositioa4ift 



i 



D'UN COUP DËTAT. 97 

mal, elle montre le remède; elle indique la ronte qu'il 
faut suivre. Et tout cela est dit avec une précision, une 
netteté, une loyauté de franchise qui ne laissent pas un 
point obscur, douteux, indéfini. Le pays voit d'où il 
vient, mais il sait aussi où il va. A l'enconlre do ces 
génies du mal, véritables fléaux des nations, qui ne 
s'allachenl f|u'à renverser, à détruire, et qui ne sa- 
vent rien fonder, rien engendrer, le prince Président 
ferme le passé sur des ruines, et il ouvre largement 
l'avenir au bonheur de la France. On retrouve dans 
cette pièce la force napoléonienne ; on ne fonde rien 
sans la force, c'est la base des grandes choses. Il y a là 
le génie fécond et générateur du grand houmic qui 
sauva la France. Courage! Prince, et salut à vous, au 
nom des civilisalions que vous allez sauver ou fonder! 
Quand on a , comme vous , dans les veines un sang 
riche d'exemples et de généreux înstincls hérédi- 
taires, qu'on a dans l'âme le génie ot dans le cœur le 
dévouement, on ne s'appartient plus. On appartient à 
son pays, au monde, au rôle providentiel que Dieu 
donne à qui bon lui semble , et qu'il aura deux fois 
dévolu à votre race. Marchez donc dans votre voie, et 
croyez à votre étoile. Les hommes de la Providence 
ont le fatalisme de la foi, parce qu'ils sentent que DietM 
les mène. 

Allez, le peuple entendra cet appel que vous faites si 
loyalement , car Dieu ins|iire aussi les peuples qu'il 
protège, et, comme vous le disiez hier : il protège la 
•France. Grâce à vous, la nef de la patrie n'ira pas se 



1 



^ HISTOIRE 

briser aux écueils de la démagogie^ ni sombrer honteu- 
semcnl dans le bourbier fangeux des partis. Oo Youlait, 
ainsi que vous le dites, vous enchaîner au gouvernail, 
mais, brisant les entraves, pilote de salut et de civilisa- 
tion, vous le prenez en main. Le vaisseau de la France 
tracera glorieusement son sillage vers les horizons de 
l'avenir. 

Après avoir parlé si noblement au peuple français , 
Louis-Napoléon s'adresse à l'armée : 



PROCLAMATION 

DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBUQUE A L* ARMÉE. 



Soldats ! 

Soyez fiers de votre mission , vous sauverez la patrie , car je compte 
sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la pre- 
mière loi du pays, la souveraineté nationale, dont je suis le légitime 
représentant. 

Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s*op- 
posaient , et au bien que je voulais vous faire et aux démonstrations 
de votre sympathie en ma faveur. Ces obstacles sont brisés. L* Assem- 
blée a essayé d'attenter à l'autorité que je tiens de la nation ; elle a 
cessé d'exister. 

Je fais un loyal appel au peuple et à Tarméc, et je lui dis : Ou 
donnez-moi les moyens d'assurer votre prospérité , ou choisissez un 
autre à ma place. 

En 1830 comme en 1848, on vous a traités en vaincus. Après avoir 
flétri votre désintéressement héroïque , on a dédaigné de consulter 
vos sympathies et vos vœux , et cependant vous êtes l'élite de la na- 
tion. Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que l'armée faste 
entendre sa voix. 



ji 



D'UN COUP D'ÉTAT. 99 

Votez donc librement comme citoyens ; mais, comme soldats , n'ou- 
bliez pas que robéissance passive aux ordres du chef du Gouverne- 
ment est le devoir rigoureux de l'armée, depuis le général jusqu'au 
soldat. Cest à moi , responsable de mes actions devant le peuple et 
devant la postérité , de prendre les mesures qui me semblent indis- 
pensables pour le bien public. 

Quanta vous, restez inébranlables dans les règles de la discipline 
et de Thonneur. Aidez, par votre attitude imposante, le pays à ma- 
nifester sa volonté dans le calme et la réflexion. Soyez prêts à répri- 
mer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du 
peuple. 

Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom rappelle. 
Ils sont gravés dans vos cœurs.'Nous sommes unis par des liens indis- 
solubles. Votre histoire est la mienne. Il y a entre nous dans le passé 
communauté de gloire et de malheur; il y aura dans Tavcnir com- 
munauté de sentiments et de résolutions pour le repos et la grandeur 
de la France. 

Fait au palais de TÉlysée , le 2 décembre 1851. 

Louis-Napoléon Bonaparte. 



Quand on fait entendre un tel langage à Tarmée 
française^ on est sûr d'un écho qui réponde, et cet écho 
est dans le cœur du premier des chefs et du dernier 
soldat. Puis, ce nom qui ébranla le monde, qui féconda 
rhistoire, qui fil la patrie si grande, ce nom prestigieux, 
qui groupe aujourd'hui la France entière dans une seule 
voix d'acclamations, remue sous l'uniforme tout ce 
qui vibre aux mots de patrie, d'honneur et de gloire. 

Ce langage est digne do tous, de l'armée à qui il s'a- 
dresse et d'un Bonaparte qui le parle. Il obtient tout en 
nedomandant rien; car il prescrit au soldat son de- 



iOO HISTOIRE 

\oir en lui restituant son droit. Il reste dans la pléni- 
tude delà dignité. Devant des prétoriens, on s*inclinait 
et Ton promettait ; devant des soldats français^ il suffit 
de parler d'honneur. 

La proclamation suivante de M. de Maupas, préfet 
de police, invitait les habitants de la capitale à garder, 
en présence des événements graves qui s'accomplis- 
saient, le calme solennel qui convient à un peuple qui 
rentre dans le plein exercice de sa volonté. 

LE PRÉFET DE POUCE AUX HABITANTS DE PARIS. 

Habitants de Paris, 

Le Président de la République, par une courageuse initiative, yient 
de déjouer les machinations des partis, et de mettre un terme aux 
angoisses du pays. 

Cest au nom du peuple, dans son intérêt et pour le maintien de 
la République, que l'événement s'est accompli. 

CVst au jugement du peuple que Louis-Napoléon soumet sa con- 
duite. 

La grandeur de l'acte vous fait assez comprendre avec quel calme 
imposant et solennel doit se manifester le libre exercice de la souve- 
raineté populaire. 

Aujourd'hui, comme hier, que l'ordre soit notre drapeau; que 
tous les bons citoyens , animés comme moi de l'amour de la patrie » 
me prêtent leur concours avec une inébranlable résolution. 

Habitants de Paris, 

Ayez confiance dans celui que six millions de suffrages ont élevé à 
la première magistrature du pays. Lorsqu'il appelle le peuple entier 



D'UN œUP D'ÉTAT. 101 

à. exprimer sa volonté y les factieux seuls pourraient rouloir y mettre 
obstacle. 

Toute tentative de désordre sera donc promptement et inflexible- 
ment réprimée. 

Paris, le 2 décembre 185i. 

Le préfet de police » 

De Maupas. 



Dès le matin^ M. de Morny avait donné Tordre d'ex- 
pédier par voie télégraphique les décrets qui annon- 
çaient à la France l'acte du 2 décembre. 

La circulaire suivante partit aussi du ministère de 
l'intérieur pour tous les préfets : 

Monsieur le préfet, 

Les partis qui s'agitent dans l'Assemblée menaçaient la France de 
compromettre son repos en fomentant, contre le Gouvernement, des 
complots dont le but était de le renverser. L'Assemblée a été dissoute 
aux applaudissements de toute la population de Paris. 

A la réception de la présente , vous ferez affîcber dans toutes les 
communes les proclamations du Président de la République, et vous 
enverrez aux maires, ainsi qu'aux juges de paix, les circulaires que je 
TOUS adresse, avec le modèle du registre des votes. 

Vous veillerez à la stricte exécution des dispositions prescrites par 
ces circulaires. Vous remplacerez immédiatement les juges de paix, 
les maires et les autres fonctionnaires dont le concours ne vous serait 
pas assuré. 

Dans ce but, vous demanderez à tous les fonctionnaires publics de 
¥0us donner par écrit leur adhésion à la grande mesure que le gou- 
Temement vient d'adopter. 

Vous ferez arrêter immédiatement tout individu qui tenterait de 
troubler la tranquillité , et vous ferez suspendre tout journal dont la 
polémique pourrait y porter atteinte. 

7 



i02 HISTOIRE 

Je compte, monsieur le Préfet, sur votre dévouement et sur votre 
zèle pour prendre toutes les précautions nécessaires au maintien de 
Tordre public, et, à cet effet, vous vous concerterez tant avec kigé- 
néral commandant le département qu*avec les autorités judiciaifes. 

Vous m'accuserez réception de cette dépèche par voie télégraphi- 
que, et vous me ferez, jusqu'à nouvel ordre, un rapport quotidien 
sur rétat de votre département. Je n'ai pas besoin de vous recom- 
mander de me faire parvenir par le télégraphe toute nouvelle ayant 
quelque gravité. 

. Rocevea;, inonsieur le Préfet, l'assurance de ma considération dis- 
tinguée t 

Le ministre de l'intérieur^ 

De Mormt. 



Paris se réveille en quelque sorte sous la puissance 
du fait accompli. Il y a de l'émotion partout^ de Téton- 
nement nulle part. Le coup d'Ëtat était dans l'air, par- 
tout on l'attendait, on le désirait , partout du moins 
où il y avait souci du salut de la France, de sa prospé- 
rité, de son honneur. On sentait que cette position, 
dans laquelle, de déchéance en déchéance , on était 
tombé, perdait le pays au dedans et l'humiliait au de- 
hors. Plus de travail, plus de crédit, plus de sécurité, 
mais l'incertitude de toutes choses, la frayeur du len- 
demain, le gouffre béant du chômage, qui enfante de 
bas en haut tant de misères ; voilà ce que la France 
voyait chez elle. Puis, dominant tout, l'hydre démago- 
gique levant ses mille tètes, attendant 1852, et s'ap- 
prêtant à déchirer le sein de la patrie. Voilà aussi ce 
que la France voyait chez elle. Les cœurs honnêtes et 
animés de patriotisme déploraient et attendaient. »0u 




D'UN COUP D'ETAT. 

notre pafrie était donc bien abandonnée d"en haut, ou 
cela ne devait pas durer. On espérait avec une sorte de 
certitude; seulement ce qui était incertain, c'était le 
(Dode, c'était l'heure. On scnlaitquerimprévu viendrait 
trancher cette situation. Encore une fois, la grandeur 
di's événements émotionne tout le monde , mais ne 
cause d'étonnement nulle part. Si, pourtant; il y a 
(l'étonnés, ceux qui , ne comprenant pas la politique 
d'espérance et d'abnégation du neveu de l'Empereur, 
ci*oyaient qu'il avait son grand nom attaché comme un 
boulet à son impuissance , el qui voient aujourd'hui 
comment il est capable de le porter. La parole prophé- 
tique est accomplie : l'heure est venue où les bons 
sont rassurés et où les méchants tremblent. 

Du reste, pas un regret à ce qui tombe. La Consti- 
tution!... qui ne l'a pas conspuée? De tousceux qui l'in- 
voqueraient aujourd'hui contre le Président , qu'on 
cite donc un seul qui ne l'ait violée dans son esprit ou 
dans sa lettre î Elle est morte sous te mépris universel ; 
elle était à peine élaborée qu'elle était l'arme banale 
de chaque parti, tour à tour la répudiant pour soi et 
l'invoquant contre les autres. L'Assemblée !... ce ne fut 
qu'un cri d'approbation dans Paris, à ces mots : l'As- 
semblée est dissoute. Il était impossible qu'elle tombât 
sous plus de dédain. Il en était de môme du conseil 
d'Ëtat, dont on ne connaissait l'existence que depuis 
qu'il s'était fait l'auxiliaire de l'Assemblée contre le 
Président. 

Quant aux personnages arrêtés, on comprend gêné- 



d 



i04 HISTOIRE 

ralement la nécessité de la mesure qui les atteiat. 
Maintenant qu'un décret de bannissement temporaire a 
ft*ai^pë M. Thiers, c'est avec peine que nous relatons 
Fi^ttt'p^ë^sibn produite par son arrestation. Mais nous le 
d^v^é 'pouîr être vrais. Dans le public , on se montre 
iddtffl&rént ^Ur le plus grand nombre; sympathique 
potir'qu^l^ùé^-^tins; mais M. Thiers est l'objet d'une 
réptikioti àipéuipt^ unanime; partout on se félicite de 
son in^arcèi^atiôri; et dans les groupes on manifeste le 
défeîf^'qHi'e lé tiôU'voif^ ^"montre sévère pour cet homme 

iLet^ëUiilè^^1aj[>lilaùd7t du rétablissement du suffrage 
Uttitleréël; voilà éé qui dothihé. Puis il existe un senti- 
ment dont 'i)éii' dé' pëtecttitiës peut-être se rendent 
côiWpté / mais que Ife! pliis grand hombre éprouve. On 
s'Hisbcië ihstlniiitivetbetit à Tétcté énergique du Présî- 
dH^Wtl'Le'bd^ùr hiirriàin éubît tôUjdut^ Id fasd de 

efeqtii ise i^êVèlé' 'pîtiissairit et fart, II f a là quelque chose 
qui (WrtfMyrleiliié! sorte dé synipàthié re^f)éctiiéuse. Aussi 
ew lisifttit les décrets, en (x)mnléhtânt lès cii^cdii^tances 
de ce c6«pde foudre qui vient de pulvériser la àlliiàtion 
politique d- hier et de faire ajijiaraltre' dans tout son 
écMkV la ptiissâhce dit' neveu de rEmperèUr^ tôiit 'fe 
raoirtdé tient le niiéme làïigagé. On dit en haut : <^Cesi 
liltîrgtilfique ; 1^ àii âii en bas : « C%i bien jcîûé- » ' 

i'Illri'f àd'obstittéffldnt avèi^gié qiib Tèsprilde çèÀi. 
hktépré^eûmtëiae vo\^h(^iii%\x^ 'chuteJ'Beàuibiib 
gardent leurs illusions et s'apprêtent à la luti^^lls 'iie 
parfwi^'dô'lrleti'moinî'k^é^ d^léhtbyèr fe Wésilléttt à 



D'UN COliP D'ÉTAT. lOÏ 

\inceiincs. Ils veulent se réunir au Palais législatif où 
sont encore MM. Duptn, président, et Panai, questeur, 
chez lesquels les commissaires ne se sont pas présentés 
lors de l'occupation de l'Asseniblée. M. Dupin est un 
homme politique fort habile, et le Président avait, avec 
raison, compté sur sa prudence. 

l'ne coïisigne mal donnée ou mal exécutée permit à 
un certain nombre de représentants de pénétrer jusque 
dans Tenceinle du palais Bourbon; ils purent même, 
au nombre d'environ soixante-dix, entrer par la petite 
porte de la rue de Bourgogne et se réunir dans la salle 
des séances, où ils devinrent extrêmement bruyants et 
agressifs. M. de Mornv, informé de ce qui avait Heu, 
ordonna leur cxpulsiou. En exécution de cet ordre, 
un commandant entra dans ta salle et adressa aux 
représentants une allocuti(m très-mordante au fond, 
mais inattaquable comme convenances, tant elle était 
spirituelle et adroite de forme. Mais ils insistèrent 
pour qu'on fit venir M. Dupin, qui se présenta, et le 
procureur général près la cour de cassation, dit à 
ceux dont il était encore la veille te président : « Mes- 
sieurs, il est évident qu'on viole la Constitution. Le 
droit est de notre cùté -, mais, n'étant pas les plus forts, 
il ne nous reste qu'une chose à faire : je vous invite k 
vous retirer. J'ai l'honneur de vous saluer. » Ce langage 
occasionna chez les rcpi'ésenlants une indicible irrita- 
lion , que , dans les premiers jours , ils manifestaient de 
la façon la plus vive. Ceux qui ont pu les entendre à 
la mairie du 10*, au quai d'Ursay, au Mont-Valérien, 



106 HISTOIRE 

ont été à même d'apprécier combien cette irritation 
était grande. 

Les représentants ne paraissant pas disposés à suivre 
le sage conseil de M. Dupin y l'ofTicier leur dit : « Mes- 
sieurs, vous allez me mettre dans Tobligation de faire 
entrer mes soldats. Attendrez-vous que j'en donné 
Tordre? » Alors ils se retirèrent. 

A l'heure ménie où les représentants se réunissent 
à l'Assemblée, le prince Louis Bonaparte sort de l'Ely- 
sée à la tête d'un brillant cortège. 11 vient, par la rue 
du Faubourg-Saint-Honoré, sur la place de la Con- 
corde, où il est acclamé avec enthousiasme par les 
troupes et par la population. Traversant le jardin des 
Tuileries, il va visiter l'état-major de l'armée de Paris, 
franchit le pont National , passe en revue les troupes 
échelonnées sur les quais, depuis la rue du Bac jusqu^au 
palais Bourbon. Partout il est accueilli avec les mème^ 
démonstrations. 11 rentre à l'Elysée à midi. Dans le 
brillant état-major qui accompagne le Président, o*À 
remarque le prince Jérôme Bonaparte, gouvernexir deh 
Invalides, le général en chef Magnan, les générâui 
Vast-Vimeux, Le Pays de Bourjoly, Flahaut, le colonel 
Murât, etc. 

Immédiatement après, le général Saint-Arnaud, 
ministre de la guerre, suit le même itinéraire à la tètë 
de son état-major. L'accueil qui lui est fait doit le àoti^ 
vaincre que l'armée et la population lui savent 'gré 
de son courage dans l'accomplissement du grand àcf4 
qtiii sauve la France. Vient ensuite le maréchal Excel- 



D'UN COUP DETAT. 107 

raans, grand chancelier de la Légion d'honneur. Ce 
vieux compagnon <le l'Empereur reçoit partout, sur 
son passage, de ia part de notre jeune armée, les té- 
moignages du respect et de l'admiration qu'elle voue 
à ce qui lui rappelle la grande époque. 

Pendant ce temps-là, à dix heures et demie ou onze 
heures, les représentants expulsés de TAssemblée et 
quelques autres se réunissaient dans la rue de Lille, 
derrière le palais de la Cour des comptes. Le comman- 
dant Ouplessis, du 3' bataillon de chasseurs h pied, 
occupait ce quartier. M. de Talloux quitta la réunion 
l'un des premiers, à l'arrivée de la troupe, pour se reor 
dre îi la mairie du 10" arrondissement, où l'on avait 
commencé à s'assembler entre neu( heures et neuf , 
heures et demie du malin. 11 parait que des ordres 
arrivaient de plusieurs côtés à la fois, concernant ce 
conciliabule de la rue de Lille, car voici ce qui eut lieu : 
La porte fut d'abord occupée et consignée par un vieui 
sergent qui avait ordre de ne laisser entrer personne, 
mais de laisser sortir ceux qui voudraient. Il se préparait 
à envahir la maison et à faire évacuer le salon qu'oc- 
cupaient les représentants, quand arriva un capitaine 
avec une compagnie. Celui-ci, au contraire, laissait 
entrer tout le monde, mais ne permettait à personne de 
sortir. Il fit ranger sn compagnie dans la rue, de façon 
à ce qu'elle formât un carré ouvert devant la porte , et 
ta cernant pour recevoir les représentants qu'il devait 
emmener prisonniers. A ce moment, plusieure arrivè- 
rent et entrèrent. Un dernier allait en faire autant, 



108 HISTOIRE 

lorsque quelqu'un lui frappant sur l'épaule, lui dit 
obligeamment : « Si \ous entrez y Monsieur, vous ne 
sortirez pas, — Vraiment? dit-il en s' adressant au ca- 
pitaine. — Oui, Monsieur, dit en souriant celui-ci, c'est 
comme cela. — Mais je ne suis pas ici pour un mau-^ 
\ais motif; je \ous affirme que je viens pour une aflEedre 
de chemin de fer. » Comme pour confirmer son dire^ 
il cherchait des papiers dans son portefeuille; aiai» 
l'officier s'était détourné, et il se hâta de partir. Au 
moment où le capitaine entrait dans la cour, arrivait 
un officier d'état-major qui donnait l'ordre de laisser 
les représentants libres, s'ils promettaient de retourner 
chez eux. 

On les fit sortir du salon qu'ils occupaient, et on les 
invita à se retirer paisiblement, les menaçant, s'ils re* 
fusaient, de les arrêter. Alors l'un d'eux, qu'on a pré- 
tendu à tort être M. de Falloux, dit, dans la cour, en 
présence des soldats : « Pas un de ces braves n'oserait 
porter la main sur des représentants du peuple: > un 
officier répondit, en saluant avec politesse : a Je serais 
désolé qu'on en vint à cette extrémité, mais je vous 
donne ma parole que pas un de ces soldats ne faillirait 
à son devoir. » Les représentants ayant promis de se 
retirer, la porte devint libre pour eux. Plusieurs pa- 
raissaient attérés; d'autres étaient dans un état violent 
d'irritation. Ils se disaient, en sortant : « Le rendez- 
vous esta la mairie du 10* arrondissement. » 

Nous avons sous les yeux un document qu'on pré- 
tend être le compte rendu de la séance qui se tint à 



D'UN COUP D'ETAT. 109 

celte mairie. Il est très-incomplet et ne peut donner 
qu'une idée Fausse ou du moins très-imparfaite de cet 
événement. Nous avons interrogé nombre de personnes 
qui ont parlé à cette réunion, et qui aFOrmcnt ne recon- 
naître dans cette pièce ni leur langage , ni la physiono- 
mie de la séance. On verra, du reste, parle récit que 
nous allons faire, que ce document relate ce qui avait 
lieu dans la salle , et ne tient aucun compte de ce qui se 
passait au dvhors comme action militaire et admini- 
strative. Les renseignements intimes qui nous ont été 
fournis par la plupart des acteurs eux-mêmes, don- 
nent à notre récit une certitude que nous garantissons. 
Le compte rendu de la séance , publié par les soins et 
aux frais de la réunion, est évidemment l'œuvre d'une 
main amie, qui a émondé du récit toutes les scènes de 
tumulte, d'injures, qui ont fait de ce derAier acte de nos 
comédies parlementaires quelque chose de si triste et 
de si pénible à voir et à entendre. Tout en élant plus 
complet, nous avons gardé la même réserve. 



Dès neuf heures ou neuf heures et demie, un cer- 
tain nombre de représentants , la plupart légitimistes ou 
orléanistes, s'étaient portés à la mairie du tO', rue de 
Grenelle-Saint-Germain , et s'y étaient installés dans la 
grande salle, au premier étage, l'endantce tcmps-Ià, plu- 
sieurs individus , notamment des tambours de la 10* lé- 
gion, convoquaient à domicile, de la part du colonel 
Laurislon, les gardes nationaux sur lesquels on croyait 
pouvoir compter. Un fort petit nombre, répondant à 



liO HISTOIRE 

cet appel 9 est irenu se joindre^ à ceux qui occupaient te 
poste: en tout moins de quarante. Pliisieurs autres ont 
rebrefussé cliemin, en voyant la mairie occupée par h 
troUpë. Quelques instants plus tard, le maire, M. ïtù^ 
ger, arrivait. M. Lemoine-Tacterat, commissaire de 
police du quartier.de Babylone, entrait presqu'en même 
tendps que lui. « Les représentants, lui dit M. Rc^r, 
ont envahi la mairie , il faut les en expulser, car cela 
peut nous compromettre. — Je cours , répond M. heh 
moine, chercher les instructions de l'autorité supé- 
rieure ; nous ne pouvons agir sans cela. » Inutile de 
s'adresser aux gardes nationaux présents, ils criaient : 
a Vive la Constitution ! » Un ancien colonel de la lé- 
gion , prenait une part active à cette manifestation en 
faveur de l'Assemblée. 

Le commissaire se rend en toute hâte près du préfet 
de police, l'instruit de ce qui se passe, et en reçoit 
Tordre de requérir la force armée nécessaire pour ex- 
pulser les représentants de la mairie. Cet ordre portait 
de les laisser libres de se retirer, ou de les arrêter en 
cas de refus. 

M. Lemoine arrive au quai d'Orsay, occupé par là 
brigade Forey , et apprend que déjà des troupes ont été 
envoyées sur la mairie. En effet, à onze heures précises, 
M. le général Hoguet avait instruit , place Boui^ogne, 
le général de division Renaud , de ce qui se passait à ht 
ihairie du 10*. Ce général commandant la rive gaifcllie 
de la Seine, avait immédiatement (hit prévenir le géné- 
ral Forey , afin qu'il envoy&t le G^bataillOQ de cltasseiils 



D'UN COUP D'ETAT. 

à pied occuper la mairie, et mettre les représentants 
eii état d'arrestation. Le même ordre était donné par 
le général en chef Magnan qui avait été informé à la 
fois par le préfet de police et par le ministre (!e la 
guerre. Le brave commandant du 6« bataillon , ayanl 
voulu, quoique malade , marcher à sa ttle, s'élait éva- 
noui sur le quai d'Orsay. L'ordre fut-il mal compris? 
Toujours est-il qu'on ne fit partir que (rois compagnies 
seulement, sous les ordres du capitaine Briquet. 

Pendant ce temps là, une scène de tumulte effroyable 
avait lieu dans la grande salle de la mairie. Un peu plue 
de cent représentants y vociféraient. C'étaient des cris, 
des motions ridicules, insensées , on eût dit l'Assemblée 
législative dans ses plus beaux jours de scandales parle- 
roentairee. On n'y savait quel parti prendre, on ignorait 
ce qui se passait sur d'autres points. On proférait des 
injures contre M. Dupin , qu'on traitait de lâche : c'était 
un chaos véritable ; cela dura ainsi jusqu'à onze heures 
moins un quart. A ce moment, M. de Falloux, parti 
l'un des premiers de la rue de Lille, arriva avec quelques 
autres, et bientôt fut suivi de tous ceux qui avaient 
formé cette réunion. Quelques personnages marquants 
étant présents, on constitua un bureau, et à onze heures 
on ouvrit la séance. 

Prirent place au bureau MM. Bcnoisl d'Azy , Vitel, 
vice-présidents, Chapot, Moulin, Grimault, secrétaires. 

Chacun voulait être l'orateur de la situation , faire 
sa motion, mettre sa protestation en avant; mais il 
appartenait à M, Berrycr de défendre son œuvre; il 




112 mSTOlRË 

espérait qu*en parcourant toutes ses phases démagc^- 
ques, la révolution qu'il avait acclamée en février 1848, 
lors de l'envahissement de la Chambre des députés , 
produirait peut-être le retour de sou roi en 1852. Quel- 
que terribles que fussent les chances à courir, lui et 
d'autres, M • Piscatory par exemple, voulaient qu'on les 
courût. Donc, l'orateur légitimiste, qui, dans la séance 
que nous rappelons, avait trouvé que Ledru-Rollin 
n'allait pas assez vite à son gré pour chasser du trône 
la famille d'Orléans, et qui lui criait : a Pressez la 
question ! Concluez ! un gouvernement provisoire ! » 
( Moniteur du 25 février) cet orateur prit la parole : 
a Des actes , dit-il ; pas de protestations, les instants sont 
comptés; agissons. Peut-être n'avons-nous pas un quart 
d'heure. Au nom de la Constitution , art. 68 , décla- 
rons que Louis- Napoléon Bonaparte a cessé d'être Pré- 
sident de la République , et qu'à l'Assemblée seule ap- 
partient, à partir de ce moment, le pouvoir exécutif. 
Tous les représentants qui sont présents signeront ce 
décret.» 

M. Berryer eût pu se servir des mêmes paroles qu'en 
février, et dire à cette Assemblée ce qu'il criait au 
tribun démagogue : a Pressez la question ! Concluez! 
un gouvernement provisoire! » Tournons ainsi, pensait» 
il , vers Frosdorf, la proue du vaisseau de la France. 
Pilote insensé ou coupable, il voulait traverser les orages 
de 1852 et voguer vers son but, fût-ce dans le sao^^ la 
barbarie et la honte 1 L'esprit de parti aveugle les ial^ 
ligences les mieux douées. ^«-aM 




D'LN COUP D'ÉTAT. 

Le décret proposé par M. Bcrryer fut voté par accla- 
mation, et le président donna ordre de le faire impri- 
mer par tous les moyens possibles. Pendant que le 
bureau rédigeait le décret, on fit courir des feuilles 
volantes pour recueillir les signatures. On devait an- 
nexer ces feuilles au décret. 

Sur la proposition d'un de ses membres , l'Assemblée 
rend un second décret ainsi conçu : « L'Assemblée 
nationale , conformément à l'article 32 de la Consti- 
tution, requiert ta 10" légion pour défendre le lieu 
de ses séances. » Il est aussi voté par acclamation ; 
mais au milieu du plus effroyable tumulte qu'il soit 
possible d'imaginer. 

En ce moment arrivent quelques représentants, 
entre autres MM. Odilon Barrot et de Nagle, qui se 
hâtent de signer le décret. D'autres étaient en bas, que 
des officiers de pais et des agents de police empêchaient 
de monter par ordre du maire. L'Assemblée, prévenue 
de ce fait, envoie M. Piscatory près du maire pour lui 
intimer l'ordre de laisser libres les abords de la salle. 
M. le maire Roger répond : « Je représente ici le pou- 
voir exécutif, je ne laisserai pas entrer les représen- 
tants. — Il n'y a plus de pouvoir exécutif autre que 
l'Assemblée nationale, dit M. Piscator^'. — Vous me 
permettrez, Monsieur, répond le maire, de faire mon 
devoir et de ne pas le discuter avec vous. » 

Sur le rapport que vient faire M. Piscatory, M. Ber- 
ryer propose de rendre un décret qui ordonne au 
maire de laisser Hbn de la salle. «Deux 



H 4 HISTOIRE 

choses^ dit M. de Falloux, me paraissent probables : la 
première , c'est qu'on n'exécutera pas nos ordres ; la 
seconde, cest qu'on va nous expulser d'ici. Convenons 
d'un autre endroit pour nous réunir. » On s'était déjà 
réuni trois fois : à l'Assemblée, rue de Lille et à la mai- 
rie du 10^. En toute autre circonstance, cet orateur, 
qui voyait si juste l'impuissance des représentants^ et la 
disposition de la force publique à les expulser de par- 
tout, aurait compris ce qu'il y avait de ridicule et de 
peu digne dans ces décampements nomades à la pre- 
mière apparition d'une baïonnette. Pas de milieu : ou 
on joue le rôle des vieux Romains mourant sur leurs 
chaises curules, ou on s'en retourne chez soi. M. Ber- 
ryer dit alors : <c Mais les étrangers qui sont ici, prévien- 
dront peut-être le pouvoir du lieu que nous aurons 
choisi. » Pour la deuxième fois, M. Bixio offre sa mai- 
son. « Nous sommes ici, faisons-nous y tuer^ dît un 
membre. — Silence ! dit le président , pas de motions 
intempestives. M. Dufaure a la parole. Ne perdons pas 
de temps.» M. Dufaure propose que le bureau choi- 
sisse un lieu de réunion, et le fasse secrètement con- 
naître à chacun des membres. On crie : « Vive la Con- 
stitution ! Vive la République ! » AL Dufaure , qui pro- 
pose à cette Assemblée d'aller cacher sa réunion et ses 
actes, d*allerse mettre à l'abri de tout danger, ajoute : 
« S'il faut succomber devant la force brutale, Taveiiir 
nous regarde, Messieurs; l'histoire, la postérité n^ou- 
blieront pas que nous avons résisté par tous les moyepis 
en notre pouvoir. » Quelle ^éch^nce ! Ni respect p^yr 



D'UN COUP D;ETAT. 113 

soi-même, ni respect pour ce pays qu'on repnésente. 
Di: graodcs plirascs et des acUs mesquins. 

M. BeiTyer propose son quatrième décret ; il est voté, 
eomme les précédents, par acclamation. Il est ainsi 
conçu : « L'Assemblée doane l'ordre à tous les directeurs 
de maisons de force ou d'arrél , de mettre en liberté, 
sous peine de forfaiture, les représentants arrêtés. » 
En cet instant , M. Aulony Thouret signait le décret eo 
disant : <• Tous ceux qui ne signent pas sont des lâches.* 
Un autre rentre dans la salle ; a Dépéchom-nom bien 
tfile , dit-il, voilà les chasseurs de Vincennes. » La 
scène qui eut lieu est impossible à décrire. Il est pénible 
pour un écrivain d'avoir à raconter de pareilles choses. 
Nous les passerions sous silence s'il ne fallait pas que 
la France vit, dans les derniers actes de cette Assemblée, 
à quel degré peuvent arriver les parades parlementaires. 
Oji dit que le ridicule peut tout tuer en France. Si le 
Bystèrac parlementaire se relève , l'adage n'est pas vrai ; 
car jamais ridicule plus grand n'affronta la lumière du 
ciel et le regard des hommes. 

Il est midi et '[uclqucs minutes, la troupe envahit la 
eour. À cet instant, tout bruit a cessé. Le silence règne 
dans la salle. Il semblerait que quelque cliose de solen- 
nel vase passer. Les membres du bureau montent ,sur 
leurs chaises pour être vus des chefs militaires, a Oo 
monte, on monte, disent plusieurs représentanls. — 
Silence! dit le président, silence absolu 1 permettez- 
moi d'en donner l'ordre, Messieurs! — C'est un ser- 
i)wr£enl qu'on nous envoie! » disent avec une 



116 HISTOIRE 

sorte d'affaissement et de désappointement marqué, 
les représentants qui sont à l'entrée de la salle. Sans 
doute ils attendaient au moins le général en chef ou le 
ministre de la guerre» Le président a beau dire qu'un 
sergent représente la force publique, l'Assemblée paraît 
consternée. « Si nous n'avons pas la force , ayons au 
moins la dignité , dit M. de Falloux. » Le président 
ajoute : <c Songez que l'Europe entière vous regarde 1 » 

Ce n'était, en effet, qu'un sergent, à qui le capitaine 
Briquet, commandant des trois compagnies de chasseurs 
qui venaient d'arriver, avait commandé d'occuper la 
porte de la salle où siégeaient ces messieurs. Cet of- 
ficier envahissait la mairie quand le commissaire Le- 
moine y entrait, un peu après midi, avec M. le commis- 
saire Barlet fils, que le préfet de police lui avait adjoint. 
Une conférence de quelques minutes eut lieu entre le 
capitaine commandant et les commissaires. Ne sachant 
comment concilier les ordres dont ils étaient récipro- 
quement porteurs, ces messieurs jugèrent à propos d'en 
référer à l'autorité militaire. Le capitaine Martinet, 
aide-de-camp du général Sauboul, qui, avec sa brigade, 
occupait le Luxembourg, étant présent, alla chez le 
général en chef pour prendre ses ordres. Ce fut pen- 
dant ce temps-là que le capitaine fit monter un sergent 
avec douze hommes. 

On eût attendu un général au bureau et on eût ou<- 
vert une discussion avec lui ; mais on vint au-devant 
du sergent. Ce furent MM. Yitet et Chapot qui, se piéii^ 
sentant à lui au haut de l'escalier, lui demandèreami 



D'UN COUP D'ÉTAT. h? 

qu'il venait faire , et lui dirent qu'ils siégeaient au nom 
de la Constitution. « Cela ne me regarde pas, répondit 
le sergent, j'ai ordre d'occuper, avec mes hommes, le 
haut de l'escalier et la porte, je le fais. » M. Chapot lui 
dit de faire monter son chef de bataillon. Le capitaine 
Briquet , faisant fonction de chef de bataillon , se pré- 
sente. M. Vitet , au nom de l'A^jeu. jlée nationale ; l« 
somme de se retirer. « Je vous demande pardon, dit 
le capitaine, mais j'ai des ordres qu'il faut que j'exé- 
cute; vous me permettrez de les faire passer avant les 
vôtres. — L'Assemblée vient de reoH e un décret qui , 
en vertu de l'art. 68, déclare le Président déchu, et 
qui commande à tous les dépositaires de l'aulorilé ou 
de la force publique d'obéir à l'Assemblée , sous peine 
de forfaiture et de trahison à la loi ; vous devez vous 
retirer. — Vous devez, lui dit M." Grévy, obéir à 
l'art. 68 de la Constitution. — L'art. 68, répondit 
l'offîcier, ne me regarde pas, j'obéirai à mes ordres et 
resterai. » MM. Vitet et Chapot rentrèren^t dans la salle, 
et le capitaine revint trouver les commissaires en atten- 
dant les ordres du général Magnan. 

L'Assemblée grandit son courage de l'bésilation 
qu'elle crut voir dans les agents de l'autorité, n'ayant 
pas connaissance du conflit qui avait nécessité te 
recours au général en chef. M. Berrjer propose sou cin- 
quième décret qui , comme les précédents, a les hon- 
neurs de l'unanimité. Il était ainsi conçu : « L'Assem- 
Uée:D*tioiiale déclare que l'armée de Paris est chargée 
de veiller â sa défense , et ordonne au général Magnan, 




118 HISTOIRE 

SOUS peine de forfaiture, de mettre les troupes à la dis- 
position de TAssemblée. » 

Sur la proposition de M. Monet, rAssemblée décida 
ensuite que le décret de déchéance serait envoyé au 
président de la haute cour de justice. Plusieurs mem- 
bres ayant entendu, au président de rAssemblée, dirent 
tumultueusement : « Il n'y a plus de président I — 
M. Dupin s'est conduit lâchement, dit M. Pascal Duprat, 
je demande que son nom ne soit pas prononcé ici. » 
Un membre réclame quon mette en réquisition le iélé^ 
graphe. 

L'Assemblée est consultée sur la proposition de nom- 
mer M. le général Oudinot commandant de Tarméede 
Paris. Quand on le proposé , M. le capitaine Tamisiefi 
membre de la Montagne, s'exprime ainsi : « Sans doute, 
M. Oudinot, comme tout le monde, ferait son devoir; 
niais U a, vous le savez, commandé l'expédition ro- 
maine. Aura-t-il sur le peuple l'autorité nécessaire?-— 
Vous désarmez l'Assemblée, ditM.Rességuier. — Vous 
nous tuez, » dit M. de Dampierre. La proposition mise 
aux voix est adoptée, et un décret est rendu dansée sens. 
Durant qu'on le rédige, M. Oudinot échange quelques 
phrases avec M. Tamisier; puis dit à ses coliques: 
« Messieurs , sur ma demande , le capitaine Tamisier 
accepte de me servir de chef d'état-major. » Des ton- 
nerres d'applaudis^ments accueillent cette accolade 
donnée par le général à la Montagne. 

£n ce moment, un sous-lieutenant venait, à la poHe 
de la salle, donner des ordresjiux chasseurs qui s'y tro»- 



D'UN COUP D'ÉTAT. 119 

valent. Le général Oudinot et le capitaine Tamisier 
s'avancent vers lui; M. Tamisier lui donne lecture du 
décret qui nomme M. Oudinot général en chef de 
l'armée de Paris. « Vous venez d'entendre , dit M. Ou- 
dinot; je suis général en chef de l'armée de Paris, vous 
devez m'obéir sous peine des plus graves punitions , je 
vous commande de vous retirer. — Mon général, j'atten- 
drai pour cela qu'on me relève de ma consigne. — C'est 
juste, * (lit M. Oudinot, qui ne s'attendait pas à cette 
leç^on de discipline militaire. En rentrant dans la salle, 
il demande M. Mathieu de la Redorte pour chef d'élat- 
major de la garde nationale: « Faites ce choix vous- 
même, c'est dans vt« pouvoirs, » crie-t-on detouscôtés. 
L'Assemblée confirme le choix du général. M. Henoist 
d'Arjfailalors remarquer que quelquespersonnesétaient 
déjà sorties et s'en étonne, parce que, dit-il, il ne sup- 
pose pas que quelqu'un veuille se retirer avant d'avoir 
vu la tîn de ce qu'on pouvait faire. 

Plusieurs repréjcntants étaient i*n effet sortis pour 
»c rendre à une imprimerie voisine, où ils portaient 
le décret de déchéance, afin de le faire imprimer. Il 
fallait quelqu'un qui pût se charger de le faire lui- 
même pour ne pas mettre ses employés dans le secret. 
C'était un point important. I^e chef de cette imprime- 
rie, ouvrier avant d'être maître, était bien celui qui 
convenait. 11 refusa éncrgiqucment de prêter son con- 
cours. Il C'est un acte de patriotisme, lui dirent ces 
Messieurs, et sur notre parole de représentants, nous 
jurons que le pays reconnaîtra par une récompense 



120 HISTOIRE 

nationale le service éminent que vous allez lui rendre. 
— Je ne veux pas , dit Timprimeur, provoquer à une 
résistance qui ferait verser le sang d'un seul de mes 
concitoyens. » On revint trois fois chez lui , la dernière 
à huit heures; mais toujours inutilement. Ce ne fut que 
plus tard qu'on trouva une presse clandestine qui a im- 
primé le document informe que la police a saisi. 

Deux autres représentants s'étaient, de leur côté, 
rendus au ministère de l'intérieur et sommaient M. de 
Morny de se constituer prisonnier et de rapporter le coup 
d'État. Le ministre était impassible, et son calme rail- 
leur mettait hors d'eux-mêmes les deux délégués. « Nous 
appellerons le peuple aux armes. — C'est bien , dit 
M. de Morny , faites ; mais comme mes amis el moi 
avons joué notre existence pour sauver la patrie , nous 
irons jusqu'au bout. Je ferai fusiller tous les représen- 
tants pris aux barricades. » Ces Messieurs cessèrent 
d'insister, et ne furent pas, affirme-t-on, de ceux qui 
se montrèrent parmi les insurgés. 

Au même instant, M. Berryer et quelques autres repré» 
sentants péroraient par les fenêtres de la justice de paix 
dont le local communique avec la grande salle de la 
mairie du 10% Ils provoquaient le peuple à la résistance, 
à l'insurrection, en proclamant la substance des décrets 
que venait de rendre la prétendue Assemblée nationale. 
M. Berryer disait : « Nous sommes des vôtres, mes amis, 
nous vous accordons ce que vous demandez : le suffrage 
universel, vous l'aurez! — Vous ne disiez pas cela, il y 
a huit jours, » lui clame un ouvrier en faisant un porte-^ 



D'UN COUP D'ÉTAT. 121 

Toix de ses deux mains. Quelques chasseurs viennent 
fermer les fenêtres et font rentrer ces Messieurs dans 
la salle. 

C'est à ce moment que l'ordre du général Magnan fut 
apporté de l'état-major. 11 commandait d'exécuter les 
prescriptions du préfet de police; il était ainsi conçu: 

Commandant, 

En conséquence des ordres du Ministre de la guerre , faites oc- 
cuper immédiatement la mairie du 40* arrondissement, et faites ar- 
rêter, s'il est nécessaire, les représentants qui n^obéiraient pas sur- 
le-champ à rinjonction de se séparer. 

Lt général en chef^ 

MAGflAFf. 



Il n'y avait plus à hésiter ; les commissaires deman- 
dèrent à tenter les voies de conciliation. Us montèrent 
à la salle avec le capitaine qui s'arrêta à l'entrée. Pen- 
dant ce temps-là, l'aide-de-camp du général Sauboul 
retournait au Luxembourg et prévenait le général que 
les forces de la mairie étaient insuffisantes. 

En entrant dans la salle, les commisaires sont ac- 
cueillis par des clameurs qui partent à la fois de tous 
les points. M. Lemoine-Tacherat veut parler ; sa voix 
est couverte par les cris : « Sortez!... vous violez la 
majesté de l'Assemblée ! ... Qui ètes-vous ? . . . Sortez ! . . • 
A la porte I » A ces cris se mêlent des épithètes in- 
jurieuses y de ces mots qui rappellent les séances les 
plus tristement scandaleuses de la véritable Assemblée» 



122 BSTOIRE 

Quand cette tempêle ert vu peu calmée , M. Lemotne 
veut reprendre la parole ; les mêmes clameurs recom- 
mencent; enfin, voyant sa persistance, on lui crie : 
a Au bureau ! montez au bureau ! — Vos noms , et que 
voulez-vous? dit le président. — Nous sommes com- 
missaires, répond M. Lemoine ; nous venons, de la part 
du préfet de police, vous sommer de sortir de la mai- 
rie et de vous retirer. — Vous êtes magistrats, reprit 
M. Benoist d'Azy, vous devez savoir quelle responsabi- 
lité vous assumez personnellement sur vos têtes. Ce 
jour peut avoir un lendemain, et vous aurez peut-être à 
vous repentir de ce que vous faites aujourd'hui. On va 
vous lire l'art. 68 de la Constitution, que vous parais- 
sez ne pas connaître. » M. Vitet donne lecture de cet 
article, ainsi conçu : 



Art. 68. Le président de la République, les ministres, les agents et 
dépositaires de l'autorité publique, sont responsables, chacun en ce 
qui le concerne, de tous les actes du gouvernement et de radmini* 
stration. 

Toute mesure par laquelle le président de la République dissout oi^ 
proroge TAssemblée, ou met obstacle à Texercice de son mandat, ert 
un crime de haute trahison. 

Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions ; Les citog^Cili 
sont tenus de lui refuser obéissance; le pouvoir exécutif passe ifi 
plein droit à TAssemblée nationale; les juges de la haute cour de 
justice se réunissent immédiatement à. peine de forfaiture; ils ccni- 
voquent dans le heu qu'ils désignent pour procéder au ivigeiiMl.te 
président et de ses complices; ils nomment eux-mêmes le iQ^gi|lq| 
chargé des fonctions du ministère public. 

Une loi déteminera les autres cas de responsabilité aiml ^pnr Ml 
Cormes et )tȍmdUkms de la poufsuile. .,.4 ^v; 



D'UN COUP D'ÉTAT. i23 

«Lisez à ces Messieurs les décrets que vient de ren- 
dre l'Assemblée. » M. Yitet donne lecture du décret 
suivant : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

L'Assemblée nationale , 

Vu Fart. 68 de la Constitution , 

Attendu que l'Assemblée nationale est empêchée , par acte de vio- 
lence, dans l'exercice de son mandat; 

Décrète : 

Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de ses fonctions de Président 
de la République. Les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance. 
Le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée natlmiale. Les 
juges de la haute cour de justice sont tenus de se ré|mir Immédiate- 
ment à peine de forfaiture. Les jurés sont convoqués pour procéder 
au jugement du Président et de ses complices. 

En conséquence , il est enjoint à tous fonctionnaires et dépositaires 
de Pautorité et de la force publique, d'obéir à toutes réquisitions fai- 
tes an nom de TAssemblcc nationale, sous peine de forfaiture et de 
haute trahison. 

Délibéré et voté à l'unanimité , en séance publique, à la mairie du 
10^ arrondissement. 

Le ifio9-fré9idirU , Les secrétaires , 

VrrKT. MouLin et Chapot. 

En Tabsence du président retenu à l'Assemblée : 

< 

Le vice-président , 

Bekoist d'Azt ^ 

M. Yitet lit ensuite le décret qui nomme le général 

' Ont ligné la pièce originale, quelques-uns deux fois : 

Dvfkure, JouannetyMontebello, Bufifet, M ortimer-Temaux, GranviUc, 



124 HISTOIRE 

Oudinot commandant des forces militaires de Paris y 
M. Taniisier, colonel d'état-major. « Vous voyez, dit 
M. Benoist d'Âzy au commissaire, que vous ne pouvez 
pas obéir à un pouvoir qui a cessé d'exister. CSomme 
président de celle Assemblée , je vous somme de vous 
retirer, et vous requiers de faire sortir les troupes qui 
ont envahi la mairie. — Je n'ai pas à discuter avec 
vous, dit M. Lemoine. J'exécute des ordres supérieurs; 
j'obéis comme un soldat à son général : je vous réitère 
la sommation de sortir d'ici, si vous ne voulez qu'on ne 
vous y contraigne. Du reste, je dois vous dire officieu- 
sement que, Paris étant en état de siège, l'autorité 
civile n'intervient que par tolérance et pour éviter 
que des formes infiniment moins conciliantes soient 

Chapot, Foblânt, Brotonne, Dahircl, Camus de la Guibourgère, Ghau- 
TÎn^ de GouyoD, Duvergier de Hauranne, Saint-Romme , de Melun 
(Ille-et- Vilaine), Rigal, Du parc, S. Rouillé, Chégaray, de Staplande, 
Joret, Montigny, Amablc-Dubois, de Séré, Lacase, Boucl, de Saint- 
Priesl, Pascal Duprat, Rouget-Lafosse, Kersauson, Pidoux, CaiHet- 
Dutertre, de Ladevansaye, Talhouet, Merenlié, Sauvaire-Barthelemy, 
de Fontaine, Bouvattier, Albert de Luynes, Dufournel, Legrand, Boissié« 
Dabirel,0. Lafayette, Lanjuinais, Desmars, de Castillon, deVaajuas, 
Pioger, Levet, Daguilhon, Gasselin, Maréchal, Vernhette (Hérault), d« 
Gresset, Roux-Carbonnel, Pigeon, de Sèze, Léo de Laborde, d^Ambray, 
Gallet, Diculeveut, Gustave de Beaumont, de Tocqueville, Béchard, 
Kéridec, d'Hespel, Passy, général Rulhière, du Grosrier, de Brias, Fri- 
cfaon, de Kerdrel, Simonot, Rémusat, de Vogué, deCoicclles, de Ber- 
set, Symphor-Vaudoré, de Malleville, Arône, Besse, de Tracy, Le- 
maire, des Rotours de Cliaulieu, Randoing, Berryer, Vcsin, Henne- 
cart, d'Olivier, Coquerel, Duparc, Chassaignel, Salmon (Meuse), Fal- 
|Oux, Prudhomme, Howyn-Tranchi:re, Rességuier, Larochette, Lagré- 
née, Rératry, Thurlot, Botmiliau, Vernhette (Aveyron), Paul de Saint- 



. \ 



D'UN COUP D'ÉTAT. 125 

employées. — Nous n'avons que faire des faveurs de 
votre préfet, à qui nous ne reconnaissons aucun droit; 
sortez I -— Nous ne partirons d'ici que contraints et pri- 
fionniertl erie-t-on de toutes parts. » C'est alors que 
le général Oudinot, s'adressant à l'officier : a Com- 
mandant, lui dit-il, vous le voyez, je suis nommé géné- 
ral de l'armée de Paris ; c'est à moi qu'il appartient de 
vous commander. Ayez à faire retirer vos soldats, ou à 
les mettre à la disposition de l'Assemblée. Comman-* 
dantdu 6^ bataillon, vous m'avez entendu; allez-vous 
obéir? — Général, répond le capitaine, j'ai l'honneur 
de vous connaître; en toute autre circonstance, je 
serais heureux de vous obéir; mais ici j'exécute les 
ordres de mes chefs hiérarchiques , je les exécuterai 

Georges, Bixio, Sainte-Beuve, Tamisier, Gicqueau, Bouille, Legros- 
Devot, de Liippé, Nettement, Monet, de Lavallade, Trévencuc, Matthieu 
de la Redorte, Pécoul, Ravjnel, Piscatory, d'Havrincourt, Jules de 
Lasteyrie, de Larcy, de la Tourette, Surville, Dufougeroux, Laine, 
Germonière, Ferd. de Lasteyrie, de Goulard, ChamboUe, A. Gros, d€ 
Tinguy, Louvet, de Vandœuvre, Casimir-Perrier , Victor Lefranc, 
Chazaud, Proa, Tron, de Limayrac, Fourtanier, de Belvèse, Barthé- 
lemy-Saintpfiilaire, Barchou de Penhoéh, de la Broize, de Chazelle, 
Kerroarec, de Coislin, Raudot, Bernardi, de Sesmaisons, Barillon, 
E. Leroux,de laTousche, Gordier, Ferré des Ferris, Laurenceau , Pradié, 
Denayrousse, Laurence, Sain, Hervé de Saint-Germain, Talon, Bla- 
voyer, Vatimesnil, Bauchart, Mispoulet, Boissiëre, Tocqueville, de 
Kerdrel (Morbihan), général Lauriston, de Balzac, Gustave de Beau- 
mont, de Querhoent, de Lafosse (llle-et-Vilaine), de Roquefeuille, dt 
Dampierre, de Reranflech, Poujpulat, de Melun .(Nord), de Faultrier, 
Colas de la Mothe, Corne, Champanhet, Betting de Lancastel. 

Les représentants de la gauche font, de leur côté, une profession 
semblable. (Ces mots étaient ainsi au bas des signatures.) 



1 2U HISTOIRE 

complètement. » Alors il donne lecture aux représen- 
tants de Tordre qu'il avait reçu du général en chef. Il 
se fait un tumulte effroyable, les vociférations recom- 
mencent. Les injures les plus violentes sont adressées 
aux commissaires, notamment par certains représen- 
tants du parti de la Montagne. Chacun veut être le tri- 
bun de la circonstance. On monte sur les tables, sur les 
chaises, sur le bureau, pour faire des discours que 
personne ne peut entendre. Les commissaires et le ca- 
pitaine sortent pour délibérer. Quel parti prendre ? On 
ne peut, avec trois compagnies, emmener plus de deux 
cents personnes, si elles persistent dans leur résistance. 
On envoie demander des renforts au général Foraji 
qui commande sur le quai d'Orsay. Ce général raea* 
vait en même temps une lettre du général Magnan qui 
lui disait : « On n'agit pas assez vivement à la mairie du 
10<^ où les représentants sont réunis. C'est là qu'est la 
situation sérieuse. Portez-vous-y de votre personne et 
enlevez le plus de représentants que vous pourrez. 
Agissez promptement et énergiquement. » Le tymulte 
continue dans la salle. Des groupes considérables sta- 
tionnent dans la rue de Grenelle. M. Lemoine-Tacberat, 
jetant un coup d'œil aux groupes, aperçoit M. de Laro- 
chejaquelein, qui se présentait pour entrer. «N'insistez 
pasi lui dit le magistrat, la porte est consignée. » Puis 
il le fait entrer dans la guérite qui est à droite de la 
grande porte, près du poste, et là, l'engage à se retirer, 
ce que M. de Larochejaquelein fait immédiatement. 
Il entre en face chez un marchand de vin et monte 



D'UN œUP D'ÉTAT. ifl 

au ppraûer étage pour être témoin des événements. 
Le général Fofey arrive enfin à la mairie^ à une heure 
^ demie, avec un bataillon du 1 4* de ligne et le reste 
du 6^ bataillon de chosgeurs à pied. De son côté, le gé- 
néral Sauboul, prévenu par son aide-de-camp de l'in- 
suffisance des forces (pii étaient à la mairie, y envoyait 
un batfaillon du 37% qui ne vint que jusqu'à la Croix- 
Rouge, le général Forey lui ayant fait dire de retourner, 
puisque lui-même arrivait avec assez de monde. Le 
général Forey décida, de concert avec les commissaires, 
qu'on n'emmènerait pas les représentants à Mazas ou à 
la préfecture de police, mais bien à la caserne du 
qwidKOirsay. U était prudent d'éviter toute provocation 
dtngareuae, et le parti qu'on prenait n'exposait à rien 
de semblable. Les commissaires remontent dans la 
salle, et font de nouveau sommation aux représentants 
d'avoir à acortir immédiatement. Refus formel de tous. 
« Noua ne sortirons que violentés ! faites-nous prison- 
nii^rsl II faut qu'on nous arrache d'ici t » Au fait, les 
p^résentante ne demandaient pas autre chose qu^un si- 
midacre de violence. M; Lemoine-Tacherat s'approche 
de M. Benoist d'Aay, et, lui touchant le coude avec poli- 
teste : « Voyons! Monsieur, lui dit-il , sortez d'ici. » 
On ir éaril que^ M. Benoist d'Azy et M. Vitet avaient été 
pm au eoUflt ; le kit est fhux. Ils sont sortis sur Pinvi- 
talîen du comœttsaire. Tous les autres ont voulu même 
wmblant d^ewploî de la force; ils ne partaient que 
quand l'un desi ohaaseucs de Vincennes les at ait touchés 
d«bMl.du doigtt 



128 HISTOIRE 

Accumulés sur le grand escalier, les représentants^ 
comme s'ils regrettaient d'avoir cédé si facilement, 
s'arrêtent et ne veulent plus descendre. Il faut encore les 
chasseurs de Vincennes. Dans la cour, les clameurs re- 
commencent ; on se sent un auditoire et on refuse éner- 
giquement de se séparer. Aux invitations qui sont fai-» 
tes par les commissaires, on répond : « Faites-nous pri- 
sonniers; vous ne Tosez pas; vous avez peur ; à nous 
bientôt à vous juger. » Puis des injures sont adres- 
sées à ces fonctionnaires. On comprend la réserve qui 
nous oblige à nepas^nommer ici. M.Lemoine-Tacbe- 
rat se voit forcé de dire à celui qui les leur adresse : 
« Monsieur, j'ignore qui vous êtes, mais qui que vous 
soyez, vous pourriez avoir des leçons de courage et 
d'honneur à recevoir des fonctionnaires que vous in- 
sultez. D 

Beaucoup veulent encore haranguer la troupe, notam- 
ment MM. Piscatory, de Coislin. Le capitaine Tamisier, 
s' adressant à l'aide-de-camp du général Forey, lui dit : 
c( Savez-vous, mon cher capitaine, qu'on vous fait jouer 
un rôle déplorable ; à votre place, je voudrais me cou- 
vrir de gloire aujourd'hui. » M. Oudinot, se trouvant 
près du général Forey, lui dit: a Je suis commandant 
en chef de l'armée de Paris. » Pour ne pas engager de 
discussion, le général Forey détourna son cheval, après 
avoir répondu ; « Nous sommes militaires, nous ne con- 
naissons que nos ordres. » M. Oudinot ne fut pas plus 
heureux auprès des soldats, qui refusèrent de l'écouter. 

Voyant qu'on ne peut rien obtenir des représentants 



D'UN COUP D'ÉTAT. 129 

et qu'ils veulent absolument les apparences d'une per- 
sécution, qu'on leur dit d'avance devoir être exempte de 
dangers^ on les place entre deux haies de chasseurs de 
Yincennes. La ligne ouvre et ferme la marche. Puis on 
les^onduit, par les rues de Grenelle, Saint-Guillaume, 
Neuve-de-rUniversité, de l'Université, de Beaune et les 
quais Voltaire et d'Orsay, à la caserne du quai d'Orsaj , 
où le général Forey est allé donner l'ordre de les rece- 
voir avec tous les égards convenables. Ils y entraient à 
trois heures et demie. Durant ce temps-là , le préfet 
de police écrivait au général Magnan de marcher lui- 
même sur la mairie du 10® arrondissement. Le mi- 
nistre de la guerre lui donnait l'ordre de s'y rendre 
avec des forces suffisantes pour y arrêter tous les re- 
présentants. Le ministre de l'intérieur, écrivant dans le 
même sens, signalait comme ne devant pas être relâ- 
chés, MM. Berryer, Piscatory, Oudinot, qui avaient 
eu la part la plus directe aux actes de la séance. En 
effet, M. Berryer peut revendiquer l'honneur d*cn 
avoir été l'àme et le directeur. Le général en chef 
montait à cheval pour se rendre avec vingt-cinq guides 
sur les lieux, quand il apprit que le général Forey con- 
duisait les représentants à la caserne d'Orsay. 

Ainsi finit celte déplorable séance de la mairie du 
10®. Peut-être fallait-il cette dernière humiliation au 
système parlementaire pour le discréditer entièrement 
eo France. Nous avons fait ce récit sans partialité, sur 
des documents précis et sur des renseignements hono» 
rables. Toutes les personnes qui nous ont fourni ces 



\n mSTOIRE 

derniers nous ont offert leur sigaatare pour les gamil* 
tir. Ce sont les faits qui écrivent Thistoire. Est-ee notr^ 
faute si l'esprit de parti aveugle les hontmes et prodoit 
chez les intelligences les plus élevées 1^ faiblesses, les 
défaillances que nous avons dû raconterf Quel enseigne^ 
ment ! Ces profonds politiques, cas prétendus ttéfen-^ 
seurs de l'ordre , ces hommes «tes vieuat privilèges, les 
voilà qui invo<pient Témeute, qui aprpellent les soMate 
des barricades y qui font des discours par les fenélres 
d'une mairie et qui vont au-<levant de tous les agenU 
da pouvoir pour discuter des consignes et poqr faire 
reconnaître leur autorité. Et que veulent-ils? A la plaOe 
du pouvoir unitaire et fort qui sauve le pays, en faisant 
loyalement l'appel au peuple, en annonçant qu'il prend 
le souverain naturel pour juge, que veulent-ils mettre? 
Leur dictature ; l'arbitraire d'une Convention tiinniU 
tueuse et divisée en partis qui se détestent, qui dematn 
se déchireront. S'ils réussissent, c'est la terreur à Paris; 
c*est la jacquerie rouge dans toute la France. Et voilà 
où ils vont, ces parlementaires qui se nomment Pisca^ 
tory, Berryer, Benoist d'Azy, Dufaure, Falloux, Odilon 
Barrot, etc. Que la France considère jusqu'où des 
hommes de cette valeur ont pu descendre, et le systèitte 
parlementaire demeurera jugé pour toujours. 

Les personnages internés à la caserne d'Orsay étaient 
au nombre de 218. La protestation ne portait à la ttM* 
rie que les 190 signatures que nous avons données^ Des 
adhésions obtenues en dehors ont porté ce nombre à 
213, puis à 221 , ce qui fait que bien des pièces saisiei 



D'UN COUP D'ÉTAT. m 

diffèrent quant au nombre des signatures. Il y avait à 
cette réunion des personnages qui n'étaient pas repré- 
sentants; voilà ce qui ei|rfique encore la différence 
entre le chiffre des présents et celui des signataires. 
L'incident de la mairie du 1 0^ est un des plus sérieux 
de la journée. Si la dissolution de cette réunion a de- 
mandé du temps, cela tient à la différence des ordres 
donnés d'abrod par l'autorité civile et par l'autorité mili- 
taire, ensuite à l'insuffisance des troupes envoyées pri- 
mitivement pour les faire exécuter ; la fermeté du gé- 
néral Forey dans l'exécution de cette mission délicate, et 
celle du capitaine commandant le 6* bataillon de chas- 
seurs à pied, a tout réparé. Dans cette circonstance dif- 
ficile, M. Lemoine-Tacherat , comme commissaire du 
quartier et comme doyen d'âge , a porté la parole et 
fait exécuter les ordres du préfet de police avec une 
énergique fermeté ; il s'est montré plein de décision et 
constamment tenu dans une attitude résolue , en face 
d'une Assemblée qui se prétendait pouvoir souverain 
et qui le rendait personnellement responsable. M. Bar- 
let fils doit être cité aussi comme ayant prêté à son 
doyen d'âge le concours le plus énergique et le plus in-* 
telligent. Lui aussi, dans cette circonstance solennelle, 
a su allier à la fermeté du fonctionnaire l'esprit de 
convenance parfaite qui distingue toujours l'homme 
bien élevé. 

A la caserne du quai d'Orsay, beaucoup de repré« 
sentants reçurent des amis, des parents. Tous étaient 
lîbves ck partir ; quelques-uni le firent. Mais la perse- 



132 HISTOIRE 

cution n'était pas dangereuse ; on savait les prescrip- 
tions à cet égard de M. de Maupas et de l'autorité mi- 
litaire. Dans de telles circonstances, il était puéril de 
jouer au martyre. Ouelques-uns crurent cependant 
devoir le faire, et déclarèrent qu'ils voulaient rester 
prisonniers. Ils refusaient de faire connaître leurs noms, 
et répondaient invariablement aux questions faites à 
cet égard : Représentant du peuple. Le ministre vou- 
lant savoir les noms des personnages arrêtés , on fut 
obligé de faire venir un officier de paix, ordinairement 
de service à l'Assemblée , qui commença à désigner no- 
minativement pour qu'on pût les inscrire. Voyant cela, 
les autres se nommèrent. 

Un fait qui montre à quel degré de puérilité les re- 
présentants descendirent est celui-ci : «Xjîénéral, disait 
M. Dufaure, pourrais-je envoyer chercher des nouvelles 
de ma femme ? — Allez-y vous-même, répond le géné- 
ral Forey ; seulement promettez de revenir, — Je vais 
vous faire une promesse écrite. — Je m'en rapporte 
parfaitement à vous. — Il faut que cela soil écrit pour 
Tauthenticilé historique. » M. Dufaure ne revint que le 
lendemain à quatre heures du matin. Le lancier^de fac- 
tion lui dit que les autres représentants étaient partis : 
« Et je n'y étais pas! reprit M. Dufaure. Que pensera le 
pays? — Il pensera que, pour ne pas rester dans la rue 
à quatre heures du matin, dit le soldat qui lui barrait 
la porte, vouë êtes retourné à votre domicile. » Les of- 
ficiers, surtout le colonel commandant, se montraient 
vis-à-vis d'eux pleins d'égards et de politesse. Quelques- 



D'UN COUP D'ÉTAT. 133 

uns n'apprécièrent pas comme il était convenable cette 
façon d'agir et y répondirent assez mat. 

Ils furent enfin transportes dans des voitures de toutes 
sortes 9 omnibus et autres j soixante-deux à Mazas y cin- 
quante-deux au Mont-Valérien et cent quatre à Vin- 
cennes. Les uns à dix heures du soir , les autres à deux 
heures du matin. Il ne resta, à la caserne d'Orsay, 
que MM. Chegaray et Mazé Delaunay , qui se dirent 
malades, et qui, le 3 , au point du jour, demandèrent 
à rentrer chez eux. M. Etienne, qui était légèrement 
blessé , resta chez le major des lanciers. 

A Vincennes , on prépara pour eux les appartements 
du prince de Monlpensier, et le génral Courtigis disposa 
de tout son mobilier en leur faveur. Berryer, Piscatory, 
Odilon Barrot , Béchard, Léo de Laborde, de Riancey, 
étaient au nombre des représentants enfermés à cette 
forteresse. Ce fut en y arrivant qu'Odilon Barrot, mon- 
tant sur une chaise, adressa une allocution à ses collè- 
gues, a Comment, dit le général Courtigis, depuis trente 
ans que vous faites le même discours, vous n'en avez 
pas assez! — Général, répondit le solennel orateur, je 
devais trop au système parlementaire pour ne pas lui 
rendre ce dernier hommage. » 

Dans la journée du 2, àdix heures du matin, la haute 

cour s'était d'office réunie au Palais de justice. Deux 

commissaires, envoyés par le préfet de police , entrèrent 

dans la salle où siégeait la cour, tandis qu'un bataillon 

de garde municipale se tenait auprès à leur disposition. 

Us communiquèrent àces messieursl'ordre qu'ils avaient 

9 



134 HISTOIRE 

(le les arrêter s'ils ne se séparaient immédiatement. La 
Cour obéit à l'instant et avec tant de précipitation y 
qu'elle laissa tous les piipiers sur le bureau , et notam- 
ment l'aim suivant qu'elle venait de rédiger^ jet auquel 
ses membres n'avaient pas eu le temps d'apposer leurs 
signatures. 

ARRÊT DE LA HAUTE COUR DE a^STICE. 

En vertu de Farticle 68 de la Constitution, 

Lahautecour de justice déclare Louis-Napoléon Bonaparte prévenu 
de crime de haute trahison , 

Convoque le haut jury national pour procéder sans délai au juge- 
ment. 

Et charge M. le conseiller Renouarddes fonctions du ministère pu- 
blic près la haute cour. 

Fait à Paris, le 2 décembre 1851. 

Les insurgés de Paris ont affiché cette pièce avec les 
noms suivants : 

Hardouin, pré:5id«fil. 

Delaplacb , Pataille , MoREAu (de la Seine) , Caucht , 
QuESNAULT , jriges. 

Le texte en a été rétabli de mémoire, et, bien que les 
membres de la Cour n'eussent pas signé en séance , les 
insurgés, qui voulaient se servir de cet arrêt, n'ont pas 
hésité à y mettre les noms qui manquaient, comme ils 
Font fait du reste, à l'égard de quelques-uns desper^ 
sonnages qui figurent comme signataires sur d'autres 
pièces. 




D'UN COUP n'ÉTAT. 

Durant ces tenlatives irapuissanlesde résistance , tout - 
le monde était à son poste , calme, impassible dans te 
devoir. M. de Morny, M. de Maupas, l'autorité-miiilaire, 
avaientdes correspondances de tous les instants, et con- 
tinuaient à prendre ces mesures d'ensemble qui ont 
donné un caractère si grand de précision et d'unité à 
l'acte du ± décembre. 

A deux heures et demie , le générât de division Re- 
naud partaitde l'École militaire, pour visiter successive- 
ment tous les postes de la rive gauche et veiller à ce que 
les dispositions qu'il avait prises reçussent leur fidèle 
exécution. 

A la même heure, à peu près, le Président parcou- 
rait, avec un nombreux état-major, ta ligne des bou- 
levards, oïl il était acclamé de la façon la plus enthou- 
siaste. Puis, ensuite, il passait en revue la division de 
grosse cavalerie Korte , venue do Versailles , el slation- 
naut dans les Champs-Elysées. 

Le prince était reçu par ces braves troupes comme 
il l'avait été le matin pur les autres corps de l'armée 
qu'il avait passés en re\ue, c'est-à-dire avec l'enlhou- 
siasmc le plus vif. Le soir, le prince Louis-Napoléon 
assistait à un difler que le ministre des afîaii-es élran- | 
gères, M. Turgot, donnait au corps diplomatique. Il y 
montrait le calme el la sérénité dont il avait fait preuve, 
la veille au soir, en recevant à l'Klysée. Du reste, tous 
ceux qui Tonl vu durant cette journée, lui rendent C6 
témoignage, quejarnais il n'a été aussi tranquille, aussi 
rfailement maître de lui. Son visage était rayonnant 



436 fflSTOIRE D'UN COUP D'ÉTAT. 

et reflétait cette satisfaction intérieure qui provient du 
sentiment d'un grand devoir rempli. 

Les révolutions qui viennent d'en bas terrifient ; celles 
qui viennent d'en haut rassurent ; elles sont comme l'arc- 
en-ciel après l'orage. Au milieu de ces événements si 
graves, Paris, tumultueux, maiscalme, épanche ses flots 
de promeneurs sur sa ceinture de boulevards. Comme 
aux jours de fête, il met sa parure brillante. Ce qu'il 
a de plus cher, les enfants et les femmes , qu'il cache 
dans ses flancs quand il a peur ; il leur dit: a Allez, le 
ciel est à l'espérance ; il n'y aura pas aujourd'hui de 
danger pour vous, allez; et ils vont partout oîi doit 
passer celui qui vient de sauver la France. Partout, les 
boutiques sont ouvertes, les affaires se font , les tribunaux 
sont en séance. La société se sent protégée déjà par une 
main forte et puissante. Tout le monde à des pressenti- 
ments de bonheur à venir. Jusqu'à neuf heures environ , 
l'affluence est immense sur les boulevards; mais bientôt 
la foule se retire; les citoyens paisibles regagnent leurs 
logis. Nous ne parlerons pas , dans ce chapitre , de ce 
qui s'agitait dans les bas-fonds, au-dessous de toute 
cette population qui acclamait le Président et ses actes. 
Les ennemis de la France vont avoir leur histoire à part. 



III 



Ii'XNSUHHBCTXON A PAHX8. 



JOURNÉE DU 1. 



Celte histoire de Tinsurrection, nous ne l'écrivons 
pas sur des données vagues y sur des documents incer- 
tains. Tout est vrai, pas un fait n'a été admis par nous 
sans contrôle direct. C'était une rude hesogne y nous 
l'avons faite. 

Pour avoir une idée vraie de l'insurrection de Paris, 
il ne faut pas la voir seulement aux barricades, dans 
cette lutte sacrilège qui a fait une plaie nouvelle au 
sein de la patrie et mis une honte de plus au front des 
partis, il faut la surprendre dans ses préparatifs , com- 
binant ses plans odieux, aiguisant ses poignards et dé- 
crétant le njeurtre. 



«38 HISTOIRE 

Il ne faiil pas non plus craindre de la décrire dans 
toute sa vérité. Pourquoi donc en voiler une partie? 
Pourquoi la cacher? dans quel intérêt? Ces horreurs, 
qui ont coûté tant de sang et tant de larmes à notre 
France , il faut les montrer comme un châtiment aux 
coupables, comme un avertissement aux tièdes, comme 
une leçon providentielle à tous. 

Les partis ! c'était un coup de foudre qui venait de 
tomber au milieu d'eux. Tout à l'heure encore, ils 
étaient unis pour détruire, faire des ruines^ quitte 
après à s'entr'égorger pour le butin. Le pouvoir, qu'ils 
voulaient renverser, a prévenu l'exécution de leurs 
complots. Par son acte énergique, il a mis la France à 
couvert sous son épée. Dieu protège la France.... Les 
partis sont attérés; pendant les premières heures du 
matin du 2 décembre, le sentiment qui les domine, 
c'est de la rage consternée. Quoi 1 les blancs n'auraient 
|MS Henri V, les •rléanistesi ta inranche cadette et les 
v#ug€s de toutes nuances n'auraient pas t852 9 Dèe que 
ki premier moment dé stupeur est passé, on se cherche 
pKMU! s'entendre et pour organiser TinsurrectHMi. 

Dans les meneurs légitimistes, on dit, et ce moi est' 
d'un grand personnage : «Mieux vaut ta rouge que ce 
qui se présente. » Les meoears des associations diseiit : 
« La fiûiêe va se réiu»r, tout n'est pas terminé, m La 
première phrase est dite en français dans un salon , Ih 
seconde en argot dans «» clnl^ Le ptus coupable idfY 
est-*ce le rguge qui va combattre pour ses appétîte Intu- 
taux ou pour ses théories insensées? ËvictefiMnent non; 







D'LN COUP D'ÉTAT. f.19 

c'est l'autre, avec son égoïsmeatroce, quivcut atteindre 
son but, même en marchant dans le sang et sur t'hon- 
neur français. 

Dès onze heures du matin, tons les meneurs sont sur 
pied. Tout ce qui a coutume d'intluencer et de con- 
duire le personnel des émeutes s'agite. Les princes d« Igt 
barricades sont à leur poste et viennent recevoir on 
donner le mot d'ordre. C'est Pornïn, la jambe de bois, 
si célèbre à l'Hôtel-de-Ville après février ; c'est Joanny, 
un ancien commandant des aventuriers de Rome, qui, 
demain soir, va jouer un rôle hideux ; ce sont vingt 
autres qui déjà sont réunis au club l^eu, rue Saint- 
Denis, et qui commencent à se griser, afin de se donner 
du cœur. A certains journaux, où affluent tous les 
rwges, on se déclare en permanence, et on envoie de 
tous côtés des émissaires pour prévenir les frères et 
amis, pourexciter le peuple à la résistance, pourvoir 
quel est l'efTct produit dans ta population par les évé- 
nements. Ce qui déconcerte le plus, c'est qu'une grande 
partie des chel« sont arrêtés et manquent à l'action. 
Cepenftant ilfaot agir vite et l'on agit. Il faut de l'argent, 
on en troove. Dès le matin, on expédie dans les pro- 
vinces des agents pour les soulever. Ils vont vite; nous 
en trouverons à Forcalquier, dans les Basses-Alpes, 
«vaut que le sous-préfet soit informé des événemeiïte de 
Paris. 

Beauconp des représentants de la gauche se réunis- 
sent chez Crémietn, afin d'organiser la résistance et de 
se distribuer les rôles. Plusieurs autres conciliabules 



i 



i40 HISTOIRE 

semblables ont lieu sur différents points. Généralement 
on s'y montre attéré de l'attitude de Paris. « L'indiffé- 
rence de ce peuple, dit un orateur, est plus écrasante 
que la dissolution elle-même ; c'est à désespérer de la 
démocratie, » pensée que traduit différemment un lé* 
gitimiste pérorant sur un trottoir du faubourg Saint- 
Gern;iain. « Si le peuple est assez lâche pour accepter 
cette humiliation , il est digne de la tyrannie. » Les 
émissaires viennent faire leurs rapports. Aux réunions 
diverses , aux journaux qui sont en permanence y on 
reprend un peu courage en apprenant que les chefs de 
sections , les délégués de toutes sortes , sont sur pied 
dans les 2% 5% 6% 8* et 9* arrondissements. On reçoit 
aussi la nouvelle que le faubourg Saint-Antoine, qui a 
pris les ordres de Recurt, ancien ministre de février^fait 
descendre une partie de ses contingents aux cris de : 
Vive la République ! Vive la Constitution ! 

Le parti rouge a son aristocratie et ses prolétaires. 
Ces derniers ne subissent que jusqu'à un certain point 
Tinfluence et la direction des premiers. Ils se souvien- 
nent de l'exploitation de février. Ils ne veulent plus 
d'avocats et de gros bonnets. Ils ne demandent pas 
mieux que de s'entendre dans un but commun ; mais 
après la victoire, ils comptent cette fois rester les maîtres. 
Ils ont plus directement sous la main le personnel des 
émeutes, ces hommes introuvables quand Paris est 
calme, etdont, aux jours néfastes de l'émeute, surgissent, 
on ne sait d'où, les sinistres et horribles figures. Tandis 
que la tète du parti siège en permanence dans ses bu* 



D'UN COUP D'ÉTAT. Ml 

reaux et chez les représentants, l'arrière-ban que nous 
venons de dire se réunit par groupes chez les chefs 
des associations. 

Des rendez-vous sont donnés ainsi en secret à la 
barrière des Trois-Couronnes, dans un lieu bien connu 
du monde socialiste; on se réunit à Montmartre , à 
Belleville. Une des asseuabli-es les plus nombreuses se 
tient rue du Faubourg-Saint-Denis , 162. On décide 
partout (pie les chefs des associations se rendront le 
soir sur la partie du boulevard comprise entre les portes 
Saint-Martin et Saint-Denis. Dans toutes ces réunions, 
on rédige des proclamations et des bulletins provoca- 
teurs. Nous en retrouverons un bon nombre demain 
sur les murs de Paris. Chacun,dans ces assemblées, veut 
se faire tribun , chacun veut aussi faire sa proclamation 
et son appel au peuple. Il y a celles des représentants, 
celles des journalistes, celles des chefs de club, des dé- 
légués des corporations, etc. Chez la plupart des im- 
primeurs qui peuvent disposer de leurs presses, on re- 
fuse d'imprimer ces proclamations. D'anciens déportés 
se chargent de le faire , notanmient à Belleville et chez 
des affiliés de Paris. 

Mais partout les déceptions sont grandes. Le peuple, 
on comptait qu'il allait se lever en masse, et son atti- 
tude est calme , satisfaite. L'armée , on ta disait à soi ; 
elle était enlacée , prétendait-on , par les affiliations 
secrètes, et partout on la voit décidée à faire son de- 
voir. On espérait une résolution, on ne pouiTa faire 
qu'une émeute. C'est risquer gros, n'iïBporte , on la 



4 



142 HISTOIRE 

fera. Les émeutes parfois grossissent en roulant èans 
les rues des cités. ^ on tâchera que l'émeute prenne les 
proportions d'une révolution. Il faut attendre,^ ditr-oOj 
et fatiguer la troupe ; il faut que les représentants et les 
ffifeneurs aillent haranguer les groupes. Il (kat imiie 
«upurd'hui de T agitation pavtouf , de la résisttnM 
nulle pari. Cette tactique est immédiatement niieei 
exécution. Beaucoup de représentants qui sont encore 
libres^ les rédacteurs des journaux de partis,, les paie» 
sances déchues de février, se répandent dans les gronpfs^ 
excitant à la révolte et jetant partout des ferments d'iop 
surrection : « La Constitution est violée , le Président 
est un traître, il Caut courir aux armes 1 » Les agit»-> 
teuys agissant suEtout dans les; quartiers génécawc da 
rémeute ,. dans ces rues populeuses , dont cettes» dtt 
Temple, Seûnt-Denis, Saint-Martia et MontorgueiU soab 
k centre. Us parcourent les boulevards depuis, la Ma^* 
deleine jusqu'à la Bastille. Ils sont suivis par ^elquea 
hommes à mines sinistres et par cette foule de rôdemi 
de barrières et de voyous pariskoa cpii sont les chacals 
de l'émeute. Quel cortège peur les. représentants de ki 
France et pour certains noms des partis aristocrat»- 
que&! Voilà dooc: où vont la démence, FafenglmDeDt 
des panlis. 

Bans la matinée , comme nous. FaTonn dit éms ki 
chapitre précédent , oa avait fait tout ee e|u'on aiait |Hs 
pour réunir des gvirdes natiouaua des târ et 1 1* ariMK* 
dissivnents. Cette; tentativeavaih éelioué,.grftce k lladUie 
vigilance de M. de Maupaa , qui avait prévenui famnritfc 




D'UN COUP D'ETAT. 1*3 

militaire que l'on convoquait à domicile les gardes tia* 
lionaux des 10" et II* légions , el qu'il était de la plus 
haute importance de faire occuper fortement les deux 
mairies. 

C'est à deux heures à peu près qu'apparaît sur les 
boulevards la première affiche de l'insurrection. En 
France, on commence tant de choses par te burlesque I 



Nous, citoyens trançuis. 

Vu l'urgence, 

Vu l'art. 68 do la ConslituLon , au nom de la haute cugr de jus- 
tice, ordonnons à tous les huissiers, sergents et autres de saisir et 
arrêter partout où sera possible, le citoyen LouiE-Napoléon Bonaparte, 
fli-présidciit de la République, et tous ses complices dans l'attentat 
de ce jour. 

Paris, ZdôcmbrR I8S1. 

Signé , Hot;CET , El). Meqitt. 



Toute la Journée se passe en vains etl'orls. Le peuple 
est calme. Les groapes, qui stalionnent sur les boule- 
vards principalemeot, se tnontrent partout sytupa- 
thiqucs aux mesures prises par le gouverneraenl. Les 
meneurs sont découragés. Les sections socialistes de- 
vaient commencer à dix heures du soir. Les postes 
étaient désignés et ta convocation faite pour dix heure» 
QU dix heures quarante-cinq minutes. Les principaux 
quartiers choisis pour faire des barricades étaient les 
faubourgs du Temple . Saint-Marceau , Saint-An toine, 
la Bastille et la barrière du Trône. 11 va «ans dire qu'il 



i44 HISTOIRE 

en était de même des quartiers Saint-Martin, Saint-Denis, 
centre ordinaire du plan d'opérations des insurgiSl' 

Les meneurs avaient fait deux promesses : d'abord celle 
de fournir aux contingents des munitions et surtout des 
bombes portatives à la main, ensuite celle de leur amener 
le 44* régiment de ligne. Or, les bombes manquèrent, et 
ce régiment était, comme tous ceux de l'armée, parfaite- 
ment dévoué à Tordre. La plupart de ceux qui étaient 
convoqués ne vinrent pas au rendez-vous. Puis, en face 
des dispositions de l'armée , les plus ardents hésitaient. 
 onze heures, la plupart des délégués des associations y 
n'ayant pu décider une prise d'armes, se retirent. 

Les principaux chefs de barricades et prédicateurs de 
groupes, réunis près de la porte Saint-Martin, sont 
obligés de s'avouer qu'ils ne disposent que de l'écume 
révolutionnaire, et que le peuple ne se lèvera pas. La 
plupart des ouvriers ont répondu : Nous voterons, nous 
ne nous battrons pas! N'importe, aleajaeta estj le sort 
en est jeté ; ni les meneurs d'en haut, ni les meneurs 
d'en bas ne renoncent à la partie. Il faut que les am- 
bitions et les égoïsmes déçus s'accrochent à la dernière 
comme à la plus honteuse ressource. On fera des bar- 
ricades en compagnie des repris de justice, on appellera 
des bouges tout ce que les pontons de Cavaignac y ont 
laissé. Â demain donc ! D'ici là, on fera de la poudre, 
on fondra des balles, on distribuera quelques armes 
déposées chez un des chefs. Les meneurs des partis 
riches se cotisent, et réunissent l'or qui doit payer!'; 
sassinat et le meurtre. 



D'UN œUP D'ÉTAT- 145 

Ainsi, celle journée s'csl passée loul enlière en pré- 
paratîfliy en lenlalives avortées. L'aulorilé n'a pas eu à 
réprinaer un seul désordre ostensible sur la voie pu- 
blique. Le peuple s'esl raonlré calme et digne. Ceux 
qui vont verser le sang français n'auront pas, cette fois, 
à invoquer l'enlraînemenl ; aux barricades, il n'y aura 
presque pas d'hommes politiques, mais en majorité des 
conspirateurs égoïstes, des malheureux stipendiés, des 
enfants, quelques fous, et des repris de justice en rup-> 
ture de ban. 

Le principal rendez-vous est fixé pour demain matin, 
place de la Bastille, à sept heures. 

Si les ennemis de la société se remuaient pour orga- 
niser la révolte et la lutte, ses défenseurs prenaient, de 
leur côté, les mesures les plus énergiques pour la 
maintenir. Une des choses les plus importantes était de 
priver l'émeute de ses chefs ordinaires. M. de Maupas 
fit enlever, dans la journée, tous ceux des plus dange- 
reux qu'il avait été impossible d'arrêter dès le matin. Le 
personnel de la police ne permettait pas de faire plus 
de quatre-vingts arrestations régulières à la fois. Les 
ordres du préfet furent exécutés avec une rare précision. 
Us avaient été donnés à midi. Quelques heures après, 
la plupart des individus qu'il avait désignés étaient in- 
carcérés. Les arrestations faites dans cette première 
journée atteignirent le chiffre de cent soixante, non 
compris les représentants internés à la caserne du quai 
d'Orsay. 



146 HISTOIRE 

Voici la liste exacte des personnages af rètés sur man- 
dat et internés à Mazas dans la journée du 2. (7êst le 
relevé du registre d'écrou. 



1 CHARRAS , représeutant du peuple. 

2 De LAMORIOERE, représentant du peuple. 

3 ROGER (du Nord) , représentant du peuple. 

4 LEGOMTË (Minor) , épicier. 

5 CAVAIGNAC , représentant du peuple. 

6 BEDEAU, représentant du peuple. 

7 CHANGARNIER, représentant du peuple. 

8 LE FLO , questeur. 

9 BAUNE , représentant du peuple. 

10 GREPPO , représentant du peuple. 

11 MALAPERT. 

12 LEMESLE fils, sans profession. 

13 BAZE, représentant du peuple, questeur. 

14 MIOT, représentant du peuple. 

15 HIBLACH , restaurateur. 

16 BRUN , commissaire de police de l'Assemblée. 

17 PHILIPPE (Alphonse), fabricant d'outils. 

18 HUCK (Marie- Alphonse) , graveur. 

19 SIX (Théodore) , tapissier. 

20 THIERS , représentant du peuple. 

21 GENILLER (Guillaume) , professeur. 

22 NADAUD, représeutant du peuple. 

23 VALENTIN, représentant du peuple. 

24 BOCQUET (Armand), sans profession. 

25 DELPECH (Cèlestln) , sculpteur. 

26 NICOLAS (Gabriel) , libraire. 

27 SCHMITD (Jacques) , restaurateur. 

28 ARTAUD (Louis-Claude) , sans profession. 

29 VASBENTER (Louis) , imprimeur. 

30 HOUEL (Michel) , marchand de vin. 

31 CELLIER (Charles) , avocat. 



D'UN œUP D'ÉTAT. 147 

32 JACOTIER (Louis-François) , relieur. 

33 CHOQUIN (Etienne) , tailleur de limes. 

34 MUSSOT (Pierre), homme de lettres. 

35 BONVALLET (Théodore- Jacques) , restaurateur 

36 MEUNIER (Arsène). 

37 BUISSON (Alexandre). 

38 LUCAS (Louis-Julien), marchand de vin. 

39 CROUSSE (Charles-Joseph- Albert) , clerc d'avoué. 

40 BOIREAU (Pierre-Désiré) , ouvrier, 

41 CURMEL (Pierre). 

42 N06UEZ, cafetier. 

43 BAILLET (Edouard) , ex-capitaine. 

44 THOMAS (Philippe-Alexandre) , serrurier. 

45 VOINIER (Charles) , cordonnier. 

46 BILLOTTE (Léon-Josepb), peintre. 

47 GUITERA (Charles) , avocat. 

48 MICHEL , capitaine à la 4« légion. 

49 GRIGNAN , sténographe. 

50 STEVENOT. 

51 MAGEN (Hippoltte), homme de lettres. 

52 POUNO (Antoine-Cuarles-Marie). 

53 LAGRANGE (Charles), représentant du peuple. 

54 CAHAIGNE (Louis-Antolne) , homme de lettres. 

55 LASSERRE (Jean-Isidorb) , instituteur. 

56 CRËMIEUX , représentant du peuple. 

57 RECURT, ancien ministre. 

58 DUCOUX. 

59 MATHIEU , homme de lettres. 

On savait que les insurgés avaient l'intention de 
sonner le tocsin ; on envoya occuper les clochers et 
couper les cordes des cloches, en demandant préala- 
blement, par déférence, la permission aux curés. 

Le ministre de la guerre comprenait parfaitement la 
situation et était disposé à toutes les éventualités. On 






'* - 



148 HISTOIRE 



peut s'en convaincre en lisant ce qu'il écrivait au gé- 
néral en chef : 



LE MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL MAGNAN. 



Mon cher général, 

Aujourd'hui, il n'y a plus de ménagements à garder, plus de pré- 
cautions à prendre pour cacher les mesures que le gouvernement 
croit néce^^saircs au salut de la nation, au maintien de Tordre partout 

Nous devons nous préparer à un combat qui peut être long et 
acharné. J'espère qu'il n'en sera pas ainsi, mais notre devoir est de 
tout prévoir. 

Donnez donc immédiatement des ordres pour que, dans toute re- 
tendue de votre commandement, les munitions de guerre soient 
prêtes, les réserves complètes et en état. Les caissons en assez grand 
nombre et assez bien attelés pour que les gargousses et cartouches 
puissent être transportées rapidement sur le point indiqué. 

Recommandez à l'artillerie de ne négliger aucun détail. 

Ne perdez pas de vue que les troupes se battent mal quand les 
vivres leur manquent. 

Que vos intendants soient donc prévenus, et que les distributions 
soient assurées partout. Il faut que dans la journée toutes les troupes 
aient dans le sac quatre jours de vivres de campagne ; on les rem- 
placera de suite dans les réserves. 

J'appelle aussi votre attention, d'une manière toute particulière, 
sur la cavalerie. 

Il ne faut pas que les chevaux manquent un instant de leur ration. 
Si la cavalerie est au bivouac, ordonnez que les chevaux soient aussi 
bien pansés et soignés que dans les quartiers. 

Vous aurez à prendre des mesures pour que, dans le cas où les 
troupes seraient obligées de rester dehors, elles puissent faire du feu 
et avoir de la paille. 

C'est dans les moments difficiles que les hommes de cœur et dMntel- 
ligence prennent leur place, et je n'ai pas besoin de vous répéter. 




D'UN COUP D'ÉTAT. 

mon cher général, à quel point je compte sur tous. Vot 
modèle à celte année si OËre de tous avoir pour chef, vous lui ferei 
comprendre toute la grandeur de 3a[mission, et votre première, comme 
TOtre plus douce récompense, sera d'avoir contribué à sauver la 
France de l'anarchie et du désordre. 
Recevez, etc. 

Le mïnitlrt de la guerre, 

X. DE S«tflT-AlL<UUII. 



Comme oq ie voit, rien n'échappa à la Tigilance du 
ministre de la guerre : ni tes petits détails, ni l'en- 
semble. 

Avant de continuer noire récit, il est nécessaire i]ue 
nous fassions connaître à nos lecteurs et les chefs de 
l'armée de Paris et sa composition ; car l'armée est 
l'instrument principal du grand acte que nous allons 
raconter. C'est elle qui, par son dévouement, s'associe 
au neveu de l'Empereur pour le salut du pays. 

Dix'huit régiments d'infanterie de ligne, trois d'infan- 
terie légère, quatre bataillonsde chasseureà pied, deuxde 
garde républicaine, deux de gendarmerie mobile, quatre 
compagnies du génie, une de mineurs ; deux régiments 
de lanciers, deux escadrons de guides, deux ettcadrons 
de garde républicaîae , deux de gendarmerie mobile, 
neuf batteries d'artillerie embrigadée, dix d'artillerie 
non embrigadée. Tel est l'effectif de l'armée de Paris, 
auquel il faut joindre ici la division de grosse cavalerie 
de Versailles, commandée par le général Korte, et 
formée des 1" et 2* carabiniers, 6' et 7' cuirassiers et 
12' dragons. ' • 



n 



L'effectif de Tannie de Paris y propremeiit dite, 
forme trois divisions et onze brigades : 

La division Carrelet.comprend les brigades de Oolte; 
Bourgon, Canrobert, Du lac et la brigade de cavalerie 
Reybell ; 

La division Henaud comprend les brigades Sauboul, 
Forey et Ripert ; 

La division Levasseur comprend les brigades Her* 
billon, Mai:iilaZ'et Courtigis; 

La division de grosse cavalerie de Versailles, est for- 
mée des deux brigades Tarlas et d'Âl Ion ville. 

Le général Carrelet, commandant la pranijière divi- 
sion , fut blessé àËylaUy dans la campagne de Prusse. 
11 a commandé, comme colonel, la garde municipale de 
Paris. Inflexible dans le devoir, d'une recti^tade de jur 
gement remarquable, il possède à un degriè coo^ioeAl 
les qualités qui font les vrais soldats. Nul ne sait niieux 
que lui faire la guerre des rues et dompter Témeute. 

Le général de Cotte a surtout les qualités qi^i font 
Texcellent commandant de cava)/^ie. Plein d'entrain et 
d'élan^ il serait mieux à sa place quIà Je tète de Tiafan- 
terie. Nature emportée et entreprenante, c'est ua offi- 
cier qui rappelle ces impétyeux génér^^ux de cavalerie 
de TËnipire, qui enfonçaient les bat<(iUoas carrée, dô^ 
terminaient la victoire, étaient, en un mot, les roîsdw 
déroutes. C'est un homme fort instruit et ucie.iijitwe 
pleine d'élévation et de distinction. 




irt.N COUP U'ETAT. 



Le général Boiirgon est aime du soMat, qui apprécie 
ses qualités solides. Son intelligence, son sang-froid à 
toute épreuve, lui méritent ajuste litre la confiance de 
l'arDièe. 



Le général Canrobert est l'un des olïiciers les plus 
brillants de l'armée d'Afrique, où il s'est distingué dans 
une foule de circonstances. 11 s'est illustré à Conslan- 
tine , dans les campagnes contre Bou-Muza, d'une façon 
toute particulière. Admirable d'intrépidité à la tète de 
E«s zouaves, au siège de Zaaicha, il montait à l'assaut 
avec vingt de ses braves, dont deux seulement restaient 
debout près de lui. 11 est très-aimé du soldat, qu'il a le 
don d'élevti'iser. A une intelligence liors ligne, le gé- 
néral Canrobert joint un caractère plein de franchise, 
de loyauté. L'opinion de tonte l'armée prédit un grand 
•avenir à ce général. 

Avec du talent, du courage, et l'afTection méritée de 
tout le monde, on a large et beau cliemin devant soi. 

Le général Dulac, homme de devoir et d'énei^ie, a 
commencé à servir en Afrique. 11 a commandé pen- 
dant trois ans la pince de l'aris et s'est constamment 
inonlré à la hauteur des devoirs nombreux qu'exige 
celte position. On doit dire à l'éloge de ce général, que 
pendant qu'il remplissait ces fonctions importantes, qui 
le mettaient en rapport journalier avec les officiers de 
la garnison de Paris, il a conquis non-seulement l'es- 
time, mais encore l'amitié de tous. 



4 



152 HISTOIRE 

Le général Reybell est un officier de cavalerie plein 
de résolution, doué d'une nature calme. Il possède Ta- 
plomb et la solidité qui font les bons généraux de 
grosse cavalerie. C'est un de ces hommes qui vont où le 
devoir commande sans dévier ni broncher, esclaves de 
la consigne et ne comptant jamais l'ennemi. 

Le général Renaud, qui commande la 2* division de 
l'armée de Paris, est une des célébrités les plus écla- 
tantes qu'aient produites nos guerres d'Afrique. Il réa- 
lise complètement le type du soldat brillant et auda- 
cieux. Brave comme les preux des croisades, il en avait 
en Afrique la réputation chevaleresque. Comme les gé- 
néraux Saint-Arnaud et Canrobert, il aie don d'enlever 
le soldat et de le rendre invincible. Général de division 
à quarante ans, il a compté ses grades par ses blessures. 
Il aime la responsabilité, parce qu'il a l'initiative etla* 
conscience de ce qu'il veut. Pendant les années 1 835, 
1836 et 1837, il a appris à faire en Espagne la guerre 
des batailles rangées. Il possède l'expérience, l'activité, 
les connaissances militaires, qui en feraient au besoin 
un de nos premiers généraux si la France avait de 
grandes guerres. Le maréchal Bugeaud avait apprécié 
son talent el lui avait prédit de hautes destinées. Il ve- 
nait d'étouffer rinsurreclion du val de la Loire, quand 
il fut appelé au commandement de la 2* division de l'ar- 
mée de Paris. Le général Renaud a été sur le point d'être 
appelé à un poste éminent. Il avait été pendant quelque 
temps question de le faire ministre de la guerre. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 153 

Le général Sauboul, homme de savoir, de rectitude 
et de fermeté, capable de très-bien conduire des trou- 
pes. Il est remarquable surtout par son énergie dans [a 
discipline. On se souvient de sa conduite au 13 juin 
1849, place Saint-Su Ipice. H fit arrêter iramédiate- 
mcnt, par la ligne, un chef de bataillon de la garde 
nationale qui avait refusé de lui obéir. 

Le général Forey, actiT et plein d'audace, compte 
quinze années de guerre en Afrique. Officier brillant et 
très-aimé du soldai, sur lequel il exerce une grande 
autorité, ce général joint à ces qualités une connais- 
sance Irès-approfondie du métier. Il est un des meil- 
leurs officiers généraux de l'armée. 

Le général Hipcrt a commencé sa carrière militaire 
Eous l'Empire. Il a les qualités qui distinguaient lee 
hommes de cette époque: dévouement absolu, com- 
mandement sur, bravoure calme et ne reculant jamais. 
Servrces anciens et fort honorables. 



Le général Levasseur, qui commande la 3* division, 
a exercé en Afrique des commandements très-impor- 
tants, et s'est fait remarquer partout comme un officier 
énergique, entreprenant, brave et sachant communi- 
quer aux soldats sa bravoure. C'est un homme qui 
aime par-dessus tout l'ordre, l'auturité, et qui ferait 
tout pour défendre la société menacée. 



15i HISTOIRE 

Le général Herbillon a dirigé, en Afrique, les opé- 
rations du siège de Zaatcha et commandé la pro'riiice 
de Constantine. Caractère fort honorable; esclave de 
son devoir, plein de jugement, il a conquis rapidement 
ses grades par son travail et par son aptitude incoa* 
teslable aux affaires. 

Le général Marulaz , le 30 avril 1 849 , entraînait y 
avec une vigueur admirable , son régiment à Tassant 
sous les murs de Rome. Dans la Kabylie, il s'est mons- 
tre, depuis, oflicier plein d'intelligence, de bravoure, et 
connaissant parfaitement la guerre. Il est appelé à 
rendre de nouveaux services à la patrie. 

Le général Courtigis , blessé à Paris eu juin 1 848 , 
fut nommé général à cette époque et commandant de 
Vincennes. C'est un officier très-instruil et fort distin- 
gué. 11 a rempli d'une façon remarquable plusieurs 
missions importantes. 

Le général Korte, commandant la division de grosse 
cavalerie de Versailles , est un excellent général de ca- 
valerie. Il date de l'Empire , a fait seize ans la guerre 
en Afrique. 11 s'y est montré soldat plein de bravoure 
et général plein de sagesse, sachant admirablement 
commander la cavalerie et s'en servir. Il a rendu d'im- 
portants seiwices dans une multitude de circonstances. 
Caractère ferme, dévoué, il inspire aux soldats cette 
confiance qui les rend capables de tout entreprendre. 




D'UN COUP D'ÉTAT. 



Le général Tartas a une belle réputation comme gé- 
néral (le cavalerie. Parmi ses nombreux faits d'armes, 
on citera toujours la charge audacieuse et brillante qui, 
en septembre 1843 , détruisit le bataillon régulier de 
Sidi-Gmbarak. Il commandait toute la cavalerie à la 
bataille d'Uly. En 1845, il vengeait d'une Taçon écla- 
tante , sur les bords de la Mina, le désastre de Sîdi- 
Brahim. Le général Tartas a donné , il y a peu de 
temps, sa démission de repi-ésentant pour reprendre le 
comraanderaent d'une brigade de cavalerie. 

Le général d'Allonville est un officier d'un grand 
avenir, qui a beaucoup de points de ressemblance avec 
l'immortelle et noble figure de Lassallc. Instruit, intel- 
ligent, plein de ressources, il dirige avec audace et 
habileté la cavalerie. Brave et entraînant, il fait de ses 
cavaliers des hommes irrésistibles. En Afrique, il s'est 
distingué dans une foule de combats. C'est lui qui a 
poui-siiivi si brillamment Abd-el-Kader dans ses der- 
nières retraites. 

D'après ces esquisses rapides, on voit à quels hommes 
était confiée l'armée de Paris. La plupart dos colonels 
marchent sur les traces des officiers généraux que nous 
Tenons de passer en revue. Depuis les chefs tes plus 
élevés jusqu'aux rangs inférieurs, l'armée est unie par 
une discipline admirable. Elle aime ses généraux par- 
dessus tout; elle a confiance. Puis elle croit, elle aussi, 
à l'étoile du neveu de l'Empereur. Que l'insurrection 



4 



4 



i56 HISTOIRE D'UN COUP D'ÉTAT. 

8C lève si elle l'ose , l'armée est prête à sauver la patrie 
et l'ordre social 1 D14 reste, il ne faut pas croire que 
Tarmée de Paris fasse exception en fait de dévouement 
et de courage. Bientôt nous verrons les troupes qui sont 
en province les corps spéciaux, la gendarmerie surtout, 
marcher avec le même élan, la même ardeur, à la dé- 
fense de la société." 



ZM8URRSCTZOM A PARIS. 



(suite.) 



JOUKNéE DU 5. 



La nuit a été assez calme, mais le temps a été mis à 
profit. Dans plusieurs réunions, on a passé la nuit, et les 
chefs de sections ont déclaré que généralement les 
ouvriers ne descendraient pas dans la rue ; qu'on ne 
pouvait compter sur autre chose que sur le hideux per- 
sonnel acquis à toutes les insurrections. « Mais en 
payant de notre personne, en nous montrant au^ bar- 
ricades, disaient certains représentants rouges, peut- 
être entraînerons-nous le peuple. — L'armée est 
vendue, répondirent quelques-uns ; Louis-Napoléon a 
bien pris ses mesures, on nous fusillera, et ce sera en 
pure perte que nous aurons joué notre vie, car le peuple 



i58 HISTOIRE 

est indifférent ; il mérite qu'on l'enchatne. » Du reste, 
on ne s'entendait nulle part d'une façon précise. Par- 
tout^ il y avait division, irrésolution, et chez un grand 
nombre, il faut le dire, il y avait une peur excessive. 
Quoi qu'il en soit, les insurgés se sont procuré des mu- 
nitions. Ils ont reçu des armes rue des Jeûneurs et carré 
Saint-Martin. Les proclamations ont été imprimées , 
lithographiées ou écrites à la main en très-grand nom- 
bre. On s'est vu, concerte; on a réfléchi. Le mot d'or- 
dre est celui-ci : engager franchement la bataille, si le 
peuple se lève; employer, du reste, tous les moyens 
pour l'y amener, pour l'y contraindre, au besoin. Si le 
peuple ne se lève pas, harceler, fatiguer la troupe sur 
une inflnité de points à la fois, sans faire de résistance 
sérieuse, afln d'amener le général en chef à faire sortir 
toute l'armée. 

On espère soulever le faubourg Saint-Marceau, cette 
aile gauche de la ligne d'opérations dans les insurrec- 
tions de Paris. Gomme il est important de ne pas se lai»« 
ser diviser, il faut relier la rive gauche à la rive droitA« 
en se rendant maître de la Cité au bas du quartier des 
Écoles. Nous verrons demain l'insurrection porter sur 
ce point une partie de ses forces et attaquer à la fois 
tous les abords du Palais de justice. Tatit il est vrai 
que, dans le plan des insurgés, l'occupation de la GUé 
est un point capital. Dans toutes les émeutes^ oti a cbet^ 
chéà s'en emparer. Aujourd'hui, c'est dans ce but q^'oft 
lente, acrssïtôt qtie le jo^r commence à poindre^d'é^vM 
^m barrii^ades qui conMftiandent le pont 



D'UN COUP D'ÉTAT. 1S9 

la première au bout de la rue de la Cité et du quai atit 
Fleurs, près la maison de la Belle-Jardinière ; la seconde 
sur l'autre rive du fleuve, à l'entrée de la rue Saint-Mar- 
tin. Maîtres de ce passage important sur la Seine, les in- 
surgés de la rive droite et ceux de la rive gauche se don*^ 
neront facilement la main, en s'emparant de la place du 
Parvis-Notre-Dame et des bâtiments de THôtel-^Dieu. 
Mais ce plan demande qu'on soit en force, et fort peu 
d'insurgés sont à ce premier rendez vous de l'émeute. 
De simples patrouilles suffisent pour les mettre ^n fuite. 
Pendant la nuit, on avait affiché, sur plusieurs points 
des boulevards et des quartiers Saint-Martin et Saint-^ 
Denis, la proclamation suivante que nous donnons tex- 
tuellement : 

AU PEUPLE. 

Art. ^. La Constitution est confiée à la garde et au patriotisme 
des citoyens français. 
Louis-Napoléon Bonaparte est mis hors la loi. 
L*état de siège est aboli. 
lie suffrage universel est rétabli. 

Vive la République ! 
Aux anncs! 

Pour la Montagne réunie, 

U délégué, 

Victor Rudo. 

Nous n'avons pas vu la pièce originale, et ne pouvons, 
par conséquent, affirmer que cette signature soit bien 



i60 HISTOIRE 

authentique. Un démenti ou des aveux le diront peut- 
être à l'histoire. 

Partout on voit aller et venir les meneurs. Des dis-* 
tributions d'argent sont faites, et les boutiques des 
marchands de vin sont littéralement encombrées. Sur 
les boulevards, dans les faubourgs, dans les rues, une 
foule d'hommes bien mis pérorent dans les groupes et 
poussent à la révolte. Parmi eux, il y a beaucoup de 
représentants, mais isolés ou deux seulement à la fois. 
Us se dispersent ainsi pour agir sur une plus vaste 
échelle. Fidèles au rendez-vous donné la veille, les 
émeutiers du faubourg Saint-Antoine sont, à huit 
heures, sur la place de la Bastille. Mais la vigilance du 
préfet de police ne s'est pas laissée surprendre. Presque 
en même temps, la brigade Marulaz vient prendre po- 
sition sur cette place. Les maisons sont occupées de la 
cave au grenier par la troupe, et trois obusiers sont 
placés à l'entrée du faubourg, prêts à le foudroyer s'il 
bouge. Douze canons sont braqués dans toutes les di- 
rections. C'est des maisons de cette place qu'aux fatales 
journées de juin les insurgés ont tué plusieurs généraux 
et assassiné Tarchevêque de Paris. Devant ce déploie- 
ment de forces, devant l'attkude énergique de la 
troupe, les rassemblements comprennent qu'il n'y a 
rien à tenter sur ce point, ils se dispersent : les uns 
rentrent dans le faubourg, les autres vont dans le quar- 
tier des Ecoles et dans le faubourg Saint-Marceau, 
pour y soulever leurs adhérents, ou bien gagnent la 
porte Saint-Martin et les quartiers voisins. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 16! 

C'est de huit à neuf heures du matin qu'on com- 
mence à afficher^ à grand nombre, ia fameuse pro- 
clamation de la Montagne , ainsi conçue : 

LES REPRÉSENTANTS DE LA MONTAGNE rappellent au Peuple 
et à l'Armée Tart. 68 et l'art. 110. 

Vive la République ! Vive la Constitution ! Vive le Sufl^rage uni- 
versel! 

Le Peuple, désormais, est à jamais en possession du Suffrage uni- 
versel, n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et châtiera le 
rebelle. Que le Peuple fasse son devoir. Les représentants marcheront 
à sa tète. 

Michel (de Bourges), Schœlcher, général Leydet, 
Mathieu (de la Drôme), Lasteyras, Brives, Bre- 
mand, Joigneaux, Chauffour, Cassai, Gilland, 
J. Favre, Victor Hugo, Em. Arago, Madier de 
Montjau aine, Mathé, Signard, Rongeât (de 
risère), Viguier, Eugène Sue, Esquiros, De- 
flotte. 

A côté de cette pièce, émanée des sommités de la 
Montagne, on pouvait lire une proclamation adressée 
à l'armée par les énerguraènes des clubs socialistes, et 
affichée à la même heure. C'était aussi dégoûtant de 
forme qu'absurde au fond : 

A L'ARMËE. 

Soldats, qu'allez- vous faire? On vous égare et on vous trompe. Vos 
plus illustres chefs sont jetés dans les fers; la souveraineté nationale 
est brisée ; sa représentation nationale outragée, violée. Et vous allez 
suivre sur le chemin de l'opprobre et de la trahison un tas d'hommes 
perdus, un LOUlS-NAPOLÉON, qui souille son grand nom par le plus 



i$% HISTOIRE 

odieux des crimes; un SÂlNT-ARNAUD , escroc, faussaii*e, six fois 
chassé de Tarmée pour ses filouteries et ses vices. 

Soldats, tournerez-vous contre la patrie ces armes qu'elle vous â 
confiées pour la défendre? Soldats, la désobéissance est aujourd'hui 
le plus sacré des devoirs. Soldats, unissez-vous au peuple pour sauver 
la Patrie et la République. 

A BAS L'USURPATEUR ! 

Vos Magistrats, vos Représentants, vos Concitoyens, 
vos Frères, vos Mères et vos Sœurs, qui vous de- 
manderont compte du sang versé. 

Voilà comment des Français parlent d'une gloire mili- 
taire aussi belle et aussi pure que Test celle du brillant 
vainqueur de Zaatcha. Et ils adressent cela à l'armée 
française ! C'est aux barricades que l'armée a fait sa 
réponse. 

De son côté^ le Comité central des corporations ne 
veut pas rester en arrière. Au nom de la Constitution 
violée, il décrète, de par sa toute-puissance révolution- 
naire, non-seulement la mise hors la loi du Président de 
la république, mais encore la déchéance de tous ceux 
qui ont voté la loi du 31 mai ; il déclare la majorité de 
l'Assemblée dissoute, et proclame la dictature de la 
minorité. 

AUX T^VAILLEURS. 

Citoyens et Compagnons ^ 

Le pacte social est brisé ! 

Une majorité royaliste, de concert avec Louis-Napoléon, a viplé la 
Constitution le 31 mai 1850. 



D'UN CPHP piÉTAT. i^ 

j^lalgré.!^ grandeur de cet outrage, nous attendions, pour en obte- 
nir réclatante réparation, Sélection générale de 1^2. 

Mais hier, celui qui fut le Président de la République a effacé ce^ 
date solennelle. 

Sous prétexte de restituer au peuple un droit que nul ne peut lui 
ravir, il veut en réalité le placer sous une dictature militaire. 

Citoyens, nous ne serons pas dupes de cette ruse grossière. 

Comment pourrions-nous croire à la sincérité et au désintéresse- 
ment de Louis-Napoléon ? 

Il parle de maintenir la République, et il jette en prison les répu- 
blicains ; 

Il promet le rétablissement du suffrage universel, et il vient de 
former son conseil consultatif des bommes qui Font mutilé ; 

Il parie de son respect pour l'indépendance des opinions, et il sus- 
pend les journaux, il envahit les imprimeries, il disperse les réunions 
populaires ; 

Il appelle le peuple à une élection, et il le place sous Pétat de siège ; 
il rêve on ne sait quel escamotage perfide qui mettrait Télectcur sous 
la surveillance d'une police stipendiée par lui ; 

Il fait plus, il exerce une pression sur nos frères de Tarméo, et viole 
la conscience humaine en les forçant de voter pour lui, sous l'œil de 
leurs officiers, en quarante-huit heures ; 

Il est prêt, dit-il, à se démettre du pouvoir, et il contracte un em- 
prunt de vingtrcinq millions , engageant l'avenir sous le rapport des 
impôts qui atteignent directement la subsistance du pauvre. 

Mensonge, hypocrisie, parjure, telle est la politique de cet usurpa- 
teur. 

Citoyens et Compagnons! Louis-Napoléon s'est mis hors la loi! La 
majorité de rAsscmblée , cette majorité qui a porté la main sur le 
sufflrage universel, est dissoute. 

S^e, kl miHoriié garde une autorité légitime. Rallions-nous autour 
de cette minorité. Volgns à la délivrance des républicains prisonniers ; 
réunissons au milieu de nous les représentants fidèles au suffrage 
universel ; faisons-leur un rempart de nos poitrines ; que nos délégués 
iriennent grossir leurs rangs, et forment avec eux le noyau de la nou- 
f 9|)e As^wblée n^ti^s^e. 



164 HISTOIRE 

Alors, réunis au nom delà Constitution, sous l'inspiration de notre 
dogme fondamental Liberté-Fratemité-Égalité, à Tombre du drapeau 
populaire, nous aurons facilement raison du nouveau César et de ses 
prétoriens! 

Le Comité central des Cobporatioivs. 

P. S. La ville de Reims est au pouvoir du peuple ; elle va envoyer 
à Paris, au milieu de ses patriotiques phalanges, ses délégués à la 
nouvelle Assemblée. 

Les républicains proscrits reviennent dans nos murs pour seconder 
Feffort populaire. 

Cette pièce était affichée dès le matin du 3, ^ers neuf 
heures. 

Ce décret, rendu par le comité central des Corpora- 
tions, montre jusqu'à quel point de démence peuvent 
arriver certains esprits. Voilà quelques hommes, sans 
autre mission que celles qu'ils s'arrogent, qui se font 
omnipotents, et qui prononcent la déchéance des 
deux grands pouvoirs de l'État, pour en organiser un à 
leur façon. Us constituent leurs délégués membres de 
cette pléiade de dictateurs qu'ils imposent à la France. 
On se croirait reporté aux beaux jours de février, en 
plein club des Incorruptibles. Une foule d'individus, 
échelonnés dans les rues et sur les boulevards, collaient 
de petites affiches signées Michel (de Bourges), et les 
arrachaient à l'approche des agents, pour les apposer 
de nouveau quand ils s'éloignaient. Rue du Gros- 
Chenet, un passant, pour lire une de ces affiches, veut 
en relever le coin qui se repliait; on croit qu'il veut 
l'arracher, et il se voit menacé d'un coup de poignard. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 163 

L'homme au poignard était en pardessus et en gants 
jaunes. 

Ainsi l'émeute s'organisait. Déjà on commençait à 
jeter dans les groupes les plus fausses nouvelles. Des 
régiments, prétendait-on, n'attendaient que le moment 
de fraterniser avec le peuple et de mettre la crosse en 
l'air ; leurs colonels étaient décidés à marcher pour dé- 
livrer les généraux et pour mettre à exécution les dé- 
crets rendus par les représentants dans lajournée d'hier. 

Les hommes armés durant la mut parcourent les 
boulevards et les rues en groupes isolés et criant: ami 
armes! Chacune de ces escouades d'émeuticrs est suivie 
d'une foule nombreuse. C'est une de ces colonnes, 
formée d'environ deux ou trois cents individus, qui 
conimeDce l'attaque en se ruant, au coin de la rue 
Beaumarchais, sur uu peloton de gardes républicains 
qui emmènent des prisonniers. Les militaires dégainent 
et se replient sur leur poste avec leurs prisonniers, en 
■e défendant pied ù pied. Deux des émeutiers, griève- 
flient hlessés à coups de sabre, sont transportés à la ca- 
ferne des Minimes. 11 était neuf heures et demie du 
matin. 

On commence en même temps des barricades dans le 
Jaubourg Saint- Antoine. Trois représentants y sont à la 
tête des insurgés et les dirigent : ce sont MM. Baudin, 
Esquiros et Madicr de Montjau. Ils sont là depuis le ma- 
tin, lisant des proclamations, poussant !e peuple à la ré- 
■irolle. Uo poète bien connu les accompagne et parcourt 
Avec eux le faubourg, où il a de nombreuses connais- 



166 HISTOIRE 

sances parmi les affiliés des sociétés secrètes et les mem- 
bres des corporations. C'est au coin des rues Sainte- 
Marguerite et de Cotte que les barricades ont été com- 
mencées sous leurs incitations. Madier de Montjau en 
fait élever et en commande une dans une des rues ad« 
jacentes, près le boulevard Beaumarchais. 

Dès le matin, les troupes de l'armée de Paris avaient 
pris leurs positions de combat et se tenaient prêtes à 
livrer une bataille décisive à l'insurrection. A ce mo- 
ment, l'animation des groupes, le mouvement des 
meneurs, donnaient lieu de croire que les insurgés 
voulaient un engagement. Un peu après dix heures, le 
général Marulaz, apprenant ce qui se passait dans le 
• faubourg Saint-Antoine, y envoya une colonne, formée 
de trois compagnies du 19* léger, sous le commande- 
ment du chef de bataillon Pujol. Pour appuyer ce 
mouvement, lui-même se mit à la tète d'un bataillon 
du 44*, lancé au pas de course dans la rue de Charonne, 
pour prendre en flanc, par la rue de Cotte, la position 
des insurgés. Ils étaient en grand nombre à la barri- 
cade, mais beaucoup n'avaient pas d'armes. Baudin et 
Esquiros étaient au milieu avec leurs insignes de re- 
présentants. En voyant arriver la colonne du comman- 
dant Pujol, ils montent sur la barricade , et Baudin, 
s'adressant aux soldats : a Camarades , leur dit-il, la 
Constitution est violée ; Louis-Bonaparte est mis, par 
le fait, hors la loi ; nous sommes représentants du 
peuple ; vous ne tirerez pas sur nous, vous ne tirerez 
pas sur vos frères. x> Le commandant somma les insur- 



D'UN COUP D'&TAT. 167 

S de se rendre, quand un coup de feu, parli de la 
barricade, vient frapper mortelleraent pr^s de lui le 
fusilier Siran. Le chef de bataillon commande le feu, 
et Baudin, atteint d'une balle au front, to-nbe mort. 
Ainsi que tous les autres défenseurs de la barricade , 
Esquiros prend la fuite. Nous voudrions, en face de ce 
trépas, nous abstenir; malheureusement, nous ne le 
pouvons, notre rôle d'historien ne le permet pas. Le 
matin, Baudin et ses amis se rendaient au faubourg 
en traversant la place de la Bastille. Un autre homme 
la traversait aussi, se rendant à son poste, poste de 
dévouement et de charité. Depuis vingt et un ans, il s'y 
rend ainsi tous les jours. C'est Frère Ildefonse, qu'on 
aime et qu'on révère dans tout le faubourg. En l'aperce- 
vant, l'un des montagnards s'écrie : « Dans deu* heures, 
les noirs et les blancs en verront de belles ! » L'homme 
à la robe noire , le vénérable ami des pauvres et du 
peuple, passe en haussant les épaules, tandis que le 
groupe montagnard traverse d'un air triomphant la 
foule indignée de celte grossière injure. Deux heures 
plus tard, Baudin tombait au premier feu de la troupe. 
Pourtant les avertissements ne lui avaient pas man- ' 
que. Le peuple lui-même s'était chargé de les don- 
ner sévèrement. Quelques heures avant l'attaque de 
la barricade, un autre représentant avait voulu for- 
cer les Auvergnats ferrailleurs de la rue de Lappe et des 
environs à donner des outils pour dépaver les rues. Ces 
braves gens, qui se souvenaient qu'on leur avait volé 
pour plus de 80,000 fr. de fer en février, s'étaient 



1 



168 HISTOIRE 

concertés pour résister. Au moment où le représentant 
veut forcer les ouvriers de M. Brocquin, rue d*Ava, à 
laisser prendre leurs fers, l'un d'eux lui porte un coup 
de besaiguë qui lui enlève une partie de la joue. 

Non loin de là, rue de la Muette, un autre représen» 
tant en habit et pardessus, en gants jaunes et balançant 
une badine élégante , fait construire une barricade. 
Aussitôt qu'il la voit achevée, il veut prudemment se 
retirer. Alors on le traite de lâche, on se jette sur lui, 
on le frappe ; on l'aurait tué sans un digne ouvrier^ 
nommé Prieur, qui l'arrache des mains des assaillantsi 
et, le saisissant au collet, le conduit, aux acclamations 
de la foule indignée, à la prison de la Roquette, où le 
directeur le fait immédiatement incarcérer. 

Le corps de Baudin a été transporté à l'hôpital Sainte- 
Marguerite et remis le lendemain à sa famille. Près* 
qu'au même moment, Madier de Montjau était blessé sur 
la barricade au coin du boulevard Beaumarchais. 

La troupe maîtresse du faubourg, les insurgés le 
quittent et gagnent le quartier Saint-Martin. C'est à 
cette heure le rendez-vous général. 

Dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis, du Temple 
et leurs adjacentes, la matinée avait été employée à or- 
ganiser les moyens d'insurrection. On s'était présenté 
à domicile chez un grand nombre, de gardes nationaux, 
pour les engager à livrer leurs fusils. On parlait d'une 
tentative sur la préfecture de police, qu'on supposait mal 
gardée. Sans compter les sergents de ville, en grand nom- 
bre, parfaitement armés et prêts à faire le coup de feu. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 169 

il y avait déjà deux escadrons de la garde républicaine. 
A dix heures, le général Magnan mettait à la disposi- 
tion du préfet un bataillon du 19' léger el trois pièces 
d'artillerie. Les insurgés devaient se porter sur la pri- 
son .Mazas; mais les dispositions habites, prises par 
M. de Maupas et par l'autorité militaire, ne leur per- 
mettent pas de mettre ce projet à exécution. Sur plu- 
sieurs points, notamment rue Popin court, on fait, dans 
la matinée, des tentatives de barricades. L'apparition 
de la troupe fait fuir ceux qui lèvent les pavés. Là, 
comme partout, on remarque que ceux qui commen- 
cent sont en petit nombre, toujours sous la direc- 
tion de personnages bien mis qui leur distribuent de 
l'argent, et qui, quand les premiers pavés sont levés, 
s'en vont ailleurs en faire faire autant. Quelquefois ces 
Messieurs eux-mêmes mettent la main à l'œuvre pour 
commencer. Sur les boulevards, dans les groupes, les 
physionomies sont à l'insurrection ; les hommes à fi- 
gures sinistres y sont en grand nombre. L'attitude est 
menaçante et la circulation devient difficile. A midi, le 
général en chef, prévenu par le ministre de la guerre, 
fait occuper militairement les boulevards, depuis le 
Château-d'Eau jusqu'à la Bastille, par des régiments 
de chasseurs, de cuirassiers et par de la ligne. 



Certains points du boulevard étaient signalés comme 
étant des foyers d'agitation. ATortoni, au Café de Paris, 
les rassemblements étaient nombreux, et on lisait, vis- 
à-vis CCS établissements, une proclamation de déchéance 




170 HISTOIRE 

contre le Président. M. de Maupas avait, de son côté, 
signalé ces faits au général en chef Magnan. 

On agissait dans les rues; mais on se concertait 
dans les réunions. Elles sont aussi nombreuses, aussi 
animées qu'hier. On y est exaspéré de voir que le peu- 
ple, le vrai peuple, ne veut pas d'émeute, et que Topii- 
nion des travailleurs, des négociants, de tous les 
hommes d'ordre et de patriotisme est favorable au 
gouvernement, et antipathique aux hommes de partis. 
Pourtant on espère que dans la soirée quelque choc, 
quelque collision imprévue sera l'étincelle de l'insur- 
rection, et qu'alors elle pourra se propager et grandir. 
Peut-être l'agitation amènera-t-elle un conflit. Dans 
ce but, les tribuns des partis vont partout lire des pro- 
clamations et faire des discours. Le peuple ne veut 
pas se soulever ; il faut l'y contraindre. Dans certaines 
réunions, on décide que des délégués se rendront, à 
deux heures, place de la Bastille, pour s'emparer des 
cadavres des victimes, s'il y en a, et pour les promener 
par les rues en criant : aux armes. Ce moyen a réussi en 
février, peut-être aura-t-il le même succès. ;0a se 
donne rendez-vous, à six heures du soir, à la mairie du 
6* arrondissement , où les délégués du comité central 
doivent se réunir ; puis à un café près la porte Saint- 
Martin, où un ancien officier de marine se chaîne, 
dit-on, d'organiser l'insurrection du faubourg. En at- 
tendant, on laisse les agitateurs des rues, représentants 
et autres, exciter le peuple et attirer, sur une multitude 



D'UN COUP D'ÉTAT. i7l 

de points à la fois, Tattention de Tautorité et Tactivîté 
des troupes, qu'on espère fatiguer ainsi. Une de ces 
réunions a lieu, boulevard Montparnasse, pour les dé- 
légués des associations ; une autre a lieu , rue Neuve- 
Saint-Âugustin , 58, pour les représentants. Soixante 
environ s'y trouvent. Quant aux permanences établies 
par les rédacteurs de certains journaux, elles sont tou- 
jours en grande activité. Dans quelques salons aris- 
tocratiques, les allées et venues des émissaires sont 
incessantes : c'est là que sont en grande partie les ban- 
quiers de l'insurrection. Dans une de ces maisons, la 
femme de chambre disait à sa maîtresse : « Madame, 
c'est énorme l'argent que je distribue. — Allez toujours, 
lui répondit la grande dame, donnez tant qu'on vous 
demandera. » 

Voyant que l'insurrection se lève, le ministre de la 
guerre fait afficher dans l'après-midi la proclamation 
suivante sur les murs de la capitale : 

PROCLAMATION DU MINISTRE DE LA GUERRE 

AUX HABITANTS DE PARIS. 

Habitants de Paris, ^ 

Les ennemis de Tordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n*est 
(Mtf contre le gouvernement, contre Télu de la nation quMls combattent ; 
mais ils veulent le pillage et la destruction. 

Que les bons citoyens s'unissent au nom de la société et des familles 
menacées. 

Restez calmes, habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans les 



172 HISTOIRE 

rues ; ils gênent les mouTcments des brayes soldats qui tous proté* 
gent de leurs baïonnettes. 

Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la yolonté 
de vous défendre et de maintenir Tordre. 



Le ministre de la guerre. 
Vu la loi sur Tétat de siège , 
Arrête: 
Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, on \m 
armes à la main, sera fusillé. 

Signé : Le général de division ^ ministre de la guerre , 

De SAiNT-AaNàUD. 

De son côté, M. de Maupas, préfet de police, prend 
Tarrêté suivant, qui est également affiché : 

ARRÊTÉ CONCERNANT LES RASSEMBLEMENTS. 

Nous, préfet de police , 

Vu le décret du 2 décembre 1851, qui met en état de siège la !'• di- 
vision militaire, 

Aixètons ce qui suit : 

Art. r^. Tout rassemblement est rigoureusement interdit. Il sera 
immédiatement dissipé par la force. 

Art. 2. Tout cri séditieux , toute lecture en public , tout affichage 
d^écrit politique n'émanant pas d'une autorité régulièrement consti- 
tuée, ^sont également interdits. 

Art. 3. Les agents de la force publique veilleront à Texécution du 
présent arrêté. 

Fait à la préfecture de police, le 3 décembre 1851. 

Le préfet de police , 

De Maupas. 
Vu et approuvé : Le ministre de Vintérietêr^ 

De Mqurt. 




D'UN COUP D'ETAT. 

A une heure , place de la Bourse, tjualre meneurs, te 
représentant Delbetz à leur tète, précèdent une iffi- 
mense colonne qui vient en criant : A bas le dictateur ! 
vive la constitution! vive la république! s'arrêter i 
l'angle de la rue Richelieu sur le boulevard. Le rassem- 
blement y est immense et la circulation des voitures 
est empêchée. M. Delbetz harangue le peuple et fait 
les motions les plus provocatrices. Vers trois heures, 
OD l'arrête au même endroit. C'est quelques instants 
après que la troupe vient prendre possession du boule- 
vard, de la porte Saint-Denis au faubourg Poissonnière. 

A deux heures, des barricades sont commencées dans 
le quartier Rambuteau. Elles ne sont pas défendues. 
A quatre heures, voyant que le peuple ne bouge pas, 
les insurgés parcourent le quartier Rambuleaù, celui 
des Halles, les rues Saint-Denis, Grénetat, en criant : 
Fermez vos boutiques! prenez garde à vous ! aux ar- 
mes! tandis que des enfants de quinze ans, en blouses 
blanches pour la plupart, collent partout des alïîches 
incendiai i-es. Dans Is rues Au bry-le- Boucher, Trans- 
nonain, Beaubourg, Saint-Martin, Maubuée, on fait 
des barricades. Les insui^és s'embusquent derrière 
avec des armes. Ils sont peu nombreux. Pour la plu- 
part ce sont des enfants de quinze à vingt ans ou des 
bandits en rupture de ban. Un coup de feu fait fuir les 
meneurs. Près des Archives, un peloton de gendar- 
merie mobile est attaqué à son passage par des insur- 
gés, qui prennent la fuite au premier feu de ces braves 
militaires. Au coin de la rue du Grenier-Sainl-Lazare. 





474 HISTOIRE 

les insurgés font une barricade avec une voiture de 
son qu'ils arrêtent. Sur tous ces points j le mot de ral- 
liement des émeutiers est Tayo, Tayo. On les entend 
s'appeler ainsi et se répondre d'une rue à l'autre. Deux 
colonnes lancées dans ces quartiers par le général Her- 
billouy qui, avec sa brigade, occupe l'Hôtel-de-Ville et 
ses environs, débusquent de partout les insurgés sans 
éprouver de résistance sérieuse. Â mesure qu'une bar- 
ricade est enlevée, les soldats dispersent ou remettent 
en place les matériaux qui ont servi à la construire. Le 
général Herbillon opère lui-même, dans les rues Beau- 
bourg, Rambuteau, Saint-Martin et Saint-Denis, avec 
le 9* bataillon de chasseurs à pied et une pièce d'artil- 
lerie , tandis que la seconde colonne , formée d'un ba- 
taillon du 6* léger, balaie la rue du Temple et les pe- 
tites rues latérales. 

 quatre heures à peu près, l'insurrection faisait des 
barricades dans les rues voisines de l'Imprimerie na- 
tionale. Il était évident qu'on voulait s'emparer de cet 
établissement. Le directeur, M. de Saint-Georges, fait 
sortir une partie de la gendarmerie mobile mise à sa 
disposition par le général en chef. Les positions des 
insurgés sont enlevées sous un feu très-vif par la gen- 
darmerie, qui fait entrer dans la cour de l'imprimerie 
deux fourgons qui avaient servi à faire les barricades. 
Un jeune tambour du 1^^ bataillon fut blessé griève- 
ment dans cette circonstance. Il continua de battre la 
charge jusqu'à ce que la douleur et le sang qu'il perdait 
le fissent tomber sans connaissance. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 

Après avoir éteint partout le feu des insurgés et pris 
leurs barricades , la troupe occupe quelque temps le 
quartier Transnonain. Le mouvement du général Her- 
bitlon s'était fait avec une grande rapidité. A cinq heu- 
res et demie, la circulation était rétablie partout et les 
boutiques rouvertes. Il semblait que les émeuliers eus- | 
sent abandonné leur champ de bataille et renoncé 
à combattre. Pendant ce temps-là, des charges avaient 
eu lieu sur les boulevards pour disperser les rassemble- 
ments, et ce but avait été à peu près complètement 
atteint. 

Apres que les troupes engagées eurent regagné leur 
position à l'Hôtel-de-Ville, l'insurrection reprit son 
terrain. A sept heures du soir, rue de Rambuleau, des 
groupes nombreux se formaient. On y vovait beaucoup 
d'hommes armés de pistolets, de sabres. Quelques-uns 
avaient des fusils. 

A la même heure, rue Saint-Honoré, un peloton de 
chasseurs de Vincennes, parti au pas de course du Pa- 
lais national, venait de faire feu sur des insurgés qui 
essayaient, à grands coups de marteau, de briser les 
grilles du temple protestant. A la première décharge, 
ils avaient pris la fuite. Un peu plus loin, un feu de pe: j 
loton avait suffi pour débusquer une trentaine d'hom- 
mes qui faisaient une barricade au coin de la rue des 
Poulies. 

L'émeute ne larda pas a se concentrer dans le quar> 
tier Transnonain, dans la rue Beaubourg, dans la rue j 
Aumaire et leurs adjacentes. A huit heures, le colo- 



176 HISTOIRE 

neH Chapuis, du 3« de ligne y attaque , avec un bataiHon 
de son régiment et une compagnie du génie, plusieurs 
barricades formées rue Beaubourg. Elles sont suecessl- 
Tement enlevées sous le feu des insurgés , et la tête de 
colonne, débouchant dans la rue Âumaire, y fait à 
droite et à gauche des feui de peloton sur les émeutiere 
qui s'enfuient. Deux hommes sont mortellement at- 
teints non loin de Tendroit dit la voûte Âuraaire, actuel 
lementen démolition. L'un des deux morts est un jeune 
homme , l'autre un vieillard , victime innocente peut- 
être, mais imprudente au moins. Ces deux cadavres , 
c'est ce que, depuis le matin, cherchent les insui^és; 
aussitôt après le passage de la troupe , ils viennent là 
une vingtaine sous le commandement de Joanny, et, 
improvisant un brancard avec une échelle et des plan- 
ches prises dans les démolitions de la voûte Aumaire, 
ils placent dessus les deux cadavres, et commencent 
dans les rues cette affreuse promenade que nous ver- 
rons se terminer sur le boulevard, à côté du Gh&teau- 
d'Eau , à onze heures et demie seulement. Joanny 
marche en tête ; ses satellites portent des torches et tous 
crient : «Vengeance! on a égorgé nos frères! aux 
armes ! » Et ils montrent les cadavres au peuple. L^o- 
dieux cortège se grossit dans sa marche d'une foule dé 
ces bandits des émeutesqui font tant horreur à voir. De 
temps en temps, il s'arrête; des rassemblements se 
forment, et il se trouve des orateurs pour exploiter 
cela ! Des représentants, des chefs de parti pérorent en 
compagnie de Joanny et de ses sicaires. Quand appa- 



D'UN COUP D'ÉTAT. 

raît une escouade d'agents do police , ou quand brillent 
les armes des soldats , le cortège prend sa course et va 
s'installer plus loin. Le peuple ne se lève pas! 

Il est évident que les insurgés obéissent au mot 
d'ordre donné par les meneurs, et que leur but est de 
harceler, de fatiguer la troupe ; car ils font des barri- 
cades partout et ne tiennent nulle part. Quand ils sont 
débusqués d'un point , ils fuient dati s toutes les direc- 
tions et se cachent par groupes de trois ou quatre dans 
lesanfractuosilés des murailles, sous lesporlescochères, 
et attendent que la troupe soit partie pour refaire im- 
médiatement les barricades qu'elle vient d'enlever. 

Ainsi, après l'attaque que nous venons de dire, deux 
fois encore dans la soirée, des barricades sont élevées 
et prises dans les rues Beaubourg et Aumaire ^ de 
même dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis et leurs 
affluentes , des barricades sont abandonnées par les 
insurgés et reconstruites après fe passage des troupes, 
notamment au coin de la rue du Petit-Lion-Saint- Sau- 
veur, rue Sallo-au-Comte, nie Grénetat, rue du Petit- i 
Hurleur, rue des Deux-Portes. Aux barricades de la ] 
rue Aumaire, les insurgés ont eu, à la deuxième atta- 
que , trois des leurs tués. Le 28» de ligne a eu un tué ] 
et deux blessés. C'est à environ dii heures et demie ou 
onze heures que les barricades de ces rues ont été en- 
levées pour la troisième fois. C'est sur le soir à neuf 
heures qu'on commence à barricader la rue du Petit- , 
Carreau, sur les points où demain nous verrons l'insur- \ 
rection livrer un de ses plus rudes combats. Au fau- 



i78 HISTOIRE 

bourg Saint-Antoine, le poste de Montreuil a été enlevé, 
et au coin de la rue Sainte-Marguerite , où cinq repré- 
sentants péroraient, de Flotte en tête, on a commencé 
une barricade. Passage Saucède , les insurgés ont éteint 
le gaz et forcé les passants à marcher avec eux. 

Rue Saint-Denis, ils ont renversé un omnibus rem- 
pli de voyageurs. Â onze heures et demie, le cortège 
commandé par Joanny, et promenant les deux cadavres 
de la rue Aumaire , forme un rassemblement d'environ 
mille personnes près du Chàteau-d'Eau. Une charge 
énergique, opérée par une escouade d'environ trente 
sergents de ville, sous les ordres du brigadier Revial, 
met en fuite cette horde hideuse. Un bataillon de chas- 
seurs, dans les rangs duquel les fuyards vont se jeter, 
en conduit à peu près une centaine à la Préfecture. Les 
sergents de ville restent maîtres des deux cadavres, qui 
sont portés, mis en lieu convenable avec celui d'un 
insurgé qui vient d'être tué. 

La dernière affaire sérieuse de la journée a lieu rue 
Volta, où une compagnie du 28* enlève une barricade 
aux insurgés, à peu près à la même heure. Deux gre- 
nadiers sont blessés, un insurgé reste sur la barricade. 
Tout le reste de la nuit, les rues sont libres à peu près 
partout. Cependant de loin en loin on entend quelques 
coups de feu. Ils sont tirés par des bandits qui, cachés 
dans l'ombre, visent des soldats en patrouille. 

Le lieutenant-colonel Fleury, aide-de-camp du Pré- 
sident, a eu son képi traversé par une balle, à la hau- 
teur du boulevard du Temple. 



D'UN.COUP b'ÉTAT. n9 

Dans celle journée, la troupe a fait admirablement 
' son devoir; elle a montré partout cet élan, présage 
certain de la vicloîre; mais elle est au dernier point 
irritée. La tactique des insurgés la harcelant partout, 
n'acceptant nulle part le combat qu'elle brûle de livrer, 
loin de la décourager, comme on l'espère, anime son 
ardeur. Puis, à côte de ce sentiment , il y a celui d'une 
bien légitime indignation. 11 y a des assassins parmi 
ees adversaires, ces hommes que nous venons de dire, 
qui, par les Tenêtres, par les soupiraux des caves, vi- 
sent à coup sûr et sans danger des soldais isolés; des 
bandits, qui attendent au passage des ofûciers d'or- 
donnance. 

L'un des chefs de l'insurrection de Paris, un ancien 
officier, présidant une réunion à l'entrée du faubourg 
Saint-Denis, avait annoncé et fait adopter le projet de 
désarmer les gardes nationaux du faubourg Saint-Ger- 
main dans la soirée du 3. On devait se réunir sur divei's 
points à la fois, et opérer en môme temps dans les prin- 
cipales rues de ce vaste quartier, où l'on prétendait qu'on 
ne rencontrerait pas d'opposition chez ta plupart des 
gardes nationaux appartenant au parli légitimiste. On 
espérait se procurer ainsi dans un instant une très-grande 
quantité d'armes. Ce plan était hardi, mais il deman- 
dait pour l'exécution une décision, une audace, qu'on 
trouve rarement chez un grand nombre d'hommes à la 
fois. A la réunion, tous avaient promis de venir au ren- 
dez-vous et d'y venir bien accuniuaenés. Mais il ne fal- 
lait pas se le dissimulf ^rmes dan- 



ë 



^ < 



iSO HISTOIRE D'UN OI»]F:]Ma'AT. 

gers. On redoutait TinterYention de M. de Maupas au 
moment de TexécutioD^etron avait une crainte extrême 
des mesures prises avec une grande habileté par le gé- 
néral Renaud sur la rive gauche de la Seine. Le préfet 
de police était instruit de tout, et si les hommes qui 
devaient se réunir l'eussent fiait , ils n'auraient point 
désarmé le faubourg Saint-Germain. Mais soit qu'ils 
eussent été prévenus , soit que la crainte les eût arrêtés , 
ils ne vinrent au rendez-vous donné qu'en nombre tout 
à fait insuffisant, et on dut abandonner le projet. Du 
reste j plusieurs des principaux d'entre eux avaient été 
arrêtés entre la résolution prise et l'heure de l'exécution. 

Durant toute cette journée du 3 , les hommes chargés 
de veiller à la défense de l'ordre ont montré la plus 
grande activité. Les chefs militaires , le ministre de 
rintérieur, le préfet de police, se sont vraiment multi- 
pliés. 

Il y a eu deux cents arrestations et trente-deux nK>rts. 



IVSV&&SGTIOV A FA&IS. 



(suite.) 



JOOBNÉE OU 4. 



Ainsi que nous Tavons vu , pas uu résultat sérieux 
n'a été obtenu dans la journée d*hier. L'insurrection 
s'est montrée partout, mais nulle part elle n'a voulu 
engager sérieusement l'action. Cette tactique n'a point 
échappé à la clairvoyance du général en chef Magnan. 
Elle n'a pas non plus échappé à celle de M. de Morny. 
« Le plan des émeutiers est de fatiguer les troupes, di- 
sait-il, pour en avoir bon marché le troisième jour. 
C'est ainsi qu'on a eu les 27, 28, 29 juillet, 22, 23, 
24 février. N'ayons pas 2, 3 et 4 décembre, avec la 
W/me fin. 11 faut faire reposer les troupes, ne pas les 
ii^utUement La police seule pour épier les 




12 



i82 . HISTOIRE 

projets; la troupe pour agir vigoureusement si ces pro- 
jets s'exécutent; mais, en attendant, du repos aux sol- 
dats. Les patrouilles incessantes et fortes n'empêchent 
rien; elles rendent l'action des troupes moins effi- 
cace le lendemain. Ne suivons pas les vieux errements. » 

11 faut en finir et forcer les insurgés à livrer une ba- 
taille décisive. Dans ce but, on a levé dès hier soir tous 
les petits postes; on a fait rentrer les troupes dans leurs 
casernes. Livrée à elle-même, Tinsurrection va bien 
être obligée de choisir son terrain , de s'y établir, et cela 
fait d'y combattre. Le général en chef est sûr de ses 
troupes. Les soldats ont confiance en lui et dans les 
généraux qui commandent sous ses ordres. Tous brûlent 
de combattre. 

Quelque formidable que soit Tarmée du désordre , 
la victoire n'est pas douteuse. Quand le pouvoir n'ab- 
dique pas en face des insurgés , ils sont vaincus. Ce 
qu'ils ont pu prendre parfois pour leur force et leur 
triomphe , c'est tout simplement la désertion de ceux 
qui, chargés de défendre la société, étaient assez faibles, 
assez coupables pour la leur livrer. Notre armée fran- 
çaise est fille de celles qui , pendant vingt ans , ont 
fatigué la victoire à les suivre ; elle n'a point dégénéré. 
Tous ces braves soldats, que l'Algérie a vus triompher 
tant de fois des éléments et des hommes , ne tremblent 
pas devant les émeutiers de Paris. En février, l'armée 
n'a pas été vaincue ; elle a été paralysée , puis livrée et 
trahie. Jamais on ne pourra supputer les larmes d'in- 
dignation qu'elle a versées dans ces jours néfastes. La 



D'UN COUP D'ÉTAT. 183 

honte de ces jours à qui l'a méritée ; justice à l'armée 
qui fut indignement abandonnée ! 

Dès le matin , le ministre de la guerre fait afficher 
de nouveau, à grand nombre , sa proclamation d'hier, 
qui décrète que tout insurgé sera passé par les armes. 

En même temps , M. de Maupas fait placarder la pro- 
clamation suivante : 

LE PRÉFET DE POUCE AUX HABITANTS DE PARIS. 

Habitants de Paris ! 

Comme nous , vous voulez Tordre et la paix ; comme nous , vous 
êtes impatients d*en finir avec cette poignée de factieux qui lèvent 
depuis hier le drapeau de Tinsurrection. 

Partout, notre courageuse et intrépide armée les a culbutés et 
vaincus. 

Le peuple est resté sourd à leurs provocations. 

II est des mesures néanmoins que la sûreté publique commande. 

L'état de siège est décrété. 

Le moment est venu d'en appliquer les conséquences rigoureuses. 

Usant des pouvoirs qu*il nous donne, 

Mous, préfet de police, arrêtons : 

Art. 1*'. La circulation est interdite à toute voiture publique ou 
bourgeoise. Il n'y aura d'exception qu'en faveur de celles qui servent 
à Talimentation de Paris, au transport des matériaux. 

Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation 
de groupes seront, saw sommation^ dispersés par les armes. 

Que les citoyens paisibles restent à leur logis. 

11 y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées. 

Fait à Paris, le 4 décembre 1851 . 

Le préfet de police^ 

De Maupvs. 



ia4 HISTOIRE 

Ces mesure» énergiques annoncées, ces avertisfi^ 
ments donnés, de quoi peuvent se plaindre les cou- 
' pables et les imprudents? 

Leis curieux sont, en pareilles circonstances , les 
ani&ilîaires des émeutiers. Quiconque est à la barricade 
doit être considéré comme un insurgé. Quiconque ne 
reste pas à son logis peut être pris pour un fauteur 
d'insurrection. Certes, on doit déplorer toujours qu'il 
y ait des victimes imprudentes ; mais cette fois elles se- 
ront sans excuse. Aussi loyale qu'elle est sévère , l'au- 
torité n'a laissé ignorer le danger à personne. Souvent 
on est systématiquement injuste. Est-ce la répression 
qui est responsable de ces malheurs privés qui mettent 
en deuil les familles et les cités? N'est-ce pas plutôt 
l'insurrection? Pourquoi donc l'innocenter d'un tel 
crime? 

Si l'autorité militaire a compris et déjoué la tactique 
des insurgés, ces derniers ont compris aussi dans toute 
son étendue la périlleuse nécessité à laquelle on les 
condamne. 

Ils sentent quUl faut accepter la lutte; mais il faut 
la faire désespérée. Les meneurs se sont réunis et les 
plans sont arrêtés. On ne recule devant aucun moyen 
pour soulever le peuple. Ni les incitations des chefs de 
parti , ni les discours incendiaires faits dans les rues , 
ni la hideuse exhibition des cadavres de la rueÂumaire, 
rien n'a pu le remuer. On va répandre au milieu de lui 
les plus fausses nouvelles, tout ce qui est de nature 
à jeter l'alarme , à amener l'adhésion des faibles et 



D'UN COUP DȃTAT. f85 

da moins Fhésttation des autres. Peut-être parvien- 
dra-4-on même à faire tourner un ^orps de troupes , 
onTespère; et ensuite on compte sur l'en tratnement 
de l'exemple. 

Ce plan, conçu et arrêté par certains habiles du parti 
fouge, on trouve immédiatement une armée prête pour 
Pexécution. Tous les frères et amis, tous les chefs 
des associations secrètes, tous les rigoristes de la rue 
Lepelletier, tous les désappointés de la fusion et les gants 
jaunes de la légitimité, se mettent en campagne. Dans 
un instant, les fausses nouvelles les plus graves circulent 
dkns Paris. Cela se fait avec la rapidité de Féclair; cela 
86 propage comme une traînée de poudre. Sur les murs 
on affiche le placard suivant : 

Habitants de Paris ! 

LeB gardes nationales et le peuple des départements marchent sur 
IteiSy pour nous aider à saiâir le traître Louis-Napoléon Bonaparte. 

Pour les représentants du peuple, 
Victor Hugo, président; Schoelcher, secrétaire. 

Les colporteurs de fausses nouvelles parcourent les 
mes, pérorent dans les groupes, entrent dans les mai- 
tons , et dans un instant tout Paris sait qu'à Lyon , a 
Amiens, à Lille, à Rouen, Tinsurrection est victorieuse, 
et que le général Neumayer, parti de cette dernière ville 
arec deux régiments, et entraînant les populations sur 
sa route , est aux portes de la capitale avec trente mille 



lao HISTOIRE 

hommes. Ix général Lamoricière s* est échappé de 
prison ; il est sur les boulevards à la tète de régiments 
qui ont pris parti pour l'Assemblée contre le Président. 
La cour de cassation s'est transportée à Versailles et y 
est en permanence. La haute cour de justice y siège 
aussi, sous la protection des régiments qui s'y trouvent 
et de la garde nationale. La déchéance et la mise hors 
la loi du Président sont prononcées. Mille autres nou- 
velles semblables, et aussi absurdes sont propagées par 
les agents des partis. Ils poussent du reste aux dernières 
limites l'audace du mensonge. Si on manifeste un doute 
sur leurs affirmations, ils n'hésitent pas et disent : Je 
suis sûr ; je tiens ce que je dis de témoins oculaires ; 
d'autres vont plus loin et disent : Je sors de voir Neu- 
mayer ou Lamoricière faisant le coup de feu à la tête 
de leurs troupes. Puis on met l'odieux , l'ignoble , à 
côté du faux. On dit que le Président vient de faire 
prendre de force, à la Banque, vingt-cinq millions 
pour acheter les troupes et les généraux , comme si en 
France Thoniieur militaire et le courage étaient à 
vendre. On crie à la tyrannie ; on parle de persécutions 
commises envers les prisonniers politiques. Le général 
Bedeau a été blessé à coups de baïonnettes. Le général 
Cavaignac a été bâillonné , et on lui a mis les menottes 
comme à un malfaiteur. En un mot, tout est bon aux 
hommes de parti qui s'apprêtent à verser le sang fran- 
çais. Pour réunir plus de soldats sous leurs drapeaux 
sacrilèges, ils ne reculent devant aucun mensonge , 
devant aucune calomnie. 



I 



D'UN COUP D'ÉTAT. 187 

Si rhonnètcté manque à celte lactique, certes on 
doit avouer qu'elle est habile. Elle pouvait avoir les ré- 
sultats les plus déplorables, non-seulement sur la po- 
pulation, mais encore sur ses défenseurs. Mais, Dieu 
merci , les anarchistes ont compté sans la vigilance de 
l'autorité, sans l'activité et le dévouement du préfet de 
police, sans l'énergie de i-ésolution du ministre de la 
guerre. Minute par minute, les différents chefs d'ad- 
ministration, ù t'aide des télégraphes électriques qui 
sont établis dans leurs bureaux, se concertent, s'in- 
struisent de ce qui est vrai , de ce qui est faux. Il y a 
unité de plan, de décisions, d'exéculiou. 

Informé de ce qui se passe, le ministre de la guerre 
fait afTicher dans tout Paris un arrêté qui assimile les 
colporteurs de fausses nouvelles aux insurgés, déclare 
qu'ils seront arrêtés comme complices et livrés aux 
conseils de guerre. 

L'énergie employée à propos manque rarement son 
but. L'arrêté dont nous parlons refroidit singulière- 
ment les propagateurs de fausses nouvelles. Celui qui 
menace les insurgés d'être fusillés produit un effet non 
moins salutaire. Beaucoup qui avaient l'intention d'al- 
ler aux barricades s'en retournent chez eux. 

Cependant le mot d'ordre est donné sur toute la li- 
gne de l'insurrection. On sent qu'on ne peut pas ini- 
tier tout Paris au plan qu'on avait arrêté d'abord. EU 
maintenant que les troupes sont retirées, qu'on est 
maître du terrain, si l'on crie : aux armes, il faut qu'on 
les prenne soi-même; si l'on pousse à faire des barrica- 



♦S8 HISTOIRE 

êesy il faut soi-même y travailter. On combattra, puis- 
qfoe, malgré soi, on est sur un champ de bataille oii il 
faut combattre. 

Durant toute la nmtinée, des ex-représentants , dès 
hommes appartenant aux classes riches et en bien 
plus grand nombre qu'hier, parcourent les rues, exci- 
tant le peuple à la révolte, lisant des proclamations et 
répandant de fausses nouvelles. 

De neuf heures à midi, on commence à faire des bar^ 
ricades dans tout l'espace compris entre les boulevards, 
les rues Rambuteau, Montmartre et du Temple. Les 
principales barricades sont faites successivement et 
par ordre d'exécution dans les rues Saint-Martin, do 
Temple , aux boulevards Saint-Martin et Sakit-Dénis, 
puis rues Beaubourg et Transnonain , rue de Yolta, 
rue Phélippeaux , rues du Petit-Carreau, Montoi^eil, 
Rambuteau. En même temps, elles s'élèvent, comme par 
enchantement, dans les rues latérales des grandes voies 
que nous venons de nommer. Les plus fortes de la 
journée du 4 sont celles de la rue de Rambuteau, prin- 
cipalement celles qui occupaient les carrefours Rambu-* 
teau-Saint-Denis et Rambuteau-Saint-Martin. Sur le 
premier de ces deux points, le carrefour était ferme par 
quatre barricades. Venaient ensuite celles de la rue 
Saint-Martin, notamment à l'entrée de la rue Grénetat. 
Puis celle du boulevard , à l'entrée de la rue Saint- 
Denis ; elle était formidable. Lés barricades de la rue 
du Petit-Carreau , surtout au corn des rues Bourbon- 



D'UN C069 D^ÊTAT. i89 

If^illeiieuve et da Cadran, étaient aussi du nombre des 
plus fbrties. 

Nom avons recueilli, sur les lieux mêmes que l'insur- 
teeticfri àtait choisis pour champ de bataille, des détails 
qtue nous donnons comme certains et qu'il est impor- 
tant de connaître, pour avoir une idée juste de cette 
guerre impie, de l'égoisme des partis et de l'anarchie 
contre la société. 

Rue Beaubourg, au coin de la rue Jean-Robert, une 
Itorricafde a été commencée avec une voiture, amenée 
de la rue des Gravilliers. Trente hommes environ la traî- 
liàient. Sur ces trente, il y en avait au moins vingt par- 
feitement mis et appartenant aux classes élevées. Au 
moment du danger, ils sont partis, laissant quelques 
misérables à figures atroces et quelques jeunes gens 
qu'ils ont payés pour se battre. 

Dans la rue de Rambuteau, la première barricade a 
été faite à mi-chemin de la pointe Saint-Eustache à la 
fue Saint-Denis, vis-à-vis la maison de M. Paton, phar- 
macien-droguiste. Les hommes qui l'ont commencée 
étaient de ces repris de justice, de ces forçats échappés, 
âe ces scélérats qui, le soir, guettent et assassinent les 
passants. On ne saurait, nous ont dit ceux qui les ont 
tUs à l'œuvre, trouver d'expression qui puisse ren- 
dre l'horreur qu'on éprouvait à leur aspect. C'était 
qnelque chose de hideusement atroce qu'on ne pour- 
ftdt exprimer. Et pourtant un ex-représentant du peu- 
ple était là, fraternisant avec ces hommes et leur don- 



i90 HISTCHRE 

nant des poignées de main. Ce représentant aUaît 
d'une barricade à l'autre dans la rue. Il était légère- 
ment boiteux. Quand la barricade fut construite : c II 
nous faut des armes maintenant, disent ces hommes, 
forçons les boutiques pour en prendre. » Si beaucoup 
d'habitants dans cette rue ont eu la faiblesse de les 
donner, si quelques-uns même les ont offertes, d'au- 
tres ont eu un noble courage, celui de refuser et de 
résister aux menaces des insurgés. 

Un des misérables que nous venons de dire, fait sau- 
ter, à coups de barre de fer, un panneau de la devanture 
de M. Paton, et passant sa tête : « Vos armes? dit-il. — 
Vous ne les aurez pas, répond ce brave citoyen. — On 
vous y forcera bien. — J'attends que vous le fassiez. » 
 plusieurs reprises l'insurgé insiste. « Si vous ne les 
donnez pas, on va mettre le feu à votre maison. — Eh 
bien ! venez le mettre si vous l'osez, » répond M. Pa- 
ton. Les insurgés se retirent en disant : «Allons voir 
ailleurs , on sera peut-être plus accommodant. » En 
février, ce courageux citoyen, non-seulement avait re- 
fusé de faire de la poudre, quoiqu'on le menaçât d'un 
coup de hache, mais encore avait, chassé les insurgés 
de chez lui. Plus tard, un club démagogique s'installait 
dans son quartier. Les doctrines les plus épouvanta- 
bles y étaient prêchées, les motions les plus atroces y 
étaient faites. M. Paton vient les combattre, on lui 
porte un coup de poignard qui perce son paletot. Mais 
son énergie domine cette horde de bandits ou d'in- 
sensés. Celui qui le frappait était un repris de justice. 



I 



D'r?i COUP D'ÉTAT, 191 

On nomme M. Paton président du club. Quelque temps 
après, il le fermait en faisant comprendre aux ouvriers 
qu'il valait mieux travailler que perdre son temps à 
s'occuper de politique. On ne saurait trop louer de tels 
actes de courage. Ils méritent d'être cités comme exem- 
ple à tous les bons citoyens. 

Vis-à-vis chez ce négociant, il y avait une maison en 
construction ; des maçons y travaillaient, l^es insurges, 
pour prendre les outils de ces braves ouvriers et pour 
les forcer à se mettre eux-mêmes dans leurs rangs, en- 
foncent les portes provisoires de la maison ; mais les 
maçons se défendent courageusement et chassent leurs 
^esseurs. 

Un peu plus loin, au carrefour Rambuleau-Saint- 
Denis, c'étaient deu\ représentants qui avaient déter- 
miné la formation des barricades. Ils avaient lu aux 
groupes assemblés des proclamations de la Montagne. 
Celui qui lisait était agité d'un tremblement nerveux 
que tout le monde remarquait. Il n'avait pas l'excuse 
de la jeunesse; n'avait-il donc pas non plus celle du 
courage? Élait-ce un remords anticipé qui l'agitait 
ainsi î Dieu le veuille ! car bientôt après on relevait sur 
les barricades les cadavres de plusieurs jeunes gens que 
ses paroles y avaient amenés, et qui étaient venus 
mêler leur sang précieux à celui des bandits de l'émeute. 
L'un de ces jeunes gens était un artiste. Les artistes! 
pauvres fous, hommes des illusions et des rêves, jamais 
ils ne s'arrêtent dans les réalités, toujours ils sont vic- 
times des idées creuses et des théories insensées; tous 



I 

I 



im HISTOIRE 

tes gluaut leur sont bons, tout ce qui a Tapparenee de 
la générosité les séduit. Ce jeune homme est tombé là^ 
tomme tant d'autres. Espoir d'avenir, promesses de 
génie peut-être, amour de la famille certainement, 
d'autres amours encore, tout a fini là ; et maintenant, 
ceux qui n'ont que les regrets et les pleurs ignorent oii 
repose sa dépouille mortelle. Si vous lisez ces lignes, 
vieillard à cheveux blancs, qu'on a vu trembler en fo- 
mentant l'émeute, en appelant le meurtre, mêlez vos 
larmes silencieuses d'expiation aux larmes des regrets. 
Priez Dieu qu'il vous pardonne comme vous pardonne 
quelqu^un qui pleurera longtemps ! 

Aux barricades de ce carrefour, on a vu des choses 
ignobles. Des hommes bien mis, des riches sont venus. 
Ih se sont vêtus de blouses dans une maison* voi- 
sine; ils ont travaillé aux barricades. Et les barri- 
cades une fois faites, ils sont vite allés reprendre 
leurs beaux habits et sont partis. C'était l'heure du 
danger. 

On y a vu aussi des choses atroces. Un passant veut 
faire des remontrances, veut empêcher le désordre. On 
le prend, on l'attache en croix, les bras et les jambes 
écartés sur la roue d'une voiture à demi renversée. t.e 
moyeu lui confond les reins. On foit à plusieurs reprises 
le simulacre de le fusiller, puis on dit : «Ne le tuons pas, 
il aura les premières décharges de la troupe. » D'autres 
insurgés l'ont détaché. Ce fait nous est garanti parles 
négociants dont la barricade touchait les maisons. B9 
nous ont dit encore qu'un autre avait failh, au même 



DLN COUP D'ÉTTAT. 193 

lieu, être étranglé. On l'avait pris à la gorge, oo lui 
tordait sa cravate. VA on nommerait cette guerre uoe 
guerre d'opinion ! Quand on sait les atrocités qu'elles 
commises partout, quand on voit le personnel de ses 
combattants, il faut bien le dire, c'est la guerre de la 
barbarie contre la civilisation. Honte, mille fois honte 
aux ambitions, aux cgoïsmcs qui ont consenti à se servir 
de pareils moyens pour faire triompher leurs intérêts! 
Quelque chose qu'il ne faut pas omettre se passait en 
niéme temps rue Sainl-Martin, dans l'esiiace compris 
entre deux barricades, c^llc qui barrait la rue Gré- 
nctat, ut l'autre qui, à trente pas, barrait la rue Saint- 
iUarlin, vis-à-vis le restaurant Bonvallet. Là aussi, il y 
, avait un représentant. C'était un vieillard aussi, lui, 
,de cinquante à soixante ans. U avait au bras une jeune 
femme à la mise élégante, cl belle, à ce qu'on dit. On 
l'a vue, cette jeune femme, distribuant aux insurgés 
de l'iiigent, après cela leur jetant ses bijoux, leur pro- 
diguant des poignées de main ; puiselle les appelait ses 
amis, les encourageait ù bien se battre. Elle leur payait 
d'avance le prix du sang. Elle leur donnait ses mains 
cl ses joyaux, ce que d'ordinaire une femme ne donne 
qu'à ceux qu'elle aime d'amour ou de charité. 

a Forcez donc, disait-elle, tous ces lâches qui se ren- 
ferment dans leurs maisons à venir vous aider et à 
combattre avec vous. » En raéme temps, et comme pen- 
dant à cette créature déclassée, il y avait là une sorte 
de bandit, de forçat, peut-être, qui criait : u Défoncez 
les boutiques, jetez tout par ■ 'etez les 



i94 HISTOIRE 

meubles! » C'était bien sa place et son langage, à lui; 
mais une femme ! Quand Témeute riigit dans les cités 
et que la mort vole dans l'air, femmes, voire place est 
chez vous, au milieu de vos enfants. Là, priez Dieu 
qu'en ces jours néfastes il ne fasse pas trop d'orphelins 
et qu'il garde les enfants aux mères. Il en est quelques- 
unes qui vont aux barricades , comme il en est qui vont 
sur les autres champs de bataille. Quand une femme 
vient panser des blessés, apporter aux victimes le baume 
des consolations, elle est encore à sa place ; celle-là, c'est 
une héroïne, c'est elle qui est vraiment noble et grande. 
Mais celle qui, pour ses passions politiques, n'a pas 
horreur du sang, qui marche avec les émeutiers et qui 
les encourage, n'est pas une femme. Nous laissons à la 
pudeur révoltée du sexe qu'elle outrage à lui donner le 
nom qu'elle mérite. 

Le lendemain , elle osait , encore au bras de son 
mari , passer sur le lieu du combat. Peu s'en fallut 
que les honnêtes citoyens qui nous ont donné ces dé- 
tails ne l'aient arrêtée pour la conduire en prison. 

On a vu aussi, à la grande barricade de la rue Saint- 
Denis, une femme travailler à arracher les pavés, et 
exciter les insurgés. 

Mais le fait culminant, celui qui domine tout, comme 
physionomie de cette guerre exécrable faite par les 
partis, c'est le suivant. Nous l'avons écrit sous la dictée 
de témoins oculaires, des habitants du quartier. A ces 
mêmes barricades des rues Saint-Martin et Grénetat, 
il y avait un certain nombre de meneurs, de chefs de 




D'CN COUP D'ÉTAT. 

parti. K leur costume, à leurs manières, on voyait ce 
qu'ils étaient, on le vil encore mieux à l'heure du péril : 
ils partirent tous. Eh bien 1 quand ces hommes virent 
que les barricades avaient pris un aspect formidable et 
qu'elles étaient garnies de défenseurs, ils voulurent ar- 
borer dessus des drapeaux. Puis la division se mit entre 
eux; l'un plantait un drapeau blanc, l'autre un dra- 
peau rouge, l'autre un drapeau noir. Chaque parti ren- 
versait le drapeau du parti contraire. Plusieurs furent 
ainsi arborés, puis arrachés. On en vint presque aux 
mains, et les soldats stipendiés de l'émeute regardaient 
■làire et disaient en termes qu'on nous permettra de 
transformer: «Mais, en définitive, pour qui donc 
allons-nous nous faire tuerî — Peu vous importe, 
allez toujours, il y a cent raille francs pour vous, » ré- 
pondait-on. Ce fait est caractéristique, il est le stigmate 
de cette alfreuse guerre. Ces partis qui déjà se disputent 
l'émeute, pauvre France, qu'eussent-ils fait de loi, si 
la Providence eût permis leur triomphe! Les voilà qui 
combattent tous avec les mêmes soldats, qui recrutent 
dans l'écume sociale tout ce qui assassine et tue pour 
de l'argent. 

A l'œuvre, à l'œuvre! les parricides, frappez tous 
le cœur de la patrie, chacun de vous espère qu'il res- 
tera, proie ensanglantée, accroché au bout de son poi- 
gnard ! 

C'était la même chose partout. Rue du Petit-Carreau, 
c'est un homme décoré et richement \étu, qui fait 
amener, à l'angle de la rue Bourbon-^' " ■*«. la 



196 HISTOIRE 

toiture chargée de décombres avec laquelle on coo^ 
mence la barricade. Lui-même décharge cette voiture. 
Pendant que l'insurrection fait des barricades dan» 
Paris, des représentants, réunis à Belleville, rue des 
Amandiers, font des proclamations incendiaires, et eii- 
pédient fréquemment des ordres dans toutes les direo 
tions. M. le préfet de police, instruit de ce qui se passe, 
veille avec le plus grand soin à ce que ces proclamations 
ne puissent être affichées. Malgré les précautions de la 
police, on parvient à coller, en plusieurs endroits, la 
pièce suivante : 

PEUPLE! 

Depuis trois jours les valets de la Russie régnent dans la capitale. 
Les armes te manquent; ta presse est tuée. Prends les armes de tes 
ennemis. Va briser les presses napoléoniennes, afin que nos frères des 
provinces ne soient point arrêtés dans leur élan patriotique par de 
fausses nouvelles. 

Plusieurs départements victorieux s'avancent. 

Paris le sera. 

Pour le comité des proscrits^ 
J. Cledat. 

Pour le comité central de résistance^ 
L.-M. GUÉRIN. 



Sur toute la ligne des boulevards, les groupes sont 
nombreux, menaçants. Les émeutiers attaquent les 
officiers isolés. Le matin, ils ont assassiné un gendarme 
mobile qui portait une ordonnance; à midi, à l'instant 



D'Ii.N COUP D'ETAT. m 

OÙ on renversait les voilures pour barricader les rues 
Saint-Marlin et Saint-Denis, deux officiers de la ligne 
ont été assaillis, sur le boulevard Poissonnière, par une 
horde de forcenés qui les ont blessés grièvement et les 
ont entraînés dans la rue du Faubourg-Poissonnière, où 
ils ont disparu. A peu près au même moment, un of- 
Hcicr d'état-major de la garde nationale a été renversé 
de clieval au coin de la rue Richelieu; mais immédia- 
tement les émeuliers ont pris la fuite. Toutes les bou- 
tiques sont fermées depuis la Chaussèe-d'Anlin jusqu'à 
la Madeleine. La mairie du 5* arrondissement est prise 
par les insurgés qui desarment le poste de gardes na- 
tionaux qui s'y trouve. A la mairie du 2' arrondîsse- 
icnt, une tentative pareille a eu lieu, mais elle a été 
'énergiquement repoussée. 

Le maire lui-même racontait l'événement en de- 
inandant du secours: » Pendant un instant, disait-il, la 
Mairie a été assaillie par une bande d*insurgés, qui ont 
'ien'é d'enfoncer la porte d'entrée. Le poste de la garde 
nationale n'est composé que de vingt-cinq hommes. 
;'esl trop peu pour résister. Envoyez de la ligne, afin 
ique je puisse sauvegarder la mairie, ses archives, et 
aintenir les fonctions qui m'ont été confiées, n 
A midi, le général en chef Magnaii connaissait entiè- 
rement, par ses rapports et par ceux du préfet do police, 
la position des insurgés. Il savait que , sur plusieurs 
points, les barricades étaient formidables ; mais il avait 
■^décidé de n'attaquer qu'à deux heures, et, inébranla- 
tilo dans ce dessein, il ne voulut pas, quelques instances 



198 HISTOIRE 

qu'on fît près de lui, avancer d*un seul moment le 
signal de la bataille. Il voulait la livrer décisive et lais- 
ser aux insurgés tout le temps possible pour se réunir 
et pour prendre les mesures qui leur donneraient la 
confiance nécessaire pour engager la lutte. 
* Le général avait calculé qu'en deux heures il aurait 
partout vaincu l'insurrection. L'ardeur des troupes lui 
était connue. Il savait quels généraux il avait sous ses 
ordres. Cette confiance était partout. Quand le général 
en chef avait dit au ministre : « Laissez-moi faire, et je 
vous réponds de tout; » le ministre avait répondu : 
« Je vous laisse faire, parce que je vous connais. » 

Un peu avant deux heures, le général en chef écrivait 
au préfet de police : «Dans un instant vous allez en- 
tendre le canon. Les divisions Carrelet et Levasseur 
sont en opération de combat. J'ai voulu pour com- 
mencer que tout mon monde fût réuni et bien 
sous ma main. Il va l'être. Soyez tranquille, l'affaire 
sera vigoureusement menée et promptement termi- 
née. » 

C'est un lambeau déchiré aux proclamations de nos 
grandes guerres ; c'est comme un écho du style napo- 
léonien. On sent, en lisant ces lignes, à quelle école 
appartient le général Magnan. 

Toutes les dispositions sont admirablement prises. 
Les quartiers insurgés sont enfermés dans un cercle 
de fer. 

L'armée occupe les positions suivantes : La brigade 
Bourgon est sur le boulevard entre les portes Saint- 



^^^^^" D'UN COIT D'ÉTAT. )!»9 

Denis et Saint-Martin ; les brigades de Cotte et Canro- 
bert sont massées sur le boulevard des Italiens; le gé- 
néral Dulac occupe la pointe Saint-Eustache , et la 
cavalerie du général Reybell est rangée dans toute la 
■]— iongueur de ta rue de la Paix. Ces cinq brigades for- 
^bent la division Carrelet. 

^T La division Levasseur prend l'insurrection du côté 
opposé. La brigade Herbillon occupe l'Hôtel-de-Ville; 
la brigade Marulaz, la place de la Bastille, et la brigade 
Courtigis, arrivant de Vinceimes, est aux portes du 
faubourg Saint-Antoine. La division de grosse cavalerie 
du général Korte est aux Champs-Elysées, 
^» A deux: heures de l'après-midi, toutes ces troupes 
K^'élancent à la fois. Le général Bourgon , avec sa bri- 
gade, remonte le boulevard jusqu'à la rue du Temple, 
foudroyant fémcute partout où elle ose se montrer. 
Puis, s'engageant dans cette rue , il attaque et renverse 
successivement toutes les barricades qui s'y trouvent 
jusqu'à ta rue de Rambuleau. 
i^. Le général de Cotte, conduisant sa brigade, vient al- 
Hlaqucr la formidable barricade de la rue Saint'Denis. 
C'est le bravo 72" de ligne qui forme la tête de colonne. 
LccolonelQuilico, qui le commande, était au lit malade 
quand l'ordre est venu de marcher. Un colonel fran- 
JHcais n'est pas malade un jour de bataille. Une décharge 
Blerrible accueille le 72". Le général de Cotte a son 
cheval (ué sous lui; le colonel Quilico est blessé; le 
lieutenant colonel Ix>ubeau, l'adjudaut-major. sont tués, 
vingt hommes tombent auprès d''» 



200 HISTOIRE 

çleetrisés à la vue de leurs chefs tués ou blessés^ s'élaiip- 
cent, et, après une vive résistance, la barricade est eo*- 
levée. Les insurgés y sont nombreux , la plupart y 
trouvent la mort. Cet obstacle franchi, la ccdonne 
s'engage dans la rue Saint-Denis, Un bataillon du 15* 
léger est lancé dans la rue du Petit-Carreau qui est 
fortement barricadée. Partout rin^pétuosité du général 
de Cotte triomphe de la résistance de rinsurrection. 

En même temps, le général Canrobert arrive à la 
porte Saint-Martin , et culbute successivement les in- 
surgés à toutes leurs barricades dans la longueur de la 
rue du Faubourg-Saint-Martin et dans les rues adji^ 
centes. Presque toutes les barricades de la grande rue 
sont enlevées par le 5* bataillon de chasseurs à pied, 
que le commandant Levassor«Sorval conduit avec une 
admirable intrépidité. 

L'enne ni a fondé les plus grandes espérances sur les 
barricades vraiment formidables de la rue de Rambu*^ 
teau. Le général Dulac les attaque, ainsi que celles des 
rues voisines, avec les trois bataillons du 51* de ligne, 
commandé par le colonel de Lourmel, un bataillon di 
19* de ligne, un du 43" et uue batterie d'artillerie. Rue 
de Rambuteau la résistance est terrible; le canoa 
gropde et les feux de la troupe sont tellement nourris , 
que, pendant près de cinq quarts d'heure, c'est une 
tempête de détonations. Mais rien ne peut résister à 
l'élan de nos soldats , malgré l'habile défense des in-t 
surgés : ils les forcent dans leurs retranchements et en 
passent quelques-uns par les armes« Il y avait là, parmi 




D'UN COUP D'ÉTAT. 



Taisant 



les insurgés, d'anciens satellites lie Caiissiijiri 
admirablement le coup de feu. 

Hais il y avait aussi de pauvres jeunes gens inexpé- 
rimentés du métier des armes. L'un d'eux, enfant de 
quinze ans, ne savait comment épauler son fu&it; tant 
bien i|iie mal, enfin, il tire, mais le recul de l'arme 
Payant presque renversé, il la jette et se sauve épou- 
vanté. Ce fut là aussi que tomba le jeune artiste de qui 
nous avons parlé plus haut. Tandis que les kindil<( se 
cachaient derrière les barricades, lui jouait sa vie à dé- 
couvert et se ballail bravement. Il fut atteint des pre- 
miers. 

La division Lcvasseur s'élançait aussi de son c6tê. 
La brigade Herbîllon part de l'Ilôtel-de-Ville en deux 
colonnes, dont l'une commandée par le général Levas- 
seur lui-même. Elles se portent sur le centre de l'in- 
surrection par les nies du Temple, Rambuteau, Saint- 
Martin et Beaubourg. 

Le général Marulaz atlaque dans le même sens la 
rue Saint-Denis et fait atlaqucr les rues latérales par 
une colonne lé^jère. sous les ordres du colonel de ta 
Motterougc, du 19' léger. 

A l'heure de la balaille, le général Courligis, descen- 
dant de Vincennes, balayait les barricades du faubourg 
Saint-Antoine, et prenait, sur la place de la Bastille, la 
position que la brigade Marulaz venait de quitter. 

Comme on le voit , les deux divisions opéraient un 
mouvement convergent qui devait écraser l'insurrec- 
tion et ne lui laisser aucune issue. Les prévision' 



202 HISTOIRE 

général en chef ont été vraies de tout point ; en moins 
de trois heures, la révolle est vaincue partout. Nulle 
part dans l'attaque un seul instant d'hésitation ni de 
désordre. Partout les opérations sont dirigées avec une 
habileté, une précision qui font le plus grand honneur 
à ceux qui commandent. Quant aux soldats, entraînés 
par leurs chefs qui leur communiquent l'intrépidité 
dont tous ont fait preuve dans cette journée, ils mar- 
chent au feu avec un ensemble et un entrain qui do- 
minent les chances du combat et qui fixent d'avance le 
succès. 

Il était ordonné à tous les généraux de suivre avec 
leurs colonnes d'attaque l'itinéraire tracé par le géné- 
ral en chef^ sans s'en écarter. Malheureusement, l'un 
d'eux, se laissant emporter par un courage trop ardent, 
s'engagea, sortant de son itinéraire, dans la rue du 
Temple, à la poursuite des insurgés. Une autre colonne 
y opérait déjà. Pendant quelques minutes de fatale er- 
reur, ces deux colonnes se sont tiraillées, et deux ou 
trois soldats sont tombés. 

Les plus fortes barricades, telles que celles des rues 
Saint-Denis, Rambuteau, Saint-Martin, ont été atta- 
quées avec le canon ; mais partout les soldats ont ter- 
miné à la baîonnetle. 

Ainsi, de deux heures à quatre heures et demie, le 
quartier circonscrit par les boulevards , les rues Mont- 
martre, Rambuteau et du Temple, a été sillonné dans 
tous les sens par les colonnes. La plupart des insurgés 
ont été tués ou faits prisonniers. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 903 

Au moment où Taction générale commençait, les 
insurgés, qui sentaient l'importance qu'il y avait pour 
eux à s'emparer de la Cité, et notamment de la préfec- 
ture de police, attaquaient vigoureusement le Palais- 
de*Justice et ses abords. Â deux heures et demie, le feu 
était très-vif sur la place du Palais-de-Justice et rue 
Gonstantine, où les insurgés, embusqués dans les mai- 
sonsy dirigeaient une terrible fusillade sur les gendar- 
mes mobiles. Ce corps s'est admirablement battu. Il a 
préservé un des points stratégiques les plus importants 
dé Paris, puisqu'il relie les quartiers Saint-Denis et 
Saint-Martin à celui des Écoles. 

Pendant que les troupes d'infanterie étaient engagées, 
la brigade de cavalerie du général Reybell balayait les 
boulevards en faisant des charges sur les rassemble- 
ments qui essayaient de s'y former à la hauteur de la 
rue Montmartre. 

La cavalerie fut reçue par un feu terrible que firent 
les insurgés embusqués dans les maisons. Le général 
Reybell fit arrêter ses escadrons, qui ripostèrent d'une 
façon formidable, appuyés par une partie de la division 
Canrobert. On fit voler en éclats, à coups de canon, les 
portes des maisons, où quelques insurgés furent pris et 
pas^és par les armes. 

La cavalerie du général Korte, qui, des Champs-Ely- 
sées s'était aussi portée sur les boulevards, arrêta un 
grand nombre de fuyards et les fit prisonniers. Il y a 
eu sur les boulevards Montmartre et Poissonnière, dans 



204 HISTOIRE 

cette douloureuse circonstance , trente-cinq morts et 
un certain nombre de blessés. 

À cinq heures , ne trouvant plus d'ennemis à corn* 
battre, les troupes reprennent en grande 'partie leurs 
positions respectives. La brigade Marulaz s'échelomae 
sur les boulevards, depuis le café Turc jusqu'à la Bas- 
tille. 

Pendant que cette grande bataille se livrait sur la 
rive droite de la Seine, la rive gauche, occupée par le 
général de division Renaud, présentait une vive agi- 
tation dans les quartiers Saint-Marceau et dans les en- 
virons des Écoles. 

Quelques meneurs cherchaient à s'emparer de l'église 
Saint-Médard pour y sonner le tocsin, et étaient arrê- 
tés par un officier de paix et ses agents. L'un d'eux 
était un médecin, un autre un pharmacien. 

Des rassemblements nombreux avaient lieu aux alen- 
tours du carrefour Bussv, où l'on construisait une bar- 
ricade. Une forte patrouille envoyée sur les lieux suffit 
pour les disperser. Partout les excellentes dispositions 
prises par le général Renaud, sa vigilance inces- 
sante, ont comprimé les émeutiers et empêché l'exé- 
cution de leurs projets. Il a eu le bonheur de n'avoir 
pas à combattre. Ses troupes eussent montré, comme 
celles des autres divisions, la plus vive ardpur, s'il eût 
fallu en venir aux mains. Mais, grâce à Dieu, l'insur- 
rection, celte fois, n'a pas appelé dans ces quartiers les 
malheurs de la guerre civile ! 

Écrasés sur le terrain qu'ils avaient eux-mêmes 



D'UN COUP D'ÉTAT. 205 

choisi, les insurgés ont lenlé un dernier eiïorl en se 
portant en masse dans l'espace compris entre les rues 
Montoi^eil, du Petit-Carreau, la Banque et la place 
des Victoires. 

Aussitôt après k départ de la troupe, ils venaient de 
reprendre possession de ces deux rues , et élevaient, 
sous la direction de Gaston Dussoubs, frère d'un repré- 
sentant, des barricades formidables. La première bar- 
rait la rue Montorgueil, à Tangle de la rue Mandar, et 
couvrait ainsi le passage du Saumon, duquel ils s'é- 
taient emparés, et dans lequel la plupart des habitants 
avaient livré leurs armes. La seconde barricade s'éle- 
vait, rue du Pelit-Carreau, aux angles des deux rues du 
Cadran et Saint-Sauveur. La troisième barrait la même 
rue à Tangle Bourbon - Villeneuve. Entre ces trois 
grandes barricades, il y en avait plusieurs, mais fort 
peu importantes. Sur ces points, on avait éteint le gaz, 
posé partout des factionnaires et forcé les maisons pour 
avon* des armes. Les passants étaient arrêtés et con- 
traints à se mêler aux insurgés. 

Sur ce point, on avait négligé, et c'était à tort, 
d'employer un moyen qui réussissait merveilleusement 
ailleurs. C'était de faire occuper les maisons des angles 
des rues par de la troupe. Avec un peloton, on garde 
ainsi une rue tout entière et on intimide singulièrement 
les insurgés. Autrement, chassés d'une barricade, ils 
y reviennent aussitôt que les soldats l'ont quittée. Ils 
paraissent ainsi reconquérir leur position. 

En même temps, d'autres barricades s'élevaient rue 



206 HISTOIRE 

Pagevin, des Fossés-Monlraartre, et menaçaient ainsi 
la Banque et l'hôtel des Postes. Ces dernières barri- 
cades furent enlevées les premières. Le colonel Cou- 
rant, du 19' de lignC; qui était en position au Palais 
national , se porta rapidement avec son régiment sur 
la place des Victoires, où une masse d'insurgés, chas- 
sés des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, s'étaient 
réunis. Les disperser, enlever au pas de course les 
barricades des rues Pagevin et des Fossés-Montmartre, 
ne fut pour le brave colonel que l'affaire d'un instant. 
Après avoir ainsi balayé l'émeute, il vint prendre posi- 
tion à la Banque, couvrant ainsi ce point important et 
le quartier de la Bourse. 

Refoulés sur cet endroit, les insurgés se replièrent 
sur le passage du Saumon et sur les barricades des 
rues Montorgueil et du Petit-Carreau. Cernés de tous 
côtés, ils sentaient la nécessité de faire une résistance 
désespérée. Après dix heures, malgré l'obscurité qui 
règne dans le quartier, puisqu'on y a éteint le gaz, le 
colonel de Courmel, qui avec son régiment, le 51% oc- 
cupe la pointe Saint-Eustache , se décide à attaquer. 
Plusieurs barricades de peu d'importance sont enlevées 
par le 2' bataillon, qui est accueilli par une vive fusil- 
lade à la barricade qui est à l'angle de la rue Mandar. 
Les soldats montent au pas de course, la baïonnette 
en avant. Les insurgés ne les attendent pas. Les uns se 
replient sur les barricades de la rue du Petrt-Carrea«i ; 
les autres, au nombre de soixante ou cent, cherchait 
un refuge dans le passage du Saumon. Un capitaine 



D'UN COUP D'ÉTAT. 207 

crie devant ta grille : « Douze hommes de bonne vo- 
lonté ! « Douze soldats s'élancent dans le passage. 

.Mais l'ennemi ne lient |tas contre cette poignée de 
braves. Ccnx qui connaissent les lieux fuient par la pre- 
mière galerie à droite el se font ouvrir ta porte d'une 
cour qui donne sur la rue du Cadran ; d'autres, moins 
heureux, se cachent dans les escaliers, sous des au- 
vents, se couchent dans des coins obscurs. Plusieui-s sont 
passés par les armes, l'n des insurgés s'était réfugié 
dans un cabinet qui donnait sur tes toits : entendant 
monter un soldat, il passe par une lucarne et s'accro- 
che au zinc, qui cède et se détache. Il tombe dans la 
rue, où il se brise. 

Quatre autres s'étaient réfugiés dans l'escalier, le pre- 
mier à gauche en venant de la rue Monlorgueil. Par 
humanité, on les cache; ils inspiraient tant de pitié ! Le 
passage fouillé, le capitaine sort avec ses hommes, et 
la troupe, qui faisait halle dans la rue, marche en co- 
lonne vers la rue du Pelil-Carreau. Les quatre bandits 
prennent aloi-s leurs fusils, et, se penchant par un sou- 
pirail, font feu et blessent ou tuent plusieurs soldats. 

Gaston Dussoubs est debout sur la barricade, à l'angle 
de la rue du Cadran. Il s'adresse au\ soldats, et d'une 
voix vibrante : t Vous ne lircrea pas sur nous, qui 
sommes des prolétaires comme vous! leur dit-il. D'ail- 
leurs, la lionstitution est violée; nous sommes dans 
notre droit, nous mourrons pour le défendre. » Cette 

.' vois, durant un instant de solennel silence, est entendue 
de tout le quartier. L'officier qui commande crie : 



S08 HISTOIRE 

<c Bas les armes! » Ou refuse; le feu commence. A la 
première décharge, Dussoubs tombe mort. Puis le feu 
continue, les décharges se succèdent; mais enfin la 
valeur des soldats remporte et la barricade est enlevée» 
Tandis qu'une partie du bataillon fouille les maison» 
et fait de nombreux prisonniers, l'autre s'élance à l'at- 
taque des deux barricades qui restent,, l'une qui est 
franchie au pas de course, la dernière qui fait une ré- 
sistance longue et désespérée, et où les insurgés lais- 
sent un certain nombre des leurs. C4'est à ces barri- 
cades, dernier refuge de l'insurrection , qu'on a trouvé 
parmi les morts le plus grand nombre d'hommes bien 
vêtus. 

Les communes suburbaines ont eu aussi leur part 
dans l'insurrection. A la Chapelle-Saint-Denis» quel- 
ques compagnies du brave 28* ont eu à enlever de 
nombreuses barricades. A Montmartre, l'énergie du 
maire, M. Piémontési, et le courage de quelques gar- 
des nationaux, dont l'un a été grièvement blessé, ont 
empêché la commune de participer à cette lutte impie. 

Le général Magnan cite, dans son rapport, comme 
s'étant particulièrement distingué dans cette journée, 
le capitaine de la Roche d'Oisy, commandant la 4* com- 
pagnie du 1*' bataillon de gendarmerie mobile, qui ^ 
par son attitude énergique et la sagesse de ses disposi- 
tions, a préservé de toute atteinte l'Imprimerie natio- 
nale, qu'entouraient des groupes menaçants. Le lieu- 
tenant Favre, de cette compagnie, avec vingt-cinq^ C^ ^ 
ses gendarmes, a pris d'assaut la plus forte des b^pii^ 



D'L'N C0U1> D'ÉTAT. 1 

cades faite auprès de cet établisse meiil, et formée de 
diligences renversées, de pièces de bois et de tonneaux. 

Pour compléter ce récit, nous citerons un passage du ' 
rapport du général en chef; 

« Les rapports qui me furent adressés dans la nuit 
du 4 sur l'état de Paris me donnant la presque certi- 
tude que l'insurrection n'oserait plus relever Ja tète, je 
retirai à minuit une partie des troupes de leurs posi- 
tions de combat, pour leur donner un repos qu'elles 
avaient si bien mérité. 

« Le lendemain, 5 décembre, je voulus montrer 
toute l'armée de Paris il la population. Je voulais, par 
cette démonstration, rassurer les bons, intimider les 
méchants. 

« J'ordonnai aux brigades d'infanterie, avec leur ar- 
tillerie et leurs compagnies de génie, de parcourir la 
ville en colonnes mobiles, de marcher aux insurgés 
partout oii ils se montreraient encore, d'enlever et de 
déli'uire les olistacles (piî pourraient gêner la circu- 
lation. 

n A cet effet, le général Carrelet, à la tète d'une co- 
lonne de sa division, se porta, vers neuf heures dn 
matin < h la barrière Rochechouart, où l'on signalait 
encore l'existence d'une barricade formidable. Mais les 
insurgés, attérés par le résultat de la journée du 4, n'o* i 
sérent plus défendre leurs relranchements et les aban- [ 
donnèrent à l'approche de nos troupes. 

L'ne autre barricade, élevée dans le faubou^-g Pois- i 
H>nnière, fut pareillei 'rtée par ses défenseurs, J 



210 HISTOIRE 

avant l'arrivée de la colonne aux ordres du géaéned^ - 
Ganrobert, chargé de l'enlever. 

« À partir de ce moment , la tranquillité n'a plus été 
troublée dans Paris, et la circulation a été rétablie sur 
tous les points. L'armée est rentrée dans ses quartiers, 
et, dès le lendemain 6, Paris ne voyait plus dans les 
rues ce déploiement inusité de forces, était rendu à son 
activité, à son mouvement, à sa vie habituelle. » 

Ainsi finit, dans la capitale, cette formidable insur- 
rection, lutte sacrilège des partis contre le pouvoir qui 
sauvait la France et la civilisation européenne, si forte- 
ment menacées par la fatale échéance de 1852. 

Si cette lutte n'a pas été plus longue, si elle n'a pas 
recommencé le 5, cela tient à la terreur inspirée aux 
insurgés par la valeur admirable de nos soldats. Cela 
tient aussi à ce qu'un assez grand nombre d'arresta- 
tions parmi les meneurs furent faites dans la soirée du 
4. Â huit heures, M. de Maupas en donnait l'ordre. 
Cent ou cent vingt représentants avaient rédigé, dans 
cette soirée, une proclamation d'une violence extrême. 
Grâce à l'active surveillance de la police, elle n'a pas 
été affichée. 

Du côté de l'insurrection, les pertes ont été nom- 
breuses. Beaucoup d'insurgés ont été tués sur les bar- 
ricades, et quelques-uns, pris les armes à la main, ont 
été passés par les armes. On a fait une foule de prison- 
niers. C'est à nos soldats que tant de malheureux doi-r 
vent la vie, car l'ordre était formel. Le ministre dç la .^^ 
guerre n'avait pas entendu faire dans sa proflafnjtMBMB 



D'UN COIP D'ETAT. 2H 

une vaine menace. Il avait ordonné qu'on en exécutât 
les termes à la lettre : Pas de prisonniers armés. 

a On fait toujours des prisonniers, malgré mes or- 
dres, » disait-il dans lu soirée du 4. Du reste, les insur- 
gés comptaient que cette loi de la guerre serait appli- 
quée, car, dans plusieurs réunions, ces paroles revin- 
rent plusicui-s fois comme objection à ceux qui se mon- 
traient trop ardents : « Mais si on nous prend, on nous 
fusillera, c'est bien certain. » 

Il y a eu 1 1 6 insurgés lues sur place. Beaucoup sont 
morts de leurs blessures dans les hôpitaux. On peut 
évaluer à 200 à peu près le nombre de leurs blessé». 
Le pouvoir ne compte que huit individus tués comme 
simples curieux. On a revendiqué ce titre pour beau- 
coup, qui malheureusement avaient un autre motif que 
la curiosité pour se trouver devant les soldats. Dans ce 
chiffre, nous ne comprenons pas les quelques per- 
sonnes, victimes infortunées, qui ont été atteintes dans 
leurs maisons par le feu des insurgés ou par celui de 
la troupe. 

Quant au nombre des prisonniers, il a été considé- 
rable dans cette journée, ainsi que dans celle du len- 
demain 5, et il entre pour plus de moitié dans le chiffre 
total des arrestations politiques faites à l'occasion des 
événements de décembre. Ce chiffre était, au 20 jan- 
vier 1852, do 2,133, dont 210 représentants, sur les- 
quels 29 étaient encore à Sainte-Pélagie. 

Mais les pertes sur lesquelles doit pleurer la France, 
,ce sonj wUjH au]&^i )rave armée. Dieu merci. 



1212 HISTOIRE 

elles ont été faibles en comparaison des résultats obte- 
nus. Il y a eu 25 tués, dont un officier, 1 84 blessés, 
dont 17 officiers. Le chifTre peu élevé des tués et des 
blessés dans Tarmée s'explique par la rapidité et par la 
résolution avec lesquelles on a attaqué et combattu par- 
tout. Officiers et soldats ont admirablement fait leur 
devoir. L'armée a conquis un titre de plus à là pecon- 
naissance du pays. 

Elle a été ce qu'elle est partout devant les ennemis 
de la France, brave, énergique et admirable de disci- 
pline. Tous, dans la solidarité àt danger, ont com- 
battu avec cet enthousiasme qui est le gage assuré de la 
victoire. 

Nous avons dit quels sont les généraux qui comman- 
daient. Avec de tels hommes à sa tête, Tarmée avait la 
foi et l'entraînement. 

Le général Magnan a justifié la confiance que lui té- 
moignait le ministre en lui disant : « Je vous laisse 
faire, parce que je vous connais. » 

Le ministre de la guerre de Saint-Arnaud a con- 
stamment dominé la situation par son énergie, sa pré- 
voyance et la précision de ses ordres. 11 s'est montré 
digne de sa réputation ; c'est tout dire. L'homme qui 
parlait à l'Assemblée, comme il l'a fait, devait parler 
aussi à l'insurrection comme il vient de le faire. 

Il faut signaler encore T infatigable activité de M. de 
Maupas, préfet de police. C'est à lui qu'on doit d'avoir 
évité des malheurs plus grands. Ainsi, par la rapidité 
des mesures qu'il a prises, il a empêché les insurgés 



D'UN COUP D'ÉTAT. 2)3 

de couper les tuyaux des gazomètres. II a constam- 
ment tenu l'autorilé militaire au courant des démar- 
ches e1 des actes de l'insurrection. M. de Maupas a 
nionlré,dans ces fonctions nouvelles pour lui, une liabi- 
Jeté qui n'a d'égale que son dévouement à la cause de 
l'ordre et au prince qui en est la représentation si émi- 

r nente. 

Le 4 au soir, te général ministre de la guerre adres- 

' Mit cette proclamation à l'armée : 



PROCLAMATION. 



Solriats ! 



Vous avez accompli aujourd'hui un ^aod acte do votre vie mili- 
taire. Vous avez préservé le pajs de l'anurchie, du pillage et sauvé la 
République. Vous vous êtes roonlré» ce que vous serez toujours, 
braves, dévoués, infatigables. La Fraoce vous admire et vous remer- 
cie, l-e Président de la République n'oubliera jamais voire dévouement. 

La victoire ne pouvait être douteuse ; le vrai peuple , les honnêtes 
^Ds , sont avec vous. 

Dans toutes les garnisons de la France , vos compagnons d'armes 
•onl fiers de vous cl suivraient au besoin votre exemple. 

Le miniilri di ta gutrrr, 

A- i>E Sal%t-Arnaiip, 

Un mot maintenant sur les malheurs privés, ces iné- 
vitables catastrophes des temps de révolution. Certes, 
nous ne dissimulerons pas qu'il y a eu d'innocentes et 
par conséquent de bien regrettables victimes; mais, il 
faut le répéter ici, de quel droit, en définitive, ferait- 
On retomber ces malheurs sur l'autorité, sur la force 
qui défendait l'ordre social î Est-œ is 



fui 4 HiSTOmBr 

n'étaient pas avertis? Est-ce que la sollicitude du pré* 
fet de police et du ministre de \d^ guerre n'avait pas 
collé ravertissement à chaque muraille? Les curieux et 
les imprudents n'avaient plus d'excuse, aucune. A l'heure 
de la bataille, que faisaient sur les boulevards ces grou- 
pes qui se prétendent, inoffensifs? Us étaient coupables 
d'y être ; coupables, parce qu'en y étant, ils epcoura- 
geaient les insurgés et gênaient l'action des. défenseurs 
de la société ; coupables surtout, parce que, sans motif 
sérieux, ils exposaient leurs jours, qui appartiennent à 
Dieu, à la patrie, à leurs familles. Tout des premiers, 
nous pleurons sur ces victimes; mais nous repoussons 
de toutes nos forces la responsabilité qu'on voudrait 
déplacer. De toute l'énergie de nos convictions, et après 
enquête, nous repoussons aussi les allégations de cruauté, 
de férocité, que la rage expirante et lâche des partis 
vaincus a voulu jeter à notre brave armée. Il y a eu 
quelques erreurs, c'était inévitable, mais nos soldats 
n'ont pas dégénéré. Ils sont toujours ce que l'Europe 
les a VUS' partout, indomptables au combat, humains 
dans la victoire. Qu*Dn le demande à tous ces prison- 
niers, que l'ordre du ministre commandait de fusiller, 
ainsi que nous l'avons dit , et que les soldats ont 
épargnés. 

L'insurrection de Paris, nous le disions en commen- 
çant, est une honte de plus au front des partis. Le peiH 
pie, le véritable peuple, y est resté étranger ; ce n'qrt 
pas la main de l'ouvrier qui a construit les barricaditt. 
Aux Ârts-et-Métiers, environ cinquante ou soixapt^^ 



D'ITN COUP D'ETAT. 21S H 

vriers tailleurs de pierre travaillaient quand arrivèrent ] 
les insurgés, qui voulurent les engager à construire avec I 
eux des barricades ; mais les ouvriers résistèrent et me- i 
nacèrent de se servir de leurs outils, si ou insistait da~ | 
vantage. 11 n'y a eu, dans cette guerre exécrable, en | 
tête de l'énicute, que des chefs de parti, des hommes 1 
qui jamais n'ont incline leurs ambitions, leurs intérêts 
égoïstes devant la sainte cause de la patrie, que ces I 
hommes d'en haut et d'en bas, que le privilège ou tes 
JDstincts brutaux avaient envoyés au palais Bourbon, et 
>jqui;Comme cela arrive trop souvent dans les assemblées, 
^égaraient ou opprimaient la partie honnête qui y sié- 
geait. 

Quant aux soldats de l'insurrection, comme on peut 
fk'çn convaincre en visitant te personnel des prisons, 
j^étâient : quelques hommes égarés, à Dieu ne plaise 
'qu'il en soit autrement; des enfants, des jeunes gens 
de quinze à vingt ans; puis tout ce qu'il y a de plus 
taré dans les bas-fonds sociaux ; les affiliés des associa- 
tions secrètes, les frères et amis des vandales de Oa- j 
mecy, des assassins dePoligny; les repris de justice; J 
les forçats libérés. ] 

Nous tenons des officiers qui ont fait le service dans' ] 
les forts deBicètre eld'lvryque les insurgés, en géné- 
ral, avaient de l'or et de l'argent en grande quantité. 
Os jouaient avec des pièces de vingt francs. Durant 
le temps de leur détention, ils ont pu se procurer, tant 
qu'ils ont voulu , des vêtements , des vivres , tout ce qui 
pouvait adoucir matériellemenl leur captivité. Cepen- 



2\t fflSTOIRE D'UN œUP D*ÉTAT. 

dant il faut rendre à l'autorité cette justice , que les 
prisonniers , dans les forts comme partout , dans les 
maisons d'arrêt de Paris, ont constamment été traités 
avec rhumanitë la plus grande. 

Tous les jours ils avaient du vin , les soldats n'en ont 
qu'accidentellement. Quant à la nourriture , elle était 
meilleure que celle de ces derniers; les casemates 
étaient chauffées. Chaque matin , un capitaine de ronde 
visitait les prisonniers et recevait les réclamations qu'ils 
adressaient , par la bouche de deux délégués choisis , 
par eux-mêmes , dans chaque casemate. Le pouvoir a 
montré autant de modération après la victoire que 
d'énergie pendant la lutte. Et à l'instant où nous écri- 
vons ces lignes, nous avons la certitude que les rigueurs 
de la répression seront singulièrement adoucies par la 
clémence. Cette vertu est toujours la compagne de la 
puissance et de la véritable force. Cette vérité est par- 
tout : c'est une loi universelle. 



IV 



zvsuB&acnow DAin ubs j^èpab: 



CONSPIRATEURS ET SOCIÉTÉS SECRÈTES. 



La lutte sacrilège des partis contre la société n'était 
pas encore terminée dans Paris , que déjà la démagogie 
socialiste ensanglantait nos départements. Avant de faire 
le récit des horreurs qu'elle y a commises , nous devons 
entrer dans quelques considérations générales. 

L'histoire des conspirations et des sociétés secrètes , 
en France , depuis 1 81 5, présente trois phases distinctes 
et caractéristiques , quant à leur but et à leurs moyens 
d'action. 

Elles visent : sous la Restauration , à renverser les 
Bourbons ; sous la branche cadette ^ à renverser la mo- 
narchie ; sous la République , à renverser l'ordre social. 



2i8 HISTOIRE 

Ainsi; de 1820, époque des premières conspirations 
organisées, à 1851, époque de la dernière levée de 
boucliers des doctrines socialistes , le but s'est prodigieu- 
sement agrandi : impossible d'aller plus loin , du moins 
à notre sens. A quoi les démolisseurs pourraient-ils 
s'attaquer, en supposant qu'ils eussent atteint leur but 
de renversement? Nous allons suivre pas à pas, tout en 
étant fort bref, la marche de cette lèpre sociale. 

L'empire avait tellement familiarisé l'esprit français 
avec le principe d'autorité , cette base indispensable de 
tout édifice social, qu'après sa chute, sous les Bourbons, 
les conspirateurs et les sociétés secrètes n'osaient pas atta- 
quer ce principe en lui-même. Ainsi , la Charbonnerie, 
venue après la société des Amis de ta vérité , qui fut 
promptement dissoute , la Charbonnerie ne songeait à 
rien moins qu'à la République. Renverser lesBouii)ons 
était un but commun qui réunissait les impérialistes et 
leslibéraux. Les premiers , qui voulaient revenir à l'em- 
pire par Napoléon II ; les seconds , qui voulaient faire 
prédominer la puissance du pouvoir parlemeotaicp ; 
ces derniers étaient les ambitieux et Le$ dupes de 4)réa^ 
tion constitutionnelle. Quant au personnel, il fut k^ 
naen^. LesafBlite couvrirent la France d'un vaste réseau 
^ui se déchira m deux catastrophes : la mort djes ^r^ 
geuts de Lia Rochelle et celle dju général Berton. La 
Charbonnerie reçut un coup dont elle ne se releva p9S« 
A cette époque , ou trouve déjà ce noyau de con^i- 
rateurs de métier, qui , sans avoir aucune idée poU^ 
tique, GQA^reut par moaDmanie» et q/jà viendroot 



D'I'N COUP D'êTAT. 2(9 

jusqu'il nos. jours , ■véritables mouches du coche de tous 
les complots et de toutes les conjurations quelles qu'elles 
soient. Jueque-ià , ce qu'on nomme le peuple est étran- 
ger auï conspirations, aux sociétés secrèlcF. La conspi- 
ration parlementaire ou libérale succMa à la Charboti- 
m- rie sous le nom de société .4 ide-toi. 

Apr^'s 1 830 , sous Louis-Philippe, on s'attaque direc- 
tement au principe d'autorité : on veut renverser la 
(Qonarchie et arriver à la République. Les libéraux, 
fondateurs du gouvernement de 1830, et pères de sa 
Charte constitutionnelle, sont dépassés. Des sociétés 
«ecrètes de toutes sortes se forment sous une foule de 
dénominations, mais toujours avec le même état-niajor 
<lc conspirateurs. On les voit fonder tour à tour les so- 
ciété des Ami^ du petiph , des Droits de Vhorrtmç , celleï 
des FamiUes, des Saisons, des yottveUes-Saisons. 

Des émeutes dans Paris, à Lyon, à Lille, réprimées 
par la force publique; plusieurs tentatives d'assassinat 
9Ur la personne du roi et des princes; beaucoup de 
fracas et nombre de condamnations devant la justice ; 
tel est le bilan de ces sociétés , que la police et les lois 
de septembre avaient à peu près mises à néant dans les 
dernières années du règne de Louis-Philippe. 

Là n'était pas le danger sérieux. La police avait sans 
cesse l'œil et la main au milieu de ces habiles conspi- 
rateurs, et les prenait quand bon lui semblait. Il ne 
feut se faire d'illusions ni sur ta puiss^mce , ni sur la 
taleur politique de ces hommes de la veille. Le peuple , 
proprement dit , n'était pas avec eux. Ces conspirateurs, 



1 



220 HISTOIRE 

qui, du reste, l'ont bien prouvé après la surprise de 
février, voulaient la République pour en être les maîtres. 
Quant au peuple , peu lui importait ces ambitieux qui 
n'avaient pas encore trouvé le secret de parler à ses 
instincts et à ses convoitises. 

Ce fut dans les dernières années de ce règne qu'appa- 
rurent les prédicateurs du socialisme; ils se posèrent en 
apôtres. Reprenant^ avec un art infini, toutes les vieilles 
idées des prétendus réformateurs, ils prêchèrent ces 
doctrines désolantes de communisme, qui, parmi les 
ouvriers honnêtes, firent une foule de dupes, et furent 
accueillies avec enthousiasme par toute l'écume sociale 
de fainéants, d'incapables et de coquins. 

Quand février arriva, ces idées fermentaient déjà dans 
les bas-fonds delà société. Quelques hommes du gou- 
vernement provisoire se crurent intéressés à les pro- 
pager. Louis Blanc ouvrit au Luxembourg cette nouvelle 
boite de Pandore , si riche de calamités sociales. On 
sait les théories qu'il y développa. Pour les théories en 
elles^-mêmes, il n'y croyait guère ; mais il comptait se 
faire un piédestal populaire et assurer sa puissance sur 
les masses. Tous ceux à peu près qui furent admis 
dans cette enceintese posèrent en régénérateurs sociaux, 
se mirent à l'œuvre , prenant ou feignant de prendre 
au sérieux leur besogne. 

Passerons-nous en revue toutes les théories insen- 
sées qui furent prêchées? Ce fut une véritable avalan- 
che de principes subversifs. On franchit d'un bond les 
vieilleries de Fourrier, de Cabet et consorts, pour arri- 



D'UN COUP D'ETAT. 221 

ver d'emblée aux doctrines de Proudhon, ie grand dé- 
molisseur. Nier tout, voilà sa théorie; tout détruire, 
c'en est l'applicalion. Plus de Dieu, chacun oroit, pra- 
tique à sa guise ; peu importe, du reste, cette chose su- 
rannée. Plus de propriété, c'est le vol. Plus de gouver- 
nement quelconque, c'est l'oppression du libre arbitre 
humain, fait pour agir sans frein, sans régie, suivant 
son bon plaisir, et qui n'a pas uième le droit de délé- 
guer à la société la souveraineté naturelle dont il est 
investi. 

Proudhon se prend- il au sérieux ? est-il vraiment de 
bonne foi ? ou bien plutôt, infernal génie, ne jette-t-il 
pas un immense et atroce éclat de nrc à cette horde de 
dupes qu'il a faites? 

Quoi qu'il en soit, ces abominables doctrines sont 
prèchées , colportées partout. Les mille voix de la 
presse les crient dans nos cités, dans nos campagnes. 
Les libelles, les almanachs populaires, les feuilles dé- 
magogiques, les présentent sous toutes les formes. 

Il s'agit bien de politique aujourd'hui et de tel ou tel 
gouvernement à renverser ! Il s'agit de saper par le pied 
et de jeter dans le gouffre du socialisme tout ce qui 
forme les bases de l'ordre social : religion, pouvoir, fa- 
mille, propriété. Pour résumer l'enseignement en un 
mot : tout cela, c'est le vol. A la brute humaine main- 
tenant, au nom de ses appétits et de ses convoitises, à 
courir sus à tout ce qui lui fait obstacle, à tout ce qui 
lui offre la perspective d'un intérêt à satisfaire, d'une 
jouissance à assouvir. 



281 HISTOIRE 

Ce n^est plus à la passion politique toute seule qu'on 
s'adresse ; on \a d'emblée à toutes les passions mau- 
vaises. On commence par proclamer la toute-puissance 
du moi humarn, eft par faire, de chacun des adeptes, 
un démon d'orgueil qui nie Dieu et toute vérité. Tout 
oe qu'il y a dans la société de gens tarés, perdus de 
dettes, frappés de condamnations, arrive avec ardeur 
sous le drapeau du socialisme ; puis, tous les mécon- 
tents, tous les avides que la révolution de Février n*a 
pu assouvir ; tous les incapables que l'ambition a jetés 
hors de leur sphère ; tous les paresseux qui attendent 
du hasard leur pain quotidien sur le pavé des rues; 
tout cela y arrive aussi. Tous les vieux conspirateurs qui 
se croyaient de futurs ministres, et qui ont été, comme 
ils disent, volés par les habiles, viennent apporter leur 
vieille expérience et le contingent des estaminets qu'ils 
fréquentent^ 

Tel est l'état-nmjor des nouvelles sociétés secrètes, 
ayant à sa tète les représentants rouges de l'Assemblée 
et tous les rédacteurs des feuilles populaires qui n'ap- 
partiennent pas à la police. 

La foule des dupes vient après, sous le drapeau do 
droit au travail, de l'organisation des salaires et de l'af* 
franchissement dos patrons. La capitale fournit un im- 
mense contingent d'hommes abusés par les théories 
creuses, par les idées insensées, et qui, tous, plus ou 
moins, oublient leur travail pour faire de la propagande, 
se croyant ^pelés à régénérer la société et le monde. 

Chaque ville de province a son journal ou Ms jMur** 



D'UN COUP D'ÉTAT. XU 

uaux déniagogiques, autour desquels gravitent les es- 
prits forts (Je l'endroit, les docteurs d'estaniinel, les 
membres des sociétés maçonniques, les anciens abon- 
née de la Réforme, les correspondantK des conuuis- 
voyageurs des anciennes sociétés secrètes, qui tous, 
pour rester fidèles à leurs traditions d'opposilîon, s'en- 
rôlent dans des afBlialions socialistes. Nous descendons 
peut-être dans des détails infimes, mais nous voulons 
élre vrais. Dans chaque ville, ces hommes constituent une 
imperceptible minorité, mais ils enrôlent leurs ouvriers, 
s'ils en occupent, ceux des autres en buvaut avec eux. 
Le tout réuni suint pour Taire la clieaLèle de quelques 
avocats, de quelques médecins, de quelques hommes 
plus inslruils, qui, avec les jomnaliâtes du lieu et les 
représentants montagnards, devienneot les souunitës 
du parli. 

Dans chaque ville, onse constitue en comité central, 
corrct^ndant avec les socialisles des localités de moin- 
dre importance. On répand les journaux, Jesbrocliures, 
les almanachs. On parcourt les caoipagu«&, on prêche 
sur tous les tons et par tous les modes la doctrine nou- 
velle, qui se résume, en fm de compte, pour le grand 
aombre, par ces mots : La propriété, c'est te vol! 

Les meneurs, pour leur compte, espèrent que la 
lourmenlc sociale les portera aux premiers grades de 
l'égalité future, et leur donnera la part du lion dans le 
partage universel. C'est atroce et c'est risible i 

Dans une foule de départements, comme à Paru, Jt 
doctriae se traduit en un seul mot, celui d'arisio, qu'on 



224 HISTOIRE 

applique au patron, au propriétaire, à l'homme qui a 
un habit, une voiture. Celui-là est un ennemi marqué 
pour 1852. Pourtant, nous convenons que dans les 
villes la masse un peu éclairée ne montre pas cette fé- 
rocité. On trouve ce sentiment dans les bas-fonds so- 
ciaux, chez les coquins qui vivent de vol et de brigan« 
dage ; puis, il faut Tavouer, chez ce qui est ignorant. 
La Jacquerie des départements Ta prouvé : rien n'est fé- 
roce comme l'ignorance. 

Lqs sociétés secrètes ont leur (entre à Paris. C'est le 
Comité des RéftigiéSy Y Union des Communes ^ le Comité 
central de Résistance. 

Paris correspond directement avec le Nord et le 
Centre. L'Est tout entier avec Lyon, qui reçoit le mot 
d'ordre de Paris et le communique. Il y a dans cette 
seconde capitale de la France une foule de sociétés 
communistes dissimulées sous un but philanthropique, 
puis d'autres qui sont ou qui croient être complète- 
ment ignorées. Nous prenons, dans le Constitutionnel 
du 17 décembre 1851, le passage suivant : 

« Toutes les sociétés secrètes se recrutaient par les 
moyens ordinaires de l'embauchage; maison n'était 
reçu dans leur sein qu'après un interrogatoire et une 
cérémonie spéciale. Voici, sauf quelques variantes, la 
forme habituelle de l'initiation : 

« L'initié, les yeux bandés, est placé à genoux sur 
deux couteaux en croix et sur deux pièces de 5 fr., 
et le dialogue suivant s'engage entre lui et l'initiateur : 



D'UN œUP D'ÉTAT. 225 

« Désires-tu être affilié à la société? — Oui. 

« Promets-tu de ne jamais révéler ses secrets? — Je 
« le promets. 

« Jures-tu d'obéir à tous les ordres qui te seront don- 
« nés, lors même qu'ils te commanderaient de tuer ton 
« semblable? — Je le jure. 

« Que sens-tu sous tes mains? — Je sens deux cou- 
« teaux et deux pièces de 5 fr. 

<x Ces objets sont placés là pour t'apprendre que si 
« l'appât de l'argent t'engageait à trahir la société, elle 
« t'en punirait par la mort. » 

« En ce moment, on débande les yeux du récipien- 
daire, et deux anciens affiliés, saisissant les couteaux, 
les brandissent sur sa tête en disant : «Oui, le frère qui 
« vendrait nos secrets mériterait la mort, et nous la lui 
« ferions subir. » 

« Une autre formule d*initiation, plus sauvage en- 
core, a été trouvée lors d'une perquisition faite dans le 
canton de Valence. La voici : 

« Je jure sur ces armes ^ symbole de l'honneur, de 
c servir la république démocratique et sociale, et de 
c mourir pour elle s'il le faut. Je jure, en outre, haine 
c à outrance à tous les rois et à tous les royalistes, et 
€ que mes entrailles deviennent plutôt la pâture des 
« bétes féroces que de jamais faillir à mon serment ! 
« Je le jure trois fois, au nom du Christ rédempteur. 

c Je jure sur mon honneur, au nom de la sainte 
« cause pour laquelle je viens d'être reçu, de marcher 
« en tout lieu avec mes frères de la Montagne, prêter 



HISTOIRE 

« aide et assistance à tous l'es démocrates. Je le jure 
« tfeis fois, au nom du Christ rédempteur. » 

a Plus bas se lisent ces mots : 

c( Je te baptise, enfant de la Montagne. » 

« Voici l'interrogatoire que subissait préalablement 
le candidat : 

c( Dis-moi, citoyen, quelles sont les raisons qui t'a*- 
« mènent ici ? — Dis-moi, citoyen, on m'a dit que tu 
€ m'avais dénoncé à la justice , est-ce vrai ? — Mainte- 
a nant que tu as les yeux bandés et les mains attachées 
a derrière le dos, nou& sommes maîtres de toi; mais 
a nous voulons avant t' examiner. Si , par exemple, 
a ton frère ou ton père ne se trouvaient ps^ de too parti, 
a te vengerais-tu? — Leur tirerais-tu dessus? — Cela 
c ne te semblerait-il pas pénible à faire? — Mainte- 
ce nant, on nous dit que le préfet fait circuler des listes 
pour la prolongation de la présidence. Les signerai»- 
a tu? — S'il te fallait prendre le§ armes pour la répi»- 
€ blique, les prendrais-tu ? — Tu veux donc être répu- 
« Uicain? — Il nous faut ton sang? » 

a Des signes particuliers de reconnaissance existent 
entre les affiliés appartenant à une même société se- 
crète. Ils consistent ou dans la manière de saluer en 
s'abordanl, ou dans des signaux d'avertissement. Ainsi, 
dans la société de la Jeune-Montagne, dont plusieurs 
membres ont comparu devant le conseil de guerre de 
Lyon, un membre qui en rencontre un autre demande : 
L'heure? — L'autre répond : Sonnée! — Le premier 



D'UN COUP D'ÉTAT. »7 

reprend ; Nouvelle^ — On doit lui répondre : Mon" 
iagnel 

a Une société secrète de la Drôme avait, il y a deux 
ans, pour mot de passe : Attention! courage! Drôme! 
Depuis l'avortement du complot de Lyon, ce mot de 
passe a été, à ce qu'il parait, changé, et remplacé par 
le mot : Marianne. Dans les sociétés secrètes établies à 
Montpellier et dans les localités voisines, le signe de 
reconnaissance était : D. Connaissez-vous la mère Ma- 
rianne ? — R. Oui, elle a du bon vin. 

a Ce mot de Marianne et l'expression de boire à la 
9anté de Marianne se sont également trouvés tout ré- 
cemment dans des papiers importants, saisis dans la 
Seine-Inférieure. On a tout lieu de croire que ce mot 
de Marianne^ trouvé simultanément aux points les plus 
éloignés du territoire, au nord, au midi et dans l'ouest, 
et qui était évidemment le signal de ralliement de toutes 
les sociétés secrètes disséminées en France, était la tra- 
duction mystique des mots : République démocratique 
et sociale. C'était le mot de passe de l'insurrection gé- 
nérale organisée pour 1852. 

CUCUEVAL-OUUUGXY. » 

M. Corbin, procureur général à Bourges, s'exprimait 
ainsi le 2 novembre dernier, dans son magnifique dis- 
cours de rentrée : 

« R a été beaucoup parlé de ces sociétés. Messieurs ; 
et, pour l'édification du public, il esta propos de met- 
tre une fois pour toutes en scène ces initiations, dans 



«28 HISTOIRE 

lesquelles le grotesque le dispute à l'atroce : parodies 
du moyen âge, dont il faut juger sans rire et comme 
d'une des plus terribles réalités de notre époque. A 
demi vaincues, dès que le jour les pénètre, elles ne 
sont pas moins l'instrument le plus sûr des agitations 
factieuses, le foyer de tous les ferments anarchiques, le 
puissant véhicule des excitations révolutionnaires. 

« Là se lit en commun et se savoure tout ce que la 
presse clandestine vomit de plus infâme ; là se fredon- 
nent d'atroces refrains en l'honneur de la guillotine et 
de ses héros; c'est là qu'après boire, et entre frères, on 
se promet, qui le château, les prés, les bois, qui la tête 
du riche ou du bourgeois voisin. Là tout est mystère, 
parce que ne s'y élaborent que des pensées suspectes et 
des desseins coupables. 

a Au mystère se Joint l'intimidation, quand il faut af- 
filier quelque adepte , par l'appareil de certains em- 
blèmes et de certaines formes combinées pour saisir 
vivement les imaginations , et donner à l'égarement qui 
jure la lâcheté pour caution. 

c( C'est là dans le silence des nuits, au fond de quelque 
bouge, cabaret, tabagie, tapis-franc, au coin d'un bois 
ou sur la lande déserte, qu'ont comparu tant d'ouvriers 
ou de malheureux paysans circonvenus par d'insi- 
dieuses promesses ou d'audacieux mensonges ; c'est là 
que, tremblants d'abord, le bandeau sur les yeux, s'en- 
gageant sans savoir sur des questions qu'ils ne com- 
prennent pas, ils en viennent à ces serments horribles, 
qui ne sont que blasphèmes et souillures que la bouche 



D'UN COUP D'ÉTAT. 229 

balbutie sans qu'un cœur d'homme puisse en accepter 
la loi. 

«Et pourtant les voilà qui jurent, la main sur le 
poignard ! On leur a dit : Tu seras à nous, à la vie, à la 
mort; tu renieras ton père, ta mère, ta femme et tes 
enfants, et vive la République démocratique et sociale ! 
Et ils ont dit : Oui!... Les insensés!... Puis, quand le 
bandeau s'abaisse , fusils et baïonnettes menacent leur 
poitrine. Ils ont juré! tout est dit, l'insurrection les 
compte parmi ses fidèles ! » 

Ces paroles étaient malheureusement l'expression de 
la vérité, et les horribles scènes que nous avons à ra- 
conter en ont fourni la preuve à la France. 

Le mal était aussi grand dans l'apathie des bons que 
dans la perversité des méchants, et si l'acte de salut 
du 2 décembre ne fût pas venu déjouer ces horribles 
projets ajournés à 1852, un affreux réveil eût surpris 
cette société engourdie dans son indolente quiétude. 

La prise d'armes du socialisme et de la barbarie 
devait être générale ; sur tous les points de la France à 
la fois, on devait se lever et massacrer. Qu'on ne dise 
pas que c'est un nouveau spectre rouge que nous évo- 
quons. L'auteur du premier qu'on a tant accusé était 
un prophète. On le sait aujourd'hui. Qu'on ne nous 
accuse pas d'exagération. Dans les pièces, dans les cor- 
re8jK)ndances saisies , on voit partout l'organisation de 
la nouvelle terreur. Ceux qu'on nomme les blancs, et 
on nomme ainsi tous ceux qui ne sont pas rouges, sont 
désignés pour le massacre. « Veillez sur eux, est-il dit 

15 



230 HlSTOmE 

de vingt, façons différentes, pour qu'au grand jour, i 
n'échappent pas h la vengeance du peuple et qu'ils w 
puissent pas de nouveau museler sa victoire. » Partout 
on parle de la guillotine. Voici un passage d'une des 
pièces saisies : 

« Le 13 mai 1852 sera le jour palingénésique des 
nations ou le dernier de notre existence. Ce jour^ 
là , le peuple frappera le dernier coup y qui doit ré- 
duire en poussière ces trônes vermoulus que le ciel 
permet à l'homme d'élever pour lui apprendre à chérir 
la liberté. Ils combattix>nt à nos côtés, les orphelins et 
les veuves de nos frères , lâchement assassinés sur les 
barricades de juin. Les tètes de Lahr et de Daix (les 
meurtriers du général de Bréa) , seront nos discours. 
De la mitraille et des pavés, voilà notre pétition. La ré- 
surrection de l'humanité en sera le texte ; notre plan, 
le fer vengeur de la liberté. » 

Est-ce donc à désespérer de notre France , grand 
Dieu ! et le peuple est-il aussi profondément gangrené 
que ce tableau tendrait à le faire croire? Grâce au 
ciel, il n'en est pas ainsi; les dupes sont en majorité, 
les meneurs et les scélérats du parti ne constituent 
qu'une infime minorité, imperceptible sur le sol de 
notre France. Un moment d'erreur , de vertige , a pu 
entraîner des populations paisibles ; mais le jour de se 
compter venu , dans le chiffre de ceux qui voteront 
contre le sauveur de la patrie , nous n'aurons qu'en 
bien petit nombre les scélérats de 1852. Il y a dans ce 
chiffre des légitimistes entêtés, des orléanistes quand 



D'UN œUP D'ÉTAT. «34 

même , des républicains avancés mais honnêtes ; restera 
donc, pour les meneurs et pour les bandits de la sociale , 
l'effectif qu'on rencontre, dans les jours d'émeute, aux 
barricades : armée lâche et cruelle, acquise par avance 
à tout ce qui veut renverser et détruire ; troupe sans 
cesse au guet pour prendre traîtreusement la société à 
la gorge. 

Et ces gens-là se prétendent le peuple ! En effet, c'est 
oe peuple souverain qui hurle dans les cités aux jours 
d'insurrection ; qui , quand un pouvoir ne se défend 
pas , assassine ses soldats et pille ses palais. C'est cette 
tourbe affreuse qui promène ses orgies dans nos rues 
et^qui met sa tyrannie débraillée au-dessus du droit de 
trente millions d'hommes. C'est elle qui parle au nom 
du peuple et qui, pour arguments suprêmes, a les pavés 
d'abord, et aurait la guillotine si on la laissait faire. 

Qu'on ne se tromp^as sur notre pensée. Cette af- 
freuse populace n'a point dans ses rangs la classe ouvrière, 
que nous respectons et aimons, parce qu'elle est la sève 
de la nation et la source de sa prospérité ; mais elle a 
à sa tète, et c'est honteux à dire , les tribuns démago- 
gues, les ambitieux de la rouge , les forcenés de la so- 
ciale, et tous ces honteux conspirateurs de la veille, 
qui, volontiers, se servent d'elle pour leurs desseins 
ambitieux, qui la flattent et la nomment le peuple. Elle 
a eu pour l'encourager et la payer, dans Paris, certains 
hommes des vieux partis, qui croyaient que 1852 pou- 
vait ramener 1815. 

Simples et bons habitants des campagnes , ah ! n'é- 



232 HISTOIRE 

garez plus vos sympathies à la suite de ces hommes ; 
sachez-le bien ; vous ne le savez que trop aujourd'hui^ 
ce qu'ils vous prêchent, c'est la ruine après le déshon- 
neur. Ayez l'orgueil de votre noble profession. Restez 
fidèles à vos croyances et à vos principes héréditaires; 
car ces nouveaux apôtres ne sont que des prédicateurs 
de mensonge. 

Les plus horribles forfaits ont signalé la guerre que 
le socialisme vient de faire à la société. On a égorgé 
des prêtres ; on a profané des églises ; on s'est porté, 
sur des femmes et sur de pauvres jeunes filles, à des 
atrocités qu'un procureur général n'ose pas dire, même 
sur la tombe des victimes. On a commis , en France, 
ce que les Vandales commettaient en Afrique, et ce 
qui a valu à ce peuple exécrable de léguer son nom y 
comme l'injure des siècles, à tout ce qui est barbare, 
cruel et dévastateur. Nous nous trompons, «les Van- 
dales n'insultaient pas les femmes, » dit l'évêque Victor 
de Vite, rhisloricn de leurs atrocités. De plus, ils étaient 
en pays étranger ; et ce que nous avons à raconter, ce 
sont des Français qui l'ont commis en France. 

Chose bien remarquable, et qui prouve péremptoi- 
rement que c'est bien l'influence des idées démagogi- 
ques qui a produit l'insurrection , c'est que la prise 
d'armes a eu lieu dans les départements qui s'étaient 
signalés par leure votes écarlates ; il y a très-peu d'ex- 
ceptions. Tous ces départements et quelques autres, 
travaillés depuis , se seraient levés si on avait attendu 
1852. C'est Timprévu du coup d'État qui a déconcerté 



D'UN COUP D'ETAT. %3S 

le plan des sociétés secrètes ; c'est l'attitude énergique 
du pouvoir, qui, dans beaucoup de localités, a comprimé 
l'explosion de la guerre civile. 

Les sociétés secrètes rayonnaient de Paris dans diffé- 
rentes directions, telles que Rouen, Lille, Strasbourg; 
mais elles s'étendaient surtout vers le centre de la 
Trance et à l'Est autour de Lyon , et gagnaient le Midi 
en suivant le cours du Rhône. 

Dans certains départements, il n'y a eu que des com- 
meoccments de troubles. Nous allons les indiquer en 
quelques mots, pour en débarrasser notre récit. 

A Lille, à Tours, à Reims, à Amiens, à Bressuire, à 
Strasbourg, à Rhode/. et dans quelques autres localités, 
à la Suzc , par exemple , près du Mans , à Montargis , 
quelques tentatives d'insurrection ont eu lieu et ont 
été promptement réprimées. Il a suffi de l'arrestation 
de quelques démagogues pour faire tout rentrer dans 
l'ordre. 

Les départements véritablement insurgés se divisent 
en trois groupes parfaitement distincts, situés aux trois 
angles d'un triangle à peu près isocèle , dont Clamecy 
occuperait le sommet, et dont Digne et Agen occupe- 
raient les autres angles. 

Le premier groupe comprend les déparlements du 
Cher, de l'Allier, de la Nièvre, de l'Yonne, de Saône- 
et-Loire , du Jura, de la Côte-d'Or. 

Le second groupe est formé île la Haute-Vienne, de 
laDordogne, du Lot-et-Garonne, du Gers et de la 
Haute-Garonne. 



3d4 HISTOIRE D'UN COUP D'fiTAT. 

Le troisième groupe se compose de la Drôme , des 
Basses-Âlpes, de Vaucluse^ de TArdèche^ de THérault^ 
du Gard el du Var. 

Ces trois groupes sont séparés par les départements 
qui n'ont pas pris part à l'insurrection, et notamment 
par ceux de la Creuse^ de la Corrèze, du Cantal, de la 
Lozère, de la Loire et de la Haute-Loire, qui forment 
le centre du triangle que figurent les trois groupes in- 
surrectionnels. Le premier groupe aurait rejoint le troi- 
sième par l'Est sans l'abstention du Rhône et de l'Isère. 
Le troisième tendait à se réunir au second, au Sud, par 
l'Âveyron. Le second et le premier tendaient à se re- 
joindre, à l'Ouest, par l'Indre. 

Nous ferons séparément l'histoire de chacun de ces 
groupes insurrectionnels, en suivant pour chacun l'or- 
dre qui nous sera indiqué par la marche des événe* 
ments* 



(suite.) 



FIIBIIIBB CBOl'PE INSUHBECTIOSNEL. 

Cheb. — A Bourges, chef-lieu du département, les 
nouvelles reçues de Paris avaient causé quelque émo- 
tion; mais les mesures concertées entre M. Corbin, 
procureur général, homme aussi énergique que sage, 
le général d'Alphonse et M. Meunier, préfet, qui a 
rempli dignement ses fonctions jusqu'à l'arrivée de 
H. de Barrai, son successeur, suffirent pour rassurer 
h population amie de l'ordre et pour comprimer les 
mauvais desseins des agiialeurs. L'attitude ferme et ré- 
'flolue de ces magistrats enleva aux anarchistes la har- 
iifene d'agir snr le cheMieu. Ce fut à Saint-Amand 
qu'ils levèrent l'étendard de la révolte. 



230 HISTOIRE 

Saint-Âmand, sous-préfecture^ à quarante-quatre ki- 
lomètres de Bourges, du côté de rÂIlier, compte de 7 à 
8,000 habitants. Les idées socialistes y avaient été ac- 
cueillies avec ferveur, et, dans la journée du 3, elles y 
voulurent faire ce qu'elles préparaient pour 1852. Des 
groupes nombreux se forment, proférant des cris sédi- 
tieux, injuriant et menaçant les autorités. Un instant, le 
sous-préfet, qui s'était présenté pour les haranguer et 
les disperser, a été entouré. Ces lâches ne le laissent par- 
tir qu'après l'avoir maltraité et frappé. Us traitent de 
même le commissaire de police, le saisissent, le terras- 
sent. L'un d'eux menaçait de le tuer; le brave magis- 
trat lui fait sauter la tète d'un coup de pistolet. Immé- 
diatement, les autorités appellent sous les armes de 
nombreux volontaires, qui, réunis à la compagnie d'ar- 
tillerie de la garde nationale, à la gendarmerie et à une 
compagnie de grenadiers du 41®, rétablissent promp- 
tement l'ordre. Dans la nuit, le procureur général, le 
général et le nouveau préfet partaient de Bourges avec 
deux cents hommes, tant cavaliers que fantassins, pour 
se porter sur Saint-Âmand. Prompte justice a été faite. 
Des arrestations nombreuses ont été opérées. I^e pro- 
cureur général, le préfet et le général sont rentrés dès 
le lendemain à Bourges, ramenant une partie de la 
troupe, qui n'était pas nécessaire au maintien de 
l'ordre. 

Le commissaire de police Lambert a fait preuve d'u» 
grand courage et d'une énergie qui doit servir d'exem- 
ple à tous les fonctionnaires. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 237 

Gomme partout, les insurgés avaient voulu sonner 
le tocsin, et s'étaient présentés chez le sieur Rémond, 
dépositaire des clefs du clocher. Ce brave homme a ré- 
sisté, les armes à la main, aidé des personnes de sa fa- 
mille, et n'a pas livré les clefs. 

Le reste du département a été tranquille. Quelques 
tentatives de désordre, qu'aussitôt les honnêtes gens ont 
réprimées, ont voulu faire, à la Charité, pendant à la 
rébellion de Saint- Amand. 

Il est bien certain que ce département était un de 
ceux sur lesquels les anarchistes comptaient le plus. 

Nous le répétons, si leurs plans y ont échoué, cela est 
dû à l'attitude des autorités, et notamment à la coura- 
geuse initiative prise par le procureur général Corbin 
dans ses magnifiques discours, qui ont été pour ses 
justiciables à la fois une prophétie et un avertissement 
salutaire. 

Allier. — Dans ce département, l'insurrection éclata 
presqu'en même temps que dans le Cher, à Saint- 
Amand. Elle menaçait à la fois Moulins, Montluçon, 
Gannat et la Palisse. 

L'insurrection n'a pu se développer que dans ce der- 
nier arrondissement. Le plan des insurgés était de se 
porter à la fois, dans la nuit du 3 au 4, sur Moulins et 
sur les chefs-lieux d'arrondissement et de s'en emparer 
par surprise. 

A Montluçon, la surveillance et l'énergie de l'auto- 
rité surprirent les meneurs et déconcertèrent leur plan. 



238 HISTOIRE 

Ils étaient réunis, prêts à donner le signal da mouve- 
ment, quand le sous-préfet, le procureur de la Répu- 
blique et un adjoint au maire, vinrent avec la force 
publique cerner la réunion et s'emparer des plus dan^ 
gereux de ces démocrates. On les surprit armés jus- 
qu'aux dents et munis de cartouches et de balles mâ- 
chées. A la suite de ce coup de main hardiment exécuté, 
plus de trente arrestations ont été opérées. C'était sur^ 
tout sur Cerilly et ses environs que comptaient les me- 
neurs de Montluçon. 

A Gannat, dans cette même nuit, le mouvement de- 
vait éclater. Plus de soixante des principaux démocrates 
du chef-lieu et de l'arrondissement étaient réunis aux 
portes de la ville, prêts à se porter sur la Sous-Préfeo*- 
ture. Mais l'éveil avait été donné à l'autorité ; le sons- 
préfet, le nouveau maire, le docteur Boudant, avaient 
réuni les bons citoyens et s'apprêtaient à bien recevoir 
les insurgés. Prévenus de cela, ils n'osèrent pas tenter 
l'attaque et se retirèrent. Un détachement du 18* de 
ligne, parti de Clermont-Ferrand, vint prêter son ap- 
pui aux habitants de Gannat, dont un grand nombre 
s'étaient inscrits sur un registre comme défenseurs de 
Tordre. De nombreuses arrestations furent faites par le 
procureur de la République, le sous-préfet et l'officier 
de gendarmerie, qui a montré dans cette occasion beai»- 
coup de fermetés 

A Moulins, il y eut commencement d'exécution. Dans 
la journée du 3, des groupes s'étaient formés et des 
conciliabutes démagogiques avaient été tenus* Le pré- 



nt s COLP D'ETAT. 236 

fet, M. de Chariiailles, a\ait fait arrêter plusieurs des 
chefs et les avail fait déposer ù la iiiaison (l'arrËt. 
Dé'jà ce coup d'aulorité déconcertait les démagogues. 
N'importe, décidés à agir, ils se réunissent daos la nuit, 
au nombre de deux cent ciii(]uante, dans le petit bourg 
d'Yseure, à un quart de lieue de Moulins, eldécideutdc 
se porter sur la ville, pour délivrer les prisonniers et 
s" emparer de la Préfecture et de l'Uôtcl-de-Ville. Mais 
le préfet était au couraut de ce qui se passait, et deux 
colonnes de chasseurs partirent de Moulins pour se por- 
ter silencieusement sur le point de réunion. Le raouve- 
aientétait combiné pour que les deux colonnes arrivas- 
sentauméme moment, A minuit, malgré les pi-écautiona 
prises, les insurgés, prévenus de l'approche de l'une des 
colon nts, prennent ta fuite en sens opposé, et vont don- 
■er télé baissée sur celle qui arrivait pour les prendre 
par derrière. A cause de l'obscurité, douze seulement 
jpurenl être pris et furent déposés à la maison d'arrêt. 
]h avaient pour armes des faux, des fusils de chasse, 
4bs pistolets, des fourches, des poignards. 

Les contingents qui arrivaient de Dompierrc et de 
Chevagnes, formant un effeclif de cent trente insurgés, 
Ayant appris la déroute de la première colonne, ju- 
gèrent prudent de rebrousser chemin et de se dis- 
.perse r. 

Une proclamation énergique du préfet fut affichée, 
Je 4 au malin, dans Moulins. 

Des armes furent distribuées à la garde nalionale. Le 
concours des bons citoyens fut réclamé pour l'organi- 



240 HISTOIRE 

sation de colonnes mobiles, et un arrêté fut pris qui, 
Yu l'imminence du danger, mettait le département de 
l'Allier en état de siège. 

Dans l'arrondissement de la Palisse, les événements 
furent beaucoup plus graves. Malheureusement, de œ 
côté, l'autorité était endormie dans une sécurité qu'on 
ne comprend pas en pareille occurrence. Les postes de 
la garde nationale avaient , comme d'habitude , été le- 
vés dès le milieu de la nuit, personne ne veillait quand 
l'insurrection se montra d'autant plus forte qu'elle 
avait pu s'organiser sans obstacle. 

Ce fut dans la journée du 3 que les démocrates du 
Donjon, commune importante de l'arrondissement de 
la Palisse, donnèrent pour la nuit le signal de Tinsur- 
reclion. Les principaux meneurs furent un médecin, 
un pharmacien et un notaire de la localité. Toute la 
soirée fut employée à combiner le plan d'insurrection, 
à mettre en état les armes et les munitions dont on 
pouvait disposer. De neuf à dix heures, les insurgés 
commençaient à se réunir. Un peu avant minuit, ik 
étaient au nombre d'environ deux cents. Le maire, 
M. de laBoutresse, son adjoint, le juge de paix et un 
autre citoyen, signalé comme dévoué à l'ordre, furent 
arrachés de leur lit et emmenés, sans qu'on leur permit 
de prendre tous leurs vêtements. Ils étaient jambes 
nues, n'ayant que des sabots aux pieds. On les fît mon^p 
ter, ou plutôt on les jeta dans une charrette à fumier ; 
les plus mauvais garnements de la bande servaient d'es- 
corte, le rassemblement tout entier se mit en chemin 



D'UN COUP D'ÉTAT. 241 

pour la Palisse. On marchait lentement et la nuit était 
froide, une brume glaciale tombait sur les pauvres pri- 
sonniers à demi vêtus. Ils grelottaient , et la vue de 
cette souffrance arrachai! d'atroces moqueries à leurs 
conducteurs. L'un d'eux, M. de la Boutresse, se sentant 
glacé, voulut battre des bras pour se réchauffer. On lui 
attacha les mains, afin de lui ôler cette ressource. « Il 
est tout prêt au moins pour être fusillé, disait l'un de 
ces forcenés. — Allons donc, ça ne vaut pas une balle, 
ees aristos, disait l'autre. » El les propos les plus abo- 
minables se croisaient, entremêlés d'horribles blasphè- 
mes et de refrains démagogiques, où la guillotine avait 
toujours les honneurs du couplet. Ce supplice dura 
jusqu'à sept heures et demie du matin. On était en vue 
de la Palisse. Tant était grande l'incurie, nul ne se 
doutait du danger, et les bandes socialistes , qui s'é- 
taient recrutées en route d'une centaine d'hommes, pu- 
rent commencer à entrer dans la ville, sans coup férir. 
Mais le sous-préfet, M. de Rochcfort, qu'on venait de 
prévenir, se disposait à racheter par le courage le plus 
héroïque l'excès de confiance qu'il avait eu le malheur 
d'avoir. A la tête de quelques gendarmes, il vient bra- 
vement attaquer les insurgés, qui accueillent par un feu 
terrible cette poignée d'hommes. La plupart sont bles- 
sés, la résistance est impossible. Forcé de battre en 
retraite, le sous-préfet rentre dans la Sous-Préfecture, 
où bientôt ces forcenés le suivent. Là , on l'outrage de 
la façon la plus abominable, on veut le contraindre à 
mettre une écharpe rouge. Le courageux fonctionnaire 



242 HISTOIRE 

refuse. Des fusils sont braqués sur «a poitriae; il rer 
fuse encore, il refuse toujours^ car il veut qu'à défont 
de la force, l'honneur et la dignité restent au représeoi- 
tant du gouvernement. Martyr de Tordre social, il a 
son sang, sa vie à donner. Il ne led sauvera pas par une 
lâcheté. Pendant qu'une partie de ces bandits était à 
la Sous-Préfecture , d'autres saccageaient et volaient, 
d'autres enfin barricadaient les abords de l'édifice, et 
c'était prudent à eux, car sans ce rempart, ils n'eussent 
pas riposté peut-être aux quelques braves qui viennent 
pour délivrer le sous-préfet. C'est la brigade de gen- 
darmerie, déjà mutilée, qui se présente avec une quir- 
rantaine de gardes nationaux, que le cri : aux armes, 
a réunis dans la ville. 

Les insurgés ont pris position sur la terrasse de l'é- 
glise et se sont retranchés derrière leurs barricades. 
Puis ils ont fait, les infâmes ! une barricade vivante de 
leurs prisonniers. Les gendarmes n'osent pas tirer, ils 
s'élancent le sabre à la main ; mais les brigands diri- 
gent sur eux une fusillade tellement nourrie qu'en un 
instant ils sont hors de combat. Trois simples gendar- 
mes sont blessés grièvement. Le maréchal -des -logis 
Lemaire est mortellement atteint, le lieutenant G)m- 
bat reçoit une blessure dont il doit mourir au bout de 
quelques jours. Trois gardes nationaux sont atteints, 
mais légèrement. Les insurgés étaient trois cents con- 
tre quelques hommes, mais ces quelques hommes sont 
des héros. Va-t-on les respecter à terre î Ces gendar* 
mes blessés, va-t-on, maintenant qu'ils sont là gisants, 



D'UN COUP D'ÉTAT. 243 

voir en eux des hommes qu'il faut secourir? Terrier, 
notaire au Donjon et l'un des chefs, se précipite, le lâ- 
che, sur le brave maréchal-des-logis Lemaire qui est 
étendu, horriblement blessé de dix coups de feu et mou- 
rant, il lui tire deux coups de pistolet. Puis, les scélé- 
rats qu'il commande traînent le cadavre sur les dalles 
de l'église, le percent à coups de baïonnette, dansent 
dessus et écrasent la tête à coups de crosse de fusil. 
Rocher, notaire à la Palisse, comme son confrère, 
participe à l'assassinat d'un gendarme. Qu'on dise en- 
core que c'est l'ignorance qui fait commettre de tels 
actes! Ils ont assouvi leur rage, mais la cruauté froide, 
plus féroce encore, est dans le cœur de ces bandits. 
Us laissent étendus par terre et baignés dans le sang, 
non pas seulement sans les secourir, mais en les insul- 
tant, les trois gendarmes blessés et leur lieutenant Com- 
bat. Combien de temps? plus de deux heures. 

Après leur victoire, si affreusement déshonorée, les 
insurgés conduisirent à la maison d'arrêt les quatre 
prisonniers du Donjon. L'un d*entre eux , le juge de 
paix, était malade et se soutenait à peine ; en entrant, 
il appuie la main sur le chambranle de la porte ; un 
coup de crosse lui brise deux doigts. 

Le sous-préfet, au moment de la bataille, était par- 
venu à s'échapper. S'élançant sur un cheval, il passe à 
travers la fusillade qu'on dirige sur lui, et va au-devant 
d'un escadron de chasseurs, qu'à la nouvelle des évé- 
nements on avait dirigé sur la Palisse. 

Aussi lâches qu'ils étaient barbares, les brigands, à 



244 HISTOIRE 

la nouvelle que la troupe approche, quittent la Palisse 
et retournent au Donjon. 

Après le départ de ces forcenés , les prisonniers fu- 
rent remis en liberté. Le juge de paix, blessé, eut Tim- 
prudence de s'en retourner chez lui, où il fut de nou- 
veau arrêté. Ce ne fut qu'à la nouvelle que des troupes 
marchaient sur le Donjon qu'on le relâcha. 

Pendant que les bandes du Donjon accomplissaient 
leurs horribles exploits sur la Palisse, les démocrates 
de Jalligny, aussi sous le copçimandement d'un médecin 
et d'un pharmacien, se portèrent sur la mairie, dans la 
journée du jeudi 4, et firent le maire prisonnier. Ce 
courageux fonctionnaire résista de la façon la plus 
énergique. 11 fut frappé, terrassé et relevé dans un état 
déplorable. Le médecin lui appuya le canon de son 
fusil sur la poitrine. Les bandits se répandirent ensuite 
dans les communes voisines pour y recruter des parti- 
sans. 

Ils ne tardèrent pas à voir leurs forces s'augmen- 
ter d'une partie de la bande du Donjon, qui avait fui 
de la Palisse. Ils résolurent d'attaquer Moulins, et se 
mirent en marche. 

Mais l'appel du préfet avait été entendu, et les ci- 
toyens de celte ville venaient d'enthousiasme s'inscrire 
pour la défense de l'ordre. Plus de sept cents volon- 
taires furent armés et partirent à la rencontre des 
bandes insurrectionnelles, qui n'attendirent pas le 
combat et s'enfuirent dans toutes les directions. 

Ce jour-là même, un escadron de chasseurs occupait 



D'UN COUP D'ÉTAT. 245 

la Palisse , et les autorités procédaient activement au 
rétablissement de l'ordre et à l'arrestation des cou- 
pables. 

Le lendemain, Jalligny et le Donjon voyaient arrivez 
la troupe et la colonne mobile de volontaires partie de 
Moulins, à la rencontre des insurgés, qui avaient fui. 

Le préfet et le colonel Pierre se portaient, avec des 
chasseurs, sur Cerilly, où un commencement de trou- 
ble s'était manifesté. 

Partout on pousse activement l'instruction contre les 
insurgés , et les arrestations se font sans relâche. Le 
plus grand nombre de ceux qui ont fait partie des 
bandes est sous la main de la justice. A Roanne, on 
arrête Terrier et Préveraud, deux chefs de l'insurrec- 
tion du Donjon. Le 7, l'ordre était complètement réta- 
bli dans l'Allier, et les colonnes mobiles rentraient à 
Moulins, ramenant leurs prisonniers. Ces malheureux, 
attachés deux à deux, marchaient entre deux haies de 
gardes nationaux, précédés et suivis de forts détache- 
ments de chasseurs. L'attitude de tous exprimait l'abat- 
tement le plus profond ; celle de quelques-uns, il faut 
le dire pour l'honneur de l'humanité, exprimait aussi 
la honte. 

Yonne. — La nouvelle des événements accomplis 
à Paris parvint à Auxerre et à Sens, à deux heures de 
Taprès-midi, le 2 décembre. 

Le préfet, M. Rodolphe d'Omano, et le générai La- 
irerdière, commandant l'état de siège de l'Yonne et de 

16 



246 HISTOIRE 

TÂube, prirent immédiatement les mesures qu'ils jugè- 
rent les plus convenables au maintien de Tordre. 
L'Yonne est un des centres de la démagogie ; les trou- 
bles récents dont ce département a été le théâtre sont 
de nature à inspirer des craintes sérieuses. On a peu de 
troupes. Il n'y a dans Âuxerre que trois cent cinquante 
recrues du 15*" léger et les dépôts des 1" et 7^ lanciers, 
en tout cent hommes montés. On concentre les brigades 
de gendarmerie dans les chefs-lieux ^ afin de les avoir 
sous la main pour agir contre les localités qui s'insur- 
géraient, et pour qu'elles ne soient pas écrasées sous 
le nombre dans leurs résidences. 

Ce fut dans les cantons de Coulanges-sur-Yonne et 
de Saint-Sauveur, riverains de Glamecy, que le soulè- 
vement se manifesta. Le 5, quelques heures après que 
l'insurrection eut commencé dans cette ville, on sonna 
le tocsin dans les communes de Druyes, d'Ândryes, 
d'Etais, de Sougères, de Pousseaux et de Surgy , cette 
dernière sur l'extrême limite de TYonne et de la Niè- 
vre, mais appartenant au dernier département. La 
plupart des habitants, se levant en masse et s'armant 
de tout ce qu'ils purent trouver, se portèrent sur Cla- 
mecy, déjà au pouvoir de l'insurrection, et prirent part 
aux scènes abominables dont cette malheureuse ville 
fut le théâtre. Des bandes se portèrent sur Coulanges; 
mais M. Barrey, maire , avait organisé la résistance, 
grâce au concours des habitants. Le pont était barri- 
cadé. Il fit dire à l'autorité supérieure qu'il se char- 
geait de la défense de la ville ; et, en effet, pendant 




D't'N COUP D'ÉTAT. M7 

trois jours, il se mainlint dans celle honorable défen- 
sive, sans que les insurgés osassent venir l'attaquer. 

A Pousseaux, le maire, M. Bonneau, vieillard âgé de 
soixanle-seize ans, ayant voulu s'opposer au départ des 
bandes, fut odieusement assassiné. Il tomba frappé de 
six balles à la fois. C'était un digne prélude aux atroci- 
tés qu'on allait commettre à Claniecj. 

Le lendemain, 6, jour de foire à Saint- Sauveur, 
Thiébantt, professeur de médecine vélérinaire à ta 
Fernie-École , et signalé comme chef de sociétés se- 
crètes et comme démagogue fougueux, se mit à haran- 
guer les démocrates, qui s'élaicnt donné rendez-vous à 
Aelle foire, principalement des cantons rie Bléneau et 
de Saint-Fargeau. Ce forcené, excitant la fonle par ses 
discours incendiaires el criant : aux armes, les condui- 
•it à la mairie, où, malgré la résistance énergique âe 
H. Dclamour, les armes destinées au service de la 
garde nationale furent enlevées. L'un de ces handils , 
nommé Patasson , ajusta, à plusieurs reprises, le juge 
de paix. Après ce premier exploit, on fit ki fouille des 
maisons parliculières, où l'on prit tout ce qu'on trouva 
'd'armes. Les habitants paisibles furent indignement 
inaltraifés, et quelques-uns forcés de se joindre aux 
insurgés. On se sépara ensuite pour aller, chacun dans 
•a commune, chercher des renforls, et on se donna 
Pendez-vous pour le soir à Saint-Sauveur. 1^ nuit ve- 
nue, les insurgés se mettent en marche, divisés en 
deux bandes, pour se porter sur Auxcrre. La première 
doit passer par Toucy, où elle ralliera les bandes de 



d48 HISTOIRE 

Yilliers^ Saint-Benoist etMezilIes, de rarrondissemeDt 
de Joigny, lesquelles, obéissant au mot d'ordre envoyé, 
marchent de leur côté sur le chef-lieu. La 80conde 
bande, partant de Saint-Sauveur, se dirige sur Auxerre 
par Thury, Taingy, Ouanne et Leugny. Dans toutes 
les communes où elles passent, ces bandes sonnent le 
tocsin, pillent les armes, maltraitent les habitants pai- 
sibles et forcent le plus grand nombre à marcher avee 
eux. 

Toucy, menacé d'une double invasion, allait donc 
devenir un point central d'opération pour les insurgés. 
L'alarme y était grande; le maire, M. Arrault, mem- 
bre du conseil général , avait réuni la compagnie de 
sapeurs-pompiers, armé les citoyens de bonne volonté, 
et se préparait à faire une énergique résistance. Mais les 
nouvelles qui lui arrivaient de toutes parts lui donnè- 
rent de sérieuses inquiétudes. Il dépêcha des courriers 
qui vinrent à Auxerre prévenir le préfet et demander 
des secours. M. le lieutenant-colonel de GhefTontaines, 
désigné pour commander l'état de siège, y était arrivé 
dans la journée. On ne pouvait dégarnir Auxerre, car 
on recevait la nouvelle que l'insurrection de Saint-Flo- 
rentin, arrondissement situé à l'autre extrémité du dé- 
partement, menaçait le chef-lieu, et que, d'un autre 
côté, les bandes de Saint-Sauveur, qui avaient pris la 
route de Thury, allaient attaquer dans la nuit. On ne 
put faire partir, à onze heures du soir, que vingt-cinq 
hommes d'infanterie en poste , et dix gendarmes à 
chevaly aous le commandement du lieutenant Fistié , 



D'UN COUP D'ÉTAT. 2« 

du 15* léger. Ce renfort arrivait à Toucy à deui heures 
du matin. Il n'eut que le temps de se ranger en bataille 
pour recevoir la bande insurrectionnelle qui entrait dans 
la ville [»ar la route de Dracy. On marche en colonne, la 
troupe en tête, sur les insurgés, qui, au cride:^!»' vive? 
répondent par un coup de feu. «Apprùtez, armes!» dit 
le lieutenant. Le maire, emporté par un sentimsDt 
de générosité qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, se 
jette devant les soldats et veut employer les moyens de 
•onciliation , mais les insurgés ne l'écoutent pas Le 
lieutenant fait alors charger à la baïonnette, et plu- 
-lieurs insurgés tombent sous le feu des défenseurs de 
l'ordre. Toute la bande prend la fuite en laissant vingl- 
cinq prisonniers entre les mains de la troupe, parmi 
lesquels Chauvot et Tncotet, deux de leurs chefs. A 
peine tes a-t-on mis en lieu de sûreté qu'il faut aller 
fciretèteà la colonne de Saint-Sauveur, forte d'envi- 
ron deux cents hommes comme la première. Les in- 
■urgés engagèrent le l'eu, mais prirent la fuite aux pre- 
Btères décharges, laissant plusieurs morts et quinze 
prisonniers. Un soldat, le fusilier Lavaud, fut blessé à 
jh cuisse, un gendarme reçut un coup de faux. Le lieu- 
ïnl Fistié montra le plus grand sang-fro-d dans ce* 
4eux affaires. On cite aussi, comme s'étant particulié- 
xemcnt distingués, les deux capitaines de la garde na- 
tionale, Carré et Fontaine. Blessé dans la première 
tfuire d'un coup de pique dans le ventre, le capitaine 
flarrc s'est fait panser à la h&le pour retourner à la se^ 
•mde. Ainsi, sur ce point, force restait à l'aulorilè. 



250 HlSTOmi!. 

La seconde bande^ partie de Saint-Sauveur, laissant 
derrière elle Taingy, Ouanne et Leugny, arrivait à huit 
heures du matin à Escamps. La population tout entière 
avait pris la fuite et se cachait dans les vignes, dans les 
bois. Après avoir tout mis à sac dans la localité, elle se 
dirigea sur Ghevannes, où elle entrait à neuf heures. 
Qievannes n'est qu'à deux lieues d'Âuxerre. Ce fut li 
que la colonne, envoyée d^Âuxerre contre les insurgés, 
les rencontra. Le lieutenant de gendarmerie , Petit- 
Mangin, officier brave et intelligent, avait avec lui dix 
gendarmes, dix lanciers et vingt-cinq hommes d'in- 
fanterie du 15* léger, sous les ordres du lieutenant 
Rogé. Chevannes fut emporté sans coup férir, et plu- 
sieurs insurgés furent pris. Marchant précipitamment 
sur Escamps, par où la bande battait en retraite, oo 
les en délogea à coups de fusil en leur tuant sept 
hommes et en faisant encore des prisonniers. La troupe 
se mit à la poursuite des insurgés qui fuyaient dans 
toutes les directions en jetant leurs armes. Dans cette 
poursuite, le lieutenant Rogé a tué de sa main un in- 
surgé qui venait de tirer sur lui. Après avoir battu le 
pays pendant huit lieues, la colonne est arrivée à Toucy 
avec ses prisonniers. Ils étaient attachés sur des char- 
rettes qu'avaient fournies les habitants des localités 
qu'on avait traversées. 

La bande , qui de Saint-Florentin se dirigeait sur 
Auxerre, n'avait pu s'emparer à Saint-Florentin même 
de la mairie , énergiquement défendue par le juge de 
paix et par le maire. Arrivée à Pontigny, elle avait été 



D'UN COUP D'ÉTAT. 231 

coRipléletiicnt démoralisée par la résistance des habi- 
tanls, qui ne voulurent passe laisser désartner, el s*ètait 
_ immédiatement débandée. 

n Aussitôt qu'il avait eu connaissance du mouvement 

f de Saint-Florentin, le sous-prcfet de Joîgny avait en- 

j \oyé dix lanciers et cinq gendarmes, avec ordre de 

s'emparer des deux principaux chefs, llrunat et 6au- 

chard. Celte petite troupe n'y était arrivée qu'après le 

départ des îusurgés, repoussés dans leur tentative sur 

I b mairie. 

Ainsi, dans ce départemenl, l'organisation des ban- 
des est évidente. Une même pensée les dirige, elles 
obéissent au même mot d'ordre, puisque de quatre 
points à la fois elles marchent sur Auserre au même 
moment. Dès le matin du 6, les qiiali'e colonnes de la 
démagogie élaient en pleine déroute. Partout, les com- 
munes rurales organisaient des gardes nationales pour 
se dcFendre on cas d'attaque. Dès le 7, il n'y a pas un 
seul noyau d'insurrection subsistant. De tous côtés, on 
amène des prisonniers. Les maisons d'arrêt d'Aaserre 
en renferment à peu près deux cent cinquante. Guyard, 
huissieràSougères.Commeau, propriétaire à Entrains, 
ont été arrêtés ; le dernier a été pris par les habitants 
qui l'onl amené, attaché derrière une charrette. On s'est 
emparé aussi d'un nommé Landré, cordonnier, chef de 
bande à Saint-Sauveur. Il marchait h cheval en tète de 
la colonne, un autre faisait la même chose en queue; 
quiconque eût voulu quitter le rassemblement eût élé 
tué à coups de fusil par ces forcenés. C'est surtout dans 



252 HISTOIRE 

la Puisaie, pays qui borne la Nièvre, et où les proprié- 
tés De sont pas morcelées comme dans le reste du dè- 
partementy que la démagogie a trouté des recrues. 

Nièvre. — Ce département a eu, avec celui du Jura* 
le triste privilège de fournir à Thistoire tout ce qu^il y 
a de plus révoltant, de plus honteux, de plus atroce 
dans les exploits de la jacquerie socialiste : Clamecy, Po- 
ligny, deux noms qui resteront bien tristement célèbretl 
Pourtant ce ne sera pas notre plume qui révélera lei 
abominations qui ont mis tant de deuil dans ces deux 
malheureuses villes. On recule d'horreur et de hoott 
quand on pénètre dans Tintimité de ces atrocités hon- 
teuses. Silence! respect aux victimes qui dorment dans 
le tombeau I respect aux douleurs qui vivent dans les 
cœurs! 

Clamecy est une ville d'environ six mille âmes , si* 
tuée aux confins du département de la Nièvre, limitro- 
phe de l'Yonne et distante d'environ dix-huit lieues 
de Nevers. Assise sur le confluent du Beuvron et de 
l'Yonne, au pied d'une montagne qui la domine en- 
tièrement, elle a de vieux monuments et de vieux 
souvenirs. Son origine est si antique qu'on l'ignore. 
Malheureusement, Clamecy était depuis quelque temps 
un foyer de socialisme, et beaucoup de ses habitants , 
quelques-uns même d'entre les notables, étaient affiliés 
aux hommes de 1852. Malheureusement aussi, la sé- 
curité, ce crime des tièdes, y était grande; on ne vou- 
lait pas y croire à certaines éventualités. Plût au ciel 



DUN COUP D'ÉTAT. 283 

qu'elles n'eussent été que les évocations de la peur ! A 
la nouvelle des événements de Paris ^ les démagogues 
do lieu y prévenus dans leurs complots y se hâtèrent de 
se concerter. On vit les affiliés des communes voisinesy 
on s'assura de leur concours, et, pour le vendredi 5 au 
soir, le signal fut donné. Le sous-préfet, témoin des 
menées socialistes, avait ordonné quelques arrestations. 
Ce fut le prétexte apparent. On se réunit sur la place 
de la Prison , et bientôt arrivèrent les contingents de» 
communes voisines. Tout ce qui environne Clamecy 
s'insurgeait , et les bandes commençaient à arriver de 
la Puisaie, pays limitrophe de l'Yonne. Le tocsin sonne 
à la fois dans une foule de communes. Pendant ce 
temps^là, les insurgés, déjà réunis, attaquent avec 
acharnement la prison, où les gendarmes résistent avec 
une admirable énergie, mais sont enfin accablés sous le 
nombre. Deux de ces braves y sont frappés mot telle- 
ment. Les insurgés défoncent les portes et délivrent les 
prisonniers. L'un de ces derniers se met immédiate- 
ment à la tète des rebelles. Ce chef est un jeune homme 
de bonne famille , condamné , à Paris , à six mois de 
prison pour outrage public à la pudeur. Ils marchentsur 
la mairie et s'emparent de cinq cents fusils. Dès lors, la 
ville a été complètement envahie, mise à sac, pillée, lea 
maisons particulières dévastées. Les insurgés se présen^^ 
tent à la recelte particulière et y volent 3,000 francs. 
Mais ce n'est pas assez de la révolte à main armée, le 
pillage et le vol : car, ce qui triomphe à Clamecy, c'est la 
démagogie, c'est le socialisme, c'est, en un mot, 1852. 



2S4 HISTOIRE 

ÂTœuvre donc, les cannibales et les infâmes, puncpp 
la Providence Ta permis; à l'œuvre ! que la France vai^ 
dans l'horrible épisode de Clamecy, ce qui rattendait 
dans les menaces , dans les promesses , dans les espé- 
rances de 1852! 

Munier, instituteur depuis plus de vingt ans, direc- 
teur de TÊcole mutuelle : on Tassassine, lui qui a instruit 
les pères, et qui, aujourd'hui encore, instruisait leurs 
enfants. Mulon, l'avoué, passe dans la rue, il donne le 
bras à une femme qu'il reconduit à sa demeure; elle 
tremble pour les siens peut-être ! Il y a chez elle u 
berceau quelque pauvre petit enfant à protéger. On 
respectera cet homme au bras d'une femme!.... Un 

menuisier démocrate vient à lui et s'écrie : c Ah! 

c'est ainsi que tu t'amuses à conduire des femmes , au 
Heu d'être à la tête du peuple ! Eh bien I voilà pour 
toi ! » Il lui enfonce une bisaiguê dans le flanc et le 
tue. 

Un enfant de treize ans fuit devant les assassins ; il se 
réfugie dans les bras de sa mère. Ah! le voilà sauvé! 
Une bête féroce s'arrêterait. Ils assassinent cet enfant 
dans les bras de sa mère ! 

D'autres victimes encore tombent pareillement assas- 
sinées, et un prêtre passe inoffensif, étranger ; c'est le 
desservant d'une commune voisine, qui se trouve là par 
hasard, M. Yernet, curé d'Arthrel. Ah ! si son sangpou- 
vait racheter vos méfaits et payer la rançon des victimes, 
il vous le donnerait jusqu'à la dernière goutte ! C'est un 
prêtre catholique, un de ceux qui se font tuer pour la 



D'UN COUP D'ÉTAT. 23S 

|[%iéri(é,|)tiur l'amour de leurs semblables. Mais toucher 
, « cet homme ! pour vous, chrétiens, c'est un sacrilège. 
Habitants des campagnes, vous n'avez pas perdu la foi ! 
Mais ce ne sont plus des chrétiens, ce ne sont plus des 1 
hommes, les brigands de Clamecy, ce sont les soldats de 
i 852. Ils prennent ce prêtre, ils l'outragent, lui crachent 
au visage, lui font endurer les plus ignobles traitements. ' 

■ Et cela dure (rois heures ; ce n'est pas de la colère, ce 

■ n'est pas de la rage aveugle, c"est de l'atrocité froide et 
^calculée ; les soldats de la jaciiuerie s'amusent. Après 
Hp'avoir frappé à coups de bâton , ils lui donnent un coup 

d'épée dans les reins. Un habitant le recueille à sa porte 
et lui prodigue des soins. Ces hommes , souillés de 
meurtre et de sang, qui ont assassiné des enfants et 
des prêtres, n'ont pas encore assez fait; il y a d'autres 
atrocités à commettre. 

Ce jour a vu de hideux attentats qui laisseront bien 
longtemps l'épouvante dans le cœur des victimes et le 
deuil dans cette ville inloitunée. Près de vingt per- 
sonnes ont été odieusement outragées. Voilà 18^2, voi- 
là la démagogie ! Qu'on crie donc encore analhème au 
specïre rouge, à M. de Roniicu ! Prophète qu'on a nom- 
iDé sacrilège et qu'on accusait de lèse-majesté humaine, 
on a dépassé vos prophéties. Pendant ce temps-là, les 
gendarmes et lesous-préfel assiégés par l'émeute, résis- 
taient toujours. Un malheureux gendarme blessé est saisi 
par les insurgés qui l'attirent au dehors. On l'accablft 
de coups. L'un des bourreaux dit aux autres : Ne frap- 
pons pas si fort , i7 durera plus longtemps 1 On a fait 



256 HISTOIRE 

mourir ce gendarme sous les coups. Et pendant eellè 
orgie de pillage, d'assassinat et d'odieuses brutalités, te 
tocsin ne cessait de se faire entendre , et des bandeà 
avinées parcouraient les rues, hurlant des refrains iii->- 
fàmes ou terribles et criant : Vive BafMs ! vite la gull-^ 
lotinel mort aux riches ! Le drapeau rouge flottait sur 
les édifices publics. 

Une partie des bandits avait barricadé les routes et 
veillait autour de la ville. Des avant-poster, établis éti 
tous côtés, dévalisaient les courriers et volaient léd 
voyageurs. 

Au bout de dix-huit heures de lutte désespérée, leit 
gendarmes avaient été obligés de se retirer, se cachant odF 
cela était possible. Quelques citoyens avaient partagé 
cette belle résistance : gendarmes et volontaires étaieirt 
en tout 28. Le sous-préfet put se réfugier dan» nncmafr* 
son sûre. Le procureur de la République, l'agent gé- 
néral du commerce du bois, le commissaire, avaient 
trouvé asile chez un boulanger. Pour éviter d'être sur-' 
pris, parce qu'on fouillait les maisons, ils s'étaient fé^ 
fugiés par une lucarne sur le toit. On leur y portait à 
manger. Ils y restèrent , enveloppés dans des couver^ 
tures, jusqu'au départ des insurgés. 

Le préfet avait été prévenu le matin et marchait sur 
Qamecy avec cent soixante-quinze hommes du 10* 
chasseurs. Le général Pellion , qui craignait une at-^ 
taque sur Nevers, n'avait pas pu mettre plus de monde 
à sa disposition. On connaissait le plan des insur- 
gés, qui était d'attirer l'attention sur Glamecy, Saiot^ 



D'UN œUP D'ÉTAT. 367 

Pierv^le-Moustier et Douzy, puis de se porter brusque- 
Bient sur Nevers dans la nuit du 5 au 6. 

A quatre lieues de Clamecy, le préfet est informé, 
par un gendarme échappé au massacre, de la posi- 
tion réelle de la ville. Il apprend que les insurgés y 
sont fortement barricadés et qu'il est question de tirer 
sur lui en le visant spécialement. On continue à mar- 
eher, et, un peu avant la chute du jour, on arrive en vue 
de Clamecy. Aussitôt on attaque résolument un avant- 
poste établi sur la route et on l'emporte, en faisant 
éprouver aux insurgés une perte de cinq hommes. Le 
préfet, ne jugeant pas convenable de combattre à cette 
heure avancée, conduit sa troupe, à travers des vignes, 
seus le feu des insurgés, occuper la montagne qui do- 
mine la ville, et s'y établit pour y passer la nuit. 

Des parlementaires , conduits par M. Lyonnet, in- 
génieur y vinrent auprès du préfet, qui les fit tous ar- 
rêter. Durant la nuit, les insurges, qui s'attendaient à 
une attaque pour le lendemain , commencèrent à se 
débander, et au jour ils avaient entièrement abandonné 
Clamecy. Ainsi, la lâcheté la plus insigne après leurs 
forfaits. Le préfet attendit, pour entrer dans la ville, 
l'arrivée de la colonne que le général Pellion condui- 
sait, accompagné de M. Cartier, nommé, parle gouver- 
nement, commissaire général de l'Allier, du Cher et de 
la Nièvre, et de M. Corbin, procureur général. Le soir, 
les autorités firent leur entrée à la tète des troupes, et 
Theure de la justice commença ; plusieurs chefs, entre 
autres Guerbet, furent pris. 



258 HISTOIRE 

Par divers arrêtés, M. Carlier, commissaire général, 
a révoqué de leurs fonctions : Lyonnét, ingénieur ;Roii»- 
seau, avoué; Marion, huissier, comme acteurs ou com- 
plices de l'insurrection. Voici textuellement ce qui con- 
cerne le maire de Clamecy : 

'. a M. Legeay, maire de Clamecy, qui a méconnu tous 
ses devoirs en fuyant lâchement, sous un déguisement, 
son poste, sa famille et ses concitoyens, est révoqué de 
ses fonctions. 

« M. Ruby, homme de courage, est nommé maire de 
Clamecy. » 

On procède à l'inhumation des deux gendarmes tom- 
bés sous les coups des insurgés. Après les familles de ces 
deux braves, venaient le commissaire général, le génâral 
Peliion et le procureur général, puis le préfet avec tous 
les fonctionnaires, plus de quinze cents habitants, et 
enfin quatre régiments, les 27* et 41% les 1*« et 10* 
chasseurs. 

Le procureur général Corbin prononça l'allocution 
suivante sur la tombe des deux martyrs de l'ordre : 

Ofûcicrs, soldats de toutes armes, et vous, Messieurs, 

En présence de ces deux cercueils , qui ne céderait à sa vive émo- 
tion ! 

Là reposent deux braves, tous deux morts pour la sainte cause de 
Tordre et de la société; morts pour vous, habitants de Clamecy; tout 
deux lâchement assassinés par les hordes de la démagogie. 

Deux jours et deux nuits durant, la démagogie a été maîtresse en 
cette ville. ... la populace ameutée, les maisons forcées , envahies 
et pillées; la terreur dans toutes les âmes honnêtes; huit assassinats 



D'UN COUP D'ÉTAT. 259 

et près de vingt victimes ; les plus hideuses saturnales ; le sac et le 
meurtre : voilà ses œuvres, les voilà telles qu'on nous les promettait 
pour 1852. 

Et sans le 2 décembre, sans le patriotique dévouement de Napoléon 
Bonaparte, qui doute qu'eUe n^cût tenu parole. 

Mais elle comptait sans vous , ô notre héroïque armée , qui, il y a 
quelques jours à peine , versiez votre sang à Paris , et arrivez encore 
à temps au fond de nos provinces ! 

Elle comptait sans vous, brave gendarmerie, arme d'élite , type du 
dévouement et du plus vrai courage! 

.... Et maintenant, Messieurs, recueillez-vous dans un suprême 
hommage pour ces glorieux martyrs! 

Honneur à vous, Cléret! honneur à vous, Brohant! au nom de la 
magistrature, et au nom de vos camarades de toutes armes, au nom 
de tous les bons citoyens, honneur à vous! 

La patrie n'oubliera pas sa dette envers vos familles , et la justice 
aura bientôt son cours. 



Une battue, ordonnée par le général Pellion dans les 
bois de Clamecy, a produit la capture de cent insur- 
gés. Quatre-vingts ont été pris à Entrains. L'un d'eux, 
qui résistait, a été tué. Sur la demande de M. Carlier, 
un conseil de guerre spécial fut désigné pour siéger à 
Clamecy. 

Instruit de ce qui se passait à Clamecy, l'évêque de 
Nevers était parti pour cette ville. Il voulait faire en- 
tendre la voix de Dieu à ces forcenés. U apprit à Varzy 
quMls n'avaient pas attendu l'attaque des troupes. 

Nous avons raconté. Ce récit se passe de commen- 
taires. Dieu fasse qu'un tel enseignement profite à la 
France ! 

De son côté, l'arrondissement de Cosne était le siège 



290 QISTOIRE 

de troubles graves, qui éclataient sur les hords det la 
Loire et se concentraient sur le bourg de Neuvy-sur^ 
Loire. Le dimanche, 7 décembre, un grand nombre 
d'hommes de celte commune et de celles du voisinage 
s'étaient réunis sur la place publique pendant la messe. 
Il étaient armés et s'apprêtaient à combattre ; car on 
avait appris que M. Ponsard, secrétaire général du dé- 
partement, était parti de Nevers, marchant sur Neuvy 
avec un détachement du 41» et du 18^ de ligne. Nous 
citons ici une partie du rapport de M. Fortoul, ministre 
de l'instruction pubUque, au Président, sur les faits re- 
latifs à M. Vilain, desservant de Neuvy : «c A l'issue de 
la messe, ce vénérable prêtre apprend que les hommes 
de sa paroisse sont en armes sur la place publique ; il 
se rend au milieu d'eux pour leur prêcher la paix. Sa 
voix paternelle, loin de calmer ces furieux, n'ayant fait 
que les irriter davantage, il est contraint de se retirer au 
presbytère. Il y est suivi par une bande ameutée qui 
lui demande ses armes, a Mes armes, mes enfants, les 
voilà, répond le digne prêtre en montrant son bré- 
viaire, je n'en ai pas d'autres! — Vous en avez,» ré- 
pondent les insurgés. Ils fouillent partout ; mais, ne 
trouvant rien, ils s'en vont, a Quelques moments après, 
ils reviennent plus menar^nts : « Allons, lui disent-ils 
en Tabordant, il faut nous suivre. — Où voulez-vous 
me conduire? — Vous le saurez. — Mais je ne vous 
suivrai que quand je saurai où je dois vous suivre. Où 
donc? — En prison ! — Comment, votre curé en pri- 
son, et par vos mains ! Que vous a-t-il donc fait pour le 



D'UN COUP UrÉJkT. Hi 

Imiter ainsi? Depuis vingtr«x ans que je suis au milieu 
ite.YOUSy je le dis sans en tirer de gloire , je ne me suis 
fj^pliqué qu'à yous faire du bien. » 

« ;11 essaie en ^vatn de les apaiser. Deux des insurgés 
le ^isiasent. Les Iwoonetto s'abaissent sur lui. II cède 
à la force sans pâlir devant elle, et dit avec douceur à 
iÇ(iB méchants : « Marchez, je vous suis, n 

« )1 avait à peine franchi la porte du jardin, qu'il i-e- 
çoit au côté droit la décharge d'un pistolet tiré k bout 
pQptiant. Ja JbftUe déchire les chairs et sort par le côté 
««Mclje. 

« |U est douloureux d'avoir h ajouter que ce crime 
f^ .^1^9 qui aurait dû remplir les spectateurs d'indi- 
cation, excita au contraire leurs sarcasmes. « Tiens, 
/('|ë(crient-ils, il ne tombe pas, il n'est pas mort ! Il est 
^cuirassé, il faut tirer où il ne l'est pas. » Au même in- 
stant, l'abbé Vilain est de nouveau menacé par cinq 
îijLfÀhy dont heureusement aucun ne fait feu. On Ten- 
tijaine tout sanglant, on le jetle dans une prison, où il 
3^ abandonné seul, perdant son sang et ses forces, 
.nVy^nt pas même un siège pour se reposer. Dieu con- 
xliiisit auprès de la lucarne de la prison une petite fille, 
qiii provoqua les secours auxquels le bon curé doit la 
fniraculeuse conservation de sa vie. » 

.Pendant ce temps-là, les insurgés sonnaient le toc- 
.fp, et une forte baiTicade s'élevait à l'entrée de la 
,rj?ute qui traverse Neuvy. Peu de temps après, la co- 
Jp^pe attaquait résolument ce retranchement et l'em- 
iPÇi^tait au pas de course. Beaucoup d'arrestations sont 

17 



262 HISTOIRE 

faites , notamment celle du scélérat qui a tiré sur le 
respectable abbé Vilain. Un conseil de guerre, immé- 
diatement organisé, a jugé ce lâche assassin , et l!i 
condamné à être fusillé ; ce qui a été exécuté sur la 
place publique, en présence de toute la population. 

Depuis cette époque, sur le rapport dont nous te- 
nons de citer une partie, Louis-Napoléon a décori 
l'abbé Vilain , dont on a eu le bonheur de sauver les 
jours. 

M. Ponsard, délégué avec pleins pouvoirs du préfet 
dans l'arrondissement de Cosne, a fait arrêter et con- 
duire en prison Dethon, avoué, et Gambon, notaire et 
adjoint à Cosne, qui avaient déchiré les proclamations 
du prince président. Ce dernier a été révoqué de ses 
fonctions. Un mouvement insignifiant a promptement 
été comprimé, à Poully-sur-Loire, par l'arrestation des 
chefs. 

Voici quelques détails sur les événements de Bonny- 
sur-Loire. Nous les empruntons au Journal du Loiret : 

a C'est le dimanche 7, à midi et demi, que l'explo- 
sion démagogique a eu lieu. Le son du tocsin, le cri 
des clairons et le bruit des armes se sont fait enten- 
dre simultanément. Le tocsin sonnait à la même heure 
dans cinq à six paroisses. Les émeutiers sortaient de 
leurs maisons avec leurs fusils en criant : Aux armes! 
En un clin d'oeil, la place et la Grand'Rue se sont trou- 
vées couvertes d'une masse armée. On s'est rendu au 
presbytère pour faire rendre au curé ses armes. Cet ec- 
clésiastique a livré un mauvais pistolet et un fusil qu'il 




D'I.N t.OrC riETAT 

a averti être encore chargé depuis 1830. On l'a cin- 
mené au corps-de-garde avec d'autres habitants nota- 
bles dont on voulait s'assurer. Plus d'un conjuré était 
prêt à faire feu sur celui qui aurait tenté la moindre 
résistance. 

o Le trajet du presbytère à la mairie a été effroyable. 
Au milieu de cette cohue d'hommes armés, figuraient 
une quarantaine de feamics portant sabre à la ceinture 
et fusil au bras. Elles vociféraient comme des mégères 
et arrivaient habillées en hommes. 

« Pour portodrupcau, on choisit une jeune mère de 
deux enfants, de deux à trois ans, qui accepta ce péril- 
leux honneur. Cette femme est en prison. 

n Le tocsin a fait entendre ses sons lugubres depuis 
midi et demi, à l'issue de la grand'niesse, jusqu'il une 
heure du malin sans interruption, puis a recommencé 
à quatre heures. Pendant la nuit, il s'est passé des 
«cènes révolutionnaires horribles.» 

Jura. — Poligny !... malheureuse ville 1... dans l'his- 
toire de la jacquerie de 1 851 ; il n'y a pas une horreur 
que son nom ne rappelle. A Potigny , la révolte, la 

'guerre contre la société, le vol, l'assassinat, le viol, 

'toutes les lâchetés et toutes les infamies ! 

Dès le 3, à neuf heures du soir, des groupes nombreux 
et hostiles stationnaient dans la ville. Comprenant que 
la nuit serait mauvaise, le sous-préfet, qui n'avait pas 

-de troupes sous la main, réunit quelques amis qu'il 
arma. Une brigade de gendarmerie était la seule force 



I 



261 HISTOIRE 

publique dont oapût disposer. A nuBuit^ le. tocsin Miir- 

xmi dans tous les villages voisins ^ etjes frèise&et amifti 

jprévenus par les démagogues delatville, arri'vaientiiie 

'tous les côtés à la fois. Tout à.coup, Jes cloche» de-Ji 

ville sonnent simultanément le tocsin ^ une bande d'kir 

siirgés>se! précipite* sur. la. Sous^^PcéCecture,: s'empare du 

sous^préfety deiM.iGhjevassu ^.laneien Eepréseotant^ de 

iU. ^Gagneur, receveur partioulÎAr^ide.sonfilfiy ret de 

Jil;.^Magnin, lieutenant d'infanterie eDipeiriuission. Tous 

sont jetés en prison ainsi que M. Outbier^ matreiy itpii, 

Te«èUi de son écharpe, aJait les plusicourageuxiefiforts 

pour arréterices forcenés. Le:sous-préfet a été presque 

assommé d'un coup quioniui a porté sur la léte. Les 

insurgés orgauîsent une sorte de gouvernenient4>rovi- 

•tsoire. Bergère est nommé sous-préfet ; .Lamy, maire 

' provisoire , et EWrrival , commandant des. forces répu- 

^Uioaines. 

La nuit est affreuse ; le tocsin y la. générale, les cris, 
le bruit des charriots qu'on traîne, des pavés qu'on ar- 
rache pour faire desrbarricades, to.ulesti (ait pour, porter 
la terreur dans l'âme des habitants paisibles,. qui. «e 
sont renfermés dans leurs maisons. .Dans les vilhi^es,^ 
tocsin' sonne aussi de tous côtés. Dans: la journée dutfi, 
les insurgés, restés maitre&de la ville, s'y sont com- 
portés comme eussent fait de véritables harbàres,: pil- 
ilant, volant, se gorgeant de vin et de spiritueux, pour 
ensuite.se livrer saux iiifaiBies les plus lâches-et Jes 
plus cruelles. Les femmes ont été outragées de la ùr 
çon la plus atroce. Nous connaissons, des détails qui 



n'i:is cffup ntTAT. 
font frémir et que nous n'oserions \rainicnl lépcter. 
Dès !e matin du 4, iine colonne d'insurgés, partie de 
Poligny, s'était portée sur l,ons-le-Saulnier. Arrivée à 
quelnues kilomètres de la ville, elle \ fut dispersée par 
OTie troupe d'infanterie de ligne, appuyée d'un peloton 
de gendarmerie, commandé par un capilaine et un 
Kculenaiit. Le nouveau préfet, M. de Chandjnin, a 
montré dans celte aflaire la plus grande énergie , 
payant de sa personne et ne regardant pas où pouvait 
être le danger. Dix-neuf insurgés furent pris et incar- 
cérés à Lona-Ie-Saulnier. 

Ce fut dans la nuit du i au 5, que ceux des insurçés 
qui étaient restés à Poligny commirent la plupart des 
indignités qui ont semé tant de désolation dans celte 
ville. Les excès de toutes sortes auxquels ils s'étaient 
livrés, les orgies faites dans les caves des particuliers, 
les avaient disposés à ces horribles forfaits. 

Dans la matinée du 5, quand ils apprirent ([ue la 
force publique marchait snr eux , après avoir dispersé 
Jà colonne dirigée sur le clief-licu , et que, d'un autre 

tiiAté, tout le département était tranquille, ils cointncn- 
&rent à trembler. Ils remirent les prisonniers en ti- 
faertc et prirent la fuite dans foutes les directions. Eux- 
ihênies, avant leur départ, renversèrent en partie les 
barricades qu'ils avaient élevées. Quand le préfet, qui 
s'était mis à ta tête des troupes, arriva, l'oligny était 
au pouvoir des autorités rt'gulières; les insurgos avaient 
disparu. Cependant, beaucoup d'arrestations furent 
|ftiles. Les principaux chefs arrêtés sont : Henri Bar- 



2tf6 HISTOIRE 

bier, rédacteur du j0iirnal la Tribune de VE$t^ et Ga- 
gneur (Valdimir), propriétaire, tous deux pris les armes 
à la main. Bergère, Ite sous préfet provisoire de Tinsur- 
reclion ; Dorrival, chef militaire de la même insurrec- 
tion; Lamy, avocat, maire provisoire, et quelques 
autres chefs, ont réussi à passer en Suisse. Nous le ré- 
pétons, si nous ne disons rien des horreurs commises i 
Poligny, c'est que nous n'en voulons pas salir nos 
pages, et qu'en outre nous nous sommes imposé l'obli- 
gation de ne raviver aucune douleur et de n'apportera 
aucun deuil l'aggravation d'une publicité qu'asseï 
d'autres ont maladroitement provoquée. 

 Lons-le-Saulnier, quelques tentatives de désordre 
ont été faites; Tarrestation d'un certain nombre de 
meneurs a suffi pour les faire avorter. 

Saône -ET- Loire, — Nulle part , dans ce départe- 
ment, l'insurrection ne s'est montrée bien formidable; 
mais elle a éclaté sur plusieurs points avec tant d*en- 
semble , elle a montré une telle unité d'action , qu'il est 
évident qu'elle y avait un plan parfaitement organisé, 
des chefs sûrs d'être obéis, et qu'elle y aurait été terri- 
ble si le 2 décembre 1851 n'eût prévenu le 13 mai 1852. 

Aussitôt que les nouvelles de Paris furent connues à 
Châlons, centre de la démagogie de Saône- et-Loîre, 
les rouges se mirent en mouvement. Ils savaient qu'une 
autorité vigilante avait l'œil sur eux et la main prête à 
sévir. Ils jugèrent à propos de lever l'étendard de la 
jacquerie sur d'autres points de Tarrondissement. Ils 



D'UN COUP D'ÉTAT. 

firent partir des émissaires pour Tournus, Fontaines, 
Chagiiy et quelques autres localités. Le mercredi 3, au 
soir, le mouvement éclatait à Tournus. Les insurgés, 
réunis à la salle de spectacle, formèrent une munici- 
palité provisoire, et s'emparèrent du commissaire de 
police et de M. Bérenger, adjoint. Le maire et le juge de 
paix étaient malheureusement absents. M. Bérenger, 
ayant pu s'échapper, se réfugia à la caserne de gendar- 
merie, résolu à s'y défendre jusqu'à la dernière extré- 
mité. A minuit, trente insurgés, devant la caserne, 
somment ses défenseurs de rendre les armes. Le ma- 
réchal-dcs- logis parait sur la porte un pistolet à chaque 
main. nJebrùle la cervelle au premier qui avance, dit-il. 
M. Bérenger,moi et mes hommes, nousnousferonsluer, 
mais ne nous rendrons pas. » Intimidés, les insurgésse 
retirent. Une messagerie de Paris arrive; le postillon, 
qu'on veut arrêter, sangle à coups de fouet les insurgés, 
lance ses chevaux au galop et passe. Il a un coupdebaïon- 
nclte dans la cuisse ; un des chevaux en a un dans le 
poitrail. Moins heureux ou plus timide, le postillon de 
la malle-poste laisse piller ses dépêches. Les insurgés 
occupent militairement la ville, plaçant des sentinelles 
• i la porte des suspects. Mais, dès le matin, informés 
qu'ils vont être attaqués, ils sont terrifiés, reportent 
mne partie des fusils dont ils se sont emparés à la Mairie 
^ et disparaissent. Le 5, au matin, le conseiller de préfec- 
f ture Beugnot , avec deux compagnies de ta ligne, arri~ 
^Tait à Tournus et n'y trouvait personne h combattre. 
\ Les chefs de l'insurrection avaient pris la fuite. 



268 HfiTOIRE 

En même temps que rinsurreclion ée fùOtttfdit ft 
Tournus, elle éclatait à Fontaines. Des démagogtiféli; 
partis de Châlons , s'y faisaient livrer^ le 3 au sotr, ISi 
clefs du clocher et y sonnaient le tocsin. Partant de là^éit 
nombre de trente ou quarante , ils marchaient âAr (M- 
gny en battant la générale. Reçus vigoureusèfiirènt (Mtf 
la brigade de gendarmerie et par plusieurs faôrioraMet 
citoyens, les insurgés ont été obligés de battre eH ré- 
traite. Plusieurs d'entre eux ont été arrêtés par les gen- 
darmes. Dans la lutte , M. Renard , de Ghâgny , a re^it 
deux coups de couteau. A côté de ce bratve défendeur 
de l'ordre , il faut citer aussi M. Goqueugndl, fonôliOiih 
naire, qui a montré une grande intrépidité'. M. ItftfK 
crette, procureur de la République , àChàlons, ei soA 
substitut, M.Chopin, sont arrivés avec vingt dragOM 
et quinze gendarmes^ lorsque tout était terminé. UsoM 
fait plusieurs arrestations. 

Pendant ce temps-là, l'autorité sévissait à ChàlOïifs, 
point de départ du mouvement qui s'opérait dans les 
localités environnantes. De nombreuses arrestation^ 
étaient opérées , et on ordonnait la ferineture de tôtfi 
les foyers démagogiques. 

Saint-Geiigoux se levait au même moment que leH 
communes que nous venons de nommer, et l' insurrec- 
tion y prenait un caractère de haute gravité. On y son- 
nait le tocsin, et cent cinquante insurgés, après aVoIr 
pillé les caisses publiques j marchaient sur Màcon par 
la route de Cluny et de Sainl-Sorlin. Sur leur passage; 
ils recrutaient de nouveaux soldats à la jacquerie ^ soit- 




rrUN COUP IVÉTAT. 
nant le locsin partout oii iU passaietil pour appoler aux 
armes. Au cliàieau deCormann, ils forcèrent M. Hiedrf 
de LacreteHeà leur donner deux mille francs. Arrivés 
à Cluny, ils se présenlèrent au presbytère , exigeant de 
M. Rotur, curé, aujourd'hui décoré pour sa courageuse 
conduite , qu'il leur livrât les clefs du clocher. Plus de 
vingt fusils étaient braqués sur la poitrine du vénérable 
prèlre qui a plus de soixante-dix ans. « Les clefs 9onl 
cachées , dit-il , vous ne les aurez pas. Tuez-moi si vous 
voulez, je suis assez vieux pour faire un mort. » Dé- 
eoncertés en face de ce grand courage, ils partirent et 
ne sonnèrent pas le tocsin à Cluny. Le 6 au malin, 
ils avaient dépassé Saint-Sorlin , et ils approchaient de 
Màcon , quand ils fnrenl rencontrés par une colonne 
sous les ordres du commandant Porion. du V léger. Les 
insurgés étaient au nombre do quatre à cinq cents, tous 
mal vctus , mais fort bien armés. Le commandant , qoi 
marchait en avant de sa troupe, se trouva subitement en 
présence d'une avartt-garde d'insurgésquî, au nombre 
décent cinquante environ, groupés en corps, taudis 
que d'autres bandes étaient dispersées dans les champs 
et sur la route , avait été cachi^e par ud coude du che- 
min , un pli de terrain , des vignes et des buissons. 

Mû par un sentiraient de généreuse compassion , le 
commandantPorion marcha aux insurgés pour leur faire 
comprendre combien leur projet était à la fois criminel 
et imprudent, puisqu'ils allaient se trouver en présence 
d'une troupe aguerrie , prête à les exterminer; il les 
invita donc à déposer les armes. ■ ' ' 



I 



270 HISTOIRE 

L'attitude et le langage de l'intrépide commandaot 
firent naître un instant d'hésitation parmi les factieux , 
qui se séparèrent et reculèrent. Puis , à vingt-cinq ou 
trente pas, une cinquantaine firent une décharge qui, 
fort heureusement, n'atteignit pas le brave officier. 
Irrité par cet acte de trahison , celui-ci s'écria : c Tirail- 
leurs, en avant! » et, l'épée au poing, poussa droit à 
un chef qui le tenait en joue. Ce dernier fut renversé 
[lar le choc , et, au moment où il sentait la pointe de 
l'épée de son loyal ennemi s'appuyer sur sa poitrine, 
il demanda grâce. Aussi humain que courageux, le 
commandant lui accorda la vie et se contenta de le faire 
prisonnier. L'explosion avait attiré les soldats, qui arri- 
vèrent au pas de course, et dont les premiers rangs firent 
une. décharge générale. Les insurgés, épouvantés, se 
débandèrent et prirent la fuite à travers les champs et les 
vignes. Ils laissèrent cinq ou six des leurs sur le terrain. 
Huit d'entre eux furent arrêtés sur le lieu du combat. 

Presque tous ces hommes portaknt des sacs dans 
Tespoir du pillage. La propriété, c'est le vol , disent les 
socialistes. Pourquoi ne pas renverser la phrase à leur 
profit, et dire: Le vol, c'est la propriété? 

A Louhans, où deux gendarmes furent assassinés, 
la tranquillité fut promptement rétablie. 

Le nombre des prévenus qui, prisonniers ou non, 
sont cités devant les commissions militaires , est de 487 : 
31 pour l'arrondissement de Louhans, 42 pour celui 
d'Autun , 87 pour celui de Charolles, 110 pour celui de 
Chàlons, 197 pour celui de Mâcon. 



[)'11N COIÎP D'ETAT. 271 

Les autres localités qui ont été troublées l'ont été 
trop peu, et trop peu longtemps pour que nous nous y 
arrêtions. Pillage de caisses publiques , vol de dépèches, 
pillage d'armes, arrestation des courriers, destruction 
des télégraphes, séquestration des ronctioniiaircs, tels 
sont les principaux méfaits de l'insurrection de Saône- 
et -Loire. Il faut noter aussi , d'une façon toute particu- 
lière, ce fait, que presque tous les insurgés étaient, 
comme nous l'avons dit, munis de sacs. 



Gïte-d'Or. — La démagogie socialiste aurait peut- 
être réussi à y produire quelques soulèvements j mais 
un assassinat atroce, commis sur un olBcier de la 
garde nationale de Nuits, ayant groupé dans un même 
sentiment d'indignation tous les honnêtes gens, les dé- 
magogues n'osèrent exécuter leurs complots. Nous em- 
pruntons le passage suivant à la Tribune de Beaune : 

« Un crime épouvantable a jeté , samedi 6 décembre. 
la consternation dans la ville de Nuits. M. Arthur Marcy, 
second fils de M. Morey de Labouluye, est tombé vic- 
time d'un abominable guet-apens. Il sortait du café 
Nicole, ù onze heures du soir, lorsqu'un odieux assassin, 
embusqué à l'angle d'une rue, s'est précipité sur lui, et 
lui a déchargé , à bout portant, un pistolet dans la fi- 
gure. Le malheureux jeune homme est tombé mécon- 
naissable, et ses amis, pour constater l'identité, ont 
été obligés d'avoir recours aux objets qui garnissaient 
ses vêtements et son linge. La justice est, dit-on, sur 
les traces du coupable. Puisse la vindicte publique être 



m fflSTOlRE D'OiN CÔW Û'ÉTAT. 

satisfaite, cai" ce crim'6 exécrable a soulevé Tindignation 
de tous ! x> 

L'assassin est uii cordonnier de Nuits', Abmaié Jean- 
Bernard Bbdin. 

Am. — Ce département devait avoir aussi sa part dé 
troubles. C'est à Saint-André-de-Corcy que te mouve- 
ment a éclaté. On lit dans le Jourfial dé VÂin, au 8: 

a Dans la soirée du 5 décembre^ des individus, venus 
des faubourgs de Lyon ou des villes voisines , ont en- 
traîné avec eux quelques paysans de Saint-ltfàrcel , 
puis se s6tit portés sur la rbute de Lyon à Strasbourg. 
A son entrée dans le département dé TAiri , après avoir 
arrêté les diligences, pillé les dépêches, ik ont attaqué 
fe caserne de gendarmerie de Sâint-André-cfè-Corcy. 

a Le brigadier et deux gendarmes arrivèrent aussitôt 
à èheval pouf repoùsSér cette attaque , mais ifs furent 
reçus par une décharge qui les blessa tous trois. Un 
gendarme a reçu deux balles daïlM .là poitrine et eèt 
mort des suites de ses blessures. 

« Écrasés par le nombre , ces braves gendarmes ont 
encore pir se dégager et s'éloigner jusqu'à Neuville. 

« Une force assez considérable a été dirigée sur ce 
perirtf , de Bourg et de Lyon. Dix-sept individus ont éléf 
art^êté* eï coûduils à Lyon. » 



j^^^^^m ^IP ^^p^^l^^^vA Mf^v^^^V 1 4^F^9^P IhB^K^V I 



(WJ^TE,) 



DEtXlÈMB GROUPE INSURRECTIONNEL. 



Gers. — Les dépêches arrivées de Paris ne produi- 
sent d'abord aucune émotion grave apparente à Auch ; 
^flMÎs dans la joinmèe du 3, les diefs des sociétés secrè- 
iteS'Se réunirent dans les bureaux de rAmi du peuple. 
-On décida qu'on ordonnerait aux affiliés de la campa- 
•gne de s'insurger et de se porter sur le chef-lieu. Des 
«émissaires partirent dans toutes les directions, pour 
^tffimsmetk'e lo mot d'ordre. Parlons d'abord de ce qui 
^eot lieu à Auch. Pour être exact , nous n'avons qu'à 
^eiter le magnifique rapport du général Géraudon : 

« Le 4, l'agitation commença dans la ville ; on prépa- 
rait, par une diversion, le drame qui devait s'accomplir 
le soir même. 



274 HISTOIRE 

« Il n'y avait en ce moment, à Auch, que trois esca- 
drons du 6® régiment de hussards. Ce faible efifectif de- 
vait suffire à toutes les difficultés de la situation, car il 
n'y avait de renforts prochains à attendre d'aucun 
côté. Mais avec un chef tel que le colonel de Cognord, 
et des soldats dévoués et intrépides comme l'étaient ses 
hussards, la partie devait être gagnée. 

«Le régiment était ainsi réparti : le premier escadron, 
de cent soixante-dix chevaux, à Bayonne ; un demi-esca- 
dron parti pourFleurance et un autre vers Mirande ; trois 
escadrons dans Auch. Sur ces trois escadrons, la moi- 
tié, divisée en petits pelotons, gardait les issues impor- 
tantes de la ville. Il restait donc à la disposition do 
colonel un escadron et demi. 

a A onze heures et demie du matin, heure choisie par 
les insurgés, un escadron commandé par le capitaine 
Michel, reçut l'ordre de se porter devant la Préfecture 
pour y prendre le procureur de la République. Ce fonc- 
tionnaire se rendit avec cet escadron devant les bureaux 
de rAmi du peuple, où stationnait un rassemblement 
nombreux. Ce trajet s'efiectua à travers une foule hos- 
tile qui faisait entendre les cris de : Vive le 6' hussards ! 
vive la Constitution ! Mais l'attitude calme des cavaliers 
de l'escadron en imposa à cette multitude; les sages 
dispositions prises par le capitaine Michel écartèrent 
la foule, et permirent au procureur de la République 
de faire les sommations, au milieu des cris et des voci- 
férations qui lui étaient adressés de toutes parts. 

« Ces sommations n'ayant amené aucun résultat, le 



DL'N COUP D'ETAT. S78 

capitaine Michel ordonna de charger au trot, dans 
toute la largeur de la rue. L'impulsion des chevaux et 
les sabres des cavaliers eurent bientôt déblayé le ter- 
rain; mais la foule escalada les murs des jardins voi- 
sins, s'y jeta précipitamment, et assaillit d'une grêle 
de pierres l'escadron à son passage. Ce fut à ce mo- 
ment que le fourrier Petit déchargea son pistolet sur ta 
foule des assaillants, dont les pierres avaient déjà blessé 
quelques hussards. 

«Après cette première répression, le capitaine Michel 
se porta avec sa troupe sur la place de i'Hôtel-de-Villc, 
dont ii garda toutes les issues. La lutte était engagée; 
les cris : A bas les hussards ! aux armes ! se faisaient 
entendre de tous côtés. Des coups de feu retentissaient 
dans plusieurs directions. L'un d'eux fut tiré sur le 
saaréchat-des-logis Gagnairc, qui s'était jeté à la pour- 
■suite de plusieurs hommes armés. 
» « Vers quiilre heures, il y eut un moment do répit qui 
■^permit de faire manger les hommes «t les chevaux; un 
^loton resta seul sur la place pour y mainlenir l'ordre. 
- «A l'approche de la nuit, le colonel de Cognord, qui 
Vêtait installé à l'Hôlel-de-Ville et avait pris le cora- 
inandcment de toute la partie disponible de son régi- 
-Bient, envoya le capitaine Michel, à la létc de deux pe- 
lotons, pour reconnaître la roule de Bordeaux. Des avis, 
parvenus à l'autorité, donnaient à connaître que l'in- 
surrection s'avançait par cette route. 

En effet, le capitaine Michel se trouva bientôt en face 
d'une masse considérable d'insurgés, venus de Vic-Fe- 



}ff» HISTOIRE 

zepsac, Ck>ndom et des villages gi^vironnillfits- CfliibfHl- 
fies, que leurs chefs ^valua^ei^t k i6,0Q0 hoimnea, a'jutï- 
jcètèrent, iqalgré l'énorme disproportion du xiomhnek 
sur rinjonction du capitaine. Ce dernier mit à pisifit 
les instants qui s'écoulèrent, poMr informer imm^dk* 
lement le colonel deCognord de la position danp la? 
qujEflle il se trouvait. ,Le cplonel :ne perdit pas na îpaUnt. 

c Après .avoir r^pdu compte aiu géinéral et fm§eèO€r 
dres, il se rendit, suivi de M. le projcureur de la Aépi](r 
b^qye et d'un peloton de repfprt (seule force disponi- 
ble) sur le lieu du rassemblement, et put juger, dèssoD 
arrivée, queJles insurgés étaient au pombrede. 4^0100 
environ , armés de fusils , de cabres , de pistolets et de 
faux. C'est contre une multitude pareille qu'il allait se 
trouver aux prises avec quatre pelotons seulemept, for- 
mant un etfectif de quatre-vingt-dix hommes. 

c M. le procureur de la République, M. 3aint-Luo- 
Courlourieux, homme dpnt l'énergie remarquable ne 
s'est pas démentie un instant au milieu de ces troubles, 
ci^oignit aux factieux de se disperser, s'ils ne voulaient 
y être contraints par la force; mais ils ne tinrent au- 
cun compte de ces injonctions et cherchèrent à entrer 
en pourparlers. Leur but devenait évident , ils ch^- 
chaient à gagner du temps, pour que les nouvelles bao- 
des qu'ils attendaient pussent arriver devant la ville 
et augmenter, par leur présence, les chances de succès 
pour l'attaque. 

a Le colonel de Cognord comprit qu'il n'y avait pas 
un instant à perdre. H demanda que les sommations 



D'UN COI P D'ÉTAT. 

fussent faites sans délai , et pendant qu'en présence de 
MM. de Magnitol et Lagaude, ancien et nouveau préfets, 
le procureur de la République remplissait cette forma- 
lité, le colonel disposa sa troupe en colonne d'attaque, 
par peloton, à vingt-cinq pas de distance. 

« Il était neuf heures du soir, la nuit était sombre, le 
H .monient solennel et décisif. Le colonel se mil h. la tête de 
mf\t& petite colonne et commanda la charge. Il s'élança le 
Lpremier au milieu des insurgés, et suivi [tar ses quatre- 
■i^vingt-dix hussards, que son courage et son exemple 
Levaient élcclrisés , il traversa deus fois cette masse tumul- 
tueuseet menaçante, sabrant, bouleversant tout sur son 
passage. La vigueur et l'énergie de celle attaque impri- 
mèrent à l'ennemi une terreur telle qu'il prit la fuite dans 
.toutes les directions, se prêcipilaul dans les carrières 
et les ravins qui avoisinent la route. 

«Maiscetlechargebrillanleavaiteu lieu sur un terrain 
où ta cavalerie ne pouvait pas se déployer. Les insurgés 
' ^i, dans leur effroi, s'étaient jetés sur les berges qui 
dominent le chemin, avaient assailli les hussards, k 
.l'aller et au retour, par une décharge foudroyante de 
toutes leurs armes. Aussi, la victoire qu'on venait de 
remporter l'ut-elle clièremeiil achetée. 

« Un maréchal-des-togis chef et un hussard furent 
tués. Trois ofticiers supérieure furent blessés dès la pre- i 
miére décharge, l'un grièvement, le major Dulau, qui 
l'était volontairement joint à son colonel au moment 
de la charge. Dix-Iiuit hussards furent blesses. On 
couiple deux chc\aux tués et dix bles.sés. 




278 HISTOIRE 

« L'état Joint à ce rapport, indique nominativenMrt 
tous les braves que te feu des insurgés a atteints. Le 
colonel est en tète de cet état, comme il était en tète de 
la charge; son cheval avait été grièvement atteint aussi. 

tt Ce fait d'armes, exécuté avec une valeur et une in- 
trépidité admirables, a sauvé la ville d'Auch d'une dé- 
vastation certaine, et le département d'une conflagra- 
tion générale. De tous côtés, les bandes de pillards et 
d'émeutiers se dirigeaient vers la ville, dans laqueik 
elles avaient de nombreuses intelligences. L'échec 
éprouvé par leur première colonne , jeta l'épouvante 
parmi les autres, qui rétrogradèrent immédiatement et 
disparurent. 

« La conduite du 6^ de hussards est au-dessus de tout 
éloge : ofBciers et soldats ont fait valeureusement leur 
devoir, et je ne puis assez reocmmander ces braves, 
monsieur le ministre, et appuyer les bienveillantes dis- 
positions dans lesquelles vous êtes déjà à leur égard. 

« M. Courby de Cognord vous est connu depuis long- 
temps, ainsi qu'à moi. Le colonel du 6* régiment de 
hussards vient de prouver qu'il est toujours l'intrépide 
chef de la cavalerie française à Sidi-Braliim. 

« Veuillez agréer, monsieur le minisire, etc., 

« Le général de brigade commandant la subdi- 
vision de la 11* division miUtaire et l'état 
de siège dans le déparlement du Gers, 

« DE Géraudon. » 
M. de Magnitot, le préfet sortant de fonctions, a 



D'UN COUP D'ÉTAT. 270 

marché pendant Faetion avec son collègue à la tète des 
troupes. Ensuite il lui a remis la Préfecture^ et, prenant 
un fusil, est allé se joindre, comme simple volontaire, 
aux citoyens de la garde nationale. 

II faut citer, comme s'étant distingué d'une façon 
toute particulière, le capitaine Bernardy, commandant 
la gendarmerie. On nomme parmi les personnages ar- 
rêtés : Violet, lieutenant de gendarmerie en disponibi- 
lité; Gastineau, rédacteur en chef de rAmi du peuple j 
a été pris chez le sieur Lacaze, limonadier, où il s'était 
caché. 

L'insurrection éclatait àFleurance, chef-lieu de can- 
ton, à onze kilomètres de Lectoure, en même temps que 
dans les environs d'Âuch. Les démagogues de la loca- 
lité, ceux qu avait expédiés la réunion de VAmi du 
peuple y avaient donné le mot d'ordre dans les campa- 
gnes, et, dans la nuit du mercredi 3, Fleurance fut en- 
vahie, à petit bruit, par les insurgés. Quelques heures 
avant le jour, les habitants paisibles furent éveillés par 
un bruit affreux. Quiconque ouvrait une fenêtre pour 
▼oir ce qui se passait, était immédiatement ajusté par 
les bandits qui remplissaient les rues. De tous côtés ar- 
rivaient des bandes qui grossissaient ce hideux rassem- 
blement. Des fusils, des haches, des hauts-volants, des 
faux, des broches, des coutelas, des trancliets emman- 
chés de bâtons : telles étaient les armes de ces soldats de 
la jacquerie. Chacun était prisonnier chez soi. Impos- 
sible de se réunir pour résister. Dans la ville, il n'y avait 
que quelques gendarmes, ^ue les insurgés assiégeaient 



280 HISTOIRE 

dans leur caserne, à laquelle ils voulaient mettre le feu, 
parce que ces braves militaires, sommés de rendre leun 
armes, avaient dit qu'ils ne les lâcheraient que morts. 
On put cependant faire partir un courrier pour Auch 
et un autre pour Lectoure. Celte dernière ville, étant 
beaucoup plus rapprochée , envoya plus promptement 
des secours. Au milieu de la journée, le sous-préfet 
Lacoste, le juge d'instruction, le greffier, le procureur 
de la République, arrivaient avec quinze gendarmes 
sous les ordres du lieutenant Guérin. Les insurgés 
sortirent pour les recevoir à l'entrée de la ville; mais 
la valeureuse cohorte s'élança à fond de train et se fit 
passage jusqu'à la place, oii elle vint se ranger sous le 
balcon de la mairie. Les insurgés environnaient ces 
braves. Deux de leurs tambours étaient au premier 
rang. Le sous-préfet, marchant à l'un d'eux, lui arrache 
les baguettes, puis la caisse qu'il jette au loin. Vingt 
fusils le couchent en joue. Découvrant sa poitrine: 
« Frappez, s'écrie-t-il, frappez un magistrat sans dé- 
fense ! Croyez-vous m'intimider ? Celui qui protège le 
bon ordre et Thumanilé n'a rien à craindre; il n'y a 
que les misérables qui s'arment contre la société qui 
doivent trembler... Frappez, vous dis-je, je mourrai en 
faisant mon devoir, et vous, on vous enverra au bagne 
avec les voleurs et les assassins! » Puis il commande à 
l'autre tambour de faire un roulement. Cet homme 
hésite: «Obéissez, lui dit le magistrat, ou je vous passe 
mou épée au travers du corps! » Alors, sublime specta- 
cle, M. Lacoste fait les trois sommations, et les insurgés. 



WVy COUP D'ÉTAT. 2MI 

dominés par celle audace du devoir, se séparent. Ce 
n'est pas assez pour le représentant de l'autorité: 
» Maintenant, dit-il, les barricades que vous avez con- 
struites, travaillez à les renverser. » Les insurgés obéis- 
sent encore. Que l'on compare la conduite de ces cou- 
rageux magistrats à celle des représentants à la mairir 
du I0«. 

Comme les insurgés travaillaicnl à la destruction de 
leurs barricades, un escadron de hussards, parti d'Audi, 
entrait dans Fleurancc. Epouvantés, ils ont pris la fuite 
en jetant leurs armes. Beaucoup ont été arrêtés ; mais, 
comme toujours, les chefs avaient fui des premiers. 
On cite parmi ceux-ci ; Diipuy, Campan, Dclas, Taris- 
sant. Claoné, médecin, qui avait attaqué la mairie, 
les armes à la main, a été arrêté encore nanti de car- 
touches. 

A Mirande, les [roubles se manifestèrent dans la 
journée du 3. Cinq ou six mille insurgés s'emparèrent 
de [a ville et firent prisonnières les autorités, notam- 
ment le sous-préfet qui fut blessé au cou, mais légère- 
ment, d'un coup de pistolet. Une autorité révolutionnaire 
fut installée, composée de MM. Canleloup, Nélérinaire, 
Adrien, Terrail, Passama et quelques autres. Ils firent 
garder à vue les véritables fonctionnaires dans la pri- 
son de la ville, pillèrent la poudrière, tirent différentes 
rcquisilions forcées, et distribuèrent à ceux qu'ils 
nommaient leurs soldats, des cartes, sorte de bons, sur 
lesquels les habilanls devaient leur délivrer ce dont îla 
auraient besoin. Les troupes disponibles à Auch ne 



282 HISTOIRE 

suffisant pas pour chasser les insurgés, une colonne, 
partie de Toulouse, formée d*unc compagnie du 60* 
de ligne et de deux pièces d'artillerie, est entrée le 7 
au soir à Mirande. Lors de l'arrivée de cette colonne 
et des autres troupes , que le préfet y a conduites, les 
insurgés avaient quitté la ville après avoir détruit leurs 
barricades, remis leurs prisonniers en liberté, et même 
imploré leur intercession près du gouvernement. La 
plupart des meneurs ont pris la fuite ; cependant les 
arrestations ont été nombreuses. 

A Gondora, le 6, les choses se passaient presque de 
la même manière. La ville, occupée par l'insurrec- 
tion , vit aussi l'établissement d'une administration in»- 
surrectionnelle ; mais, comme ceux de Mirande, les 
insurgés, à la nouvelle qu'un détachement marchait 
sur eux, se dispersèrent. Ils rétablirent eux-ipémes 
M. Campaigno à la Sous-Préfecture. Les bandes qui 
ont marché sur Auch sont parties de Vic-Fezensac, de 
Masseube et de Jegun . oii les mairies ont été prises 
par les insurgés. On cite le maire de Jegun, M. Jules 
Lasmezas, comme ayant montré la plus grande in- 
trépidité. 

Lot-et-Garonne. — A Marmande, à Villeneuve-d'A- 
gon, rinsurrection s'est manifestée de la façon la plus 
grave. I-^s nouvelles de Paris arrivèrent à Marmande le 
2 au soir. Le sous-préfet, M. Pelline, donne ordre à 
quelques brigades de gendarmerie de se concentrer sur 
cette ville. Dans la matinée du mercredi 3, quelques 



r 



D'UN COUP D'ÉTAT. 



drapeaux Turent arborés aux fenêtres; les démagogues 
de la localité se mirent en mouvement, et beaucoup se 
répandirent dans la campagne, pour y donner le si- 
gnal de l'insurrection. Le soir, une séance tumultueuse 
du conseil municipal eut lieu ; on y laissa entrer les 
délégués du peuple, et, sous la pression qu'ils exercè- 
rent, le conseil rendit un décret de déchéance contre 
le Président. Le maire. M. Durour, qui a fait la plus 
honorable résistance, et un autre conseiller municipal, 
n'ont pas voulu signer ce décret, qui invitait \i\ popu- 
lation de Marmande à délendre la Constitution les 
armes à la main. Le 4, des rassemblements nombreux 
avaient lieu dans les cafés, sur les places, et le sous<pré- 
fet fit publier l'invitation aux hommes d'ordre de se 
réunir, pour prêter leur concours â l'autorité. Cette 
demande du sous-préfet resta sans résultat. Une com- 
mission, dite municipale, s'était organisée, et était 
composée de MM. Vergues, avocat; Goyneau, avoué; 
Mourai), marchand de prunes; Bacarisse , avoué, et 
quelques autres. Pefit-Lafitte, Moreau , prirent part 
aux actes coupables commis dans Marmande. MM. Ver* 
gnes , Petil-Lafitle et Moreau sommèrent le sous-pré- 
fet de dire s'il était pour le Président de la Répu- 
blique, et lui deimuidèrcnt de résigner »es fonction» 
entre les mains du peuple. M. Pellinc répondit qu'il ne 
reconnaissait comme son chef que le min)stn> «le l'inté- 
rieur, et qu'il regardait tout ce qui se passait comme 
illégal. Le 5, envahissement de la Sous-Préfecture, no- 
mination de Peyroniiy, chef d'escadron en retraite i 



184 HISTOIRE 

Miraroonty au commandement de la garde nationale; 
Seré-Lanauze est nommé son lieutenant. Séquestra^ 
tion du sous-préfet dans son appartement. Ce fono- 
tionnaire sort, malgré les consignes des sentinelles, d 
s'embarque dans une yole avec M. Joly, ingénieur des 
bords de la Garonne, pour aller chercher des secours 
à Bordeaux. Miramont avait fourni quatre cents hom- 
mes à l'émeute. La commission révolutionnaire avait 
distribué toutes les armes destinées à la garde natio- 
nale. Plusieurs citoyens étaient gardés à vue, et d'au- 
tres étaient contraints à faire de la poudre, à fondre des 
balles et des boites à mitraille, car on espérait utiliser 
deux canons qui avaient été donnés à la ville pour le 
service de la garde nationale. 

Après l'envahissement de la Sous-Préfecture, le sous- 
préfet avait donné Tordre à M. Flayette, lieutenant de 
gendarmerie, de se retirer à Couthures avec ses gen- 
darmes. Cet officier reçut dans la nuit celui de se re- 
plier jusque sur la Réole. 

Le sous-préfet s'était rendu à Bordeaux près du gé- 
néral d'Arbouville, qui, n'osant pas immédiatement dé- 
garnir cette ville, conseilla à M. Pelline de se rendre à 
la Réole où étaient les gendarmes , et d'y attendre les 
secours qu'il lui enverrait. Le dimanche 7 , dans la 
soirée, le lieutenant Flayette reçut l'ordre de se porter 
à Couthures pour y favoriser le débarquement de cinq 
cents hommes de troupe de ligne envoyés de Bordeaux 
sur un bateau à vapeur. Cent chasseurs à cheval et 
une demi-batterie d'artillerie marchaient sur Mar- 



r 



D'UN COL'P D'ÉTAT. 285 

mande par la voie de terre. A quatre heures flu ma- 
lin, les insurgés , prévenus de l'arrivée des troupes, 
forcèrent leurs chefs à marcher à leur t^te et prirent 
la route de Castelnau. Peyronny , Seré-Lanauze , 
Vergnes, Gergerès et quelques autres, étaient de celle 
expédilion. Arrivé à Sainte-Bazeiite, Peyronny venait 
de faire prendre position à ses bandes, quand on enten- 
dit le bruit d'une troupe de cavalerie qui approchait ; 
c'était le lieutenant Flayette avec vingt-cinq gendar- 
mes et le sous-préfet, se portant surCouthures suivant 
l'ordre qu'il en avait reçu. Au moment où '^ P*''^ 
ton s'avançait au trot, les gendarmes davant-garde 
ayant le sabre à ta main, un commandement fait d'une 
voix fortement accentuée se fait entendre : Qui vive! 
un instant après : Qui vive, joue, feu ! l'ne terrible fu- 
sillade suit ce commandement, et plusieurs gendarmes 
tombent grièvement blessés. Les chevaux du lieute- 
nant Flayette et du maréchal-d es-logis Gardette s'af- 
faissent. Les autres chevaux s'emportent, et le peloton 
se disperse. Gardette et un autre gendarme restent 
gisants sur la route. Les insurgés s'approchent; un 
nomraé Prévost dit : «Qui est celui-là? On lui répond : 
— C'est un maréchal-des-logis qui est tué, — Tant pis, dit 
cet homme. — Maisil avaittirésurnous? — Alors tant 
mieux, ajoute Prévost, il faut lejetcr dans un fossé.» Va 
nommé Masson frappe Gardette de deux coups de sabre : 
«Lâche, lui dit Gardette, » Masson lui porte un troi- 
sième coup de sabre. Un autre insurgé, nommé Mazu- 
met, avait une broche qu'il enfonce entre les flancs du 




286 HISTOIRE 

blessé. Alors Gardette fit le mort. On se mit à le dé- 
pouiller ; quand on lui prit son sabre^ il fit un. mouve*- 
ment. On lui donna encore un coup de sabre. Nom ci» 
terons textuellement les paroles de Peyronny lui-iDéme 
devant le conseil de guerre : « Je proteste que j'igno- 
rais toutes ces atrocités ; il n'y a que la canaille qui 
puisse agir ainsi; et quand on voit que ce sont des 
Français , il est impossible de ne pas être saisi d'hor- 
reur et d'indignation. » Bientôt, ayant appris que 1| 
troupe avait débarqué, les insurgés se débandèrent 
Peyronny et Les aujlres chefs durent chercher leur salut 
dans la fuite. Quant au sous-préfet, il parvint à rallier 
une douzaifie d'hommes, et rentra avec eux à Mfaur^ 
mande. 

Le lieutenant, de; son côté, retrouvait quelques-uns 
de ses soldats à Sainte-Bazeille , et , conduU par m 
paysan sur les bords, de la Garonne, y apprenait que h 
troupe de ligne venait de débarquer. Il la rejoignait à 
Sainte-Bazeille. Les troupes entrèrent sans difficulté à 
Marmande. 

Ainsi, cette ville demeura au pouvoir des insurgés de- 
puis le 3 au soir jusqu'à la matinée du lundi 8.. Is 
procureur de la République était, pendant tout ce 
temps-là, resté bravement à son poste. 

Le 1 8 décembre au malin , Peyronny et Seré-L^ 
nauze ont été arrêtés sur un bateau en descendant lu 
Dordogne pour s'embarquer, au bas de la rivière, sur 
un navire en partance pour l'étranger. On tes a cou* 
duils à Bordeaux , ou un conseil de guerre a condaumi 




D'UN COUP D'ÉTAT. 

Peyronny à la déportation ef à la dégradation comme 
chevalier de la Légion d'honneur. Le 14, par le ba- 
teau à vapeur, déjà trente prisonniers étaient arrivés 
de Marmande. 

A VilIcncuvc-d'Agcii, les insurgés s'étaient aussi 
emparés de la ville et y avaient, comme à M;irmande, 
installé une autorité révolutionnaire. Le sous-préfet et 
le président du tribunal s'étaient retirés à l'abbaya 
d'Eysses, sous la protection de deux compagnies du 1 7" 
qui gardent la maison centrale, ^ous empruntons le ré- 
cit suivant au Journal de Lot-et-Garonne, du Hi : 

«Le samedi 13. les coloimes expéditionnaires, ayant 
en fête le préfet de Lot-et-Garonne, ont fait leur enlrée 
dans la ville, l'n peloton de vingt gemlarmes , sous les 
ordres du brave commandant Polerlet. entré le pre- 
mier à Villeneuve, fut reçu par les habitants d'une fa- 
çon assez malveillante; mais l'énergique attitude de la 
gendarmerie et l'allocution plus énergique encore du 
commandant à la foule, imposèrent silence à cet essai 
de démonstration. 

n Une demi-heure après, l'infanlerie, la cavalerie, 
l'artillerie arrivaient dans toutes les directions, et le 
calme se rétablissait par enchantement. 

o Le préfet de Lot-et-Garonne avait un grand acte 
de réparation à accomplir. Escorté d'un détachement 
de chasseurs, il s'est rendu à l'abbaye d'Eysses, où le 
sous-préfet et plusieurs des autorités avaient dû se réfu- 
gier. Chassé de Villeneuve par la violence, le sous-pré- 
fet y est rentré avec les honneurs dus à rautorité. 



'^. 



288 HISTOIRE 

« Le préfet s'est empressé de prendre toutes les me- 
sures de sûreté que commandaient les circonstances. 
Tous les clubs, cabarets et autres réunions socialistes 
ont été fermés et gardés par la troupe. Quarante man- 
dats d'amener ont été lancés ; mais, comme on le pense 
bien, la commission municipale et toutes les autorités 
provisoires avaient pris la volée au son du tambour, et 
l'on a pu seulement ramasser une douzaine de per- 
sonnes. 

ce Quant aux Dubruel, aux Philips, aux Brondeau, 
el autres premiers sujets de ce gouvernement pour rire, 
qui se permettait de destituer les fonctionnaires, d'ar- 
rêter les courriers et de mettre les caisses publiques 
sous le séquestre, on est à leur poursuite, et bientôt, 
sans doute, ils rendront compte au conseil de guerre 
de leur conduite pendant ces tristes journées. 

(c Quelques habitants, ayant mis obstacle aux réqui- 
sitions frappées pour la nourriture et le logement des 
troupes, les soldats ont été logés militairement chez les 
récalcitrants. 

« Diverses autres mesures d'ordre ont été proscrites 
par le préfet avec une promptitude et une vigueur re- 
marquables. 

« Le plus difficile a été de se procurer un maire. 
Des démarches ont été faites auprès de plusieurs habi- 
tants de Villeneuve, restés fidèles à la bonne cause. Au- 
cun n'a voulu encourir la responsabilité municipale. Le 
préfet alors a pris un moyen héroïque, il a fait venir 
trois conductcui*s des ponts-el-chaussécs, dont les 




D'UN COUP DÉTAT. 

principes et la couduîle claient des plus salisfaisants, et 
il les a nommés maire et adjoints. 

o Hier malin, le calme le plus profond régnait dans 
cette ville, la veille insurgée. Le préfet est rentré à 
Agen. o 

La ville de Clairac voulut aussi avoir sa part dans les 
troubles du département. Le maire, M. Audeberl, fit 
afficher une proclamation qui mettait le Président hors 
la loi. Mais dès qu'on eut appris la mise en état de 
siège du département , le calme se rétablit. 



Haute-Gabonse. — Le mercredi 3, au soir, on a 
affiché à Toulouse la dépèche télégraphique annonçant 
la dissolution de l'Assemblée. La municipalité est re&tée 
en permanence une partie de la nuit. Les troupes ont 
été consignées, et la place du Capitole occupée par un 
piquet de cavalerie. \ dix heures du soir, rue de la 
Pomme, où se trouvent les bureaux de l'Émancipation, 
et sur la place du Capitule, des groupes nombreux 
commencent à se former. Ils sont très-animés et pré- 
sentent une physionomie des plus hostiles. Bientôt ils 
se dispersent , la manifestation a été contrcmandée. 

A deux heures du soir, le lendemain , on arrive de 
tous les côtés sur la place en criant : n Vive la Répu- 
blique! vive la Constitution! » Une demi-beurc après, 
M. de Forgeniolles , ciipitaînc d'êlat-major du général 
Réveil, se présente pour passer au milieu de la foule. H 
est reçu à coups de pierres et aux cris de : « Vive la Ré- 



■v;. 



I 



290 HISTOIRE 

pirblique ! » Alors il tire son sabre et veut avancer. Un 
individu tire un coup de pistolet sur lui et le manque. 
Aussitôt les curieux prennent la fuite. Un instant après, 
le général , le procureur général , le maire et quelques 
conseillers municipaux, arrivent avec l'artillerie à che- 
val et se rangent devant de nombreuses troupes d'in- 
fanterie qui étaient en bataille sur la place du Capitole. 
Les autorités font les trois sommations, et la cavalerie 
charge au galop sur la foule, qui se disperse. 

Le même jour 4, les deux journaux V Émancipation 
et la Civilisation publiaient une protestation qui invi- 
tait le peuple à se lever pour la défense de la Consti- 
tution, et déclarait le Président déchu. 

La proclamation suivante a été affichée : 

Aux habitants de la Haute-Garonne, 

Les signataires de la proclamation incendiaire, publiée aujourd'hui 
par VÉmancipatikm et la Civilisation, ont été arrêtés, et la cour d*appel 
de Toulouse, sur les réquisitionsdu procureur général , vient d'é?oquer, 
ce soir même, la connaissance de cette aflairc, qualifiée complot, ayant 
pour but d'exciter les habitants à la guerre civile , ainsi que de la 
tentative d'assassinat dont M. de Forgemollcs, capitaine aide-de-camp 
de M. le général commandant la division, a été Tobjet aujourd'hui. 

Les commissaires instructeurs sont : iM. le premier président et 
MM. les conseillers Tarroux et I)cnat. 

Les arrestations ont été opérées sans résistance. Toulouse jouit de- 
puis ce moment de la plus grande tranquillité. 

Les autorités civiles et militaires sont en mesure de réprimer toute 
nouvelle tentative de désordre. 

Toulouse, le 4 décembre i85i. 

Le préfet de la Haute-Garonne, 

PlÉTRI. 



D'UN COUP ITÉTAT. »4 

L^îndi^idu qui a tiré 6ur M. deForgémolles esl en état 
d'^arrestation. 

Grâce à l'énergie des autorités, et surtout aux mesures 
prescrites et habilement dirigées par M. le préfet Piétri, 
Tordre n'a pas été troublé davantage à Toulouse. 

Haute- Vienne. — La proclamation du préfet de ce 
département contient le récit des désordres qui l'ont 
affligé. Nous la citerons en entier : 

Le préfet, aux habitants de la Haute-Vienne, T^p 

Des anarchistes s'étaient portés dans les communes rurales pour y 
semer Falarme. Déjà ils proféraient dVffroyables clameurs; ils son- 
naient le tocsin , prélude de tant de crimes. Ils couraient à travers 
les campagnes, armés de fusils, de haches , de fourches et de faux. 
Leur nombre s'élevait à près de cent cinquante. 

Aussitôt que cette nouvelle est parvenue à la connaissance de Tau- 
torité , il a été envoyé de Limoges cinquante bassards et six gen- 
darmes, sous la direction du commissaire central. Le détachement a 
atteint les anarchistes à Linards et les a immédiatement mis en dé- 
route. Trois coups de feu sont partis de la bande sur les hussards. 
Geux-ei ont riposté par une vigoureuse décharge. Sept insurgés ont 
été blessés, dont deux assez gravement à la tète. 

Le sergent de ville Blanchard en a blessé un autre d'un coup de 
sabre, au moment où il couchait en joue un niilitaiic. 

M. Ruchaud, curé de Saint-Bonnet , a marché contre ces brigands 
h la tète de vingt-deux paysans armés pour la défense de Tordre. Ce 
brave et digne ecclésiastique n'a pas pâli devant un canon de fusil 
tourné contre lui ; il a donné un de ces nobles exemples de courage 
auxquels applaudira tout homme qui porte un cœur élevé. 

Le rapport du commissaire central, daté du 6, à neuf heures du 
soir, me fait connaître qu'on a opéré trente arrestations et que ce 
matin on doit en faire de nouvelles. On a saisi des fusils, des balles, 
des cartouches» des couteaux-poignards. 



■'; 



I 



i 



290 HISTOIRE 

pirbliquc ! » Alors il tire son sabre et veut avancer. Un 
individu tire un coup de pistolet sur lui et le manque. 
Aussitôt les curieux prennent la fuite. Un instant après, 
le général , le procureur général , le maire et quelques 
conseillers municipaux, arrivent avec Tartillerie à che- 
val et se rangent devant de nombreuses troupes d'io- 
fanterie qui étaient en bataille sur la place du Capitole. 
Les autorités font les trois sommations, et la cavalerie 
charge au galop sur la foule, qui se disperse. 

Le même jour 4, les deux journaux V Émancipatwn 
et ta Civilisation publiaient une protestation qui invi- 
tait le peuple à se lever pour la défense de la Consti- 
tution, et déclarait le Président déchu. 

La proclamation suivante a été aflîchée : 

Aux habitants de la Haute-Garonne, 

Les signataires de la proclamation incendiaire, publiée aujourd'hui 
par VÉmancipcOêon et la Civilisation, ont été arrêtés, et la cour d'appel 
de Toulouse, sur les réquisltionsdu procureur général , vient d'é?oquer, 
ce soir même, la connaissance de cette affaire, qualifiée complot, ayant 
pour but d'exciter les habitants à la guerre civile , ainsi que de la 
tentative d'assassinat dont M. de Forgemolles, capitaine aide-de-camp 
de M. le général commandant la division, a été Tobjet aujourd'hui. 

Les commissaires instructeurs sont : M. le premier président et 
MM. les conseillers Tarroux et Denat. 

Les arrestations ont été opérées sans résistance. Toulouse jouit de- 
puis ce moment de la plus grande tranquillité. 

Les autorités civiles et militaires sont en mesure de réprimer toute 
nouvelle tentative de désordre. 

Toulouse, le i décembre i85i. 

Le préfet de la Haute-Garonne, 

PlÉTRI. 



D'UN COUP ITÉTAT. »4 

L'^indWidu qui a tiréftur M. de Forgémolles est en état 
â*'arrestation. 

Grâce à l'énergie des autorités, et surtout aux mesures 
prescrites et habilement dirigées par M; le préfet Piétri, 
Tordre n'a pas été troublé davantage à Toulouse. 

Haute- Vienne. — La proclamation du préfet de ce 
département contient le récit des désordres qui l'ont 
affligé. Nous la citerons en entier : 

Le préfet, aux habitants de la Haute-Vienne, '^p 

Des anarchistes s'étaient portés dans les communes rurales pour y 
semer Talarme. Déjà ils proféraient d'effroyables clameurs; ils son- 
naient le t^sin, prélude de tant de crimes. Ils couraient à travers 
les campagnes, armés de fusils, de haches , de fourches et de faux. 
Leur nombre s'élevait à près de cent cinquante. 

Aussitôt que cette nouvelle est parvenue à la connaissance de Tau- 
torité , il a été envoyé de Limoges cinquante hussards et six gen- 
darmes, sous la direction du commissaire central. Le détachement a 
atteint les anarchistes à Linards et les a immédiatement mis en dé- 
route. Trois coups de feu sont partis de la bande sur les hussards. 
Geux-€i ont riposté par une vigoureuse décharge. Sept insurgés ont 
été blessés, dont deux assez gravement à la tète. 

Le sergent de ville Blanchard en a blessé un autre d'un coup de 
sabre, au moment où il couchait en joue un militaiie. 

M. Ruchaud, curé de Saint-Bonnet , a marché contre ces brigands 
à la tète de vingt-deux paysans armés pour la défense de Tordre. Ce 
brave et digne ecclésiastique n'a pas pâli devant un canon de fusil 
tourné contre lui ; il a donné un de ces nobles exemples de courage 
auxquels applaudira tout homme qui porte un cœur élevé. 

Le rapport du commissaire central, daté du 6, à neuf heures du 
soir, me fait connaître qu'on a opéré trente arrestations et que ce 
matin on doit en faire de nouvelles. On a saisi des fusils, des balles, 
des cartouches» des couteaux-poignards. 



292 HISTOIRE 

Les •hussards, la gendarmerie ont déployé une grande énergie. Le 
commandant du détachement, le lieutenant Renève, a montré une 
extrême vigueur et une admirahle intrépidité dans Tattaque. 

M. le commissaire central a agi avec beaucoup de résolution et de 
sang-froid, et il a conduit cette affaire avec une activité qui en a as- 
suré le succès. 

Hàtons-nous d*ajouter que Tappcl à l'anarchie est repoussé par la 
très-grande majorité des braves habitants des campagnes, qui yeulent 
Tordre , la paix et le travail, et non la spoliation et le brigandage. 

Aussi accueillait-on avec sympathie le détachement qui se portait à 
la poursuite des insurgés. 

Si quelques misérables rêvaient un bouleversement anarchique 
dans notre pays, la vigoureuse répression que cette tentative vient de 
subir, les condamnations qui frapperont bientôt les coupables , en 
préviendront à jamais le retour. 

M. le procureur de la République et M. le juge d'instruction sont 
partis hier soir , accompagnés de quelques gendarmes, pour suivre 
Tinstruction de ce commencement d'une véritable jacquerie, qui au- 
rait pu devenir grave si elle n'avait été prompte ment et énergique- 
ment réprimée. 

E. DE Mentque. 

Limoges, le 7 décembre iSoi, à six heures du matin. 

Ce n'est qu'à l'attitude vigoureuse de ses autorités ^ 
notamment du préfet, M. de Mentque, du général de 
Solliers, commandant la subdivision, du général Lu- 
gnot, colonel de la garde nationale , que Limoges a dû 
de ne pas être attaquée par les brigands, qui avaient pour 
but la ruine de la société, le meurtre et le pillage. 

Des arrestations importantes ont été faites. Bonneix, 
cabaretier, place de la Mairie , l'un des chefs de la 
bande qui s'est portée sur les communes de Saint-Bon- 
net et de Linards, a été arrêté par le maire et les habi- 



D*UN œUP D'ÉTAT. 393 

Unis de Saint-Vitte au moulin de Cuzzac. Il a fallu lui 
lier les membres pour pouvoir le conduire à Saint- 
Yrieix. Ce forcené appelait le peuple à son secours. 
Cétait à lui qu'était échue la mission de soulever les 
communes de Saint-Germain, Vicq et Glanges. 

Les gendarmes de Nexon ont arrêté dans ce canton 
trois individus de Limoges : les sieurs Paquet, corroyeur, 
Barry, menuisier, et Thomas , cafetier, qui le parcou- 
raient pour soulever la population. 

« Comme un grand nombre de villes, Bellac a eu 
' son complot , ses rassemblements armés dans les cam- 
pagnes, et ses bandes organisées pour le pillage , sous 
rinspiration de meneurs qui sont en ce moment arrêtés 
Ou en fuite. 

« Une explosion devait avoir lieu, dans -tout Farron- 
dissement , pendant la nuit du 5 au 6, et fortifier l'in- 
surrection projetée à Limoges. Sur plusieurs points, des 
bandes se sont formées pour marcher sur Bellac, qui, 
disait-on , était en feu. Une colonne de pillards, armés 
de fusils, de faux, de fourches et de bâtons, est venue 
même aux portes de la ville. 

« Grâce aux mesures énergiques combinées entre 
M. Doé, sous-préfet, et M. Bertrand, procureur de la 
République, parfaitement secondés par M. Simon, ^ ,y 
commandant de la gendarmerie , dont toutes les forces 
militaires étaient réunies au chef-lieu , le plan des pil- 
lards a échoué. Une partie des meneurs a été arrêtée , 
d'autres ont pris la fuite. 

ttSur un point éloigné de l'arrondissement, à Lus- 

19 



f 



294 HiSTO)R& 

saoie&-Ëglises, une bande a arrêté un coMr^r porteiur 
des dépêches 9 Ta dépouillé et toaltraité. Leprocurenr 
de la République s'y est transporté sur-4e-chanip , ^ 
corté d'une force imposante* Six nouvqlles arrestations 
ont été opérées. 

« Ces mouvements partiels se rattachaient à un plan 
général qui embrassait toiit le département de la Haute- 
Vienne. La cour de Limoges a évoqué TalTaire. Pendfuit 
toute cette semaine, MM. Larombière, substitut de 
M. le procureur général, et Désiles, conseiller, assistés 
du procureur de la République et de M,, Talandier, 
substitut, ont entendu de nombreux témoins. Ving^ 
cinq nouvelles arrestations ont été ordonnéeis, entre au- 
tres celle d'un ancien prêtre catholique devenu protes- 

tAfit, de M. VriçhOQi» fràr*^ 4« Tai^Hm n^Bi^i^Pifust. 
La vigueur des magistrats a rassuré le pays. » (Lettrp 
insérée dans le Comlitutiormel du 23 décembre.) 

Le conseil municipal de Limoges, reconnaissant des 
services rendus par le préfet, M. de Mj^nlque, par le 
général SoUiers et par le colonel de h garde nationale, 
général Lugnot, a décidé qu'une épée d'honneur serait 
offerte à chacun des deux premiers, et que le portrait 
du dernier serait placé au ipiisée d^ 1^ vilte^ 

De 600 côié, 1» garde nafional(B a ouverjt uqç spupr- 
criptioa pour qu'une seconde épée d'honneur fût offerte 
i M. de Mexique. De pareils hommages hoiv>r^nt i la 
foi^.ceux qui les offrent et ceux qui en sont l'oji^et. 

Ba»s^A4^^. — - Si la Nièvrie et le Jnna Ofit à reven- 



DUN COUP D'ÉTAT. 295 

diquer le triste privilège d*aToir surpassé tous les autres 
départements insurgés dans les horreurs et les abomi- 
oations de la jacquerie, celui des Basses- Alpes peut 
revendiquer celui d'avoir été le siège d'une des insur- 
rections les plus formidables. Dans ce département , 
Longoraazino, Gent et leurs autres complices, avaient 
immensément recruté pour les sociétés secrètes. Le 
caractère provençal, qui est celui des habitants des 
Basses-Alpes, surtout dans les parties inférieures du 
département, se prêtait merveilleusement à recevoir 
les doctrines du socialisme. Les habitants de ce pays 
sont prompts à s^ir et réfléchissent peu. Ils sont colè- 
res, fiers, égoïstes et cruels. Esprits brillants, tètes in- 
flammables, ils sont aptes aux choses d'imagination, 
qaais ils approfondissent peu. Le jugement leur fait 
presque toujoui*s défaut Ils aiment la nouveauté, l'ex- 
traordinaire et vont tout d'un coup aux extrêmes. Ils 
sont fougueux en tout et détestent ce qui est sage, mo- 
déré, réfléchi. Leur littérature prouve ce que nous 
avançons. Elst-il rien d*audacieux, de satirique comme 
Barthélémy etMéry? Peut-on trouver un écrivais plus 
ftere et plus emporté dans sa franchise, souvent irré- 
fléchie, que Rabbe ? Est-il un historien qui soit plus 
pirompt à blâmer les opinions timides et plus rapide à 
exagérer les théories hasardées que Thiers? * 

Pfesqtie tous les habitants des campagnes avaient été 
af&Ués aux sociétés secrètes. On leur avait montré, 
Qomine application immédiate de la doctrine socialiste, 
le piortagedcs biens, la suppression de la bourgeoisie, 



2(>6 HISKHBE 

choses quMls comprenaient très-bien et qui alléchaient 
leurs convoitises, leurs rancunes de fierté blessée ; puis 
la régénération sociale, grand mot vide de sens, qu'ils 
faisaient semblant de comprendre et qui flattait leur 
vanité naturelle. Ce département, epmme tous ceux do 
midi, principalement ceux du Var, de Yaucluse, de la 
Drôme, des Bouches-du-Rhône| de THérault, etc., 
était prêt à se lever en masse au premier signal . Il est 
bien œrtain aujourd'hui , même pour les optimistes 
d*avant le 2 décembre, que, si ce coup providentiel et 
sauveur n'eût été frappé par Louis-Napoléon , tout le 
midi de la France s'insurgeait, se levait sous Tétendard 
du socialisme rouge. 

Entre Lyon et Marseille, tout le pays était infecté de 
socialisme. Ces deux villes étaient deux foyers d'où les 
sociétés secrètes rayonnaient incessamment. Â Mar- 
seille, quelque temps avant le 2 décembre, dans une 
réunion démagogique et sociale. Buisson, conseiller 
général du canton de Manosque et l'un des chefs de la 
jacquerie des Basses-Âlpes, disait, au nom des bandes, 
aux conspirateurs réunis: « Nous sommes prêts; nous 
nous lèverons au premier coup de sifflet. » Grâce à ce 
Buisson peut-être, Manosque, chef-lieu de canton dans 
l'arrondissement de Forcalquier, avait été choisi comme 
centre de révolte. 

Dans le commencement du chapitre, Insurrection de 
PariSj nous signalions le départ de la capitale d'un cer- 
tain nombre de meneurs, de chefs démagogues pour la 
province. Or, le rapport des autorités du département 




ffUN COUP D'ÉTAT, 
des Basses-Alpes au ministre de l'inl&ricur constate 
que le 4, avant l'arrivée des dépêches télégraphiques à 
Forcalquier, des meneurs parcouraient déjà les campa- 
gnes, annonçant les événements de Paris et invitant les 
habitants à s'insurger. Il ne faut pas trouver ce fait ex- 
traordinaire. Tout bien calculé, quelqu'un, parti de 
Paris le 2 au matin, pouvait être rendu à Avignon le 
4 au matin et gagner en quelques heures, à cheval, 
l'arrondissement de Forcalquier dans les Basses-Alpes. 
Les moyens de transport qu'on a maintenant peimet- 
lent cette vitesse vraiment miraculeuse. 

Le jeudi 4 décembre, c'était foire à Maunes. Ce fui 
là qu'on donna le mot d'ordre de la révolte. Les dé- 
magogues des communes voisine» s'y trouvaient réunis, 
et, dès le soir, transmirent les ordres des chefs dans leurs 
localités respectives. 

Escoffier, horloger à Forcalquier, chef militaire de 
l'itisurrection dans l'arrondis-sement ; Debout, avocat 
dans ta même ville; Noël Pascal, instituteur révoqué, 
se donnèrent rendez-vous pr^s de la ville , et parcou- 
rurent, pour les soulever, les villages de Lurs . de 
Pcyi'uis, d'Ongles, de Dauphin, de Picrrerue, de la 
Brillanne , proches de Forcalquier. 

Dès le lendemain 5, au matin, le tocsin, qui n'avait 
cessé desomier, avait réuni des insurgés en très-grand 
nombre. Ils s'emparèrenl de la mairie de Dauphin, 
malgré la résistance éncrgi(jue que leur opposa Fatljoint 
Morel. Les armes destinées à la garde nationale furent 
prises. 



I 



2o8 HISTIMREI : 

A Manosque, Buisson, qui était en correspondance 
incessante avec les démagogues de Marseille, attendait 
que cette ville se déclarât. Il savait que le département 
dos Basses-Âlpes manquant de troupes, les forces de 
l'insurrection y seraient plus que suffisantes, et il vou- 
lait se porter avec son contingent sur le chef-lieu des 
6ouches-du-Rhône. Dans la matinée, il fut instruit 
que Jes excellentes mesures prises dans cette ville ptr 
les autorités la maintenaient dans le devoir. Alors il se 
décida à se joindre aux autres insurgés de rarrondisse- 
ment pour marcher sur Forcalquier. Le plan était ée 
s'emparer d'abord de cette sous-préfecture, pour, de là, 
se porter sur Digne, sur Apt, et donner ensuite la main 
aux insurrections des départements voisins. 

Le sous-préfet, M. Paillard, ne pouvait disposer que 
de quelques brigades de gendarmerie tout à fait ifisuâ- 
fisantes pour résister à une insurrection formidable. Il 
fit un appel aux hommes de bonne volonté, qui, le soir 
du 5, se réunirent à la Sous-Préfecture, au nombt^ 
d'environ trente. Comme rien n'annonçait que les in- 
surgés dussent venir soudainement, on se sépara à dix 
heures du soir avec promesse de se réunir une heure 
plus tard. Mais pendant ce temps-là, les insurgés s'a- 
vançaient. Un formidable contingent, fourni par le 
Dauphin, Manosque, Mauneset Forcalquier lui-même, 
marchait sur cette ville. Une autre colonne, très-nom- 
breuse aussi, arrivait par la route de Banon. Une troî- 
sièmo, formée des habitants de Peyruis, Lurs et Pierre- 
rue, venait de son côté. La jonction s'opéra hors de b 



D'UN COUP D'ÉTAT 




\ille, el bientôt le bruit du tambour annonça f|iie les 
soldats de la jacquerie approchaient. 

Le moment éfait solennel ; M. Paulmier, substitut, 
et les gendarmes, étaient allés en toute hà(e rerpiérir 
les gardes nationaux. Quatre seulement et nn officier 
répondirent à cet appel. Impossible de résister à cette 
terrible invasion. Que va faire le magistrat tjui re- 
présente l'aulorité, et (jui, devant de tels ennemis, re- 
présente, il faut bien te dire aussi, la société? On lui 
conseille de fuir. « Je nmiirrai à fiion posfe! dit-il, 
mais je ne fuirai pas. » Ce courageux fonctionnaire 
voulait, en H0ronlanl ainsi l'émeute, qu'il ne fût pas dit 
que le principe d'autorité reculât devant la violence, 
devant les hordes de l'anarchie. Dût-il verser son sang, 
il voulait accom|)Iir son devoir. Si l'émenle !e Inait, 
elle prenait ainsi sa vraie signification devant tous les 
hormf^tt'S gens. 

Bientût la colonne débouche sur la place de la Sous- 
Préfeclure. I>eus mille quaire cents insurgés environ 
viennent se ranger en bataille sur huit rangs devant ce 
monument. Tous ont au bras des rubans rouges, ainsi 
qu'à leurs chapeaux. La pinpart sont armés de fusils, 
puis les autres de lout ce qui peut couper, percer ou 
ëssommer. On sait que les paysans ont des armes ter- 

[ "Hblcs : leurs faux, leurs croissants, Icui-s piques, leurs 
liaches; puis les fourches, si dangereuses dans leurs 

[*Aiains. 

C'était une bande formidable à ■ "^ armes 

llrévoîulionnaires et k quai te 



300 HISTOIRE 

obéissait. Le souî^-préfet se plaça sur son balcon avec 
son écharpe. Au commandement du chef Escoffier^ qui 
cria : « Montagnards , halte ! » la bande s'arrêta , et 
lui, s'avançant sous les fenêtres : « Citoyen sous pré- 
fet, dit-il, la Constitution est violée ! Bonaparte est un 
traître! vous êtes déchus tous les deux!» (Te'xtuel.) 
« Citoyens, on vous trompe! dit le sous-préfet, le 
Président a rétabli le sulîrage universel. » Des vocifé- 
rations couvrent sa voix. «Si vous venez m'assassiner, 
reprit le courageux fonctionnaire en découvrant sa poi- 
trine, frappez! » Des fusils s'abaissèrent. Buisson, le 
chef de ceux de Manosque, les releva. L'avocat Debout, 
et Taillandier, serrurier, encourageaient, au contraire, 
les assassins. « Le peuple ne veut pas votre mort, dit 
Escoffier, mais votre châtiment. Descendez, rendez- 
vous ! — Je ne me rendrai pas ! — On va enfoncer vo- 
tre porte! — Enfoncez! Je ne céderai qu'à la violence!» 
Alors le sons-préfet va demander aux quelques dé- 
fenseurs qu'il a autour de lui s'ils veulent résister. Sur 
leur refus, il descend. Déjà on brisait la porte à coups 
de marteau de charron. « Me voici ! dit-il. » On le con- 
duit à Escoffier, qui, voyant ce grand courage, le prend 
sous sa protection. Malgré cela, les forcenés qui l'en- 
tourent lui arrachent sa croix, lui donnent des coups 
de crosse, le frappent avec des sabres non aiguisés, qui 
le meurtrissent. 11 reçoit dans la cuisse droite un coup 
de baïonnette, qui coupe une artère. Escoffier le cou- 
vrait de son corps. Il parvient à l'arracher aux massa- 
creurs et le conduit en prison. Quelque temps après, 



D'UN COUP D'ÉTAT. 301 

M. Pauiraier, lesubslitut, y arrivail aussi, tout meurtri 
des coups (le crosse que lui avaient donnés ces bri- 
gands. Buisson et Godefroy, un autre chef des insur- 
gés, Tavaient protégé. Des gendarmes aussi furent 
amenés. Escoffier envoya chercher un médecin pour 
soigner le sous-préfet. Il paraissait navré que ses hom- 
mes eussent commis de semblables attentats. Après 
avoir accompli ce devoir d'humanité, Escoffier s'en va 
retrouver ses bandes. 

Un instant après son départ, le bruit se répand 
qu'une compagnie de la ligne, de passage à Forcal- 
quier, et partie le matin, fait un retour offensif sur la 
ville. Ceux de Manosque, bandits qui sont depuis long- 
temps affiliés à ceux de Marseille, se précipitent sur la 
prison, s'emparent des magistrats caplifs, sous prétexte 
de les conduire à Manosque, mais en fait pour les mas- 
sacrer en route. On met les menottes et la chaîne au 
cou à M. Paillard, et on veut forcer le sous-préfet à 
marcher. En vain le médecin, en vain le chef Gode- 
froy, disent à ces barbares : « Mais vous voyez bien que 
cet homme ne peut pas marcher, horriblement blessé 
comme il Test. Voyez, il perd des flofs de sang ! — II 
marchera! répondent- ils, ou bien nous le massacrons 
sur place ! » Le malheureux sous-préfet dut se mettre 
en chemin. Ils lui ont fait faire ainsi six kilomètres. On 
prit le chemin de Manosque. Godefroy, voyant qu'on 
voulait se défaire. des prisonniers, voulut accompagner 
la bande pour les protéger. En route, les insurgés di- 
saient en patois : a Tu auras beau faire, ce soir ils au- 



302 fflSTOïRE 

ront la corde au cou, et c'est toi qui tireras dessus, 
Godefroy. » 

On arrivait au village des Eticontres, quand on en- 
tendit le galop d'un cheval : c'était Escoffier, qui arri- 
vait à bride abattue. S'étant aperçu qu'on a^ait enlevé 
les prisonniers, et soupçonnant bien ce qu'on en vott- 
lait faire, il venait, espérant arriver à temps pour les 
sauver. 11 fit monter M. Paillard sur son cfieval et le 
conduisit, toujours escorté de la bande d'assassins, an 
village des Enconlres, où il le fit mettre dans une cham- 
bre sur un matelas. En s'y plaçant, le blessé s'affaissa 
et perdit connaissance. 11 avait énormément perdu d^ 
sang. Escoffier pleurait en donnant des soins à M. Pail- 
lard. Il alla lui-même lui chercher un peu d'eau-de- 
vie pour relever ses forces. Quand le blessé revint à 
lui, il entendit un des bandits, qui s'était placé de fac- 
tion dans sa chambre, dire : « Il joue la comédie. i> 

Escoffier obtint, à force de prières, d'exhortations et 
de menaces j de faire partir sa bande et de laisser 
M. Paulmier pour soigner le blessé. Mais une autre 
bande de Manosquins étant survenue, ce chef ne put 
pas empocher qu'on emmenât M. Paulmier. 

Vingt-quatre heures après, le sous-préfet put être 
transporté à Avignon, où des soins lui furent prodi- 
gués. 11 eut le courage d'' adresser au ministre un rap- 
port circonstancié des événements, mais dans cette 
rédaction ses forces le trahirent comme dans sa lutte 
sublime. Ce rapport n'est pas terminé. Brusquement 
interrompu , il annonce sans doute que le héros du 



D'UN COUP D'ÉTAT. 303 

devoir avait écouté, en récrivant, son courage plutôt 
que consulté ses forces. 

Escoffier, à vous maintenant , nôu^ ne passerons pas 
outre sàrts vous féliciter et sans vous plaindre. Sans 
vous féliciter, car vous vous êtes repenti ; vous avez 
pleuré sur cet homme héroïque, martyr de son devoir ; 
vous vous êtes dévoué pour le sauver. Sans vous plain- 
dre , car votre place n'était pas avec les assassins et les 
bandits, vous deviez être parmi les défenseurs de l'ordre. 
Quelques hommes comme vous, autour d'un homme 
comme lui , cela eût suffi peut-être pour empêcher le 
triomphe du désordre, pour éviter des crimes et des 
hontes à l'humanité. Pour ceux qui n'étaieiit qu'égarés, 
quelle leçon ! quels remords ! 

EscofRer, avec ses bandes , retourna vers Forcal- 
quier, où l'on se concentrait pour marcher sur Digne. 
Que faut-il donc pour arracher un homme à ses voies 
criminelles ! Ce chef d'insurgés , nous le retrouverons 
à Digne , faisant partie de la municipalité insurrection- 
nelle. Décidément il est coupable. Après les pages pré- 
cédentes, il nous en coûte d'être forcé d'écrire celle 
ligne de condamnation. 

De tous côtés, les bandes d'insurgés venaient grossir 
le rassemblement à Forcalqûier. A Banon , à Reillanne, 
à Saint-Étienne-des-Orgues , les habitants repoussèrent 
les insurgés à main armée. 

L'arrondissement de Sisteron ne tarda pas à suivre 
l'exemple de celui de Forcalqûier. Le vendredi 5 , on 
s* agi lait dans la plupart des communes voisines de Sis- 



304 HISTOIRE 

teron. Les démagogues de la ville étaient sur pied. Le 
sous-préfet fit arrêter Tun d'eux y le sieur Férédoux fils, 
qui était signalé comme un des meneurs les plus exaltés. 
Des bandes ne tardèrent pas à accourir de tous les en- 
virons j et même de certains cantons des Hautes-Alpes. 
On sait que la ville de Sisteron est presque sur les limites 
des deux départements, du côté du canton de Ribiers, 
dans les Hautes-Alpes, qui fut un des plus ardents à 
s'insurger. N'ayant que des forces complètement insuf- 
fisantes pour résister aux bandes insurrectionnelles con- 
sidérables qui envahissaient Sisteron , le sous-préfet se 
réfugia dans la citadelle, où il se maintint, avec à peu 
près quatre-vingts jeunes recrues, jusqu'à l'arrivée des 
forces qui furent envoyées contre les insurgés. 

A l'entrée des bandes, le conseil municipal dut se 
retirer et faire place à une municipalité provisoire, dans 
laquelle entrèrent Férédoux , qu'on fît sortir de prison, 
un nommé Raymond et quelques autres, choisis parmi 
les socialistes de la localité. M. RIanquartde Railleul, 
sous-préfet de Sisteron , s'est parfaitement conduit du- 
rant ces événements déplorables. Plusieurs fois sommé 
de rendre la citadelle, par les insurgés qui occupaient 
Sisteron , au nombre d'environ quinze cents ou deux 
mille, il refusa énergiquement et sut même inspirer une 
telle crainte par l'altitude qu'il prit, que, quoique les 
insurgés aient occupé la ville pendant cinq jours, les 
persoimes et les propriétés y furent respectées. 

C'est ainsi que marcha le soulèvement , dans les jour- 
nées du 4 et du 5 , dans le département des Rasses- 



D'UN COUP D'ÉTAT. 30S 

Alpes ; mais bientôt il devint général , et se montra 
partout. Contre cette levée en masse de l'insurrection , 
il était matériellement impossible de résister. Le dépar- 
tement n'avait pas de troupes , ou plutôt ce qu'il avait 
ne pouvait pas compter. On ne pouvait pas mettre trois 
cents hommes en ligne , y compris la compagnie hors 
rang du 25^ léger. Tout ce qui était en dehors de cette 
compagnie se composait de conscrits nouvellement 
arrivés de Bretagne , et ne sachant pas manier leurs 
armes. Quant aux gardes nationaux , il ne fallait nulle- 
ment espérer en leur concours y car il aurait été plus 
dangereux qu'utile. Presque partout les brigades de 
gendarmerie avaient été surprises et enlevées. Quand 
éclata cette formidable insurrection , le dépôt était en 
marche pour se rendre à Nîmes , et les compagnies 
étaient disséminées. Toutes les forces réunies^ il eût 
encore été bien difficile de résister. 

Ce fut de Forcalquier et de Manosque que les insurgés 
se mirent en mouvement pour marcher sur Digne. Ils 
étaient au nombre de douze ou quinze mille. La nou- 
velle en arriva à la Préfecture dans la soirée du 5 dé- 
cembre. Le préfet se hâta de concentrer les quelques 
brigades de gendarmerie encore disponibles dans les 
environs. Ainsi que nous l'avons vu, une compagnie , 
partie de Forcalquier pour Digne y faisait un retour of- 
fensif sur ce foyer de l'insurrection : ordre lui fut expé- 
dié de revenir à Digne. Le préfet fit partir des courriers 
pour prévenir à Âix et à Marseille de la situation du 
département. L'un d'eux, fouillé huit fois en route, 



306 HISTOIRE 

arrive néanmoins, à force d'adresse et de présence 
d*esprit , et parvient à Marseille. 

Pendant ce temps-là , le préfet faisait arrêter à Digne 
plusieurs des principaux démagogues , et notamment 
Charles Cotte, avocat. 

Le 6, à huit heures du matin , les autorités, connais- 
sant l'esprit de la garde nationale > décident qu'elle ne 
sera pas convoquée. Dans la journée , obsédé par les 
demandes qui lui arrivent de tous côtés ^ le préfet con- 
sent à laisser sortir de prison l'avocat Charles Cotte, 
ainsi que les autres prisonniers. Le soir, on fut prévenu 
de l'approche des bandes insurrectionnelles. Beaucoup 
d'habitants supplient le préfet de céder, pour éviter le 
sac de la ville ; il refuse , et déclare que son devoir lui 
commande de résister par tous les moyens en Si)n pou- 
voir. 

Quoique la garde nationale n'eût pas été convoquée, 
elle se réunit à dix heures du soir, et se rangea sur la 
place de la caserne en chantant la Marseillaise et en 
criant : Vive la rouge ! vive la République démocratique 
et sociale l Évidemment les soldats allaient être pris 
entre deux feux : les insurges du dehors et les insurgés 
du dedans allaient se réunir pour les attaquer. Le pré- 
fet réunit les chefs militaires eji conseil de guerre , pour 
délibérer sur ce qu'il convenait de faire. D'un commun 
accord , il est reconnu qu'on m peut pas défendre la 
ville avec trois cents jeunes recrues, ;qui n'çint aucune- 
ment l'expérience du métier des arisies, et siiptout soui 
un feu double. Le préfet proppsade faire ui\^ retraite 



D'UN COUP D'ÉTAT. 307 

militaire y et de se retirer en se défendant pied à pied ; 
mais le major commandant ayant déclaré qu'il resterait 
dans sa caserne pour imposer aux insurgés , et protéger 
ainsi la ville, il dut se retirer, et gagna le fort de Seyne^ 
où il resta deux jours. Il avait écril au préfet des Hautes^ 
Alpes pour rinformer de ce qui se passait et lui de- 
mander du secours. 

Les insurgés , à leur entrée dans Digne , organisèrent 
une municipalité provisoire, de laquelle Escofiier faisait 
partie , et voulurent s'emparer de la caisse du receveur 
général, M. de Matharel. Voici les renseignements que 
nous trouvons, à cet égard, dans une lettre écrite de 
Digne au Constitutionnel, du 14 décembre. 

a Dès rapproche des bandes insurgées qui marchaient 
$Vf* Pigne., M. de Matharel ût déposer à la caserne, 
par mesure de prudence , une partie de son encaisse 
(15,000 francs) , et il se chargea d'une somme égale en 
billets de banque. La caserne, qui n'était gardée que 
par quelques conscrits du 25* léger, a dû , pour éviter 
le désarmement dont ils étaient menacés, faire des 
concessions aux chefs de Tinsurrection ^ et particuliè- 
rement celle de remettre l'argent du trésor, qu'ils ré- 
clamaient au nom de sept mille paysans armés jusqu'aux 
diientâ. Un refus eût nécessairement amené des contri- 
butions forcées , et probablement le pillage et l'incendie 
dp la ville. 

« Le lendemain, non satisfaits des ressources trou- 
HKéesjkil^ caserne , les chefs de la révolte revinrent au- 
près du receveur général pour lui demander une somme 



308 HISTOIRE 

de 1 4,000 fr. qu'il fallait encore , disaient-ils, pour la 
solde des hommes. Heureusement , le sang-froid de 
M. Matharel ne lui fît pas défaut , et il résista aux in- 
stances qui lui furent faites. Il a pu non*seulement 
soustraire à Tinsurrection la moitié de son encaisse, 
mais encore sauvegarder les bureaux et les archives de 
la recette générale, en restant à son poste jusqu'à la 
fin. » 

Le chef de l'insurrection des Basses-Alpes se nommait 
Aillaud. Debout, l'avocat de Forcalquier, était son lieu- 
tenant. 

Durant tout le temps de l'occupation de Digne par 
les insurgés, le maire, M. Fruchier, a été admirable de 
courage. Il n'a cessé de protéger, par tous les moyens 
possibles, ses administrés contre- les violences des sol- 
dats du désordre. Payant partout de sa personne, il a 
constamment montré la plus grande énergie ; sommé 
de prendre le brassard rouge que portaient les insultés 
des Basses- Alpes, il a répondu en montrant son écharpe: 
« Je ne reconnais que les couleurs nationales. » 

Nous sommes heureux de rendre justice à ce coura- 
geux fonctionnaire, auquel une regrettable erreur at- 
tribuait une conduite toute différente. Le journal qui 
l'avait commise s'est, du reste, empressé de la rectifier. 

A Forcalquier, les insurgés qui avaient mis la ville 
en état de siège, avaient aussi installé une municipa- 
lité révolutionnaire. Ils avaient proclamé que tout in- 
dividu qui serait trouvé avec des armes, ne faisant 
pas partie de leurs bandes, serait fusillé. Les hommes 



D'UN COUP D'ÉTAT. 309 



^de dix-huit à trente ans avaient été mis en réquisition 
^au nom du peuple. On avait forcé les caisses publiques 
^et la poste. Une bande, partie de cette ville, s'était diri- 
gée sur Apt, dans les Hautes-rAlpes. 

Ainsi, tout le déparlement était au pouvoir de Tin- 
surrection. On pillait les caisses publiques, on arrêtait 
les courriers, et la population paisible, frappée d'inti- 
midation, séquestrée de toute nouvelle extérieure au 
département, était en proie aux plus vives inquiétudes. 
.Mais de tous les côtés à la fois, les troupes s'avan- 
çaient pour écraser Tinsurrection. A la nouvelle trans- 
mise par son collègue, le sous^réfet des Hautes-Alpes 
. faisait partir de Gap quatre cents hommes du 40° de 
ligne, sous les ordres du capitaine Monnier qui s'était 
porté sur Sisleron. A son approche, le sous-préfet et 
Jes autres autorités, descendant de la citadelle, avaient 
.. trouvé la municipalité révolutionnaire en séance. Plu- 
sieurs de ceux qui la composaient avaient été arrêtés. 
Ce fut à Sisteron que le préfet des Basses-Alpes vint 
joindre le capitaine Monnier^ Laissant dans celte ville 
deux compagnies, il partit avec deux autres pour se 
porter sur Digne. 
, Les insurgés, apprenant que le préfet des Bouches- 
. du-Rhône envoyait des troupes contre eux, quittèrent 
^ Digne dans la Journée du 9, pour se porter contre elles. 
La rencontre eut lieu dans la commune des Mées , et 
après un combat de quelques instants, où les insurgés 
perdirent plusieurs des leurs, ils se débandèrent et se 

portèrent vers Manosque et Forcalquier. Cette dernière 

20 



3i0 HISTOIRE 

ville fut enlevée le 1 1 . Le préfet repreniait Digne le 12, 
et le 13 les troupes des Basses-Alpes, sous les ordres 
du colonel de Sercey^ et formant une forte colonne d'ar- 
tillerie, de cavalerie et d'infanterie, y faisaient aussi leur 
entrée. Le colonel Vinoy, du 54% venant d'Âpt par 
Forcalquier, entra à Digne le 14. Le 15, le chef de 
bataillon Foley, du 10® léger, nommé commandant de 
l'état de siège par le lieutenant-colonel Pearson , arri- 
vait, aussi lui, à Digne. 

Le 16 au matin, le général d'état- major Morris, 
nommé commandant des opérations militaires dans le 
département, était à Forcalquier se rendant à Digne. 
M. Millet, chef de bataillon du 36' de ligne, a pris le 
commandement de l'état de siège dans l'arrondissement 
de Forcalquier. 

On s'est occupé alors de rétablir partout les autori- 
tés démissionnaires ou violemment éloignées de leurs 
postes, puis on a procédé aux arrestations qui ont été 
fort nombreuses. 

Dès le 13, le préfet marchait sur Barcelonnette, qui, 
le 8, à la nouvelle des événements de Digne, avait aussi 
eu son insurrection. Gastinel André, libraire, BufTe, 
Pascal et Libre fils, s'étaient constitués en comité de 
salut public. Avec soixante individus armés, ils s'étaient 
emparés du sous-préfet, qui était malade et alité, et des 
autres autorités. Là aussi, avait eu lieu le pillage des 
caisses publiques. Les citoyens paisibles avaient été 
l'objet des plus odieuses menaces. Après le départ des 
insurgés de Digne, le sieur Cotte, avocat, et quelques 



D'IN COUP D'ETAT. jll 

autres s'étaient rendus à Barcelonnelte, qui resta six 
jours au pouvoir de l'insurrection. A l'approche du 
préfet et de deux compagnies q l'il amenait, les déma- 
gogues prirent la fuite et le sous-préfet rentra immé- 
diatement en fonctions. 

A Castellane, il n'y a pas eu d'insurrection. 

Huit cent cinquante arrestations à peu près ont été 
faites dans les Basses-Alpes. Dans beaucoup de localités, 
les bras manquent pour le travail, et la misère est le 
partage de bien des familles, qui, avant ces déplorables 
événements, vivaient heureuses dans une modeste ai- 
sance. Malheureusement, à cause de la proximité de la 
frontière, les chefs ont pu s'enfuir pour la plupart, et 
ce sont les hommes égarés, les moins coupables certai- 
nement, qui ont à subir la peine de la rébellion. C'est 
toujours ainsi : les meneurs, les chefs d'insurrection, 
ceux qui poussent le peuple à la révolte, s'esquivent au 
jour du danger. C'est ce qu'on a toujours vu à Paris 
dans les émeutes. 

Moins heureux que beaucoup d'autres, parmi les 
meneurs des Basses- Alpes, les quatre membres du co- 
mité de salut public de Barcelonnette ont été arrêtés 
par la garde nationale et par les douaniers de la com- 
mune de Fuers, dans la nuit du 13, comme ils se dispo- 
saient à franchir la frontière du Piémont. 

L'insurrection des Basses-Alpes a été, comme on le 
Toit, une des plus longues et des plus graves parmi celles 
des départements. Cependant, à l'exception de l'assas- 
sinat commis à Forcalquier sur la personne du sous- 



3lti HISTOIRE 

préfet, et des cruautés horribles auxquelles se sont por- 
tées les bandes de Manosque, on ne trouve pas que 
l'insurrection de ce département ait été, à'beaucoup près, 
aussi féroce, aussi horrible que celle de certains autres. 

Vaucluse. — Dans ce département, l'organisation 
socialiste était très-puis^iite ; elle avait été dirigée par 
Gent, l'ex-cotnmi^saire. Quand'lcs actes du 2 décembre 
furent annoncés, en Tabs^ncè du chef principal, ce ftit 
Etzéar Pin» ancien constituant, qui se mit à la tdte du 
mouvement, et qui fit le plan de Tinsurrection. Elle 
éclata sur quatre points à la fois. A Orange, à Carpen- 
tras, à Apt, à Pertuis. 

Le dimanche 7, à cinq heures du soir, tout parais- 
sait calme à Orange et rien n'annonçait qu'il dût y avoir 
du trouble, quand, à sept heures du soir, cinq ou six 
cents socialistes sortirent des cabarets, se portèrent sur 
lâMairiëdont ils s'emparèrent, sans qu'on leur opposât 
la moindre résistance, et de là marchèrent sur la Sous- 
Préfecture qu'ils enlevèrent de même. Les gendarmes 
furent désarmés, mais bientôt l'énergique intervention 
de M. le major Théremin fit tout rentrer dans ToWlrc, 
et les principaux meneurs furent arrêtés. 

A Carpentras, le mouvement avait commencé à peu 
près au même moment. Une bande de pillards mar- 
chait sur cette ville, se croyant sûre de réussir, parce 
qu'elle comptait sur le concours des démagogues qui 
l'habitaient; mais le sous-préfet, M. de Froidefonds, 
avait fait arrêter ceux qui étaient désignés comme les 



D'UN COUP D'ÉTitt. 313 

pjriQcjpaux meneurs, et ensuite, réunissant les hommes 
d'ordre, en avait formé une troupe décidée comme lui 
^combattre énergiquement pour la défense de la so- 
ciété. Avec ces volontaires et une compagnie d'infini- 
terie, il marcha contre les bandes, les rencontra à une 
demi-lieue de la ville et les dispersa sans coup férir. 
Mais bientôt, Carpentras fut cerné par de nouvelles 
bandes et ne fut dégagé que le 9 par une colonne mo- 
bile. Ce sera le rapport du général d'Antist qui conti- 
nuera notre récit. 11 donne complètement Thistoire 
de ce qui se passa dans le département de Vaucluse : 

«Le mouvement s étendait; le 7, il avait envahi 
Apt; on s'y conduisait comme à Forcalquier. Pertuis 
avait aussi son insurrection. 

« Le général de division dirigea tout de suite sur ce 
point, situé à dix-neuf kilomètres d'Aix, une colonne qui 
rétablit l'ordre. Le 8, informé des événements de la 
veille, ne recevant que des nouvelles contradictoires, je 
dirigeai sur Api une colonne formée de cent cinquante 
hommes d'infanterie, vingt-cinq hussards et vingt-cinq 
gendarmes. Je me disposais à Tappuyer, suivant les cir- 
constances et les renseignements que le commandant 
Malher, du 54% chef de la colonne, devait recueillir. 

« Mais , après son départ, je sus que des bandes de 
Forcalquier étaient entrées à Apt, qu'elles marchaient 
8ur Avignon , se recrutant des contingents fournis par 
les villages du Luberon. Le tocsin sonnait partout sur 
leur passage*; le pays entier se mettait en révolte. Ma 
colonne pouvait être compromise ; je la fis rentrer. 



ai 4 HISTOIRE 

(c Le 8 au soir, la rive droite du Rhône s'agita. De$ 
bandes nombreuses (cinq ou six mille hommes , d'après 
les rapports les moins exagérés ) s'avançaient sur 
Avignon ; la ville semblait se préparer à une insur- 
rection intérieure; les rouges des environs se ras- 
semblaient pour se joindre à la colonne insurgée venant 
d'Apt. 

« Je dus renoncer au désir que j'avais d'aller à la 
rencontre de ces bandits. Ma présence dans Avignon 
étant indispensable pour conserver la ville* je me déci- 
dai à Y rester. Ce parti m'était d'autant plus imposé, 
que le matin même J'avais fait partir pour Marseille, 
par le chemin de fer, un bataillon du 54«. 

(c La garnison passa la nuit sous les armes; informé, 
à minuit , par un gendarme qui avait essuyé une dé- 
charge de coups de feu, qu'il y avait , à un kilomètre, 
un rassemblement qui attendait les bandes d'Âpt, j'en- 
voyai un piquet d'infanterie et de cavalerie pour les 
disperser. Le chef reçut l'ordre de fusiller tout individu 
pris les armes à la main. 

« A l'approche des troupes , les hommes du rassem- 
blement jetèrent les armes et s'enfuirent ; quarante-sept 
furent pris ; on ramassa quelques armes. Cette petite 
exécution et la marche de la colonne du commandant 
Malher arrêta les insurgés. Le 9, ils reculèrent en lais- 
sant quelques bandes aux environs de Lisle. 

« Je voulus les enlever; un détachement de cinquante 
hommes d'infanterie, montés en omnibus, et un esca- 
dron de hussards partirent le 10, dans l'après-midi, pour 



DUN COUP D'ÉTAT. 315 

Carpentras, sous les ordres du commandant de France, 
du 54V 

a Ils s'établirent dans cette dernière ville comme s'ils 
allaient y passer la nuit ; mais, à onze heures, la colonne 
se dirigea sur Lisle, où dans la soirée se trouvaient un 
millier d'insurgés ; ceux-ci avaient quitté la ville à neuf 
heures. Ayant appris à Lisle qu'il y avait quelques 
bandes aux environs de Cavaillon, le commandant 
de France alla les y chercher; il en rencontra une 
près de Cavaillon y il lui tua quelques hommes, reprit 
les drapeaux enlevés à la mairie de Lisle , et fit fu- 
siller deux ou trois individus qui tombèrent entre ses 
mains. 

a Le 9, la situation était assez alarmante pour que, 
chacun de son côté , M. le général de division et M. le 
préfet de Vaucluse aient cru devoir proclamer Tétat de 
siège. 

« L'expédition deCavaillon eut les meilleurs résultats; 
les insurgéss'efTrayèrent et reculèrent sur Apt. J'envoyai, 
le 10, sur cette ville une colonne commandée par M. le 
colonel Vinoy, du 54*, et formée d'un bataillon du 54% 
deux escadrons et vingt-cinq gendarmes. 

<x Cette colonne rétablit les autorités, procéda à un 
désarmement et fît soixante prisonniers, parmi lesquels 
se trouvent le commandant et le tambour-major des 
bandes qui avaient envahi Apt ; plusieurs meneurs ont 
été également pris. 

« Le 1 2, la position du département de Vaucluse s'amé- 
liorant, je donnai l'ordre à M. le colonel Vinoy d'en- 



m HISTOIRE 



i ■ \ t ê •■ - ■*•■. « ■*-' 



trer dans les Basses-AIpès , où' opéraient des colonnes 
envoyées par M. le général de division. » 

Nous avons vu , en parlant des Basses-Âlpes ,^ com- 
ment M. le colonel Vinoy entra à Forcalquier et à Digne. 
Il reçut Tordre dé revenir à Avignon quand les troupes 
du colonel Sercey furent arrivées à Digne. Le départe- 
ment de Vaucluse n*a été agité que durant quatre 
jou^s. 

Quant au nombre d'insurgés tués à Cavaillon et que 
le rapport ne précise pas, il est de cinq en fout , tant 
tués que fusillés. 

Var. — Ce fut dans la soirée du jeudi 4 décembre 
qu'on apprit dans le Var les événements de Paris. A 
Toulon, Tagilation fut extrême. On recevait de tout le 
département des nouvelles fort alarmantes. L'insurrec- 
tion éclatait dans une foule de localités. Dans cette 
même soirée du 4, des rassemblements considérables 
se formèrent hors des portes de la ville et sur le Champ- 
de -Bataille. On envoya pour les disperser quelques 
compagnies qui en vinrent facilement à bout. Sur quel- 
ques personnes arrêtées, on trouva des ârines, notam- 
ment des poignards. 

« La société secrète de Cuers avait décidé que le 
5 décembre serait le jour du soulèvement. Dès sept 
heures du matin, toutes les avenues des chemins ru- 
raux étaient gardées par des affidés en costume de 
gardes nationaux, qui interceptaient le passage le sabre 
à la main et donnaient l'ordre de s'armer et de se tenir 



D'UN coxjP D'état. 311 

prèis. A une heure de l'après-midi, un rassemblement 
nombreux se porta vers la maison commune. 

« M. Barralier, maire de Cuers, averti de ce mouve- 
ment, sortit pour se rendre à la caserne de gendarme- 
rie ; comme il revenait escorté de la brigade, des voci- 
férations se firent entendre ; M. Barralier donna Tordre 
àTa foule de vider la mairie; un individu, nommé 
Mourre, s'écria : «Le peuple est souverain 1 ce sont des 
brigands qu'il faut exterminer sur-le-champ !» A ces 
p'arotes, on se précipita sur le maire ; à trois reprises, 
lé gendarme Cauvin parvint, au péril de ses jours, à le 
couvrir de son corps; ses efforts furent vains. M. Bar- 
ralier et le gendarme Cauvin furent terrassés et empor- 
tés hors de la mairie. Le brigadier de gendarmerie, qui 
éfait arrivé sur ces entrefaites , fut également saisi et 
entraîné du côté de la prison ; au moment où il y arri- 
vait, un coup de feu l'atteignit au front et il tomba 
noidrt. 

« Un second gendarme, nommé.Daureu, fut poursuivi 

i ooups de fusil dans une rue; quant au brave Cauvin, 

après avoir lutté contre dix individus, il fut désarmé, 

essuya plusieurs coups de feu, dont un Tatteignit à la 

tête, et parvint cependant à se réfugier dans la maison 

p'Mi sieur Toucas, cafetier, qui s'empressa de le cacher. 

'^; «M. Barralier, horriblement maltraité, put cependant 

* échapper à la mort et fut jeté en prison. 

<x Débarraissés de toute résistance, les insurgés se ren- 
dirent au domicile de M. Roustan, receveur buraliste des 
contributions indirectes; sa maison fut mise au pillage : 



348 HISTOIRE 

tous les meubles, les livres, les carions, furent lancés 
par les fenêtres et devinrent la proie des flammes. Rien 
n'a pu être sauvé; il ne reste au receveur que les habits 
qu'il portait sur lui. La même scène, la même dévasta* 
tion se sont reproduites chez M. Guérin , receveur à 
cheval, qui était en tournée. M™* Guérin, pour sauve- 
garder sa vie, n'eut d'autre ressource que de se ca- 
cher dans la cave. Cette famille ne pfissède plus rien. 

« Les factieux se sont ensuite transportés à la ca- 
serne de gendarmerie. Il est impossible de retracer les 
scènes qui s'y sont passées. Tout a été saccagé ; la veuve 
du brigadier, couchée en joue par les émeutiers, a été 
forcée de remettre les fonds et les munitions de la bri- 
gade. 

« Après avoir accompli ces actes de vandalisme, les 
insurgés ont constitué une commission provisoire; ils 
sont ensuite revenus sur la place publique, et ont assouvi 
leur rage sur le cadavre du malheureux brigadier tué 
dans la matinée; ils en ont fait le tour en écrasant la 
tête à coups de pied, ils ont tiré des coups de fusil sur 
différentes parties du corps ; et, enfin, un de ces misé- 
rables, phis féroce encore que ses affidés, s'est lavé les 
mains dans le sang de la victime ! 

c< Ces horreurs accomplies, la commission rentra à la 
maison commune pour déHbérer. Il fut décidé qu'à 
minuit on exterminerait tous les ennemis du peuple. 
Un homme, coiffé d'un bonnet rouge, les bras et les 
jambes nus, avait parcouru la ville avec sa cohorte et 
désigné ceux qui seraient immolés. Par bonheur, le 



D'UN œUP D'ÉTAT. 319 

gendarme Cauvin^ homme aussi dévoué qu'énergique, 
malgré sa blessure et ses souffrances, malgré les périls 
qui le menaçaient, s'était résolu à aller chercher des 
secours à Toulon. Les autorités, prévenues par lui, ex- 
pédièrent immédiatement une colonne qui arriva à 
Cuers à onze heures du soir, et préserva la population 

de plus grands malheurs. » {ConsMutionnel du 18 décembre.) 

Le nouveau préfet, M. Pastoureau, arriva à Toulon 
dans la soirée du 4. Le 5 au matin, il en partit avec 
huit compagnies du 50% se portant sur Cuers où il ar- 
riva la nuit. Il y surprit les insurgés, opéra un grand 
nombre d'arrestations, rétablit les autorités que l'insur- 
rection avait chassées et remplacées par une municipa- 
lité révolutionnaire, et revint à Toulon le 6, dans l'a- 
près-midi , avec soixante-^ix prisonniers. Il y avait 
parmi eux deux personnages marquants qui avaient été 
surpris portant des armes , des munitions et des pro- 
clamations, dans les coffres de leurs voitures. 

Aussitôt son arrivée à Toulon, le préfet y proclama 
la mise en état de siège du département. 

Dans la nuit du 6 au 7, M. Pastoureau marcha sur 
le Luc, autre chef-lieu de canton également insurgé, 
avec cinq compagnies, quinze gendarmes et neuf sous- 
officiers et soldats du train montés. En route, une com- 
pagnie fut détachée de la colonne et envoyée à Hyères, 
oii« conjointement avec cent marins de VVranie^ elle 
rétablit et sut maintenir la tranquillité. En route, on 
apprit que quatre ou cinq mille insurgés, qui occu- 
paient le Luc et Vidauban, se disposaient à marcher sur 



• t 



320 HISTOIRE 

Draguignan , mais dès qu'ils eurent connaissanoe de 
l'approche de la colonne du 50^, qui bientôt allait les 
joindre, ils se rejetèrent sur la gauche, se portant sur 
Salron et Aups. 

Arrivée au Luc,- la colonne rétablit Tordre, pooon- 
stitua les autorités, fit la même chose à Yitauban, et 
marcha sur Draguignan avec les prisonniers qu'elle avait 
faits dans ces deux localités. La garnison de celte ville 
était sous les armes, attendant l'ennemi, et disposée à 
le bien recevoir. 

Entré à Draguignan le 8, le préfet en repartit, avec 
ta colonne, le 9, dans la direction de Flayose, Saleme 
et Lorgnes, oii les insurgés avaient établi leur quartier 
général. Dans ces différentes localités, ils enrôlaient 
forcément tous les hommes de dix -huit à cinquante 
ans. Ils s'emparaient des autorités et les conduisaient 
avec eux comme otages; ils les faisaient marcher au 
premier rang lorsqu'une attaque était probable , afin 
que la troupe n'osât pas tirer sur eux. Dans la seule 
commune de Lorgnes, les insurgés avaient recruté de 
force quatre cents hommes. Quand le préfet y arriva, 
ils avaient fui. On échangea quelques coups de fusil 
avec eux dans les environs, et, comme il était tard, on 
rentra à Draguignan. 

Durant ce temps-là, le colonel Sercey, avec un ba- 
taillon du 10' léger, deux canons et vingt-cinq hussards, 
partait de Marseille, entrait, dans la journée du 8 dé- 
cembre, à Brignolles, y reconstituait la municipalité, se 
portait ensuite sur Barjols, et de là dans les Basses-Alpes. 



D'rS COUP I) ETAT. 32< 

Ainsi les insurgés qui occupaient Aups, Salerne et 
les environs, se trouvaient pris entre les deux colonnes 
expéditionnaires. Le 10, le préfet et le colonel Travers 
partirent de Draguignan pour Aups. Ils avaient onze 
compagnies d'infanterie et quarante gendarmes, bous 
le commandement d'un capitaine. ATourtour, les in- 
liurgés ne tinrent pas, et, aux premiers coups de fusil 

' tirés , lâchèrent pied eu laissant un des leurs sur le 
terrain. 

A onze heures à peu près, la colonne arrivait de- 
vant Aups. IjCs insurgés, au nombre de trois mille ou 
trois mille cin(| cents , occupaient la ville et avaient 
porté des masses assez considérables en avant du côté 
de la plaine. Ils avaient eu soin de s'emparer des mai- 
sons, pour faire le coup de feu des fenêtres. Aussitôt le 

' colonel prit ses dispositions, l'infanterie fut formée en 

- pelotons et l'attaque cotnnicnça. La troupe s' étant réso- 
lument portée en avant, les insurgés prirent la fuite, 
après avoir perdu plusieurs des leurs. Immédiatement, 

• le préfet fit charger à fond et de face par la gendar- 
merie, qui tua environ cinquante insut^és. Les soldats, 
développés en tirailleurs, et lournanl la position par la 

. gauche, en tuèrent à peu près quarante. Parmi ces 
derniers, il y en avait deux qui portaient des drapeaux 
rouges. Cent furent pris les armes à la main. On leur 
enleva environ quinze quintaux de poudre. 

Durant qu'on se battait, le nommé Dutheil, ex-ré- 

■Macteur du Patriote de Marseille, qui, prenant le titre 
de "encrai, s'était mis à la lêlu de l'insurrection, s'en- 



i 



m HISTOIRB 

fuyait à bride abattue, sur un cheval volé à la caserne 
de gendarmerie. 

Dans une maison située sur la place, les insui^ 
avaient enfermé environ quarante prisonniers, qu'ils 
gardaient comme otages : c'étaient les autorités et les 
personnages notables des communes dans lesquelles ils 
avaient passé. Leur mort était résolue. Déjà aux arbres 
de la place étaient attachées les poulies qui devaient 
servir à leur exécution, car on avait décidé de les penr 
dre. On avait fait venir des prêtres pour leur admini- 
strer les secours de la religion : quelques heures en- 
core les séparaient du moment fatal. Quand la colonne 
arriva, les insurgés crurent un moment qu'ils allaient 
être vainqueurs; ils se contentèrent de foire bonne 
garde autour des captifs ; mais, au moment où les pre- 
miers fuyards se replièrent sur la place, ils comprirent 
qu'ils allaient être vaincus, et ils se ruèrent sur la mai- 
son pour égorger les prisonniers. Ceux-ci se renfermè- 
rent et barricadèrent, comme ils purent, les portes. Une 
compagnie arrivait, lancée au pas de course, à Tinstant 
où .les insurgés enfonçaient la porte. Les soldats, 
croyant que cette maison était le refuge des rebelles, 
firent feu sur les fenêtres. Ce fut alors qu'un des prison- 
niers, M. de Laval, se dévouant pour les autres, saute 
par la fenêtre du premier et vient tomber devant les sol- 
dats. Il veut leur parler ; mais ils le prennent pour un 
insurgé qui cherchée fuir, et ils font feu sur lui : un feu 
terrible , presqu'à bout portant, un feu de peloton. Il 
devait être criblé de balles : il en a ses habits troués; ses 



DUN COUP D'ÉTAT. 323 

bottes le sont aussi ; le nœud de sa cravate est emporté ; 
mais la Providence couvrait M. de Laval, il n'a que des 
blessures légères. Cependant, se croyant blessé à mort, 
il dit, en tendant la main au capitaine : a Je meurs 
content, je sauve mes compagnons les prisonniers ! Vive 
le 50*! » On s'empresse autour de lui. Il était mira- 
culeusement préservé. 

La colonne expéditionnaire a eu un soldat tué, un 
capitaine, un lieutenant et cinq sous-offîcicrs et soldats 
blessés. 

Après avoir laissé une force suffisante à Âups, y 
avoir rétabli les autorités, le préfet en partit avec de 
nombreux prisonniers. 

Pendant la journée du 14 , la colonne séjourna à 
Draguignan ; elle en repartit le 1 2 , pour aller à La- 
garde -Freynet rétablir les autorités que l'insurrection 
avait déposées. 

Nous achèverons ce qui regarde le Var, en citant la 
fin du remarquable rapport du général Levaillant : 

« Pendant que cette colonne agissait, les troupes qui 
occupaient Toulon, Antibes et Saint-Tropez ne restaient 
pas oisives. M. le sQus-préfet de Toulon marchait , le 9, 
sur Collobrières , avec M. le procureur de la République 
et deux compagnies, y rétabhssail Tordre et faisait des 
arrestations. Le colonel de Parron, commandant la 
place d' Antibes, envoyait cent cinquante hommes à 
Grasse et cinquante autres à Saint-Laurent-du-Var, 
pour tenir en respect une colonne de Piémontais qui 
menaçait Venci et la Gaude. Des éloges sont dus aux 



324 HISTOIRE 

autorités 9 aux proposés de la douane et à la gendai:iqe- 
rie, qui , sous la direolioo du brigadier de douane Boyer, 
se sont armés et ont marché à leur rencontre. Les cojd- 
pagnies détachées de Toulon marchaient également ||ur 
fielgemier, Soliès-Pont, Soliès- Ville» Soliès-Touca^ , 
la Seyne, et y rétablissaient Tordre par leur seule pré- 
sence. 

a Le 8^ M. le vice-amiral , préfet maritime » ex- 
pédiait un aviso à vapeur à Saint-Tropez y et une fré- 
gate à vapeur^ VAsmodée, recevait Tordre de longer la 
côte de Test jusqu'à Ântibes, où elle avait ordre de 
mouiller, prête à jeter une compagnie de débarquement 
àTendroit où la nécessité Teût exigé. Cette fr^te, 
louvoyant en vue de la côte , suffisait pour faire rentrer 
dans le calme les villages qui auraient tenté de.se sou- 
lever. 

a Le désarmement s'est opéré comme par enchante- 
ment dans toutes les localités , à la suite d'arrêtés ré- 
pandus dans tout le département y et de nombreuses 
arrestations ont été faites. L' une et l'autre de ces me- 
sures se continuent encore. Le nombre des détenus, 
aussi bien que celui des armes saisies, est considé- 
rable. » 

Hérault. -7-Les sociétés secrètes étaient très-puissain- 
ment organisées dans ce.département. Elles avaient pris 
Bézicrs pour centre de leurs opérations. Dans la soirée 
du 3, la dépèche télégraphique, qui annonçait les évé- 
nements de Paris , fut affichée à Béziers. Les troupes 



D'UN COUP D'ÉTAT. m 

étaient consignées, les postes doublés et vingt -cm<{ 
hommes gardaient la Sous- Préfecture. Les démago- 
gues envoyèrent immédiatement leurs émissaires sou- 
lever les campagnes, pour qu'elles se portassent sur la 
ville. 

L'ancien cimetière, route de Bédarieux, fut désigné 
comme lieu de réunion. Â quatre heures du matin, le 
jeudi 4, les rassemblements y étaient considérables. Les 
réverbères s'éteignent à ce moment dans Béziers. On 
attendait cet instant. Quatre mille insurgés, armés de 
foui, de piques, de fusils, se rangeaient en bataille sur 
le boulevard extérieur. Un grand nombre de femmes 
les accompagnaient , portant des sacs pour emporter 
leurbuttfi. 

Les insurgés avaient des ceintures et des écharnes 
rouges. Avant le départ, les chefs tirèrent au sort les 
quartiers de la ville. Droit de vie et de mort leur était 
attribué. Les soldats de cette armée féroce voulaient se 
disséminer pour piller; mais les chefs leur firent com- 
prendre qu'il fallait auparavant s'emparer de la Mairie 
et de la Sous-Préfecture. On se mit en marche pour se 
porter d'abord sur ce dernier point. 

Le maire, M. Lognos, dont la maison est voisine du 
lieu de rassemblement, venait de renvoyer un poste de 
gardes champêtres qu'il avait établi. Ces hommes ve- 
naient de lui affirmer que tout était tranquille, quand 
îl voit défiler l'insurrection sous ses fenêtres. Il court à 
la Mairie, réveille tout le monde, fait fermer les grilles 
et se rend à la Sous-Préfecture. 11 racontait ce qu'il ve- 

2i 



325 HISTOIRE 

naît de voir au sous- préfet^ quand on remit à ce fooe- 
tionnaire un billet ainsi conçu : 

Au nom du peuple français, le Président de la République ayant 
TÎolé la Constitution, le peuple rentre dans la plénitude de ses droits. 
En conséquence, vos fonctions doivent cesser. En qualité de délégués 
du peuple, nous venons vous remplacer. 

Le sous-préfct crut que ce billet provenait d'une saisie 
de la police. Il sortait pour s'en enquérir, quand, à U 
porte de son cabinet, il se trouva en face de deux indivi- 
dus : Pujol dit VerdalCy et Redon , condamné politique. 
«Qui étes-vous? que demandez-vous? dit M. CoUet- 
Maygret. — Nous sommes délégués du peuple ; remettei 
vos fonctions entre nos mains et retirez-vous. — Je tiens 
mes fonctions d'un pouvoir régulier, dit le sous-préfet, 
je ne les céderai pas à une députation de rémeute. — 
Vous comptez sur vos soldats? dit Redon, ils ne feront 
pas fou. Us savent, comme nous, que la Constitution 
est violée, que le peuple est rentré dans ses droits; 
toute résistance est impossible. Nous sommes d'ailleurs 
en nombre : plus de dix mille personnes sont réunies, 
prêles à marcher. — N'auraispje que deux hommes près 
de moi, répondit aussitôt M. le sous-préfet, que je 
n'hésiterais pas à me faire tuer avec eux. Je m'adresse 
à votre conscience; à ma place, agiriez- vous autre- 
ment? » Redon , ému , s'approcha de M. le sous-préfet , 
et lui dit : « Je voudrais tout à l'heure pouvoir mettre 
mon corps entre une balle et tous. » Les deux dél^ués 
Ise retirèrent alors et rejoignirent les bandes. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 327 

Le souft-préfet envoie un billet au commandant pour 
lui demander cent hommes qui étaient de piquet à la 
caserne, descend dans la cour où il appelle aux ar- 
mes, et prie le lieutenant Montjarres de commander la 
charge. Bientôt le capitaine Lehongre arrive avec les 
cent hommes envoyés de la caserne. On montrait à ces 
soldats, conscrits de huit jours, à défaire leurs cartou- 
ches et à charger leurs fusils , que déjà les insurgés dé- 
bouchaient sur la place Saint-Sauveur. Le sous-préfet, 
ceint de son écharpe, s'avance avec le maire et le com- 
missaire de police. 11 ordonne les sommations. Au se- 
cond roulement de tambour, les insurgés font feu. La 
troupe répond, et celte décharge générale, faite à dix 
pas, tue sept insurgés et en blesse au moins soixante. 
Les bandes se dispersèrent , mais allèrent s'embusquer 
plus loin , derrière les angles des maisons , d'où elles 
dirigèrent, pendant trois quarts d heure, un feu très- 
nourri sur la troupe. A sept heures trois quarts, la 
troupe était sur le point de manquer de munitions, 
quand le reste des soldats, qui étaient à la caserne, ar- 
rivant au pas de charge , vint décider du succès du 
combat. 

Les insurgés, repoussés sur ce point , se portèrent 
sur les quartiers Saint-Félix et de la Madeleine, où ils 
assassinèrent MM. Bernard Maury et son beau-père, 
M. Vernhes, qui allaient chercher leurs fils et petits- 
fils au collège, à la nouvelle des troubles. Le premier 
fut atteint de treize blessures ; le second fut^ tué de 
deux coups de hache. Us commençaient à se barricader 



128 HISTOIRE 

dans ces quartiers ^ quand le capitaine DueolMnbier, 
avec quelques soldats du 4* hussards , les chargeant ri- 
goureusement , les mit dans une déroute complète. 

Pendant ce temps-là, une foule de citoyens, amis de 
Tordre, se réunissaient autour du maire et du sous- 
préfet, et organisaient la défense. Bientôt ils prirent 
l-offensive; de fortes patrouilles sillonnèrent la ville en 
tous sens , et , à partir de ce moment, elle cessa com- 
plètement d'être troublée. 

Dès le lendemain, Tétat de siège fut proclamé et de 
nombreuses arrestations furent faites. Le rapport des 
autorités évalue le nombre des prisonniers à peu près 
à quatre cents. 

MM. ("oUet-Maygret, sous- préfet, Lognoa, maire, de 
Montfort, colonel du 4* hussards, le capitaine Ducolom- 
bier et le commissaire de police, ont admirablement 
t'ait leur devoir. Les jeunes conscrits du 12^ de ligne 
méritent aussi une mention toute particulière, ainsi que 
les officiers qui les commandaient, notamment le capi- 
taine Lehongre et le lieutenant Montjarres. 

Au même signal, Tinsun'eclion se levait àBédarieux, 
à Capestang, à Pézenas. Dans la première de ces trois 
localités^ les démagogues se constituent en municipa- 
lité insurrectionnelle, décrètent une contribution de 
100,000 fr. sur les riches, payable dans la journée. Si 
cette somme n'est pas payée le soir, la ville doit être 
pillée. La brigade de gendarmerie insultée, maltraitée 
par la populace, se retire dans sa caserne. On vient Ty 
assaiUir. Elle résiste. Les insurgés attaquent à coups de 



D'UN COUP D^ÉTAT. 3W 

fosil, et deax gendarmes reçoivent la mort, ainsi cfue 
leur brigadier Léotard. On met le feu à la caserne. Un 
jeune homme veut sauver le cheval d'un des g6n- 
darnics, il est tué dans la rue. Un autre^ un enfant 
blessé et brûlé , veut sortir des flammes , on l'y re- 
jette. On pend un malheureux gendarme, on le 
garrotte, on l'étrangle petit à petit, et, sur sa prière, 
on le fusille à bout portant : telles étaient les horreurs 
qui se commettaient , quand on annonce l'arrivée de 
trois cents hommes du 35% commandés par le lieute- 
nant^roloneL Le commissaire de police avait pu s'é- 
chapper et aller prévenir à Montpellier. Aussi làche!( 
que cruels, les insurgés prennent la fuite, et la petite co- 
lonne entre, sans coup férir, dans la ville, oii elle réta- 
blit les autorités et procède à l'arrestation des coupables. 

« C'est le 3, au soir, qu'on apprit à Capestang les 
événements qui venaient d'èehiter à Paris. Aussitôt tous 
les ouvriers vignerons et trafilBeurs de terre, qui for- 
ment l'immense majoritè'dil-Jt population, cessèrent 
leurs travaux. Liés entre eux par des serments contrac- 
té» au sein des sociétés secrètes , ils se réunirent par 
groupes, et passèrent la nuit du 3 au 4 dans les cafés 
et dans les cabarets, à organiser le soulèvement du 
lendemain. 

« Ayant eu* connaissance de leurs desseins, M. Sais- 
set, maire et conseiller général, accourut au milieu 
d'eu! pour les calmer; mais ses exhortations se trouvè- 
rent impuissantes , et il fut obligé de se retirer. Une 
heure après, vere» neuf heures, ils se présentèrent 



.^'^ 



930 HISTOIRE 

devant la Mairie, armés de fusils, de haches , de pi- 
ques, etc. 

« La brigade de gendarmerie, qui était sur le point 
de se rendre à Béziers, comme elle en avait reçu Tordre, 
ayant voulu accourir au secours delà municipalité, qui 
faisait tout son possible pour résistera Témeute, fut 
accueillie, à son arrivée sur la place, par une déchai^ 
qui blessa le brigadier, deux gendarmes , et en étendit 
mort un troisième. Quelques instants après, les bandes 
défilèrent sur le chemin de Béziers, où elles n'arrivè- 
rent pas cependant , parce qu'elles apprirent en route 
la vigoureuse répression qui avait frappé ceux qui 
avaient osé y pénétrer. 

« Pendant que l'émeute était sur la place de la Mai- 
rie, il s'est passé un fait que nous devons signaler. Un 
jeune homme armé, ayant reçu un ordre d'un des chefs, 
se détacha des groupes, se rendit à l'église où l'un des 
prêtres de la paroisse allait monter à l'autel , et lui 
défendit de dire la messe jusqu'à nouvel ordre. Le res- 
pectable curé, ayant appris qu'il n'était pas en sûreté, 
sortit dans la soirée de son presbytère , traversa osten- 
siblement la ville, et alla sur la grande route attendre 
la diligence de Béziers, où il est resté jusqu'au 6 au 
matin, qu'il est rentré à Capestang, après avoir célébré 
les obsèques de M. TabbéCavalié.» {Écho du Midi, du 13.) 

Le mercredi 10, le colonel de Montfort arrivait à 
Capestang avec deux cents hommes, infanterie et cava- 
lerie, et une pièce de canon. Avant d'entrer dans le 



D'UN œUP D'ÉTAT. 33! 

bourg, la troupe échangea ayec les insurgés quelques 
coups de feu qui leur tuèrent un homme et en bles- 
sèrent un autre. M. Lucien Mirabel fut installé en qua- 
lité de maire. Après avoir laissé quelques soldats pour 
maintenir la tranquillité , le colonel deMontfort partit 
de Capestang , emmenant cinq prisonniers. Le sous- 
préfet, le juge d'instruction et le procureur de la Ré- 
publique accompagnaient la colonne expéditionnaire. 
A Pézcnas, l'insurrection était debout dans tous les 
alentours , prête à se ruer sur la ville ; mais les mau- 
vaises nouvelles, venues de Béziers, calmèrent TefTer- 
vescence et empêchèrent les démagogues de mettre 
leurs projets à exécution. 

Le général Rostolan, parcourant le département avec 
des colonnes mobiles, ne tarda pas à y rétablir la tran- 
quillité. 

Gard. — Des bandes considérables s'étaient réunies 
pour marcher sur Nimes. Il y en avait trois principales, 
qui pouvaient former un efiectif de sept à huit mille 
hommes. La première venant par la Calmettc, dans la 
nuit du 5 au 6 décembre , opéra sa jonction près le 
Mas^e-Granon aux carrières de Barutel avec la seconde 
colonne, qui venait par la route d'Anduze. La troisième 
arrivait par la route de Sauve. Ces trois colonnes réunies 
devaient se porter par une marche rapide sur Nimes, 
qu'elles espéraient surprendre. Mais les frères et amis de 
cette ville, étant venus avertir que les autorités avaient 
pris toutes les dispositions convenables pour repousser 






332 WSTOIRR 

rigoureusement une attaque , et <|u'il a'j auraii |^ 
surprise, mais bataille^ on se sémifa, et Nimcis échappa 
ainsi à une invasion. 

Drôme. •— Dans ce département^ i'insurrectioo 44(é 
vraiment formidable. Elle comptait $ur le comMHurs 4ê 
Lyon y sur celui de l'Isère et des autres dèpartemeiMA 
voisins, dans lesquels le général Castellane a su maw^ 
tcnirsi admirablement la tranquillité. 

EUIe s'est levée sur plusieurs points à la fois. 

Malgré l'énergique résistance de M. MoutierSi maîm 
de Cresl , qui , avec deux ou trois gendarmes, is'étail 
opposé à une centaine d'insurgés, la caserne avait été 
envahie le 3, à onze heures du soir. Prévenu dans la 
nuit, le préfet envoya trente-deux servants d'artillerie 
et vingt-cinq cavaliers qui arrivèrent à Crest k hmi 
heures. Plusieurs arrestations furent opérées. M. L'É- 
chelle, conseiller de préfecture, contribua puissam- 
ment à organiser les habitants en gardes volontaines. 

Le 5, les communes de Chabrillant, de Grane, de la 
Castre, sonnaient le tocsin. Les moyens, de défense 
furent complétés. L'agitation était aussi extrême au- 
tour de Die, et le sous-préfet, M. de Chazelles, réciamaît 
de prompts secours. Une compagnie du 32% capitahii 
Frezières, lui fut envoyée. À son arrivée à Cresl, pour 
se rendre à Die, cette petite colonne eut un engage- 
ment immédiat avec une bande de trois cents insurgés, 
venant de Saillant, à la tête du pont d'Aoste. Les insur- 
gés durent avoir cinquante tués ou blessés. Du oôté df 



D*UN QQLP 0^£TAT. 333 

ht troupe, il n'y eut que deux morts, le brigadier Car- 
dinal et le maréchal<4e9-logis Carrier. 

« A sept heures du soir, arriva Tinsurreclion de Graoe 
et de Chabrillaot. Sept ou huit cents homoies mar- 
chant en colonne, dont cent cinquante marchaient de 
force, et qui, par une intention atroce, étaient en télé 
fKNir essuyer les premiers coups. Au premier rang, se 
trouvaient le curé et le vicaire de Grane, le curé de 
ChabriUant et deux prêtres missionnaires. Le jeune 
Arribat, fils du précédent adjoint, dévoué à Tordre, 
idi^lescent de quinze ans, marchait sur la même ligne, 
^s ayant le canon du fusil des insurgés appliqué sur 

10 dos. Au premier signal de retraite ou de simple ré- 
Wtance, les misérables qui les contraignaient ainsi 

avaient ordre de les tuer. » {Happart du générai Lapéne,) 

Dans l'engagement très-vif qui eut lieu et qui coûta 
uelques hommes aux insurgés, une main providen- 
tielle protégea les malheureux qu'on forçait à marcher 
«n tête, car pas un ne fut atteint. Les insurges prirent 
!• fuite, et le lendemain on trouvait sur le terrain du 
«ombat et dans les alentours une foule d^armes de toutes 
lortes qu'ils avaient jetées en s'cnfuyan'. 

La compagnie du 32^, au lieu de se rendre à Die, resta 

11 Crest. Les insurgés occupaient encore les hauteurs 
^i dominent la tour de Crest. Le capitaine Frezières 
escalada la montagne avec vingt-cinq hommes, tandis 
^'un autre détachement la prenait à revers et qu'un 
olwftieri placé par les ordres du chef d'escadron Delà- 



334 HISTOIRE 

motte, sur un plateau, balayait les positions de renne- 
mi y qui ne tint pas et se replia dans le plus grand' 
désordre. 

A peine cette opération énergique terminée, on an- 
nonça que la ville allait être attaquée par une formi- 
dable colonne venant de Saou, de Puy-Saint-Martio, 
Bourdeauxetcommunesenvironnantes.Lecommandant 
Delamotte fit une forte reconnaissance vers Montélimart 
avec de l'infanterie, quelques cavaliers et un obusier. 
A deux kilomètres, on vit les insurgés, forts d'environ 
deux mille hommes, se déployer en ligne sur la gauche 
de la colonne. Deux coups d'obusier bien dirigés les 
Brent hésiter un instant ; mais comme ils s*avançaient 
résolument pour tourner la colonne, le commandant 
fit battre en retraite sur Crest. La barricade qui for- 
mait tête de pont, fut fortement occupée ; une pièce 
de huit fut mise en batterie et Tobusier placé sur le 
quai, commandant la roule qui vient perpendiculaire à 
la Drôme. Bientôt les insurgés attaquèrent en colonne 
serrée, mais la mitraille et une vive fusillade les mirent 
en désordre ; ils se dispersèrent pour faire le coup de 
feu derrière les maisons. Quelques obus lancés à 
propos, et une charge de cavalerie, dirigée contre un 
peloton qui s'avançait hardiment pour tourner la bar* 
ricade par derrière la culée du pont , mirent les insur- 
gés en pleine déroute. A partir de ce moment, ils ne 
reparurent pas. 

Pendant les premiers jours, Montélimart fut seule- 
ment agitée. Les mesures énergiques et intelligentesdu 



D'UN COUP D'ÉTAT. 335 

major Carmier et du sous-préfet Laurette, assureront 
quelque temps la tranquillité. Plusieurs arrestations 
furent opérées^ entre autres celle de Tex-représenlant 
Combier. A Rochegude, les insurgés s'emparaient de la 
Mairie malgré la résistance du maire, M. Ishe. Ils y 
passèrent la nuit à délibérer en buvant, et le lendemain 
matin , le juge de paix de Saint-Paul-Trois-Cliàteaux , 
survenant avec des gendarmes^ arrêtait les principaux 
d'entre eux. 

Dans la nuit du 6 au 7, sur la route de Sauzet, on si- 
gnalait l'existence d'une bande qui voulait marcher sur 
Montélimart. Le capitaine Palastron, du 63% se porta 
en avant pour la disperser y mais il ne rencontra que 
quelques hommes armés marchant par groupes de deux 
ou trois à la fois, qu'il arrêta. 

A onze heures, dans cette même nuit, le capitaine 
Pommerais, avec cent hommes des 63* et 1 3* de ligne, 
partit pour Marsonne, où, suivant le rapport du garde 
champêtre, quatre cents insurgés étaient réunis et son- 
naient le tocsin. Au village de Saint-Marcel, la colonne 
16 trouva en face de six à sept cents insurgés au inoins. 
Trois hommes, portant un drapeau, s'avancèrent pour 
parlementer : « Bas les armes! leur dit l'ofTicier. 
— Nous ne voulons pas être esclaves, répondirent-ils, 
vive la ligne! à nous, nos frères!» Le feu commença. 
Après deux heures d'un combat fort vif, dans lequel 
les soldats, qui tous étaient de jeunes recrues, tinrent 
merveilleusement, le capitaine battit en retraite et ren- 
tra à Montélimart à cinq heures et demie du matin. 



336 HISTOIRE 

Tout le long du chemin, on entendait le toesia dansles 
campagnes. 

Au point du jour, le 7, une forte colonne partit de 
Montélimart pour pousser jusqu'à Sauzet ; mais partout 
les insurgés, qu'on vit en assez grand nombre, ne ^wjh 
lurent pas tenter d'engagement et prirent la fuite. On 
entra dans Sauzet sans coup férir. M. Laurelte, sou&- 
préfet, qui était avec la colonne, a montré la plus 
grande énergie et le plus grand sang-froid. 

Le plan des insurgés, comme on le voit par leurs 
opérations contre Crest et contre Montélimart, était de 
s'emparer de ces deux villes , pour ensuite se porter ea 
masse sur Valence, qu'auraient attaquée, de leur côlè, 
les communes de l'Ârdèche , voisines du pont suspendi. 
Ceux de l'Ârdèche devaient être commandés par un 
nommé Blotton, appareillcur à la carrière de GuiUerood. 

Après leur défaite au pont de Crest, les insui^és de 
Grave et communes voisines s emparèrent du village de 
Saulce et marchèrent la nuit suivante sur LorioK Ils 
mirent le feu au télégraphe, volèrent deux lunettes^ 
puis, le lendemain matin 9, voyant que le feu avait 
épargné les machines, ils y rentrèrent et brisèrent tout 
à coups de hache. Le maire de Loriol avait voulu résis- 
ter ; mais ni son conseil municipal ni les pompiers ne 
voulurent lui prêter appui. Vingt-cinq hommes du 9* 
d'artillerie, de passage à Loriol pour se rendre à Bour- 
ges , et commandés par le maréchal-des-logis-fourrier 
Esnest, se mirent à la disposition de l'autorité dans la 
matiuée du 8, prirent les fusils des pompiers, et res- 



DXN COUP D'ÉTAT. 337 

tèreni impassibles devant les émeuliers, qui n'osèrent 
pas les attaquer. Ils se retranchèrent dans la Mairie 
qu'ils protégèrent. 

Les insurgés allaient marcher sur Valence en quittant 
Loriol. Le préfet était à Crest; Pautorité militaire dut 
aviser seule. La garnison de Valence prit ses postes de 
bataille hors de la ville , avec quatre pièces d'artillerie. 
Une garde civique de quatre cents hommes fut organisée. 
Ces précautions intimidèrent les insurgés , qui n'osèrent 
attaquer. Ayant appris la défaite de ceux de Monté- 
Nmart , ils quittèrent Loriol dans la matinée du 9 , et 
f^agnèrent leurs communes respectives. 

Pendant que les insurgés marchaient sur Crest, Mon- 
télimart et Loriol, la commune de Chavannes avait aussi 
son insurrection. Le maire , Boflard et son fils, avec une 
soixantaine d'individus armés de fusils et de fourches, 
forçaient les gens paisibles à s'armer et à marcher avec 
eux. 

Des forces avaient été demandées ; mais elles n'arri- 
vèrent qu'après la défaite de l'insunection. II faut donc 
fhire honneur de ce résultat exclusivement au dépôt du 
2* régiment d'artillerie, aux recrues de quatre régiments 
<riitfiinterie, qui , sans aucune habitude du métier des 
armes, ont montré la plus grande ardeur et la réso- 
lution la plus intrépide en face du danger. A la date 
du l** janvier, plus de six cents individus étaient en 
état d'arrestation. Les chefs, pour la plupart, étaient en 
fuite. 

Comme nous Tavons dit, cette insurrection a été 



338 HISTOIRE 

l'une des plus terribles , sinon par le nombre , du moins 
par Tardeur des insurgés qui se sont mieux battus qu'en 
aucun autre département. Cependant, en présence de 
ce fait y que des colonnes de six à sept cents hommes 
n'ont pu entamer, pendant des heures entières, une 
seule compagnie isolée, la nuit, on doit avouer que, 
quand on voudra employer l'armée contre le désordre , 
elle sera invincible; Tanarchie ne peut rien contre la 
discipline et le sentiment du devoir. 

ÂRDÈCHE. — Dans ce département limitrophe de la 
Drôme, les insurgés comptaient se porter sur Valence, 
pour donner la main aux bandes qui attaquaient Crest 
et Montélimarl , et qui devaient marcher aussi sur le 
chef-lieu ; mais ils furent loin de montrer la même 
énergie. 

Une bande de plus de six cents insurgés des villages 
de Saint-Vincent-de-Barrès, de Saint-Lager-et-Bres- 
sac, de Baix-de-Cruas , de Saint-Symphorien et de 
Roche-Sauve, prit la fuite devant une demi-brigade de 
gendarmerie, qui eut Taudace de l'attaquer dans la 
plaine du Lac. Presque tous ces bandits avaient des 
sacs et des paniers, pour emballer le butin qu'ils 
comptaient faire à Privas. 

Beaucoup de femmes suivaient cette armée du pil- 
lage. L'une d'elles disait qu'on n'allait pas assez vite, 
et qu'elle n'aurait pas le temps de faire plusieurs 
voyages. 

Dans la nuit du 7 au 8 , un rassemblement d'au 



D'UN COUP D'ÉTAT. |9 

moins huit cents insurgés se préparait à marcher sur 
Aubenas. Quelques gendarmes s^avancèrent contre eux 
et les mirent en déroute au point du jour. Les sa- 
peurs-pompiers de la commune de Vais barrèrent le 
passage aux fuyards ; les gendarmes purent en arrêter 
un certain nombre. 

A Largentières , ils furent plus hardis ; ils attaquè- 
rent le poste du pont Barante, où un sergent les re- 
poussa vigoureusement et donna Talarme. Le poste fut 
renforcé 7 et le sous-préfet, accouru sur les lieux, fit 
faire les sommations, à la suite desquelles une seule 
décharge, (|ui abattit plusieurs des insurgés, mit tous 
les autres en fuite. Beaucoup furent faits prisonniers, 
notamment plusieurs qui étaient blessés. 

M. Théron, habitant de Vais, dans une lettre adres- 
sée à la Patrie du i 4, rend ainsi compte de ce qui s'est 
passé dans cette commune : 

•c A la nouvelle du décret de Louis-Napoléon , le 
maire de la co.umune de Vais, prévoyant la fureur des 
rouges qui entouraient sa commune, convoqua son con- 
seil, qui se déclara en permanence et établit à la com- 
mune un poste de surveillance, avec deux membres du 
conseil, présents chaque nuit. 

« Le 6, lendemain de Tatlaque de la préfecture du 
département, les débris de celte bande, réunis aux Mon- 
tagnards du canton d'Antraigues, le drapeau de ce can- 
ton en tête, au nombre de sept cents, armés de fusils, 
de fourches et de bâtons, divisés en trois groupes, com- 
mandés par MM. Gamon, (ils du juge de paix de ce 






• 



340 HISTOIRE 

canton, pistolets et sabre en main; Yigouroux, médedl 
de Vais , etc. j etc. , etc. , se portèrent en masse sur te 
bourg de Vais. Ce village, bien peuplé, souriait pariai^ 
tement au projet delà démagogie, par sa position topo* 
graphique, à cinq kilomètres d*Aubenas. 

a Ce bourg n'avait pour se défendre d'autre forei 
publique que deux gardes champêtres et une compa<- 
gnie de sapeurs- pompiers de quarante-cinq hommes. 

« Prévoyant les événements de la nuit, M. Julei 
Champanhet, maire, et son frère Lpuis, officier de ma* 
rine en congé, avaient organisé deux postes de quinxe 
hommes chacun, Tun à la Mairie, et Taulre sur la route 
d'Antraigues, à trente mètres du village, avec sentinelk 
avancée sur la route. 

« Aussitôt que les démagogues furent signalés aux 
postes par la sentinelle avancée, le maire prit la caisse 
et battit lui-même la générale dans la Grande-Rue, et 
un appel aux armes fut fait aux habitants. En un quart 
d'heure, cent habitants et le reste des pompiers, bien 
armés, avançaient pleins d'ardeur. M. Louis Champan- 
het , deux pistolets au poing, s'avance vers la troupe 
ennemie , lui fait sommation de s'arrêter. Après un 
long colloque, Gamon se retire avec sa bande dans la 
direction de Saint-Andéol. 

a Ainsi se passa la nuit du 5 au 6. Sans effusion de 
sang, cent cinquante hommes, conduits avec talent et 
énergie, sans force publique, ont suffi pour dissiper 
sept cents brigands. » 

Dans la i.uit du 6 au 7, la bonne contenance des 



D'LS LOUP l)"ÉTAT ,IU 

habilatits de Vais en iiiiposu aux insurgés r(ui ii'osérciil 
les attaquer. 

Au moment où nous écrivons les dcruières lignes de 
ce chapitre, insurrection des départements, tout est 
catme , tout est pacifié , et le repentir» sans doute , est 
dans bien des consciences que l'esprit d'anarcliie avait 
perverties. Aujourd'hui, ceux qui n'ont été qu'égarés 
doivent apprécier les doctrines que leur prêchaient les 
apôtres du socialisme. Nous ne nous sentons pas la force 
ni de frapper ni de maudire : ces hommes sont des 
vaincus, ces hommes sont des Français. Ah ! nous vou- 
drions pouvoir déchirer ces pages. Si notre rôle d'his- 
torien ne nous astreignait pas à montrer l'enseigne- 
ment du passé, oui , nous eussions effacé peut-être ces 
récits désolants; mais à mesure que notre travail s'é- 
loignait du point de départ, nos réflexions sont devenues 
moins dures, nos jugements moins acerbes. Le lecteur 
a pu remarquer que nous nous sommes, àlaltn, borné 
à raconter presque sans commentaires. 

C'est que deux faits immenses se sont accomplis. 
L'élection présidentielle a prouvé le repentir ; car, dans 
les départements insurges, le chiffre des voles négatifs 
est loin d'atteindre celui des insurgés eux-mêmes. Donc, 
ces malheureux qu'on avait trompés se sont repentis. 
Qu'on nous trouve un autre motif. Puis, pendant que 
nous écrivions ce récit , fait, quoique non pas imprimé, 
le dernier de notre livre, la clémence du prince a passé 
sur les coupables. En présence d'un exemple donné 
d'aussi haut, notre plume a dû se hâter d'obéir aux 



3« HISTOIRE D'UN COUP D^AT. 

inspirations de notre cœur. Ainsi donc , horreur atit 
doctrines y regrets et pleurs sur les crimes qni ont tant 
affligé notre France ; mais pitié pour lés hommes , pour 
ceux du moins qui n'ont été qw6 d'aveugles instruments. 

Habitants des campagnes, qui n'étiez point faits pour 
la lutte impie, et que le vent du désordre a entraînés, 
malgré vous peut-être, retournez où la clémence da 
prince vous renvoie : à vos demeures, que vous n'aban- 
donnerez plus désormais ; vers vos femmes , qui ont tant 
pleuré votre absence ; vers vos pauvres petits enfants, 
qui demandaient chaque soir pourquoi leur père ne 
rentrait pas au logis. Retournez à votre passé de travail, 
d'habitudes paisibles; à vos croyances héréditaires, à 
\otre bonheur, en un mot. 

Aujourd'hui , vous savez où mène l'esprit de désor- 
dre , et ce que produisent les doctrines insensées. On 
vous a prêché la licence ; elle conduit à la perdition par 
le chemin du crime. Ne croyez plus désormais qu'à la 
liberté. Seulement, ce mot dont on a tant abusé, voulez- 
vous le bien comprendre? La liberté, c'est Texercice 
du droit et l'accomplissementdu devoir. Il y a longtemps 
que vous saviez cela, du reste. Quel est celui d'entre 
vous qui ne connaisse pas cette maxime : Ne fais pas à 
.autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même; 
et cette autre : Aimez votre prochain comme vous- 
même? C'est la fraternité de l'Évangile. 



V 



AVANT LÉLECriOîf 



Nous avons fait Thistoire du coup d'État propre- 
ment dit. C'était un ensemble d'actes trop importants 
pour ne pas Tisoler et le présenter à Tadmiration du 
lecteur dégagé de tous les faits accessoires. Nous avons 
fait à part aussi l'histoire de l'insurrection de Paris et 
celle de Tinsurrection des départements. Il fallait mon- 
trer cette lutte sacrilège des partis et du désordre isolée 
également , pour que l'horreur qu'elle inspire ne vint 
pas se mêler aux sentiments d'orgueil national qu'on 
doit éprouver en lisant le récit des actes de ce gouver- 
nement, marchant au salut du pays, inspiré par son 
honnêteté et appuyé sur sa force. 



344 HISTOIRE 

Dès le matin du 2 décembre, on afficha la composi* 
tion d'un ministère provisoire : 

MM. DE MORN\\ intérieur ; 
FOULD, finances; 
ROUHER, justice; 
MAGNE, travaux publics : 
LACROSSE, marine; 
CASABIANCIA, commerce; 
SAINT- ARNAUD, guerre; 
FORTOUL, instruction publique ; 
TURGOT, affaires étrangères. 

Le Moniteur devait en faire connaître prochainement 
la constitution définitive. Pendant les graves événe- 
ments des premiers jours, le ministère de l'intérieur 
fut comme Tétat-major des autres. Presque toujours, les 
différents ministres y furent réunis pour concerter les 
mesures à prendre, pour être immédiatement instruits 
de ce qui pouvait concerner leurs départements respec- 
tifs. A la tête de cette cohorte d'hommes dévoués et 
habiles, M. de Morny, comme un général en chef à la 
tête de son armée, se multipliait d'une façon vraiment 
prodigieuse, pourvoyant à tout avec une aisance et une 
sûreté d'action qui étonnent les plus versés dans la 
science administrative. 

|: Aussitôt son entrée au ministère, il y avait organisé, 
sous l'habile direction de M. Gimet, un bureau de cen- 
sure qui dut immédiatement s'occuper de la presse, di- 
riger son action conservatrice et museler son mauvais 
vouloir. Au nom de l'état de siège, douze journaux furent 



D'UN œUP D'ÉTAT. 345 

suspendus : V Union, C Assemblée nationale, le National, 
le Siècloy la République, V Avènement du peuple^ la Ré" 
volution, le Charivariy V Opinion ptAliquCy le Corsaire y 
le Messager. Les presses furent mises sous scellés et les 
imprimeries occupées par des soldats. Quant aux jour- 
naux qui n'avaient pas été frappés de suspension, ils 
durent soumettre toutes leurs publications au visa du 
gouvernement avant d'imprimer. Quelques-uns, la 
Presse par exemple y n'ayant pas voulu faire les sup-* 
pressions ou les modifications prescrites par la censure, 
reçurent défense de paraître. Trois seulement, la Pa^ 
triey le Moniteur et la Gazette de France parurent le 
soir. Seule, la Patrie planta son drapeau à côté de 
l'acte de Louis-Napoléon, Un seul article d'apprécia- 
tion parut, ce fut le sien, signé de M. de Cesena, qui 
venait assumer sa part de péril, si péril il y avait. 

En accomplissant le grand acte du 2 décembre, le 
prince Louis-Napoléon prenait le pouvoir suprême 
d'une main et le rendait de l'autre à la nation. Il n'y a 
pas eu une minute d'intervalle entre le coup de foudre 
qui a brisé l'Assemblée et la Constitution, et le décret 
qui a remis le peuple français entre les mains de sa 
propre puissance. L'art, i*' du décret dissout l'Assem- 
blée nationale; l'art. 2 rétablit le suffrage universel; le 
suivant convoque le peuple français dans ses comices. 
' Le prince a parfaitement compris qu'il n'était que 
le délégué de la nation. Il a agi comme tel, et immé- 
diatement il s'est présenté devant son juge. Un ambi- 
tieux eût fait autrement, il fût resté maître par l'auto* 



946 iHSXOlBE 

r'Éé du fait accom^i : a Au nom de la force , obéissez^» 
eût-il dit. C'est ainsi que faisaient jadis ees empereui» 
roauûiis qui recevaient la pourpre d'une émeute préto- 
rienne. ]k régnaient un jour^ et la force qui les tirait 
étevés les brisait eux-iuénaes. Mais lui n'a pas les vues 
étroites de la personnalité et de l'égoïamq. Le pouTW 
pour le pouvoir, ce n'est pas ce qu'il désire, . c'est un 
fardeau dont volontiers il eût déchargé ses épauleS| 
nous n'en doutons pas. Ce qu'il veut, il le dit : A^ 
coroplir la grande mission qu'il a reçue.... fermer l'ère 
des révolutions.... créer des institutions qui survivent 
aux hommes... et sur lesquelles on puisse asseoir quel- 
que chose de durable. C'est dans ce but d'avenir et de 
salut qu'il a brisé ce qui était une cause permanente de 
trouble et de discorde... C'est dans ce but qu'il de- 
mande le pouvoir. 

Il est préoccupé du bonheur, de l'avenir de la France. 
Ce n'est pas un rêve d^ambition personnelle qu'il veut 
réaliser, c'est la réédification de la société qui croule, 
de la civilisation qui va périr peut-être. Il veut refaire 
heureux et prospère ce pays, auquel Dieu a promis de 
si hautes destinées, aujourd'hui compromises par les 
ambitions, par les égoismes, par les aberrations politi- 
ques et sociales de toutes sortes. 

Pour un tel but, il faut un pouvoir bien grand, bien 
fort, un pouvoir à base immense. Il faut le pouvoir de 
la nation elle-même , le déléguant par la grande voif 
du suffrage universel. Il faut le pouvoir venant de Dieu^ 
vox populij vox Deû C'est celui-là que le prince Louii*- 



DXN COtP D'ÉTAT. 347 

N^i^lépQ Bonaparte demande , parce qu'il ne croit pfts 
(IV^'fifï dehors de celvi-là, il y en ait d'autre qui ^it fort, 
dw^Q f e) par-dessus tout légitime. Nous démontre- 
rons plus loin , de la façon la plus formelle^ que la 
%(Wirçe du pouvoir est dans l'élection, qui esji le mode 
qif'^ 1^ volonté nationale de se manifester. Cette délé- 
gation de la souveraineté que fait un peuple dans ses 
comices, n'a réellement puissance entière et souvera^p 
(^^e quand le peuple tout entier est appelé à exprimer 
^ volonté. Le suffrage universel est donc la seule voix 
de la souveraineté populaire. C'est pour cela que ceux 
même qui avaient exclu du suffrage la plus grande 
partie de la natiop, gardaient à ceux que le privilège 
déléguait le nom d'états généraux; car anciennement 
on convoquait le peuple entier. Il est dit dans la charte 
daLiOuis le Débonnaire, qu'on doit consulter la généra- 
lité du peuple, generalitatem populi. 

Pans le chapitre intitulé : Coup d'Ëtat, nous avons 
4<mné le texte de l'appel au peuple. 11 contient les basef 
sur lesquelles Louis-Napoléon veut faire une Constitu- 
tion pour la France. Tout est défini, clair, précis, et, 
comme le prince le dit lui-même : a Pour la première 
fois depuis 1804, le peuple vote en connaissance de 
cause , en sadiant bien pour qui et pour quoi. » 

Mais si Louis-Napoléon fait un appel franc, loyal, à 
FaiTêt auquel il promet de se soumettre , il veut que 
4iiBl Ar.r/èt soit neodu sans entraves, sans pressions poli- 
tiques , et que l'ordre règne en France tant qu'il aura 
en main le pouvoir provisoire qu'il a dû prendre. C'est 



:n8 HISTOIRE 

pour seconder ces intentions du prince, pour en assu- 
rer l'exécution , que M. de Mau pas fait afficher la pro- 
clamation aux habitants de Paris, que nous avons ci- 
tée à la page 100 de ce livre. 

Le prince Louis-Napoléon voulait que Télection se 
fit le plus promptement possible , ne désirant pas gar- 
der longtemps un pouvoir de fait seulement et pro- 
visoire. Il rendit , dès le 2 décembre , le décret sui- 
vant, qui ne fut affiché dans Paris que le 3 au matin , 
mais qui avait été envoyé aux préfets dans la journée 
du 2: 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République , 

GoiisidéraDt que la souveraineté réside dans runiversalité des et' 
toyens et qu'aucune fraction du peuple ne peut s*en attribuer rexer- 
cice, TU les lois et arrêtés qui ont réglé jusqu'à ce jour le mode de Tap- 
pel au peuple, et notainmcnt les décrets du 8 fructidor an Ul, 24 ^ 
25 frimaire an VllI, Tarrèté du 20 floréal an X, le sénatus-consoHt 
du 28 floréal an Xll ; 

Décrète : 

Article i''^ Le peuple français est solennellement convoqué dans 
SOS comices, le 14 décembre présent mois, pour accepter ou rejeter k 
plébiscite suivant : Le peuple français veut le maintien de Tautorité 
de Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs nécessaires 
pour établir une Constitution sur les bases proposées dans sa pro- 
clamation du... 

Art. 2. Sont appelés à voter tous les Français âgés de 21 ans, joQi&- 
^ant de leurs droits civils et politiques. Ils devront Justifier, soit de 
leur inscription sur les listes électorales en vertu de la loi du il 
mars 1849, soit de Taccomplissement, depuis la formation des listes» 
des conditions exigées par cette loi. 



D'UN œUP D'ÉTAT. 349 

Art. 3. A la réception da présent décret, les maires de chaque 
commune ouvriront des re^strcs sur papier libre, Tun d'acceptation, 
l'autre de non-acceptation du plébiscite. Dans les quarante-huit heures 
de la réception du présent décret, les juges de paix se transporteront 
dans les communes de leurs cantons pour surveiller et assurer l'ou- 
verture et l'établissement de ces registres. 

En cas de refus, d'abstention ou d^absencc de la part dos maires, 
les juges de paix délégueront soit un membre du conseil municipal, 
jioit un notable du pays, pour la réception des votes. 

Art. 4. Ces registres demeureront ouverts aux secrétariats de toutes 
les municipalités de France pendant huit jours, depuis huit heures 
du matin jusqu'à six heures du soir, et ce à partir du dimanche 14 
décembre jusqu'au dimanche soir suivant 21 décembre. 

Les citoyens consigneront ou feront consigner, dans le cas où ils ne 
«auraient pas écrire, leur vote sur l'un de ces registres, avec mention 
de leurs nom et prénoms. 

Art. 5. A l'expiration du délai fixé par l'article précédent, et dans 
les vingt-quatre heures au plus tard, le nombre des suffrages expri- 
més sera constaté ; chaque registre sera clos et transmis par le fonc- 
tionnaire dépositaire au sous-préfet, qui le fera parvenir immédiate- 
ment au préfet du département Le dénombrement des votes, la clôture 
et la transmission des registres tenus par les maires, seront surreillés 
par les juges de paix. 

Art. 6. Une commission, composée de trois conseillers généraux dé- 
signés par le préfet, fera aussitôt le recensement de tous les votes ex- 
primés dans le département. 

Le résulut de ce travail sera transmis par la voie la plus rapide au 
ministre de l'intérieur. 

Art. 7. Le recensement général des votes exprimés par le peuple 
français aura lieu à Paris au sein d'une commission qui sera instituée 
par un décret ultérieur. 

Le résultat sera promulgué par le pouvoir exécutif. 

Art 8. Les frais faits et avancés par l'administration centrale et 
rommunale, et les frais de déplacement des juges de paix pour l'éta- 
blissement des registres, seront acquittés, sur la présentation des 
quittances ou sur la déclaration des fonctionnaires, par les receveur» 
de l'enregistrement ou les percepteurs des contributions directes. 



050 HISTOIRB 

Art. 9. Le ministre de iMntérieur est chargé d'activer e) 4^ régu- 
lariser la formation, Touverture, la tenue, la clôture et Teav^i d» 
r^istr«8. 

Fait au palais de TElysée, le 2 décembre 1851. 

Louis-Napoléon Bonaparti. 

Lb ministre de Vintérieur^ 

De Morny. 
Paris, le 2 décembre 1851. 

En même temps que ce décret était envoyé aux pré- 
fets, M. de Morny faisait parvenir aux maires la circu- 
laire suivante : 

Paris, le 2 déceipbre 1851. 

Monsieur le maire, 

La nation est convoquée dans ses comices pour régler les do^tiaéeii 
et l'avenir de la France. 

Le décret de ce jour convoque le peuple , à partir du dlmaiicliii 
14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant ; il vous charge de faci- 
liter et régulariser, dans le cercle de vos attributions, la maniiesta- 
tion libre et spontanée du vœu public. 

Je dois vous retracer en peu de mots les caractères de votre missiou 
et appeler votre attention sur les points suivants : 

Ouverture des registres, — Réception des votes, — Relevé des suf- 
frages , — Clôture et transmission des registres, — Règlement des 
dépenses. 

Ouverture des registres, — A la réception du décret du 
vous devrez ouvrir au secrétariat de la municipalité deux registres : 
L'un d'acceptation y l'autre de rejet du plébiscite soumis à la s^ctioo 
du peuple. 

Ces registres seront sur papier libre et conformes aux modèles nu- 
méros 1 et 2, anpexés à la présente circulaire. 

11 sera écrit en tète de chaque page du premier registie le mpt 
ACCEPTATION, et en tôte de chaque page du second le mot REJET. 

Chaque page sera numérotée et paraphée. 



DTN COUP D'ÉTAT. 351 

Dans les grands centres de population, les maires pourront avoir 
plusieurs registres. 

Vous mentionnerez Sur ces registres le Jour et Theure de leur ou- 
terturc pour fixer le cours et l'expiration du délai de huit jours, dé- 
terminé par l'article 4 du décret, pour la réception des votes. 

En même temps que ces premières formalités seront remplies, vous 
ferez avertir les habitants de la commune, dans les divers centres de 
population qui la composent, par les. voies ordinaires delà publicité, 
c*e8t-à-dire par des affiches et des publications au son du tambour , 
que les votes seront reçus pendant Uuit jours, depuis huit heures du 
matin jusqu'à six heures du soir. 

Réception dez votes, — Tous les Français, âgés de vingt et un ans et 
jouissant de leurs droits civils'et politiques, ont le droit de voter. La 
loi du 3! mai 1850 est abrogée; le suffrage universel est rétabli. 
Vous devez donc faire voter sur les listes électorales dressées en vertu 
de la loi du 15 mars 1849. 

Toutefois, depuis que ces listes ont été faites, un assez grand 
nombre de Français a atteint l'âge de vingt et un ans. 11 serait injuste 
de les priver du droit de voter. Vous les admettrez donc lorsque leur 
droit vous sera personnellement connu ou vous sera attesté par deux 
autres électeurs. 

Vous assisterez, autant que possible, monsieur le maire, à la récep- 
tion des suffrages, et vous vous ferez remplacer, en cas d'absence, par 
un adjoint ou un membre du conseil municipal. 

Le mode de consignation des votes sera très-simple. 

Ceux qui seront d'avis d'accepter le plébiscite inscriront ou feront 
inscrire leurs noms et prénoms sur le registre d'acceptation. 

Ceux qui voudront exprimer une opinion contraire se borneront à 
inscrire leurs noms et prénoms sur le registre de rejet. 

La spontanéité et l'indépendance des suffrages doivent être res- 
pectées par tous. Vous devez surveiller et réprimer au besoin, à l'aide 
de la force publique, toute manœuvre, toute violence, qui, à un degré 
quelconque, générait la liberté des votants. 11 ne faut pas que les 
passions des partis, leur aveuglement, leurs intrigues, leur ambition, 
puissent dénaturer ce grand acte de la souveraineté nationale. 

Relevé dçf suffrages^ clôture et transmission des registres. — Après 
Texpiration du délai de huit jours, vous ferez, monsieur le maire, la 



3d2 histoire 

clôture des deux registres ; vous ferez aussi, du nombre des Toles a- 
primés sur chacun d'eux, un releyé général à la tin du rostre. 

Les registres et le relevé des votes devront être immédiatement 
transmis au sous-préfet 

Règlement des dépenses, — Les dépenses rendues nécessaires pour 
Texécution du décret seront remboursées, conformément à rartide 8 
du décret, aux divers fonctionnaires sur leur déclaration ou la pré- 
sentation des quittances, par les receveurs de Tenregistrement ou les 
percepteurs des contributions directes. 

Vous devrez vous conformer aux instructions qui vous seront don- 
nées par M. le juge de paix, chargé de surveiller rexécution du dé- 
cret, et je la confie, monsieur le maire, à votre patriotisme éclairé. 

Le ministre de Vintérieur , 

Dk Mobm. 

DÉPARTEMEKT REGISTRE N« 1 . 

d — 

— ACCEPTATION. 

Arrondissement — 

d En vertu du plébiscite du les citoyens 

— dont les noms suivent, ont répondu af/IrmativemnU i 

COMMUNIE la résolution posée en ces termes : 

d « Le ])euple français veut le maintien de Tautorité 

« de Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les poo- 

a voirs nécessaires pour faire une Constitution sur les 

« bases proposées dans sa proclamation du ■ 



NOMS ET PRÉNOMS DES SIGNATAIRES. 



NUMEB06 
D^OMDRE. 



Total du nombre des signatures : 

Le registre n** 2 est absolument pareil au registre n^ 1 , sauf U tob- 
stitution du mot négativement au mot affirmativement. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 333 

Des instructions furent adressées , pour l'exécution 
de ce décret, aux procureurs généraux et aux juges de 
paix, par le ministre de la justice. Voici ces deux pièces 
dans leur entier : 

Paris, le 2 décembre 1851. 

Monsieur le procureur général, 

Vous connaissez les événements qui viennent de s^accomplir à 
Paris. La souveraineté résidant dans le peuple , le Président a cru 
indispensable de l'invoquer pour réprimer les factions et sauver le 
pays. 

Je vous envoie les proclamations et les circulaires adressées direc- 
tement aux juges de paix et aux procureurs de la République. Veillez 
à ce qu'il en soit donné connaissance à chacun des fonctionnaires 
placé sous vos ordres , faites-leur comprendre toute la gravité de la 
situation et la nécessité de leur concours dévoué, sur lequel le gou- 
Temement compte comme sur le vôtre. 

Le minisire de la juslice^ 

ROUHER. 

Paris, le 2 décembre 1851. 

Monsieur le juge de paix , 

Les proclamations de ce jour vous font connaître les événements 
survenus à Paris. 

Le décret de la même date vous donne donc, monsieur le juge de 
fMiiXy la mission de surveiller, dans chaque commune de votre can- 
ton, l'établissement des registres d'acceptation ou de lejet, et de con- 
trôler tout ce qui intéresse leur tenue régulière, en vous conformant 
aux instructions détaillées qui ont été adressées à MM. les maires. 
Vous devrez donc, dans les vingt-quatre heures de la réception du 
décret précité, vous transporter personnellement dans chaque com- 
mune de votre canton* 

Vous êtes chargé aussi, sous la surveillance de Tautorité supé- 
rieure, d'éviter ou de vaincre tous les obstacles qui s'opposeraient à 
la manifestation solennelle de la volonté populaire. 



54 BISTOmE 

Vous constaterez par vous-même l'ouverture des registres de votei. 
Vous vérifierez s^Hs sôtit conformes aux modèles ci -annexés, et au be- 
aoki vous ferez toute rectiûcation nécessaire. 

Dans le cas où, pour une cause quelconque, ces registres n'âuraieit 
pas été établis, vous en provoquerez ou opérerez l'ouverture, et vous 
commettrez au besoin, en remplacement du maire, soit l'un des 
membres du conseil municipal, soit Tun des notables de la com- 
mune, pour procéder à la réception et à la constatation des suffrages, 
comme pour clore et tranmnottre les registres au préfet par rintermé- 
diaire du sous-préfet. 

Enfin, vous veillerez à ce que les kat)itants soient avertis de fov- 
vcrture du scrutin, par tous les modes de publication usités dans la 
commune. 

Après Texpiration du délai de huit jours, c'esl-à-dire depuis le di- 
manche 14 décembre jusqu'au dimanche 21 décembre inelasivement, 
je vous recommande encore de surveiller Texécution des formalités 
de constatation des votes de clôture c( de transmission des registres, 
et, à cet effet , vous ferez une nouvelle inspection des comnranes de 
votre canton. 

Vous devrez adresser tous les jours au sous-préfet un rapport con- 
statant le résultat de votre surveillance. 

La mission qui vous est confiée, monsieur le juge de paix, a une 
trop haute importance, et doit recevoir de votre interveution un trop 
liaut caractère d'impartialité, pour que vous puissiez la déléguer. La 
délégation à Tun de vos suppléants ne me paraît admissible que dans 
le cas où vous seriez atteint d'une maladie grave, et dans celui oii 
l'étendue territoriale de votre canton vous imposerait, pour le travail 
(l'inspection, une division qui assurerait mieux l 'accomplissement 
(les formalités d'ouverture et de clôture des registres. 

Je compte sur votre patriotisme pour concourir de tous vos efforts 
à la manifestation libre et sincère de la volonté d'un grand peuple. 

Le ministre de la justice^ 

ROUB£R. 

Quanta Tarmée, elle devait être appelée à voter im- 
médiatement. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 39% 

Ije ministre de la guerre faisait parvenir aux géné-^ 
raux de division la circulaire suivante : 

Général, 

Je vous transmets les proclamations du Président de la République 
adressées au peuple français et à Tarmée. 

Vous ferez immédiatement afficher ces proclamations dam les ca- 
•ernes, et vous donnerez Tordre à chaque chef de corps de les faire 
lire à haute voix dans chaque compagnie. 

Je vous envoie aussi le décret de ce jour , en vertu duquel l'armée 
est appelée à exprimer sa volonté dans les quarante-huit heures de 
Ia réception des présents manifestes. 

Vous ferez donc sans retard dresser, dans les divers corps sous vos 
ordres, des registres conformes aux modèles ci-joints et vous inviterez 
les officiers, sous-ofliciers et soldats à y consigner ou faire consigner 
teurs votes dans le plus bref délai. 

Dès qae les votes des corps sous tos ordres auront été recueillis, 
vous me les adresserez avec des états certifiés par les différents chefs 
de corps ou de détachements, et par vous-même, en résumant le 
noTDbrc des votes d'dcceptation ou de rejet. 

Le Président compte sur Tappui de la nation et de Farmée, et, en ce 
(|ui touche la division que vous commandez, sur l'énergie de votre 
attitude, sur la prompte et sévère répression de la moindre tentative 
de trouble. 

Agréez, général, l'assuradce de ma considération distinguée. 

Le général de division, minUtre de la guerre. 

De Saint-Arnaud. 

Ainsi qu'on le voit , le prince Louis-Napoléon em- 
pruntait ce mode de voter au passé historique de la 
France, et notamment à Téiection napoléonienne. Il 
croyait pouvoir faire cet appel franc et loyal au carac- 
tère français; mettre chacun à même de dire son opi- 
nion , et de signer de son nom Tacte de sa souveraineté. 






356 HISTOIRE 



Il y avait là quelque chose de chevaleresque et de 
hardi, il faut en convenir. C'était une belle occasion 
aux partis de se montrer; car nous aimons à croire que 
chacun en France a le courage de son opinion. Et au- 
jourd'hui qu'une acclamation si universelle du pays a 
proclamé le prince Louis-Napoléon , nous sommes en 
droit de dire que cette mesure ne pouvait manquer de 
convenir à l'immense majorité des Français. On doit 
faire aux huit millions d'hommes qui ont nommé le 
prince, au vote secret, Thonneur de croire qu'ils l'eus- 
sent nommé de même en mettant leur nom en face de 
leur vote. 

Il n'y a donc eu de protestations contre ce mode que 
dans l'infime minorité qui a dit non. Nous croyons 
aussi , parce que cela est vrai, et que nous ne voulons 
faire d*injure gratuite à personne , que le plus grand 
nombre de ceux qui ont dit non sur leur bulletin secret 
auraient eu le courage de signer non sur un registre. 
Nous avons cette opinion , parce que nous croyons au 
caractère franc, loyal et courageux du peuple en France. 

Dans la journée, un grand nombre de représentants 
vinrent donner leur adhésion aux actes accomplis par 
le Président. Des dépèches télégraphiques annonçaient 
que, dans un grand nombre de départements, les dé- 
crets et proclamations avaient été reçus avec un en- 
thousiasme remarquable. 

Quant à l'insurrection que nous avons décrite, le 
gouvernement en suivait heure par heure le dévelop- 
pement, et s'apprêtait à la réprimer énergiquement. 






t 



( f 



D'UN COUP D'ÉTAT. 357 

On 8*attendait au conflit , et , pour ne pas embar- 
rasser Faction de la troupe par le concours de la garde 
nationale, un ordre du jour de son général en chef, 
LawŒstine, lui commandait de ne pas se rassembler, et 
menaçait de peines sévères ceux qui , sans ses ordres, 
feraient battre le rappel. Malgré les précautions active- 
irement prises par le colonel Yieyra, cette mesure était 
devenue nécessaire, d'après ce qui s'était passé dans la 
tO* légion, le matin même. 

Ce même jour aussi, Louis-Napoléon, qui, dans son 
appel au peuple , avait reudu justice, au patriotisme de 
trois cents des membres de l'Assemblée, décida de 
nommer une commission consultative. Le Moniteur du 
3 décembre publia le décret suivant, qui la constituait, 
bien que le prince se réservât d'y faire entrer de nou- 
veaux dévouements et de nouvelles aptitudes. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AU MON DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 
Voulant, ju8qu*à réorganisation du Corps législatif et du oonseii 
d^Etat, s'entourer d'hommes qui jouissent à juste titre de Testime et 
de la confiance du pays, a formé une commission consultative com- 
posée de: 

MM. Abbatueci (du Loiret).— D'Argout, gouverneur de la Banque.— 
Le général Achard (de la Moselle). — Le général De Bar (de la Seine). 
— Le général Baraguey-dHilliers (du Doubs). — Barbaroux (de la 
Rémiion). — Baroche (de la Charente-Inférieure). — Barthe, pre- 
mier président de la Cour des comptes. — Ferdinand Barrot (de 1 1 
Seine). — D« Beamnont (de la Somme). — Benoit-Champy (de la 

23 



358 HISTOIRE 

Côte-d'Or). — Bérard (de Lot-et-Garonne). — Bineau (de Maine-«t- 
Loire). — Boinvillicrs (de la Seine). — Joseph Boulay (de la Meurthe). 

— Cambacércs (de TAisne). —De Casabianca (île la Ck>rse). — L*aini- 
ral Cécille. — Chadenct (de la Meuse). — Chassaigne-Goyon (du Puy- 
de-Dôme). — Prosper de Chasseloup-Laubat. — Charlemagne (de 
rindre). — Collas (de la Gironde). — Dariste (des Basses-Pyréoées). 

— Denjoy (de la Gironde). — Dosjobcrt (de la Seine-Inférieure). — 
Drouyn de Lhuys (de Seinc-ct-Marne). — Théodore Ducos (de la 
Seine). — Dumas (de Tlnstitut). — Maurice Duval. — Le maréchal 
Excelmans, grand chancelier de la Légion d'honneur. — Le géoénl 
d'Hautpoul (de TAude). — Léon Faucher (de la Marne). — Le géné- 
ral de Flahaut. — Achille Fould (de la Seine). — H. Fortoul (des 
Basses- Al pes).—Frémy (de l'Yonne). — DcGaslonde (de la Manche). 

— Frédéric de Lagraiigc (du Gers). — De La Grange (de la Gironde). 

— Granier (de Vaucluse). — Augustin Giraud (d'Angers). — Charles 
Giraud, membre de Tlnstitut. — Godclle (de l'Aisne). — De Goulard 
(des Hautes-Pyrénées). — De Hceckeren (du Haut-Rhin). — Lacaze 
(des Hautes-Pyrénées). — Ladoucctte (de la Moselle). — Lacrosse 
(du Finistère). — De La Riboissière (dllle-et- Vilaine). — Lebeuf (de 
Seine-et-Marne). — Lefebvre-Duruflé (de l'Eure). — Lemarois (dek 
Mancho) . — Le Verrier (de la Manche) . — Magne (de la Dordogne). 

— Meynard, président de chambre à la Cour de cassation. — De 
Mérodc (du Nord). — De Moiitalembert (du Doubs). — De Momj 
(du Puy-dc-Dômo) — De Mortcmart (de la Seine-Inférieure). — De 
Moiichy (de POise). — De Mousliers (du Doubs). - Lucien Murât (du 
Lot). — Le général d'Ornano (dMndre-et-Loire). — Pépin -Lehalleur 
(de Seine-et-Marne). -- Joseph Péricr, régent de la Banque. — De Per- 
iiigny (du Nord). — Le général Kandon. — Rouher (du Puy-de- 
Dôme). — Le général de Saint-Arnaud. — Ségur d'Aguesseau (des 
Hautes-Pyrénées). — Seydoux (du Nord). — Suchet d'Albuféra (de 
l'Eure). — De Turgot. — De Thorigny, — Troplong, premier prési- 
dent de la Cour d'appel. — Vieillard (de la Manche). — Vuillefroy. 

— De Wagram. 

Le Président de la République ^ 

Louis- Napoléon Bohaparte. 
Le ministre de Vintérieur^ 

Db MORIIT. 



i • 



D'UN œUP D'ÉTAT. 35t 

Comme on le voit, le priirce s*entourait d'un conseil 
choisi parmi cétix des hommes éminents qu'il croyait 
aptes à rendre de nouveaux services à la France. Ce 
choix honorait ceux qui en étaient Fobjet. La plu- 
part de ces personnages avaient apporté leur adhé- 
sion à l'Elysée. Quelques-uns avaient été nommés 
parce que, bien qu'ils n'eussent pas fait d'adhésion, on 
leur avait supposé du patriotisme et ce sens politique 
qui fait les hommes d'État. De ce nombre, était M. Léon 
Faucher* Il crut devoir protester, et il le fit dans les 
termes suivants : 



Monsieur le Président, 

C'est avec un étonnement douloureux que je vois mon nom figurer 
parmi ceux des membres d'une commission consultative que vous ve- 
nez d'instituer. Je ne pensais pas vous avoir donné le droit de me 
faire cette injure ; les services que je vous ai rendus en croyant les 
rendre au pays , m'autorisaient peut-être à attendre de vous une autre 
reconnaissance. Mon caractère, en tout cas, méritait plus de respect 
Vous savez que, dans une carrière déjà longue, je n'ai pas plus dé- 
menti mes principes de liberté que mon dévouement à l'ordre. Je n'ai 
jamais participé ni directement ni indirectement à la violation des 
lois, et, pour décliner le mandat que vous me conférez sans mon aveu, 
je n'ai qu'à me rappeler celui que j'ai reçu du peuple, que je con- 
serve. 

Léon Faucher. 



Cette lettre fut envoyée à beaucoup de personnages 
haut placés; par qui? nous l'ignorons. Des journaux 
étrangers la reproduisirent. Le signataire ne pouvait 
que perdre à une pareille publicité ; car cette lettre , 



360 UiSTOIRB 

qu'au point de vue des convenances il doit regretter 
d'avoir écrite, prouve qu'il n*a pas eu Vintelligence de 
la situation. Une telle défaillance de jugement a droit 
d'étonner chez un homme qui a tenu un^ place si 
larg^ dans le monde politique* Nous avoQs dû citer 
cette pièce, et nous ne pouvions la citer sans être sé- 
vère. Mais si l'histoire a ses exigences, on peut tou- 
jours, Dieu merci, les concilier avec ce sentiment de 
hautes convenances qui fait qu'on se respecte soi-même 
en jugeant les actes sans franchir les égards qu'on doit 
aux hommes. 

On raconte que cette lettre fut pénible au prince 
pour son auteur, et que ce fut près de M. de Momy 
que M. Léon Faucher vint chercher une réponse, qu'on 
ne lui faisait pas. Cette réponse fut une leçon sévère- 
ment donnée. 

Dans la journée du 3, Finsurrection s'étendait dans 
Paris : nous l'avons décrite, ainsi que celle des dépar- 
tements, qui commençait à gronder sur plusieurs points 
à la fois. Le gouvernement veillait sur le salut du pays 
avec une sollicitude et une activité admirables. Chose 
prodigieuse, de la Bourse on entendait la fusillade» et 
la rente montait. Elle atteignait 2 fr. 10 cent, de hausse. 
C'est que Paris sentait la puissance et la force de la 
main protectrice qui avait pris les rênes du gouverne- 
ment. 

Ce fut aussi dans la soirée de ce jour, tant le .prince et 
ses ministres se sentaient forts, que fui donné l'ordre 
de mettre en liberté les représentants arrêtés à la Mai- 



D'UN œUP lyÉTAÏ./^: * JH 

rie da 10^ arrondissement, et détenus à Yincennes, à 
Mazas et au Mont-Valérien. Mais comme tous s'ob- 
stinaient à rester prisonniers , cette mesure ne reçut 
son exécution que le lendemain pour un certain 
nombre. 

Cette fois encore, les ei«4^résentant9 voulurent qu'on 
usât de violence à leur égard : du moins ceci se passa 
au Mont'Valérien. Il fallait que des soldats les touchas- 
sent de la main pour qu'ils consentissent à devenir li- 
bres. A oe fort , quatorze , plus ou moins compromis , 
devaient être détenus jusqu'à nouvel ordre. Il fallut que 
le commissaire se fit accompi^er par M. Duponceau, 
huissier de l'Assemblée, qu'il les lui désignât nomina- 
tivement, ces messieurs se refusant à faire connaître 
leur état civil. * 

Quand il fallut faire passer les quatorze , qui de- 
vaient rester, dans une chambre voisine, le commis- 
saire les en pria poliment, c Nous ne céderons qu'à ht 
fSorce,» dirent-ils. Deux soldats montèrent et touchèrent 
légèrement les quatre premiers. Le commissaire , peiné 
de ce manque complet de dignité , s'adressa au général 
Oudinot , et lui dit : c Vous , général, passez , je vous 
60 prie* — Je veux aussi les deux soldats. » M* Antony 
Thonret dit : € Moi , j'en veux quatre , à cause de mon 
poids.» 

Ces messieurs furmt placés dans des voitures, et on 
les mil en liberté : ceux qui voulurent furent dépotés à 
la porte de leur domicile , les autres place de la Con- 
eofftfey barrière du IMne et place de ta Bastille. 



362 J* "f HISTOIRE 

On raconte dis incidents assez curieux sur cette mise 
en liberté des souverains parlementaires. M"* Paillet 
irint demander la liberté de son mari, on la lui ac- 
corda ; mais en même temps on lui dit que pour aller à 
Yincennes, il fallait traverser le faubourg Saint-Antoine 
où Ton se battait, a Alors , gardez-le , dit cette dame ; 
gardez-le , je vous en prie , jusqu'à ce qu'on ne se batte 
plus, o 

M. Larabit était à Yincennes. On l'engageait à s'en 
aller : a Je veux rester prisonnier, répondait-il ; je veux 
protester. — Vous êtes donc bien opposé à Tacte du 
Président. — Au contraire , je le trouve admirable. — 
Eh bien I alors. — Je veux protester. — Mais pourquoi T 
— Fourme rendre si ridicule qu'il en rejaillisse quelque 
chose sur tous les autres. » 

M. Odilon Barrot était, comme nous l'avons dit, 
détenu à la même forteresse. Dans la nuit , deux agents 
se présentent et l'invitent à les suivre. Où cela? il 
l'ignore. On descend, une voiture est là, qui attend. 
Les deux agents y montent avec lui et ferment les 
stores. Puis la voiture roule ainsi longtemps dans l'ob- 
scurité. Enfin on s'arrête ! c Monsieur, dit l'un des deux 
hommes, nous allons aller prévenir de votre arrivée. 
Promettez-moi de ne pas descendre. » M. Odilon Barrot 
fit une promesse solennelle , et les deux hommes le ren- 
fermèrent dans la voiture. Une heure au moins se passa. 
Inquiet et fatigué d'une si longue attente , l'ancien mi- 
nistre ouvre la portière, a Cocher, dit-il, où sont donc 
ces messieurs? — Ces messieurs m'ont payé , sont partis 



f% 



irUN COUP D'ÉTAT.- 7W. 363 

■• 

cl m'ont dit que maintenant c'était à votre compte. -^ 
Mais où sommes-nous donc ? — Rue Neuve-des-Mathu- 
rins y 24. » M. Odilon Barrot était à sa porte. 

Ainsi, la protestation des représentants du 10* ar- 
rondissement eut pour dénoûment une pasquinade de 
M. Antony Thouret, et une mauvaise plaisanterie faite 
à l'homme qui était en quelque s(>rte ^incarnation du 
système parlementaire. 

Ce fut dans la nuit du 3 au 4 qu'eut lieu le transf(ère- 
ment , à Ham y des représentants arrêtés dans la matinée 
du 2 décembre. On les fit monter, à Mazas, dans les 
Toitures cellulaires de la Préfecture de police , et on les 
conduisit, tout le long des boulevards Jusqu'à la gare du 
chemin de fer du Nord. Au départ, ils ne se virent pas. 
fls étaient séparés chacun dans une chambre. Ils furent 
téparés anssi en voiture. Le général Le Flô , qui avait, 
le matin du 2, revêtu son grand uniforme, fut invité à 
mettre le paletot de l'un des agents. 11 était près de 
quatre heures, et on ne voulait pas qu'il pât être vu 
en costume dans la traversée des boulevards. Ces me*- 
iieiirs ne se virent qu'à l'endroit où on quille le chemin 
de fer pour se rendre à Ham. Ils déjeunèrent ensemble 
avant de partir pour cette forteresse , ob ils furent in- 
ternés sans que rien de remanjuable se passât. 

Cependant, dans le public, le décret qui établissait le 
vote an registre, avait produit une certaine agitation. 
Les adversaires du prince disaient : < Cest une con^ 
trainte morale, c'est une façon d^extorquer les votes. » 
Avec un pen de réfleiion, ils eosent compris qnlk se 



364 V"V HISTOIRE 

faisaient la plus sanglante injure en se déniant à eux- 
mêmes ce courage civique qui proclame et qui signe ses 
convictions. Ce qui toucha le gouvernement, ce ne fu- 
rent pas ces réclamations d'une minorité infime, im- 
perceptible sur le sol de la France, ce furent des consi- 
dérations d'une autre nature. On pensa que peut-être 
certains intérêts se croiraient compromis en signant 
d'après leur conscience; que des employés, par exem- 
ple, se croiraient contraints de dire oui. On fut instruit 
que dans les campagnes, où tous les actes privés sont ea 
évidence, beaucoup craignaient que le registre des votas 
devint une liste de proscription entre les mains des 
rouges , si le Président ne réussissait pas* Les nouvelles 
transmises par les préfets, dans la journée du lendemaio 
4, et l'écho des bruits de la capitale, confirmèrent le 
gouvernement dans la pensée qu'il était convenable de 
restituer l'élection au vote secret- 

On doit considérer comme très-heureux que le vot« 
secret ait été rétabli, car si l'autre mode eût été main- 
tenu, ceux qui constituent la minorité d'hommes inté- 
ressés à voter au bulletin secret, n'eussent pas manqué 
de dire que la conscience des électeurs avait été mo- 
ralement violentée. C'est donc dans la plus complète 
indépendance que les partis se sont comptés; c'est 
donc des entrailles mêmes de la conscience du pays 
qu'est partie l'acclamation du président. 

Aussitôt donc que le prince Louis-Napoléon eut coih 
slaté qu'un certain nombre de citoyens désirait le 
vole secret , il fit un décret qui rendait l'élection à ce 



D'UN œUP D'ÉTAT. 365 

mode, adopte, du reste, depuis longtemps en France et 
passé en quelque sorte dans nos mœurs : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AU NOM UU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 

Considérant que le mode d'élection promulgué par le décret du 2 
décembre avait été adopté dans d'autres circonstances comme garan- 
ttMant la sincérité de rélection ; 

Mais considérant que le scrutin secret actuellement pratiqué parait 
mieux garantir Tindépendance des suffhigcs ; 

Considérant que le but essentiel du décret du 2 décembre est d'ob- 
tenir la libre et sincère expression de la volonté du peuple , 
Décrète : 

Art. 1**. Les art. 2, 3 et 4 du décret dn 2 décembre sont modifiés 
ainsi qu'il suit : 

Art. 2. L'élection aura lieu par le suffrage universel. 

Sont appelés à voter, tous les Français, âgés de vingt et un ans, 
jouissant de leurs droits civils et politiques. 

Art. 3. Us devront justifier, soit de leur inscription sur les listes 
électorales dressées en vertu de la loi du 15 mars 1849, soit de l'ac- 
eompliasemeot, depuis la formation des listes, des conditions exigées 
par cette loL 

Art. 4. Le scrutin sera ouvert, pendant les journées des 20 et 21 dé- 
cembre, dans le chef-lieu de chaque commune, depuis huit heures du 
matin jusqu'à quatre heures dn soir. 

Le suffrage aura lieu : 

AU SCRUTIN SECRET, 

Par oui ou par non , 

Au moyen d'un bulletin, manuscrit ou imprimé. 
Fait au palais de l'Elysée, le 4 décembre 1831. 

LemS^NAMLÉON BONAPàKTt. 

Lb miniêtft 4» l'mtéri9mr^ 

te Hmiii. 



366 HISTOIRE 

M. de Morny publiait de son côté la proclamatioii 
suivante : 

Le Président de la République et son gouvernement ne recuieront 
devant aucune mesure, pour maintenir Tordre et sauver la société; 
mais ils sauront toujours entendre la voix de Topinion publique et 
les vœux des honnêtes gens. 

Us n'ont pas hésité à changer un mode de votatlon qu^ils avaient 
emprunté à des précédents historiques, mais qui, dans Tétat actuel 
de nos mœurs et de nos habitudes électorales, B*a pas paru assurer 
suffisamment Tindépendance des suffrages. 

Le Président de la République entend que tous les électeurs soient 
complètement libres dans Texprcssion de leur vote, quMls exercent oa 
non des fonctions publiques, qu'ils appartiennent aux carrières civiki 
ou à Tarmée. 

Indépendance absolue, complète liberté des votes, voilà ce que veut 
Louis-Napoléon Bonaparte. 

Le ministre de Vintérievr^ 

De Mor!it. 

Le décret du prince montre à quel point il prétait 
roreille aux demandes de Fopinion publique. Mais pour 
Tapprécier entièrement, il faut voir quand il a été 
rendu : c'est lorsque la voix du canon avait fait taire 
rémeule; c'est quand la résistance était domptée. D 
eût été facile de faire en ce moment de Tautorité arbi- 
trairement compressive. Vainqueur, le prince voulut 
être juste jusqu'au scrupule. Partout l'armée avait voté 
suivant le mode primitivement prescrit, quand le nou- 
veau décret fut connu. Chose remarquable, c'est que la 
presque unanimité qu'elle a donnée au Président par le 
vote au registre est restée , on peut le dire j la même 



«^ 



D'UN COUP D'ÉTAT. 367 

au i^ote secret, tant sont petites les différences qui ont 
eu lieu entre les deux résultats. Alors qu'il n'était en- 
core question de faire voter l'armée que par le premier 
des deux modes, le Président écrivait au ministre de 
la guerre : 

Mon cher général, 

TaTais adopté le mode de yotation avec la signature de chaque vo- 
lant , f>arce que ce mode , employé autrefois , me semblait mieux as- 
surer la sincérité de l'élection ; mais, cédant à des objections sérieuses 
et à de justes réclamations, je viens, vous le savez, de rendre un dé- 
cret qui change la manière de voter. 

Les suffrages de Tarmée sont presque entièrement donnés, et je suis 
lieureux de penser qu'il s'en trouvera un assez petit nombre contre 
ipoi. Cependant, comme les militaires qui ont déposé un vote néga- 
tif, pourraient craindre qu'il n'exerçât une fâcheuse influence sur leur 
iearrière, il importe de les rassurer. 

Veuillez donc bien, sans retard, faire savoir à l'armée, que, si le 
mode d'après lequel elle a voté est différent de celui d'après lequel 
voteront les autres citoyens, l'effet en sera le même pour elle, c'est- 
à-dire que je veux ignorer les noms de ceux qui ont voté contre 



. En conséquence, le relevé des votes une fois terminé et dûment 
constaté, ordonnez, je vous prie, que les registres soient brûlés. 
Agréez, etc. 

Louis-NapoléO!« Bonaparte. 

Cette lettre se passe de commentaires. Il fut décidé, 
dès le jour même, que l'yrmée voterait au bulletin 
secret. 

Dans la journée du 6, de nombreuses arrestations 
Airent faites; notamment celles de MM. Mathé (Allier), 
€h. Huguenin (Haute-Saône), tous deux siégeaient à la 



368 HISTOIRE 

Montagne. Dans la malmée, M. Xavier Durneuy di 
journal la Révolution^ fut arrêté avec sept des f6ili&- 
teurs du même journal. 

M. Thiers, qui avait été dispensé d'être transférée 
Ham, rentra à son domicile où il fut surveillé en atleflh 
fiant son départ pour rÂlIeraagne. 

Pour en finir, en ce qui concerne M. Tbiers, racon- 
tons comment il fut transféré au delà du Rhin. Il de- 
manda au gouvernement à être accompagné jusqu'à la 
frontière par un agent de la force publique. L'officier 
de paix Yeindcnbach le prit chez lui le 8 décembre, 
avant six heures du soir. Deux amis de rex-mînisirey 
M. Mignet et un autre, le conduisirent jnscpi'à la gare 
du chemin de fer de Strasbourg. M. Grangier de la 
Marinière ne le quitta qu'à Kehl. Ce fut là que M. Thien 
lui remit pour Toffîcier de paix une lettre de protesta- 
tion et une de remerciments pour l'es ^ards dont 3 
avait été l'objet. 

Voici donc la situation nette et bien établie. Loub*> 
Napoléon a pris l'avance sur ses adversaires, qui sont 
prisonniers ou en fuite. L'émeute est vaincue. La con- 
fiance renaît, les fonds publics sont en hausse consi- 
dérable. 

L'Europe reconnaissante témoigne die ses sympathies 
pour Pacte et elle admira l'homme. En attendant le 
vote , le prince est vraiment dictateur. Plus rien ne 
fentrave, ni Constitution absurde, ni AssemMée rivale 
et malveillante. Il a tout pouvoir, que va-t-iï foire? car 
il a quinze jours devant lui; homme de génie, il peut 



D'UN OW? I^ÊTAT. 369 

tûm ^a^aatage en quinze jours que n'importe quel 
gouvernement r^résentalif dans une année. 

La jourfiée du 7 décembre fut fertile en actes ofS- 
eîels. Celui que nous placerons le premier, parce que 
BOUS somaMs^ûriqti'il fjut le premier dans la pensée et 
4biis le cœur de Louis-Napoléon , c'est le décret qui 
fend Sainle-<ieDe^ève^ le Panthéon actuel , au culte 
Mtbolîque. 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République , 
Sur le rapport du ministre de rinstruction publique et des cultes, 
Vu la loi des 4-tO avril 1791 ; 
«Vu le décret du 20 février 1806 ; 
Vu Tordonnance du 12 décembre 1821 ; 
Vu Tordonnance du 26 août 1 830 ; 

Mcrëte : 
>Arl. f^. L^ancienne église de Saitate-Gencviève est rendue au cuHc, 
o^fonnément à rintantion de son fondateur, sous T invocation de 
Saînte-Geneviève, patronne de Paris. 
^ Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler Texercice per- 
manent du cuHe catholique dans cette église. 
kti. 2. L'ordonnance du 26 août 1830 est rapportée. 
Art» d. Le mmistre de Tinstruciion publique et des cultes et le mini&> 
Ire des travaux publics sont chargés , chacun en ce qui le concerne, 
de Texéi'/Ution du présent décret, qui sera inséré au BuUetin des lois. 
Paris, le 6 décembre t891 . 

LoU1S-NaW>LÉ0N BOf^AFARTE. 

Lb mkUihre de VinstrucUon publique et dm ouUes , 

FOHTOUL. 

* 

Celte pensée qui va vers Dieu , après la victoire, est 



m 

0. 



370 HISTOIRE 

d'un heureux présage. Il ne faut pas que les princes et 
les puissants de ce monde s'isolent de celui qui tient dans 
ses mains les destinées des nations. Ce remerclment, 
après le triomphe sur l'anarchie , promet que le chef de 
l'Ëtal veut s'inspirer des idées chrétiennes dans son gou- 
vernement. Il n'y a que les médiocrités impuissantes qid 
se séparent de Dieu. Les hommes de génie comprennent 
qu'ils ne sont que les instruments de ses desseins, et 
qu'ils doivent avant tout se conformer aux enseignements 
de l'éternelle justice , de l'éternelle vérité. Le prince qui 
prend d'une main si ferme le timon des a£GeiireSy et se 
place à la tête du progrès et de la civilisation y devait 
cet hommage et ce gage à l'Ëglise de France, à cette 
Église, de laquelle nous parlions ainsi, dans notre Die* 
tionnaire général des persécutions (vol. 2 , p. 471 ) : 

« Église de France, salut à toi ; salut aux majestés 
de ton berceau. Que belle et grande est ta destinéel Av 
commencement, les martyrs de Lyon dans les amphi* 
théâtres ; à la fm , tes prêtres et tes évêques sous la hache 
de 93 ! Marche , noble et sainte ËgUse , fille aînée de 
rÉglise romaine, ta mère. Bientôt, c'est de ton sein 
que sortiront les martyrs, les docteurs et les mission- 
naires. Tu seras comme la fleur de l'arbre dont la racine 
est à Rome. Pas un coin du monde n'échappera à tes 
missionnaires, comme pas un peuple à ta civilisation. 
Quel est le rocher où une nef française n'ait porté la 
croix avec sa bannière? Quelle est l'œuvre civilisatrice 
que ses missionnaires n'aient pas accomplie? Marche, 
noble Église, lumière, espoir et soutien de la chrétienté. 



D'UN COUP D'ÉTAT. 37! 

Tu donneras au monde des fils qui s'appelleront Gré- 
goire de Tours, saint Louis , Vincent de Paul, Bossuet 
et Fcnelon ; puis d'autres qui s'appelleront Charlemagne 
et Bonaparte, deux noms dont le bruit ébranle le monde. 
Le premier déchirera un coin de son manteau de pourpre 
pour abriter la tête du vicaire de Jésus-Christ , et quand 
l'ingratitude d*un peuple voudra dépouiller de cette au- 
mône héréditaire le père des fidèles, un Bonaparte dira : 
La France Ta donnée, et le possesseur est sous sa garde. 
Fille de l'Église romaine, défends ta mère et la maison 
que tu lui as donnée. Marche, noble Église; ton nom 
veut dire gloire et civilisation sur la terre; au ciel, il a 
celui des gloires célestes. Salut à toi, mère des saints! 
A toutes les époques, tu verras quelque nom glorieux 
porter en ton nom , dans sa main , la palme ou le flam- 
beau. Honneur à TÉglise qui ouvre ainsi ses fastes et 
qui les ferme comme tu viens de le faire! Le bronze 
tonne dans Paris, les partis déchaînés se déchirent , 
toute parole de paix est impuissante, huit généraux 
tombent ; il coule du sang comme dans vingt batailles. 
Ah ! Dieu est absent de ces luttes fratricides. Trois jours 
de combats sacrilèges n'ont point assouvi la fureur des 
combattants. Un homme de Dieu parait, la palme à la 
main, symbolique prophétie : c'est l'archevêque ! apôtre 
des conciliations; il a dans les veines le sang d'un mar- 
tyr, et ce sang éteindra la lutte. Après le pasteur mort, 
silence! le bronze se tait. Qui donc oserait rentrer dans 
la sanglante arène , quand l'holocauste est ofiert et la 
rançon acceptée par Dieu ? La dernière victime est un 



372 HISTOIRE 

martyr, et la fin du combat est un miracle. Ainsi TÊ- 
glise étend Texpiation sur ce vaste sacrilège. » 

Quand nous écrivions ces lignes, nous espérions que 
la lutte impie ne se renouvellerait pas. Hélaç ! les évé- 
nements ont donné tort à nos espérances ! 

Les ennemis de la société ont versé de nouveau le 
sang français. Celle fois encore, au milieu de tous les 
hérolsmesy nous avons à constater celui des ministres 
du Diev à% paix. De simples pasteurs des campagnes 
ont imité Tarchevêque de Paris. De nouvelles obligations 
de reconnaissance étaient imposées au pays. Louis 
Bonaparte, après la victoire, s'acquitte envers Dieu et 
envers rhéroïque clei^é français. Ce que Tarchevéque 
mort avait tant désiré lui sera donné. Nobles martyrs, 
à vous le Panthéon ! Non pas à vous , car pour payer 
vos sublimes dévouements, ce qu'il vous faut, c^^st m 
coin de terre et une croix de bois dans un bumMe 
cimetière , au milieu du troupeau confié à vos soins. Ce 
que vous voulez , c'est un autel de plus au Dieu qui vous 
envoie , c'est une chaire de plus aux vérités dont vous 
êtes les apôtres. Ce que vous demandez, c'est qu'on 
eflace ce mot païen Panthéon sur le fronton d^m mo- 
nument de la France chrétienne. C'est qu'il n'y ait pas, 
dans la grande cité , vis-à-vis les tours saintes de Notre- 
Dame de Paris, cet insolent anachronisme mytholo- 
gique. C'est qu'on rende au culte chrétien ce temple, 
dont les révolutionnaires avaient fait, sous prétexte de 
récompense aux grands hommes , une morgue hideuse 
pour Marat, pour ses précepteurs et pour sea disciples. 



\ 



D'UN COUP D'ÉTAT. STS 

Ce monumeal, vaste el froid tombeau, dunt l'aspect 
glaçait le cœur, et où l'àme ne voyait que le néant , 
sera désormais plein de vie, d'harmonies et de prières. 
Il est sous l'invocation de la patronne de Paris, celte 
Geneviève qui arrêta les hordes barbares d'Attila. Ne 
semble-l-il pas que Louis-Napoléon l'appelle pour ar- 
rêter aussi les hordes des nouveaux barbares. Sainte 
fille du peuple, vous êtes la patronne de Paris, soyez la 
protectrice aussi de celui qui vous y donne un temple; 
de celui qu'aiment tant les bons habitants des campa- 
gnes où vous viviez simple bergère. 

Quefera-t-on du magnifique chef-d'œuvre de David, 
le moderne Phidias? Respectueusement détaché du 
fronton, il ira prendre sa place dans quelqu'un de nos 
musées. Artistes! il y a plus de place pour le vrai génie 
au fronton d'une église qu'à celui d'un panthéon. 
Sculptez-y d'un câté l'archevêque mourant, victime du 
patriotisme et de la charité ; c'est là de l'histoire natio- 
nale aussi. Sculptez de l'autre ce simple et vieux curé 
de campagne, refusant aus fusils de l'émeute les clefs 
de son église. Au milieu, placez le neveu de l'Empereur 
offrant son décret à l'héroïsme du clet^é de France. 
Vous aurez écrit dans la pierre, pour tous les yeux, 
l'histoire que nous écrivons humblement pour quelques- 
uns dans ces pages. Autant que possible, immortalisons 
Içs hauts faits, les gloires, les dévouements qui appar- 
tiennent à notre pays; lesgénératioiis verront sans cesse, 
vivant devant elle, l'exemple qu'elles doivent s'efforcer 
d'imiter. 




374 HISTOIRE 

Par un autre décret, promulgué le même jour, le 
prince commençait à remercier l'armée tout entière de 
son noble et vaillant concours : 



Ay NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 

Vu la loi du 25 décembre 1790, rclatiTe au traitement des mili- 
taires ; 

Vu la loi du 11 avril 1831, sur les pensions de l'année de terre; 

Vu Tordonnance du 3 mai 1832, sur le service des armées en cam- 
pagne ; 

Sur le rapport du ministre de la guerre , 

Voulant que les scn-ices rendus au pays, à Tintérieur, soient ré- 
compensés comme sont ceux des armées au dehors. 

Décrète : 

Art. l•^ Lorsqu'une troupe organisée aura contribué, par des com- 
bats, à rétablir Tordre sur un point quelconque du territoire, ce ser- 
vice sera compte comme service de campagne. 

Art. 2. Chaque fois qu'il y aura lieu de faire application de ce 
principe, nn décret spécial en déterminera les conditions. 

A rElvsée, le o décembre ISol. 

Le Président de la Hépublique , 

Ix>uis-NAr<ii.ÉoN Bonaparte. 

Le ministre de la guêtre ^ 

A. DE Saint-Arnaud. 

Pour porter éncrgiquement remède aux désordres 
des départements, le gouvernement nomme M. Maurice 
Duval commissaire extraordinaire dans les départements 
des Côtes- du -Nord j du Finistère, dllIe-el-Vilaine, de 
la Loirc-lnférieure, du Morbihan, de Maine-et-Loire, 
de la Vendée et de la Mayenne. M. Cartier est nommé 



DUN œUP D'ETAT. 375 

en la même qualité pour les départements de TAUier^ 
du Cher et de la Nièvre. 

Si d'un côté le pouvoir prenait ces hautes précau- 
tions administratives contre le désordre, de l'autre il 
prouvait sa modération y en retirant aux préfets une 
partie des pouvoirs absolus et arbitraires qu'il leur avait 
conférés par la circulaire ministérielle du 2 décembre. 
M. de Morny leur faisait parvenir la circulaire suivante : 

Paris, le 7 décembre i85i. 

Monsieur le préfet. 

Par ma circulaire en date du 2 décembre, vous avez été investi du 
droit de suspendre et même de remplacer immédiatement tous Ica 
fonctionnaires dont le concours ne vous serait point assuré. 

Ces pouvoirs extraordinaires ont dû vous être conférés, alors qu'il 
y avait nécessité de briser immédiatement les résistances qui auraient 
été de nature à compromettre le succès des grandes mesures de salut 
public décrétées par le prince Louis-Napoléon. 

Ces pouvoirs vous permettaient d'atteindre les juges de paix. Ils 
doivent cesser aujourd'hui que le gouvernement est maître de la si- 
tuation. Le temps qui doit s'écouler avant l'ouverture du scrutin 
permet, d'ailleurs, de suivre les voies ordinaires de nomination. 

Vous devrez donc, à l'avenir, monsieur le préfet, laisser aux chefs 
des cours d'appel le libre et plein exercice du droit qui leur appar- 
tient de présenter, et, au ministre de la justice, l'exercice du droit 
qui lui appartient également de pourvoir à toutes les fonctions de la 
magistrature. M. le ministre de la justice invite, au reste, les procu- 
reurs généraux à prendre votre avis sur les révocations et sur l«\s 
remplacements qui devraient être opérés. 

Le ministre de C intérieur. 

De Mornv. 

La modération est la marque de la force , comme la 
justice est la vertu de la vraie puissance. 



rm 1UST0IMS 

Af/rès les êvénetâeïits graves qui tenaient ée s' 
complir à Paris^ il y avait nécesBlté de iftévir contre Mt- 
taines fautes^ et, il fout bien (employer ce lerme^cofitre 
certaines lâchetés. Dans les ^iMs^tiers eli'vabis par Té- 
meute, si quelques hbnon9d)les citoyens avaient coui»- 
genseuient refusé lierurs aimes aux insinués, ou mène 
les avaient défendues, un grand nombire les atldent 
livrées, quelques-^uns les avaient offertes. Le lendemain 
encore, la troupe, en parcourant ces quartiers , lisait , 
ce que, du reste, nous avons lu nous-méme sur une 
infinité de portes : Armes données. 

Justice immédiate devait être faite. Le miiiistre de 
l'intérieur et le général de la garde nationale échangè- 
rent la correspondance suiva nte : 

A M. LE QÉRÉRAL GOMMANDAItT SUPÉMIUR WS OAI0B»>NAtMIIALBS 

DE LA SBIftB. 

Paris , le 7 décembre ÏS^l. 

Général , 

Dans plusieurs quartiers de Paris, quelques propriétaires ontrim- 
pudeurde mettre sur leur porte : Arines données. On côntevtait qu'un 
garde national écrivît : Armes arrachées de fôirte , kûh^' tùéttte à cou- 
vert sa responsabilité vis-à-vis de l'Élat et son hooïïear'tis^à-visde 
ses concitoyens; mais inscrire sa honte slir le fWnt dé sai (^f df^re inai- 
son révolte le caractère français. 

Tai donné fordre au préfet de police de faire eâkcer cesinsfiripiions, 
et je vous prie de me désigner les légions oii ces faits se'^tit^fodaits, 
afin que je propose à iA, le Président de la République de décréter 
leur dissolution. 

Agréez, général, Texpression de ma considération la plus distinguée. 

Le ministre de l'intérieur^ 

De ÉIoekt 



D*UN COUP D'JÈf AT. 371 

Paris, le 7 décembre 1851. 

Monsieur le ministre, 

Toute la garde nationale amiji^udira aux sentiments exprimés dans 
la lettre que tous m'avez fidi Thonneur de qu'écrire. 

Une des légions de Paris a subi le double affiront du désarmement 
à domicile et des inscriptions honteuses dont tous parlez. Sa mairie, 
malgré la présence de plus de soixante hommes , a été prise par les 
insurgés : c'est la 5" légion. 

Je Tiens vous la signaler et demander son licenciement. Je suis 
heureux d'avoir, d'un autre côté , un grand nombre de faits qui con- 
statent l'esprit d'ordre et d'obéissance qui n'a cessé de régner dans 
beaucoup d*autre9 légions. 

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération. 

U général eowimandant s^péri^w dis gardtz fiaiiofiolei df kk Stàm, 

Lawoistine. 

Un décret ordonna le désarmement de la 5' légion. 
Sous le régime parlementaire, cet acte de justice, ac- 
compli dans l'espace de quelques heures, aurait dépensé 
plusieurs séances législatives, valu au pays une demi- 
douzaine de discours incendiaires, et aurait jeté l'agi- 
tation dans la capitale. 

Un root sur M. Lawoestine , général en chef de la 
garde nationale. Homme de l'Empire, il fit ses preuves 
du temps de nos grandes guerres, et se distingua, en 
1800, le août , à la bataille d'Almonacid, où il fut 
Messe. Il a le caractère des hommes de cette époque. 
Quoiqu'il ait, avec l'énergie d'un militaire les formes 
<f un homme du monde , il n'en a pas moins une pro- 
fonde aversion pour le parlementarisme. Homme d'ae- 



378 HISTOIRE 

tion et de résolution , il est parfaitement capable d'ap- 
précier la garde nationale et après cela de la con- 
duire. 

Ni Louis-Napoléon, ni son gouvernement ^ ni les 
généraux, n'oubliaient qu'il y avait dans les hôpitaux 
de Paris des soldats blessés dans l'insurrection. Plu- 
sieurs fois déjà, le Président leur avait envoyé ses aides- 
de-camp, s'était enquis, avec la plus grande sollicitude, 
de leur état, <le leurs besoins. Le général Magnan alla 
lui-même les visiter dans la journée du 7, et d'abord au 
Val-de-Grâce, ensuite à l'Hôtel-Dieu et dans les diverses 
ambulances, sut leur parler ce langage qui , pour des 
soldats français, est la moitié de la guérison. Le gé- 
néral en chef a remercié , de la façon la plus chaleu- 
reuse, les médecins qui ont donné des soins à nos 
braves militaires. Dans la longue promenade qu'il a 
faite dans Paris, il a pu se convaincre, par l'accueil 
qu'il a reçu , que la population sait apprécier les ser- 
vices éminents qu'il a rendus au pays. 

Paris a entièrement repris son calme habituel. Dans 
les départements, la démagogie, prévenue par l'acte du 
2 décembre , ne peut faire que des tentatives impuis- 
santes. A mesure qu'une des tètes de l'hydre se lève, le 
pouvoir Técrase. Le monstre qui menaçait de tout 
dévorer en 1 852 , est frappé à mort ; c'est vainement 
qu'il se débat, ses efforts ne sont plus que les convul- 
sions de l'agonie. Cependant, l'acharnement de la lutte 
montre ce qu'elle aurait été si le gouvernement se fût 
endormi dans l'cnathique imprévoyance qui cachait le 



DUN COUP D'ÉTAT. 379 

danger aux yeux de la France entière. Grâce à son cou- 
rage, à son dévouement j il faut le dire, la victoire est 
enfin certaine. Désormais, le peuple s'appartient; 
il ne subira ni les dictateurs de la fusion, ni la terreur 
de la démagogie. Remis entre les mains de sa propre 
puissance, il fera, librement et en dehors de toute in- 
fluence, acte de souveraineté. Nous nous trompons, il 
subira une influence immense, irrésistible, celle de la 
reconnaissance à laquelle un peuple généreux ne sau- 
rait se soustraire. Déjà l'enthousiasme du pays prophé- 
tise les résultats du scrutin qui va s'ouvrir. Ce symp- 
tôme de la situation ne peut échapper à Louis -Napo- 
léon; n'importe, il parlera au peuple le langage du 
devoir seulement. Il doit rendre compte à la France de 
ses six jours de dictature , et il le fait dans la proclama- 
tion suivante, qui parut au Moniteur le matin du 
8 décembre. 

RÉPUBUQUE FRANÇAISE. 

PIOCUMATION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBUQCE AU PEUPLE FRAFIÇAIS. 

Français, ] 

Les troubles sont apaisés. Quelle que soit la décision du peuple, la 
société est sauvée. La première partie de ma tâche est accomplie ; l'ap- 
pel à la nation, pour terminer les luttes des partit, ne faisait, je le ra- 
Ttis, courir aucun risque sérieux à la tranquillité publique. 

Pourquoi le peuple se serait-il soulevé contre moi? 

Si je ne possède plus votre confiance , si vos idées ont changé, il 
n*est pas besoin de faire couler un sang précieux ; il suffit de déposer 
dans Tume un vote contraire. Je respecterai toujours Tarrét du peuple. 

Mais, tant que la nation n'aura pas parlé, je ne reculerai devant 



378 HISTOIRE 

tion et de résolution , il est parfaitement capable d'ap- 
précier la garde nationale et après cela de la con- 
duire. 

Ni Louis-Napoléon , ni son gouvernement , ni les 
généraux, n'oubliaient qu'il y avait dans les hôpitaux 
de Paris des soldats blessés dans l'insurrection. Plu- 
sieurs fois déjà, le Président leur avait envoyé ses aides- 
de-camp, s'était enquis, avec la plus grande sollicitude, 
de leur état, <le leurs besoins. Le général Magnan alla 
lui-même les visiter dans la journée du 7, et d'abord au 
Val-de-Grâce, ensuite à l'Hôtel-Dieu et dans les diverses 
ambulances, sut leur parler ce langage qui , pour des 
soldats français, est la moitié de la guérison. Le gé- 
néral en chef a remercié , de la façon la plus chaleu- 
reuse, les médecins qui ont donné des soins à nos 
braves militaires. Dans la longue promenade qu'il a 
faite dans Paris, il a pu se convaincre, par l'accueil 
qu'il a reçu , que la population sait apprécier les ser- 
vices éminents qu'il a rendus au pays. 

Paris a entièrement repris son calme habituel. Dans 
les déparlements, la démagogie, prévenue par l'acte du 
2 décembre , ne peut faire que des lenlativos impuis- 
santes. A mesure qu'une des têtes de l'hydre se lève, le 
pouvoir Técrase. Le monstre qui menaçait de tout 
dévorer en 1 852 , est frappé à mort ; c'est vainement 
qu'il se débat, ses efforts ne sont plus que les convul- 
sions de l'agonie. Cependant, l'acharnement de la lutte 
montre ce qu'elle aurait été si le gouvernement se fût 
endormi dans l'cnathique imprévoyance qui cachait le 



D'UN COUP D'ÉTAT. 379 

danger aux yeux de la France entière. Grâce à son cou- 
rage, k son dévouement, il faut le dire, la victoire est 
enfin certaine. Désormais, le peuple s'appartient; 
il ne subira ni les dictateurs de la fusion, ni la terreur 
de la démagogie. Remis entre les mains de sa propre 
puissance, il fera, librement et en dehors de toute in- 
fluence, acte de souveraineté. Nous nous trompons, il 
subira une influence immense, irrésistible, celle de la 
reconnaissance à laquelle un peuple généreux ne sau- 
rait se soustraire. Déjà l'enthousiasme du pays prophé- 
tise les résultats du scrutin qui va s'ouvrir. Ce symp- 
tôme de la situation ne peut échapper à Louis -Napo- 
léon; n'importe, il parlera au peuple le langage du 
devoir seulement. Il doit rendre compte à la France de 
ses six jours de dictature, et il le fait dans la proclama- 
tion suivante, qui parut au Moniteur le matin du 
8 décembre. 

RÉPUBUQUË FRANÇAISE. 

PIOCUMATION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU PEUPLE FRAFIÇAIS. 

Français, j 

Les troubles sont apaisés. Quelle que soit la décision du peuple, la 
société est sauvée. La première partie de ma tâche est accomplie ; l'ap- 
pel à la nation, pour terminer les luttes des partit, ne faisait, je le ra- 
Tais, courir aucun risque sérieux à la tranquillité publique. 

Pourquoi le peuple se serait-il soulevé contre moi? 

Si je ne possède plus votre confiance , si vos idées ont changé, il 
n^est pas besoin de faire couler un sang précieux ; il suffit de déposer 
dans Turne un vote contraire. Je respecterai toujours Tarrèt du peuple. 

Mais, tant que la nation n*aura pas parlé, je ne reculerai devant 



-A 



380 HISTOIRE 

aucun effort, deyant aucun sacrifice, pour déjouer les teniâtifet 4éi 
factieux. Cette tâche, d'ailleurs, m*est rendue facile. 

D'un côté, Ton a vu combien il était insensé de lutter contre une 
arfnéc unie par les liefis de la discipline, aniniée pa^ lé sentiment dé 
rhoiineûr militaire et par le dévouemenià la patrie. 

D'un autre côté^ l'attitude calme des habitants de Paris, U répro- 
bation dont ils flétrissaient l'émeute, ont témoigné assez hautement 
pour qui se prononçait la capitale. 

Dans ces quartiers populeux, où naguère rinsnnrcM^tioii se i^ecnilAk 
si vite parmi des ouvriers dociles à ses entraînements, ranarchie, éetle 
fois, n'a pu rencontrer qu'une répugnance profonde pour ses détes- 
tables excitations. Grâces en- soient rendues à l'intelligente et patrio- 
tique population de Paris! Qu'elle se persuade de plus en pins qïk 
mon unique ambition est d'assurer le repos et la prospérité de h 
France. 

Qu'elle continue à prêter son concours à l'autorité, et bientôt te 
pays pourra accomplir, dans le calme, l'acte soleiinel qui doit inaii- 
gurer une ère nouvelle pour la République. 

Fait au palais de TÉlyséé; le 8 décembre 1851. 

Louis-Napoléon BOHArâaTC. 

Ainsi, ce n'est point un maître qui parle, ce n'est 
point un ambitieux vulgaire que la victoire et le succès 
puissent aveugler. Il voulait deux choses : d'abord sau- 
ver la société ; ensuite s'en remettre au jugement du 
peuple. Alors pourquoi se soulever? pourquoi combat- 
tre? pourquoi du sang? Quand une natioti à le scnitÎD, 
pourquoi recourir au fusil ? Tout ce qui est honnête a 
du reste compris cette situation, et ce n'est pas le moin- 
dre orgueil que puisse avoir la France, de songer qu'il 
n'y a eu dans les rangs de l'insurrection que ce qu'à tous 
les titres un pays doit être fier de désavouer, empressé 
de repousser. 



• 1 

't 



D'UN COUP D'ÉTAT. 381 

Depuis longtemps, la France, Paris surtout, dési* 
raient ardemment qu'on les délivrât des forçats libérés, 
des repris de justice en rupture de ban, de cette armée 
du crime qui entre dans les prisons pour l'avoir coow 
mis, qui en sort pour le commettre. C'est presque fatal, 
le criminel ne redevient que bien rarement honnête 
homme. Si cela tient souvent à la perversité des con-« 
damnés, il faut en convenir, les vices de notre législa-^ 
tion n'y sont pas étrangers. Les humanitaires auront 
beau dire que quand uû homnàe a subi sa peine, il est 
réhabilité, que la peine est un baptême ; leurs raison»^ 
nements ne prouveront rien en pratique. Jamais ils ne 
feront que le préjugé social tombe devant un condamné. 
Eux-mêmes, donneront^ils du travail à un forçat libéré? 
Tadmettront-ils chez eux, à leur table, dans leur inti- 
mité? et qu'on ne dise pas que nous allons trop loin. 
11 faut cela. Car quelque part qu'on pose à cet homme 
une limite, ce sera toujours celle de sa réprobation. Il 
y lira le mot : paria; et forcément il se rejettera en ar- 
rière, froissé, humilié, désespéré, criminel; caria porte 
de la société honnête fermée, il faudra qu'il rentre dans 
la société coupable , dans l'antre des voleurs ou au bagne. 
Où vdulcz-vous qu'il aille? Quelque part qu'il soit, 
n'est-il pas sous la surveillance, cet ostracisme néces- 
saire, nous en convenons, qui circonscrit son existence 
dans l'espace de quelques kilomètres carrés? N'est-il 
paseti évidence comme l'ancien criminel ? On dit: « c'est 
ie forçat. » On fait la solitude autour de lui ; sMl y a un 
crime commis, ce doit être lui le coupable. Non, la vie 



3B2 fflSTOlRE 

honnête n*est presque pas possible pour ces hommes. 
II fallait donc faire à ces malheureux, dans leur intérêt 
comme dans celui de la société , un lieu où ils pussent 
yivre. Depuis longtemps, TÂngleterre nous avait donné 
cet exemple. Depuis longtemps, tout le monde qui 
pense indiquait la plaie. Nous-mème Tarions fait dans 
notre livre des Passions. 11 était nécessaire que la so- 
ciété eût un émontoire, un lieu de déportation. Le dé- 
cret, qui pourvoit à cette lacune de la législation fran- 
çaise, est un acte de haute humanité, en même temps 
qu'un acte de sûreté générale. Vainement en sentait- 
on la nécessité. Le gouvernement parlementaire nous 
Teût fait attendre peut-être un demi-siècle encore. Le 
Monite:.r du 9 décembre 1851 le publie : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République , 

Sur la proposition du ministre de Tintérieur, 

Considérant que la France a besoin d'ordre, de travail et de sécu- 
rité; que, depuis un trop grand nombre d'années, la société est pro- 
fondément inquiétée et troublée par les machinations de ranarchie, 
ainsi que par les tentatives insurrectionnelles des affiliés aux sociétés 
secrètes et repris de justice, toujours prêts à devenir des insiruinents 
de désordre ; 

Considérant que, par ses constantes habitudes de révolte contre les 
lois, cette classe d'hommes, non-seulement compromet la tranquillité, 
le travail et Tordre public, mais encore autorise d'injustes attaques et 
de déplorables calomnies contre la saine population ouvrière de Paris 
Cl de Lyon ; 

Considérant que la législation actuelle est insuffisante, et qu^il est 



J^;' 



D'UN COUP D'ÉTAT. 383 

nécessaire d'y apporter des modifications, tout en conciliant les de- 
voirs de rhumanité avec les intérêts de la sécurité générale. 

Décrète : 

Art. 4*'. Tout individu placé sous la surveillance de la haute police^ 
qui sera reconnu coupable du délit de rupture de ban, pourra être 
transporté, par mesure de sûreté générale, dans une colonie péniten- 
tiaire, à Cayenne ou en Algérie. La durée de la tranq|K)rtalion sera de 
cinq années au moins et de dix ans au plus. 

Art. 2. La même mesure sera appliôable aux individus reconnus 
coupables d'avoir fait partie d'une société secrète. 

Art. 3. L'effet du renvoi sous la surveillance de la haute po- 
lice sera, à l'avenir, de donner au gouvernement le droit de détermi- 
ner le lieu dans lequel le condamné devra résider après qu'il aura 
subi sa peine. 

L'administration déterminera les formalités propres à constater la 
présence continue du condamné dans le lieu de sa résidence. 

Art. 4. Le séjour de Paris et celui de la banlieue de cette ville sont 
interdits à tous les individus placés sous la surveillance de la haute 
police. 

Art. 5. Les individus désignés par l'article précédent seront tenus 
de quitter Paris et sa banlieue dans le délai de dix jours, à partir de 
la promulgation du présent décret, à moins qu'ils n'aient obtenu un 
permis de séjour de l'administration; il sera délivré à ceux qui la de- 
manderont une feuille de route et de secours qui réglera leur itiné- 
raire jusqu'à leur domicile d'origine , ou jusqu'au lieu qu'ils auront 
désigné. 

Art. 6. En cas de contravention aux dispositions prescrites par les 
art. 4 et 5 du présent décret, les contrevenants pourront être trans- 
portés , par mesure de sûreté générale , dans une colonie péniten- 
tiaire, à Cayenne ou en Algérie. 

Art. 7. Les individus transportés en vertu du présent décret seront 
assujettis au travail par l'établissement pénitentiaire ; ils seront privés 
de leurs droits civils et politiques; ils seront soumis à la juridiction 
militaire ; les lois militaires leur seront applicables. Toutefois, en cas 
d'évasion de l'établissement, les transportés seront condamnés à un 
emprisonnement qui ne pourra excéder le temps pendant lequel ils 
auront encore à subir la transportation. Ils seront soumis à la disci- 



384 HISTOIRE 

pline et à la subordination militaires envers leurs chefs et surteil- 
lants civils ou militaires pendant la durée de remprisonnement. 

Art. 8. Des règlements du pouvoir exécutif détermineront l'oiigt- 
nisation de ces colonies pénitentiaires. 

Art. 9. Les ministres de Tinlérieur et de la ^eerre sout cbargéi, 
chacun en os qui le concerné, de rexéciiti<»i du présent décret 

Fait à Paris^ à TÉlysée-National, le conseil des ministree enteiiA^ 
le 8 décembre 1851. 

Lodis-Napoléon Borapamc. 

Lb ministre de Vintérieur^ 

De MoRinr. 

Ce décret, en ce qui concerne les repris d^ justice, 
remédie au mal du moment ; mais nous le désirerion 
encore plus sévère. Qu'on ne se trompe pas sur la por- 
tée et sur le sens de nos paroles. Nous allons las e^iU<^ 
quer. L'article 1'% faisant à la transportation Tapplioi- 
tion des dispositions légales de notre Gode en ce qui 
concerne le bannissement, dit : « La durée de la traos- 
portation sera de cinq ans au moins, et de dix ans au 
plus. » Nous sommes convaincu que c*est une pensée 
de clémence qui l'a dicté. 

Nous le croyons insuffisant. En effet, si le con- 
damné, soumis à la déportation, a l'espoir du retour, il 
ne colonisera pas, il ne se fera pas une nouvelle patrie; 
SCS désirs, ses vœux iront vers la France; il sera un 
mauvais colon, peut-être un mauvais sujet, parce qu'il 
ne prendra pas racine sur la terre du bannissement. 
Puis, quand il reviendra, il sera exactement dans la 
même position vis-à-vis des préjugés qu'avant le dé- 
part, et, de plus, il aura vieilli, il n'aura plus d'aptî- 






D'UN COUP D^AT. 385 

«taies; il «se irouveraau milieu d'une société qui aura 
aardhé, progressé; n'étant apte à rien de bien, il sera 
wipable de tout mal. Pourquoi les résultats sont-ils si 
magnifiques à Botany-*Bey7 Parce que la déportation 
^est défiaitifre. La sévérité que nous Toulons, c'est de 
rhumanité. 

le décret laisse la transportation facultative à la 
îdisposition de l'administration. On sent la pensée vrai- 
-ment humaine et généreuse qui a dicté cette disposi- 
tion en faveur de certaines exceptions. 

L^article 2 du décret soumet à la même mesure ceux 
•qui auront iait partie des sociétés secrètes : c'est de la 
-^tèrité; maïs c'est de la justice. La société secrète, 
c^eat contre la société ce qu'est le guet*iipens contre 
findiYidu : c'est la préméditation de Tassassinat de 
.Fordre loeial établi ; ce n'est pas seulement l'hostilité 
montre les igouvemements, c'est la guerre lâche et sou- 
Rumine comme eelleque font les voleurs et les assassins. 
'jLet membres des sociétés secrètes ne sont plus des ci- 
4ioyens, parce qu'ils se sont mis en dehors de la société ; 
•ibw>sent>mis au-^delà de la liberté , qui , en conférant 
le droit, prescrit le devoir ; ils ont choisi la licence, qui 
-é^temu.'qiil (brave, ou qui viole la loi. Pour quiconque 
-Mit isaîtiBnMnt et froidement les choses, cet article est 
>toiH aîqpleinent l^pptication, (aite au membre des so- 
HSÎététfacciAte^de la loi qu'il prétend appliquer à la 
>ioéiétè«iitièfse. U a m» la société hors du droit; la so- 
»oiétè>kii rend la pareille. 

i ce décret {)ennet à l'autorité de débarrasser 



386 HISTOIRE 

Paris et la France de ces misérables qui volent et assas- 
sinent, et de ces forcenés qui font les conspirations, 
les émeutes et les barricades ; il met les honnêtes geni 
à l'abri du poignard, et la société à Tabri des pavés et 
des coups de fusil ; car, ainsi que nous Tavons dit dans 
les chapitres précédents, c'est là cette affreuse populace 
qui se prétend le peuple, qui proclame Tinsurrection 
un droit, un devoir, et qui est toujours prête à la faire 
au profit de quiconque lui promet le pillage, de qui* 
conque la grise ou la paie. 

C'est bien triste à dire. Il ne fallait qu'Ater de France 
quelques milliers de bandits, de vauriens, qui étaient le 
levain de toutes les fermentations impures, le point de 
départ de tous les attentats contre la société, et on ne 
l'osait pas ; disons le mot, on ne le voulait pas. Sous le 
système parlementaire, tout, jusqu'à cette lèpre sociale, 
s'abritait sous quelque cornière de la tribune. Si un 
gouvernement eût proposé celte loi de salut, nul doute 
que quelque orateur se fût trouvé pour la combattre 
et pour revendiquer l'honneur d'a\oir conspiré lui- 
même toute sa vie dans le sein des sociétés secrètes. 
Où allions-nous, grand Dieu ! 

Nous avons à revenir ici sur M. de Maupas. Cet ad- 
ministrateur a fait de ce décret une admirable appli- 
cation. Il a purgé Paris de brigands, de forçats et de 
meneurs de sociétés secrètes, avec une vigueur, une 
promptitude, une habileté, vraiment surprenantes. M. de 
Maupas, dans le poste plus éminent encore oii vient de 
l'appeler la confiance du prince, rendra d'immenses 



DTK COUP D'ÉTAT. 387 

services, non plus à Paris seulement , mais à la France 
entière. 

Ccst ici le lieu de dire qu'entrant dans la pensée de 
Louis-Napoléon 9 M. de Maupas a fait disparaître , de 
partout où on le^ vendait , exhibait et colportait , les 
livres, gravures et autres objets immoraux ou indécents 
qui offensaient la pudeur et la moralité publiques. 

Déjà plusieurs jours se sont écoulés depuis que la 
démagogie et les conspirateurs ont livré à Tordre leurs 
combats impies. Les militaires blessés souffrent dans 
plusieurs hôpitaux. Le matin du 9 décembre, Tun d'eux, 
à l'hôpital militaire du Gros-Caillou , disait à Taumô- 
nier : « Je sens bien que je vais mourir, je n'ai qu'un 
regret, je désirerais voir Napoléon auparavant. — 
Vous le verrez, mon ami, » dit le digne prêtre. Était-ce 
pressentiment, ou bien était-ce une promesse faite har- 
diment au nom du cœur du prince? Nous croyons la 
dernière supposition ; car, quelques instants après , le 
neveu de l'empereur était là, visitant le pauvre malade 
et le décorant sur son lit. L'un des deux, le blessé, 
pleurait; l'autre, le prince, retenait des larmes qui 
roulaient dans ses yeux, mais qu'on voyait. Pleurez, 
pleurez, prince, nous vous souhaitons beaucoup de ces 
larmes-là , ailleurs qu'au lit de nouveaux blessés toute- 
fois, mais auprès d'hommes dont le dévouement au 
devoir aura touché votre cœur. Avant de quitter le 
Gros-Caillou, le prince avait visité, consolé tous les 
blessés, et distribué dix croix. L'un de ces braves, 
amputé du bras, en recevant la sienne, lui disait: 



I 

i 



388 BISTOIRB 

« J'en ai encore un à votre service.. » JUe {eiulemaîn 10, 
le prince a continué sa visite, dans les hôpitaux cîvik, 
aux blessés qu'on y avait déposés. 

Le 8 , un décret mettait en état de siège .l'Hérault et 
le Gard. La même mesure était appliquée aux Basses^ 
Alpes par décret du 9, paraissant le 1 au Moniiewr. 
Le même jour, le prince rendait son décret coacernaDt 
le chemin de fer d'Avignon. L'Assemblée avait mis trois 
ans à élaborer cette loi , qu'avec elle on aurait peut- 
être attendue deux années encore. 

Le même jour, étaient instituées les commissions 
militaires pour connaître des faits relatifs à Tinsur- 
rection. 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 

Vu le décret du 2 décembre i85i , qui déclare la i'* division en élat 
de siège , 
Décrète : 

Art. 4". La connaissance de tous les faits se rattachant à Finsur- 
rection des 3 décembre et jours suivants dans les départenaents com- 
posant la 1" division militaire, et le jugement des individus poursui- 
vis à raison de ces faits, sont déférés à la juridiction militaire. 

Art. 2. Pour faciliter les opérations de instruction , il est institué, 
sous la direction du général Bertrand, chargé du service de Tinfante- 
rie et du recrutement au ministère de la guerre, quatre commissions 
militaires composées chacune de trois membres, dont un officier su- 
périeur, président. 

Les membres de ces commissions seront nommés par arrêté du 
ministre de la guerre. 

Art. 3. Les commissions militaires ainsi instituées procéderont, soil 
par leurs membres, soit par voie de commissions rogatoires , à tous 
les actes d'informations nécessaires ; elles apprécieront les charges 



v"^ 



tnjR COUP D*ÉTAT. 899 

fléBoUadt des procédures ; elles statuerout^ soit sur le reuToi des in- 
culpés devant les conseils de guerre de la 4'* diTision, soit sor la mise 
»ta liberté^ s'il y a lieu. 

Art 4. Ltl:;coiiHBi8Bi<Mi6 nilitaîres d*instruction, organisées par le 
présent àiCÊÊÊ^ pe réuniront au Palais de Justice sur la conTocation 
du général Benrtrand. 

Le ministre de la guerre et le garde des sceaux sont chargés, cha- 
cun en ce qui les concerne, de Texécution du présent décret 

fait à FÉlysée-liational, le 9 décembre 1864. 

Loms-^NAPOLÉON Bonaparte. 

L$ ministre de la guêtre^ 

A. DE SAmr-AimAUD. 

Les départements du Var, du Gers y du Lot et de Lot- 
«t-Oaronne, étaient mis en état de siège, par déeret 
publié yie 10 , au Moniteur ^ comme ayant pris part aux 
troubles insurrectionnels. Le 1,2, le Moniteur promul- 
guait deux décrets nommant maréchaux de France les 
«généraux de division Harispe et Vaillant. Sin^gulières 
vicissitudes! Pendant que Louis-Napoléon conrère au 
^néral Vaillant la récompense de glorieux services, le 
général Oudinot prend le chemin de Texil. Le même 
Jour paraissait le décret suivant, concernant la commis- 
sion consultative et déterminant quelques-unes de ses 
attributions. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AD NOM DU PEUPLE FEANÇAIS. 

Le Président de la République , 
Sur le rapport du garde des sceaux, ministre de la justice. 

Décrète: 
Art. 1*'. La commission consultative, instituée par le décret du 3 dé- 
cembre courant, est chargée du recensement général des Totes eipri- 

25 



390 HISTOIRE 

mes par le peuple français dans les scrutins des 20 et 21 déoembR 
procbaîn. 

En conséquence, tous les procès-verbaux de recensement dreaiés 
par les commissions départementales, instituées en j0$xï de Fart I 
du décret du 2 décembre, lui seront transmis par le fllMgtre de l'in- 
térieur. 

Le résultat sera promulgué par le pouvoir exécutif. 

Art. 2. La commission consultative est appelée à donner son m 
sur les projets de décrets en matière législative qui lui tiioal sooiiiii 
par le Président de la République. 

Art. 3. Elle remplira en outre les fonctions déférées au conseil 
d*Etat par Part. i2 de la loi du 19 juillet 1845, sauf les matières do 
contentieux administratif, au jugement desquelles il sera pourvu par 
un décret ultérieur. 

Art. 4. La commission sera présidée par le Président de la Répu- 
blique, et, en son absence, par M. Baroche, nommé vice-président 

Art. 5. Un décret du pouvoir exécutif divisera la commission con- 
sultative en sections pour Vexamen des affaires qui lui seront sou- 
mises. 

Art. 6. Les maîtres des requêtes et auditeurs attachés à Fancien 
conseil d*Etat pourront être appelés à remplir, auprès de la commis- 
sion consultative, les fonctions qu'ils exerçaient auprès du conseil. 

Art. 7. Le garde des sceaux, ministre de la justice, est chargé de 
l'exécution du présent décret. 

Fait à TElyséc-National, le conseil des ministres entendu, le 11 dé- 
cembre 1851. 

Louis-Napoléon Bonaparte. 

Le garde des sceaux^ minisUn de la juitioe, 

E. ROUHER. 

Dans l' intérêt de la classe owrière, si longtemps 
privée de travaux, le Président décrétait aussi la cons- 
truction d'un chemin de fer de ceinture, destiné à re- 
lier, en dedans des fortifications, les différentes gares 
des lignes qui partent de Paris. En même temps <pie 



Vm COUP D*£TAT. 391 

rétablissement de ce chemin de fer, qui doit donner 
pour 6 millions de travaux^ est décrété, 400,000 fr. 
80nt mis A la disposition du ministre des travaux pu- 
blics pê|g^ j|ontinuer la construction du ministère 
des affaires étrangères. Le lendemain , un crédit de 
2,100,000 fr. était ouvert sur Texercice de 1852 pour 
la continuation des travaux du Louvre et des Tuileries. 
liC même jour paraissait un décret retirant aux com- 
missaires extraordinaires les pouvoirs qui leur avaient 
été conférés. Nous donnons ce décret et la lettre adressée 
aux commissaires par le ministre de l'intérieur en 
exécution de ce décret : 



AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de ht République, 

Sur là proposition du ministre de T intérieur, 
Décrète : 

Art. 1*'. Cessera, à partir de ce jour, la mission eitraordinaire 
eonfiée; 

A M. Maurice Du?al, dans les départements des Côtes-du-Nord, du 
Finistère, d'Ule-et-YîIaine, de Maine-et-Loire, de la Mayenne, du 
Morbihan, de la Loii»4iittrieiire, de la Vendée ; 

A M. Carlier, dans les départements de TAllier, du Cher, de la NièTre 
et de TYonne ; 

Et à M. Bérard, dans le département de la Somme. 

Art. 2. Le ministre de Holérieur est chargé de Texécution du pré 
ient décret. 

Fait à FElysée-National, le 1 3 décembre 1 85i . 

Louis-Napoléon Bonapaite. 

Le ministn de rfntéri0%ir^ 

DiMoailT. 



392 HISTOIRE 

Paris, 13 décembre 1891. 

Monsieur le commissaire extraordinaire. 

Dès le début de la crise que nous venons de traTener, le goum- 
it^tHétit n jugé, à la Conduite du parti sochAîste, qu», sUfprîs avant 
Péohéiuioeide :1852« il «ttait user de ses dwmiètM resscaioes et tenter 
un effort désespéré. Les cocrespondanoes %s^^édkè^ de Parift, les émis* 
saires envoyés dans toutes les directions, les motsd^ordre transmis avec 
rapidité et précision, les preuves d'une organisation souterraine for- 
midtibte, IkiQt a<l6inotttré qne les projM sinistres, dont la société au- 
raitptt être victime six mois plus tard, «lluent èckiterBiir une graïAB 
échelle. Cest afin detparer à ces graves éventoalités et d*imprimcr<ui 
mouvement rapide à la répression, que le gouvernement a eu recours 
à 'votre p auid t limi c, en vous ébargeant de diriger Faction de Faoto- 
rité avec ensemble sur les points où les honnêtes gens parataaîentle 
plus menacés. 

Le plan des anarchistes a été déjoué dans la capitale par la bravoure 
de Tarmée et par le mépris des bons ouvriers qui ont été si souvent 
la dupe de ces faux frères : partout l'autorité a repris son empire, et 
il devient inutile de conserver en France rien qui puisse avoir un 
caractère révolutionnaire. Gela n'empêchera pas le gouTememiot 
d*accomplir résolument ce qui est nécessaire pour le bien et contre le 
mal. 

Ces considérations ont engagé M. le Président de la République à 
faire cesser la mission extraordinaire que vous avez bien voulu accep- 
ter. Veuillez donc, au reçu de cette lettre, considérer .votre aumdat 
comme expiré, et venir à Paris me rendre compte de ses résultats, ea 
me mettant à même d'apprécier les dispositions des populations que 
vous avez visitées. 

Veuillez agréer, monsieur le commissaire extraordinaire, Tasso- 
rance de ma considération la plus distinguée. 

Le minUtre de antérieur^ 

DaMoainr. 

Puis vient la constitution définitive de la commi»* 
sien consultative 9 ainsi composée par décret du 13. 



D*UN COUP ITÉTAT. 393 

fièfày plus haut nous avons donné la liste d'une commis- 
sion consultative y mais nous avions indiqué qu'elle 
n'était que provisoire. 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AU mm VB PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la RépubKque, 

Sur la proposition du garde des soeaui, ministre de la justice, 
nécrèto; 

ArCicU l*^ La commission consultative est définitivement compo- 
sée aînsî qii*il suit : 

MM. Abbatucci, ancien conseiller à la cour de cassation (Loiret). — Le 
général Achard (Moselle). — Ernest André (Seine). — André (Charente)» 
— D*Argoot, gouverneur de la Banque de France, ancien ministre. — Le 
général Arrigbi de Padoue (Corse) . — D^Audiffret , président à la Cour des 
coaiples. — Le général de Bar (Seine).» Le général Baraguey-d'Hilliers 
(Doabey. — Barbaroux, ancien procureur général (Réunion). — Baroche, 
«■den ministpe de l'intérieur et des affaires étrangères, vice-président 
de la coaunisBion (Charente-Inférieure). — Ferdinand Barrot, ancien 
■linistre (Seine). — Barthe^ ancien ministre, premier président de la 
QNir des comptes. — Bataille (Haute-Vienne). » Êvanste Bavoux 
^Saîn^-et-Mame). — De Beaumont (Somme). — Bérard (Lot-et-Ga- 
fMse). — Berger, préfet de la Seine (Puy-de-DAme). — Bertrand 
OTomie). — Bidault (Cher). -* Bigrel (CAtes-du-Nord). — Billault 
avocat» — Bineauu ancien ministre (Maine-etr Loire). — Boinvilliers 
ancien bâtonnier dea avocats (Seine). — Bonjean, avocat général à la 
OQur de cassation (Drôme). -^ Boulatignier. — Bourbousson (Vau- 
cUlse). — Bréhier (Manche). — Hubert de Cambacérès. — De Camla- 
oérès (Aisne). — Carlier, ancien préfet de police. — De Casablanca, an- 
ckn nûaistre (Corse). — Le général Castellane, commandant supérieur 
4L9«iL-^De Canlaincourt (Calvadue). — Vice-amiral Cécille (Seine- 
ire. — Chadenet (Meuse). — Charlemagne (hndre^). — Cha;»- 
roa (Puy-de-Dtoe). — Le général de Chasseloup-Laubat 
lore). — Prosper de Chasseloup-Laubat (Charcnte-lnfé- 



394 HISTOIRE 

rieure). — Chaix-d*Est-Ange, aYOcat à Paris (Marne). — De Cbaielto, 
maire de Clermout-Ferrand (Puy-de-DAme). — Collas (Gironde). — 
De Grouseilhes, ancien conseiller à la coar de cassation, ancien mi- 
nistre (Basses-Pyrénées). — Curial (Orne). — De Cuverville (Cdtes- 
di]-Nord). — Dabeaux (Haute-Garonne). — Dariste (Baflaes-Pyrénées). 
«- Daviel, ancien ministre. — De Lacoste, ancien commissaire géné- 
ral du Rhône. — Delajus (Charente-Inférieure), «r^ Delavau (Indre). 

— Deltheil (Lot). — Denjoy (Gironde)» — Desjdiert (Seine-Infé- 
rieure). — Desmaroux (Allier). ^ Drouyn deLhuTO;^ine-et-llame), 
ancien ministre. — Théodore Ducos (Seine), miiaatrede Ut marineet 
des colonies. — Dumas, de Tlnstitut (Nord), ancien ministre. — 
Charles Dupin, de l'Institut (Seine-Inférieure). — Le général Dor- 
rieu ( Landes ). — Maurice Duval, ancien préfet. — Eschassérianx 
(Charente-Inférieure). — - Le maréchal Excelmans, grand chancelier 
de la Légion d'honneur. — Ferdinand Fayre (Loire-Inférieure); — 
Le général de Flahaut, ancien ambassadeur. — Fortoul, niinistre de 
rinstruction publique (Basses-Alpes). — Achille Fould , ministre des 
finances (Seine). » De Fourment (Somme). — Fouquier-d'Héroaêi 
(Aisne). — Frémy (Yonne). — Furtado (Seine). — Gasc (Haute-Ga- 
ronne). -^ Gaslonde (Manche). — De Gasparin, ancien ministre. — 
Ernest de Girardin (Charente). — Augustin Giraud (Maine-et-Loir^. 

— Charles Giraud, de l'Institut, membre du conseil de rinstruGtkn 
publique, ancien ministre. — Godelle (Aisne). — Goulhot de Saint- 
Germain (Manche). — Le général de Grammont (Loire). — De Gram- 
mont (Haute-Saône). — De Greslan (Réunion). — Le général deGron- 
chy (Gironde). — Hallez-Claparède (Bas-Rhin). —Le général d'Haol- 
poul, ancien ministre (Aude). — Hébert (Aisne). — De Heeckeren 
(Haut-Rhin). -- D'Hérambault (Pas-de-Calais). — Hermann. — Heur- 
tier (Loire). — Le général Husson (Aube). — Janvier (Tam-et-Ga- 
ronne). — Lacaze (Hautes-Pyrénées). — Lacrosse, ancien ministre 
(Finistère). — Ladoucette (Moselle). — Frédéric de Lagrange (Gers). 

— De Lagrange (Gironde). — Le général de La Hitte, ancien minis- 
tre. — Delangle, ancien procureur général. — Lanquetin, président 
de la commission municipale. — De Lariboissière (Ille-et-Yilaine). — 
Le général Lawœstine. — Lebeuf (Seine-et-Marne). — Le général L^ 
breton (Eure-et-Loire). —Lecomte (Yonne). — Leconte (Côtes-do* 
Nord). - Lefebvre-Duruflé, ministre du commerce (Eure). — Léinl 




Om OOCP bTT AT. 3IS 

— Lfirog (XiBckeK — Lenercier îdanKite^. — 

^K — Lfvcrrier fllantke>. — LeziT de MameÂa •Lmt» 
— Legôiênl Xignui, fOMiiwlintea dwf de Tarwe de 
ne, Bînistre des tnwu pablks ^UMdojnK^ — Ed- 
(Iteffdogae). » ttuchuid (lloidj. ~ Mathieu Bodei» 
àb OMrdecaaBilîoo (damie). — De Xaspas; prêlèlde|M>» 
— De Xôûde (!(ord). — Sesnaid. p réà d ea l de diambfv à la 
. ~ lÊtjWÊtàtr, wmàoBL pf«fct (Loière). » Miserel 
<!<Cof^L — ■ooin, âofea des maires de Paris. — De Montalembeit 
<DoQbs». — De MornT, oûiiislie de rmténear (Poy-de-Dôaie). ~ 
Etmj de Voftenurt (Seine-iiifërieare). — Le cotonel de la Xoskowa 
Olo»lle). ^ De XooehT (Oise). ^ De Moustier (DooM. ~ Lacieii 
Marat .Lot). — AotMiie Odier, censeur de la Banque de Fraoce. — 
Le général d'Oraano (Indie-et-Loire). — De Parieu, ancien ministre 
(Caotal). — Pascalis, conseiller à la Cour de cassation. — Le général 
Met f Ariège). — Pepin-Lehalleur \Seine-et>Mame). — De Persigny 
(Xord). •» De Planer (Oise). — Plichon^ maiie dWrras (Pas-de-Ca- 
kis). » Pofflalîs^prenier président de la coor de cassation. » Pou» 
géfard, aaire de Rennes (Ule-el-Yilaine). — Le général de Préral.— 
De Raneé (Algérie). — Le général Randon« ancien ministre, gou^er- 
near général de FAlgérie. — • Le général RegnauU de Saint-lean- 
d'Angâj, ancien ministre (Q^fenle-lnférieure). — Renouard de Bus> 
mères (Ras Rhin). — Renouard (Loière). ^ Le généra Rogé. — 
Rouher, garde des sceaux, ministre de la justice (Puj-de-Dôme). — 
De Rojer, ancien ministre, procureur général à la cour d^appel de 
Pitfis. — Le général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre. — De 
SatnI-Amaud, aTocat à la cour d*appel de Paris. — De Salis (Mo- 
srile). » Sapey (Isère). — Schneider, ancien ministre. — De Ségur 
d^AgnesBean (Hautes-Prrénées). — Seydoux (Nord). — Thayer(Amé- 
dée). — Thieullen (Côtes-du-Nord). — De Tborigny, ancien ministre. 
'— Toupot de Béraux (Haute-Marne). — Tourangin, ancien préfet 
— Troplong, premier président de la Cour d*appel de Paris. — De 
Turgot, ministre des affaires étrangères. » Vaillant, maréchal de 
Fiance. — Waîsse, ancien ministre (Nord). — De Vandeul (Haute- 
Marne). — Le général Vast-Vîmeux (Charente-Inférieure). — Vau- 
cMle, maire de Versailles. — Viard (Meurthe). - Vieillard (Mau- 



396 HlSTOmB 

cbe). -^ Viriflefroy. -^ Vditfy, SKHÉMKirétaiffe d*BUfe^au mîDMlèiMiV 
ftnanoesw -^ De ^agr&tù. 

Art. S. L» eomimsaioD eonsiAtelifite se rénoifa dès le 29 dès cal É» 
firo^ttiiv à réSèld& prooéder «i recenaoïBeiit d# ToCes reeuiîHittt 
«léeutioii des décrets dés 2 et 4 dée«mhle préeeaft moi»* 

Avt 3. M* Prosper Hooket^ leârélmre géiériâ de ramàen eoMii 
d'État , est noauné seerétaire géBéral de k eonmtsewn consatta* 
tite* 

Art 4. M. Denis Lagârde, aiteien 8ecrétaipe*-rédaeAdttr de VÂBatm* 
hïée léi^blative, est noÉiiiié secrétaire-rédMteor^ chef 4a serrioe été 
procè»-v6rbatix de la eoninisrîon coBflaltatîve. 

Fait an palais de PElysée-Matioiialy le eonaeil des mimsIreÉ eotah 

dtt, k 43 décembre i8l^« 

Louis-NamUqh Borapjmpl, 

U garde de« êaauXf Mlitlmt* ImjuÊUoet 

E. RttUMa» 

Le 16^ paraissaient au Jkmiteur : un décret qui met» 
8Î4 ea état de siège les départemente de rAwyMir el dt 
Yaucluse ; celui qui dissolvait la 6* lêgioû dé là gardé 
nationale de Paris, et enfin celui qui ordonnait la con- 
struction de la Bourse de Marseille. Mais le fait admi- 
nistratif culminant de ce jour, c'est la publication au 
Moniteur de la circulaire, adressée le 15 aux préfets 
par M. de Morny, relativement au travail du dimancbei 
la voici dans son entier : 

CIRCULAIRE. 

Paris, 45 décembre 1851. 

Monsieur le préfet, 

A plusieurs reprises, depuis quelques années, le gouv^mement s'eH 
altaché à faire comprendre aux administrations et aux fonctionnairis 
de tous ordres, quelles règles ils ont à suivre en ee qui oonceme la 



«anatkm des Iravrai publies te dimancht et les joufs fériés reconnut 
par )m Ici. 

Lateflbrti que le gouvernement a tentés dans ce sens n*OBt points 
jmqu'à es juur, ebtenu k saocàs désirable. Tantôt ou a rsnoootré 
des résistances de la part des municipalités, tantôt des intérêts- se sont 
ifQs uwnaeéB ,. et, diose plus grate , les agents du pou^potr eux- 
mêmes, soit incertitude, soit faiblesse, ont négligé de se conformer 
aux ordres qu» leur étaient transnii^ 

Le repoa du dimancbe est Tune des bases essentielles de cette mo- 
rale qui fait la force et la consolation d*un pays. A ne l'envisager 
qu^au seul point de vue du bien-être matériel, ce repos est nécessaire 
à ht santé et au développement intellectuel des classes ouvrières : 
nntame qur travaille sani relâfcbe, et ne réserve aucun jour pour 
VaccomplisBtiBeBt de ses daroiii et pour le progrès de son instroc* 
tion, devient tôt ^^ tard en proie ^ matérialisme, et le sentiment de 
sa dignité s'altère en lui en même temp^ que ses facultés pbysiquea» 
Trop souvent, d*ailleurt, Des classes ouvrières que Ton assujettit m 
travail du dimancbe, se dédommagent de cette contrainte m dift» 
jpant un autre jour de la semaine; funeste babitude, qui, par le m^ 

pris des traditions les plus vénérées,, conduit insensiblement à la ruine 
Ses familles et à la débaucbe. 

Le gouvernement ne prétend pas, dans des questions de cette na- 
âure, foire peser une sorte de contrainte sur la volonté des citoyens, 
pbaque individu reste libre d'obéir aux inspirations de sa conscience ; 
mais l'Etat, l'administration, les communes, peu vent donner Texemple 
du respect des principes. Cest dans ce sens et dans ces limites, 
ffOt je crois nécessaire de vous adresser des instructions spéciales. 

Go conséquence, je vous invite à donner des ordres pour qu'à l'a- 
venir, autant qu'il dépendra de l'autorité, les travaux publics cessent 
le dimancbe et les jours fériés. Vous veillerez à ce que, désormais , 
lorsqu'il s'agira de travaux à entreprendre pour le compte des dépar- 
tements et des communes, on insère dans les cabiers des cbarges une 
clause formelle qui interdise aux entrepreneurs de faire travailler les 
jours fériés et les dimancbes ; il conviendra même que l'acte soit ré- 
digé de telle sorte que cette interdiction ne demeure pas une formule 
vaine et susceptible d'être éludée. Enfin, pour ce qui concerne les rè- 
glements municipaux destinés à probiber, pendant les exercices du 



398 HISTOIRE D'UN œUP DtTAT. 

€uUe, les réunions de cabaret, chants et autres démonstratioiis eilé- 
rieures qui troubleraient ces mêmes exercices, vous userez, avec une 
sage prudence et un zèle éclairé, de votre influence pour diminuer, 
autant que possible, les fâcheux scandales qui se produisent Irop 
souvent» 

Agréez, monsieur le préfet, Tassurance de ma considération dis- 
tinguée. 

U miniffr» 4f l'MMMir, 

Db Moriit. 

Le département du Jura était mis en état de si^e, 
par décret qui paraissait le 18 au Moniteur, en même 
temps que celui qui organisait Tadimnistration centrale 
du ministère de l'intérieur 9ur de noofelles bases^ en 
réduisant dans d'assez notables proportions le nombre 
des employés. 

Telles sont les choses accomplies, depuis le 7 décem- 
bre, par Louis-Napoléon Bonaparte et son gouvernement, 
jusqu'à la date du 20, époque à laquelle le vote com- 
mence sur le plébiscite. On le voit, il y a plus de faits 
accomplis dans ces quelques jours qu'il n'y en aurait 
eu dans toute une session parlementaire. Le peuple, en 
voyant ces résultais comparés à l'impuissance de l'As- 
semblée, a déjà porté son jugement dans sa conscience. 
Voyons comment il va le formuler dans son vote. 



(mute.) 



ÉLKCnOH. 



Cest une nécessité de salut public qui a produit 
l'acte du 2 décembre. L'enseignement des faits à cet 
égard a été complet , et ce serait faire injure au bon 
sens du lecteur que de vouloir démontrer une telle 
vérité : les voix les plus considérables l'ont proclamée ; 
l'affreuse guerre faite à la société en a^ par-dessus tout, 
établi l'évidence. Le succès est venu donner à ce grand 
acte la consécration de sa légitimité. A toutes les épo- 
ques de rbistoire, et notamment de notre histoire na- 



400 HISTOIRE 

tionale, nous voyons les conquérants ou les modifica- 
teurs des nations se contenter, le plus souvent, de cette 
légitimité-là. 

Le succès, c'est le degré des trônes, le baptême des 
révolutions, le pavois de la plupart des dominateurs. 
Peu importe qu'il ait fait passer un homme sur des 
ruines ou dans le sang. Le succès, c'est le fait accom- 
pli, prestige que suit toujours la popularité. 

La plupart du temps, il faut en convenir, il ne cou- 
ronne que des ambitions privées , que d'autres ambi- 
tions triomphantes ne tardent pas à renverser. Les peu- 
ples, éiernelles victimes, paient de leur or, de leur 
sang ces grands coups de dés de la fortune. Incessam- 
ment, de nouvelles dominations poussent dans Tabime 
des révolutions celles qui les ont précédées. C'est que le 
succès n'est pas un principe ; c'est qu'il n'est pas une 
base sur laquelle on puisse édifier rien de solide et de 
durable. 

Celui qui vient de couronner les actes de Louis-Na- 
poléon est noble et magnifique. Il est moins celui d'un 
homme que celui de la société. Ce n'est pas une ambi- 
tion qu'il satisfait, c'est une nation qu'il sauve. Ren- 
verse-t-tl un pouvoir protecteur et vénéré, qui ait, soit 
le prestige du temps, soit celui des services rendus T 
Non. Il délivre la France des entraves d'une Constitua*- 
tion absurde et tellement frappée de réprobation, 
qu'il n'est pas un parti politique qui, à son tour, ne l'ait 
répudiée. Ce qu'il renverse, ce n'est pas tant ce pou- 
voir du présent que cette affreuse usurpation de lave- 



D'UN COUP DUTAT. 461 

njr^ qui meoaçatt de jeter demain la France , corps ek 
honneur, dans le gouffire sanglant du sooialisine. J^e 
succès, c'est le salut de la patrie.; mais c'est ausfii ce«- 
kii de chaque citoyen, laenacé-dans son honneur,, dans 
sa fortune, dans sa famille, idans ses croyances. 

Eh bien ! ce mcoès, tant magnifique «oit41, ce n'est 
pas un drok, <oe n'est pas la base qu'il faut a l'avenir. 
Ce serait peuè^re asseK pour «n bomaie ^ambitieux, 
a^^rant à gouverner; mais ce n'est pas assez pour ua» 
nation, ni :peur un prnce <]ui se prëeccupe anrant tout 
du salut et des ditttioées .futures du |>ay$» 

Louis-Napoléon Bonaparte a Sût son appel au peu- 
ple. 31 loi demaflide de dire ^m ou non, s'il entend lui 
délégua paur dix ans le pouwir, et s'il l'^kutonse à 
ftôre une Gonslitution diaprés les bases énoncées Àam 
Mt^i^peL 

La "voilà donc enfin venue cette époque, si longtemps 
4(éûrée, où la grande voix du suffî*age universel va se 
laîrie entendna ! Tous lea partis qui ont de la loyauté, 
tous les .politiques qui ont au cœur l'amour de la patrie, 
n'orit •œssé, (depuis longues années, de demander qu'on 
fit àia nation un suprême appelquî désarmât les par» 
tîs, et qui forgl^t tous les citoyens à s'inckner, aous 
peine de forfaiture), devant celte voix de la majorité, 
dans tous les temps reconnue pour être la voix do 

Oeux quii dans un intérêt de domination inami&- 
stUa, ont pi^tiendu, ou fait prétendre, que le principe 
de la souvetaineté populaire était quelque chose de 



' ^. 



i02 HISTOIRE 

nouveau emprunté à Tépoque et aux théories de 89, 
sont dans une erreur profonde, ou cherchent bien 
sciemment à tromper. 

L'élection est la source de toute légitimité. De tout 
temps, les souverains pontifes ont été élus ; ancienne- 
ment, les évéques l'étaient par le peuple. 

Chez presque toutes les nations germaniques et 
gauloises, les chefs ou les rois étaient nommés dans les 
assemblées populaires , et c'est là qu'il faut remonter 
pour trouver le principe de ce qu'on a, depuis, nommé 
États généraux, assemblées du Champ-de-Mai. 

Si nous ouvrons notre histoire nationale j noos y 
voyons nos ancêtres en possession immémoriale de la 
souveraineté nationale et la déléguant à qui bon leur 
semblait. Quand Ghildéric, le père de Clovis, se met à 
déshonorer le trône par ses impudicités, nos pères le 
chassent du royaume. Us choisissent pour lui succéder, 
non pas quelqu'un de sa race, mais Égidius , général 
des troupes romaines. Pendant huit ans, ce prince, issu 
de l'élection, régna seul. Au bout de ce temps, la na- 
tion rappela Childéric, qui partagea le trône avec Ëgi- 
dius. (Grégoire de Tours, Hist. franc., t. ii, c. 12.) 

Sous la domination austrasienne, nous voyons Char- 
lemagne et son fils reconnaître formellement ce prin- 
cipe de la souveraineté nationale. 

L'article 5 de la charte que fit le grand empereur 
pour partager l'empire entre ses trois enfants , Charles, 
Louis et Pépin, est ainsi conçu : «Si l'un des trois 
frères laisse un fils que le peuple veuille élire pour suc- 



D*UN COUP D*ÉTAT» 403 

céd» à son père dan» Théritage du royaume y nous you* 
Ions que les oncles de l'enfant y consentent , etc » 

Louis le Débonnaire , dans une charte conslUution* 
nelle , nous soulignons ce mot exprès , dit Rorhbacher 
{Histoire de V Église^ \ol. 27, p. 466) , délibérée, con- 
sentie, jurée en 817 ; relue , confirmée et jurée de nou-» 
ireau en 821 , reconnaît la souveraineté de la nation. 

Il déclare , dans le préambule , que le suffrage de 
tout le peuple s'étant porté sur son fils Lothaire , cette 
élection est regardée comme un signe manifeste de la 
irolonté divine. 

Le dixième article de cette charte porte ces mots : 
« Si quelqu'un d'entre eux (des rois ses enfants) deve- 
nait oppresseur des églises et des pauvres , ou exerçait 

la tyrannie la sentence commune de tous 

décernera ce qu'il faut faire de lui , afin qu'il 

soit réprimé par la commune sentence de tous » 

Dans le quatorzième article , il est dit : « Si Tun d'eux 
laisse en mourant des enfants légitimes , la puissance 
ne sera point divisée entre eux, mais le peuple assem- 
blé en choisira celui qu'il plaira au Seigneur » 

Dans le dix-huitième , non moins caractéristique, 
Louis le Débonnaire recommande à son peuple, au cas 
où son fils aine viendrait à mourir, de choisir un autre 
de ses fils , « afin , dit-il , qu'il soit constitué , non par 
la volonté humaine , mais par la volonté divine. » 

Or, tous ces articles si importants, dit l'abbé Rorh- 
bacher, nous ne les avons vu citer dans aucune Histoire 
de France^ écrite en français, il ajoute : « Cependant 



404 iHISTOlRE 

06B articles , «uivant qu'itsisoiit appréciés f)u «Béconmis^ 
donnent un sens tout différent à toute Tancieone IfflH 
ioîre de France , et même àieon histoire moderne. C'est 
l'ignorance plus ou moins volontaire de oesifaHs, qui^t 
tiwt embrouillé depuis trois «iècles 4eB idées «t Jes 
tiMwes fort daires dans île ino^en Age. » 

Comme on le ^oit, >ce principe tde la souveraineté po^ 
pulaire exprimée parole suffrage unimrsel , loin d'être y 
comme le disent certains iiommes de parti , une iniKK 
ration pévdMtionnaire , est tout simplement le droit 
constamment reconnu et appliqué en France dans les 
premiers sièoies de notre monarchie , et cela par des 
hommes auxquels on ne contestait ni la puissance > ni 
le génie y ni la gloire. Cette opinion que nous soutenons 
était universelle à cette époque. Tous Jes tbéol(^ens, 
tous les jurisconsultes la soutenaient On peut le yoify 
du reste y dans les écrits du jésuite Suarez y qui en a 
réuni toutes les preuves. 

Gerson y chanoeller de Finance, posait en principe, 
publiquement y en présence de Charles YI , que la sou<- 
veraineté vient du peuple, et que, quand il fallait remé- 
dier à certains maux d'un État, ou punir certains mé- 
Cails des souiverains , les peuples étaient les maîtres et 
ksjugfô des rois (Gerson, discours, Vivatrex). Personne 
ne contestait cela. 

Si nous cherchons dans les écrits des autres docteurs, 
nous trouvons qu'Almain, l'une des lumières de l'Église 
gallicane, soutient exactement les mêmes principes. Il 
publiait, sans qu'on récriminât,. ceci : «(C'est ia com- 



D'IN COUP D'ETAT. 403 

(nunauté qui conrêre à un roi , ou à plusieurs , comme 
j^nn lui semble, le pouvoir du glaive, le droit de vie et 
4e raori ; aucune communauté ne peut aliéner celte 
puissance. Le prince n'en use que par simple déléga- 
tion , et cette puissance reste tellement bien à la com- 
munauté qu'elle peut s'en servir pour déposer celui qui 
gouverne mal; car cela est de droit naturel. » 

Bossuet, lui-même, voulait bien admettre que la 
^uverainelé des rois n'était pas lellenient de Dieu, 
qu'elle ne fût aussi du consentement des peuples. 
IDefmsio cleri gain, I. iv, ch. 21.) Quanta Pénclon, 
ji disait formellement : « La puissance temporelle vient 
de la communauté des hommes qu'on nomme tiation. » 
(Fénelon, t. XXII, p. 583.) K une époque où déjà on 
commençait à parler de droit divin , sous Louis XV, 
^assillon soutenait encore les doctrines de Gerson. Il 
précliait, de\anl le roi, le jour du dimanche des Ra- 
meaux, dans son Pctit-Carénie, que la puissance royale 
yient du consentement libre des sujets, qu'elle est Issue 
lies suffrages publics, et puisque , dîlTÎl , l'autorité des 
;rois vienlde notis , les rois n'en doivent faire usage que 
four nous. 

On peut voir la doctrine que nous soutenons ici, 
.jdéfendue et proclamée dans les lettres de Grégoire VII; 
fit si nous cherchons seulement dans les autorités ecclé- 
.fiastiques des preuves que nous pourrions trouver aussi 
chez bien d'autres, c'est que nous voulons formellement 
démontrer qu'il n'y a point liaison entre les intérêts de 
la légitimité , prétendue de droit divin , et les crojances 



4 




406 HISTOIRE 

religieuses. C'est une erreur qu'on a propagée , surtout 
sous la Restauration , et antérieurement pour combattre 
le principe de la souveraineté populaire. Nous tenons à 
montrer que TËglise y au contraire, faisant cause com- 
mune avec ce qu'il y a d'éclairé dans la nation y a con- 
stamment soutenu les droits de souveraineté nationale 
que certain parti est intéressé à contester, tout en ne 
dédaignant pas de l'invoquer quand il le croit utile. 

Si nous voulions faire un travail complet sur ces 
matières , les documents ne nous manqueraient pas ; 
mais nous ne voulions qu'indiquer sommairement. Nous 
ne terminerons pas cependant sans citer les paroles 
suivantes de l'abbé Gerbet, dans sa lettre à M. de Mon- 
talembert : 

c< Le clergé ne se tiendra pas à l'écart ; il ne se sépa- 
rera pas de l'opinion publique dans la grande élection 
qui aura lieu dimanche prochain. S'il doit s'unir, au- 
tant que cela dépend de lui, aux vœux des populations, 
n'est-ce pas surtout lorsque, par un mouvement à peu 
près unanime, un peuple s'efforce, en se sauvant lui- 
même, de sauver la civilisation avec lui? Le clergé 
trouve dans sa propre histoire de beaux exemples, que 
ses pères lui ont donnés dans des circonstances analo- 
gues à l'état actuel du monde. Dans les bouleversements 
qui suivirent la chute de l'Empire romain, TÉglise, les 
papes à sa tète, soutinrent tout pouvoir qui leurpro- 
mettail de protéger la société contre les mœurs elles 
instincts sauvages de la barbarie. » 

M. l'abbé Gerbet a raison, car le clergé français s'est 



D'UN œUP D'ÉTAT. 407 

admirablement conduit dans l'élection dont nous avons 
à faire Thistoire. 

Jamais^ à aucune époque de notre histoire^ plus écla- 
tant hommage n'a été rendu à la souveraineté nationale. 
C*est le peuple entier qui va se prononcer librement et 
en dehors de toute influence, si ce n'est celle qu'exer- 
cera sur lui le nom prestigieux de Napoléon, et le sou- 
irenir des éminents services que vient de rendre à la 
société celui qui a l'honneur de le porter. 

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il a le pouvoir, 
mais le pouvoir n'est pas le but qu'il se propose. Ce 
qu'il veut, c'est reconstituer sur ses bases les plus lar- 
ges, les plus vraies, ce principe d'autorité que tant de 
révolutions successives ont ébranlé et amoindri en 
France. Il veut fermer l'abîme des révolutions et ouvrir 
au pays l'ère de la prospérité et de la stabilité dans les 
institutions. 

LouiS'Napoléon Bonaparte est l'homme nécessaire. 
Sans lui, la guerre des partis déchirerait la France. Réu- 
nis pour l'attaquer, les partis se fussent immédiate* 
ment acharnés les uns contre les autres après la victoire 
commune, et la patrie eât été le champ de bataille et 
Fenjeu. Aucun d'entre eux n'aurait été assez fort pour 
empêcher la démagogie de passer. II aurait donc fallu 
la subir d'abord et attendre qu'elle se noyât dans notre 
sang et dans notre honneur, pour savoir ensuite à qui, 
des orléanistes ou des légitimistes, serait restée la 
France mutilée. 

Quel nom mettre à la place de celui de Napoléon? En 



408 HISTOIRE 

est^il un seul qui piûs&e hittei: avec eakiMàS Taot .^to- 
rieux soit cet autre, jamais il ne réveillera les échos de 
gloire et d'amour populaire qui répondent en France 
au nom de l'Empereur. 

La France dira oui y parce qu'elle s^rouve l'acte 
du 2 décembre ; parce qu'elle comprend qu'avant tout 
il s'agit du salut social; parce qu'elle veut prouver sa 
reconnaissance à celui qui vient, de la sauver des hor- 
reurs de 1852; parce que, depuis vingt jours^ elle sent 
qu'elle est gouvernée par une main puissante et habile. 

Elle dira oui, car elle veut l'industriei le travail, la 
sécurité, qui ne peuvent exister qu'avec un gouverne- 
ment fort, unitaire, et qu!avec des institutions stables 
et puissantes ; parce qu'en un mot^ comme Le neveu de 
l'Empereur le demande, elle ne veut pas rester constam- 
ment en révolution. 

Ceux qui diront noUj tendent à rouvrir l'abîme du so- 
cialisme et à plonger la France plus que jamais dans ia 
mer de révolutions qu'elle vient de franchir, et dans 
laquelle elle désire ne plus compromettre son repos, 
son existence, son honneur. Ils retournent, en admet- 
tant les chances les moins mauvaises, à ce gouvarui^ 
ment de complots, d'hésitations, d'impuissances, qui 
vient d'être renversé aux applaudissements du pays 
tout entier. Mais ceux qui diront non, il faut bien co 
convenir, auront dans leurs rangs certains hommes de 
conscience qui ne pensent pas pouvoir reconnaître le 
principe de la souveraineté nationale, et qui ne croient 
qu'au droit divin. On doit respecter les scrupules de 



D'UN COUP D'ÉTAT. Wl 

leurs eonvietionsy tant erronées soient-elles ; seulement 
on comptera ces hommes des vieux partis, et la France 
tMra le nombre de ceux qui lui conteslent ses droits. 

Quant à ceux quis'abstiendront, nous ne savons com- 
ment caractériser leur conduite. L'abstention, quelques 
écrivains éminents ont eu pour elle, tout en la stigma- 
tisant, des paroles de politesse que nous ne saurions 
approuver. Pourquoi faire de la courtoisie en pareil 
ca»? Entre oui ou non que peut-il y avoir? Voulez-vous 
Louis-Napoléon T dites-le. N'en voulez- vous pas? ayez 
le courage de le dire aussi. Au scrutin secret, vous ne 
serez pas trop compromis, a Mais, prétendez-vous, tout 
en ne voulant pas reconnaître le principe de la souve- 
raineté populaire, nous ne voulons pas affaiblir le pou- 
iroir sauveur qu'il va proclamer. » Et vous viendrez lui 
demander protection I Vous mettrez, vous, vos familles, 
ves biens, sous sa garde ! Vous voudrez qu'il vous dé- 
fende contre les ennemis de toute société I 

Et pourquoi ne voterez-vous pasT Pour vous réser- 
ver, sans doute, le prétendu droit d'hostilité, de conspi- 
ration, peut-être , quand le danger sera passé ; quand 
le pouvoir aura fait , pour vous comme pour les autres 
cMoyens, la situation calme et tranquille. Ce sera de 
ringratitude et de la rébellion. Ceux qui disent non 
font acte de bons citoyens encore , en ce sens que , 
iNMant, ils acceptent par le fait, le devoir de s'incliner 
devant la décision de la majorité. Le lendemain de 
l'élection, ily en a beaucoup parmi eux, ceux au moins 
qui ont la conscience droite et honnête, qui se rangeront 



410 HISTOIRE 

franchement du côté de ^l'élection ; mais vous , les 
chevaliers de l'abstention, les partisans des principes, 
qui, dites-vous, ne transigent pas; vous qui venez vous 
abriter aujourd'hui sous l'épée du pouvoir, et qui de- 
main le paierez d'ingratitude, vous faites acte de mau- 
vais citoyens. De quel droit vous abstenez-vous 7 qui 
vous autorise à vous retirer dans ces hauteurs de l'abs- 
tention? Nous allons vous le dire hardiment, et en 
déchirant ces voiles transparents que d'autres ont mis 
entre vous et les sévérités de leur langage. 

Quand la France entière se précipite dans ses co- 
mices ; quand elle y vient, conduite par les sommités 
de la science et du talent, provoquée par la parole 
puissante d'un Montalembert, des premiers évèques de 
France; quand chaque commune vient, drapeau en 
tête, conduite au scrutin par son curé, par son maire; 
quand tout ce qui est honorable et patriote vient donner 
Tappoint de son vote à ce qu'il croit le salut du pays, 
vous vous abstenez! Vous appartenez à des principes 
supérieurs... Pour avoir le droit d'agir ainsi, il faudrait 
que vous n'eussiez pas acclamé, en Février, ceux qui 
venaient de renverser un trAne glorieux, il faut le dire, 
honnête et français à tous les titres. Il faudrait que vous 
n'eussiez pas acclamé le gouvernement d'alors , que 
vous n'eussiez pas siégé dans ses assemblées ou voté 
pour ceux qui y siégeaient. Âh ! vous aviez peur, nous 
le disons pour vous, qui ne Tavoueriez pas, ou bien 
vous pensiez que la République vous ramènerait à 1815. 

Dans tous les cas, vous avez voté, ou siégé, ou gou- 



D'UN œUP D'ÉTAT. 411 

venié ; vous avez prêté, de toutes les façons, votre con-* 
cours. 11 en est parmi vous qui s'abstiennent, et qui, au 
profit de leur élection personnelle, ont invoqué plus 
haut que personne, en Février, le principe de la souve- 
raineté du peuple. Ils ont fait des discours dans les 
clubs et sur les bornes ; ils n'ont pas dédaigné les ban- 
quets patriotiques aux barrières de Paris, en compagnie 
des démocrates les plus purs. Ces démocrates, aujour- 
d'hui, leur rendent cet hommage : que leurs discours 
dépassaient alors ceux de Ledru-RoUin dans les mêmes 
circonstances. 

Non, l'abstention n'est point un devoir de conscience, 
quand la conscience a transigé de cette façon-là ; c'est 
tout simplement une tactique d'ambition déçue dans le 
passé, qui stipule pour un avenir qu'elle espère plus 
favorable à ses fins. 

Acceptez donc les jugements de Dieu, qui conduit les 
choses de ce monde et qui donne la puissance à qui 
bon lui semble. Aujourd'hui, c'est un prince de vieille 
race, qui est dans les mains de la Providence un instru- 
ment de salut et de civilisation. Demain, ce sera l'un de 
ces hommes nouveaux qui sont le commencement 
des races de princes, car toute race souveraine a 
sa source dans le sang populaire. A l'heure qu'il est, 
ce n'est pas un roi, ce n'est pas un empereur que le 
peuple se donne. Il a ce droit, il ne l'exerce pas. Il dé- 
lègue temporairement ses pouvoirs à un prince qui se 
présente avec deux titres, qu'apparemment vous ne lui 
contesterez pas. Ferez-vous qu'il n'ait pas, depuis trois 



ànfi, sauvé la France de Tànarchie, et qu'il ne Vâit pas, 
au 2 décembre, sauvée de la démagogie socialistet 
Ferez-vous qu'il ne soifpa^ de notre famille impériale, 
vous qui aimez les princes de race souveraine? Â quelle 
date, suivant vous, faùt-il qu'une gloire aussi vaste que 
celle des Bonaparte remonte^ pour que voUs hii délivriez 
ses parchemins princiers? Sauriez- vous lé dire? 

Louis-Napoléon Bonaparte sera l'élu de la France 
malgré vous 'et sans vous; et nous e^érons que malgré 
vous et sans vous elle le gardera. Vous voulez le passé, 
elle veut Tavenir. Vous rêvez le privilège, elle a soif de 
démocratie sage et d'égalité; c'est le courant de la civi- 
lisation qui veut cela. Vous préparez des cataclysmes ; 
car vous ne savez que faire des digues à ce courant ; la 
France veut quelqu'un qui sache le diriger et lui ct*euser 
son lit. Notre époque, il n'en faut pas douter, est une 
époque de transition et de transformation sociales. 

N'étions-nous pas prophète en 1845, quand nous 
disions au peuple dans notre Livre des pauvres : a Ces 
questions (sociales) sont brûlantes et tous les hommes 
d'État sentent qu'elles approchent, seulement ils n'en 
disent rien parce qu'elles sont difficiles et qu'ils en ont 
peur. » Faut-il donc attendre les catastrophes pour y 
remédier? Ne serait-il pas plus sage d'étudier que d'at- 
tendre apathiquement et lâchement? Ne serait-il pas 
plus digne d'un grand peuple et de grandes assem- 
blées, de s'occuper de ces hautes questions sociales 

que des intérêts mesquins qui nous divisent? 

Unissez-vous pour attendre les événements dont sont 



Ï)'UN COUP D1ÈTAT. 413 

gvoB les nuages de nôtre époque » et plus loin : 

« Attendez, Dieu le veut; ces événements, pour aller 
moins vite, n'en iront pas moins certainement. » 

Eh bien ! les événements se sont accomplis. Nous les 
avions prévus, et pourtant nous étions bien éloigné du 
moude politique. Le bouleversement social a failli tout 
entraîner, la France ne l'a pas oublié. Au 10 décem* 
bre, le neveu de l'Empereur s'est présenté au pays 
comme un sauveur et le pays l'a acclamé par six mil- 
lions de voix. C'est ce vote qui a donné au prince la 
force d'accomplir les actes qui viennent de sauver la 
société. 

En l'acclamant aujourd'hui, la France va lui dire 
qu'elle approuve ce qu'il a fait, elle va lui donner le 
j[M)uvoir d'achever son œuvre. 

Dans toute la France, le 20 et le 21 décembre, le 
peuple s'est porté d^enthousiasme au scrutin. L'élection 
a été une immense acclamation dans les villes et surtout 
dans les campagnes. Une multitude de communes ont 
voté oui à l'unanimité. Dans beaucoup de départements 
insultés, le chiffre des votes négatifs n'a pas, à beau- 
coup près , représenté celui des hommes qui avaient 
pris part à l'insurrection socialiste. Pour terminer ce 
qui a trait à l'élection , nous anticiperons sur les dates 
iét dirons en quelques mots comment la constatation 
officielle des votes eut lieu. La commission consultative, 
après en avoir fait le dépouillement, se rendit, le 
31 décembre, à l'Elysée, et M. Baroche, son président, 
remit au prince l'extrait du procès-verbal, constatant 



414 HISTOIRE 



que y pour les départements , TÂlgérie et les armées de 
terre et de mer, le résultat du vote était : 



Votants, 




8,1*6,773 


OUI, 




7,439,216 


NON, 




640,737 


Annulés 


comme îrréguliers, 


36,820 



Au discours que prononça M. Baroche, Louis-Napo- 
léon répondit en ces termes : 

Messieurs, 

La France a répondu à Tappel loyal que je lui a^ais fait. Elle a 
compris que je i),'étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le 
droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m'absoudre en 
justifiant un acte qui n'avait d^autre but que d'épargner à la France, 
et à l'Europe peut-être, des années de troubles et de malheurs. (Viyes 
marques d*assentiment.) Je vous remercie d'avoir constaté officielle- 
ment combien cette manifestation était nationale et spontanée. 

Si je me félicite de cette immense adhésion, ce n'est pas par or- 
gueil, mais parce qu'elle me donne la force de parler et d'agir aina 
qu'il convient au chef d'une grande nation comme la nôtrç. (Bravos 
répétés.) Je comprends toute la grandeur de ma mission nouvelle, je ne 
m'abuse pas sur ses graves difficultés. Mais avec un cœur droit, avec 
le concours de tous les hommes de bien, qui, ainsi que vous, ra'éclai- 
reront de leurs lumières et me soutiendront de leur patriotisme, avec 
le dévouement éprouvé de notre vaillante armée, entin avec cette pro- 
tection que demain je prierai solennellement le ciel de m'accorder 
encore (sensation prolongée) , j'espère me rendre digne de la con- 
fiance que le peuple continue de mettre en moi. (Vive approbation.) 
J'espère assurer les destinées de la France, en fondant des institutions 
qui répondent à la fois, et aux instincts démocratiques de la nation, el 
à ce désir exprimé universellement d'avoir désormais un pouvoir fort 
et respecté. (Adhésion chaleureuse.) En effet, donner satisfaction aux 
exigences du moment, en créant un système qui reconstitue l'autorité 
sans blesser l'égalité, sans fermer aucune voie d'amélioration, c'est 
jeter les véritables bases du seul édifice capable de supporter plus 
tard une liberté sage et bienfaisante. 



D'UN œUP D*ÉTAT. 415 

Après cette séance, parut un décret portait que le 
résultat de l'élection serait affiché dans toutes les com- 
munes de France. 

Le lendemain 9 T' janvier 1852, Louis-Napoléon 
Bonaparte venait, sous les voûtes saintes de Notre-Dame 
de Paris, remercier celui qui l'avait élu par la voix du 
peuple. Certes, nous sommes de ceux qui vénèrent 
par instinct tout ce qui est grand : ainsi les souvenirs 
de notre vieille monarchie ; ainsi les épopées miracu- 
leuses de l'époque impériale. Cependant ni ces gran- 
deurs du passé, ni ces majestés plus récentes, n'émeu- 
vent aussi religieusement notre àme que cette simple 
solennité. C'est qu'elle consacre le plus grand événe- 
ment de notre histoire nationale. Le pouvoir délégué 
par la nation vient rendre hommage à Dieu dans son 
temple. Et le prince et le peuple s'unissent pour éle- 
ver vers les cieux un cantique d'actions de grâces. 
C'est qu'aujourd'hui commence une ère nouvelle, 
celle qui ouvre l'avenir à toutes les légitimes espé- 
rances, celle qui ferme le passé sur les révolutions. La 
tyrannie, qui vient d'en haut, la licence, qui vient 
d'en bas, sont les deux sources fatales des révolutions. 

Mais aujourd'hui, la grande voix de la majorité, la 
voix du peuple, la voix de Dieu, prescrit le droit et le 
devoir; plus de prétextes, plus d'excuses aux luttes des 
partis. 

Ce qui est grand et admirable dans cette fête, ce 
n'est pas ce déploiement de forces militaires échelon- 
nées depuis l'Elysée jusqu'à Notre-Dame; ce n'est pas 



41 « HISTOIKE DTJN COUP D'ÉTAT, 

le cortège lùagnifique d'hommes éitiinente qui entou- 
rent Napoléon, et qui lui font comme une couronne de 
ce que la France a de plus glorieux dans les arts, la 
science et la guerre ; ce ne sont pas non plus ces riches 
tentures qui décorent l'antique église et ses abords ; ce 
ne sont pas ces flots d'harmonie qui s'élancent des 
voûtes, ni ces voix du canon, cette musique des ba* 
tailles, qui détonent à chaque minute dans les airs; 
Ce n'est pas cette foule pressée qu'épanche Paris de 
tous ses quartiers sur la Cité , ce navire flottant qui 
porte Notre-Dame ; ce n'est pas ce concours de tous les 
fonctionnaires qu'envoient nos provinces. De ces fêtes, 
nous en avons eu à toutes les époques : les rois, la Ré- 
publique, l'Empire cfn ont eu de pareilles ; mais ce qui 
est grand et admirable, c'est de voir ensemble, au pied 
de Dieu qui leslbénit, un grand peuple qui a reconquis 
sa souveraineté, et un prince auquel il la délègue, au 
nom de celui qui est le maître de toutes choses au ciel 
et sur la terre, et qui dit aux puissants de ce monde : 
« C'est de Dieu que vous tenez l'empire, c'est Dieu qui 
vous a donné la force; il vous interrogera sur vos 
œuvres, et sondera le fond de vos pensées. » {Sag.y 
ch. VI, v, 4.) Et qui dit aux peuples : « Celui qui ré- 
siste au pouvoir, s'oppose à un ordre que Dieu a établi... 
car les princes ne sont pas à craindre lorsqu'on fait de 
bonnes actions ; mais seulement lorsqu'on en fait de 
mauvaises. ( Hom.y ch. xni, v. 2-3.) 



(suite.) 



APBftS L'I&LBCnOlf. 



Maintenant que nous avons donné tout ce qui est 
latif à Télection présidentielle , il nous reste à faire rapi- 
dement rénumération des actes administratifs impor- 
tants jusqu'à la promulgation delà Constitution. Nous 
reprenons donc cette énumératîon où nous l'avons lais- 
sée, en omettant, comme nous Tavons fait jusqu'ici, 
ce qui n'a pas d'importance politique. 

Soucieux d'assurer aux déportés politiques le bien-être 
que l'humanité prescrit de leur donner, le Président, 
par un décret daté du 20 décembre, et promulgué le 22, 
ouvre un crédit de 658,000 fr. pour former un éta- 
blissement pénitentiaire à la Guyane ; 58,000 fr. se- 



418 HISTOIRE 

ront affectés aux dépenses du service militaire , et 
600,000 fr. à celles de la colonie. 

Le Moniteur du 24 contenait le décret suivant, qui 
réforme l'injustice du gouvernement provisoire à l'égard 
des officiers généraux : 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 

Vu le décret du gouvernement provisoire du 28 avril 1848, qui 
règle le nombre des divisions et subdivisions militaires ; 

Vu le décret du 3 mai 1848, qui réduit le cadre d^activité des offi- 
ciers généraux et le cadre de Tétat-major ; 

Considérant que Texpérience a fait reconnaître les vices de Torgani- 
sation des divisions et subdivisions militaires déterminées par le dé- 
cret du 28 avril i848; que la trop grande étendue des commande- 
ments territoriaux ne laisse pas toujours au pouvoir sa liberté d*ac- 
tton et les moyens de réprimer les tentatives de désordre avec toute 
la promptitude désirable ; que les derniers événements ont surtout 
révélé ce danger, et que, dans Tintérèt de la sûreté publique, il de- 
vient urgent d*augmenter le nombre des divisions et subdivisions 
militaires ; 

Considérant que, pour arriver à ce résultat, il est indispensable de 
rétablir le cadre des offîciers généraux et celui des officiers d'état- 
major sur les anciennes bases, et que le décret du 3 mai 1848 n*a 
plus de raison d*ètre, puisquMl était exclusivement motivé sur la di- 
minution du nombre d'emplois dévolu aux officiers de Tétat-major 
général ; 

Sur le rapport du ministre de la guerre. 
Décrète : 

Le décret du 3 mai 1848, qui avait réduit le cadre d*activité des 
officiers généraux el le cadre de Tétat-major, est abrogé. 

Louis-Napoléon Bonapartb. 

Ce décret est suivi de celui qui , d'après un rapport 
remarquable du général de Saint-Arnaud , ministre de 



DHJN œUP D'ÉTAT. 419 

la guerre, porte que dorénavant la gendarmerie se 
composera : 

1* De TinglHiix légions pour le service des départements et de FAl- 

2* De la gendarmerie coloniale ; 

3* De deux bataillons de gendarmerie mobile ; 

4* De la garde républicaine, chargée du senrice spécial de la ville 
de Paris ; ^ 

5* De deux compagnies d'infanterie auxiliaire de la gendarmerie en 
Afrique, sous la dénomination de voltigeurs algériens ; 

6* De deux compagnies de gendarmes vétérans ; 

7* Du bataillon de sapeurs-pompiers de la ville de Paris. 

Des tableaux successifs donnent la composition des 
cadres, et le décret règle la répartition des grades d'of- 
ficiers entre la gendarmerie et l'armée. 

Le même jour, parait le décret suivant : 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République , 

Vu la loi du 14 avril 1832 et celle du 4 août 1839 ; 

Sur le rapport du ministre de la guerre^ 
Décrète : 

Art. 1*'. Sont promus dans le cadre d'activité des officiers généraux, 
Bavoir : 

Au grade â9 général de division. — Les généraux de brigade : Corbin, 
Duflburc d^Antist, Servatius, Roguet , Le Pays de BourjoUy, de Sei^ 
maise, Grand, Herbillon, Noizet, Morris, Reibell, Dulac, Reyau, Au- 
las de Courtigis, Tbiry, Forey. 

Au grade de général d« brigade, — Les coloneb : Tatareau, du corps 
d*état-major ; Lemaire, commandant la 19* légion de gendarmerie ; 
d*Anthouaid-Vraincourt, commandant le 24* régiment d'infanterie de 
ligne; Mayran, commandant le 58* régiment d'infanterie de ligne ; 
Cœur, commandant le 2* régiment de la légion étrangère ; Répond, 
commandant le 31* régiment d^infanterie de ligne; Bouet, comman- 



1 *. 



420 HISTOIRE 

dant le 33* régiment d'infanterie de ligne; Peyssard, commandant le 
27* réfi^ment dMnfanterie de ligne; d^Hugues, commandant le 37* ré- 
giment d'infanterie de ligne ; Conrand, commandant le 19* régiment 
d'infanterie de ligne ; Bourgourd de Lamare, commandant le 13* ré- 
giment dMnfanterie légère ; d'Aurelle de Paladines, commandant le 
régiment de zouaves; Ney d'Elchingen, commandant le 7* régiment 
de dragons; Bouscarin, commandant le 3* régiment de spahis ; Bel* 
tramin, commandant le 6* régiment de dragons ; Dupuch^ comman- 
dant le 4* régiment de chasseurs d'Afrique; Du Poillouë de Saintr 
Mars, commandant le 9* réçiment de dragons ; Lannes de Montehello, 
commandant le 7* régiment de chasseurs ; AUot, commandant le 7* ré- 
giment d'artillerie ; Allard , directeur des fortifications à Nantes. 

Art. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l'exécution du pré- 
sent décret. 

Fait à l'Blysée-National, le 22 décembre 1851.. 

Loms-NAPOLÉoif Bonaparte. 
le mmiêtn d$ la guerre^ 

A. DE SAIffT-AimAUD. 

Le Moniteur du même jour contient aussi le décret 
pour l'exécution des lois des 30 avril 1849 et 1 \ juillet 
1851, concernant rétablissement des banques colo- 
niales. 

Un décret du 27 décembre réunit, à partir du 1" jan- 
vier 1852^ l'administration des douanes et celle des 
contributions indirectes en une seule, qui prend le 
nom des deux réunies. Louis-Napoléon signe le même 
jour, sur le rapport du ministre de la guerre, le décret 
qui fait du territoire français vingt et une divisions mi- 
litaires, comme le porte le tableau suivant : 

TABLEAU DES NOUVELLES DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. 

i»"* DIVISION. — Qwirtier général à Paris. — 1^» subdivision, Seine 
(Paris). — 2* Seine-et-Oise (Versailles). — 3* Oise (Beauvais). — 



DTK OOUP WÉTAT. 411 



4f Sdne-el-llaiTie (Melon) — S" Aube (Troyes).—e* Yonne (Aaxerre). 
— 7* Loiret (Orléans). — 9* Euie^-Lolr (Chartres). 

S* MTHKNf. — QiMntMr §énérai à ^omm. -* i» subdÎTisîon, SHne- 
Mérieore (Roaen). — 2* Eure (Ëneox). — 3* CalTados (Cnen). — 
4^ Orne (Aknçon). 

3* DmsMn. ^ Qmmiiêr géUrél à UIU. ^ i** subdiTÎsion , Nord 
(LiUe). — 2* Pas^e-Calals (Arras). — 3* Somme (Amiens). 

4* DmsMm. — QmartiÊr gémirûl à Ck&UmM-tm^Mmrmê. — {f subdi- 
vision, Marne (Gbalonfr«or-Mame). ^ 2* Aisne (Laon).— 3* Ardennes 

S* Dmsi0!«. — Qfiarikr général à MètM. — 1>« subdiTÎsîon ^ Moselle 
(Metz). ^ 2* Meose (Verdun). — 3* Meurthe ( Nancy ). ^ 4* Vosges 
(Epînal). 

6* onsioii. — Çmartigr général à Strasbourg. — l^ subdivision, Bas- 
Rhin (Strasbourg). — 2* Haut-Rhin (Colmar). 

7* DivisiO!«.»Quar(ttfr général à Besançon.-^ 1» subdivision, Doubs 
(Besançon). — 2* Jura (Lons-le-Saulnicr). — 3«Côte-d'0r (Dijon). — 
¥ Haute-Marne (Chaumont). — 5* Haute-Saône (Vcsoul). 

8* Division. — Quartier général à Lyon. — l^* subdivision , Rhône 
(Lyon). — 2* Loire (Saint-Ëtienne) — 3* Saône-et-Loire (Chalons-sur- 
Siûkie). — 4* Ain (Bourg). — $• Isère (Grenoble). — 6« Hautes-Alpes 
(Gap). — 7* Drôme (Valence). — 8* Ardècbe (Privas). 

9* NVisioii. — Quartier général à Marseille, — i^* subdivision, Bou- 
ches-du-Rhône (Marseille). » 2* Var (Toulon). ~ 3* Basses-Alpes 
(Digne). — 4* Vaucluse (Avignon). 

\(f DIVISION. — Quartier général à Montpellier. — 1" subdivision, 
Hérault (Montpellier) .— 2* Avcyron (Rodez). — 3« Lozère (Mende). 
^ 4* Gard (Nîmes). 

il* DIVISION. — Quartier général à Perpignan. — i^ subdivision , 
Pyrénées -Orientales (Perpignan). — 2* Ariége (Foix). — 3* Aude 
(Carcassonne). 

12* DIVISION. — Quartier général à Toulouse. — !'• subdivision, 
Haule-Garonne (Toulouse). — 2* Tam-et-Garonne (Montauban). — 
r Lot (Cahors). — 4* Tarn (Alby). 

13* DIVISION. — Quartier général à Bayonne. — 1» subdivision , 
Basses-Pyrénées (Bayonne). —2« Landes (Mont-de-Marsan).» 3* Gers 
(Auch). — 4« Hautes-Pyrénées (Tarbes). 

27 



tô2 HISTOIRE 

14* oiTisiON. — » Quartier général à Bordêomœ. — 1<« Bubétnswn , Gi- 
ronde (Bordeaux). — 2* Chareate-Inférieune (La Rodielle). -^ 3* Clm* 
rsate <Aji^uléfine)« -^ 4* Dordogue (Périg aeva).^^6^£olHel»^roRoe 
(Age».) 

15* DIVISION. — Quartier général à Nantes, — 1" sutidrfiBioli, Loire- 
Inférieure (Naoteç).-^ 2* Maine-et-Loôre (Afigeis). ^ — ^* Deux-Sèrres 
(Niort). — 4* Veadée (Ma^éon- Vendée)^ 

16* DIVISION. — Quartier ^nérai 4 ItomKf » -y 1«« subdivision , Ille-et- 
Vilaine (Rennes). — 2* Morbihan ( Vanse»). ^ 8* Fimstère (Brest). 

— 4* Côtes-du-Nord (Saint-Brieuc). — 5* Manche (Cherbourg^ «* 
a? Mayenne (Laval). 

17* DIVISION (CoTfic)» — Quartéer^nénéral à Basîki. — !'• subdivision, 
Bastia. — 2« Ajaccio. 

18* DIVISION. — Quartier générai à Toifri,*- I m subdivision, Indre- 
et-Loire (Tours). — 2* Sarthe ( Le Mans). — 3* Loir-etrCber (Blois). 

— 4* Vienne (Poiliers). 

19* DIVISION. — Quartier général à Bourgêi. — . lr« rabdiviston , Cher 
(Bourges). — 2* Nièvre ( Nevers)* — 3* Allier (Moulins). — 4* Indre 
(Chàteauroux). 

20* DIVISION. — Quartier général à Clermont^Ferrand. — !«• subdivi* 
sioD , Puy-de-Dôme (Clennont-Ferrand). ^ 2* HautinLoire (Le Poy). 

— 3* Cantal (Aurillac). 

21' DIVISION. — Quartier général à Limoges. -^i^"» Bobëivision , Haute- 
Vienne (Limoges). — 2* Creuse (Guéret). — 3* Corrèze (T^lle). 

Le ministre de la guerre , 

A. DE Saint- Abi^acd. 
Approuvé : 

Louis-Napoléon Bonaparts. 

Chaque département forme une subdivision. Comme 
le dit le général ministre de la guerre, dans son rapport, 
celte nouvelle division militaire du territoire a l'avan- 
tage de mettre tous les chefs-lieux de division , sauf 
deux, en communication directe par le télégraphe avec 
Paris, et, autant que possible, avec leurs principales 
subdivisions. 



D'UN œUP D*ÉTAT. 423 

Le 29, Louis-Napoléon signe le décret suivant, dont 
les considérants sont la justification complète pour tous 
ceux que la passion n'aveugle pas : 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Le Président de la République, 

Sur le rapport du ministre de Tintérieur, 

Considérant que la multiplicité toujours croissante des cafés, ca- 
barets et débits de boissons est une cause de désordre et de démora- 
lisation ; 

Considérant que, dans les campagnes surtout, ces établissement ^ 
«ont devenus, en grand nombre, des lieux de réunion et d'affiliation 
pour les 'sociétés secrètes, et ont favori^ d*une manière déplorable 
les progrès des mauvaises passions ; 

Considérant qu*il est du devoir du gouvernement de protéger, par 
des mesures efficaces, les mœurs publiques et la sûreté générale , 
Décrète : 

Art. l*^ Aucun café, cabaret ou autre débit de boissons à consom- 
mer sur place, ne pourra être ouvert, à Tavenir, sans la permission 
préalable de Tautorité administrative. 

Art. 2. La fermeture des établissements désignés en Tart i**, qui 
existent actuellement ou qui seront autorisés à Tavenir, pourra èlre 
ordonnée, par arrêté du préfet, soit après une condamnation pour 
contravention aux lois et règlements qui concernent ces professions, 
soit par mesure de sûreté publique. 

Art. 3. Tout individu qui ouvrira un café, cabaret ou débit de bois- 
sons à consommer sur place, sans autorisation préalable ou contrai- 
rement à un arrêté de fermeture pris en vertu &e l'article précédent, 
sera poursuivi devant les tribunaux correctionnels, et puni d'une 
amende de 25 à 500 fr. et d'un emprisonnement de six jours à six 
mois. L'établissement sera fermé iminédiatem^int. 

Art. 4. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du pré- 
sent décret. 

Fait au palais de TÉlysée, le 29 décembre 1851. 

Louia-Napou'on Romm*artk, 
U miniitre de i^inlt^rifur^ 

1)K M0H«N\[, 



424 HISTOIRE 

On se souvient avec quelle sollicitude certains mem- 
bres de la dernière Assemblée défendaient ces lieux pu- 
blics qu'ils nommaient les salons du peuple. Il est 
évident pour tout homme sensé, qu'on ne doit pas lais- 
ser sans garantie qui que ce soit libre de faire de sa 
maison un foyer de conspiration ou de démoralisation. 

Tous les vieux soldats, tous les débris de nos grandes 
guerres ont dû sentir se réveiller en eux les souvenirs 
de leur passé glorieux, en voyant le décret du 31 dé- 
cembre, qui rétablit Taigle sur les drapeaux de l'armée 
et sur la croix de la Légion d'honneur. L'aigle, c'est 
l'Empire avec ses miracles et ses événements gigantes- 
ques. L'aigle, c'est la gloire française brillant à la fois 
sous toutes les latitudes de l'Europe et léguant à l'his- 
toire plus d'épopées magnifiques que l'antiquité tout 
entière. L'aigle, c'est pour notre jeune armée, si les 
événements le commandaient, ce qu'à Dieu ne plaise, 
un témoin qui leur dirait les traditions de leurs devan- 
ciers, un guide qui leur montrerait les routes tracées 
par leurs aines. 

Désirons la paix, prions Dieu qu'il nous la garde; 
mais, tandis que les nations étrangères conservent si 
religieusement les quelques trophées de deux ou trois 
de nos défaites, relevons avec orgueil le signe de nos 
gloires. L'aigle a vu toutes les capitales ; l'aigle ne se sou- 
vient pas même du nombre des victoires. 

Le monde n'a pas un trophée comme notre colonne 
de la grande armée. L'aigle impériale a compte plus 
de canons conquis qu'il n'en faudrait pour élever de 



DTO OOCP DTÉTAT. «S 

ptrak moDomeots sur toutes les places pobfiqpKs de 
Pftris. 

Uo décret, signé le 3, porte que les rnoonaies d'or et 
d'argent porteront sur la fàce Teffigie de Louis- Napo- 
léon j et en exergue ces trob mots : Louis ^ Napoléam 
Bomaparie. 

Après d'autres décrets d'utilité publique concernant, 
soit rétaUissement de bains et lavoirs publics, soit la 
concession de lignes de chemin de fer à des compa- 
gnies, Tient celui du 6 janvier, décrétant rétablisse- 
ment de lignes télégraphiques électriques rayonnant de 
Psaris sur nos principales Tilks, et mettant en commu- 
nication CCS villes entre elles. 

Nous ne faisons qu'indiquer sommairement tous ces 
décrets, parce qu'ik n'ont pas un rapport direct au su- 
jet principal que nous traitons ; mais nous citerons en- 
tièrement ceux que contenait le Moniieur du 10, ainsi 
que les réflexions dont il les accompagne : 

« Le go uvemement, fermement déterminé à préve- 
nir toute cause de troubles, a dû prendre des mesures 
contre certaines personnes dont la présence en France 
pourrait empêcher le calme de se rétablir. 

« Ces mesures s'appliquent à trois calories : 

« Dans la première, figurent les individus convaincus 
d'avoir pris part aux insurrections récentes; ils seront, 
suivant leur degré de culpabilité, déportés à la Guyane 
française ou en Algérie. 

c Dans la seconde, se trouvent les chefs reconnus du 
socialisme ; leur séjour en France serait de nature à 



«M mSTÛlAE 

fomefifter la guerre civile ; ils seront expulsés du terri- 
toire de la République, et ils seront transportés s'ib 
Venaient à y rentrer. 

ce Dans la troisièdde, tont compris les hommes polî- 
tiqws qui se sont fait remarquer par leur \iolente hos- 
tilité au gouvernement, et dont la présence serait une 
(Sàuse d'agitation ; ils seront momentanément éloignés 
de France. 

< Dan« les circonstances actuelles, le devoir du gou- 
vernement est la fermeté ; mais il saura maintenir la 
répression dans de justes limites. 

t Les divers décrets qui précèdent concernent seu- 
lement les anciens représentants. 

« Les sieurs Marc Dufraisse, Greppo, Miot, Mathé et 
Rictmrdet seront transportés à la Guyane française. » 

LeMamieur publie en outre, dans sa partie officielle, 
les noms des anciens représentants compromis dans la 
deuxième et la troisième catégorie : 

AU NOM DU PEUPLE FlUNÇAIS. 

Louis-Napoléon, Président de la République, 
Décrète : 

Art. 1*'. Sont expulsés du territoire français, de celui de T Algérie et 
de celui des colonies, pour cause de sûreté générale, les anciens re- 
présentants à TAssemblée législative dont les noms suivent : 

Edmond Valentin. — Paul Racouchot. — Agricol Perdiguier. — 
Eugène Cholat. — Louis Latrade. — Michel Renaud. — Joseph Be- 
noît (Rhône). — Joseph Burgard. — Jean Colfavru. — Joseph Faure 
(Rhône). — Pierre-Charles Gambon. — Charles Lagrange. — Martin 
Nadaud. — Barthélémy Terrier. — Victor Hugo. — Cassai. — Signard. 
— Viguier. — Charrassin. ^Bandsept. — Savoye. — loly. — Com- 



D*UN COUP OTÈTAT. 4« 

w *- Réyseet. — Duché. — Ennery. — Guilgot. — Hochstuh}. — 
Michot-Boutet. — Baune. — Bertholon. — >Soli<Blchep. —De Flotte. — 
Joîgneaux. — Laboulaye. — Bruys. — Esquiros. — Madier de Moni- 
jdu. — Noël Parfait. — Emile Péan. — Pelletier. — Raspail. ^Théo- 
dore Bac. — BdDceî. — Belîn (Drôme). — Besse. — Bourzat. — Bri? es. 

— ChaToix. — Dulac. — Dupont (de Bussac). — Gaston Dussoubs. — 
Guiter. — Lafon. — Lamarque. — Pierre Lefranc. — Jules Leroux. 

— Francisque Maigne. — Malardier. — Mathieu (de la Drôme). — 
Millotte. — Boselli-MoHet. — Charras. — Saint-Férréol. — Sommier. 
^ TesteUn ^Nord). 

Art 2 Dans le cas où^ contrairement au présent décret, Tun des 
individus désignés en Part, l*' rentrerait sur les territoires qui Itri 
smÉ interdits , il poiivra être déporté par mesure àt sûreté générale. 

Faiâ au palais des Tuileries, le conseil des ministres entendu, le 

il>aovkri852. 

Loui^-NapoUon. 

Le miniitn d$ Vintériiur, 

De Mornt. 

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Lotris^Napoléon, Président de la République, 
Décrète ? 

Art f •'. So»t momentanément éloignés du territoire français et de 
celiri de FAlgérte, pour cause de sûreté générale, les anciens repré- 
sentants à TAssemblée législative dont les noms suiTeni : 

Duvergier de Hauranne. — Creton. — Général de Lamoricière. — 
Général Changamicr. — Baze. — Général Le Flô. — Général Bedeau. 

— Thiers. — Chambolle. — De Rémusat. — Jules de Lasteyrie. — 
Éraile de Girardin. — Général Laidet. — Pascal Duprat. — Edgar 
Quinct. — Antony Thouret. — Victor Chauffour. — Versigny. 

Art. % Bs ne pourront rentrer en France ou en Algérie, qu'en vertu 

d^une autorisation spéciale du Président de la République. 

Fait au palais des Tuileries, le conseil des ministres entend», le 

9 janvier 4852. 

Louis^Navoléoii* 

U minittrê de Vintérieur, 

Db Moun. 



428 HISTOIRE 

Nous donnerons aussi textuellement le décret con«» 
cernant la garde nationale : 

r 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

AU NOM DU PEUPLE FBAIIÇAIS. 

Louis-Napoléon, Président de la République « 

Considérant que Tordre est Tunique source du traTail et qu^il ne 
s*établit qu'en raison directe de la force et de Tautorité du gouverne- 
ment; 

Considérant que la garde nationale doit être non une garantie contre 
le pouvoir, mais une garantie contre le désordre et Tinsurrection ; 

Considérant que les principes appliqués à l'organisation de la garde 
nationale à la suite de nos différentes révolutions, en armant indis- 
tinctement tout le monde, n'ont été qu'une préparation à la guerre 
civile ; 

Qu'une composition de la garde nationale, faite avec discernement, 
assure Tordre public et le salut du pays ; 

Considérant que, dans les campagnes surtout, où la force publique 
est peu nombreuse, il importe de prévoir toute nouvelle tentative de 
désordre et de pillage ; qu'une récente expérience a prouvé qu'une 
seule compagnie de bons citoyens armés pour la défense de leurs 
foyers, suffit pour contenir ou mettre en fuite des bandes de malfai- 
teurs; 

Sur le rapport du ministre de Tintérieur; 
Décrète : 

Les gardes nationales sont dissoutes dans toute Tétendue du terri- 
toire de la République. 

Elles sont réorganisées sur les bases suivantes, dans les localités 
où leur concours sera jugé nécessaire pour la défense de Tordre public. 

Dans le département de la Seine, le général commandant supérieur 
est chargé de cette réorganisation, qui aura lieu par bataillons. 

Art. !•'» Le service de la garde nationale consiste : 

1° En service ordinaire dans Tintérieur de la commune; 

:2° En service de détachement hors du territoire de la commune; 



D*UN COUP D'ÉTAT. 429 

Art. 2. Le service de la garde nationale est obligatoire pour tous les 
Français âgés de vingt-cinq à cinquante ans, qui seront jugés aptes à 
ce service par le conseil de recensement. Néanmoins, le gouvemeneat 
fixera, pour chaque localité, le nombre des gardes nationaux. 

Art. 3. La garde nationale est organisée dans toutes les comoioiiet 
où le gouvernement le juge nécessaire : elle est dissoute et réorganisée 
suivant que les circonstances l'exigent. Elle est formée en compagnie, 
tMitaillon ou légion, selon les besoins du service déterminés par Tau- 
torité administrative , qui pourra créer des corps de sapeurs-pompiers. 

La création de corps spéciaux de cavalerie , artillerie du génie , ne 
pourra avoir lieu que sur l'autorisation du ministre de l'intérieur. 

Art. 4. Le Président de la République nommera un commandant 
supérieur, des colonels ou lieutenants-colonels dans les localités où il 
le jugera convenable. 

Art. 5. La garde nationale est placée sous l'autorité des maires , 
des sous-préfets, des préfets et du ministre de l'intérieur. 

Lorsque , d'après les ordres du préfet ou du sous-préfet , la garde 
nationale de plusieurs communes est réunie au chef-lieu du canton, 
soit dans toute autre commune, elle est sous l'autorité du maire de 
la commune où a lieu la réunion. 

Sont exceptés les cas déterminés par les lois où la garde nationale 
est appelée à faire un service militaire et qu'elle est mise sous les or- 
dres de l'autorité militaire. 

Art. 6. Les citoyens ne peuvent ni prendre les armes ni se rassem- 
bler, comme gardes nationaux, avec ou sans uniforme, sans l'ordre 
des chefs immédiats , et ceux-ci ne peuvent donner cet ordre sans une 
réquisition de l'autorité civile. 

Art. 7. Aucun chef de poste ne peut faire distribuer des cartouches 
eux gardes nationaux placés sous son commandement , si ce n'est en 
vertu d'ordre précis, ou en cas d'attaque de vive force. 

Art. 8. La garde nationale se compose de tous les Français et des 
étrangers jouissant des droits civils , qui sont admis par le conseil de 
recensement , à la condition d'être habillés suivant l'uniforme , qui 
est obligatoire. 

Art. 9. Le conseil de recensement est composé ainsi qu'il suit : 

i» Pour une compagnie : du capitaine , président, et de deux 
membres désignés par le sous-préfet ; 



430 HISTOIRE 

2* Pour un bafaiHon : du chef de bataillon , président, et du capi- 
taine de chacune des compagnies qui le composent : le capitaine peut 
ie fliire suppléer par son sergent-major. 

ProYisoirement , et jusqu'à nomination aux grades , il est composé 
de trofs membres par compagnie , et de neuf membres par bataillon, 
désignés par le préfet ou sous-préfet. 

A Paris , la désignation sera faite par le ministre de Tintérieur, sur 
là présentation du général commandant supérieur. 

Le conseil de recensement prononce sur les admissions et arrête 
le contrôle définitif. 

Art. 10. II y aura Un jury de révii^ion par chaque canton. Il est pré- 
sidé par le juge de paix et composé de quatre membres nommés par 
le sous-préfet. 

A Paris, le jury de révision, institué à Tétat-major général, est 
présidé par le chef d'état-major; à son défaut, par un lieutenant-co- 
lonel d'état-major, et composé de : 

4 chefs de bataillon ; 

2 chef^ d'escadron d'état-major ; 

2 capitaines d'état-major ; 

1 chef d'escadron, rapporteur; 

I capitaine, rapporteur adjoint ; 

i capitaine, secrétaire; 

1 lieutenant, secrétaire adjoint. 

Art. 11. Le Président de la République nomme les officiers de tous 
grades, sur la présentation du ministre de l'intérieur, d'après les pro- 
positions du commandant supérieur, dans le département de la Seine, 
et d'après celles des préfets, dans les autres départements. 

Les adjudants sous-officiers sont nommés parle chef de bataillon, 
qui nomme également à tous ies emplois de sous-officiers et de capo- 
raux, sur la présentation des commandants de compagnies. 

Art. 12. Les communes sont responsables, sauf leur recours contre 
les gardes nationaox, des armes que le gouvernement a jugé néces- 
saire de leur délivrer ; ces armes restent la propriété de HStat. 

L'entretien de Tarmement est à la charge du garde national; les 
réparations, en cas d'accident causé par le service, sont à la charge 
de la commune. 

Les gardes nationaux détenteurs d'armes appartenant à l'Etat, qui 



D'UN OWP irtTAT. 4^1 

ne présentent pa^oa ne font pas présenter ces armes aux inspections 
générale» annuelles preaerites par les règlements, peutent être con» 
damnés à une aaiende d*«i frane an moins et de cinq francs atr plas, 
9m profit de la commune. 

Cette amende est prononcée et recouvrée comme en matière de po- 
Uot municipale. 

Art. 13. Dans tous les cas où les gardes nationales sont de service 
avec les corps soldés, elles prennent le rang sur eux. 

Art. 14. Les dépenses de la garde nationale sont votées, réglées et 
•urfeillées comme toutes les autres dépenses municipales. 

A4- 15. Les dépenses de la garde nationale sont obligatoires on 
AMultalives. 

Les dépenses obligatoires sont : 

1° Les frais d'acbat de drapeaut, tambours et trompettes ; 

T Les réparations, Tentretien et le prix des armes, sauf recours 
contre les gardes nationaux, aux termes de Tarticle i 3 ; 

3* Le loyer, Tentretien, le ehauffiige, Féclairage et le mobilier des 
corps- de-garde; 

4° Les frais de registres, papiers, contrôles, billets de garde et tons 
les menus frais de bureaux qu'exige le service de la garde nationale ; 

ty La solde des majors etadjudants-'majors ; 

(^ La solde et rbabillement des tambours et trompettes ; 

Toutes autres dépenses sont facultatives. 

Art. 16. Lorsqu'il est créé des bataillons cantonaux, la répartition 
de la portion affiérente à chaque commune du canton dans les dépenses 
obligatoires du bataillon, autres que celles des compagnies, est faite 
par le préfet, en conseil de préfecture, après avoir pris Tavis dos con- 
seils municipaux. 

Cette répartition a lieu proportionnellement à la population de 
ehaque commune et à son contingent dans le principal des quatre 
éontributlons directes. 

Art. 17. Il y a dans chaque légion ou chaque bataillon, fbrméspar 
les gardes nationaux d'une même commune, un conseil d'administra- 
tion chargé de présenter annuellement au maire Tétat des dépenses 
'ttéoessAîres pour le service de la garde nationale, etde viser les pièces 
j ustificatives de l'emploi des fonds. 
' Il y a également, par bataillon cantonal, un conseil d^administra- 



'. • • 






432 HISTOIRE 

lion chargé des mêmes fonctions et qui doit présenter au sous-préfet 
rétat ^des dépenses du bataillon. La composition de ces conseils est 
déterminée par un règlement d'administration publique. 

Art. 18. Dans le département de la Seine, il y a un conseil d'admi- 
nistration par un nombre de bataillons qui sera déterminé ultérieu- 
rement par le ministre de Tintérieur ; il est composé ainsi qu'il suit : 

Un chef de bataillon, président; 

Un officier par bataillon ; 

Le major attaché à ces bataillons sera rapporteur du conseil; 

Un secrétaire , chargé , en outre , des écritures pour les conseils de 
discipline. , 

11 est nommé un officier payeur pour ce même nombre de bataillons. 

Art. 19. Le règlement relatif au service ordinaire, aux revues, 
exercices et prises d'armes est arrêté : 

Pour le département de la Seine par le ministre de l'intérieur, sur 
la proposition du commandant supérieur. 

Pour les villes et communes des autres départements , par le maire, 
sur la proposition du commandant de la garde nationale et sous l'ap- 
probation du sous-préfet. 

Les chefs pourront, en se conformant à ce règlement, et sans ré- 
quisition particulière , mais après en avoir prévenu l'autorité muni- 
cipale , faire toutes les dispositions et donner tous les ordres relatifs 
au service ordinaire , aux revues et aux exercices. 

Dans les villes de guerre , la garde nationale ne peut prendre les 
armes ni sortir des barrières qu'après que le maire en a informé , par 
écrit, le commandant de la place. 

Le tout sans préjudice de ce qui est réglé par les lois spéciales à 
rétat de guerre et à Tétat de siège dans les places. 

Art. 20. Lorsque la garde nationale est organisée en bataillons 
cantonaux et en légions , le règlement sur les exercices est arrêté 
par le sous-préfet, de l'avis des maires des communes et sur la pro- 
position du commandant , pour chaque bataillon isolé, et du chef de 
légion pour les bataillons réunis en légions. 

Art. 21. Le préfet peut suspendre les revues et exercices dans les 
communes et dans les cantons , à la charge d'eu rendre immédiate- 
ment compte au uiinistre de l'intérieur. 

Art. 22. Tout garde national commandé pour le service doit obéir» 






DUN COUP D'ÉTAT. 433 

taaf à réclamer ensuite, sMl sW croit fondé, devant le chef du 
eorpe. 

Art. 23. Le titre IV de la loi du 15 juin 1851, intitulé : DisdpUne^ 
est maintenu jusques et y compris Tart. 418 de la même loi. 

Sont abrogés toutes les lois antérieures au présent décret, ainsi que 
toutes les dispositions relatives au service et à Tadministration de la 
garde nationale qui y seraient contraires. 

Fait au palais desTuileries, le 11 janvier 1852. 

Louis-Napoléon. 

Lt ministre de Vintérieur^ 

De MoaifT. 

Le i 5 janvier, la Constitution , signée le 1 4 au pa- 
lais des Tuileries, parut au Moniteur. 

Nous allons en donner le texte et la faire suivre de 
la liste des sénateurs et de celle des conseillers d'État. 



CONSTITUTION 

FATTE EN VERTU DES POUVOIRS DÉLÉGUÉS PAR LE PEUPLE FRANÇAIS 

A LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE 

Par le vote des 20 et 21 déceftibre 1851 . 

Le Président de la République, 

Considérant que le peuple français a été appelé à se prononcer sur 
la résolution suivante : 

« Le peuple veut le maintien de Tautorité de Louis-Napoléon Bo- 
naparte, et lui donne les pouvoirs nécessaires pour faire une Con- 
stitution d'après les hases établies dans sa proclamation du 2 dé- 
cembre ; 

« Considérant que les bases proposées à l'acceptation du peuple 
étaient : 

« 1* Un chef responsable nommé pour dix ans ; 

« 2^ Des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul; 



M 4 filSTOiRE 

« 3^ Un conseil d'Étal formé 4es honuoes les plus distingués, pré- 
parant les lois et en soutenant la discussion devant le corps lé* 
gislalif; 

a 4® Un corps législatif discutant ^t TOtant les lois, nommé par le 
suffrage uniirersel, sans scrutin de lipte qui fausse Félection ; 

a B*" Une seconde Assemblée formée de toutes Les illustmtioas du 
pays ; pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des li- 
bertés publiques. » 

Considérant que le peuple a répondu aftirmativement par sept mil- 
lions cinq cent mille suffrages , 

PaOMlOiGUf: la Constitution dont la teneur suit : 

TITRE PREMIER. 

Art. I*'. La Constitution reconnaît, confirme et garantit les grands 
principes proclamés en 1789, et qui sont la base du droit puUic des 
Françw$. 

TITRE II. 

FORME DU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBUQUE. 

Art. 2. Le gouvernement de la République française est confié 
pour dix ans au prince Loui^Napoléou Bonaparte, président actuel 
de la République. 

Art. 3. Le Président de la République gouverne au moyen des mi- 
nistres, du conseil d'État, du sénat et du corps législatif. 

Art. 4. La puissance législative s'exerce collectivement par le 
Président de la République, le sénat et le corps législatif. 

TITRE m. 

DU PRÉSIDENT DE LA BÉPUBLIQUE. 

Art. 5. Le Président de la République est responsable devant le 
peuple français, auquel il a toujours le droit de faire appel. 

Art. 6. Le Président de la République est le chef de TÉlat ; il com- 
mande les forces de terre et de mer, déclare la guerre , fait les traités 
de paix , d'alliance et de commerce , nomme à tous les emplois, fait 
les règlements et décrets nécessaires pour Pexécution des lois. 



D*UN œUP D'ÉTAT. 4^6 

Art. 7. La justice se rend en son nom. 

Art. 8. 11 a seul Tinitiative des lois. 

Art. 9. Il a le droit de faire grâce. 

Art 10. 11 sanctionne et promulgue les lois et les sénatus-consuUes. 

Art. 11. n présente, tous les ans, au sénat et au corps légifilatif, 
par un message , Tétat des affaires de la République. 

Art. 12. 11 a le droit de déclarer Tétat de siège dans un ou plusieurs 
départements , sauf à en référer au sénat dans le plus bref délaL 

Les conséquences de Tétat de siège sont réglées par la loi. 

Art 13. Les ministres ne dépendent que du chef de TÉtat ; ils ne 
sont responsables que chacun en ce qui le concerne des actes du 
gouvernement ; il n'y a point de solidarité entre eux ; ils ne peuvent 
être mis en accusation que par le sénat. 

Art. U. Les ministres, les membres du sénat, du corps législatif 
et du conseil d'État, les officiers de terre et de mer, les roagistrais et 
les fonctionnaires publics prêtent le serment ainsi conçu : 

^ jure oléissance à la Constitution et fidélité au Présidentm 

Art. 15. Un sénatus-consulte fixe la somme allouée annuellement 
au Président de la République pour toute la durée de ses fonctions. 

Art. 16. Si le Président de la République meurt avant rexpiration 
de son mandat, le sénat convoque la nation pour procéder à une 
nouvelle élection. 

Art. 17. Le chef de TÉtat a le droit, par un acte secret et déposé 
aux archives du sénat , de désigner au peuple le nom du citoyen qu'il 
recommande, dans Tintérèt de la France, à la confiance du peuple 
et à ses suffrages. 

Art. 18. Jusqu^à Télection du nouveau Président de la République, 
le président du sénat gouverne avec le concours des ministres en 
Ibnctions, qui se forment en conseil de gouvernement, et déhbèrent 
à la majorité des voix. 

TITRE IV. 

DU SÉIUT. 

Art. 19. Le nombre des sénateurs ne pourra excéder cent cinquante ; 
il est fixé pour la première année à quatre-vingts. 
Art 20. Le sénat se compose : 
1* Des cardinaux, des maréchaux, des amiraux ; 



436 HISTOIRE 

T Des citoyens que le Président de la République juge conyenable 
d'élever à la dignité de sénateur 
Art. 21 . Les sénateurs sont inamovibles et à vie. 
Art. 22. Les fonctions de sénateurs sont gratuites ; néanmoins le 
Président de la République pourra accorder à des sénateurs, en rai- 
son de services rendus et de leur position de fortune, une dotation 
personnelle, qui ne pourra excéder trente mille francs par an. 

Art. 23. Le président et les vice-présidents du sénat sont nommés 
par le Président de la République et cboisis parmi les sénateurs. 
Ils sont nommés pour un an. 

Le traitement du président du sénat est fixé par un décret. 
Art 24. Le Président de la République convoque et proroge le sé- 
nat. Il fixe la durée de ses sessions par un décret. 
Les séances du sénat ne sont pas publiques. 
Art 25. Le sénat est le gardien du pacte fondamental et des liber- 
tés publiques. Aucune loi ne peut être promulguée avant de lui avoir 
été soumise. 
Art. 26. Le sénat s'oppose à la promulgation : 
i* Des lois qui seraient contraires ou qui porteraient atteinte à la 
Constitution, à la religion, à la morale, à la liberté des cultes, à U 
liberté individuelle, à Tégalité des citoyens devant la loi, à l'inviolabi- 
lité de la propriété et au principe de l'inamovibilité de la magistrature; 
2® De celles qui pounaient compromettre la défense du territoire. 
Art. 27. Le sénat règle par un sénatus-consulte : 
4° La Constitution des colonies et de l'Algérie ; 
2° Tout ce qui n'a pas été prévu par la Constitution et qui est né- 
cessaire à sa marche ; 

3*^ Le sens des articles de la Constitution qui donnent lieu à diffé- 
rentes interprétations. 

Art. 28. Ces sénatus-consultes seront soumis à la sanction du Pré- 
sident de la République, et promulgués par lui. 

Art. 29. Le sénat maintient ou annule tous les actes qui lui sont 
déférés comme inconstitutionnels par le gouvernement, ou dénoncés, 
pour la même cause , par les pétitions des citoyens. 

Art. 30. Le sénat peut , dans un rapport adressé au Président de 
la République , poser les bases des projets de loi d'un grand intérêt 
national 



D'UN œUP D'ÉTAT. 437 

Art. 3i. Il peut également proposer des modifications à la Gonsti- 
tation. Si la proposition est adoptée par le pouvoir exécutif, il y est 
statué par un sénatus-consulte. 

Art. 32. Néanmoins , sera soumis au sufirage universel toute mo- 
dification aux bases fondamentales de la Constitution , telles qu'elles 
ont été posées dans la proclamation du 2 décembre et adoptées par le 
peuple français. 

Art. 33. En cas de dissolution du corps législatif, et jusqu'à une 
nouvelle convocation, le sénat, sur la proposition du Président de la 
République, pourvoit, par des mesures d'urgence, à tout ce qui est 
nécessaire à la marche du gouvernement. 

TITRE V. 

DU CORPS LÉGISLATIF. 

Art. 34. L'élection a pour base la population. 

Art. 35. 11 y aura un député au corps législatif à raison de trente- 
cinq mille électeurs. 

Art. '36. Les députés sont élus par le suffrage universel, sans 
scrutin de liste. 

Art. 37. Ils ne reçoivent aucun traitement. 

Art. 38. Ils sont nommés pour six ans. 

Art 39. Le corps législatif discute et vote^les projets de loi et Timp/it 

Art 40. Tout amendement adopté par la commission charger: d'exa • 
miner un projet de oi sera renvoyé , sans discussion , au consiril 
d'Ëtat par le président du corps législatif. Si Tamendenient n'est pas 
adopté par le conseil d'État , il ne pourra pas être sriumis à la délibé- 
ration du corps législatif. 

Art. 4i . Les sessions ordinaires du corps législatif durent troi» mois ; 
ses séances sont publiques; mais la demande de cinq membrei» suffit 
pour qu'il se forme en comité secret 

Art 42. Le compte rendu des séances du corps législatif par les 
journaux ou tout autre moyen de publication ne consistera que dans 
la reproduction du procès-verbal, dressé à l'iMue de cba/|ue «léarKe 
par les soins du président du corps législatif. 

Art 43. Le président et les vice-présidents du eorp^ Utriubdif mmi 
nommés par le Président de la République p^iur un an, iU v>rit cbc^- 



JOè nSTOIRE 

sis parmi les député». Le traiteHient du président du corps législatif 
est fixé par un décret. 

Art. 44. Les ministres ne peuvent être membres du corps légis- 
latif. 

Art 45. Le droit de pétition s'exerce auprès du sénat. Aucune pé- 
tition ne peut être adressée au corps législatif. 

Art. 46. Le Président de la République convoque, ajourne, proroge 
et dissout le corps législatif. En cas de dissolution, le Président de la 
République doit en convoquer un nouveau dans le délai de six 
mois. 

TITRE VI. 

DU CONSEIL D^ÉTAT. 

Art. 47. Le nombre des conseillers d'État en service ordinaire est 
de quarante à cinquante. 

Art. 48. Les conseillers d'État sont nommés par le Président de la 
République, et révocables par lui. 

Art. 49. Le conseil d'État est présidé par le Président de la Repu- 
blique, et, en son absence, par la personne qu'il désigne comme 
vice- président du conseil d'État. 

Art. 50. Le conseil d'État est^cbargé, sous la direction du Président 
de la République, de rédiger les projets de loi et les règlements d'ad- 
ministration publique, et de résoudre les difficultés qui s'élèvent en 
matière d'administration. 

Art. 51. H soutient, au nom du gouvernement, la discussion ; des 
projets de loi devant le sénat et le corps législatif. 

Les conseillers d'Etat, chargés de porter la parole au nom du gou- 
vernement, sont désignes par le Président de la République. 

Art. 52. Le traitement de chaque conseiller d'État est de 25,000 fr. 

Art. 53. Les ministres ont rang, séance et voix délibérative au con- 
seil d'Etat. 

TITRE VII. 

DE LA HAUTE COUR DE JUSTICE. 

' Art. 54. Une haute cour de justice juge, sans appel ni recours en 
cassation, toutes personnes qui auront été renvoyées devant elle 



D'UN œUP DÏTAT. 19» 

eonme préfeoDes de crimes, attentats oa complots coati>^ le Pivsh 
dent de la République ou contre la sûreté fntérieure oo exIérietiTv 
del*ÊtaU 

Elle ne peut être saisie qu'en vertu d'un décret du Président de la 
République. 

Art. 55. Un sénatus-consulte déterminera l'organisation de cette 
haute cour. 

TITRE Mil. 

DlSPOSmOIVS GÉflÉRALES ET TRATISrrOIRES. 

Art 56. Les dispositions des codes, lois et règlements existants, qui 
ne sont pas contraires à la présente Constitution, restent en vigueur 
jusqu'à ce qu'il y soit légalement dérogé. 

Art. 57. Une loi déterminera l'organisation municipale. Les maires 
seront nommés par le pouvoir exécutif, et pourront être pris hors du 
conseil municipal. 

Art. 58. La présente Constitution sera en vigueur à dater du jour 
où les grands corps de TÉtat qu'elle organise seront constitués. 

Les décrets rendus par le Président de la République, à partir du 
2 décembre jusqu'à cette époque, auront force de loi. 

Fait au palais des Tuileries, le i\ janvier 4852. 

Louis-Napoléon Biinaparte. 
Vu et scellé du grand sceau : 

Le garde des sceaux^ ministre de ia justice , 
E. ROI'IIER. 

En exécution du litre VI de la Constitution, par dé- 
cret rendu le 23 janvier 1852; sont nommés membres 
du conseil d'État : 

MM. Baroohe, ancien ministre , est nommé vico- président du con- 
eeil d'État. — Maillard, ancien conseiller d'Étal, est nommé président 
de la section du contentieux. — Rouher, ancien ministre, est nommé 
président de la section de législation , justice et affaires étrangères.— 
Delangle, ancien procureur général, est nommé président de la sec- 



440 HISTOIRE 

tion de Tintérieur, de Tinstruction publique et des cultes. — De Pa- 
rieu , ancien ministre , est nommé président de la section des finances. 
— Magne, ancien ministre, est nommé président de la section des 
travaux publics, de Tagriculture et du commerce. — Leblanc, vice- 
amiral , est nommé président de la section de la guerre et de la 
marine. 
Sont nommés conseillers d*État : 

MM. Allard, général de brigade, membre du comité du génie. — 
Barbaroux , ^cien membre de TAssemblée législative. — Ferdinand 
Barrot , ancien ministre. — Quentin Baucbard , ancien membre de 
TAssemblée législative. — Boinvilliers, ancien membre de F Assemblée 
législatif. — Bonjean , ancien ministre , avocat général à la cour de 
cassation — Boudet , ancien conseiller d*Ëtat. - Boulatignier, ancien 
conseiller d'État. — Joseph Boulay (de la Meurthe) , ancien conseiller 
d'État. — Carlier, ancien préfet de police de Paris. — Charlemagne, 
ancien membre de TAssemblée législative. — Michel Chevalier, mem- 
bre de rinstitut. — Conti , directeur des affaires criminelles et des 
grâces au ministère de la justice. — Cornudet, ancien maître des re- 
quêtes au conseil d'État. — Cuvier, ancien conseiller d'État. — Dariste, 
ancien membre de l'Assemblée législative. — Denjoy, ancien membre 
de l'Assemblée législative. — Flandin, ancien membre de l'Assemblée 
législative. — Fremy, ancien membre de l'Assemblée législative. — 
Charles Giraud, ancien ministre. — Godelle, ancien membre de l'As- 
semblée législative. — Hermann , ancien conseiller d'État. — Janvier, 
ancien conseiller d'ÉUt. — Lacaze, ancien membre de l'Assemblée 
législative. — Armand Lefèvre , ministre plénipotentiaire de France à 
Berlin. — Leroy de Saint- Arnaud , avocat, maire du 12* arrondisse- 
uie.nt. — Marchand , ancien conseiller d'État. — Stourm , ancien 
conseiller d'État. — Suin , avocat général à la cour d'appel de Paris. 

— De Thorigny , ancien ministre. — Villemain , intendant militaire. 

— Vuillefroy, ancien conseiller d'État. — Vuitry, sous-secrétaire 
d'État au ministère des finances. — Waïsse , ancien ministre. 

Sont nommés maîtres des requêtes de première classe : 

MM. Blanche, ancien secrétaire général du ministère de l'intérieur. 

— Bréhier, ancien membre de l'Assemblée législative. — Léon de 
Bussière , ancien maître des requêtes , Chadenet , ancien membre de 
l'Assemblée législative. — Chassaigne-Goyon t ancien membre de 



irO OOCP VETAT. 4lt 



rAsenblêe lésislatrre. — Chassériaa , hislortoçnphe de lu 

— Dabcaiii , ancien membre de F Assemblée lé^islathe.— tomartroy, 
ancien maître des requêtes. — De Forcade, avocat à la coor d'ap^l 
de Paris. ~ Gaic, ancien membre de rAssemMée lêfislati^. — Ga»- 
kode, ancien membre de FAssemMée législatiire. — GomeK ancien 
maître des requêtes. — Lestiboodois , ancien membre de FAssemblée 
législatÎTe. — Loyer, ancien mnnbre de FAssemblée léfislatite. — 
Maigne , ancien maître des requêtes. — Moolaod , ancien maître des 
requêtes. — Ernest de Padooe , préfet do département de Seine-el- 
Oise. — Pascalis , ancien maître des requêtes. — Rerercbon, ancien 
maître des requêtes Amédée Thiernr, ancien maître des requêtes. 

Sont nommés maîtres des requêtes de deuxième classe ; 

MM. d^Argout, ancien raaître des requêtes en serrice extraordinaire. 
" Aubemon, ancien auditeur. — Bataille, ancien membre de FAs- 
semblée législative. — De Bemon, ancien auditeur. — De Chassiron, 
ancien attaché d^ambassade. — Daveme, ancien maître des requêtes. 

— Du Bertier, ancien maître des requêtes en senrice extraordinaire. 

— Dubois, ancien maître des requêtes. — François, ancien maître des 
requêtes. — Gavini, ancien membre de FAssemblée législative. — Gou- 
pil, ancien maître des re«|uétes. — Jahan, ancien cbef du cabinet du 
ministre des travaux publics. — Paul de Maupas, procureur de la 
République à Nt^urcbàlel. — De Montesquiou, anci« n auditi-ur. — 
Pages, ancien maître des requête. — Ernest Portalis, ancien auditeur. 

— Redon, ancien maître des requêtes. — Richaud, ancien maître «Vs 
requêtes en senrice extraordinaire. — Anatole de Scgur, ancien prc- 
fet — Vuillermet, ancien maître des requêtes. 

Sont nommés auditeurs de première class*? : 

MM. de Bosredon, ancien auditeur au conseil d'État. — Cardon de 
Sandrans, avocat à la cour d'appel de Paris. — De Cisabianca, an- 
cien chef de cabinet du ministre des finances. — Farê, ancien audi» 
tenr au conseil d'État. — Fouquier, conseiller de préfecture de FAisne. 

— De Garel, attaché au ministère de Fintérieur. — Hudault, substitut 
du procureurde la Républiques Mantes.— LéopoldLehon, ancien chef 
de cabinet du ministre de Fintérieur. — Lemarie, ancien auditeur au 
eonseil d'État— Leviez, ancien auditeur au conseil d'État— Lhopital» 
ancien auditeur au conseil d'État. — Marbeau, ancieii auditeur au 
conseil d'État. — Majnard fils, avocat à la cour d'appel de Paris. — 



M2 jWPfMRB 

Mcmton-Duveroay, ancien auditeur au conseil d'État. — Robert, an- 
cien auditeur au conseil d'Etat. — Sers, ancien auditeur au conseil 
d'État. 
Sont nommés auditeurs de deuxième classe z 
MM. Aucoc, Bartholoni, de Belbeuf, BoinyiUiers fila, deOiamblain, 
Cottin, Desmichels, Dufau, Guemon-Ranyille, Lechanteur, Leroy, 
de Narcillac, Pons de Rempont, Pontalès (Antonio), Vieyra. 
Fait au palais des Tuileries, le ^ janvier 1852. 

Louis-Napoléon Bohafarte. 
Par le Président: 

L$ minière d'Btat,^ 

X. DE Casabiahga. 

Conformément au titre lY de la Constitution, parait 
le décret du 26 janvier i 852, qui nomme les membres 
du sénat. Ceux qui sont désignés par l'article 20 de la 
Constitution ne sont pas portés dans cette liste. Ce sont 
les maréchaux, les amiraux et les cardinaux qui font, 
de droit, partie du sénat : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Louis-Napoixon, Président de la République, 
Décrète : 

MM. le général de division Achard, ancien membre de T Assemblée 
législative. — Le comte d'Argout, ancien ministre des finances, gou- 
verneur de la banque de France. — Le marquis d'Audiffret, président 
à la Cour des comptes. — Le général de division de Bar, ancien 
membre de TAssemblée législative. — Le général de division Bara- 
guey-d*Hilliers, ancien ambassadeur, ancien membre de TAssemblée 
législative. — De Beaumont (de la Somme), ancien membre de l'As- 
semblée législative. — Le prince de Beauvau, ancien pair de France. 
— Le marquis de Belbeuf, ancien premier président de la cour d'ap- 
pel de Lyon. — Charles Berthier, prince de Wagram. — Boulay (da 
la Meurtbe), ancien vice-président de la République. — Le comte de 
Breteuil, ancien pair de France. — De Cambacérès aîné, ancien pair 




D'UN COUP D'ÉTAT. 

de France. — Le corale de ùtbtcllane, général en chef de l'armée de 
Ljon. — Le vice-amiral Casj, membre du conseil d'amirauté. — I>e 
comte de Caumont-Laforce. — François Clary. — Le niarquit* de 
CroL — Le baron de Crouseilhes, ancien ministre de rinstruclion 
publique, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le comte 
Cuiial, ancien membre de l'Assemblée législative. — Drouyn de 
l'Huys, ancien ministre des affaires clraiigèreii, ancien membre àa- 
l'Asserablée législative. — Dumas, ancien ministre de l'agriculture et 
du commerce, membre de l'inslitut. — Charles Dupin. membre de 
riiistitut, ancien membre de l'Assemblée législative, — Ëlie de Beau- 
mont, membre de l'Iiistilul. — Achille Fould, ancien ministre des fi- 
nances, ancien membre de l'Assemblée législative. — Fouquel d'Hé- 
rauel , ancien membre de l'Assemblée législative. — Le baron d* 
Fourment, ancien membre de l'Assemblée législative. — Gautier, an- 
cien minbtre des linances, régent de la banque de France. — L» 
cnmle Ernest de Girardin, ancien membre de l'Assemblée législative. 

— Goulhot de Saint-Germain, ancien membre de l'Assemblée législa- 
tive. — Le marquis de laGrange (Gironde), ancien membre de l'A»- 
flemblée législative. — Le général de division comte d'Baulpoul, «a- 
cit-'D minisire de la guérie, ancien membre de l'Assemblée législative* 

— Le vice-amiral Hugon. — Le général Hussoji, ancien membre di 
l'Assemblée législative. — Lacrossc, ancien ministre des travaux pur 
blics, ancien membre del'Asaemblée législative. — De Ladoucetle, an» 
cien membre de l'Assemblée législative. — Le général de division 
la HitU', ancien niiuislre des affaires étrangères, président du comité 
d'artillerie. — Le comte de Lariboîssière, aiiiien membre du l'Assem- 
blée législative. — Le général de division comte de Lawœstine, com- 
mandant de la garde nationale de Paris. — Lebeur, régent de 1& 
banque de France, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le- 
marrois, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le comte Louis 
Lemercicr, ancien pair de France. — Le général île divisioj) Lnaj 
de Saint-Arnaud , ministre de la guerre. — Leverricr, membre de 
llnetitut, ancien membre de l'Assemblée législative. — Leiai de Mar- 
iMiia, ancien pair de France. — Le général de division Blagnan, g(~. 
Itérai en cher de l'armée de Paris. — Hnnuel {ia la Nièvre), aoeioi' 
membre de l'Assemblée législative. — Marchant (du Nord), ancieil 
membre de l'Assemblée législative. — Meynard , président à la cour 



4 



L. 



Mouton-Duvernay, ancien auditeur au conseil d'État. — Robert, an- 
cien auditeur au conseil d'Etat. — - Sers, ancien auditeur au conseU 
d'É^t. 

Sont nommés auditeurs de deuxième classe z 

MM. Aucoc, Barthoionifde Belbeuf, BoinyiUiers fils, deChamblain, 
Cottin ^ Desmichels , Dufau, Guernon-Ranville, Lechanteur, Leroy, 
de Narcillac, Pons de Rempont, Pontalès (Antonin), Vieyra. 

Fait au palais des Tuileries, le ^ janvier 1852. 

Louis-Napoléon Bohafabte. 
Par le Président: 

X. DE CAftABIAlIGA. 

Conformément au litre lY de la Constitution, paiait 
le décret du 26 janvier i 852, qui nomme les membres 
du sénat. Ceux qui sont désignés par Tarticle 20 de la 
Constitution ne sont pas portés dans cette liste. Ce sont 
les maréchaux, les amiraux et les cardinaux qui font, 
de droit, partie du sénat : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Louis-NAPOii:oN, Président de la République, 
Décrète : 

MM. le général de division Achard, ancien membre de TAssemblée 
législative. — Le comte d'Argout, ancien ministre des finances, gou- 
verneur de la banque de France. — Le marquis d'Audiffret, président 
à la Cour de^ comptes. — Le général de division de Bar, ancien 
membre de l'Assemblée législative. — Le général de division Bara- 
guey-d'Hilliers, ancien ambassadeur, ancien membre de l'Assemblée 
législative. — De Beaumont (de la Somme), ancien membre de l'As- 
semblée législative. — Le prince de Beauvau, ancien pair de France» 
— Le marquis de Belbeuf, ancien premier président de la cour d'ap- 
pel de Lyon. — Charles Berthier, prince de Wagram. — BouLay (da 
la Meurtbe), ancien vice-président de la République. — Le comte de 
Breteuil, ancien pair de France. — De Cambacérès aine, ancien pair 



D'UN COUP D'ÉTAT. 



^^H 



de France — Le cumte de Castellane, ^aéral en cheT de Tarmëe de 
Ljon. — Le vice-amiral Casj, membre du conseil d'amirauté. — Le 
comle de Cau mont-La rurce. — François Claiy. — Le luaniuis de 
Croî. — Le baron de Crouseilhes, ancien ministre de l'instruction 
publique, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le comte 
Cuiial, ancien membre de l'Assemblée législative. — Drou;n de 
l'Huys, ancien minisire des alTaires étrangères, ancien membre de 
t' Assemblée législative. — Dumas, ancien ministre de Tagriculturc et 
du commerce, membre de l'Institut. — Charles Dupin. membre da 
l'Institut, ancien luembre de l'Assemblée législative. — Elle de Beao- 
mont, membre de l'Iiiatilut. — AcbiUe Fould, ancien ministre des &- 
nances, ancien membre de l'Assemblée législative. — Fouqucl d'Hé- 
rouel , ancien membre de l'Assemblée législative. — Le baron d» 
Fourment, ancien membre de l'Assemblée législative. — Gautier, an- 
cien ministre des fiuauces, régent de la banque de France. — La 
comle Ernest deGirardin, ancien membre de l'Assemblée législative. 

— Goulbot de Saint-Germain, ancien membre de l'Assamblée législa- 
tive. — Le marquis de laGrange (Gironde), ancien membre de l'Afr- 
Kmblée législative. — Le général de division comte d'Hautpoul, an- 
cien ministre de la guérie, ancien membre de l'Assemblée législative. 

— Le vice-amiral Hugon. — Le général Kusson, ancien membre d» 
TAssemblée législative. — Lacrosse, ancien minislre des travaux pu- 
blics, ancien membre de l'Assemblée législative. — De LaduuceUe, an- 
cien membre de l'Assemblée législative. — Le général de division 
la Hiltc, ancien ministre des affaires étrangères, président du comité 
d'artillerie. — Le comte de Lariboissière, ancien membre de l'Assem- 
blée législative. — Le général de division comte de Lawcestine, com- 
mandant de la garde nationale de Paris. — Lebeur, régent de la 
banque de France, ancien membre de l'Assemblée législative. .— Le- 
narrois, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le comte Louis 
Lemercier, ancien pair de France. — Le général de division Leroy 
de Saint-Arnaud, ministre de la guerre. — Leverricr, membre de 
nnslitut, ancien membre de l'Assemblée législative. — Lciai de Mar- 

1, ancien pair de France. — Le général de division Magnan, gé- 
Didral en chef de l'armée de Paris. — Manuel \ie la ^U£vre). aocioi. 
membre de l'Assemblée législative. — Marchant (du Nord), ancien 
membre de l'Assemblée législative. — Meynard, président à la cour 




U2 il^nSMRB 

Mouton-Duvernay, ancien auditeur au conseil d'État. — Robert, an- 
cien auditeur au conseil d'Etat. — Sers, ancien auditeur au cooseU 
d'Ë^t. 

Sont nommés auditeurs de deuxième classe i 

MM. Aucoc, Bf^rtholoni,de Belbeuf, BoinviUiers fils, deChamblain, 
Cottin ^ Desmichels , Dufau, Guemon-Ranville, Lechanteur, Leroy^ 
de Narcillac, Pons de Rempont, Pontalès (Antonin), Vieyra. 

Fait au palais des Tuileries, le ^ janvier 1852. 

Louis-Napoléon Bohafabte. 
Par le Président: 

X. DE CAftABUnCA. 

Conformément au litre lY de la Constitution, paiait 
le décret du 26 janvier \ 852, qui nomma les membres 
du sénat. Ceux qui sont désignés par Tarticle 20 de la 
Constitution ne sont pas portés dans cette liste. Ce sont 
les maréchaux, les amiraux et les cardinaux qui font, 
de droit, partie du sénat : 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Louis-NAPOii:oN, Président de la République, 
Décrète : 

MM. le général de division Achard, ancien membre de TAssemblée 
législative. — Le comte d'Argout, ancien ministre des finances, gou- 
verneur de la banque de France. — Le marquis d'Audiffret, président 
à la Cour des comptes. — Le général de division de Bar, ancien 
membre de l'Assemblée législative. — Le général de division Bara- 
guey-d'Hilliers, ancien ambassadeur, ancien membre de TAssemblée 
législative. — De Beaumont (de la Somme), ancien membre de TAs- 
semblée législative. — Le prince de Beauvau, ancien pair de France. 
— Le marquis de Belbeuf, ancien premier président de la cour d'ap- 
pel de Lyon. — Cbarles Berthier, prince de Wagram. — BouLay (da 
la Meurtbe), ancien vice-président de la République. — Le comte de 
Breteuil, ancien pair de France. — De Cambacérès aîné, ancien pair 



D*UN GOI]P I^AT. 443 

de France. — Le comte de Castellane, général en chef de Tarmée de 
Lyon. — Le \ice-amiral Casy, membre du conseil d*amirauté. — Le 
comte de Caumont-Laforce. — François Clary. — Le marquis de 
Groî. — Le baron de Crouseilhes, ancien ministre de l'instniction 
publique, ancien membre de TAssemblée législative. — Le comle 
Curial, ancien membre de l'Assemblée législative. — Drouyn de 
THuys, ancien ministre des affaires étrangères, ancien membre de 
TAssemblée législative. — Dumas, ancien ministre de ragricuUurc et 
du commerce, membre de Tlnstitut. — Charles Dupin, membre de 
rinstitut, ancien membre de l'Assemblée législative. — Elie de Beau- 
mont, membre de Tlnstitut. — Achille Fould, ancien ministre des fi^ 
nances, ancien membre de TAssemblée législative. — Fouquet d*Hé- 
rouel , ancien membre de TAssemblée législative. — Le baron dé 
Fourment, ancien membre de l'Assemblée législative. — Gautier, an- 
cien ministre des Cuances, régent de la banque de France. — Le 
comte Ernest de Girardin, ancien membre de l'Assemblée législative. 

— Goulhot de Saint-Germain, ancien membre de TAssemblée législa- 
tive. — Le marquis de la Grange (Gironde), ancien membre de l'Aa* 
semblée législative. — Le général de division comte d'Hautpoul, an- 
cien ministre de la guerre, ancien membre de l'Assemblée législative. 

— Le vice-amiral Hugon. — Le général Husson, ancien membre de 
l'Assemblée législative. — Lacrosse, ancien ministre des travaux pu- 
blics, ancien membre de l'Assemblée législative. — De Ladoucette^ an- 
cien membre de l'Assemblée législative. — Le général de division 
la Hittc, ancien ministre des affaires étrangères, président du comité 
d'artillerie. — Le comte de Lariboissière, ancien membre de l'Assem- 
blée législative. — Le général de division comte de Lav^œstine, com- 
mandant de la garde nationale de Paris. — Lebeuf, régent de la 
banque de France, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le- 
marrois, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le comte Louis 
Lemercier, ancien pair de France. — Le général de division Leroy 
de SaintrArnaud , ministre de la guerre. — Leverrier, membre de 
linetitut, ancien membre de TAssemblée législative. — Lezai de Mar- 
Qiiia, Étiden pair de France. -» Le général de division Magnan, gé- 
iléral en chef de l'armée de Paris. — Manuel (ds la Nièvre), aocioi 
membre de l'Assemblée législative. — Marchant (du Nord), anciea 
membre de l'Assemblée législative. — Meynard , préatident à la cour 



■y 



444 HISTOIRE ' 

de cassation. — Mimerel, ancien membre de TAssemblée législative. 
*> Le prince de la Moskowa, ancien membre de rassemblée législa» 
tiye. — Le prince Lucien Murât, ancien membre de l'Assemblée lé- 
gislative. ^ Le général de division Ordener. — Le général de divi- 
sion comte d'Ornano, ancien membre de l'Assemblée législative. — 
Le général de division duc de Padoue, ancien membre de TAssemblée 
législative. — Le vice-amiral Parceval-Descbônes. — Le général de 
division Pelet, ancien membre de l'Assemblée législative. — Le duc 
de Plaisance, ancien pair de France. — Poinsot, membre de Tlnsti- 
tut. — Le marquis de Pontis, ancien pair de France. — Le comte 
Portalis; premier président à la cour de cassation. — Le général de 
division comte de PrévaL — Le général de division Regnault de 
Saint-Jean-d'Angély, ancien ministre de la guerre, ancien membre de 
TAssemblée législative. — Le général de division duc de Saint-Si- 
mon, ancien pair de France. — Sapey, ancien député, ancien con- 
seiller-maitre à la Cour des comptes. ^ Le général de division comte 
de Schramm, ancien ministre de la guerre, président du comité d'in- 
fanterie. — De Ségur d'Aguesseau , ancien ninmbre de l'Assemblée 
législative. — Le comte Siméon, ancien membre de l'Assemblée légis- 
lative. — Amédée Thayer, membre de la commission municipale de la 
Seine. — Thi bandeau, ancien conseiller d'Etat de l'Empire. — Tro- 
plong, premier président de la cour d'appel de Paris. — Le duc de 
Vicence. — Vieillard, ancien membre de rAsscmblée législative : 

Sont nommés membres du Sénat. 

Fait au palais des Tuileries, le 26 janvier i852. 

Louis-Napoléon Bonaparte. 
Par le Président : 

Le ministre cTÉtat, 

X. DE Casabianca. 

Notre tâche est terminée. L'auteur de Tintroduction, 
chargé aussi de la conclusion, va dire les conséquences 
politiques de l'acte du 2 décembre. Nous avons dû, 
quant à nous , nous borner au récit des faits, tels qu'ils 
se sont offerts d'eux-mêmes. 



• SINJN œUP D'ÉTAT. 445 

Ces faits sont un grand enseignement; Dieu fasse 
qu'il serve à notre patrie, elle doit être lasse de révolu- 
tions; toutes lui ont coûté bien cher. Aujourd'hui, que 
nous avons constitué un pouvoir sur la base la 
plus large qu^aiteue jamais pouvoir en ce monde, abri» 
tons-nous sous sa main protectrice, fermons l'ère des 
agitations politiques, des expériences gouvernemen- 
tales. 

Le peuple doit savoir à présent, que ce ne sont point 
les faiseurs d'émeutes et de barricades qui créent des 
institutions. Le progrès naît de Tamélioration morale 
des hommes. Personne n'est assez fort en ce monde, 
pour empêcher un peuple de conquérir un progrès 
dont il est digne, pour lequel il est mûr; mais il dépend 
de ce peuple d'en reculer l' avènement. S'il comprend 
mal l'idée de liberté, s'il veut la licence, s'il prend le 
fusil au lieu du bulletin , il fait reculer le progrès. La 
liberté veut l'autorité, autrement elle devient la licence ; 
elle va à l'anarchie, et l'anarchie, c'est la barbarie. Un 
peuple doit respecter ceux qui le gouvernent, et croire 
que ce n'est point par la violence qu'il peut rendre 
meilleures les institutions et les lois; c'est en se 
rendant meilleur lui-même; car les lois finissent tou- 
jours par être l'expression des mœurs et de l'étal actuel des 
nations. Une nation éclairée comme la nôtre, ne doit viser 
qu'à faire des révolutions pacifiques, et pour cela, il 
faut qu'elle sache bien que le progrès ne vient pas 
brusquement, mais qu'il s'opère d'une façon calme et 
presque insensible. 



446 HISTOIRE D'UN COUP VtTAT. 

Il monte dans rhumanité comme la sève dans les 
rameaux des arbres; il a horreur des secousses et des 
agitations violentes. Les révolutions par la force ne 
servent qu'à quelques ambitieux , et presque toujours 
les peuples en sont victimes. Bien rarement on voit , 
comme aujourd'hui, celui qui demeure mattre de la 
puissance 9 la déposer aux pieds de la nation , et faire 
appel, pour gouverner, à la seule, à la vraie légitimité, 
à l'élection , qui est, ainsi que le disaient les juriscon- 
sultes de notre vieille monarchie , le canal choisi par 
Dieu pour exprimer sa volonté aux princes et aux 
peuples. 



CONCLUSION. 



Un iounense événement, un grand fait s'était pro- 
duit. Après des révolutions successives, venant d*en bas 
pour détruire, une révolution venant d'en haut pour 
fonder, s'était accomplie. On était enfin rentré dans 
les traditions nationales de la France, où rien de vaste 
et de grand, de profond et de durable, ne s'est établi 
en dehors de l'action du Pouvoir, qui, pendant les 
huit siècles de la monarchie capétienne , a constanh- 
ment marché à la tète du mouvement des idées , 
ayant l'initiative de toutes les réformes, et se servant, 
pour pousser l'Humanité en avant, dans la voie de la 
civilisation, de la puissance du principe d'autorité. 
Louis*Napoléon reprenait la tâche inachevée de Louis 
le Qros, de Philippe -Auguste, de Saint- Louis, de 
Louis XI, de François P', d'Henri IV, de Louis XII et 



448 CONaUSlON. 

de Louis XIY, au point où TEmpereur Tavait continuée 
et où la Restauration l'avait interrompue. Il la repre- 
nait au nom d'intérêts plus universels et d'idées plus 
larges, ou plutôt il la reprenait à un moment où elle 
se rapprochait davantage du but suprême vers lequel 
Dieu conduit la France, à l'aide d'instruments divers 
et à travers des routes différentes. Il venait déblayer le 
sol du présent des dernières ruines du passé qui le jon- 
chaient encore, et, sur ce sol, il allait élever les fon- 
dements de l'avenir. 

Ainsi, à l'instar des deux grands Empereurs, des 
deux puissants génies qui, à dix siècles d'intervalle, 
ont rempli l'Europe de l'éclat de leur gloire, du bruit de 
de leur nom et de la splendeur de leur puissance, Louis- 
Napoléon apparaissait sur la scène du monde, ayant 
au front l'étoile des organisateurs et des fondateurs de 
sociétés. Il devait donc agir et procéder comme ont agi 
et procédé Charlemagne et Bonaparte, concentrant en- 
tre leurs mains toute la force du Pouvoir ; car c'est seu- 
lement à l'aide de celte concentration qu'il peut ac- 
complir, à leur exemple, sa mission réformatrice et 
civilisatrice. L'unité dans le gouvernement a toujours 
précédé et préparé les règnes féconds, qui ont laissé 
des traces dans le monde et influé sur les destins de l'Hu- 
manité. C'est la Constitution nouvelle qui seule pouvait 
être le palladium de celte unité. La première pensée de 
Louis-Napoléon a donc dû s'arrêter sur cette Constitu- 
tion, qui allait être le fondement de l'édifice qu'il ^tait 
appelé à construire. 



Deux grands principes, celui de liberté et celui d'au- 
torité, se partagent l'empire du monde, depuis qu'il 
existe sur la terre des groupes d'hommes qui se for- 
ment en société ; ces deiis principes, qui n'ont jamais 
cessé de se combattre, et qui triomphent tour à tour 
dans cete lutte éternelle des idées, s'incarnent, l'un 
dans la doctrine d'examen, l'autre dans la doctrine 
d'obéissance. De même que chaque arbre porte ses 
fruits, ils ont l'un et l'autre leurs conséquences forcées 
et naturelles, logiques et légitimes. La doctrine d'exa- 
men enfante l'esprit de révolte, qui bouleverse et révo- 
lutionne. Avec elle, on renverse. La doctrine d'obéis- 
sance produit l'esprit de discipline, qui hiérarchise cl 
organise. Avec elle, on édifie. 

Une Constitution appartient toujours, radicalement, 
à l'une ou à l'autre de ces deux doctrines. Laquelle de- 
vait vivifier de son esprit, animer de son souffle la Con- 
stitution nouvelle? Entre la doctrine d'examen et la 
doctrine d'obéissance, Louis-Napoléon, qui venait 
construire, ne pouvait pas balancer, et, pour se déci- 
der en faveur de la seconde contre la première, il n'a- 
vait qu'à méditer sur l'histoire des Constitutions poli- 
tiques de la France, de 17S9 à 1851 , pour trouver 
dans cette étude des inspirations salutaires et des en- 
seignemenls suprêmes. 

Cette histoire ne devait-elle pas apprendre au neveu 
de l'Empereur que toutes les fois que le principe d'au- 
torité n'a pas dominé dans la Constitution du pays et 
dans l'organisation du Pouvoir, de toute la hauteur de 



A50 CONCLUSION. 

sa foroe et de sa puissance , le Gouvemement a vécu 
dans la lutte pour mourir par une réirolution ! C'est ce 
qu'il est facile de démontrer en examinant dans leurs 
causes et dans leurs^ effets les différentes Constitutions 
qui se sont succédé depuis soixante ans dans notre 
pays, trop souvent et trop cruellement éprouvé par de 
vastes catastrophes et de sanglantes insurrections. Il 
n'est personne qui ne sache qu'elles sont devenues 
très-nombreuses en moins d'un siècle. Mais quel en 
était l'esprit, quel en était le caractère? c'est ce que 
généralement on ignore. Pourquoi les unes ont-elles 
fatalement abouti à une révolution par un chemin 
semé de troubles et d agitation? Pourquoi les autres 
ont-elles logiquement donné le calme, le repos, l'or- 
dre, la prospérité? C'est ce qu'on ne sait pas assez 
peut-être. 

La Constitution de 1791 est la première Constitution 
que la France ait possédée. Mais il faut convenir que ce 
coup d'essai n'a pas été un coup de maître. Quand on 
entre dans les profondeurs de cette œuvre fatale, inspi- 
rée par un esprit funeste, on s'explique aisément qu'elle 
n'ait pu résister au bélier révolutionnaire, car, à cha- 
que ligne s'y révèle l'ignorance la plus complète des 
lois auquelles obéit invariablement la nature humaine, 
et des notions les plus élémentaires de la science poli- 
tique. La Constituante de 1789 s'y était cependant re- 
prise à plusieurs fois, pour faire et parfaire la Constitu- 
tion de 1791 , vraie robe de Déjanire, dont elle avait 
revêtu la monarchie capétienne. 



OâNCLUSION. 431 

Cette Constitution n'est pas sortie tout d'un bloc des 
délibérations de la Constituante; elle s'est successive* 
ment complétée, décret par décret, du mois de septem- 
bre 1789 au mois de septembre 1791, époque de sa 
promulgation solennelle. Mais le temps qu'elle avait mis 
à naitre ne l'avait pas rendue plus viable ; son existence 
devait moins durer que son enfantement. La Constitu- 
tion de 1791 déléguait le pouvoir législatif à une as- 
sembtée unique, permanente y indissoluble, qui avait 
exclusivement le droit de proposer et de décréter les 
lois. Il y avait là tout ce qu'il fallait d'éléments incen- 
diaires pour mettre le feu aux quatre coins de la 
Frwce, produire dix révolutions et renverser dix gou- 
i(irnements, couvrir le sol de cendres et de ruines, faire 
^ QBUler des torrents de sang et tomber des milliers de 
t^tes. 

Les Anglais et les Américains, qui connaissent la 
tendance naturelle des Assemblées politiques au despo- 
tisme, ont cherché contre leur tyrannie des garanties 
dans la division du Pouvoir législatif entre deux Cham- 
bres. Us se sont bien gardés de concentrer dans une 
seule la force que tout corps délibérant tire naturelle- 
ment de sa collectivité. Ils savaient trop, pour tomber 
dans une aussi profonde méprise, combien les Assem- 
blées politiques sont facilement entraînées à abuser de 
cette force. 

Les Constituants de 1789, si servilement copiés dans 
lews erreurs par les Constituants de 1848, ne se sont 
pas contantes de méconnaître cette loi fondamentale 



482 GONaUSION. 

de Tart du gouvernement des hommes. Après avoir in- 
vesti une Assemblée unique du Pouvoir législatif, ils 
ont encore fait cette Assemblée permanente et indisso- 
lubie, la plaçant ainsi, à dessein, tout à fait en dehors 
de l'action du Chef de l'Ëtat. 

Assise sur de pareilles bases, une Assemblée délibé- 
rante est comme une locomotive lancée à toute vapeur. 
Il faut qu'elle éclate ou qu'elle arrive , et tout ce qui 
ne s*écarte pas de son chemin, ne peut qu'être broyé 
comme un grain de sable. G)rament ne viserait-elle 
pas à la domination exclusive , lorsqu'elle ne sent de 
contre-poids d'aucune nature, lorsqu'elle ne voit de 
barrière d'aucune sorte, et qu'elle ne répond de ses «c- 
tes que devant l'Histoire et devant Dieu! Le frein le 
plus puissant contre les abus de pouvoir et les actes de* 
tyrannie, c'est celui de la responsabilité personnelle. 
La responsabilité n'est efficace que lorsqu'elle est in- 
dividuelle. Celle des corps délibérants n'est que collec- 
tive; c'est ce qui fait qu'elle n'existe pas. 

La Constitution de 1791 déléguait le Pouvoir exé- 
cutif au Roi. Mais étranglé dans sa base, découronné 
de ses plus précieuses prérogatives, annulé dans son 
action, ce Pouvoir n'avait aucun des éléments de force 
et de vitalité qui devaient le rendre fécond. Sans ini- 
tiative pour les lois, qu'il n'avait pas la faculté de pro- 
poser ; sans autorité sur l'armée, soustraite à son com- 
mandement; sans influence sur les fonctionnaires 
enlevés à son choix; sans droit contre l'Assemblée, qu'il 
n'avait pas la faculté de dissoudre, le Roi ne pouvait 



CONCLUSION. 453 

rien, ni pour se défendre ni pour défendre Tordre, la 
liberté, le pays, la société, la civilisation, contre les éga- 
rements du Corps législatif , qui pouvait tout impuné- 
ment contre la Royauté. 

On sait quels furent les déplorables résultats de cet 
esprit de jalousie du Pouvoir législatif contre le Pouvoir 
exécutif, dont la Constitution de 1791 était imprégnée, 
et qui avait passé , trait pour trait , dans la Constitu- 
tion de 1848, exactement calquée sur elle. Le 29 sep- 
tembre, l'Assemblée constituante résignait ses pouvoirs, 
en déclarant que sa mission était terminée. Le t*' oc- 
tobre , l'Assemblée législative se réunissait en vertu de 
h Constitution qui devait être promulguée. Le Pouvoir 
atif et le Pouvoir exécutif, organisés par cette 
Gomtitution , se trouvaient enfin face à face. Ce fut 
^JMmi édiatement , entre ces deux Pouvoirs, une lutte 
sidurde, profonde, implacable, terrible : lutte qui était 
aussi inévitable qu'il est inévitable que la nuit succède 
au jour, et que le jour succède à la nuit. 

Là où il y a égalité, il y a fatalement rivalité ; là où 
il y a rivalité, il y a nécessairement guerre. Cela tient 
aux lois éternelles du cœur humain , dont les ressorts 
d[>éissent à l'inexorable logique des passions , sans que 
la différence des temps ni des lieux puisse rien changer 
à leur jeu, qui est partout et toujours le même. L'es- 
prit de domination, naturel aux corps délibérants, 
entraîna bientôt l'Assemblée législative sur la pente 
irrésistible de l'usurpation. Le Pouvoir royal s'effaça 
complètement devant l'action absorbante et envahis- 




454 CONCLUSION. 

santé du Pouvoir parlementaire. Décapité politiquement 
par la Constitution, avant d'être guillotiné par le bour- 
reau , Louis XYI fut successivement arrêté , suspendu y 
emprisonné, au mépris de cette Constitution qui le 
déclarait inviolable. 

Puis, l'Assemblée législative appela une Convention 
nationale, qui abolit la^ Royauté,' et qui assassina le 
Roi , en livrant la France au régime de la Terreur ; et, 
au règne de cette Convention nationale , qui était sou- 
veraine en droit et en fait , correspondit la plus épou- 
vantable époque de notre histoire. Quelle tyrannie fut 
jamais plus monstrueuse que la tyrannie irresponsable 
de cette Assemblée ! La dictature de Marins et de Sylla 
coûta certes beaucoup moins de sang à la République 
romaine, que la dictature de la Convention nationale, 
décrétant le Gouvernement révolutionnaire , concentré 
au sein du Comité de salut public , n'en fit répandre 
sur le sol français. Un Marius même a une responsa- 
bilité qui le retient ; les membres d'une Assemblée po- 
litique n'en ont pas; rien ne les contient. 

C'est en i 792 que la Convention nationale a usurpé 
tous les pouvoirs, en réunissant entre ses mains la 
puissance législative et la puissance executive. Un dé- 
cret du 10 août rendu par l'Assemblée législative, qui 
allait mourir, avait d'abord prononcé la suspension du 
Roi. Un décret du 21 septembre, promulgué par la 
Convention nationale, le jour même de sa réunion, 
prononça l'abolition de la Royauté. Le 24 juin 1793, 
la Convention nationale promulguait une Constitution 



CONaUSlON. 455 

nouvelle y qu'elle envoyait à Tacceptatioa du Peuple 
français^ précédée de la guillotine et suivie du bourreau. 

Une Constitution si puissamment apostillée ne 
pouvait manquer d'être librement et volontairement 
adoptée. Cependant, quoique les assemblées primaires 
eussent été convoquées et se fussent réunies sous l'em- 
pire de la Terreur, la Constitution de 1 793 n'a réuni 
que 1,801,918 suffrages, tant il est vrai que la sym- 
pathie , et non la peur, peut seule entraîner la nation 
française, el que jamais on obtiendra d'elle, par la 
violence, ce qu'elle accorde avec élan dans son en- 
thousiasme. 

Mais cette Constitution était à peine acceptée, que la 
Convention nationale, jetant enfin le masque, trouva 
que, si légère qu'elle fut , cette trame, à travers laquelle 
son despotisme pouvait cependant passer à l'aise, était 
encore trop gênante. Elle se proclama, sans plus de fa- 
çon, au-dessus de toutes les lois humaines et de toutes 
les lois divines , en abolissant la Constitution qu'elle- 
même avait faite. Constitution impossible d'ailleurs, qui 
n'avait d'autre mérite que celui d'exagérer et d'outrer 
à l'excès les vices de celle de 1791. 

Ainsi ces hommes, que les démagogues de notre 
temps qualifient de martyrs, de saints et de héros , ces 
hommes, auxquels les socialistes de nos jours dressent 
des statues et font des apothéoses dans eurs livres et 
dans leurs discours ; ces hommes, enfin, que les mo-^ 
dernes révolutionnaires adoptent comme les modèles 
de leur vie poUlique, ont donné le premier exemple 



4ft6 GONaUSlON. 

d'une Constitution déchirée par la force. Les maîtres 
nous ont appris d'avance ce qu'auraient été les dis^ 
cipleSy si les disciples avaient eu le pouvoir des maî- 
tres. Les Montagnards d'aujourd'hui, si on les eût laisses 
agir, se seraient fait un point d'honneur d'imiter en 
tout les Montagnards d'autrefois; et la Gonstitulion de 
1848, sur les lambeaux de laquelle ils ont affecté de 
pleurer, aurait subi avec eux le sort de la Constitution 
de 1793. Elle aurait violemment disparu. Seulement 
elle aurait disparu au profit de la Démagogie et du So* 
cialisme , au profit de la spoliation universelle et de 
la proscription générale. 

Le règne sans limite et sans frein de la Convention 
nationale fut officiellement décrété le 10 octobre 1793, 
sous le nom de. Gouvernement provisoire et révolu- 
tionnaire. On sait ce que fut ce gouvernement d'une 
Assemblée souveraine, qui était moins une réunion 
d'hommes qu'une ménagerie de bêtes féroces ; de cette 
Assemblée qui réunissait dans son sein Robespierre et 
Couthon, CoUol-d'Herbois elFouquier-Tinville, Legen- 
dre et Marat. Ce fut quelque chose de plus sanglant et 
de plus monstrueux que le règne même des Claude et 
(les Néron, des Héliogabale et des Caligula de la Rome 
des Empereurs. Jetons un voile sur ces tristes pages ds 
notre histoire, et passons en gémissant sur ces mal* 
heurs de la patrie et sur ces misères de Thumanité» 
pour arriver à la Constitution du 22 août 1795, qui 
suivit la journée du 9 Thermidor, journée d'oîi sortit 
le Gouvejrnemeiil du Directoire. Cette Constitution, 



COWXUSÏON. 457 

qui fut proclamée le 23 septembre de la même année, 
fut acceptée par 1,107,367 suffrages. 

La Constitution de 1795 sépara de nouveau la puis- 
sance législative et la puissance executive. Elle fit plus, 
elle divisa le Corps législatif en deux chambres. Il y eut 
le Conseil des Anciens, où Ton n'entrait qu'à Tàge de 
quarante ans ; et le Conseil des Cinq-Cents, dont on ne 
pouvait être membre qu'à l'âge de trente ans : conseils 
électifs dont l'un servait à l'autre de contre -poids et 
de contre - épreuve. Les résolutions du Conseil des 
Cinq-Cents rie devenaient lois de l'État qu'après avoir 
été adoptées par le Conseil des Anciens, qui devait les 
rejeter ou les accepter dans leur ensemble, mais qui rie 
pouvait pas en modifier séparément les articles. 

C'était déjà un progrès : c'était un premier pas dans 
une voie où, en remontant le courant de l'anarchie, 
on montrait le désir de revenir aux conditions essen- 
tielles et normales de Tordre. Malheureusement, on ne 
procédait encore à la restauration des vraies doctrines 
de gouvernement qu'avec une excessive timidité, alors 
que, pour raffermir la France ébranlée et rasseoir la 
société bouleversée, il aurait fallu agir avec hardiesse, 
énergie et promptitude. Le principe d'autorité était tou- 
jours sacrifié ; car le Corps législatif, toujours indissolu- 
ble et permanent, était resté en dehors de l'action de 
la puissance executive. L'unité, enfin, manquait par- 
tout; elle manquait à la base comme au sommet du 
Pouvoir. A la tête du Gouvernement de TËtat, de même 
qu'à la tête de l'administration de chaque département, 



4p8 œNCLUSION. 

il y avait un directoire composé de cinq raembres. Un 
pouvoir en cinq personnes! quelle aberration ! 

Le Directoire n'avait ni l'initiative des lois, ni le 
commandement des armées, ni la désignation des ad- 
ministrateurs, ni le choix des magistrats. Nommé par 
le Corps législatif, et renouvelé tous les ans par cin- 
quième, c'était moins un pouvoir agissant dans l'intérêt 
du pays, qu'un instrument passif, fonctionnant au gré 
de la lettre morte d'une Constitution anormale. Com- 
ment aurait-il pu communiquer au corps social le 
mouvement, la force, l'activité, l'impulsion, la vie, 
surtout lorsqu'à son défaut d'unité venait s'ajouter son 
défaut de durée? Il n'y a de pensée fécondante que celle 
que le temps mûrit et développe. 

La Constitution de 1791 avait abouti au terrible des- 
potisme de la Convention nationale. La Constitution de 
179S ne pouvait que précipiter la France vers sa dis- 
solution politique, par la faiblesse du Pouvoir et le re- 
lâchement de la hiérarchie. Ce fut bientôt un effroyable 
éparpillemenl de toutes les forces sociales, une épouvan- 
table confusion de toutes les idées morales. Déchirée 
par les factions du dedans, vaincue par les ennemis 
du dehors, épuisée, démoralisée par le régime de ba- 
vardage impuissant et stérile qui avait succédé au 
régime sanglant delà Terreur, la Nation française cou- 
rait à sa décadence avec une effrayante rapidité, lors- 
qu'une main glorieuse et forte vint tout à coup l'arrê- 
ter sur le penchant de sa ruine, en relevant le principe 
d'autorité. 



CONCLUSION. 459 

La journée du 14 juillet avait enfanté la Constitution 
de 1791 ; celle du 10 août avait produit la Constitution 
de 1793; la journée du 9 thermidor avait donné la 
Constitution de 1795 ; la journée du 18 brumaire pré- 
céda la Constitution de 1799, qui eut la gloire d'inau- 
gurer la première restauration du principe d'autorité. 

La séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir lé- 
gislatif fut plus profondément établie encore dans la 
Constitution de 1799 que dans la Constitution de 1795. 
L'unité du pouvoir exécutif ne fut pas tout d'abord 
complète, du moins en apparence. Il y eut trois Con- 
suls au sommet de l'État. Mais, à vrai dire, celui des 
trois qui avait le titre de premier Consul possédait des 
attributions qui en faisaient en réalité le seul et unique 
chef du Gouvernement, auquel aboutissait, comme à 
son centre naturel, toute l'action de la puissance exe- 
cutive. C'était lui qui promulguait les lois, qui nommait 
et révoquait à volonté les membres du Conseil d'État, 
les ministres, les ambassadeurs, les officiers de l'armée 
de terre et de mer, tous les fonctionnaires enfin de 
Tordre administratif et judiciaire , à l'exception des 
juges de paix et des juges de cassation. 

On voit qu'on se rapprochait déjà du principe d'u- 
nité, en même temps qu'on revenait au principe d au- 
torité. L'initiative de la proposition des lois avait été 
restituée au Gouvernement ; elle lui avait été restituée 
d'une manière absolue. Cette disposition était un pro- 
grès immense dans les voies de la logique et de la rai- 
son, car la logique et la raison se refusent à comprendre 



m œNausioN. 

UQ pouvoir contraint de faire exécuter ce qu'il n a ni 
copçuy ni conseillé y ce qu'il blâme peut-être. Daos 
Torigine, les fonctions des trois Consuls étaient dé* 
c.eonales. Ils étaient indéfiniment rééligibles. Ainsi 
Ton comprenait enfin quel lien étroit existe entre la 
stabilité des hommes et la stabilité des choses. 

Dans la ConstituUon de 1 795, le système des Assem- 
blées uniques avait déjà disparu. La G)nstitution de 
1799 fit une pr^nière brèche au système des Assem- 
blées permanentes. £lle décida que la session du Corps 
législatif ne serait que de quatre moii. U était composé 
de trois cents membres qui devaient être âgés de trente 
ans au moins. Un Conseil d'âtat permanent était char- 
gé de rédiger les projets de lois proposés par le GouYeD* 
oem^nt. Ces projets de lois étaient ensuite portes dù*^ 
vant le Tribunat, Assemblée également permanente, 
composée de cfnt membres âgés de vingU-cinq ans m 
moins. Après les avoir discutés, cette Assemblée exprt^ 
mail un vœu en faveur du rejet ou de l'adoption. Ces 
mêmes projets de lois allaient ensuite devant le Corp^ 
législatif, qui statuait en dernier ressort, au scrutin 
secret, sans aucune discussion. Le débat s'établissait de^ 
vant le Corps législatif, entre trois membres du TribuBat 
chargés de défendre l'opinion de cette Assemblée et troi$ 
Conseillers d'Ëtat, qui remplissaient les fonctions de 
Commissaires du Gouvernement. Le Corps législatif 
écoulait, appréciait et votait, avec le droit absolu de re-* 
jet ou d'adoption , ces projets de lois qui lui étaient 
soumis. U les acceptait ou les refusait dans leur en- 



CÛNaUSlQN. 46A 

semble, mais sans pouvoir les dénaturer par des amen- 
deioente. 

Dans la Constitution -de 1799, le Sénat conservateur 
n'eut que des attributions restreintes. Cette Assemblée 
ne comptait d'abord que quatre-vingts membres ina- 
movibles qui étaient nofîimés à vie et qui devaient 
être âgés au moias <le quarante ans. C'était moins un 
corps délibérant, participant à la puissance législative , 
qu*une sorte d'électeur suprême, nommant les Consuls, 
les Législateurs et les Tribuns, qu'il devait choisir sur 
des listes de candidats désignés à son choix dans une 
forme toute spéciale. 

Les -citoyens de chaque arrondissement dressaient 
une première liste, appelée liste communale, dans la- 
quelle on devait prendre les fonctionnaires publics de 
cet arrondissement. Les citoyens compnÎ6 dans les listes z' ;% 
communales d'un m&me département^ formaient une .^-^^ 
seconde l^te appelée liste départementale, dans laquelle 
devaient être pris tous les fonctionnaires publics de ce 
département. Enfin les citoyens portés sur cette se- 
conde liste en composaient une troisième qui s'appelait 
liste nationale, et dans laquelle devaient être pris les 
Consuls^ les Tribuns, les Législateurs, et même les juges 
de cassation, qui, par une exception bizarre, n'élaienl 
pas encore À la nomination du Gouvernement. 

Le Sénat conservateur devait se recruter lai-mêm« 
par des choix faits sur uoe triple liste de candidats pré- 
sentéi^ : i'un par le Corps législatif, le second par le 
Tjribunat^ et le troisièroie par le premier ConsuL ûs 



*- 



f? 



462 CONCLUSION. 

corps était également une sorte de tribunal politique 
jugeant les questions constitutionnelles. Le Tribunal et 
le Gouvernement avaient , chacun de son côté , le droit 
de lui déférer les actes dont la constitutionnalité leur 
paraissait douteuse. 

Le Sénat conservateur délibérait en séance secrète; 
mais le Tribunat discutait et le Corps législatif votait 
les lois en séance publique. Cependant , on ne voyait 
pas alors de ces orateurs qui , posant devant le public 
comme un acteur sur la scène , songent moins à con- 
vaincre leurs collègues qu'à enflammer les masses. Il n'y 
avait pas enfin de ces discours qui, ne visant qu'à 
l'eiïet^ tombent au milieu des passions du peuple comme 
une mèche allumée sur des barils de poudre. C'est que 
le Tribunat n'était, en réalité, qu'une sorte de première 
étamine par laquelle passaient les projets de loi , dont 
le Conseil d'État avait rédigé le texte , sous l'autoriié 
du Gouvernement, avant d'arriver devant le Corps lé- 
gislatif, leur arbitre suprême. 

D'ailleurs, renfermée entre quelques hommes spé- 
ciaux et compétents; uniquement destinée à éclairer la 
religion, à former l'opinion des membres du Corps légis- 
latif, la discussion qui s'établissait entre trois membres 
du Tribunat et les conseillers d'État ne pouvait pas dé- 
générer en débats oiseux et confus, en scènes irritantes 
et scandaleuses. Il n'en pouvait sortir ni trouble exté- 
rieur, ni émotion publique. Plus calme, mieux éclairé, 
le Corps législatif devait voter, à coup sûr, beaucoup 
moins sous l'influence des passions et beaucoup plus 



CONCLUSION. 463 

SOUS l'influence des arguments. Le Conseil d'État qui 
élaborait; le Tribunal qui examinait et discutait; le 
Corps législatif qui prononçait : voilà comment se fai- , 

sait la loi, simplement, rapidement, en quelques se- 
maines. 

Le Sénatus-Consulte organique, du 4 août 1802, ne 
fut point une Constitution nouvelle. Ce Sénatus-Consulte 
ne fit que développer, en les complétant, les éléments 
d'ordre et de stabilité que renfermait la Constitution de 
1799. Les consuls furent alors à vie, et, comme le se- 
cond et le troisième étaient nommés par le Sénat , sur 
la présentation du premier, Napoléon Bonaparte per- 
sonnifia plus complètement, tout à la fois, le principe 
d'autorité et la pensée d'unité, qui présidaient alors à 
l'organisation du gouvernement de la France. 

Les attributions du Sénat conservateur furent éten- jm^ 
dues, mais non changées; il pouvait prononcer la disso- jyT 
lution du Corps législatif que le Gouvernement convo- 
quait , ajournait ou prorogeait à volonté, ainsi que celfe 
du Tribunat, qui fut divisé en sections , et réduit à 
cinquante membres. 

Le Sénat conservateur nommait encore les membres 
du Tribunal de cassation ; mais il ne les nommait plus 
que sur la présentation du premier Consul. Enfin , le 
Sénatus-Consulte de 1802 ne se bornait pas à conférer 
à Napoléon Bonaparte cette dignité de premier Consul à 
YÎe , il lui reconnaissait également le droit de présenter, 
de son vivant , son successeur au Sénat. Ce droit équi- 
valait presqu'à l'hérédité, qu'allait bientôt rétablir le 



Iê4 OOUGLUSnil. 

Sénatus-Con^ultc du 18 mai 1804, SéMtns-ConsuIte 
qui modffîa moins Tesprit que la lettre de la Consrti- 

•jjl^ ' tution de 17£9, complétée par le Sénatus-€k>nsulte 

^ organique de 1802. 

L'autorité du Chef de l'Ëtat fut moins agrandie, en 
effiet , qu'on ne pourrait le supposer, par la transforma- 
tkm du Gouvernement consulaire en Gouvememeût 
impérial. Cette (ransfbrmation influa beaucoup plus sur 
b foniie que sur le fond , et ce qu'il y eut de plus nou- 
veau et de plus caractéristique dans les Constitutions 
de l'Empire y c'est moins le pouvoir qu'elles donnèrent 
à Napotéon Boiia{MR4e , que le cérémonial et la pompe 
dont elles entouràreot ce pouvoir. 

La Constitution consulaire de 1799, qui désignait 
nominativement Napoléon Bonaparte comme premier 
^ ^ , Consul pour dix ans, présentée à l'acceptation du Peuple 
>; français, avait réuni 3 millions 11,007 suffrages. Le 
Sénalus-Consulte organique de 1802, qui lui déférait la 
même dignité à vie, avait réuni 3 millions 568,885 
suffrages. Le Sénatus-Consulte organique de 1804, qui 
créait la dignité impériale héréditaire, fut votée parla 
Nation à la majorité de 3 millions 521,575 voiK contre 
2,569. Voici comment la proposition avait été formu- 
lée : Le peuple veut V hérédité de la diffnUé împériale 
dans la descendance directe j naturelley légitime et adop^ 
tive de Napoléon Bonaparte^ et dans la descendance 
directe, naturelle et légitime de Joseph Bonecparîe et dé 
Louis Bonaparte. 

Il est à remarquer que ce vote ne devait e(^ âuean cas 



CONCLUSION. 4«S 

profiter, soit aux autres frères de l'Empereur, soit i 
leur descendance. L'article 7 du Séiialus-Cuusulte or- 
ganique Je 1804 avait en eflel prtîvu l'hypothèse où la 
descendance de Napoléon, de Joseph et de Louis Bona- 
parte, viendrait à s'éteindre. 11 prescrivait formellement 
de procéder, dans ce cas, à une nouvelle élection im- 
périale. L'Empereur devait alors être nommé par le 
Sénat, en vertu d'un Séuatus-Cousulte organicjue, pro- 
posé par les titulaires des grandes dignités de l'£inpire, 
et soumis à la sanction du peuple. 

Les fondements de l'édifice gouvernemental élevé 
par les mains du Napoléon, avaient été posés en 1799 
et en 1802. Le Sénalus-Cunsulte de 1804 en fut le coo- 
ronnement. Aloi's se trouvèrent complétées ce que l'on 
appelle les Cunslitutions de l'Empire, magnifique édi- 
fice, dont toutes les parties se relient et se coordonncut 
entre elles avec un art admirable pour former un de 
ces ensembles pleins d'harmonie et de grandeur, de 
force et de vitalité, qui saisissent l'imagination en même 
temps qu'ils satisfont la raison. 

A la base, il y a la Souveraineté du peuple, assise 
large et profonde sur laquelle, depuis la chute de 
l'Empire, aucun gouvernement n'avait , avant f é- 
lection présidentielle, reposé. L'exercice de cette Sou- 
veraineté ne fut pas une Gction , comme on voudrait j 
le faire croire : les registres sur lesquels chaque ci- ' 
toyeu était admis à émettre son vœu, aflirniatif ou 
négatif, étaient déposé» partout. Il s'en trouvait non- 
seulement daus les demeurer olHcielles, aux sécréta- 



466 GONaUSION. 

riais des administrations et des municipalités^ aux 
greffes des tribunaux et aux justices de paix , il en 
existait encore dans les demeures privées, dans les 
études de notaires. 

Donc, à la base des Constitutions de TEmpire, il y a la 
Souveraineté du Peuple. Au sommet, il n'y a que l'Em- 
pereur, c'est-à-dire l'ordre; car, dans les sociétés, 
Tordre naît de l'unité. L'Empereur est le centre vers 
lequel convergent tous les rayons de ce cadre immense 
où s'enchâssent les Assemblées de canton , les collèges 
électoraux d'arrondissement et de déparlement, le Sé- 
nat, le Conseil d'Êlat, le Corps législatif, les grands di- 
gnitaires, les ministres, les grands officiers, la Cour de 
cassation, les Cours d'appel, les Tribunaux civils, les 
Justices de paix, les préfets, les sous-préfets et les 
maires, tout le mécanisme enfin du Pouvoir exécutif, 
législatif et judiciaire. 

L'Empereur, c'est la pensée gouvernementale qui 
descend , de degré en degré , dans tous les rangs de 
l'administration , pour arriver, par les préfets et les 
sous-préfets, jusqu'au dernier maire de village. Ceux qui 
ne voient que l'Empereur dans l'Empire, tombent dans 
une méprise profonde, qu'expliquent , du reste , la 
grandeur de son génie et l'éclat de sa gloire. Derrière 
l'homme qui devait mourir, il y avait une idée qui pou- 
vait vivre, une idée éconde, puissante et vraie. 

L'Empereur, dans l'organisation du Gouvernement 
de l'Empire, c'était le principe d'autorité fait homme; 
mais le principe d'autorité, sorti des entrailles même de 



œNaUSÏOîi. 467 

la nation. L'Empereur, enfin, c'était la personnification 
du Pouvoir social dans son acception la plus vaste et la 
plus haute. Voilà le point de départ. Autour de cette 
idée première, se groupent une pensée de stabilité, une 
pensée de justice , une pensée d'utilité. La pensée de 
stabilité était dans l'hérédité de la dignité impériale ; la 
pensée de justice se trouvait partout, car tout tendait, 
dans cette large organisation , à mettre en lumière les 
talents, à récompenser les services, à fonder enfin le 
règne de l'intelligence. 

Le Sénatus-Consulte organique de 1802 avait créé 
un système électoral, qui resta celui de l'Empire. Voicr 
quel se trouvait être alors ce système : 11 y avait des 
Assemblées de canton, des Collèges d'arrondissement 
et des Collèges de département. Les Assemblées de can* 
ton étaient composées de tous les Français majeurs , 
ayant un an de domicile et jouissant des droits de 
citoyens, qualité qui n'appartient, ni aux négociants en 
état de faillite, ni aux domestiques à gages. 

Chaque Assemblée de canton présentait, pour chaque 
place de conseiller municipal , deux candidats choisis 
parmi les citoyens les plus imposés du canton. L'Empe- 
reur nommait ensuite celui des deux candidats qu'il 
jugeait le plus apte à remplir ces fonctions, qui étaient 
décennales. C'est dans le sein des Conseils municipaux- 
ainsi formés, qu*il choisissait les adjoints et les maires. 

Les Assemblées de canton nommaient également 
leurs représentants au Collège d'arrondissement , à 
raison d'un membre par cinq cents citoyens, el leur» 



1 . 



4ês œjsKUJSSBm. 



délégués au Collège du département^ avee robligaiion 
de les choisir sur une liste comprenant les six feiMl 
citoyens les plus imposés du département. Les^^Ufibt 
légionnaires faisaient, de droit, partie des él|||Hgkl 
d'arrondissement. Les grands officiers, les comman- 
deurs et les officiers de la Légion d*honneur, faisaient 
également partie, de droit, des Collèges de département. 
Les membres des Collèges électoraux étaient nomiDés 
à vie. 

Les Collèges d'arrondissement présentaient deux 
candidats pour chaque place de conseiller d'arron^b-* 
sèment. Les Collèges de département présentaient , de 
leur côté , deux candidats pour chaque place de oon* 
•eiller général. Le choix entre les candidats apparte-^ 
naît également à l'Empereur, pour les Conseils d'ar- 
rondissement et pour les Conseils de dèpanrtenaent. 
Les membres de ces Conseils étaient nommés pour 
quinze ans. 

Chaque Collège d'arrondissement inscrivait deux 
noms sur la liste des candidats aux fonctions de membre 
du Tribunat, Chaque Collège de département inscrivait 
deux noms sur la liste des candidats aux fonctions de 
membre du Sénat. Les C >IIégcs d'arrondissement et de 
département réunis, formaient ensemble une liste qua- 
druple de candidats aux fonctions de membre du Corps 
législatif. 

L'Empereur désignait au Sénat, sur les listes formées 
par les Collèges de département , trois candidats pour 
chaque place de sénateur. Le Sénat choisissait libre— 



ment celui des trois autiuel il reconnaissait le plus de 
tîlres à ses sympathies. Quatre-vingts de ses membres 
ëUieat nommés d'après ce système ; mais l'Empereur 
pouvait, en outre, conférer, de sa propre autorité, la 
dignité de sénateur, en dehors des listes formées par les 
Collèges de département, aux citoyens (jui s'étaient 
signalés par leurs talents , leurs services , leurs travaux 
ou leurs découvertes. Enfin, les princes français et les 
grands dignîtairesde l'Empire faisaient, de droit, partie 
du Sénat, dont les membres étaient nommés k vie. 

Le Sénat, ainsi composé, choisissait à son tourtes 
membres du Tribunal , sur les listes formées par le* i 
Collèges d'arrondissement, et les membres du Corpfl 
législatif sur les listes formées par les Collèges dedèpar»! 
temcnt. Les uns et les autres étaient nommés pour dix 
ans. Le système fut toutefois modifié, dès les premières 
années de l'Empire, par la suppression complète du 
Tribunal, qui disparulcomme un rouageinutiteet dan- 
gereux, rouage que la Constitution de 1852 a sagement j 
écarté. 

Ainsi, dans les fonctions dont la Souveraineté 
Peuple est la source première, rien n'est livré, ni aux j 
caprices du hasard niaux passions de la foule. A mesura j 
que la fonction s'élève, l'Assemblée d'où sortent I«- ' 
candidatures s'élève aussi. Puis, c'est l'Empereur qui 
nomme ou le Sénat qui choisit. La garantie de l'élec- 
tion par en bas se combine avec le choix d'en haut. 

La porte du Sénat, qui est le premier corps de 
l'Empire, et la porte du Conseil d'État, qui en est le 



410 GONCLUSiON. 

second, ne sont fermées à personne. Le chemin qui 
y conduit, ce n'est pas la naissance : c'est la science^ 
c'est le travail. Ce sont enqpre la science et le travul 
qui font monter aux grandes dignités et aux grands 
offices de l'Empire. De si bas qu'on soit parti, on ar- 
rive , par ses seuls mérites et ses seuls services , à ces 
charges suprêmes, récompenses à vie du talent et de 
la vertu. Voilà de la véritable et de la bonne éga- 
lité; non de l'égalité qui abaisse, mais de l'égalité qui 
élève. 

Du reste, le Sénat conservateur garda , dans IfS 
Constitutions impériales, les attributions qu'il possé- 
dait déjà dans les Constitutions consulaires. 11 continua 
aétre surtout un électeur suprême et un Tribunal 
constitutionnel. C'est lui qui avait la^arde des lois, qui 
étaient déposées dans ses archives , aussitôt après leur 
promulgation. Ses attributions furent encore agran- 
dies par le privilège qui lui fut conféré , de rendre les 
sénatus-consultes organiques. Dès ce moment, iljoignit 
le caractère constituant à ses fonctions d'électeur et 
d'arbitre. La Constitution de 1852 donne au nouveau 
Sénat les mêmes attributions constituantes, mais elle ne 
lui confère aucunes fonctions électorales. Ses séance^ 
seront secrètes, comme celles de l'ancien Sénat. 

Le Conseil d'Ëtat et le Tribunat, tant qu'il subsista, 
continuèrent à fonctionner, sous les Constitutions im- 
périales comme sous les Constitutions consulaires, avec 
les mêmes attributions et avec des formes analogues. 11 
n'en fut pas de même du Coiips l^islatif,»qui eut alors 



coNausKw. r.t 

des séances de deux natures : les unes dites séances or- 
dinaires, et les autres dites comités généraus. Le Corps 
légidatif, dans les séances ordinaires, volait sur les pro- 
jet» de loi, sans discussion, après avoir entendu les 
orateurs du Tribunal et du Conseil d'Ëtat. Dans les co- 
inilés généraux, les membres du Corps législatif exa- 
minaient entre eux les inconvénients et les avantages 
de ces projets de loi. 

Le Conseil d'Ëtat que vient d'établir la Constitution 
de 1852, répond exactement à celui du Consulat et de 
l'Empire. Il est à la fois une Assemblée législative pré- 
parant les lois, et un Tribunal administratif rendant de* 
arrêts. Le nouveau Corps législatif absorbe le Tribunal^ 
car il réunira le droit de discussion au droit de vole, et 
ses séances seroiil publiques comme celles de l'ancien 
Corps législatif. Ce nouveau Corps législatif se rappro- 
che, par son caractère, des dernières Assemblées déli- 
bérantes de la Monarchie constitulionnetle; mais il en 
aura les avantages sans les inconvénients, car II n'aura 
pas la faculté d'introduire à l'improviste, dans les lois 
soumises à son examen, des amendements venus des 
quatre points de l'horizon parlementai 1*6, qui en dé* 
truiseiil l'économie, et ses mtirabres, dont les discours 
ne seront pas livrés à la publicité, n'auront aucun int6- 
rêt de vanité à parler par les fenêtres du palais Bour- 
bon aux passions populaires. 

Les grands dignitaires de l'Empire étaient comme 
autant de moyens de surveillance et d'information, que 
TËH^reur tenait à sa disposition, pour avoir l'feil eur 



élt CONCLUSION. 

les grands services publics, et pour être instruit des 
abus à réformer et des améliorations à introduire. Cha- 
cun des grands dignitaires était proposé, dans ce but, 
à Tun d'eux, avec la mission expresse de lui en signaler 
les vices. C'est un peu le rôle que remplira seul le mi- 
nistre de la police générale. 

L'une des créations les plus utiles et les plus intelli- 
gentes du gouvernement de Napoléon, ce fut la sccré- 
tairerie d'Ëtat, qui vient d'être rétablie, et qui Démet- 
tait à l'Empereur de tenir constamment entre ses mains 
tous les fils de l'écheveau ministériel. Le secrétaire 
d'Ëtat personnifiait la pensée de l'Empereur auprès de 
chaque ministre , suivait auprès d'eux l'exécution de 
eette pensée dirigeante, jour par jour, affaire par af- 
faire. C'est par ce fonctionnaire que le chef de TËtat 
embrassait , sans fatigue et avec rapidité , d*un coup 
d'œil , l'ensemble des intérêts généraux du pays , et 
qu'après avoir fait pénétrer ses vues dans toutes les 
branches de l'administration , il s'assurait que ses in- 
tentions étaient comprises et ses volontés obéies. Aussi, 
quelle puissance d'initiative et quelle rapidité d* exé- 
cution ! Quelle continuité dans les idées et quelle 
efficacité dans les résultats! Quelle unité de pensée et 
d'action ! Comme la volonté de l'Empereur rayonnait 
dans tous les ministères, toujours améliorant, réfoi^ 
mant, organisant, dans l'intérêt de la France et pour le 
bien du peuple. 

Chaque homme alors était à sa place : les orateurs 
dans les assemblées, les ministres dans leur cabinet» 



CONCLUSION. 173 

Les orateurs parlaient, les ministres administraient, le 
Gouvernement gouvernait, et le peuple travaillait ; et la 
France, sortant de ses ruines comme Lazare de son 
tombeau, ressuscitait à Tordre, à la grandeur, à ta 
gloire, à la vie enfin. Au dedans, les factions étaient 
anéanties, au dehors les ennemis étaient vaincus, et les 
bons se rassuraient, et les méchants tremblaient. 

L'administration s'organisait, la législation s'établis- 
sait; Ipi routes se traçaient, les canaux se creusaient, 
les ports se fortifiaient, les autels se relevaient, et, en 
même temps que la démagogie reculait en France, la 
civilisation avançait en Europe. Que s'était-il passé T 
Une Constitution avait été décrétée où le principe 
d'autorité, englouti dans le fleuve révolutionnaire, 
avait été restauré. L'unité de pensée et d'action avait 
reparu au sein du Gouvernement; la stabilité s'était 
rassise au sommet de TËtat; le Pouvoir avait retrouvé 
sa base et repris son rôle. 

Sans doute , il faut faire la part de la prodigieuse 
activité et du vaste génie de l'Empereur. Mais il est juste 
aussi de faire la part de ces Constitutions de l'Empire, 
si propres à exciter l'émulation des intelligences et à 
donner de la vigueur aux caractères, et, surtout, si 
bien appropriées aux qualités spéciales , et même aux 
défauts particuliers de l'esprit français, qu'on pourrait 
dire d'elles qu'elles formaient, dans toute l'acception, 
une véritable Constitution nationale sans modèle dans 
aucun temps ni dans aucun pays, une Constitution qui 
était bien française, et qui n'était que française. 



474 œNausioN. 

Ce fut le règne des actes^ tant regrettés depuis le 
règne des discours. Ce règne vit d'imiDa||||pLieuvres, 
de vastes travaux et de gigantesques entreprises, s'a^ 
oomplir par la seule force de son organisation puis- 
fiante. Tout s^éleva au niveau des institutions : les 
idées , les caractères y les mceurs y les hommes et les 
chosesi. Avec elles, l'Empereur vivant, la France était 
devenue la première du monde. L'Empereur mort, 
elle restait par elles ce que Tavait faite ce géan|;4tt siè- 
cle; car, si ce sont les grands hommes qui font les 
grandes institutions, ce sont les grandes institutions 
qui font les grands peuples. 

Dieu réservait à la France de nouvelles épreuves et 
des enseignements nouveaux. La coupe de sa colère 
n'était pas encore épuisée. Il entrait d'ailleurs dam ses 
desseins qju'un grand exemple de l'instabilité des for- 
tu-BOs humaines vint frapper le monde de stupeur et 
d'épouvante. C'est ainsi qu'il se plaît souvent à humilier 
l'orgueil de notre raison, par des événements qui dé- 
jouent toutes les prévisions de notre sagesse et tous les 
calculs de notre intelligence. Au moment même où, 
parvenu à l'apogée de sa gloire, Napoléon dominait 
TEurope par l'éclat de sa puissance non moins que par 
la hauteur de son génie, celui qui tient entre ses mains 
la destinée des Empires, le précipita de son troue, et la 
grandeur de sa chute vint ajouter encore, au prestige 
de ses viistoires passées, la poésie d'une immense infor- 
tune. L'histoire, qui raconte les faits matériels, n'a vu 
que TEmpereur vaincu enfin par la coalition des rois 



CœCLUSiœi. 47i 

de l'Europe dans ces jeux sanglants de la force et du 
hasard, ék ri louvent il awt été victorieux. La philoso* 
phie ne croit pas à ce triomphe des anaes des souve- 
rains de Russie, d'Autriche et de Prusse. Ces sou- 
verains tenaient sans doute Fépée qui a fait crouler 
fBmpire de Napoléon, ce colosse qui étendait ses bras 
au delà des Alpes, des Pyrénées et du Rhin , comme 
FEmpire de Charlemagne. Mais c*est Dieu qui mar- 
chait devant cette épée, mettant en fuite les aigles 
flpançaises. Il n*y a que le destin qui ait pu vaincre le 
géant du siècle. 

L'Empereur emporta en 1814 le principe d'auto- 
rité caché dans les plis de son manteau d'hermîiie. 
Louis XVni , en remontant sur le trône de ses ao- 
oMres, remplaça les Constitutions de TEmpire par la 
Charte de la Restauration, calquée sur la Charte d'An- 
gleterre, comme si FAngleterre avait eu la même des- 
tinée, le même caractère, le même esprit que la France. 
Le chef de la rovale maison de Bourbon connaissait 
kien mal Fhistoire de sa patrie , quand il lui imposa 
des institutions modelées sur les lois britanniques. Ea 
Angleterre, dès l'origine de la lutte qui s'établit au 
douzième siècle entre Télément féodal et Télémeiit 
royal, ce fut Téléaient féodal qui remporta^ et Télémeot 
royal qui succomba. En France, il n'en a pas été ainsi. 
L'élément royal a graduellement absorbé Télément fièo* 
dal. En France , enfin , tout a constammeni Marché 
?ers l'unité par la concentration de toutes les forces et 
de tous les droits entre les mains du Hoi, et pendant 



476 CONCLUSION. 

plus de six siècles le principe d'autorité y a complète- 
ment effacé le principe de liberté. Rien n'est donc plus 
dissemblable que la France et l'Angleterre , parvenues 
toutes les deux à l'âge de la vieillesse et de la raison 
par des routes tout à fait opposées. La Charte de 1814 
fut une grande erreur historique et une grande faute 
politique, car elle rallumait la torche éteinte des révo* 
lutions avec le souffle des paroles incendiaires qui al- 
laient se prononcer à la tribune législative. 

La Charte de 1814 laissait sans doute un pouvoir 
immense au Roi, qui seul avait alors l'initiative de la 
proposition des lois ; qui avait seul le droit de les pro- 
mulguer, qui pouvait dissoudre la Chambre des Dépu- 
tés et modifier la Chambre des Pairs. Mais elle armait 
l'esprit de révolte, en faisant au principe de liberté une 
part trop large dans les institutions politiques de la 
France. Fille de la doctrine d'examen, elle ne consacrait 
le principe d'autorité que pour le livrer à la polémique 
ardente des partis. Louis XVIII promulguant la Charte, 
c'est un architecte qui n'élèverait une forteresse que 
pour l'entourer de tirailleurs, de pontonniers et d'ar- 
tilleurs occupés à la démolir pierre à pierre. Il fallait 
l'accord de trois volontés pour la confection des lois, 
de trois volontés égales en droit et en influence sur le 
sort définitif des mesures législatives. Créer cette né- 
cessité, c'était tenter Dieu. L'organisation du Pouvoir 
législatif imaginée par Louis XVIII avait établi une 
double lutte : lutte des Chambres réunies contre le 
Roi, lutte des Chambres entre elles. 



COxNCLUSION. 477 

On a beaucoup vanté ce système ingénieux des trois 
Pouvoirs de la monarchie constitutionnelle : on y a vu 
l'élément de Tharmonie. C'était l'élément de la discorde 
qui s'y trouvait, et Louis XVIII, en les instituant, avait 
institué la guerre. Dans la Charte de 1 830, cette guerre 
s'est continuée dans Tanarchie , car c'était de l'anarchie 
que le partage de l'initiative de la proposition des lois, 
qu'elle établissait entre la puissance executive, person- 
oiGée dans le Roi, et la puissance législative, divisée en 
deux Chambres. Rien n'était plus propre à enfanter la 
confusion , à créer l'antagonisme. Mais les deux Char- 
tes de 1815 et de 1830, qui ont abouti chacune à une 
révolution par en bas, menaçant la société d'une ruine 
générale , renfermaient un élément de destruction plus 
actif encore. Elles ont fondé ce régime parlementaire, 
ce terrible bélier dont les démolisseurs se sont si habi- 
lement servis pour renverser. Tune sur l'autre, deux 
monarchies constitutionnelles. La Constitution de 1848 
l'avait enflé davantage encore. Cette Constitution , qui 
avait assis l'instabilité au sommet de l'État et organisé 
la lutte au sein des grands pouvoirs publics ; cette Con- 
stitution, pâle copie de celle de 1791 , qui avait désarmé 
l'autorité , enchaîné la volonté , annulé l'action du Pré- 
sident , en l'enfermant dans un cercle de fer, dans le- 
quel il ne pouvait se mouvoir, ni pour faire le bien ni 
pour empêcher le mal , cette Constitution , entin , avait 
porté jusqu'au dernier degré de l'exagération les vices 
du régime parlementaire. 

Le régime parlementaire , qui a renversé tant de 



478 CONCLUSION. 

gouvernements et creufié tant d'abtmes , était le monstre 
dont il fallait éoMMr la tète, en modérant le principe 
de liberté ele^roilaiirant le principe d'autorité. Il y a 
soixante ansi q[ue « fégime a été' importé d'Angleterre 
en France , p«^ les hommes qui ont illustré de leurs 
kimières et de leurs talents la première Assemblée con- 
stituante. Il est né à l'heure méme'OÙ s'écroulait la vieille 
monarchie , dans ces jours d'ardeur et d'illusion , où la 
nation tout entière, croyant marcher ^ une rénovation, 
quand elle courait en avQugle à une révolution , saluait 
de ses cpis d'enthousiasme et d^espérance^ Faurore du 
g^Ternecnent représentatif. 

A travers les |>lus étranges, vicissitudes et malgré 
des éclipses prolongées, le régime parlementaire s'était 
perpétué jusqu'à notre époque, sMnfiltrant toujours de 
plus en plus dans les idées , dans les mœurs , dans les 
habitudes , chaque fois qu'il reparaissait dans sa plé- 
nitude, et ne parvenant jamais cependant à s'enraciner 
assez profondément dans les esprits pour que son exis- 
tence fût mise hors do doute et de contestation. 

Fils de ladootrine d'examen, le régime parlementaire 
a sans doute rendu d'immenses services ; il a eu surtout 
des phases brillantes. Il a émancipé les intelligences et 
échiiré les esprits par la discussion, tt y a eu, dans les 
régions du gouvernement, des moments de vertige çt 
d'erreur, où il a sauvé la libertédes étreintes du despo- 
tisme et la civilisation des ténèbres de l'obscurantisme. 
Il a eu enfin des jours de splendeur, où il a jeté sur la 
France un vif éclat. 



CONCLUSION. 479 

Mais le régime parlementaire a, jusqu'à ce moment, 
un tort immense ou un grand malkwr. Après avoir 
commencé sous d'heureux auspices ^ il a toujours fini 
avec des catastrophes. Après avoir ouv£rL chacune des 
phases diverses qu'il a parcourues, avec luaie hauteur de 
talent et une énergie de patriotisme qui lui gagnaient 
toutes les sympathies, il les a fermées au milieu des luttes 
violentes et des passions aveugles , qui , en provoquant 
des désastres publics , le faisaient haïr des esprits sages 
et des populations laborieuses. Ainsi, en 1789, TAs- 
semblée constituante inaugure le régime représentatif 
avec Barnave et Mirabeau. En 1793, la Conventio* 
nationale le continue avec Robespierre et Marai. 

Aussi, en 1799, fatigué des violences et des turpi*^ 
tudes dont ce régime lui avait donné suooessivement le 
spectacle pendant six années de démagogie , la France 
entière applaudit au patriotbme hardi du général Bona- 
parte, qui mutile la représentation nationale et anéantît 
le régine parlementaire. 

Après quinze ans de mutisme et d'effacement, le ri» 
gime parlementaire reparait avec la (Charte et la Res* 
tauration , personnifié dans deux grandes Assombléit 
délibérantes. Il commence avec une Chambre qu) sert 
au Pouvoir de rempart contre Tesprit de révolte re- 
naissant , une Chambre ^«e Lovis XYIH appelle sa 
Chambre introuvable, pow fkiir avec cette trop célèbro 
majorité des ^21, qui ne vmilait renverser qu'un mi- 
nistère et qui détruisit wie moiiarchie. 

Après s'être intitulés libéraux, les hommes d*opp^ 



480 CONCLUSION. 

sition de celle époque deviennent révolutionnaires, 
beaucoup sans le savoir, quelques-uns, qui sont les me- 
neurs, sacbant bien qu'en tirant sur le ministre ils 
visent au Roi. Au point de vue de Tart, cette phase^ 
qui dura quinze années, a jeté dans l'histoire du ré- 
gime parlementaire un grand éclat. Lfes Chambres de 
la Restauration se sont distinguées par l'éloquence des 
orateurs, la gravité des discussions, la grandeur des 
luttes. 

Mais déjà l'on voyait naître cette chasse aux porte- 
feuilles, qui devait enfanter tant de coalitions et en- 
gendrer tant d'intrigues ; déjà l'on voyait surgir ces 
ambitieux que la soif effrénée du pouvoir devait en- 
traîner dans une guerre déloyale et passionnée contre 
tous les ministères qui repoussaient leurs sollicitations 
ardentes. 

La Tribune devint un piédestal où les chefs de parti 
posaient leur candidature ministérielle. De là tous ces 
brillants discours qui agitaient les masses ^ enflam- 
maient les esprits, mais qui ne résolvaient aucun pro- 
blème, qui ne terminaient aucune affaire, qui ne pro- 
duisaient aucune amélioration. L'ambition et la vanité 
l'emportèrent, dès cette époque, sur le patriotisme et la 
raison. Les discussions législatives ne furent bientôt que 
des tournois oratoires, dont l'issue était de donner au 
vainqueur la direction des affaires publiques. 

Ceux qui sèment les vents récoltent les tempêtes. 
Aussi, les orateurs qui avaient dépopularisé, pendant 
.quinze ans, le gouvernement de la Restauration, se ré- 



veillèreol bd matin en pleine atotrekie. Les démagogues 
de la rue traduisirent en coups de fusil les discours des 
libéraux de la (Chambre. L^oppoôlioa d'en haut s'était 
fiaûte, comme toujours, insurrectionnelle ea Ims. Les 
ohefe de partis de la Restauration avaient marché par 
un chemin pavé de discours, d agitation et de scru- 
tins polîtiquety à une rëvolution gouvernementale. Ils 
avaient voulu exploiter la monarchie à leur profit : ils 
l'avaient tuée. 

Mise à deux doigts de sa mine , penchée un instant 
sur le gouffre de l'anarchie, qui hurlait dans les rues ; 
troublée pendant quatre ans par l'émeute qui grondait 
tantôt à Paris, tantôt à Lyon, la France comprit que la 
Chambre des Députés, au lieu d'user, avait abusé de 
sa puissance et de sa force. Le régime parlementaire 
venait de lui coûter une révolution et de lui donner 
une longue crise de misère. Elle lui conserva cependant 
son estime et sa sympathie, parce que sa confiance et 
sa foi n'étaient pas ébranlées, et que, du reste, elle le 
vit se remettre immédiatement et courageusement à 
relever les ruines qu'il avait faites, et à fermer les 
plaies qu'il avait ouvertes, comme si ceux qui avaient à 
se reprocher l'anéantissement de la Charte de 1815, 
avaient voulu compenser les conquêtes que le Pouvoir 
législatif venait de faire , dans la Charte de 1830, sur 
le Pouvoir exécutif, en prêtant à ce pouvoir un concourt 
inébranlable contre l'esprit de démagogie. 

C'était pour avoir voulu l'emporter sur le Roi, qui 
le parlement avait amené la situation qui avait fait U 



4it €OI«CLU§IOIN. 

léfOMan de Jailtet. G^est dans le choc qu^avait pro- 
duit la lutte entreprise par le pouvoir législatif contre 
le Pouvoir exécutif, que le Gouveraeoient s'était écrou* 
lé. Averties du péril par une catastrophe, les premières 
Chambres de la monarchie de t^O s'efforcèrent M- 
Ti ter recueil contre lequel s'étaient briséwl6»denuères 
Chambres de la monavcbiede 19I^« Mais une fois Té- 
meute vaincue, le souvenir de la résolution de Juillet 
effacé, le péril oublié, l'esprit d'agitation et d'antago- 
insaie, qui est dans les tendances mévitablos des as- 
semblées déKbérantes, ne tarda pas à reparaître dans le 
paiiement. La chasse aux portefeuilles recommença 
plus âpre et plus ardente. 

On usa et on abusa largement du droit d'initiative 
que la Charte de 1830 accordait à chaque dépoté. Le 
dystème représentatif, institué comme une ^rantie 
eonstitiitionnelle contre les ^bus "et les excès possibles 
du Gouvernement, ne fut plus considéré que comme 
un levier donné aux chefs de partis pour «oulever les 
esprits, ou tout au moins comme un moyen d'éléva- 
tion personnelle, comme une force à l'aide de laquelle 
on pouvait entrer dans la citadelle du Pouvoir, faire ca- 
pituler le chef de TËtat et le contraindre à se pendre à 
discrétion. 11 ne fut plus enfin qu'un instrument d'am- 
bition aux mains de quelques meneurs de talent, placés 
sur le premier plan de la scène parlementaire. 

La lutte du t\)uv)oir législatif contre lé Pouvoir exé- 
eutif reprit alors une vivacité nouveHe ; les chambres 
ae 60 bornèrent pas à s'immiscer danstegoavemenient, 



CONCLUSION. 463 

en dictant au Roi les choix ministériels ; elles pelèrent 
encore, pour le malheur du pays, sur le personnel des 
admiDistrations et le détail des affiiires. En face des 
minorités d'opposition, il n*y eut plus que des majorités 
ée coalition, qui s'imposaient au Pouvoir plutôt qu'elles 
ne l'appuyaient. 

Forcée de eombattre sur le terrain parlementaire, 
âu lieu d'agir dans le domaine administratif, la monar^ 
chie de 1830, qui était dans la nécessité de réagir 
contre le fait révolutionnaire qui l'avait enfantée, res- 
sembla constamment à un athlète qui emploie quel- 
quefois la force, plus souvent la ruse, pour triompher 
des embûches et des prétentions de son ennemi , jus- 
qu'à ce qu'elle fut emportée dans une tempête, suscitée 
par l'agitation qui était descendue de la Chambre dans 
la rue, et qui en remontant de la rue dans la Chambre, 
emporta tout : Charte, Parlement et Royauté. Ainsi, 
pour la troisième fois, le régime parlementaire condui- 
sait la France à une révolution par la même pente. 

Il n'est pas une des phases du régime parlementaire 
qui n'ait fatalement abouti à une révolution. C'est que 
la même cause doit toujours produire le même effet. 
Cette cause persistante que personne ne peut nier, c'est | 

cette vérité éclatante et incontestable que toute Assem- ^ 

blée est de sa nature essentiellement envahissante. 
Il suffit de remonter, par le souvenir ou la pensée, le 
cours des années pour en trouver, à chaque .page de 
notre histoire, la preuve manifeste. 

Quelle est l'Assemblée délibérante, au sein de la*- 



l 



484 œNCLUSION. 

quelle n'existe pas, au suprême degré, l'esprit de corps? 
c'est son âme, c'est sa force, mais c'est aussi la source 
où elle puise cet amour de la domination qui l'emporte 
au delà de sa sphère. 

C'est ce qui est arrivé même aux parlements de la 
vieille monarchie. A l'origine, ils n'étaient que des 
corps judiciaires. Mais sous l'impulsion de cet esprit en- 
vahissant qui s'empare de tous les corps constitués, ils 
ne tardèrent pas à devenir des Assemblées politiques. 
•Un des devoirs des parlements consistait à enre- 
gistrer les édils royaux. De ce devoir, ils firent bientôt 
découler le droit de remontrance, puis le droit de refus. 
Une fois entrés dans le domaine du gouvernement, les 
parlements marchèrent d'empiétement en empiéte- 
ment, jusqu'à l'époque où ils disparurent eux-mêmes 
dans la tourmente qu'ils avaient suscitée par leur tur- 
bulente opposition et leur lutte opiniâtre contre la 
Royauté; qu'ils ont tant contribué à abattre. 

C'est une tendance qui tient au cœur humain. 11 
n'est pas de Pouvoir qui n'aspire à s'élever et à s'é- 
tendre. On ne doit pas faire un crime aux Chambres 
législatives de se montrer envahissantes. Mais on doit 
en conclure logiquement, avec tous les hommes de 
sens, que puisqu'il est inévitable qu'elles soient fatale- 
ment portées à exagérer leurs droits et leurs attribu- 
tions, il est dangereux de favoriser cette disposition 
naturelle de leur esprit, en leur donnant une organi- 
sation qui serve à développer, par une concentration 
trop forte, leur tendance à une suprématie trop grande. 



Il est, au cotitpairo, prudenl et sage d'en amortir les ef- 
fets, en ne leur accordant sur la marche des affaires pu- 
bliques qu'une action contenue, qu'une influence me- 
surée, et surtout en leur créant un contre-poids utile, 
un frein salutaire. 

Cette nécessité d'opposer, dans les institutions ellcs- 
mèniea, une digue aux passions des assemblées dèlil)é- 
r^ntes, ne résulte pas seulement de cette tendance na- 
turelle et générale à l'envahissement. Ce qui la crée, 
c'est surtout le danger qui naft de l'ambition démesurée, 
de l'orgueil immense de ces hommes d'éfjoïsme et de 
Tanité, qui, enivrés du sentiment de leur pei-sonnalité, 
ne songent qu'à s'emparer de la direction des esprits, 
pour conquérir ensuite la direction desaiïaires. 

des hommes, qui ne voient dans le régime parlemen- 
taire, qu'une voie qui leur est ouverte pour arriver à 
la fortune, h la renommée, à la dictature, se font de ce 
régime un piédestal , du haut duquel , s'elTorçant de 
gravir au somincl le plus élevé possible, ils ^posent 
devant le public. Ils adoptent une idée, une formule. uH ' 
mol, qui leur sert às'emparér de l'opinion de l'Ass^- 
blée et du Pays. Avec ce mol , avec cette formule , ave^c 
Celte idée, ils battent en brèche le gouvernement qui 
existe ; ils le renversent à force de le miner par d'inces- 
santes attaques, et sur ses ruines, ils élèvent leur propre 
pouvoir. AlorF ils changent de rdle ; ils veulent se placée 
comme obstacles en travers du chemin des hommes dé 
démagogie, dont ils ont fait passagèrement leurs auxi- 
liaires. Ils veulent arrêter de vive force et de haute 



48ft œNCLUSION. 

lutte, le mouvement révolutionnaire qu'ils ont pré- 
cipité; mais il est trop tard. Ils sont emportés, tou- 
jours emportés par le torrent dont ils ont rompu la 
digue. 

N'est-ce pas là l'histoire de Mirabeau et de BarnaveT 
Avec le mot de liberté, ils sapent }a base d'une monar- 
chie de quatorze siècles, en croyant n'attaquer que ce 
qu'on appelait alors le parti de la cour. Puis, quand ils 
voient que cette monarchie , qui déjà penche sur sa 
ruine, va s'écrouler, ils veulent la relever, la raffermir; 
mais ils succombent à la tâche : Mirabeau meurt dans 
son ht, d'épuisement et de désespoir, en déplorant de 
ne pas vivre assez pour réparer son œuvre de destruc- 
tion ; Barnave porte sa tète sur l'échafaud, en versant 
une dernière larme sur une monarchie qu'il avait si 
imprudemment contribué à détruire. 

N'est-ce pas là encore l'histoire de Casimir Périer et 
de Chateaubriand ? Avec le mot de Charte, ils minent 
le gouvernement de la Restauration, qu'ils combattent 
sous la forme de ce fantôme de convention, que l'op- 
position de l'époque qualifiait de camarilla du château; 
puis, quand il tombe au bruit des coups de fusil de Tin- 
surrection, Chateaubriand va gémir dans la solitude et 
le silence, sur la chute et l'exil du vieux roi qu'il a 
renversé sans le vouloir et sans le savoir, et Casimir 
Périer se jette de nouveau dans la mêlée, non plus pour 
détruire, mais pour réédifier. Lui aussi succombe à la 
tâche comme Mirabeau, et comme lui il meurt de las- 
situde, en laissant la société livrée à toutes les convul- 



I 



sions de l'esprit révolutionnaire qui fermente dans ses 
entrailles. 

C'est la déplorable histoire du célèbre financier 
Laffîttequi, après la Révolution de millet, montait à la 
Tribune pour demander pardon à Dieu et aux hommes 
de la part qu'il y avait prise. Cést enfin fhistoire de 
MM. Thiers etBarrol, qui ont tué la monarchie de 1830 
avec le mot de réforme, en invoquant la chimère du 
gouvernement personnel, et qui, le 24 février, furent 
surpris ci consternés, avec toute la garde nationale de 
Paris, d'avoir appelé la République. 

Les enseignements du passé étaient là, enfin, pour 
démontrer, de concert avec les difficultés du présent et 
les dangers de l'avenir, à Louis-Napoléon , que si les 
assembléesdélifaéranles peuvent rendre d'utiles services 
en éclairant le pouvoir, lorsqu'elles sont pondérées par 
une habile et sage organisation , et modérées par un 
frein puissant et salutaire, il arrive plus fréquemment 
que, sous l'influence de meneurs ambitieux et intri- 
gants, ellesse rendent coupables des plus grands excès, 
des plus funestes écarts. 

Ces écarts et ces excès seront désormais impossibles. 
Sans supprimer le gouvernement représentatif, Louis- 
Napoléon a détruit le régime parlementaire, en donnant 
à la France une Constitution , qui est la consécration du 
principe d'autorité. Il l'a fait aux applaudissements de 
la nation entière , qui a battu des mains à la dissolution 
de l'Assemblée , à l'anéantissement de la Constitution 
et à la mort du parlementarisme. Mais s'il a pu le faire , 



4«8 Gwausiw. 

i^'est qu il s'appuyait -sur ces deux forces invincibles : le 
Peuple et Tarmée. Si l'armée l'a suivi, si le Peuple Ta 
exalté, c'est qu'il est rhomme des temps modernes. 
C'est plus qu'un nouveau gouvernement qui s'élève, c'est 
un nouveau régime qui s'inaugure, c'est une ère nou- 
velle qui s'ouvre f avec le notn, avec la famille de 
Bonaparte. 

Louis-Napoléon a sauvé la Société et la Civilisation 
chrétiennes de l'invasion des barbares du Socialisme ; il 
a maintenu l'ordre , la religion , la morale , la famille , 
la propriété , ces colonnes éternelles sur lesquelles re- 
pose toute association humaine. 

Mats la France ne revient pas en arrière, elle marche 
en avant. Les classes de la société aristocratique ten- 
dront de plus en plus à disparaître dans le magnifique 
ensemble de l'unité na:tionale , réalisant dans toute sa 
plénitude l'idée démocratique. C'est à l'accomplisse- 
ment de cette œuvre que le neveu de l'Empereur va 
consacrer le pouvoir immense et colossal que Dieu a 
remis entre ses mains par la voix du Peuple ; car là est 
sa mission providentielle , comme naguère à Rome a 
été celle du neveu de César. 

Il y a toutefois, entre les deux époques, cette diffé- 
rence profonde , qu'à Rome, Octave Auguste réagissait 
contre le gouvernement des patriciens, tandis qu'en 
France , Louis-Napoléon continue simplement l'action 
des rois. Mais Louis-Napoléon , en France , ainsi 
qu'Octave Auguste à Rome, rencontriBra comme 
obstacles devant lui, la résistance et l'hostilité ties classes 



aristocraliques. ou, pour être plus vn' 
oligarchiques. 
' Si l'intelligence de ces classes égalait leur ègoîsnie, 
elles seconderaient Louis-Napoléon dans son œuvrej 
sublime d'émancipation des classes popnlaires; eWéi ' 
seraient les premières à demnndLT les réformes finan- % 
cières, les modifications de tarife et d'impôts, les amth 1 
liorations adniiiistralivcs, qui, sans égaliser les fortu- 
nes, peuvent concourir à rapprocher les rangs, eh ] 
améliorant le sort moral et physique des classes labo*- i 
rieuses, {|ui demandent à pnrlicipcr, dans une propor- 
tion plus large, aux bienfaits de la Civilisation. 

Mais ces classes avides et vaniteuses imiteront dans 
teurorçneil et leur avarice l'aristocratie romaine. Au 
tien de se rapprocher de Louis-Napolénn , plies com-'J 
metiront la faute immense de s'en éloigner chaque Y 
jiiur davantage. Au lieu de lui prêter le concoure de 
leur influence, h la condition naturelle et logique de 
poser du poids de leurs conseils el de leurs hmuëres 
dans les conseils du Gouvernement, elles alïîchernnt 
une inertie insensée ou un ridicule dédain; elles fe- 
ront le vide autour du neveu de l'Empereur : • Dieu 
rend fous ceux i[u'il veut perdre. » Cette conduite 
des classes oligarchiques précipitera leur abaissctnent. 
Elles sont désormais impuissantes. Louis-Napoléon n'a 
rien à redouter d'elles ; car elles représentent une idée 
morte, et il personnitîe des idées vivantes. Mais s'il ne . 
rencontre au milieu d'elles ([ue des hostilités déguisées « \ 
que des résistances ouvertes, si elles s'écartent de son 



490 œNCLUSION 

chemin , ou si elles ne s*y trouvent que placées en tra- 
vers pour lui barrer le passage, il sera logiquement con- 
duit à ne s'appuyer que sur le Peuple et sur Tarmée. 

Le Peuple et l'armée ne feront jamais défaut à Louis- 
INàpoléon. Les chefs de Varmée sont engagés avec lui 
dans une voie de solidarité oii ils doivent vaincre ou 
mourir ensemble. Les instincts du Peuple l'avertissent 
qu'entre les mains de Louis-Napoléon le principe d'au- 
torité ne sera que l'instrument de l'émancipation du 
prolétariat moderne. Plus il sera contraint par la haine 
des classes oligarchiques de s'appuyer sur le Peuple et 
l'armée , plus il sera forcé d'aller vite et loin dans 
la voie que la Providence elle-même lui a tracée. 

Si je pouvais croire à la sagesse intéressée des classes 
oligarchiques de France, je leur conseillerais de ne pas 
imiter les classes aristocratiques de Rome dans la lutte 
aveugle qu'elles ont d'abord soutenue contre le pre- 
mier empereur, puis contre la famille entière des Césars, 
dont le règne a été si étrangement dénaturé dans son es- 
prit par les historiens du temps. Mais comment ne pas 
désespérer d'elles, quand on les voit recommencer , en 
dépit des plus terribles avertissements et des plus 
cruelles expériences, ce jeu des révolutions où elles ont 
si souvent risqué leur fortune et leur vie ! 

Les décrets de la Providence s'accompliront. Les 
classes oligarchiques commettront faute sur faute. Elles 
rêvent encore de monarchie. Elles calculent déjà le 
nombre de jours qu'a duré le gouvernement du ne- 
veu de l'Empereur. Elles oublient que le Peuple et 



l'armée sont là qui, désormais, chercheront loiijours 
un maitre qui les protège et les gouverne, dans la fa- 
mille Bonaparte. Demain, Louis-Napoléon loioberail 
sous le fer d'un assassin que les portes de la France ao, 
s'en ouvrivraieni pas davantage au comte de Cbamborc 
ou au comte de Paris. La race de Capet est maintenant^ 
une race condamnée ; le Peuple et l'armée iraient * 
chercher un autre Bonaparte, ha flot de la démocratie 
ne débordera plus, mais il coulera dans un lit beau- 
coup plus large et plus catme, creusé par les mains de 
Louis-Napoléon. Il coulera non plus pour dévaster par 
la guerre au dehors et la révolution au dedans, mais 
pour féconder le terrain de l'Humanité , où tieurit 
l'arbre de la Civilisation. Les temps sont venus. César 
dort glorieusement, dans le paix du tombeau, sous le 
dôme des Invalides. Mais Auguste a pris en main les 
rênes du gouvernement de la France. L'heure du Peu- 
ple est arrivée. 



'» 






TABLE DES MATIÈRES. 



Introduction i 

HISTOIRE D'UN COUP DTÈtAT. 

I. Chapitre PRÉLiMmAiRE 43 

II. Le coup d*Ëtat 61 

in. L'lNSUR*i(ECTI0N A pARiS : 

Journée du 2 f 34 

Journée du 3 i57 

Journée du 4. . 181 

IV. INSURKECTIÔN ÙU MPAKtBihltTi t 

€ofi8pirate\i'rs ètMdâéi éecrètiM: . <f . . • . 217 

• 

Premier groupe insurreetionnel. '\ •- . ; , 235 

Deuxième groupe insurrectionnel. 273 

Troisième groupe insurrectionnel 294 

V. Histoire administrative : 

Avant l'élection . . 343 

L'élection 3941 

Après l'élection • . . . 417 

Conclusion. • 447 



PIN DE LA TABLE.