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Full text of "Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris avec le Journal de ses actes"

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HISTOIRE 

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TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 



DE PARIS 



HISTOIRE 

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TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 



DE PARIS 



940— PARIS, IMPRIMERIE A. LAHUKE 
Rue de Fleurut, 'J. 



HISTOIRE 



DU 



TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE 



DE PARIS 



AVEC LE JOURNAL DE SES ACTES 



PAR H. WALLON 

Membre de llnrtitut 



TOME TROISIÈME 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 



1881 

DruiU àt ftvftiéU «t d« IradocUoo 



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L I B R A R Y 

OF THê 

LCLANO STANrORO JUNIOR 

UNIVER3ITY. 



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LE 



TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAffiE 



DE PARIS 



CHAPITRE XXV 

PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS DE G£RM1>AL 

I 

Les enragés et les modérés. 

L*élablisscmenl du gouvernement révolutionnaire avait 
aflermi la domination du Comité de salut public ; mais 
autour de cet empire qui eût voulu se fixer s'étaient 
formés deux courants en sens contraire : d'une part, il 
y avait les hommes qui avaient toujours été à Tavant- 
garde de la Révolution et qui voulaient pousser plus 
loin encore; et d'autre part, ceux qui trouvaient 
qu'on avait été bien loin déjà et qui auraient volon- 
tiers reculé. 

Comment le Comité de salut public se maintiendra- 
l-il contre ce double choc? 

Par le tribunal révolutionnaire. 

Le tribunal va Taider à se défaire de ceux qui, de l'un 

TRiB. nivoL. m t 



2 CHAP. XXY. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

et de l'autre côté, inquiètent le plus sa politique. C'est 
. le moment de revenir sur ces hommes qui vont être bien 
surpris d'être traduits comme contre-révolutionnaires au 
tribunal où ils ont envoyé eux-mêmes tant de monde ; 
c'est le moment de signaler les actes par lesquels ils 
avaient donné prise à cette accusation inattendue et les 
manœuvres habiles et perfides qui les amènent les uns 
après les autres sous la faux des réquisitoires de Fou- 
quier-Tinville. Ce sont les vrais préliminaires des grands 
procès qui vont s'engager. 

Au premier rang des violents, des enragés, comme on 
disait, se trouvait Hébert, ancien contrôleur du théâtre 
des Variélés, qui s'en fit chasser pour vol, qui vola, dit- 
on, les matelas et le linge d'un ami chez lequel il avait 
été recueilli, qui vola enfin le titre du journal dont il a 
retenu le nom, le Père Duchesnej et en fit cet instru- 
ment d'injures grossières et de diffamations d'où il tirait 
sa puissance ^ 

Ronsin, fils de cultivateur, ayant débuté aussi par le 
théâtre, mais comme auteur et sans y avoir réussi ; ora- 
teur des clubs, dès que la Révolution lui ouvrit cette arène, 
ce qui le fit nommer commissaire ordonnateur à l'armée 
de Dumouriez, puis général d'armée lui-même : en qua- 
tre jours, il devint capitaine, chef d'escadron, général, 
adjoint au ministre de la guerre. C'est avec le titre de 
général-ministre qu'il fut envoyé faire la guerre en Ven- 
dée, un théâtre où Ton appliquait volontiers ce prin- 
cipe que tout bon patriote était bon général ; où l'on vil 
avec lui , portant les grosses épauletles, le brasseur 
Sanlerre, l'orfèvre Rossignol, et enfin le fameux élat^ 

i. Des Essarts, Procès fameux depuis la révolution^ t. II, page 1 cl suif. 
Cf. Michelet, Histoire de la Révolution, t. VI, p. 199 et suiv. 



LES ENRAGÉS : HÉBERT, RONSIN, VINCENT. 3 

major de Saumur qui valut à la République tant de hon- 
teux échecs ^ 

Le jeune Vincent, clerc de procureur, nommé par 
Pachc, chef de bureau au ministère de la guerre, ren- 
voyé par Beurnonville, rappelé par Bouchotte qui le fît 
secrétaire-général. Au ministère, agent insensé de ce 
despotisme aveugle qui livrait les ressources de l'État à 
des dilapidations effroyables, tandis que les armées man- 
quaient de tout (on a vu par Custine et par les autres 
comment on y savait faire taire les généraux qui s^en 
plaignaient). Dans les clubs, prédicateur de l'assassinat, 
ce « petit tigre * » avait trouvé mieux que le massacre des 
prisons, c'était le massacre à domicile. « Je demande, 
avait-il dit un jour au club des Cordeliers, que nous ar- 
rêtions une fête civique pour un jour déterminé ; que 
tout le peuple, que tous les patriotes y soient appelés ; 
que le cortège parcoure les rues, précédé d'une bannière 
noire suivie des citoyens les plus énergiques de la so- 
ciété, et que, dès qu'il sera arrivé devant la maison d'un 
aristocrate, le drapeau noir y soit planté, qu'on se sai- 
sisse des conspirateurs et qu'on en délivre la Républi- 
que ' . » — C'était simplifier le rôle de Fouquier-Tinville 
et réduire de beaucoup la besogne du tribunal. 

1. Des Essarts, t. H, page 0. Cf. la Correêpondance de Ronêin^ commis» 
êaire ordonnateur de Formée de Belgique ^ avec les commissaires de la Con» 
pcniion nationale^ le ministre de la guerre, etc., Paris, 1795. (Bibliothèque 
naUooale, Lb«S 2091). 

Le 7* jour du deuxième mois (28 octobre), il écrivait au Comité de sûreté gé- 
nérale, de concert avec Parein et Boulanger, ses collègues dans Tannée révolu- 
tioonaire, proposant de faire une campagne dans les environs de Paris et se fai« 
nnt fort de les purger dans les huit jours < de la horde aristocratique qui l'agite 
en tous sens pour briser les ressorts de la République. » (Archives, F 7, 4436 et 
Coariois, Papiers trouvés cheiRotfespierre, n* 36, p. 172). 

2. C'est la qualification que lui donne M. Michelet, t. VI, p. 202. 

5. Beaulieu, Diurnal, lundi 23 décembre (3 nivôse). Daubtn, La Démagogie 
à Paris en 1793» p. 376. 



 CHàP. XXY. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

Chaumelle, aussi clerc de procureur à Torigine, pro- 
cureur syndic de la Commune ; qui sut renchérir, on l'a 
vu, sur la loi des suspects et demandait que l'armée ré- 
volutionnaire fût suivie de la guilloline ; au demeurant 
administrateur sévère, la terreur des prostituées, des 
vendeurs de livres impudiques et de gravures obscènes, 
mais aussi l'instrument le plus actif de la puissance qui, 
sans prétendre renverser précisément la Convention, 
entendait bien la faire marcher ^ 

Momoro, né à Besançon, d'origine espagnole, admis 
avant la révolution dans la corporation des libraires- 
imprimeurs, membre exalté du club des jacobins, puis 
des cordeliers ; au premier rang dans toutes les émeutes 
et le premier à souscrire à toules les mesures violentes. 

Hanriot% le général du 31 mai', plus habile que les 
autres, et qui saura durer jusqu'au 9 thermidor. L'ob- 
servateur de police Dutard en faisait, même après sa vic- 
toire, — le 24 juin, — le portrait suivant au ministre de 
l'intérieur Garât. 

M. Henriot est une espèce d'artisan de bas rang, qui m'a 
paru avoir été soldai. Sa taille est de cinq pieds trois pouces 
tout au plus. 

11 a à peu près quarante (ans). 

Il a une figure très-dure et grimacière; il fait de ce genre 
de grimaces qui désignent un vilain homme : coléreux par 
caractère, un peu réfléchi et très-grossier. 



1. Sur Chaumclte, voy. M. L. Blanc, t. IX, pages 466 et suiv. Il lui est fafo- 
rable. — Cf. De» Essarts, t. Il, page 215. 

2. On l'appelle généralement Henriot. Il signe, lui, Hanriot. Après cela, il ne 
sâfait peut-être pas comment fon nom devait s'écrire. 

3. Commandant de sa section i cette époque, pris pourchefdans Tinsurrection 
et a la suite porté au commandement de la garde nationale de Paris. Ce Tut bien- 
tôt un signe indicateur de suspect et une cause de proacription que d'aToir ? oté 
pour Raffet son compétiteur. 



CHÂDMEnE, HANRIOT, aOOTZ. $ 

Quand il parle, on entend des yociféralions semblables à 
celles des hommes qui ont le scorbut; une voix sépulcralo 
sort de sa bouche, et quand il a parlé sa figure ne reprend 
son assiette ordinaire qu'après des vibrations dans les traits 
de sa figure ; il donne de fœil par trois fois et sa figure se 
met en équilibre. 

n m'a paru n'avoir fréquenté que des hommes désordon- 
nés; je suis sûr qu'on trouverait en lui l'amour du jeu, 
du vin, des femmes, et tout ce qui peut constituer un mau« 
vais sujets 

■ 

Tout difTérenl était un autre complice de cette bande, 
le baron allemand Clootz, Ânacharsis Cloolz, a l'orateur 
du genre humain >, citoyen de l'univers, matérialiste 
enthousiaste, ne connaissant d'Éternel que le monde et 
de Dieu que le Peuple. Pour lui, la France était le point 
de ralliement du peuple -Dieu, Paris une Assemblée na- 
tionale, le Vatican de la raison*. C'étaient ces doctrines 
qu'il venait prêcher dans les clubs, et il faut dire qu'il 
ne montait jamais à la tribune sans y provoquer des 
murmures ou des éclats de rire : homme inoffensif dans 
ses rêveries, si l'on peut, sans faire de mal, bouleverser 
les fondements de la société, et si d'ailleurs il n'était 
pas sorti quelquefois de ces rêves, comme au 3 septem- 
bre, pour approuver les massacres*. 

C'est dans le domaine religieux qu'ils montrèrent jus- 



1. Scbmidt, Tableaux de la Révolution française, publiée sur les papiers 
inédits du département et de la police secrète de Paris, t. II, page 85. 

2. Yoj. Louu Blanc, t. IX, page 470. Des Essarts, t. II, pages 10 et sui?. 

3. Il fut de ceux qui dînaient chez Roland le 3 septembre, a Les événements du 
joar, dit Mme Roland, (lisaient le sujet de la conversation. Clootz prétendit prou- 
ver que c'était une mesure indispensable et saluLnire. 11 débila beaucoup de lieux 
eommuDS sur les droits des peuples, la juslice de leur vengeance et l'ulilité dont 
elle était pour le bonbeur de l'espèce. Il parla longtemps et très baut, mangea 
davantage et ennuya plus d'un auditeur. > {Mémoires de Urne Roland, p. 267). 

— On aurait pu éprouver un autre sentiment que l'ennui ce jour*liJ . . 



6 GHAP. XXV. — PRÉLQONAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

qu'où ils pouvaient porter leurs excès, et ici Ciootz était 
naturellement au premier rang. 

C'était peu que d'avoir porté le schisme dans l'Église; 
c'était peu que d'avoir chassé, déporté, guillotiné les 
prêtres réfractaires. Même cette église révolutionnaire, 
ces prêtres apostats, ces prêtres mariés ofTusquaient la 
Révolution. Elle y trouvait encore l'ombre de la croix. 
On voulut s'en délivrer et créer un culte digne de ses 
sectateurs. Chaumette y avait préludé en décidant Té- 
vêque constitutionnel de Paris, Gobel et ses vicaires, à 
venir abjurer devant la Convention (1 7 brumaire, 7 no- 
vembre 1793). Trois jours après (20 brumaire) le culte 
de la Raison était établi dans Notre-Dame ; et la nouvelle 
divinité, représentée par une comédienne, daigna quitter 
ses autels pour venir recevoir les hommages de la Con- 
vention et la ramener à sa suite, dans son temple « ré- 
généré'». 

1. Voy. les textes qae j*ai réunis dans La Terreur, 1. 1, page 254 et sui?. ; 
j*y ajoute cette citation de Des Essarts {Proche fameux^ t. \l, pages 231 et 223): 

c Qui pourrait croire, en effet, qu'on a promené dans toutes les mes de Paris, 
des femmes et des filles, souvent perdues de mœurs, revêtues d'habits de théâtre, 
tantôt grecs, tantôt romains, et que des hommes les portaient sur des espèces 
de palanquins, comme les Chinois portent leurs pagodes ? Chaque section a eu sa 
déesse de la raison, et cette déesse a reçu pendant un jour entier les hommages 
d'une multitude égarée dont il serait difÎBcile de peindre les folies. On peut dire 
que la raicon ne fut jamais plus méconnue que lorsqu'on voulait fonder son culte. 
Quel était ordinairement son cortège ? Il était formé d'une longue procession où 
l'on vopit figurer successivement l'enfance, l'adolescence, l'âge viril et la vieillesse. 
Des vociférations aiguës plutôt que des chants annonçaient l'approche de la 
déesse. En voyant dâKler ce cortège, les yeux étaient affligés par le spectacle 
hideux d'hommes qui affectaient la plus grande malpropreté dans leurs habille- 
ments, et qui, sous prétexte qu'ils étaient républicains sévères, affichaient un 
air barbare. Des jurements sortaient de leur bouche, et les pas chancelants des 
nouveaux prêtres de U Raison annonçaient leur intempérance. C'est au milieu de 
ees bandes de forcenés qu'une femme, connue souvent par ses mauvaises mœura, 
essayait grotesquement de représenter la déesse de la Raison. La plupart de ces 
déeûes outrageaient la décence par leurs costumes et par leure gestes. Pour 
imiter les usages des anciens peuples, on avait persuadé à ces créatures déboutées 
qu'elles devaient se montrer, la gorge et les épaules nues, et que leura vêlements 
retroussés devaient laisser voir leurs jambes et leurs cuisses : c'est sous ce ridi- 



LES NOUVEAUX MODÉRÉS : DANTON. 7 

Ces manifestations honteuses et les orgies qui sui- 
virent devaient donner force au parti qui inclinait vers 
la modération. 

Dans ce parti se rangeaient maintenant des hommes 
qui avaient figuré parmi les plus violents : Danton, 
Camille Desmoulins et d'autres qui avaient aussi des 
titres dans le parti révolutionnaire; Lacroix, Tami de 
Danton, Philippeaux qui, lors de rétablissement du tri- 
bunal' révolutionnaire, voulait en bannir les jurés, crai- 
gnantqu'ils ne gâtassent c cette belle institution > ; le beau, 
jeune, riche et noble Hérault de Séchelles, avocat général 
au Châtelet, présenté à la reine par sa cousine, la du- 
chesse de Polignac, mais dès lors opposant et tout prêt 
à se jeter dans la Révolution; combattant du 14 juillet, 
juge au tribunal de Paris, au tribunal de cassation, mem- 
bre de la législative et de la Convention qui le fit entrer 
au Comité de salut public*. Joignons-leur Westermann, 
commandant des sections révolutionnaires le 10 août. 

Après la mort de VAmi du peuple^ on avait dit de 
Danton : t C'est un orateur qui aspire à la survivance de 
Marat* ». On se trompait; Danton si violent était prêt à 
laisser la place aux habiles^. Il s'était remarié à une 

cule tnTcstissement que les déesses de la Raison se promenaient dans Paris. 
Pour inspirer le dégoût et révolter les gens délicats, il suffisait de jeter un coup 
d'œtl rapide sur cette réunion biziirre d'hommes et de femmes ; mais si l'obser- 
Tateur roulait suivre tous les degrés de la folie des sectateurs de la Raison, il 
devait aller au temple où la déesse devait dicter ses oracles. C'est là que la joie 
la plus grossière, les propos les plus indécents et les postures les plus lascives et 
les plus dégoûtantes soulevaient son âme. Une voix rauque sortait ordinairement 
de la bouche de la déesse, et l'odeur des liqueurs fortes, dont la Raison s'était 
enÎTréc, annonçait la présence de la débauche et de In crapule, et non celle 
d'une divinité. 

1. Des Essarta, t. VU, p. 8 et J. Clarctie, Camille Desmoulim, p. 317. 

2. Notes de Courtois, publiées par M. J. Clarctie, Camille Desmoulins, p. 475. 

5. Sur les antécédents de Danton : avait-il accepté, sous diverses formes, rem- 
boursement de charge ou autrement, de l'argent de la cour, pour des engage- 
ments qu'il ne tint pas ? Voyez les témoignages de Bertrand de MoUeville, de 



8 CHAP. XXV. - PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

jeune fille de seize ans; il se retirait volontiers du souci 
des affaires publiques. < Il aurait bien désiré pouvoir 
sortir du tourbillon, dit Courtois; mais le moyen, après 
avoir joué un tel rôleM » La mort des Girondins put déjà 
lui donner à réfléchir. Après avoir, dans un dernier re- 
tour d'effervescence révolutionnaire, demandé une tête 
d'aristocrate par jour', on le voyait ému de la fermeté 
avec laquelle ces victimes quotidiennes bravaientle trépas, 
et plutôt désireux d'arrêler le cours des exécutions. Il 
disait c que quand on allait en riant au supplice, il était 
temps de briser la faux de la mort' >. 11 commençait à 
douter de la Révolution et se demandait pourquoi l'Eu- 
rope avait pris tant de peine à la combattre : c Les puis- 
sances de l'Europe, disail-il, n'ont pas vu que la Révo- 
lution ressemble à un grand procès qui n'enrichit pas 
souvent celui qui le gagne et qui consomme la ruine de 
celui qui le perd*. » 

Il disait encore, selon Courtois, c que les révolutions 
sont des navigations pénibles de long cours pendant les- 
quelles il faut s'attendre à voir souffler le vent de toutes 
les parties de l'horizon à la fois, et que la pleine mer 
était souvent moins dangereuse que le port vers lequel 

Larayelle, de Brissol, de Rœdercr, de Robespierre, de Garai, de Mirabeau, réunis 
par M. Louis ULaiic : il soutient, non sniis autorité, l'accusation, contre M. Despois 
qui la conteste. (Histoire de la Hèvolulion, t. X, pages 406 et suiv.]. — On 
prétendait qu'il avait reçu de l'argent d'autres mains encore, et David, dont on 
verra plus bas racharnement contre Danton, avait voulu consacrer cette accu- 
sation par son pincoau : t David, dit Courtois, aida le citoyen Lesueur, peintre, 
son élève, à faire le tableau de la décollation de Louis XYf. C'est lui [et tous les 
artistes ont reconnu son pinceau) qui y plaça la figure du duc d'Orléans (Égalité). 
Danton était placé di*rricre, les mains passées sur son épaule et recevant une 
bourse que lui reniellait le ci-devant duc. (Notes de Courtois, publiées par M. J. 
Claretie, Camille Desmoulins, itage 475.) 

1. J. Claretie, Camille DesmoulinSy page 475. 

2. Séance du 5 septembre, Moniteur du 7. Voy. ci dessus, t.I, page 281. 
5. Courtois, i6t</., page 473. 

4. J. Claretie, Camille Detmoulins, page 475. 



DANTON. 9 

on voguait à pleines Toiles, sans s'occuper du léger écueil 
contre lequel le vaisseau vient quelquefois se briser \ » 

Mais s'il doulail de la Révolution, il augurait bien plus 
mal encore de celui qui en était le coryphée : <x Je lui ai 
entendu dire, ajoute Courtois, que Robespierre pourrait 
bien conduire la pièce jusqu'au 4"^ acte, mais infailli- 
blement, comme ambitieux, il raterait au 5* son dénoue- 
ment'. » — C'est en effet au 5* acte qu'il faut attendre 
c^s premiers rôles. 

Il avait été surtout choqué des scènes d'apostasie que 
l'exemple de Gobel avait mises à la mode au sein de la 
Convention elle-même, et de ces c mascarades antireli- 
gieuses > : c'est le mot dont il se servit pour couper court 
à ces scandaleuses processions qui venaient devant l'As- 
semblée faire trophée des dépouilles des églises\ Dans ce 
même discours, tout en demandant un rapport sur la 
conspiration de l'étranger, tout en approuvant la Terreur, 
il avait prononcé des mots qui furent relevés comme un 
appel à l'indulgence^; et pour qu'on ne leur donnât pas 
plus de portée qu'il ne voulait, il avait fallu qu'il les 
reprît après son interloculeur, qu'il les expliquât, qu'il 
s'écriât en finissant : 

1. c II est faux, disait-il encore, que les révolutions soient faites quand on n'en 
c sait pas profiter. > (Jules Claretie, Camille ùesmoiilins, p. 474 et 475.) 

2. « Comme Uobespierre afTeclait quelquefois de mépriser les grandes me- 
sures politiques dont il n'étnit pas l'inventeur, Danton disait : c Ce mépris pour les 
« grandes conceptions qui ne viennent pas de lui ne nous présage pas de grands 
« suecès pour l'avenir, i» (Ibid.^ p. 474). 

3. Séance du 6 frimaire (26 novembre). Yoy. La Terreur, t. I, page 268 et 
ci-dessus, t. II, p. 7. 

4. c Le peuple veut, et il a ra'son, que la Terreur soit à l'ordre du jour ; mais 
il veut que la Terreur soit reportée à son vrai but ; c'est-à-dire, contre les aris- 
tocrates, contre les égoïstes, contre les conspirateurs, contre Irs traîtres, amis de 
Tétranser. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reçu de la nature une 
grande force d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses moyens, quelque 
faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas qu'il tremble. » (Séance du 6fri- 
intire (26 novembre), Moniteur du 8.) 



iO GHAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

« Et moi aussi je suis républicain, républicain impc- 
« rissable! > 

Mais il n'avait pas désarmé la défiance. Elle croissait 
contre lui aux Jacobins. Quand il y disait, quelques jours 
après : a La constitution doit être endormie pendant 
que le peuple s'occupe de frapper ses ennemis et de les 
épouvanter par ses opérations révolutionnaires; »... 
s'il y faisait une réserve contre « ceux qui veulent por- 
ter le peuple au delà des bornes de la Révolution, » 
il rencontrait Couppé, de l'Oise, demandant t que la 
société n'écoule pas toutes les propositions tendant à 
diminuer la vigueur du mouvement révolutionnaire; » 
et, quand il remontait à la tribune, il y était accueilli par 
des murmures : 

« Ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la 
figure d'un homme libre? s'écria-t-il indigné. Ne suis-jc 
plus ce même homme qui s'est trouvé à vos cotés dans 
tous les moments de crise?... » Et il se plaçait sous le 
patronage de Marat : c J'ai été un des plus intrépides 
défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de l'Ami du 
peuple pour ma justification... > 

Ce n'était point assez. Il fallut qu'il fût défendu par 
Robespierre* ! 

Camille Desmoulins' avait marqué d'une façon bien 
plus expresse encore son retour à des idées plus modérées. 
Il commença une campagne en règle contre les violents, 
en publiant le Vieux Cordelier : le 1" numéro en 
parut le 15 frimaire (5 décembre 1795), le lendemain 
du jour où le gouvernement révolutionnaire était con- 

1. séance des Jacobins du 13 frimaire (3 décembre 1703). Moniteur du 16. 

2. M. Cuvillier-Flcury l'a peint sur le vif dans ses Portrait» politique» et 
révolutionnaire». 



GAIOLLE DESMOULINS. il 

stitué. Robespierre, bien qu'il y fût flatté, s*en mon- 
tra peu content, et ce fut, dit-on, pour lui complaire, ce 
fut même sous son inspiration que Camille fit de son 
numéro II une attaque contre la dernière manifesta- 
lion ultra-révolutionnaire, contre l'étalage d'apostasie des 
prêtres, contre GlootzetChaumette, Anacharsis etÂnaxa- 
goraSy les deux metteurs en œuvre de la scène de Gobel et 
les deux hommes que Robespierre haïssait le plus. 

Mais le IIP numéro (25 frimaire, 15 septembre) 
reprit ses libres allures; et c'est là que Camille, prenant 
à partie, par une allusion historique trop facile à saisir, 
le régime même dont Robespierre était l'âme, la Terreur 
et tous ses instruments, le tribunal révolutionnaire et la 
loi des suspects^ le flagella du fouet de Tacite : 

.. .Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révo- 
lution à la ville de Nursia, d'avoir élevé un monument à ses 
habitants, morts au siège de Modène, en combattant cepen- 
dant sous Auguste lui-même, mais parce qu*alors Auguste 
combattait avec Brutus, et Nursia eut le sort de Pérouse. 

Crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demanda 
aux diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour 
de grandes richesses. Crime de contre-révolution au journa- 
liste Crémutius Cordus, d'avoir appelé Brutus et Cassius les 
derniers des Romains. Crime de contre-révolution à un des 
descendants de Cassius, d'avoir chez lui un portrait de son 
bisaïeul. Crime de contre-révolution à Mamercus Scaurus, 
d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers à qui l'on pou- 
vait donner deux sens. Crime de contre-révolution à Tor- 
quatus Silanus, de faire de la dépense. Crime de contre-révo- 
lution à Pétreius, d'avoir eu un songe sur Claude. Crime de 
contre-révolution à Appius Silanus de ce que la femme de 
Claude avait eu un songe sur lui. Crime de contre-révolution 
à Pomponius, parce qu'un ami de Séjan était venu chercher 
UD asile dans une de ses maisons de campagne. Crime de 



13 CUâP. XXV. - PRÉLIMINAmES DES GRANDS PROCES. 

coalre-révolution d^ètrc allé à la garde-robe sans avoir vidé 
ses poches, et en conservant dans son gilet un jeton à face 
royale, ce qui était un manque de respect a la figure sacrée 
des tyrans. Crime de contre-révolution, de se plaindre des 
malheurs du temps, car c*était faire le procès du gouverne- 
ment. Crime de contre-révolution de ne pas invoquer le génie 
divin de Caligula : pour y avoir manqué, grand nombre de 
citoyens furent déchirés de coups, condamnés aux mines et 
aux bétes, quelques-uns même sciés par le milieu du corps. 
Crime de contre-révolution à la mère du consul Fusius Ge- 
minus, d^avoir pleuré la mort funeste de son fils. 

Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son 
parent, si Ton ne voulait s'exposer a périr S(â-méme. Sous 
Néron, plusieurs dont il avait fait mourir les proches allaient 
en rendre grâces aux dieux; ils illuminaient. Du moins il 
fallait avoir un air de contentement, un air ouvert et calme. 
On avait peur que la peur même ne rendît coupable. 

Tout donnait de Tombrnge au tyran. Un citoyen avait-il de 
la popularité : c'était un rival du prince, qui pouvait susciter 
une guerre civile. Studia civium in se verteret^ et si multi 
idem audeant^ bellum esse. Suspect. 

Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au 
coin de son feu : cette vie retirée vous avait fait remarquer, 
vous avait donné de la considération. Quanlo metu occultior^ 
tanto plus famœ adeptus. Suspect. 

Étiez-vous riche : il y avait un péril imminent que le peuple 
ne fût corrompu par vos largesses. Auri vim aique opes 
Plauti principi infensas. Suspect. 

Étiez-vous pauvre ; comment donc ! invincible empereur, 
il faut surveiller de plus près cet homme. Il n'y a personne 
d'entreprenant comme celui qui n*a rien. Syllam inopem, 
unde prœcipuam audaciam. Suspect. 

Étiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis 
en négligé : ce qui vous affligeait, c'est que les affaires pu- 
bliques allaient bien... Uominem bonis publias mœslum. 
Suspect. 



in« NDMÉRO DU VŒUX CORDEUER. it 

Si, au contraire, un citoyen se donnait du bon temps et 
des indigestions, il ne se divertissait que parce que Fempc- 
reur avait eu cette attaque de goutte qui heureusement ne 
serait rien; il fallait lui faire sentir que sa majesté était 
encore dans la vigueur de l'âge. Reddendam pro inlempes- 
iiva licentia mœstam et funebrem noclem qua sentiat vi- 
vere VUellium et imperare ! Suspect. 

Était-il vertueux et austère; bon! nouveau Brutus, qui 
prétendait par sa pâleur et sa perruque de jacobin faire la 
censure d'une cour aimable et bien frisée. Gliscere œmulos 
Brutorum vultûs rigidi et tristis quo tibi lasciviam exprth 
brent. Suspect. 

Ëtait-ce un philosophe, un orateur ou un poète : il lui con< 
venait bien d'avoir plus de renommée que ceux qui gouver- 
naient! Pouvait-on souffrir qu'on lit plus d'attention à l'au- 
teur, aux quatrièmes, qu*à l'empereur dans sa loge grillée? 
Virginium et Rufum claritudo nominis. Suspect. 

Enûn, s'ctait-on acquis de la réputation à la guerre : on 
n'en était que plus dangereux par son talent. 11 y a de la 
ressource avec un général inepte. S'il est traître, il ne peut 
pas si bien livrer une armée à l'ennemi, qu'il n'en revienne 
quelqu'un. Mais un officier du mérite de Corbulon ou d'A- 
gricoia, s*il trahissait, il ne s'en sauverait pas un seul. Le 
mieux était de s*en défaire. Au moins, seigneur, ne pouvez- 
vous vous dispenser de l'éloigner promptement de l'armée. 
MuUâ mililari famâ metum fecerat. Suspect. 

On peut croire que c*était bien pis, si on était petit-fils ou 
allié d'Auguste : on pouvait avoir un jour des prétentions au 
trône. Nobilem et quod tune spectaretur e Cœsarum posteris ! 
Suspect. 

Et tous ces suspects, sous les empereurs, n'en étaient pas 
quittes, comme chez nous, pour aller aux Madelonnettes, 
aux Irlandais, ou à Sainte-Pélagie. Le prince leur envoyait 
l'ordre de faire venir leur médecin ou leur apothicaire, et de 
choisir, dans les vingt-quatre heures, le genre de mort qui 
leur plairait le plus. Missus centurio qui maturaret eum. 



i4 GUÂP. XXY. - PRËUBimÂlRES DES GRANDS PROCÈS. 

C'est ainsi qu'il n'était pas possible d'avoir aucune qualité, 
à moins qu'on n'en eût fait un instrument de la tyrannie, 
sans éveiller la jalousie du despote, et sans s'exposer à une 
perte certaine. C'était un crime d'avoir une grande place, ou 
d'en donner sa démission; mais le plus grand de tous les 
crimes était d'être incorruptible. Néron avait tellement dé- 
truit tout ce qu'il y avait de gens de bien, qu'après s'être 
défait de Thrasca et de Soranus il se vantait d'avoir aboli 
jusqu'au nom de la vertu sur la terre. Quand le sénat les 
avait condamnés, l'empereur lui écrivait une lettre de remer- 
ciment de ce qu'il avait fait périr un ennemi de la Répu- 
blique; de même qu'on avait vu le tribun Clodius élever un 
antel à la liberté sur l'emplacement de la maison rasée de 
Cicéron, et le peuple crier : Vive la liberté 1 

L'un était frappe à cause de son nom ou de celui de ses 
ancêtres; un autre, à cause de sa belle maison d'Albe ; Yalé- 
rius Asiaticus, à cause que ses jardins avaient plu à l'impé- 
ratrice; Statilius, à cause que son visage lui avait déplu; et 
une multitude, sans qu'on en pût deviner la cause. Toranius, 
le tuteur, le vieux ami d'Auguste, était proscrit par son pu- 
pille, sans qu'on sût pourquoi, sinon qu'il était homme de 
probité, et qu'il aimait sa patrie. Ni la préture, ni son inno- 
cence, ne purent garantir Quintus Gellius des mains sanglantes 
de l'exécuteur ; et cet Auguste, dont on a tant vanté la clé- 
mence, lui arrachait les yeux de ses propres mains. On était 
trahi et poignardé par ses esclaves, ses ennemis ; et si on 
n'avait point d'ennemi, on trouvait pour assassin un hôte, un 
ami, un fils. En un mot, sous ces règnes, la mort naturelle 
d'un homme célèbre, ou seulement en place, était si rare, 
que cela était mis dans les gazettes comme un événement, et 
transmis par l'historien à la mémoire des siècles, a Sous ce 
<c consulat, dit notre annaliste, il y eut un pontife, Pison, 
(X qui mourut dans son lit, ce qui parut tenir du prodige. » 

La mort de tant de citoyens itlnocents et recommandables 
semblait une moindre calamité que l'insolence et la fortune 
scandaleuse de leurs meurtriers et de leurs dénonciateurs* 



m* NUMÉRO DU VIEUX CORDELIER. 15 

Chaque jour, le délateur sacré et inviolable faisait son entrée 
triomphale dans le palais des morts, en recueillait quelque 
riche succession. 

Tous ces dénonciateurs se paraient des plus beaux noms, se 
faisaient appeler Cotta, Scipion, Régulus, Cassius, Sévérus. 
La délation était le seul moyen de parvenir, et Régulus fut 
fait trois fois consul pour ses dénonciations. Aussi tout le 
monde se jetait-il dans une carrière des dignités si large et 
facile et pour se signaler par un début illustre, et faire ses 
caravanes de délateur, le marquis Sérénus intentait une accu- 
sation de contre-révolution contre son vieux père, déjà exilé ; 
après quoi, il se faisait appeler fièrement Brutus. 

Tels accusateurs, tels juges. Les tribunaux, protecteurs 
de la vie et des propriétés, étaient devenus des boucheries 
où ce qui portait le nom de supplice et de confiscation n'était 
que vol et assassinat. 

S'il n'y avait pas moyen d'envoyer un homme au tribunal, 
on avait recours à l'assassinat et au poison. Celer, iElius, la 
fameuse Locuste, le médecin Anicet, étaient des empoison- 
neurs de profession, patentés, voyageant à la suite de la cour, 
et une espèce de grands officiers de la couronne. Quand ces 
demi-mesures ne suffisaient pas, le tyran recourait à une 
proscription générale. C'est ainsi que Caracalla, après avoir 
tué de ses mains son frère Géta, déclarait ennemis de la 
République tous ses amis et partisans au nombre de vingt 
mille, et Tibère, ennemis de la République tous les amis et 
partisans de Séjan au nombre de trente mille. C'est ainsi 
que Sylla, dans un seul jour, avait interdit le feu et l'eau à 
soixante-dix mille Romains. Si un lion empereur avait eu 
une cour et une garde prétorienne de tigres et de panthères, 
ils n'eussent pas mis plus de personnes en pièces que les déla- 
teurs, les affranchis, les empoisonneurs et les coupe-jarrets 
des Césars; car la cruauté causée par la faim cesse avec la 
faim, au lieu que celle causée par la crainte, la cupidité et 
les soupçons des tyrans, n'a point de bornes. Jusqu'à quel 
degré d'avilissement et de bassesse l'espèce humaine ne peut- 



16 CHiP. Iir. -. PRÉLDONAIRES DES GRàHDS PROCÈS. 

elle donc pas descendre, quand on pense que Rome a souffert 
le gouvernement d'un monstre qui se plaignait que son règne 
ne fût point signalé par quelque calamité, peste» famine, 
tremblement de terre; qui enviait à Auguste le bonheur d'a- 
voir eu, sous son empire, une armée taillée en pièces; et au 
règne de Tibère, les désastres de l'amphithéâtre de Fidène, 
où il avait péri cinquante mille personnes, et, pour tout dire 
en un mot, qui souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une 
seule tète, pour le mettre en masse à la fenêtre [la guillo- 
tine]. 

Manifeste éclatant, dont le succès parut effrayer Tau- 
tcur lui-même; et toutefois dans son numéro IV (30 fri- 
maire, 10 décembre), tout en se défendant contre les 
conclusions que tout le monde en avait tirées, il en repro- 
duisait en deux mots la pensée quand il demandait un 
Comité de clémence. Ces deux mots étaient la condam- 
nation de la Terreur, et il eut beau les expliquer, les 
affaiblir, ils étaient dès lors sa propre condamnation. Dès 
le 1" nivôse, Nicolas disait à la tribune des Jacobins que 
Camille frisait la guillotine ^ Imprimeur du tribunal 
révolutionnaire et juré, il s'y connaissait. 

Dans ce premier procès, qui lui fut fait aux Jacobins, 
Robespierre essaya d'assez mauvaise grâce de l'excuser, en 
disant qu'il ne fallait pas trop le prendre au sérieux, 
qu'il fallait user d'indulgence à son égard, comme envers 
un enfant étourdi; qu'il suffirait, pour donner une juste 
satisfaction aux plaintes des montagnards contre le fâ- 
cheux numéro, de le brûler. — Brûler n'est pas répon- 
dre, répliqua brusquement Camille*, et par cette vive 

1. Moniteur du 4 nivôse (24 décembre 1703). 

2. Séance des Jacobins du 18 nivôse, Moniteur du 21 (10 janvier 179i). — Le 
n* V du Vieux Cordelier^ daté du 5 nivôse, avait paru le 16 (5 janvier 1704). 
Le n* VI| daté par erreur du 10 nivôse (il porte dès lc< premières lignes la date 



PHIUPPEAUX. 17 

boutade il fil de l'irascible oraleur son inexorable en- 
nemi. 

Philippeaux* avait précédé Camille dans celte réac- 
tion contre le parti des violents par une attaque de fronts 
conduite avec un courage auquel l'éloquent écrivain se 
plait à rendre hommage dans son numéro III du Vietix 
Cordelier. Envoyé en mission dans la Vendée (juillet 
1795), il avait vu, il avait signalé dans quatre mémoires 
les désordi*es, le gaspillage, l'ignorance et la lâcheté du 
fameux état-major de SaumurV Rappelé à Paris par 
Tinfluence de ceux dont dont il troublait la politique, il 
avait repris le fond de ses mémoires dans une lettre 
adressée au Comité de salut public, le lendemain du jour 
où paraissait le premier numéro du Vieux Cordelier 
(16 frimaire, 6 décembre)'; et le Comité n'en ayant pas 

du i4), ne parut que le 15 pluTiôsc. Quant au n* YII, l'auteur en corrigeait les 
épreuves lorsqu'il fut arrêté. Le numéro ne parut qu'en prairiul an lU (juin 
17^). Voj. Jules Claretie, Camille Desmoulhis, page 284, et les Œuvres de 
Camille Desmoulins, publiées par E. Despois, t. III, page 111. 

1. Né en 1759, juge au préâdia] du Mans avant la Révolution. 

2. Voyez déjà sa lettre du 19 juillet 1793 à la Convention où il parle de cet état- 
major si dispendieux, qu'on aurait pu croire à rexistence d'un camp de 20 ou 
50 000 hommes; et ils étaient 1000 ou 1200! « Il existe à Tours, dit-il, encore 
une armée d'ofûciers de tout grade, qui vont le jour dans les cafés et caracoler le 
soir sur de superbes coursiers, mais pas un seul qui se donne la peine d'aller au 
camp, t [Legros, Im Révolution telle qu'elle est. Correspondance du Comité de 
salut public, t. I, p. 275-277.) — Voyez encore la lettre qu*il écrit avec son col- 
lègue Gilet à la Convention : Nantes, le 19 du premier mois, Moniteur du 21 
(li octobre 1793). 

3. « Philippeaux, représentant du peuple au Comité de salut public. 

c Pari^, le 16 de frimaire, l'an II. 

• Vous rpconnaissez enfin, citoyens collègues, que mon rapport sur la Vendée 
n'éioit ni un roman, ni une hyperbole... 

«Si la commission décrétée lel" brumaire pour examiner In conduite des agents 
de Sauniur eût pu remplir son objet, nous n'aurions pas à gémir dans ce mo- 
ment sur tant de désastres ; nous eussions conservé à la République 20 000 pa- 
triotes de plus, une artillerie formidable que Téternel Rossignol a encore livrée 
aux brigands, et les trésors immenses qui se trouvent dévorés dans le goaffrc. 

c II signale les fautes et les excès de Rossignol, do Ronsin, de Léchelle ; le bu- 
reaucrate Vincent, a cet impudent petit coquin», etc. 

TRIB. RiTOL. lU 2 



i8 GHAP. IXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCES. 

tenu compte» il reprit ses griefs dans un nouveau mé- 
moire qui incriminait celte fois le Comité lui-même, 
comme coupable de négligence, et qu'il adressait non 
plus au Comité, mais a à ses collègues et à ses conci- 
toyens t (6 nivôse, 26 décembre 1793) * : accusation qu'il 
reprit et formula en vingt-six points contre Ronsin et 
Rossignol dans la séance du 18 nivôse\ Camille Des- 
moulins, étranger à toute jalousie d'auteur, oubliant 
son Vieva Cordelier^ allait partout, disant : t Avez-vous 
lu Philippeaux'?» — Les Jacobins l'avaient lu, et Ro- 
bespierre aussi, et il ne l'oublia pas. 

Westermann ^, soldat à quinze ans, arrêté d'assez bonne 
heure dans sa carrière par des incidents très fâcheux 
(trois accusations de vol !), mais réhabilité par la jour- 
née du 10 août, avait servi sous Dumouriez avant sa 
trahison et obtenu un commandement en Vendée'. Il 
n'avait pas marché avec les hommes que dénonçait Phi- 
lippeaux. Rendu par là suspect aux patriotes, il avait été 
renvoyé devant un conseil de guerre à la suite de la dé- 

i. Voyei l'appendice n* I à la fin du Tolume. 

2. Moniteur du 19 (8 janvier 1704). Voyez aussi la lettre de Rossignol, après 
aft>ir reçu le mémoire. Nantes 19 nivôse. (Monitettr du 29 (18 janvier 1794). 
C'est Choudieu qui s'était surtout chargé de répondre k Philippeaux : Rapport 

ait dans la séance du i% pluviôse. Moniteur du 21 (9 février 1794) et jours 
suivants : débat qui se videra deux mois plus tard devant le tribunal. 

3. L. Blanc, flistoire de la Révolution, t. X, page 226. — M. Michelet pro- 
fesse une vive admiration pour Philippeaux : < De tous les Dantonistes, dit-il ^ le 
meilleur sans comparaison Tut l'infortuné Philippeaux. Seul pur, irréprochable, 
il est mort avec eux, non comme eux par ses fautes, mais martyr du devoir, vic- 
time de sa véracité courageuse, de son éloquence héroïque et de sa vertu. » (His- 
toire de la Révolution, t. VI, page 133.) — Voyez tout ce qu'il ajoute dans les 
pages suivantes à Tappui des dénonciations de Philippeaux contre Ronsin et ses 
pareils. 

4. Né à Molsheim (Alsace) le 5 septembre 1751. Son acle de baptême, à la 
date du lendemain 5 septembre, est au dossier W 342, dossier 648, l** partie, 
pièce 25. Voyez les détails précis donnés sur ses antécédents par M. J. Claretie, 
Camille Desmoulins^ pages 237 et suiv. 

5. Colonel, 27 septembre 1792; général de brigade, 15 manl793. (Archives, 
W 342, doss. 648, partie l^*, pièce 57.) 



^ËSTERMÂI^N. 19 

route de Ghâlillon, et, acquittés il était retourné à son 
ancienne armée' où, malgré les obstacles mis d'abord à 
sa réintégration '9 il avait pris part, comme commandant 
la cavalerie, à la destruction de la grande armée ven- 
déenne, notamment à la bataille du Mans^. Mais cela ne 
pouvait pas le relever auprès de ceux dont les généraux 
ne s'étaient signalés dans toute cette guerre que par les 
plus honteux échecs; et il fut destitué (17 nivôse, 6 jan- 
vier 1794) 'sans qu'il en pût connaître les motifs, comme 
ou le voit par la lettre où il s'en plaignait à la Convention 
(séance du 30 pluviôse, 18 février) '. 

1. Décret de la Couvention qui le renvoie detant les tribunaux mililairos, 
30 juillet 1793. (Archives, W 342, dossier 648, partie 1'% pièce 70). — Juge- 
meot qui l'acquitte, 29 août 1793, (ibid,, pièce 69). Il vint l'annoncer i la 
Cooveotion dans la séance du 2 septembre 1795, en lui présenlaiit un drapeau pris 
sur les Vendéens. (Moniteur du 3 septembre 1793.) 

2. Dans la séance du 19 du premier mois, par une lettre du 1" octobre, datée 
de la Châtaigneraie, il annonce les opérations qu'il a dirigées, villages brûlés k 
trois lieues à la ronde, etc. (Moniteur du 21 du premier mois, 12 octobre 1793 ) 

3. Le citoyen Jourdeuil, adjoint de la 5* division de la guerre, écrivait au 
c général en chefs Rossignol, à la date du 17 septembre 1794 : 

c Le ministre de la guerre me charge de répoudre à votre lettre du 14, qu'il 
c ne pense pas qu*aucun décret ait renvoyé Westermann à ses fonctions ; qu'un 
c jugement a bien pu déclarer qu'il n'y avait pas un délit national dans son af- 
c faire, mais non le renvoyer à son poste, a (/6t(i., 2* partie, pièce 15.) 

Et la lettre fut transmise par Rossignol à Chalbos, en l'invitant à enjoindre à 
Westermann de se conformer aux lois relatives aux officiers démissionnaires ou 
destitués, (20 septembre, ibid., pièce 17). 

Néanmoins un arrêté des représentants Fayau et Bellcgarde, c considérant 
c qu'il ne leur était parvenu de décret qui suspende Westermann de ses fonctions; 
c qu'il a seulement été renvoyé par la Convention devant un tribunal militaire 
c qui a reconnu son innocence; considérant que sa conduite était celle d'un bon 
c républicain », — le renvoya à l'armée (24 septembre, i6t</., Impartie, pièce 66). 

4. Les représentants Turreau, Prieur (de la Marne) et Bourbotle écrivaient i 
la Convention, du Mans, le 23 frimaire, 7 heures du soir : 

c Moreau, général en chef, Tilly, commandant dn division à Cherbourg, Wes- 
termann, qui commande la cavalerie depuis notre départ de Rennes, ont eu, par 
leur bravoure et leur valeur, grande part au succès de celte journée. Ce dernier 
a eu deux chevaux tués sous lui, a reçu deux blessures dans le combat et n'a pas 
voulu quitter son poste. Dans cet instant même, il est encore à la poursuite des 
brigands et son intrépide cavalerie jonche la terre de leura cadavres, a Séance du 
35 frimaire. Moniteur du 27 (17 décembre 1793.) 

5. Moniteur du 18 et Archives, W 342, doss. 648, partie l'*, pièce 71. 
G. Moniteur du 2 ventftse (20 février 1794). 



SO CHAP. XIV. - PRÉLIMINAIRES D£S GRANDS PROCÈS. 

En pluviôse, on l'invitait à rendre compte de sommes 
quilui avaient été remises pour Dumouriez, sommes dont 
il avait reçu décharge de ce général ; il en avait envoyé 
les pièces au ministre'. En ventôse, Hébert Taltaquait 
violemment aux Jacobins : c Un Weslermann, ce mons- 
tre couvert d'opprobre»*. En germinal, après Hébert, 
il allait trouver de plus redoutables ennemis. 



II 

Premières escarmouches contre les enragés. Premier manifeste contre 
les deui partis : rapport de Saint-Just, 8 Tent6se. 

Placé entre les deux partis, menacé par Tun et seule- 
ment effleuré par Ta'itre, le Comité devait se porter du 
côté où était pour lui le plus grand péril ; et eu atta- 
quant les ultra -révolutionnaires il pouvait compter 
un peu sur le concours des modérés : Camille Desmou- 
lins, Philippeaux, lui avaient, à cet égard, donné des 
gages. 

Fort du décret du 14 frimaire, le Comité se sentait 
mieux armé pour la lutte, el quelques escarmouches an- 
nonçaient rimminence de la bataille. Ronsin, le général- 
ministre de Vendée, devenu général de Tarmée révolu- 
tionnaire, et le jeune Vincent, le second du ministre 
de la guerre Boucholte, furent arrêtés (27 frimaire, 17 
décembre) : grand étonnement dans les prisons, grande 
alarme, dans les clubs ! Partout dans les sections des 
pétitions se signent. Les 2 et 3 nivôse (22 et 23 dé- 

1. Archives, W 542, doss. 648, 2* partie, pièce 5 : 18 pluviôse, réponse de Wes* 
termann & une lettre du 17 ; pièce 4:24 pluviôse, lettre de Bouchotte. 

2. Séance des Jacobins du 14 octobre. Moniteur au 17 (7 mars 1794). 



RONSm ET VINCENT ARRÊTÉS/JREUCHÉS. 21 

cembre), on vient les apporter à rAssemblée*. La Con- 
vention tint bon quelque temps ; mais le tribunal révolu- 
tionnaire n'eut pas cette fois laproiequi lui était promise. 
Dans le mois suivant, 14 pluviôse (2 février 1794,) les 
deux captifs furent remis en liberté. 

Cette libération était pour les violents une victoire, 
et la reculade de leurs adversaires pouvait les exciter à 
marcher en avant. Le moment semblait d'autant plus fa- 
vorable qu'en face de la Commune ainsi placée tout en- 
tière sous leur main, ils savaient la Convention divisée. 
Si Danton avait demandé <c un rapport sur les moyens de 
donner une action grande et forte au gouvernement pro- 
visoire" », ce n'était pas, on le peut croire, un rapport 
tel que le fit Saint-Just, ni des moyens semblables à ceux 
que la loi du 14 frimaire mettait aux mains de Robes- 
pierre et de ses amis ; et le n"* V du Vieux Cordelier^ 
cette charge à fond contre le Père Duchesne, ne dimi- 
nuait en rien l'ineffaçable impression du n"" IIL Robes- 



1. Moniteur dn 5 nivôse. Voyez ce que Philippeaux raconte dans son mémoire 
des manœuTres qui aboutirent à cette démarche : 

c Un seul trait peut caractériser le génie souple de leura complices. Quand le 
27 frimaire on apprit aux Jacobins leur arrestation, ils n'osèrent attaquer directe- 
meut cet acte de justice ; mais le f** nivôse, quand ils savent que tous les dé- 
putés sont retenus au sein de la GooTcntion et que la séance des Jacobins 
sera presque déserte, ils y font aflluer tous les commis de la guerre, tous (es 
éptuletiere de Tarmée révolutionnaire et tous les coupe-jarrets dévoués à leur 
cause. On débute par des coups de théâti*e, qui disposent l'auditoire i des im- 
pressions favorables. Hébert monte à la tribune, où il vocifère contre moi et trois 
de mes collègues un torrent d'imprécations. 

c On délivre un brevet de patriotisme à ces deux détenus, une députation est 
envoyée à la Convention pour exiger leur élargissement. » (P. 35)* 

La séance du 3 nivôse aux Jacobins fut parliculièrement agitée : Levasseury 
attaque Philippeaux qui ripo&te. Danton se porte médiateur et Robespierre se 
montre déjà en ennemi. Une commission est nommée pour juger les dénonciations 
de Philippeaux contre Ronsin. C'est l'origine du procès de Philippeaux. {Moniteur 
du 6 nivôse, 26 décembre 1793.) 

2. Vo)es son discoura entier du 6 frimaire, dont j'ai donné plut haat quel- 
ques fragments. 



22 CBAP. XXY. — PRÉLlMINidRES DES GRANDS PROCES. 

pierre et Saînt-Just, qui gouvernaient avec Coulhon le 
grand Comité, sentaient le péril. Menacés par Hébert, 
c'était de leur part se donnera Danton que de l'appeler à 
soi pour se défendre ; et pourtant il ne semblait pas qu'il 
y eût un autre moyen de combattre les violents que de 
s'appuyer des modérés. 

La situation se dessinait de plus en plus. Trois jours 
après la mise en liberté de Ronsin et de Vincent, le 17 
pluviôse (5 février 1794), Robespierre avait lu à la Con- 
vention son fameux rapport sur les principes de morale 
qui devaient la diriger dans l'administration intérieure 
de la République, La faction dont Hébert était l'organe 
populaire se montrait contraire aux tendances du Comité. 
Elle demandait son renvoi, le renouvellement de la re- 
présentation nationale (moyen d'arriver pour ceux qui 
étaient dehors) et l'organisation du pouvoir exécutif : en 
d'autre termes, la substitution d'une autre dictature à 
celle du Comité desalut public. Quand Robespierre avait 
pour lui la Convention, c'est-à-dire les représentants 
du peuple, quelle ressource la Commune avait-elle pour 
le combattre? Le peuple peut-être. Un grand mouvement 
semblait se produire, précurseur de l'insurrection. Le 
peuple — je parle du peuple. des journées révolution- 
naires — était de sa nature plus disposé à en croire les 
violents; et d'autre part il y avait dans la foule des ma- 
nifestations qui semblaient donner raison à Danton, in- 
criminant la dureté du gouvernement et la marche du 
tribunal révolutionnaire. Un rapport d'un observateur 
de police, Latour-la-Monlagne, sur le 7 ventôse, disait : 

<x On conduisait ce soir dix-sept criminels au supplice, 
parmi lesquels on distinguait particulièrement un vieillard 
presque nonagénaire, et si faible qu'il a fallu, dit-on, le 



i- RAPPOPT DE SAINT-JOST (8 VENTOSE)/ 23 

porter sur Téchafaud*. Le peuple a paru très touché de ce 
spectacle. Quel crime, disaient plusieurs personnes, a donc 
pu commettre un homme dans cet état de décrépitude ? Pour- 
quoi la caducité, qui approche si près de l'enfance, n'en 
partage-t-elie pas tous les privilèges? Cette opinion a pani 
générale. » 

Le Comité voulut faire face à ses deux ennemis à la 
fois, les indulgents et les violents : tombant sur les uns 
comme sur les autres, mais attaquant surtout en paroles 
les indulgents, parce que c'étaient les violents qu'eu fait 
il voulait frapper les premiers. 

Le 4 ventôse (22 février), la Convention avait décrété 
que les deux comités de salut public et de sûreté géné- 
rale feraient un rapport a sur les détentions, sur les 
moyens les plus courts de mettre l'innocent en liberté 
et de punir le coupable. > 

Le 8 (26 février), Saint-Just vint lui lire ce rapport. 
C'est la vraie définition de la justice révolutionnaire, de 
la justice mise au service de la Terreur ; et, par consé^ 
quent, celte pièce a un double intérêt ici, comme nous 
révélant l'inspiration qui dirigeait le tribunal, et pré- 
parant les grands procès politiques dont il allait inces- 
samment être saisi. 

Abordant sans détour son sujet, les détentions, Saint- 
Just se place en dehors du droit commun : 

Je ne veux point traiter cette question devant vous 
comme si j'étais accusatenr et défenseur, ou comme si vous 
étiez juges ; car les détentions n'ont point pris leur source 
dans des relations judiciaires, mais dans la sûreté du peuple 
et du gouvernement. Je ne veux point parler des orages d'une 

1. II 8*agit des prélendas conspirateurs de Sarrelibre (Sarrelouis) et du TÎeux 
GuilUanie Schmitt, âgé de quatre-Tingts ans. (Voj. ci-dessus, t. H, p. 442.) 



A ClIAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCES. 

rcvolufion comme d'une dispute de rhéteurs, et vous n'êtes 
point juges, et vous n'avez point à vous déterminer par l'in- 
térct civil, mais par le salut du peuple, placé au-dessus de 
nous. Toutefois, il faut être juste : mais au lieu de Tétre con- 
séquemment à Tintérét particulier, il faut Tétre conséquom- 
ment à l'intérêt public. 

Et il fait des détentions tout un système de gouverne- 
ment : 

Les détentions embrassent plusieurs questions politiques; 
elles tiennent à la complexion et à la solidité du souverain ; 
elles tiennent aux mœurs républicaines, aux vertus ou aux 
vices, au bonheur ou au malheur des générations futures. 

Les détentions tiennent au progrès de la raison et de la 
justice. Parcourez les périodes qui les ont amenées ; on a 
passé, par rapport à la minorité rebelle, du mépris à la dé- 
fiance, de la défiance aux exemples, des exemples à la ter- 
reur. 

Il dépeint la situation présente et ce que la République, 
comme il Tentend, réclame, à son avis, pour durer : 

Vous avez voulu une republique ; si vous ne vouliez point 
en même temps ce qui la constitue, elle ensevelirait le peuple 
sous ses débris. Ce qui constitue une république, c'est la des- 
truction totale de ce qui lui est opposé. On se plaint des me- 
sures révolutionnaires ; mais nous sommes des modérés en 
comparaison de tous les autres gouvernements. 

Et, pour preuve, faisant l'histoire à la façon de son 
parti, il cite Louis XVI, en 1788, faisant «immoler 8000 
personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la 
rue Mêlée et sur le Pont-Neuf, etc. ; l'Europe comptant 
quatre millions de prisonniers, etc. > : 

Citoyens, par quelle illusion persuaderait-on que vous 
êtes inhumains? Votre tribunal révolutionnaire a fait périr 



1" RAPPORT DE SAINT-JDST (8 VENTOSE). 25 

(rois cents scélérats depuis un an ; quel est le tribunal de 
TAnglcterre qui n'en ait fait plus? 

La monarchie, jalouse de son autorité, nageait dans le 
sang de trente générations, et vous balanceriez à vous mon- 
trer sévères contre une poignée de coupables? Ceux qui de- 
mandent la liberté des aristocrates ne veulent point la répu- 
blique et craignent pour eux. C'est un signe éclatant de 
trahison que la pitié que Ton fait paraître pour le crime, dans 
une république qui ne peut être assise que sur l'inflexibilité. 

Après celle déclaration de principes, il en arrive à ses 
adversaires, et s'en prenant d^abord aux indulgents : 

Soit que les partisans de l'indulgence se ménagent quel- 
que reconnaissance de la part de la tyrannie si la République 
élait subjuguée, soit qu'ils craignent qu'un degré de plus de 
chaleur et de sévérité dans l'opinion et dans les principes ne 
les consume, il est certain qu'il y a quelqu'un qui, dans son 
cœur, conduit le dessein de nous faire rétrograder ou de 
nous opprimer ; et nous nous gouvernons comme si jamais 
nous n'avions été trahis, comme si nous ne pouvions plus l'être. 
La confiance de nos ennemis nous avertit de nous préparer à 

tout et d*étre inflexibles 

Éprouvons-nous des revers, les indulgents prophétisent 
des malheurs ; sommes -nous vainqueurs, on en parle à 
peine. Dernièrement on s'est moins occupé des victoires de 
la République que de quelques pamphlets', et tandis qu'on 
détourne le peuple des mâles objets, les auteurs des complots 

criminels respirent et s'enhardissent 

L'indulgence est pour les conspirateurs, et la rigueur est 
pour le peuple. On semble ne compter pour rien le sang de 
deux cent mille patriotes répandu et oublié. On a fait un 
mémoire*, on est vertueux par écrit, il suffit; on i^^exempte 

f . Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins, dont le premier numéro avait 
para le 15 frimaire ; les deux lettres de Philippeaux, 16 frimaire et 6 nivôae. 
2. Les mémoires de Philippeau^, antérieurs à ses deux lettres. 



26 CHÀP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

de probité, on s'engraisse des dépouilles du peuple, on en re- 
gorge et on rinsulte, et Ton marche en triomphe, traîné par 
le crime pour lequel on prétend exciter votre compassion ; 
car enfin, on ne peut garder le silence sur l'impunité des 
plus grands coupables qui veulent briser Téchafaud parce 
qu'ils craignent d'y monter. 

Et il fait appel à ce sentiment égoïste de la misère pré- 
sente qui pouvait pousser le peuple à en sortir à tout 
prix : 

C'est le relâchement de ces maximes, dont l'âpreté né- 
cessaire est chaque jour combattue, qui cause les malheurs 
publics 

C'est ce relâchement qui vous demande Touverture des pri- 
sons, et vous demande en même temps la misère, Thumilia- 
tion du peuple et d'autres Yendées. 

Au sortir des prisons, ils prendront les armes. Si l'on 
eût arrêté, il y a un an, tous les royalistes, vous n'auriez point 
eu de guerre civile. 

La même conjuration semble s'ourdir pour les sauver, 
qui s*ourdit autrefois pour sauver le roi. Je parle ici dans la 
sincérité de mon cœur ; rien ne m'a jamais paru si sensible 
que ce rapprochement. La monarchie n'est point un roi, elle 
est le crime ; la république n'est point un sénat, elle est la 
vertu ; quiconque ménage le crime veut rétablir la monarchie 
et immoler la liberté. 

Il montre ce que l'indulgence avait coûté au commen- 
cement : 

Cette indulgence qui ménagea pour lors quelques cou- 
pables, a depuis coûté la vie à 200 000 hommes ; cette in- 
dulgence nous a mis dans la nécessité de raser des villes, 
elle a exposé la patrie à une ruine totale ; et si aujourd'hui 
vous vous laissiez aller à la même faiblesse, elle vous coûte- 
rait un jour trente ans de guerre civile. 



i- RAPPORT DE SAINT-JDST (8 VENTOSE). 27 

Il signale le rétablissement de la fortune publique par 
la Terreur et le péril où les nouveaux indulgents la ra- 
mènent : 

L'essor du gouvernement révolutionnaire qui avait établi 
la dictature de la justice est tombé : on croirait que les cœurs 
des coupables et des juges, effrayés de la rapidité des exem- 
ples, ont transigé tout bas pour glacer la justice et lui échap- 
per. On croirait que chacun, épouvanté de sa conscience et 
de l'inflexibilité des lois, s'est dit à lui-même : « Nous ne 
a sommes pas assez vertueux pour être si terribles : législa- 
« leurs, philosophes, compatissez à ma faiblesse, je n'ose pas 
« vous dire : Je suis vicieux. J'aime mieux ^ous dire : Vous 
<x êtes cruels. » 

Ce n'est pas avec ces maximes que vous acquerrez de la 
stabilité. 

Après avoir ainsi fait le procès aux indulgents, notam- 
ment à Danton, mis personnellement en scène par ces 
paroles : Je n'ose pas vous dire: Je suis vicieuxy il va se 
tourner contre l'autre parti : mais auparavant, il faut 
se gagner le bas peuple, il faut Tavoir à soi en excitant 
ses convoitises par l'appât des dépouilles qu'on veut lui 
livrer en proie : 

Je vous ai dit qu*à la détention de l'aristocratie le sys- 
tème de la République était lié. 

En effet la force des choses nous conduit peut-être à des 
résultats auxquels nous n'avons point pensé. L'opulence est 
dans les mains d'un assez grand nombre d'ennemis. Conce- 
vez-vous qu'un empire puisse exister si les rappoi'ts civils 
aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme du gouverne- 
ment ? Ceux qui font des révolutions à moitié n'ont fait que 
se creuser un tombeau. La Révolution nous conduit à recon- 
naître ce principe que celui qui s'est montré l'ennemi de son 
pays n'y peut être propriétaire. Serait-ce donc pour ménager 



28 CHAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCES. 

des jouissances à ses tyrans que le peuple verse son sang sur 
les frontières, et que toutes les familles portent le deuil de 
leurs enfants ? Vous reconnaîtrez ce principe : que celui-là 
seul a des droits dans notre patrie, qui a coopéré à l'affran- 
chir. Abolissez la mendicité qui déshonore un État libre ; les 
propriétés des patriotes sont sacrées, mais les biens des con- 
spirateurs sonl là pour tous les malheureux. Les malheureux 
sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en 
maîtres aux gouvernements qui les négligent. Ces principes 
sont éversifs des gouvernements corrompus ; ils détruiraient 
le vôtre si vous le laissiez corrompre \ immolez donc Tinjus- 
tice et le crime, si vous ne voulez point qu'ils vous im- 
molent. 

C'est alors qu'il en vient aux terroristes de la Com- 
mune; et dans ce qui suit ce n'est pas la Terreur qu'il at- 
taque, il ne répudie point la théorie de Robespierre sur 
la Terreur : car sa justice est-elle autre chose? De la 
Terreur, il ne rejette que les hommes qui ne la voulaient 
pas faire formaliste comme lui : 

Que rien de mal ne soit pardonné ni impuni dans le gou- 
vernement ; la justice est plus redoutable pour les ennemis 
de la République que la terreur seule. Que de traîtres ont 
échappe à la terreur qui parle, ctn^échnpperaient pas à la jus- 
tice qui pèse les crimes dans sa main ! La justice condamne 
les ennemis du peuple et les partisans de la tyrannie parmi 
nous à un esclavage éternel ; la terreur leur en laisse espérer 
la fin; car toutes les tempêtes finissent, et vous l'avez vu. La 
justice condamne les fonctionnaires à la probité ; la justice 
rend le peuple heureux et consolide le nouvel ordre de choses: 
la terreur est une arme à deux tranchants dont les uns se 
sont servis à venger le peuple et d'autres à servir la tyrannie ; 
la terreur a rempli les maisons d'arrêt, mais on ne punit 
point les coupables ; la terreur a passé comme un orage. N'at- 
tendez de sévérité durable dans le caractère public que de la 



DÉCRET DU 8 YENTOSE. S9 

force des institutions. Un calme affreux suit toujours nos 
iempéles, et nous sommes aussi toujours plus indulgents après 
qu*avant la terreur. 

Puis se tournant encore, pour terminer, contre les 
indulgents : 

Jusqu'à quand serons-nous dupes de nos ennemis inté- 
rieurs par l'indulgence déplacée, et des ennemis du dehors 
dont nous favorisons les projets par notre faiblesse ? 

Épargnez l'aristocratie, et vous préparez cinquante ans 
de troubles. Osez ! ce mot renferme toute la politique de notre 
révolution. L'étranger veut régner chez nous par la discorde : 
étouiïons-la en séquestrant nos ennemis et leurs partisans ; 
rendons guerre pour guerre ; nos ennemis ne peuvent plus 
nous résister longtemps. 

Ce rapport aboutissait au décret suivant, que la Con- 
vention vola d'enthousiasme : 

Art. 1. Le Comité de sûreté générale est investi du pou- 
voir de mettre en liberté les patriotes détenus. Toute per- 
sonne qui réclamera sa liberté rendra compte de sa conduite 
depuis le 1" mai 1789. 

Art. 2. Les propriétés des patriotes seront inviolables et 
sacrées. Les biens des personnes reconnues ennemies de la ré- 
Tolution seront séquestrés au profit de la République ; elles se- 
ront détenues jusqu'à la paix, et bannies ensuite à perpétuité'. 

C'était l'appât ofTert aux passions et aux appétits 
populaires, les conclusions publiques du rapport; mais 
il y en avait d'autres. Le rapport tout entier tendait à la 
proscription des deux partis dont le Comité de salut 
public voulait se défaire. On y procéda sans retard, à 
commencer par les hommes de la Commune. 

1. Moniteur du 9. 



30 CHAP. XIV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCES. 



III 

Attaques plus directes contre les enragés. Nouveau rapport de Saiot-Just, 

suivi du décret du 23 ventAse. 

Les indulgents, si expressément menacés dans le rap- 
port de Saint-Just, faisaient alors le jeu de Robespierre 
en attaquant les violents. Philippeaux avait pris Hébert 
à partie, de la facjon la plus périlleuse pour le déma- 
gogue, en démasquant le rafûné de luxe et de plaisir 
qui se cachait sous les dehors grossiers du Père Duchesne : 

Le muscadin Ilébcrt, qui a su se travestir d'une manière si 
originalement grotesque dans sa feuille du Père Duchesne^ 
est un de ceux qui puisent à discrétion dans le trésor national 
sous les bienveillants auspices du monarque Bouchotte. Dans 
le seul mois de septembre, il en a reçu 60000 livres pour 
faire son éloge et celui de ses commis. Il est naturel que 
M. Uébert gagne son argent, mais le peuple ne sera pas dupe 
longtemps de ce jongleur hypocrite. 

... Les voiles horribles se déchireront, et M. Uébert ira à 
la guillotine ^ 

Et Camille Desmoulins, dans le n"* V du Vieux Cor- 
délier (5 nivôse, 25 décembre), avait porté au déma- 
gogue de la Commune, « le plus insensé des patriotes, 
s'il n'est pas le plus rusé des aristocrates », un coup si 
rude, qullébert, ne se sentant plus suflisamment défendu 
contre une semblable attaque par sa feuille ordurière, 
avait dû prendre, pour la riposte, le ton et le langage des 
honnêtes gens*. Mais Robespierre avait, par sa police, 
d'autres moyens de préparer la ruine du Père Duchesne. 

1. Philippeaux..,. à tes collègues ^ à set concitoyens, p. 35, note • 

2. Voyes l'appendice n" H i la fin du volume. 



HÉBERT ACCAPAREUR. LES CORDELIERS. 31 

Des rumeurs, habilement répandues dans le peuple, 
rumeurs terribles en ce temps de disette, se fondant sur 
ce qu'on savait des fins soupers d*Hébert quand il avait 
quitté ce qu'il appelait ses fourneaux^ montraient en 
lui un accapareur. Cette famine qu'il exploitait dans 
sa feuille pour exciter les mouvements populaires, c'était 
lui qui en devenait un des auteurs principaux, a On 
faisait courir le bruit qu'un commissaire de police avait 
trouvé chez lui près de cent livres de petit-salé, et que 
malgré ses réclamations il l'avait fait distribuer devant 
sa porte à raison de quinze sous la livre \ » 11 était donc 
lui-même un de ces maudits qui affamaient le peuple ! 
Hébert dut comprendre, à plus d'un signe, les périls 
que ces fausses nouvelles, s'accrédilantdans le peuple, lui 
préparaient, et la nécessite de les prévenir en prenant 
l'offensive. Il couvrit les murs de Paris d'un placard 
par lequel il répondait au reproche qu'on lui faisait 
d'être un accapareur; et ses émissaires le commentaient 
dans le public : 

Des hommes qui paraissaient être familiers avec le langage 
du Père Duchesne (dit Tobsei^vateur de police qui a consigné 
ce dernier fait dans son rapport) disaient énergiquement qu'il 
était malheureux qu'il n'eut voulu être ministre,... mais que 
tous les ministres, excepté celui de la guerre, étaient des 
Philippotins qu'il fallait faire jouer à la main chaude (guil- 
lotiner)'. 

Cependant les Cordeliers avaient commencé à prendre 
l'offensive. Le lendemain du rapport de Saint-Just, le 
9 ventôse (27 février 1794), ils avaient reçu commu- 
nication du procès-verbal d'une séance tenue par la 

1. Rapport de police, voy. Dauban, Paris en 1794, p. 181. 

2. Schmidt, U U, p. 144* 



SS CHAP. XX¥. — PRÉLIMINAIRES DES QKÈMS PROCÈS. 

Société populaire des défenseurs des droits de Vhomme 
et du citoyen^ séant dans le temple de la Raison, section 
de la Maison commune; séance dans laquelle la Société, 
considérant « que Fabre d'Églantine, Philippeaux, 
Bourdon de TOise, Camille Desmoulins (vieux cordelier, 
selon lui^ mais selon nous, jeune modéré, disait le rap- 
port), ont, par leurs abominables écrits et leurs actions 
criminelles, entrepris et prétendent faire exécuter le 
plan de conjuration que la société jacobine-girondine a 
imaginé, » etc., les déclarait « traîtres et indignes de 
siéger dans le sein de la représentation nationale » ; et la 
Société des Cordeliers, adhérant à cette résolution, 
décidait à l'unanimité, avec des considérants menaçants 
pour tous les mandataires infidèles, qu'elle serait im- 
primée et affichée à ses frais *. Ce n'était là que le parti 
de Danton, moins son chef, et il était évident qu'on 
ne voulait pas s'arrêter à Danton. Le 12 ventôse (2 mars), 
un patriote, nommé Marchand, ayant été incarcéré pour 
la liberté, disait-on, avec laquelle il s'était exprimé à 
la tribune du club des Cordeliers, on décidait qu'une 
députation serait envoyée pour le réclamer au Comité 
de sûreté générale; et le 14, la démarche n'ayant point 
abouti, (c que le tableau des Droits de l'homme serait 
couvert d'un crêpe noir et resterait voilé jusqu'à ce que 
le peuple eût recouvré ses droits sacrés, par l'anéantis- 
sement de la faction* ». 

Pour arriver à cette fin, on avait parlé de la création 
d'un journal faisant suite à celui de Marat, et reprenant 
avec le môme titre, VAmi du peuple^ le même esprit. 
Mais n'avait-on pas le Père Duchesne? Et qu'était-ce que 

1. Moniteur du 17 ventôse (7 mars 1704). 

2. Ibid. 



CiRRIER AUX œRDELIERS, 14 VENTOSE. 35 

la polémique d'un journal, si l'action ne suivait? La 
politique d'action trouva un interprète à la hauteur du 
but à atteindre. Carrier, qui était revenu de Nantes et 
qui avait reparu à la Convention sans inspirer l'horreur, 
ne doutait pas que tout ne dût se mettre à l'unisson de 
son abominable dictature. Il trouvait que la Révolution 
rétrogradait, qu'on était devenu bien tiède. On avait 
parlé de clémence ! 

« Les monstres, s'écriait-il I ils voudraient briser les 
échafaudsl Mais, citoyens, ne l'oublions jamais, ceux-là 
ne veulent pas de guillotine qui sentent qu'ils sont 
dignes de la guillotine. > 

Il ne combattait pas l'idée d'un nouveau journal, 
mais il voulait autre chose : 

« Cordeliers, vous voulez faire un journal maratiste, 
j'applaudis à votre idée et à votre entreprise ; mais celte 
digue contre les efforts de ceux qui veulent tuer la 
République, est de bien faible résistance; l'insurrection, 
une sainte insurrection, voilà ce que vous devez opposer 
aux scélérats ! > 

Hébert, bien moins soucieux encore que l'on fît con- 
currence au Père Diichesne et qu'on le déclarât insuf- 
ûsant, ramena l'attention sur la faction qu'il s'agis- 
sait de combattre. On avait visé les comités quand on 
avait voilé les Droits de l'homme, comme en deuil de la 
liberté violée; il ne craignit pas de faire une allusion 
plus directe à Robespierre, quand il disait : 

« Cette faction est celle qui veut sauver les complices 
deBrissot, les soixante et un royalistes qui ont commis 
les mêmes crimes », — les soixante et un, restant des 
soixante-quatorze chassés de l'Assemblée pour avoir 
prolesté secrètement contre la proscription des Giron- 

TRIB. REVOL. UI. 5 



34 CHAP. IXV. — mËUNlNAIRES DES GRANDS PROCfiS. 

dins, et que Robespierre, on s'en souvient, avait em- 
pêche de comprendre dans le même décret d'accusation S 
— « Pourquoi veut-on les soustraire au supplice? conti- 
nuait-il. C'est que les intrigants se sentent dans le cas 
de la même punition; c'est que d'autres intrigants veu- 
lent rallier autour d'eux ces royalistes, aGn de régner 
sur eux-mêmes et d'avoir autant de créatures. » 

Et après une sortie contre les fripons et les voleurs (il 
osait en parler 1) : 

c Les voleurs, ajoutait-il, ne sont pas les plus à 
craindre ; mais les ambitieux, les ambitieux ! Ces hom- 
mes qui mettent tous les autres en avant, qui se tiennent 
derrière la toile ; qui, plus ils ont de pouvoir, moins ils 
sont rassasiables ; qui veulent régner, mais les Gorde- 
liers ne le souffriront pas [Plusieurs voix : Non, non, 
non !); ces hommes, qui ont fermé la bouche aux pa- 
triotes dans les sociétés populaires, je vous les nom- 
merai ; depuis deux mois, je me retiens, je me suis 
imposé la loi d'être circonspect ; mais mon cœur ne peut 
plus y tenir. En vain voudraient-ils attenter à ma 
liberté ! Je sais ce qu'ils ont tramé, mais je trouverai 
des défenseurs. [Toutes les voix : Oui, oui!) > 

Et les défenseurs se produisirent aussitôt : 

Boulanger. « Père Ducbesne, parle et ne crains rien; 
nous serons, nous, les Père Duchesne qui frapperont. 

Momoro. « Je le ferai le reproche que tu t'es fait à 
toi-même, Ilëbert. C'est que depuis deux mois tu crains 
de dire la vérité. Parle, nous le soutiendrons. » 

Et Vincent, insistant sur le même reproche provoca- 
teur : a J'aurais cru que le Père Duchesne était mortl > 

1. Voy. 1. 1, p. 370. 



HÉBERT AUX CQBDEUERS, 14 VENTOSE. 35 

c Frères et amis, reprit Hébert, soutenu par ces mani- 
festations énergiques, vous me reprochez avec raison la 
prudence que j'ai été forcé d'employer depuis trois 
mois. Mais avez-vous remarqué quel système d'oppres- 
sion on avait dirigé contre moi? Vous vous rappelez 
comme, dans une société très connue, je me vis trois ou 
quatre fois refuser la parole et comme on étouffa ma 
voix. Et pour vous montrer que ce Camille Desmoulins 
n'est pas seulement un être vendu ,à Pitt et à Cobourg, 
mais encore un instrument dans la main de ceux qui 
veulent le mouvoir uniquement pour s'en servir, rap- 
pelez-vous qu'il fut chassé, rayé par les patriotes, et 
qa*un homme, égaré sans doute, — autrement je ne 
saurais comment le qualifier, — se trouva là fort à pro- 
pos pour le faire réintégrer, malgré la volonté du peuple 
qui s'était exprimée sur ce traître. » 

Puis, après une défense du ministre de la guerre, à 

qui on reprochait d'acheter par milliers les numéros de 

son journal, affaire non pas d'argent pour lui, — < moi 

qui me soucie, disait-il, de l'argent comme de rien! » — 

mais de pure propagande des bons principes; après une 

sortie contre les ministres et contre celui qu'on voulait 

sobslituer au patriote Bouchotte, revenant au fond de son 

aocasation : 

c J'aurais à tous ces faits beaucoup d'autres à ajouter ; 
mais quand soixante et un coupables et leurs compa- 
gnons sont impunis et ne tombent pas sous le glaive, 
douteriez- vous encore qu'il existe une faction qui veut 
anéantir les droits du peuple? Non, sans doute. Eh bieni 
puisqu'elle existe, puisque nous le voyons, quels sont 
les moyens de nous en délivrer? L'insurrection. Oui, 
riûsurrection, et les Gordeliers ne seront point les der« 



39 CHAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

uiers à donner le signal qui doit frapper à mort les 
oppresseurs. » {Vifs applaudissements^) 

C'était une déclaration de guerre; on s'en émut aux 
Jacobins (16 ventôse, 6 mars). Carrier et Momoro, qui 
s'y trouvaient, durent protester qu'on avait mal entendu 
l'appel à l'insurrection. Collot d'IIerbois qui tenait aux 
deux sociétés, plus cordelier que jacobin d'ailleurs, dé- 
termina les Jacobins à faire une démarche de concilia- 
tion auprès des Cordeliers, et se lit auprès d'eux, le 
lendemain, l'orateur de la députation. Les Cordeliers 
commençaient-ils à voir qu'une tentative d'insurrection 
ne serait pas soutenue? Une démarche faite auprès de la 
Commune le jour même, pour l'engager à voiler aussi 
les Droits de l'homme, avait montré qu'on ne l'entraî- 
nerait pas dans pareille aventure*. 

Les Cordeliers applaudirent Collot-d'Herbois et pro- 
testèrent qu'ils ne voulaient pas rompre avec les Jaco- 
bins. Hébert lui-même dit qu'on avait été trompé dans 
Paris par des récits infidèles sur la séance du 14. Il 
expliqua à son tour ce que lui et ses amis avaient 
entendu par insurrection : c C'était une union plus 
intime avec les vrais Montagnards de la Convention, avec 
les Jacobins et tous les bons patriotes, pour obtenir 
justice contre les traîtres et les persécuteurs impunis. » 
— Et le voile qui recouvrait les Droits de l'homme fut 
déchiré et remis aux Jacobins, en signe de fraternité et 
de concorde'*. Mais contre qui voulait-il sceller cette 
union? Contre les traîtres et les persécuteurs impunis, 
sans doute; et qui étaient ces persécuteurs impunis, 

1. séance du 14 ventôse. Moniteur du 17 (7 mars 1794). 

2. Moniteur du 19 ventôse (9 mars 1794). 

3. Sûancedc« Cordeliers du 17 ventôse, Moniteur du 21 ventôse (11 mai*8 1794). 



RAPPROCHEMENT DES CORDELIERS ET DES JACOBINS. 37 

sinon ceux qui étaient au pouvoir? L'attilude des Cor- 
deliersy malgré toutes ces protestations, restait donc 
menaçante. 

Le 19, tandis qu'Hébert s'élevait contre ceux qui 
attribuaient aux Cordelïers la pensée de dissoudre la 
représentation nationale, de faire schisme avec les Jaco- 
bins, de renvei'ser le gouvernement existant, V enragé 
Vincent, se plaignant toujours que Ton eût épargné le 
plus grand nombre des Brissolins, dénonçait encore la 
faction sur laquelle on s'entendait bien, sans qu'il eût 
besoin d'en dire davantage ^ Quant aux Jacobins, on ne 
songeait qu'à se relier plus étroitement à eux. Une 
députation des Cordeliers vint à son tour dans leur 
réunion, le 22 ventôse (12 mars), renouvelant les assu- 
rances de la fraternité la plus intime ; et le président 
des Jacobins, témoignant de leur joie pour cet accord en 
vue du salut de la chose publique, donna Taccolade 
fraternelle à l'orateur, et fit aux députés les honneurs 
de la séance*. 

Les Cordeliers allaient-ils arriver à leurs fins par 
cette voie? Robespierre ne leur en laissa pas le temps. 

Le 16, Barère avait fait un rapport sur la conjuration 
de l'étranger. 11 en avait découvert quatre foyers : au 
Havre, à Lille, à Maubeuge, à Landrecies; il en signalait 
un autre plus dangereux dans Paris même, à propos 
des affiches et des pamphlets répandus dans les halles, 
qui imputaient au gouvernement la famine : manœuvres 
contre lesquelles Taccusateur public du tribunal révo- 
lutionnaire fut chargé d'informer sans délai. Ce n'était 
qu'un prélude. 

1. Moniteur du 22 yenlftse (12 mars 1794). 

2. Moniteur du %1 yentôse (17 mars 1794). 



58 CHAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS fHOCÈS. 

Le lendemain de la visite des Cordeliers aux Jacobins, 
Saint-Just vint lire à la Convention un nouveau rapport: 
Des conjurations œntre le peuple français et la liberté. 

Ce rapport, dans ses longs replis, enserrait plus étroi- 
tement ceux que menaçait déjà le rapport du 8 : les 
corrompus et les violents, dénoncés comme vendus à 
l'étranger pour ruiner la Révolution par le mépris, et 
le peuple par la famine; les fanatiques du vice, et les 
Marats contre-révolutionnaires; la faction des indulgents 
qui veulent sauver des criminels, et la faction de Tétran- 
ger qui se montre sévère, parce qu'elle ne peut faire 
autrement sans se démasquer, mais qui tourne sa sévé- 
rité contre les défenseurs du peuple. 

...Où donc, s'écriait-il, est la roche Tarpéienne ? Et n'avez- 
vous pas le courage d'en précipiter Taristocrate, de quelque 
masque qu'il couvre son front d'airain? 

... Il est tel homme qui, comme Érostrate le fit à Delphes 
(lisez Éphèse), brûlerait plutôt le temple de la liberté que de 
ne point faire parler de lui ; de là, ces orages soudain for- 
més. L'un est le meilleur et le plus utile des patriotes : il 
prétend que la révolution est finie, qu'il faut donner une am- 
nistie à tous les scélérats ; une proposition si officieuse est 
accueillie par tous les intéressés, et voilà un héros. L'autre 
prétend que la révolution n'est point à sa hauteur. Chaque 
folie a ses tréteaux. L'un porte le gouvernement à l'inertie, 
l'autre veut le porter à l'extravagance, et le dessein de tous 
les deux est de devenir chef d'opinion et d'arriver à la renom- 
mée suprême. 

Mais l'un et l'autre sont des agents de l'étranger: 

C'est l'étranger qui attire ces factions, qui les fait se dé- 
chirer par un jeu de sa politique et pour tromper l'œil obser- 
vateur de la justice populaire. 



s* RAPPORT DE SÂINT-JUST. 33 YEM'OSE. 59 

Et après avoir développé ce thème jusqu'à satiété, 
sortant de ces considérations banales, il annonçait les 
conclusions pratiques qu'elles allaient recevoir : 

U vous sera fait dans quelques jours un rapport sur les 
personnes qui ont conjuré contre la patrie. L'intérêt du 
peuple ne permet pas qu'on vous en dise davantage et ne 
permettait pas qu'on vous en dit moins, parce que la loi que 
je vais vous proposer est instante et motivée. 

Et il proposait en effet un projet de décret qui don- 
nait le moyen de livrer, indistinctement, au tribunal 
révolutionnaire tous ceux dont le comité voulait se 
débarrasser dans Tun comme dans l'autre parti : 

Le tribunal révolutionnaire continuera d'informer contre 
les auteurs et complices de la conjuration ourdie contre le 
peuple français et sa liberté ; il fera promptement arrêter les 
détenus et les mettra en juge ntnt. 

Sont déclarés traîtres à la patrie et seront punis comme 
tels, ceux qui seront convaincus d'avoir, de quelque manière 
que ce soit, favorisé dans la République le p) m de corruption 
des citoyens, de la subversion des pouvoirs et de l'esprit pu- 
blic, d'avoir excité des inquiétudes à dessein d'empêcher l'ar- 
rivage des denrées à Paris ; d'avoir donné asile aux émigrés ; 
ceux qui auront tenté d'ouvrir les prisons ; ceux qui auront 
introduit des armes dans Paris, dans le dessein d'assassiner 
le peuple et la liberté ; ceux qui auront tenté d'ébranler ou 
d'altérer la forme du gouvernement républicain. 

La Convention nationale étant investie par le peuple fran- 
çais de l'autorilé nationale, quiconque usurpe son pouvoir, 
quiconque attente à sa sûreté ou à sa dignité, directement ou 
indirectement, est ennemi du peuple "et sera puni de mort. 

La résistance au gouvernement républicain dont la Con- 
vention nationale est le centre, est un attentat contre la liberté 
publique : quiconque s'en sera rendu coupable, quiconque 



4a CHAP. XXV. — PRÉLIMINAIRES DES GRANDS PROCÈS. 

tentera, par quelque acte que ce soit, de Tavilir, de le détruire 
ou de Fentraver, sera puni de mort 

Les autorités constituées ne peuvent déléguer leurs pou- 
voirs 

Il sera nommé six commissions populaires pour juger 
promptement les ennemis de la révolution défenus dans les 
prisons 

Les prévenus de conspiration contre la république qui se 
seront soustraits à Texamcn de la justice sont mis hors de la 
loi.. 

Tout citoyen est tenu de découvrir les conspirateurs et les 
individus mis hors la loi, lorsqu'il a connaissance du lieu où 
ils se trouvent. 

Quiconque les recèlera chez lui ou ailleurs sera regardé et 
puni comme leur complice^ 

Saint-Just annonçait pour le lendemain un rapport 
sur les conspirateurs à poursuivre; mais on était résolu 
à ne pas attendre jusque-là pour les saisir. On commença 
par ceux qu'on avait le plus à craindre, les violents. 
Dans la même nuit, Hébert, Momoro, Ronsin, Vin- 
cent, etc., étaient arrêtés. Carrier ne Tétait pas! On 
craignait de soulever tous les représentants en mission 
et leurs amis; et Saint-Just, d'ailleurs, n'avait-il pas 
été du nombre des représentants en mission? 

1. Séance du 25 ventôse. Moniteur du 24 (14 mars 179i). 



CHAPITRE XXVI 

PROCÈS d'hÉDERT (le PÈRE DVCHESNE) ET DES VI0L!:NT3 

I 

Dispositions des esprits è l'égard d'Hébert et consorts. 

L'arrestation d'Hébert et des chefs du parti violent 
élait un véritable coup d'État. 

On a vu que des bruits habilement semés dans la 
foule en avaient préparé le succès, succès plus facile 
qu^on ne l'eût alors supposé : il faut bien le dire, les 
coups de force frappent la multitude, Télonnent d'abord, 
mais bientôt Tentrainent. Les bruits faisaient mainte- 
nant leur chemin tout seuls et grossissaient en se répan- 
dant. On parlait d'une grande conjuration découverte. 
Hébert et les autres avaient-ils conspiré? Peut-être, et 
même très probablement, on le peut dire : car ils ne 
faisaient guère autre chose. Ils ne parlaient, on Ta vu, 
que d'insurrection, et qu'y avait-il au bout? Quelque 
dictature assurément, peut-être ce que soupçonnait Vi- 
lale, un des séides de Robespierre : « On vit paraître 
ridée de la conspiration des hébertistes, dont le système 
effroyable était l'institution du régime municipal de la 
Commune de Paris, à l'exemple de Rome, sur toute la 
France', — une première ébauche de la Commune. — 
Mais il fallait donner un caractère particulièrement 

1. Coûtes ucrèies du 9 Thermidor , p. 23. 



42 CHÀP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

odieux à cette conspiration. On disait donc qu'ils con- 
spiraient pour aflamer le peuple, et qu'ils conspiraient 
avecPilt et Cobourg. Or, le peuple, depuis que la Terreur, 
les violences et le pillage aux barrières (le maximum 
aidant) faisaient fuir les paysans des marchés, souf- 
frait de la famine, et la faim est aveugle. Elle est cré- 
dule et, dans ces dispositions, la multitude était toute 
prête à croire que son Père Duchesne était un infâme 
accapareur, acheté par l'or de l'étranger. 

Rien n'est plus curieux et plus instructif à la fois 
que ce revirement soudain des esprits. Les rapports de 
police, en recueillant les paroles échangées dans les 
groupes, nous donnent comme les préliminaires de 
l'acte d'accusation que Fouquier-Tinville est en train 
de rédiger contre les prévenus : 

24 venlôse. L'arrestation d'Hébert, Ronsin, Vincent, Mo- 
moro, a été le sujet des conversations de tous les groupes et 
de tous les cafés. Partout cette mesure a été approuvée; mais, 
comme leur conspiration n'était pas encore connue» on ne les 
honorait que du titre d'intrigants. 

La guillotine semblait un supplice trop doux pour 
eux: 

26 ventôse. Dans un groupe, sur la place de la Révolution, 
plusieurs citoyens des deux sexes disaient hautement que la 
Convention devrait décréter un supplice particulier pour des 
crimes de ce genre. «Cela serait contraire à la Constitution, 
a répliqué un citoyen; la Constitution n'admet qu'un genre 
de supplice. — Cela est vrai, a répondu un sans-culotte; mais les 
dangers de la patrie ne nous permettent pas de jouir encore 
de tous les avantages de la Constitution. La Convention a été 
forcée de décréter un gouvernement révolutionnaire ; qu'elle 
décrète aussi des supplices révolutionnaires pour tous les 



DISPOSITIONS DU PUBUG Â LEl]K ÉGARD. 43 

scélérats qui yeulent égorger le peuple. » On a applaudi à 
œ propos, et on a témoigné surtout la plus vive impatience 
de Yoir terminer le grand procès ^ 

Rien que leur arrestation semblait déjà changer la 
face des choses : 

« Cétaity disait-on, le coquin d*Hébert et sa clique qui 
avaient cherché à nous faire mourir de faim ; il y a tout à espérer 
que la chute de cette faction infernale va faire renaître la 
tranquillité et Fabondance*. d 

Et encore dans un rapport du 29 : 

On dit que Paris va être sous peu de jours abondamment 
pourvu de toutes sortes de denrées. — oc Voyez-vous, disait une 
femme dans un groupe où on tenait ce propos, depuis que 
ces coquins-là sont arrêtés, l'abondance renaît. » 

Le peuple n*avait donc plus qu'une pensée, qu'un 
désir : c'est que l'on en finît au plus vite avec eux. C'est 
un sentiment qui osait se produire môme aux Corde- 
liers. Dans un rapport sur leur séance du 27, l'obser- 
vateur de police dit : 

L'esprit de la société et des tribunes paraît être entièrement 
changé; des membres qui n'osaient plus parler depuis un 
mois ont repris courage. On se fait une fête de voir conduire 
à l'échafaud les mêmes hommes que Ton idolâtrait il y a sept 
ou huit jours. 

Et il ajoute : 

Ce n'est pas seulement à la tribune des Cordelicrs que se 
manifestent ces sentiments. Dans toutes les rues, dans tous 
les lieux publics, partout où deux ou trois personnes se 

1. Scbmidt, tome II, p. 158. — Yoyei des détailf sur Tarrestation de Vincent 
et de Ronsin, ibid,, p. 159. 

2. IbiiL, p. 160. 



AA CIIAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

rencontrent, on parle des conspirateui^, et leur mort est 
volée unanimement. 

S'il en était ainsi dans Paris, on peut deviner ce qu'il 
en devait être au dehors : 

Dans les campagnes, on n'entend que des imprécations 
contre eux. « Le Père Duchesne est-il exécuté? » — c'est la 
première chose que l'on demande à tous ceux qui viennent 
de Paris. 

Ils étaient jugés avant de comparaître au tribunal. 
On se pressait aux abords du Palais de Justice; on se 
disputait déjà les places autour de l'échafaud : 

« La place de la Révolution est tous les jours couverte 
d'une foule prodigieuse de citoyens qui y affluent dans l'es- 
péraucc de voir le Père Duchesne ^ 

On avait arrêté Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro, etc. 
Ce n'était point assez : on suspectait (et non sans raison) 
Hanriot, leur ami, commandant de la force armée, et 
Pache, lui-même, le maire de Paris : 

(Le 26.) Le citoyen Henriot, commandant général, se pro- 
menait dans Paris d'un air rêveur et pensif. « Oh! il sait bien 
l'affaire, lui, disait un citoyen dans un groupe au Palais de 
Justice ; oui, il la sait bien : car on Ta vu très souvent diner 
à Passy chez le banquier hollandais, on l'y a vu même sou- 
vent de nuit*. » 

Le bruit commun dans Paris est que les citoyens Pache et 
Ilenriot sont pour quelque chose dans la conspiration". 

1. Rapports du 27 et du 28 ventôse; Schmidt, t. II, p. 162 et 168, Cf. rap- 
port du 1»' germinal, iOid., p. 174. 

2. Rapport sur la situation du 26, p. 160; de même dans les rapports sur 
le 27, p. 165, et sur le 8 germinal, p. 198. 

3. Rapport sur ie30 Tcntôse, ibid., p. 174. Cf. Saladin, Rapport au nom de la 
Commûiion de* XXI, pièces 15 et 16 et diverses pièces relatives a Pache, aux 
Archives nat., F. 7, 4438. 



OUVERTURE DES DÉBATS. 45 

Rossignol, Santerre, autres généraux de la sortedeRon- 
sin, étaient Tobjet de rumeurs diverses dans les groupes * . 
Chaumette eut son tour : 

On répand dans les marches le bruit que Chaumette est 
arrêté ; on le soupçonne violemment d*étre du complot '. 

Et le bruit se réalisa pour Chaumetie, pour Oobel : 
€ Ce fui, à celte nouvelle, une grande joie, » dit l'obser- 
vateur de police; on comptait voir toutes ces puis- 
sances y passer Tune après l'autre. On parlait de Bou- 
chotte, le ministre de la guerre. Robespierre lui-même, 
qui faisait arrêter les autres, le bruit courut dans le 
faubourg Saint-Antoine qu^il était arrêté'. 

Enfîn, le jour de Touverlure des débats est fixé : 

On a appris avec transport que primidi prochain les con- 
spirateurs paraîtront devant] le tribunal redoutable qui doit 
prononcer sur leur sort. Quelques voix s'élèvent encore en leur 
faveur et disent qu'il faut encore attendre la décision du jury. 

« Les Comités de salut public et de sûreté générale, disait 
un sans culotte, voilà mon jury. Il ne m'a jamais trompé \ o 



II 

OuYerture des débals. 

Les débats s'ouvrirent, en effet, le 1" germinal. Vingt 
prévenus prirent place sur les bancs des accusés : 

1. Charles-Philippe Ronsin (quarante-deux ans), général de 
Tarmée révolutionnaire ; 

1. Rapport sur le 1*' et sur le 5 germinal, Schmidt, t. II, p. 175 et 185. 

2. Rapport sur le 27 Tcntôse, ibid.^ p. 165. 
5. Rapport sur le 28, ibid.t p. 168. 

4. Situation dp Paris du 29 yent^, Schmidt, ibid,^ p. 170. 



46 CHAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

2. Jacques-René Hébert (trente-cinq ans), substitut de 
Tagent national près la commune de Paris ; 

3. François-Nicolas Vincent (vingt-sept ans), secrétaire 
général du département de la guerre; 

4. Antoine-François Momoro (trente-huit ans), imprimeur- 
libraire, administrateur du département de Paris : 

5. Frédéric-Pierre Dugroquet (trente et un ans), ci-devant 
perruquier-coiffeur et commissaire aux accaparements ; 

6. Jean-Conrad Kock (trente-huit ans), né à Heusden, en 
Hollande, banquier ; 

7. Michel Laumur (soixante-trois ans), ci-devant colonel 
d'infanterie, gouverneur de Pondichéry, et enGn général de 
brigade. 

8. Jean-Charles Bourgeois (vingt-six ans), employé dans 
les bureaux de la guerre, commandant la force armée de sa 
section. 

9. Jean-Baptiste Mazuel (vingt-huit ans), ancien cordon- 
nier, chef d'escadron de l'armée révolutionnaire; 

10. Jean-Baptiste Laboureau (quarante et un ans), médecin 
et premier commis au conseil de santé (un rapport de lui, 
trouvé dans les papiers de Robespierre, fait croire qu'il a 
joué le rôle d'espion dans cette affaire) ; 

11. Jean-Baptiste Ancard (cinquante-deux ans), employé au 
département, au bureau des recherches des émigrés ; 

12. Amand-Hubert Leclerc, ci -devant chef de division au 
bureau de la guerre ; 

13. Jacob Peretra (cinquante et un ans), manufacturier 
de tabac; 

14. Marie-Anne Latreille, femme Qiétineau (trente-quatre 
ans); 

15. Anacharsis Clootz (trente-huit ans), né à Clèves, ci* 
devant député à la Convention nationale, homme de lettres;. 

16. François Desfieux (trente-neuf ans), marchand de vins 
de Bordeaux; 

17. Antoine Descoubes (vingt-neuf ans), ancien garçon 
épicier, secrétaire gi*eC6er de la section des Droits de Thommei 



ACTE D'ACCUSATION. 47 

18. Jean-Antoine-Florent Armand (vingt-six ans), élève en 
chirurgie ; 

19. Pierre-Ulrich Dubuisson (quarante-huit ans), homme 
de lettres; 

20. Pierre- Jean-Berthold Prolt (quarante-deux ans), né à 
Bruxelles, ci-devant négociant, actuellement sans état. 

* L'acte d'accusation disait : 

Qu'examen fait tant des interrogatoires subis par les pré- 
Tenus que des pièces et charges S il en résulte que jamais il 
n*a existé contre la souveraineté du peuple français et sa li- 
berté de conjuration plus atroce dans son objet, plus vaste, 
plus immense dans ses rapports et ses détails. 

En effet, celte exécrable conspiration, dirigée par des 
individus qui avaient trompé la nation entière par les 
dehors les plus spécieux du patriotisme, avait pour objet 
principal d'anéantir à jamais la souveraineté du peuple, 
la liberté française, et de rétablir le despotisme et la 
tyrannie, en usant de tous les moyens pour priver ce 
même peuple des subsistances et en projetant de mas- 
sacrer et faire massacrer les représentants du peuple, 
les plus énergiques et les plus zélés défenseurs de la 
liberté. 

Le tyran nouveau allait prendre le titre de grand 
juge. La représentation nationale devait être anéantie. 
Le gouvernement anglais et les puissances coalisées 
étaient les chefs de la conjuration, et ils avaient pour 
instruments les Ronsin, les Hébert, les Momoro, les 
Vincent; des corrupteurs par état et des banquiers 
étrangers : Kock, Proly, etc. Les rôles étaient partagés. 
Ronsin et Mazuel, son lieutenant, visitaient les pri- 

i. Le dottier (ArchiTe$, W 339, dossier 617) ne contient aucun interrogatoire 
des préTenas. 



48 CUAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

sons el dressaient la liste des détenus qui les pouvaient 
seconder; Hébert et Vincent dénonçaient les patriotes : 

On Toit CCS mêmes conjurés et leurs complices, Momoro, 
Ducroquet, Laboureau, Ancard et Bourgeois, proposer de 
porter une main parricide sur ce qu'il y a de plus sacré, sur 
les Droits de l'homme, de les couvrir d'un voile funèbre. On 
les voit enGn dans tous les lieux publics et particuliers avilir 
la Convention nationale en calomniant les patriotes les plus 
énergiques, oser même les qualiGer d'hommes usés...; ca- 
lomnier également, et avec un acharnement criminel, les 
membres des comités de salut public et de sûreté générale 
et se permettre, en un mol, de demander le renouvellement 
de l'Assemblée nationale. 

Et, insistant sur le point qui soulevait le plus les 
ressentiments populaires : 

C'est à ce plan de conjuration qu'il faut attribuer les ma- 
nœuvres employées par Ducroquet, ses agents et ses complices 
pour empêcher, parlions les genres d'oppression, les appro- 
visionnements : soit en dépouillant les vendeurs, soit en arra- 
chant des mains des acheteurs, soit en laissant corrompre 
une partie des denrées qu'ils avaient indûment saisies, soit 
en s'appropriant les autres. 

Affamer Paris, tel était pour les conjurés le premier 
moyen de le dompter; et, pour le tenir, Ronsin, se cher- 
chant des satellites, voulait porter l'armée révolution- 
naire de 6000 à 100 000 hommes; car c il manifestait 
le désir d'être un Cromwell, ne fût-ce que pour vingt- 
quatre heures i>. I^es autres travaillaient à la même 
fin, par l'avilissement de l'Assemblée nationale. Vincent 
disait qu'il habillerait des mannequins en représentants 
du peuple, qu'il les placerait dans les Tuileries et 
dirait au peuple, apj)clé à ce spectacle : Voyez les beaux 



ACTE D'ACCUSATIOiN. 49 

représe^Uants que vous avez; tk vom prêchent la sim- 
plicité^ et voilà comme ils se harnachent. Les Desfleux, 
les Pereyra, les Proly, les Descombes, recouraient à des 
moyens analogues pour arriver à la dissolution : dis- 
corde semée entre les deux Sociétés populaires, placards 
incendiaires, affiches dans les communes voisines, pam- 
phlets distribués dans les halles et marchés, provo- 
quant le peuple au retour de la tyrannie : 

Us demandaient Touverture des prisons pour renforcer le 
nombre de leurs complices et arriver plus promptement et 
plus sûrement au massacre des représentants du peuple. A 
celte fin, de fausses patrouilles devaient égorger les citoyens 
de garde aux maisons d'arrêt; le Trésor public et la maison 
de la Monnaie devaient devenir la première proie des con- 
jurés et de leurs complices. 

L'accusation faisait encore remarquer, — [et l'on voit à 
qui s'adressait la remarque : 

c Que le moment où cette conspiration a éclaté est celui où 
la Convention avait rendu un décret sévère contre les conspi 
râleurs et assurait leurs biens aux malheureux ; c'est ainsi 
que ces conspirateurs, dont les forfaits devaient surpasser 
ceux mêmes des despotes coalisés contre le peuple français, 
se proposaient de rétablir la tyrannie et d'anéantir, s'il était 
jamais possible, la liberté, qu'ils n'avaient paru défendre que 
pour l'assassiner plus sûrement. » 

Suivaient les conclusions. 

Rien de plus atroce qu'un pareil complot, sans doute; 
mais rien de plus vide que les preuves au moyen des- 
quelles on prétendait l'établir, et les débats n'y ajoutè- 
rentricnde décisif ^ Des conciliabules, des conversations, 

1. Le Bulletin du tribunal révolutionnaire ^ bien qu*il commence avec ce 
prooèt une nouTelle série (qualiièiue partie) et y consacre sept numéros, est 

TRII. RÉTOL. lU A 



50 CHAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

des écrits où Ton parlait mal des hommes au pouvoir, 
c'était plus qu'il n'en fallait, sans doute, pour envoyer 
chaque jour des aristocrates à Téchafaud. Mais des pa- 
triotes! On reprochait bien à Vincent, le secrétaire 
général de Bouchotte, d'avoir reçu un pot-de-vin de 
40 000 livres, pour laisser passer de mauvaises fourni- 
tures à la guerre, même d'avoir volé des couverts d'ar- 
gent et fait jeter en prison celui qui l'en avait accusé', 
et à Hébert d'avoir mis au Mont-de-Piété des chemises, 
des cols (il l'avouait) et des matelas qu'on lui avait 
prêtés aux jours de sa détresse*. Mais ce n'est pas pour 
cela qu'ils étaient en jugement; c'est pour faits poli- 
tiques et pour délits contre-révolutionnaires, eux qui ne 
songeaient qu'à pousser plus loin la Révolution ! 

On imputait à Ronsin et à Vincent d'avoir dit qu'il y 
avait des factions dans l'Assemblée'. Mais qui ne le disait 
pas? Vincent répondait qu'il avait nommé Philippeaux 
et Fabre d'Églantine. Ronsin voulait qu'on se ralliât 
pour faire guillotiner Fabre d'Églantine et Philippeaux : 
or, c'est précisément ce que Robespierre allait faire quel- 
ques jours plus tard. 

Ronsin avait dit encore qu'il faudrait recourir à l'in- 
surrection^ ; mais on ne parlait jamais que d'insur* 
rection comme remède à tous les maux dans les clubs; 
c'était Vultima ratioj consacrée par un article de cette 

fort incomplet. Une publication spéciale, sortie de rimprimerie du Tribanal, 
répare ces lacunes (Procès cT Hébert, 1 vol. in-8, Bibl. Nat. Lb*S 1032). On y 
marque le partage des séances et on y donne les témoins dans leur suite. On a 
en outre aux Archives un résumé des dépositions des témoins, F 7, 4438, 
cote 145. 

1. Claude Fiquet, vingt-troisième témoin; Cliarles Lavau, imprimeur, cin- 
quième témoin; Bulletin^ p. 24. 

2i Victoire Quingret, femme Dubois, dixième témoin, Procès, p. 83. 

3. Legendre, premier témoin, ibid., p. 33. 

4é Brochet, juré, dix-huitième témoin, ibid,^ p. 92. 



DÉBATS : RONSIN, VINCENT, MOMORO, ANCARD. 51 

Déclaration des Droits qu'on reprochait, comme un sacri- 
l^e, aux accusés d'avoir couvert d'un voile aux Corde- 
liers. 

Ronsin avait accusé Robespierre d'avoir donné tête 
baissée dans différents complots et de régner en sou- 
verain. 

Vincent avait dit qu'il fallait des lois révolution- 
naires; — mais on avait un gouvernement révolution- 
naire. — Il est vrai qu'il le trouvait insuffisant : la loi 
du 17 septembre, le tribunal devant lequel il compa- 
raissait, les formes sommaires instituées pour les Giron- 
dins et qu'il allait subir à son tour, rien de tout cela, à 
son avis, n'était assez. 

Ronsin et Vincent voulaient, selon le témoin Dufourny, 
assassiner la patrie. Us ne différaient que sur le mode 
et sur le temps. Vincent aurait voulu qu'on attendit que 
les patriotes fussent dépouillés de tout pouvoir; qu'alors 
on les prendrait l'un après l'autre, on leur demanderait 
ce qu'ils avaient fait pour la Révolution ; que rien ne 
serait plus aisé que d'établir leur coupabilitéj parce que 
tous avaient mis la main dans le sac S Ronsin, exprimait 
le vœu d'être Cromwell pour vingt-quatre heures*. 
Momoro, président des Cordeliers, soutenait Vincent 
dans toutes ses violences'. Ancard aurait voulu pro- 
céder plus vite. Il avait annoncé que, dans trois se- 
maines, il fallait qu'il y eût 80 000 têtes à bas 
pour y voir clair; et, sur l'observation que ce serait 
bien difficile par la voie du tribunal révolutionnaire, il 
avait répondu : « Peu importe, pourvu qu'elles tom- 

1. Dafourny, deuxième témoin, Bulletin, p. 30. 

2. Le Doéme Dufourny et Jaubert, septième témoin ^ 

3. Brochet, juré, dix-huitième témoin. 



52 CHAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

bent. » Il ne parlait que de sang. Il menaçait de poi- 
gnarder tous ceux qui ne seraient pas pour l'insurrection, 
et, par insurrection, il entendait un 2 septembre*. Il 
crut s'excuser en disant que jamais il n'avait parlé de 
verser le sang des patriotes, mais seulement des aristo- 
crates; qu'au surplus il avait un tempérament si ardent 
qu'il lui donnait la fièvre; mais, à la fin, il dit qu'il 
détestait toute espèce de sang '. 

Pereyra, se vantant d'avoir fait le 31 mai, regrettait 
qu'on l'eût fait incomplet et comptait bien qu'on en 
ferait un autre'. 

Laumur, à qui on parlait de l'union à établir entre 
les patriotes, avait dit: a En coupant cinq ou six têtes. » 
Il répond qu'il a parlé de cinq ou six têtes comme 
d'autre chose *. 

Desfleux, à qui on faisait un crime d'avoir reçu de 
l'argent de Lebrun, tout en disant : « // faut recevoir 
Pargent des intrigants et se moquer d'eux^ » rend 
compte de l'argent et avoue le propos : « Je n'y vois, 
dit-il, rien de criminel*. » Il est vrai, si Ton en croit les 
témoins, qu'il trouvait bien d'autres choses légitimes. 
<c Un jour, dit le témoin Jacquemier, il fut question du 
gouvernement républicain : le déposant soutenait que ce 
gouvernement purifierait les momrs et les porterait à un 
point qu'elles n'avaient jamais atteint. — Bahl lui 
répondit Dcsfieux, les mœurs ne sont rien. » La suite de 
la déclaration prouve qu'il n'aspirait qu'à la liberté de 



1. Brochetf dix-huitième témoin ; Joséphine BcUedame, vingt-unième témoin; 
Marguerite Evrard, quarante-troisième témoin. 

2. Procès, p. 97-98 et 103. 

3. Jacquemier, sixième témoin, et BuUetin, p. 22. 

4. Verminet, douzième témoin; Gombeau, treizième témoin, et BulleUtit p. 23* 

5. Bulletin, p. 18 et 19. 



PEREYRA, UDMUR, DESFIEDX, CLOOTZ, DESCOMBES. 55 

la brute, et que Tidéal de sa république, c'était la bes- 
tialité'. 

Glootz s'était chargé de s'enquérir auprès de Dufourny 
si une femme, qui était allée en Angleterre dans la 
pensée de contracter un mariage, devait se considérer 
comme émigrée : Dufourny prétendait qu'en lui faisant 
cette demande dans un diner où il l'avait invité, il avait 
eu la pensée de le corrompre*. Mais Glootz éJait, de plus, 
l'homme de la République universelle. Un juré, Re- 
naudin, descendit dans l'arène à ce propos, et lui fit 
observer « que son système de République universelle 
était une perfidie profondément méditée et donnait un 
prétexte à la coalition des têtes couronnées contre la 
France ». 

Clootz répondit : 

Que la République universelle est dans le système naturel; 
qu'il a pu en parler comme Tabbo de Saint-Pierre de la 
paix universelle; qu'au surplus, on ne peut le suspecter d*étre 
le partisan des rois et qu'il serait bien extraordinaire que 
rhomme brûlablc à Rome, pendable à Londres, rouable à 
Vienne, fût guillotiné à Paris ^. 

On le lui fit bien voir. 

Signalons encore Descombes, commissaire de la com- 
mune de Paris pour les subsistances, qui, se trouvant à 
Provins en même temps que le représentant Ch. Gar- 
nier, avait osé traiter d'égal à égal avec lui, disant : 
« Tu es un homme, et j'en suis un autre*; » et Ducro- 
queJ, commissaire aux accaparements (il était bon qu'il 

i Jacqaemier, sixième témoin, Procht^ p. 67. 

2. Dufourny, deuxième témoin ; Bulletin^ p. 15. 

3. Procèi, p. 123. 

4. Garnier, huilième témoin ; — Taulrc s'excuse en disant qu'il ne savait pas 
qu'U fût député. 



54 CHAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

y en eût un dans un procès contre de prétendus acca- 
pareurs), Ducroquet était accusé d'avoir arrêté une voi- 
ture et d'en avoir tiré trente-six œufs, un lapin, un 
dindon et du poisson, et de les avoir fait vendre *. 

Proly était coupable d'avoir pris part aux concilia- 
bules des autres. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est 
qu'on allait jusqu'à reprocher à lui, à Dubuisson et à 
Pereyra une démarche dont ils pouvaient revendiquer 
l'accomplissement comme un service signalé. A leur 
retour de Hollande, dans une entrevue avec Dumouriez, 
ayant surpris les intentions du général, ils étaient venus 
en toute hâte les faire connaître aux comités. On les 
accusait d'avoir eu la pensée d'effrayer la Convention 
en disant que Dumouriez voulait marcher sur Paris ; — 
comme si Dumouriez pouvait avoir eu l'audace de mar- 
cher sur Paris; comme si les patriotes n'eussent pas été 
là pour lui barrer le chemin* ! Dans cette crise, Proly et 
Dubuisson avaient recommandé l'union des partis et 
dit qu'il fallait proscrire les dénominations de brisso- 
tins et de girondins. Us étaient donc complices des 
brissolins'. 

Le témoin qui déposa avec le plus d'autorité et d'im- 
partialité, ce fut Westermann. Son témoignage fut 
même plutôt à la décharge de Laumur et de Kock. 
Laumur lui avait parlé d'une conspiration, sans avoir 
l'air de l'approuver. Il avait connu Kock en Belgique, et 
attestait qu'il s*y était bien conduit. Kock avait voulu 
lui faire faire la connaissance d'Hébert, et Westermann 

i. Lohier, dix-neuvième témoin. — Ducroquet renvoie le crime aux membres 
du comité révolutionnaire Je son quartier. 

2. Sur Proly, Dubuisson et Pereyra : Moine, troisième témoin ; Bulietirif 
p. 14 et suivantes. 

3. Sambat, peintre en portrait et juré, quatrième témoin, Bulletin, p. 18. 



DUCROQDET, PROLY, PEREYRA, KOCK. 55 

n'ayant point paru s'en soucier, Kock lui avait donné 
le secret de ses relations avec le Père Duchesne : « Il est 
méchant et puissant, je le ménage. » Le témoignage de 
Westermann était accablant, au contraire, contre Ron- 
sin. Il parlait par ouï-dire, sans doute, de l'armée révo- 
lutionnaire qu'il s'agissait de faire marcher sur Paris et 
des fonctions de grand juge réservées à Pache; mais il 
parlait en témoin de la guerre de Vendée. Il disait 
que c'était une guerre d'intrigues; que, si elle durait 
encore, c'est que les généraux n'avaient pas voulu la 
flnir et que ces intrigants étaient Ronsin et Rossignol. 
A cet égard, pourtant, l'accusation pouvait remonter 
plus haut et toucher au sacrilège. Ne nous étonnons pas 
si les accusateurs vont figurer parmi les accusés. 

Le grand complot affirmé par l'accusateur public se 
trouvait donc, en somme, fort mal clayé par les dépo- 
sitions des témoins. Ce qui était certain, c'est que plu- 
sieurs des accusés avaient échangé l'expression de leur 
ressentiment dans leur vie commune en prison ; ce qui 
est probable, c'est qu'ils désiraient en sortir à tout prix, 
et que, s'ils en sortaient et pouvaient arriver à leur tour 
au pouvoir, leurs persécuteurs ne devaient pas être fort 
ménagés. Mais, avant ou depuis leur emprisonnement, y 
avait-il eu complot? Complot pour affamer Paris, com- 
plot pour accomplir les desseins de l'étranger? Non, 
assurément. Complot pour arriver à s'emparer du pou- 
voir? Je me garderai bien de le nier. A cet égard, mon- 
tagnards de toute nuance, ils étaient tous en étal de 
conspiration permanente ; et les membres du Comité de 
salut public avaient conscience de ne pouvoir se tromper 

1. WestennanDy quatorzième témoin; Bulletin^ p. 23. 



56 CHAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

beaucoup en prenant la fleur des Cordcliers. Mais com- 
ment trouve-t-on dans cette compagnie la veuve du 
colonel Quétineau, condamné le 26 ventôse, et un élève 
en chirurgie, Jean-Antoine Armand, tous deux demeu- 
rant rue et maison de Bussy? L'acte d'accusation n'en 
dit rien. Ce qu'on apprend par la déposition de la maî- 
tresse de leur hôtel \ c'est que la femme du colonel se 
plaignait du décret qui interdisait toute communication 
avec les détenus accusés de conspiration, décret qui la 
privait de voir son mari, alors enfermé à l'Abbaye. 
Mme Quétineau protestait qu'elle n'avait eu connais- 
sance d'aucun complot ayant pour objet l'évasion des 
prisonniers. Mais, s'il y en avait un, elle y devait être 
sans doute favorable. Or, on affirmait qu'il y en avait 
un. Ajoutez que l'accusé Armand, recueillant, comme un 
autre, ces bruits de conspiration que l'on faisait courir 
dans le public, les avaient répétés à Whindil, ofûcier 
dans la légion germanique, lequel en déposa ; c'est le 
seul témoignage où Ton retrouve toutes ces rumeurs sur 
les projets des prétendus conjurés : fausses patrouilles, 
assassinat d'Hanriot et de son état-major, la porte de 
l'Abbaye forcée, les prisons ouvertes, la Monnaie envahie, 
le Pont-Neuf, la Maison commune occupés, etc.', toutes 
choses qu'Armand, d'ailleurs, niait d'une manière 
absolue. 

— Et Hanriot, qu'on disait menacé par le poignard 
des accusés, était par d'autres indices fort suspecté d'êlre 
de leur bande, ainsi que Pache. Ils n'avaient échappé 
au môme sort que par une haute intervention, t Fou- 
quier, Fleuriot, Dumas et Herman, dit le greffier Paris, 

1. Quarante-unième témoin, 

2. Dé|)08ilion de Whindil, dernier témoin. 



HANHIOT ET PÂCHC MÉNAGÉS. HÉBERT. 57 

au procès de Fouquier-Tinville, furent semonces par le 
Comité de salut public pour avoir eu un inslant Tidce 
de les poui^uivre. » Ils se le tinrent pour dit. <x Toutes 
les fois que leur nom venait dans les dépositions, dit le 
même témoin, Dumas interrompait, disant qu'il ne 
pouvait être question d*eux, ou faisait leur éloge \ » Le 
compte rendu du procès témoigne de cette intervention 
du président : 

« Le président parle de la haine perfide qui mettait le 
nom de Pache en avant, pour un motif dont on doit 
sentir toute la noirceur et toute Tatrocilé, ainsi que le 
projet d'assassiner Ilenriot, que Ton calculait ne pou- 
voir gagner {applaudissemenlsy . 

Il est bien possible qu'on ail fait courir le bruit de 
ce projet d^assassinat par les accusés, pour détourner 
ridée qu'Hanriot ait pu être leur complice. 

Parmi les accusés, il y en avait un sinon plus étonné 
de sa position, au moins plus que tout autre embarrassé 
de sa personne : c'était Hébert. Dans le coui*s des débats, 
Taccusateur public avait déjà montré combien ce c fol- 
liculaire » s'était rendu coupable de vouloir avilir les 

autorités constituées en écrivant : «Les b qui nous 

gouvernent sont des dévoraleurs. » A quoi il répondit : 
« Dans une République, tout le monde gouverne\ )> 
Pour lui, on n'en était pas réduit à recueillir des ru- 
meurs. On le pouvait juger sur pièces aulhenliques. On 
n'avait qu'à lire les pages de son journal ; mais que 
choisit-on dans son journal? 



1. Procès Fouqtùer, n» 25» p. 3. 

2. Cf. Procès, p. 89, à propos df; la déposition de h femme Marquis, quin- 
zième témoin, et vers la fin des débats, p. 30. 

3. Procès, p. 123-124. 



58 CHAP. XXYI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

Prenons les citations au compte rendu de son 
procès. 

N"" 269. Qu*ont fait les trois Assemblées? Rien. 

On yeutf à force de malheur, forcer le peuple à demander 
l'ancien régime. On veut tout tenter pour fatiguer le soldat. 
Que faut-il faire? Renouveler la Convention, organiser un 
pouvoir exécutif et ne pas réunir les pouvoirs dans les mêmes 
mains. La contre-révolution sera faite si on laisse le comité 
de salut public tel qu'il est aujourd'hui. Les ministres obéis- 
sent comme des esclaves à ce comité. 

N° 275. Montagnards, tant que les comités usurperont 
tous les pouvoirs, nous n^aurons jamais de gouvernement 
ou nous en aurons un détestable. Pourquoi les rois ont-ils 
fait tant de mal sur la terre? C'est que rien ne s'opposait à 
leui^ volontés, pas plus qu'à celles de vos comités. 

Nous n'aurons jamais de liberté, notre constitution ne 
sera qu'une chimère tant que les ministres ne seront que 
des galopins aux ordres des derniers balayeurs de la Conven- 
tion. La République, dévorée par tant d'insectes, deviendra 
étique et périra. La liberté estf... quand tous les pouvoirs 
sont confiés à des hommes inviolables. 

A part quelques expressions du dernier paragraphe, 
où l'on retrouve le Père Duchéne, un modéré aurait pu 
signer cela. Mais Hébert n'était pas capable de se dé- 
fendre. Il alléguait a qu'il était bien aise de perdre un 
homme en décomposant ses phrases et en ne tenant 
pas compte des circonstances dans lesquelles il avait 
écrit : — il en savait quelque chose, comme journa- 
liste. — Le président lui répliqua : 

« Vos journaux n'ont été examinés qu'après et depuis les 
journées des 31 mai, 1*^' et 2 juin, et on n'en reconnaît pas 
moins que votre projet était de désorganiser toutes les auto- 
rités constituées et de mettre tout en combustion. Dénoncé 



LE PROCÈS DANS U RUE. 59 

comme tel au département, c'est par des sorties encore plus 
indécentes et beaucoup plus répréhensibles que les premières, 
que vous prétendez tous justifier. Est-ce votre désintéresse- 
ment qui vous a fait recevoir cent mille livres de la tréso- 
rerie nationale pour remplir une mission dont les patriotes 
se sont acquittés pour rien^? » 



III 

Le procès dans U rue. 

Le procès engagé devant le tribunal se débattait aussi 
dans la rue, et rien n'est plus curieux que les échos 
qui nous en sont arrives. Dès avant la première audience, 
le peuple se portait au Palais de Justice, voire même 
vers la place de la Révolution. Pendant les trois jours 
que les débats durèrent, la cour du Palais et les rues 
avoisinantes ne désemplirent pas. Belle occasion, pour 
les observateurs de police, de recueillir les propos 
échangés et d'en faire leur rapport ! 

l*' germinal. On ne s'occupe on ne parle que de ce qui 
se passe au tribunal révolutionnaire. Hébert occupe aujour- 
d'hui le fauteuil. Il est le président de vingt et un conspira- 
teurs qui vont être jugés avec lui. Il a paru extrêmement 
abattu. Dix mois de prison ne l'auraient pas plus changé. 
Proly, dont l'astuce était connue, Défieux son digne émule, 
portent la consternation sur leurs visages. Mais Vincent, 
Momoro et Ronsin ont toujours cet air insolent qu'on leur a 
si souvent reproché. Au surplus, huit témoins ont été seule- 
ment entendus aujourd'hui ; Dufoumy et Legendrc ont été du 
nombre et les ont vigoureusement chargés. 

Le peuple ne peut pardonner à Hébert de l'avoir trompé. 

1. BulUtin, n* 6, p. 24. 



60 CIIAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

a Vous rappelcz-YOUs son discours, disait-on dans un groupe, 
lorsqu'il sortit de l'Abbaye et que le peuple, allant au-devant 
de lui, voulut poser sur sa tête une couronne de chêne : « Je 
« ne mérite pas ces honneurs, disait-il, on ne doit les rendre 
a à un citoyen que vingt ans après sa mort, je veux mourir 
« pour le peuple. » l'hypocrite, ô le scélérat, s'écriait-on 
de toutes parts. « EtRonsin, disait une autre personne, vous 
souvenez-vous lorsqu'il disait aux Jacobins : a Je ne rcvien- 
« drai qu'après avoir exterminé les ennemis. » « J'ai entendu 
Momoro, disait un autre citoyen, s'écrier en parlant de la 
réquisition : « Il faudra bien qu'ils partent, ces scélérats; 
« nous monterons jusque dans leurs chambres et s'ils re- 
a fusent de marcher, nous les égorgerons; » toute la section 
Marat peut attester que ce sont les propres expressions de 
Momoro. » Tous ces détails aigrissaient encore plus le peuple 
contre les conspirateurs*. 

Il n'était pas bon de paraître s'apitoyer sur eux : 

2 germinal. Dans un groupe, sur la place de la Révolution, 
quelques citoyens s'entretenaient de la manière dont le tri- 
bunal procède à l'interrogatoire des accusés Hébert, etc. « On 
ne leur laisse pas, disaient-ils, la liberté de se défendre ; le 
président leur parle avec beaucoup de dureté : a C'est oui 
« ou non que je vous demande, » leur dit-il à chaque instant ; 
« il n'est pas question ici de phrases, etc. » Le peuple, 
ajoutaient ces citoyens, tout indigné qu'il est contre les 
conspirateurs, voit avec peine le tribunal suivre une marche 
aussi contraire aux lois de l'humanité et de la justice. » Ici 
l'orateur a été interrompu par les murmures de plusieurs 
sans-culottes, dont l'un s'est écrié : « Voilà les premières 
plaintes que j'entends faire contre le tribunal, et il est fort 
singulier qu'on ait tardé si longtemps à se plaindre de lui. 
Celui qui trouve en ce moment le tribunal si rigoureux 
applaudirait peut-être h sa sévérité, si la Convention tout 

i. Schmidt, t. II, p. 176. 



LE PROCÈS DANS U RUE. 61 

entière et les Jacobins tenaient la place d'Hébert et de ses 
complices. » Cette réplique a été fort applaudie et l'individu 
qui s'était attiré cette réplique n'a point tardé ii disparaître ^ 

Le bruit qui courait déjà qu'un autre parti pourrait 
bien être poursuivi, était signalé comme une manœuvre 
en faveur des accuses : 

L'opinion parait bien prononcée contre Hébert et sa 
clique. Au café du Caveau, Palais-Égalité (Palais-Royal), 
comme ailleurs, on s'entretenait de manière à ne laisser 
aucun doute sur cet objet. « Ce sont sans doute ceux du 
même parti, disait-on, qui, pour faire diversion, font circuler 
dans le public qu'il existe une autre conspiration dont les 
chefs sont Bourdon de l'Oise, Philippeaux, etc. » Cette 
nouvelle, dont la fausseté est évidente, parait affecter les 
bons citoyens. 

On paraissait d'avis que Santerre, Rossignol et autres 
personnages fussent présentes aux accusés; ce serait, di- 
sait-on, un moyen pour [découvrir le reste de la conjura- 
tion *. 

A défaut d'accusés nouveaux, chaque jour apportait 
quelque nouveau grief : 

3 germinal. On lisait au peuple dans une des rues qui 
conduisent au Palais une longue liste des chefs d'accusation 
des conjurés; on accusait Vincent d'avoir fait un relevé de 
tous les prisonniers patriotes dans toute l'étendue de la répu- 
blique pour les livrer au fer des assassins. 

Mais Hébert était toujours le plus accablé : 

On dit qu'Hébert sur le fauteuil ne s'exprime, comme les 
membres du parlement britannique, que par des oui et des 



i. SiUialion de Paris du 2 germiaal an II. Schmidt, t. II, p. 178. 
2. Ibid., p. 179.] 



62 CHAP. XXYI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

non tout seuls et qu'il a plutôt l'air d'un sot que d'un homme 
d'esprit. Le Contraste de l'indignation publique qui Taccable 
aujourd'hui et de cet amour presque universel dont il avait 
été l'objet, mais surtout la honte de devenir celui de ses 
propres sarcasmes contre l'aristocratie et le chagrin de s'être 
perdu lui-même après avoir perdu tant de monde, tout cela 
est bien fait pour le frapper d'une sorte de stupidité. Sur les 
deux heures, la cour et les escaliers du Palais n'étaient occu- 
pés que par les gardes qui repoussaient la foule dans les 
rues adjacentes ^ 

La prolongation des débats avait cependant rendu cou- 
rage sur quelques points aux amis des accusés. On lit 
dans un des rapports, à la date du 3 germinal : 

C'est demain, dit-on, que le tribunal prononcera le juge- 
ment dllébert et de ses complices. Les uns se réjouissent de 
voir cette affaire promptement terminée ; les autres, au con- 
traire, se plaignent de ce qu'elle n'est pas assez discutée. Les 
défenseurs d'Hébert vont jusqu*à dire que c'est un nouveau 
martyr de la liberté et que le procès n'a encore ofTert aucune 
preuve décisive contre lui. « Ce qui prouve l'embarras, ajou- 
taient-ils, de le convaincre, c'est qu'on l'accuse de faits anté- 
rieurs et totalement étrangers à la Uévolution ; par exemple, 
d'avoir volé des chemises, matelas, etc.... » Ces réflexions, 
insinuées avec art, augmentent le nombre de ses partisans, 
dont quelques-uns osent même dire aujourd'hui ouvertement 
que le tribunal ne peut s'empêcher de l'absoudre... 

Mais ceux-là se rendaient suspects d'être des aristo- 
crates : 

i.. On a remarqué au Gros -Caillou que l'affaire d'Hébert 
attristait les riches et réjouissait les pauvres ^. 



1. Schmidt, tome U, p. 182. 

2. Ibid., p. 184. 



GOIfaUSION DD PROCÈS. 63 

IV 

Gorièlanon da procès. 

Les débats duraient donc depuis trois jours, et les 
accusés faisaient assez bonne contenance, excepté un, le 
plus cynique de tous, et le rédacteur du Bulletin^ témoin 
des débats, confirme ce qu'on en disait dans la rue : 

Rien ne ressemble moins au Père Duchesne que l'accusé 
Kbert, qui n'a jusqu'à ce moment montré aucune énergie, 
mais dont la figure prononce, au contraire, contre lui et fait 
réellement pièce à conviction. 

Le quatrième jour , 4 germinal, au début de la séance, 
le président, conformément à la loi rendue lors du procès 
des Girondins, demanda au jury s'il était suffisamment 
éclairé; et, sur sa réponse négative, le débat continua. 

Mais, après Taudition du témoin Whindil, réservé 
sans doute pour la fin, il fut interrompu par une sortie 
du président : 

n n'y a point eu de conspiration !.. N^avez-vous pas 
formé le projet barbare d'affamer le peuple, organisé une 
disette factice et redouté dans vos fureurs le retour de l'a- 
bondance?.. N'avez- vous pas, par vos écrits, vos discours et 
vos manœuvres, tenté d'avilir la représentation nationale, les 
comités de salut public et de sûreté générale?... N'avez-vous 
pas préparé des armes, rassemblé des troupes, enrôlé des 
conjurés jusque dans les prisons? 

Il n'y a point eu de conspiration!... N'avez-vous pas voilé 
la Déclaration des droits de l'homme, provoqué dans les 
•ections, dans les sociétés, la révolte, sous le nom d'insur- 
rection, affiché des placards pour soulever le peuple et le 
porter à demander un maitre en lui offrant à ce prix Tabon- 



04 CUAP. XXVI. — PROCÈS D'HÉBERT ET DbS VIOLENTS. 

dance?.. Ne voit-on pas vos fausses patrouilles préparées 
pour égorger les gardes, ouvrir les prisons, réunir tous les 
traîtres, etc. ? 

Il n'y a point eu de conspiration!-... Vos intelligences avec 
l'étranger sont-elles donc douteuses lorsque vous employez 
son langage, ses moyens?... Ames viles, féroces esclaves, 
n'est-ce pas pour un maître que vous prépariez tant de crimes? 

N'avez-vous pas annoncé ce maître, sous le nom de roi; 
dans vos discours, dans vos placards, sous le nom d*un 
Cromwell? dans vos combinaisons, sous le nom d'un grand 
juge? N'avez-vous pas médité sous quels titres Ton pourrait 
déguiser un roi, un dictateur, un tyran?.. Infâmes, vous 
périrez, c'est trop longtemps rétarder votre supplice ^.. 

C^en fut assez. L^accusaleur public n'avait rien à dire 
de plus, et les défenseurs n'eurent pas l'occasion de 
remplir leur ofGce. Le jury se déclara sufQsamment 
éclairé. liC président prononça donc la clôture des débats 
et soumit au jury les questions suivantes : 

A-t-il existé une conspiration contre la liberté et la sûreté 
du peuple français, tendant à troubler l'État par une guerre 
civile en armant les citoyens les uns contre les autres, et 
contre l'exercice de l'autorité légitime, par suite de laquelle, 
dans le courant de ventôse dernier, des conjurés devaient dis- 
soudre la représentation nationale, assassiner ses membres et 
les patriotes, détruire le gouvernement républicain, s'emparer 
de la souveraineté du peuple et donner un tyran à l'État? 

Suivaient les questions qui y impliquaient les divers 
accusés*. 

Le jury se retira dans la salle de ses délibérations et 
en sortit avec une réponse affirmative sur toutes les 
questions» excepté celle qui concernait Laboureau. 

1. Procès contre Hébert, etc. (in-8'), p. i4î-U8. 

2. Archiyes, \\ 559, doss. Cl 7, pièce 23. 



GONaUSlON DU PROCÈS. C5 

Celait Tespion rangé parinî les accusés pour surpren- 
dre en prison leurs secrets. 

On fit rentrer d'abord Laboureau. Le président le 
déclare acquitté, lui donne l'accolade, et les juges et les 
jurés après le président; puis, le faisant asseoir à ses 
côtés : c La justice, dit-il, voit avec plaisir Tinnocence 
s'asseoir à côté d'elle. » 

Alors on ramena les autres. Quand ils furent rangés 
sur leurs bancs, le président leur fit connaître la déclara- 
lion du jury, et l'accusateur public prit ses conclusions. 

« Mazuel et la femme Quéiineau veulent parler; Du- 
croquet dit qu'il est innocent. Clootz en appelle au 
genre humain et dit qu'il boira la ciguë avec volupté. 
Les juges opinent. Le président pronouce. Les accusés 
veulent parler. Leur voix est étouffée par les cris de : 
Vive la Répuidiqml Les gendarmes les emmènent, et ils 
sont presque obligés de porter le Père Uuchêne\ » 

Sauf pour la veuve du colonel Quélineau, qui s'était 
déclarée enceinte et qui l'était, l'exécution suivit de près 
le jugement*. 

Fouquier-Tinville avait cru devoir l'entourer de quel- 
ques précautions. Il avait écrit à Hanriot (qui aurait pu 
se trouver sur la charrette) c de prendre toutes les me- 
sures que sa prudence lui indiquera, a(in que la tran- 
quillité publique ne soit point compromise par les com- 
plices des conspirateurs^ ». 



\, Procès cotUre Hébert, etc. (in-8), p. 140. 

'i. Archives, W 339, doss. 617, pièce 31 (déclaration des médecins] ; pièce 
S9 (urdounance de stmis). Elle lit une Tausse couche et, sur le rapport des mé- 
decioi, le trihanal ordonna, le 2!2 floréal (11 mai 1704), qu'elle lût exécuioe dans 
les vingt-quatre heures. (Archives, W 345, dossier 076 (dossier de Ghauniette, 
etc.), 5* pirtie, pièces 51 et 52.) 

3. Archives, A F, ii, 48, n* 176 (trmoire de fer). 

1A1B. &ivOL. 'M 5 



C6 CUAP. XXVI. — PROCÈS D*HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

Hais c*était bien inutile : 

La joie du peuple, dit notre observateur de police, était 
univeraelle en voyant conduire à réchafaud les conspirateurs. 
C*étaient partout les mêmes démonstrations d^allégresse. Un 
sans-culotte sautait en disant : a J'illuminerais ce soir mes 
croisées, si la chandelle n'était pas si rare. » Le soir, dans 
tous les groupes et cafés, on parlait de la mort de ces con- 
jurés; le récit de leurs derniers moments était Tunique objet 
des contersations. On disait dans plusieurs endroits qu'Hébert 
avait dénoncé une quarantaine de députés. H était temps, 
lyoutait-on, que cette conspiration fût découverte, car on 
croyait dans plusieurs départements que Paris était à feu et 
à sang. On mettait au rang des conspirateurs Lhuillier, mal- 
gré le placard qu'il a fait afficher et où il a fini par dire que, 
pour attaquer la conspiration jusque dans ses derniers retran- 
chements, il fallait renouveler la Commune. 

Mais le peuple ne s'arrêtait pas là dans ses soupçons : 

Dans plusieurs groupes du Jardin national il était question 
du ministre de la guerre, et chacun témoignait sa surprise 
de ce qu'il avait gardé si longtemps Vincent dans le secré- 
tariat 

On a assuré que Chabot occupait déjà le fauteuil et qu'il 
allait être jugé avec ses complices. On a paru généralement 
d'accord, malgré tous les bruits que Ton a fait courir, que 
Pache n'était pour rien dans la conspiration. On assurait 
aussi que Bouchotte n'y avait pas trempé ; cependant on disait 
à voix basse, rue Saint- Honoré, en attendant les conspira- 
teurs, que Pache avait d'abord été du complot et qu'en- 
suite il avait éventé la mèche. On a également dit que 
Santerre était un des conjurés ; l'esprit public ne lui est pas 
favorable. 

L^observaleur de police ajoute sur rexécution : 

Pendant qu'on guillotinait les dix-neuf conjurés, le peuple 
a resté muet ; mais lorsque le tour d'Hébert est venu, on a 



EXÉCUTION. PAMPHLETS CONTRE HÉBERT. 67 

TU paraître une nuée de chapeaux et tout le monde a crié : 
« Vive la République ! » Voilà une grande leçon pour les 
gens en place que dévore l'ambition ; les intrigants ont beau 
faire; les comités de s(alut) p(ublic) et de s(ûreté) g(énérale) 
viendront à bout de les découvrir et ça ira^ 

RioufTe, qui était en prison, assigne un rôle particu- 
lier à Glootz (un triste rôle) dans les derniers moments 
des condamnés : 

« L'orateur du genre humain, Tennemi personnel de 
Jésus-Ghristy Glootz, est mort comme il avait vécu, mais 
avec un courage que je ne lui eusse jamais soupçonné. 
11 était avec la tourbe Hébert. Ces misérables se repi*o- 
chaient leur mort. Cloolz prit la parole et, d'une voix 
haute, leur cita tout au long ces vers si connus : 

Je révais cette nuit que de mal consumé 
Côte à côte d'un gueux on m'avait inhumé 
Et que blessé pour moi d*un pareil voisinage 
En mort de qualité je lui tins ce langage. 

« L'apologue eut son effet, on redevint amis, et Glootz, 
qui se mourait de peur qu'un d'eux ne crût en Dieu, 
prit la parole et leur prêcha le matérialisme jusqu'au 
dernier soupir*. > 

Le ressentiment populaire poursuivit Hébert au delà 
de l'échafaud. 11 y a sur lui une biographie intitulée : 
Vie privée et politique de J.-R. Héberty auteur du Père 
Duchêne^ l'an II de la République (36 pages in-S^), où 
l'on étale avec exagération, je le veux croire, ses vols et 
ses infamies depuis son enfance. Il y a aussi un autre 
petit pamphlet du même temps, en cinq ou six pages, 

i . Schmidt, tome U, p. 186. 

2. Néiboires d'un détenu (Riouffe) dans les Mémoireê sur les priioni^ t. U 



G8 CUAP. XXYi. — PROCÈS D'HÉBERT ET DES VIOLENTS. 

qui a pour dire : Comparutioriy interrogatoire et juge- 
ment d'Hébert, dit le Père DuchênCy au tribunal de 
l'Éternel. 

L'auteur s'inspire de Job, des prophètes et du club 
des Jacobins. Son Père Éternel est évidemment coiffé 
du bonnet rouge. Voici comme il débute : 

Il est aussi dans la République des morts un tribunal révo- 
lutionnaire ; c*est là que TEternel, debout sur une montagne 
d'où s'élance de temps en temps un volcan qui dévore les 
trônes d'ici-bas, rend à la face des nations une justice écla- 
tante, terrible, irrévocable. Les jurés de ce tribunal sont la 
justice, la liberté, Tégalité, la raison, toutes les vertus. Là 
paraît Hébert, sortant de Téchafaud. 

Ce n*est pas cet audacieux Prêtée, etc. 

Et l'Éternel, l'interpellant : 

Oîi élais-tu quand je posais les fondements de l'univers? 

... Est-ce toi qui, las des crimes des tyrans, préparas la 
plus sublime des révolutions, sonnas le tocsin d'une insur- 
rection générale, réveillas une nation généreuse encore esclave, 
fis crouler sous ses premiers coups le premier fort de la ty- 
rannie, détruisis l'hydre nobiliaire et sacerdotale, abattis le 
premier trône des préjugés, lanças le dernier tyran des Fran- 
çais sur l'échafaud ? etc. 

Pour qui cette fête auguste et solennelle ? Regarde cette 
montagne I tu cherchas à l'abattre ! Ah ! tu ne songeais pas 
que c'est TÊternel qui en a posé les fondements! etc. 

Allez, race ingrate et dénaturée, allez, vous avez feint de 
méconnaiti*e rÉternel. L'Éternel ne vous connaît point... 

— L'Éternel ou l'Être suprême, et son pontife Robes- 
pierre ! 



CHAPITRE XXVII 

GERMINAL (eNTRE HÉBERT ET DANTOn) 

I 

Le curé Poitou; le citoyen Moulin, ci-Hc^ant Leroy ; la famille Rou^ne. 

La condanin<ition d'Hébert et des violents n*avait pas 
changé les allures du tribunal. Il continua de Frapper 
chaque jour ceux que le Père Duchesne avait l'habitude 
de réclamer pour la guillotine. 

Fouquîer-Tinville prévoyait même [(et il en était sûr) 
un redoublement dans les travaux^du tribunal. Pour ne 
le^ point ralentir, il avait conçu l'idée d'un partage du 
service entre la gendarmerie et la garde nationale 
d'Hanriot. La gendarmerie escortait les condamnés» 
vivants, du tribunal à la guillotine, et morts, de la guillo- 
tine au cimetière qui, de la Madeleine, avait été reporté 
à Monceaux. Désormais la gendarmerie conduirait les 
condamnés en vie, du tribunal à la guillotine, et les 
cavaliers d'Hanriot, les cadavres, de la guillotine à Mon- 
ceaux; tel était l'objet de la lettre suivante : 

Paris, ce 5 germ. de Tan II de la République une et indivisible. 

L*accùsateur public du tribunal révolutionnaire au citoyen 
Henriot, commandant général de la garde parisienne. 

Citoyen, 

Le lieu de la sépulture des condamnés étant transporté à 
Mousseaux, comme la gendarmerie près les tribunaux est 



70 CUAP. XXVIÏ. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

insuffisante pour ce service journalier et continuel du tri- 
bunal, ne conviendrait-il pas que tu donnasses des ordres à 
quatre cavaliers d'accompagner du lieu de l'exécution jusqu'à 
celui où ces cadavres sont déposés ? De cette manière la 
gendarmerie retournerait incontinent à son poste, et les tra- 
vaux du tribunal ne ralentiraient pas. Je t'invite à prendre 
ces objets en considération. 

Salut et fraternité, 

A. Q. FOUQUIER*. 

Le procès d'Hébert et de ses complices avait absorbé 
le tribunal les quatre premiers jours de germinal. Le 5 
pourtant le service quotidien recommence; et nous 
allons voir les crimes inventés par la Révolution, surtout 
les délits de correspondance ou de parole, amener cha- 
que jour de nouvelles victimes à ses jugements. 

Le 5 germinal (23 mars), nous trouvons en deux au- 
diences distinctes Antoine-François Poitou, ancien curé 
de Vaux, district de Montagne-du-Bon-Air (Saint-Ger- 
main-en-Laye) et Jean-Nicolas Moulin, directeur de la 
posle aux lettres à Cherbourg. 

Le curé Poitou était accusé d*avoir dit a qu'on avait 
fait mourir le roi innocemment (innocent) ; que tôt ou 
tard nous payerions le tribut; que les puissances étran- 
gères allaient fondre sur nous. » 

Dans son interrogatoire devant le conseil de surveil- 
lance du district (19 pluviôse) il dit qu'il avait prêté le 
serment. — Pourquoi? — Pour être tranquille et rester 
dans sa paroisse. Il n* avait point tenu de propos contre- 
révolutionnaires, toujours soumis à ce qui a été décrété' : 

1. Archives, A F, ii, 48, n* 177 (ce numéro est dans Tarmoire de fer). 

2. ArchiTes, W 330, dossier ($15, et Bulletin, 4* partie, n* 7. Disons une fois 
pour toutes que la partie du Bulletin à laquelle nous renTerrons par numéros 
cn'germinai et en floréal est la quatrième. 



LE CURÉ porrolj. 71 

D. Ce qu'il ayait pensé sur le jugement de Louis Capet, le 
dernier des tyrans ? 

R. Que nous étions les maîtres, qu'apparemment on atait 
trouTé des motifs p«ur le faire mourir et qu'il fallait se sou- 
mettre aux autorités constituées. 

D. S'il avait le sentiment que Louis Capet fût coupable ? 

R. Qu'il n'en savait rien et qu'il n'avait pas connaissance 
de son aflaire. 

A lui dit qu'il avait dit qu'on l'avait fait mourir inno- 
cent, et que tous les Français étaient des gueux qui avaient 
bit meurir leur père, et que tôt ou tard ils en paieraient le 
tribut. 

R. Que cela était faux^ 

Pour son honneur, autant vaut croire — même avec 
le tribunal — que cela était vrai. 
11 explique les autres propos : 

D. Ce qu'il pensait de la liberté? 

Sa réponse est topique : 

R. Qu'il n'en jouissait pas et qu'il n'en pouvait pas juger. 

D. S'il pensait que le peuple français était digne de la 
liberté? 

R. Qu'il n'en savait rien. 

D. Quelles étaient les maximes qu'il prêchait dans sa 
conunune? 

R. Qu'il avait cessé de prêcher [parce] qu'il avait élé insulté 
dans la chaire lorsqu'il priait pour le pape. 

D. Pourquoi il priait toujours pour le pape qui était tin 
ennemi déclaré pour la France? 

R. Qu'il a prié pour le pape comme chef de l'Église ca- 
lliolique, apostolique et romaine, et non comme prince sé- 
culier*. 

1. Archires, W 339, dossier 615, pièce 8. 
S. Ibid. 



72 CIIAP. XXVIl. — GKRMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

Il persista dans ces réponses devant le juge commis par 
le tribunal (23 ventôse)* et aussi devant le tribunal qui 
l'envoya à l'échafaud*. 

Jean-Nicolas Moulin était traduit devant le tribunal 
pour avoir vendu à son profit personnel des bulletins, 
rapports, etc., qui étaient envoyés aux fonctionnaires 
publics*. 

Le Quré Poitou avait prêté le serment. Moulin avait 
donné un autre gage de son adhésion au régime nouveau. 
Il s'appelait Le Roy, et c'est le nom qui figure dans 
un mémoire imprimé, adressé c au représentant du 
peuple Lecarpenlier, au Comité de surveillance et à ses 
concitoyens » ; mais ce nom y est raturé et remplacé par 
celui de Moulin avec cette note : 

Le 7 brumaire dernier, antérieurement à mon affaire, j'ai 
abjuré le nom de Le Roy^. 

Cet acte de patriotisme ne lui servit de rien. En vain 
dit-il qu'il avait vendu seulement quelques vieux bulletins 
à l'adresse des représentants détenus à Caen, ajoutant 
qu'il avait cru a devoir cesser ces envois, attendu qu'ils 
seraient tombés entre les mains des infâmes fédéra- 
listes' ». Il fut déclaré a constant qu'il a été de cette 
manière conspiré contre l'unité, l'indivisibilité de la 
république, la liberté et la sûreté du peuple français » ; 
et pour ce détournement qui, à la rigueur, eût pu le 
faire traduire en police correctionnelle, il fut envoyé à 
l'échafaud. 



i. ArchiTes W339, do6s. 615, pièce 7. 

2. Bulletin du tribunal révolutionnaire^ n* 7. 

3. Archives, W 339, dossier 610, Bulletin, n* 7. 

4. Archives, ibid, 

5. Ibid., pièce 34. 



LES ROUGANE. 75 

Le 4 germinal (24 mars), conclusions du procès 
d*Hcbert; relâche dans l'autre salle. 

liC 5 (25 mars) trois membres d'une même famille : 
Jacques Rocgatse de Yiciit, ancien receveur des traites, et 
depuis inspecteur et contrôleur à Dunkerque; Pierre 
RouGANE DE Beu^bat, SOU nevcu, et Jean Rougaine de 
Baroditie, ex-chevalier de Saint-Louis et gendarme de la 
garde du roi^ Ils avaient, selon l'accusation, regretté le 
roi, et, selon un témoin, bu à la santé du roi de Prusse; 
dit : c On emprisonne les honnêtes gens; on donne 
c toute autorité aux brigands, notamment à Marat » ; ou 
encore : c Nous sommes dans une anarchie si grande 
« que ce sera le plus fort qui commandera au plus 
c faible et qui nous gouvernera, etc. » ^ Ils niaient ces 
propos etRouganede Barodine, en particulier, afCrmait 
son patriotisme. Il disait qu'après la suppression des 
curés, il avait prêché pendant deux décades dans l'église 
de la Chapelle, en faveur delà Raison'; et l'on a encore 
au dossier son sermon tout à fait laïque où il dit : c Vous 
avez chassé votre curé : c'est la plus sage et la plus 
louable de vos actions \ » 

Dans un autre interrogatoire, comme on lui demande 
c s'il aime bien la constitution, » il répond : c Oui, et 
que même il la signerait de son sang. » 

On les envoya tous les trois à l'échafaud. 

i. Archives, W 389, donîer 618; et Bulletin du tribunal révolutionnaire, 
n- 7 cl 8. 

2. Archires, ihid, , piices 48, 28 et 20. 

3. Ibid.^ pièce 13. 

4. /6ic/., pièce 14. 



74 CHAP. XXVn. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 



II 

L*abbé Goutte, ex-constituant; les deui frères Balleray et le faussaire Thiry, 

dit Beauit>zier. 

Le 6 (26 mars) un personnage, non de Tancien régime 
comme les trois précédents, mais delà révolution, Tabbé 
Jean-Louis Goutte, ex-c^nstituant et évoque constitu- 
tionnel de Saône-et-Loire *. 

Il trouvait la Législative inférieure à la Constituante, 
et la Convention à la Législative ; il vantait la constitu- 
tion de 1791; estimait que lar France était trop grande 
pour être république, et traitait les autorités constituées, 
c*est-à-dire le comité révolutionnaire d'Autun, avec 
mépris. L'abbé Goutte, pour prouver son civisme, allé- 
guait qu'il avait acheté des biens nationaux : 

Je dois dire au tribunal, ajoutait-il, que la cause de mon 
arrestation prend sa source dans mon refus de donner ma 
démission d'évèque. Je ne Tai pas donnée cette démiMion, 
parce que j'aurais cru insulter le peuple en prévenant son 
vœu, parce que lui seul m'ayant nommé, lui seul pouvait 
me renvoyer. Son opinion une fois connue, tout contrat 
cessait entre nous et il en eût été de moi comme du valet 
renvoyé' par son maître^. 

— Un évéque constitutionnel défini par lui-même ! 

Parmi les témoins deux déposèrent en sa faveur : son 
ancien grand-vicaire, Simon Laplace, et un ancien curé, 
Jean-Pierre Davaux. Ils en faisaient un républicain ; mais 
on retourna contre eux le témoignage des autres : ils 



1. Archives, W 5i0, dossier 625, Bulletin, n*> 9. 

2. Bulletin, n" 9, p. 54. 



L'ABBË GOUnE ; LES FRÈRES DE BALLKROT. 75 

furent mis en arrestation et l'abbé Goutte envoyé à la 
mort*. 

L'ancien régime eut aussi ses victimes ce jour-là : 
les deux frères Charles-Auguste et François-Auguste 
Lacour DE Ballerot ; lepremier» âgé de soixante^uatorze 
ans, ci-devant lieutenant général ; le second, de soixante- 
sept ans, maréchal de camp, pour des lettres et des 
écrits contre-révolutionnaires trouvés chez eux *. L'accu* 
sateur public inférait : 

Qu'en considérant que leurs parents les plus proches, 
comme femmes, enfants, frères et gendres sont émigrés, on 
doit demeurer convaincu que lesdits frères Balleroy auraient 
eux-mêmes émigré, si Tutilité commune ne les avait engagés 
à rester sur le territoire de la République pour saper au 
dedans les fondements de la liberté de concert avec le reste 
de leur famille. 

Parmi les lettres incriminées il en est une d'un homme 
qui prend part à la lutte contre les Vendéens, mais qui 
gémit des horreurs de la guerre et qui a fait mettre en 
liberté un ex-président de la Chambre des comptes de 
Bretagne, arrêté comme suspect (12 avril 1795). 

On peut citer encore cette autre d'un constituant, 
écrivant au comte de Balleroy sur le ton de l'ironie 
(50 septembre 1791) : 

Le roi, en homme bien élevé, vient aujourd'hui nous faire 
ses adieux et nous remercier d'avoir bien voulu prendre sa 
place et le débarrasser des soins de la Royauté et même des 
prérogatives de la ci-devant couronne. On ne peut porter 

1. ArchÎTes, /. /., pièce i bis (procès-verbal d*audiencc]. Les deux témoins 
furent depuis*guillotinés, selon Grandpré, cinquante-unième témoin au procès de 
Fouquier-TinYille, n* 19. — Je n*en ai cependant pas trouvé trace dans 
les dofsiers. 

2. Archives, W 340, dossier 621, Bulletin, n* 9. 



76 CHAP. XXYU. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

rhonnéteté plus loin. Aussi nous proposons-nous de le rece- 
voir avec transport et de lui accorder un fauteuil ^•. 

Cela suffisait pour faire envoyer ces deux anciens 
soldats, ces deux nobles vieillards à la mort. 

A côté d'eux un jeune aventurier Etienne Thiry dit 
Beaurozter qui, s'étant fabriqué de faux pouvoirs, avait 
parcouru les départements et^ se faisant escorter de gen- 
darmes, commettait mille exactions dont il mangeait les 
produits avec une actrice de Nancy, Catherine Niemann, 
âgée de vingt et un ans, sa maîtresseMl allait par exemple 
dans les municipalités, s^informait si la loi du maximum 
était observée, s'il n'y existait pas d'aristocrates, d'ac- 
capareurs, de fanatiques. Dans une de ces communes, 
il avait imposé à deux individus, à lui dénoncés comme 
suspects et aristocrates, une amendede 600 livres chacun : 
ordonnant que ces sommes lui fussent payées dans les 
vingt-quatre heures, à défaut de quoi la municipalité 
devait être arrêtée. Il entretenait du reste généreusement 
son gendarme à ses frais, pour ne pas ruiner, disait-il, 
la nation, et il montrait des paquets d'assignats, chacun 
de 18000 livres, qu'il destinait au soulagement des pau- 
vres, objet essentiel de sa mission : ce qui ne l'empêchait 
pas de commencer par s'acheter des pistolets, des mou- 
choirs et trois montres d'argent dont l'une de 600 livres. 
C'est son gendarme Joseph Chaudron qui en dépose*. 

Il ne pouvait nier le faux : il ne savait même pas 
l'orthographe des noms qu'il contrefaisait : il avait signé 
Barer pour Barère. 



i. Archives, /. /., pièce 6. 

2. Bulletin, A' partie, n* iO, Archives, W 340, dossier 622. — ' Elle signe 
NiifMAifT (pièce 14). 

3. Ibid., pièce 5. 



ET. THIRY; M- VILLEMAIN; MARIE GIAMBORAN. 77 

Il osait dire pourtant : « Je n'ai ni trompé le peuple ni 
commis d'exactions ^ » Quant à raclrice» elle dit qu'elle 
avait pensé qu'il était commissaire : il y en avait comme 
cela ; qu'elle avait cru avoir affaire à un honnéle 
homme; qu'elle était sans parents et qu'elle espérait 
s'établir avec lui. Elle fut acquittée, mais détenue, et lui 
condamné à mort\ 



III 

Madeleine Viilemain el Marie Cliaaiboran ; Jacques Pernct; l'ex-cApuciii Peussdet 
el le jeune Derillars ; L. F. Puiré et les trois religieux de Cluny. 



Le 7 (27 mars) deux femmes nobles, l'une mariée, 
l'autre religieuse : Madeleine de Lambertye, femme de 
ViLLEUAiN, ancien secrétaire du roi, accusée d'avoir favo- 
risé l'émigration de ses frères', entretenu une corres- 
pondance avec eux et soustrait à la confiscation l'argen- 
terie de la famille de Polignac, avec laquelle elle était 
liée, et même celle du comte d'Artois \ Elle niait d'avoir 
fourni de l'argent à ses frères pour leur émigration ; 
elle avait reçu d'eux des lettres et elle avouait qu'elle 
leur en avait adressé quelques-unes pour les détourner 
de lui écrire. Elle avouait encore qu'elle avait reçu en 
dépôt de l'argenterie de Polignac et qu'elle l'avait cachée 
dans une chambre murée pour la soustraire au pillage, 
ignorant d'ailleurs qu'il y en eût aussi du comte d'Âr- 



i. Aroliives, /. /., pièce 13 (interrogat.). 

2. Ibid., pièces 18 et 19. 

3. Le cooite de Lamberlye, ci-devant coleuel au régiment de Normandie et 
Emmanuel de Lambertye, sous-liculenant réformé des gardes du corps. 

4. Archives, W 340, dossier G25. — L'accusation avance qu'elle avait des 
relations toutes particulières avec le comte de l'olignac. 



78 GUiLP. XXYU. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

lois. Mais ce qu'elle avouait était bien plus que sufGsant 
pour entraîner sa perte*. 

Marie-Catherine-Gabrielle Chamboran, ex-noble et 
religieuse carmélite*, avait correspondu avec les émi- 
grés. On avait trouvé dans ses papiers une lettre du 
7 mars 1793 où on lui disait : 

Je ne me proposois de vous écrire que la semaine pro- 
chaine, mais les nouvelles sont si bonnes que je ne veux pas 
vous les /esse ignora plus longtemps. Le prince de Cobour^ 
viens de battre à £a;ce-la-Chapelle, et pandant toute la route 
d'£xce-la-Chapelle à Mastrect, les François. Dans ces deux 
affaires il y a eue au moins quinze^ milles hommes de tu^ 
ou blessd ou h\t prisonnier, etc., etc. ^ 

Et elle écrivait elle-même dans une lettre du 15 du 
même mois : 

Je suis toujours dans l'espérance que nos maux finirons. 
Il y a bien du monde qui change et qui déteste l'assamblée. 
Prions et confions-nous en Dieu, lui seul peut renvercer les 
projets des impies, des gens sans religion, qui ne cherchent 
qu'à piter et à voUer tout le monde. Il n*y a plus de justice, 
ny polisse. Les pauvres jens le disent tout au dans les rues. 
Les François sont détesta partout. Il y a ccpendans des ville 
qui ce sont déclarée pour nos princes et qui vculle l'ancien 
gouvernement*. 

Elle ne reniait rien ; elle ne pouvait qu'être con- 
damnée. 

Le crime d'Henri Morgau était d'une autre sorte : 
homme du Midi (Montpellier), établi dans le Nord où il 



1. Archives, W 340, does. 025, pièce 8. 

2. Ibid., doftsier 028. 

3. Ibid,, pièce 15. 

4. Ibid.y pièce 13. 



HBI«RI MOREâU; JACQUES PËRNET. 79 

fut ofQcier municipal de Lille, puis accusateur public 
près le tribunal criminel militaire de Tarmée du Nord S 
il avait, lors du procès du roi, imprimédansie Courrier 
de r Égalité (10 janvier 1793) un avis motivé où il 
établissait que le peuple souverain pouvait seul le juger. 
Arrêté et dénoncé au Comité de salut public, il était 
dans les prisons d'Ârras quand Lebon, s'indignant de 
j*y trouver encore, prit un arrêté qui Tenvoya devant le 
tribunal révolutionnaire (14 ventôse)'* Le 22 il fut in- 
terrogé par Dumas^ ; il avoua son article. L'aclc d'accusa- 
tion suivit et la condamnation. 

Le 8 (28 mars) un incident de procédure qui montre 
comment, sans être cour d'appel, les juges savaient 
redresser les causes dont ils faisaient Tinstruction. 

Jacques Pernet, chevalier dcSaint-T^uis, ancien capi- 
taine de dragons, général dans le Palatinat et rentré en 
France en 1787*, avait élé dénoncé pour avoir dit, en 
montrant une image qui représentait la mort de Gharles?% 
roi d'Angleterre : « Et les scélérats de la France vont en 
faire autant à notre bon roi : » et encore d'un député 
qui allait acheter pour 900 000 francs de biens : c Où 
les a-t-il pris, s'il ne les a pas volés depuis cinq ou six 

1. Archives, Vr 340, dossier 626, Bulletin, n** 10. 

2. Consîdcrant qu'en yain peul-^tre il atlendroit longtemps une réponse du 
Comité de salut public sur le compte du nommé Moreau, dé:enu à Arras, que 
Ia bcsop^e de ce comité est énorme ; que d'ailleurs ce seroit lui faire injure que 
de croire qu'il pût prendre la défense d*un homme s'aYouant lui-même auteur 
d'un écrit qui tcndoit à l'appel au peuple dans l'affaire de Gapet et à soulever 
les citoyens du nord contre la Convention nationale, 

Arrête, etc. 

Arras, 14 ventôse, Tan 2 de la République une et indivisible. 
(Archives, ibid., pièce 2.) 

3. Ibid., pièce 8. 

4. Ai-chivcs, Vi 341, dossier 033; Bulletin^ 4* partie, n^ il et 12. 



80 CHAP. XXYII. — GERMLXAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

mois qu'il est à la Convenlion'? » «njoutant a qu'on ne 
mettait jamais d'iionnéte homme en place ». 

Une information eut lieu devant le comité de Tran- 
caut, district de Nogent-sur-Seine*; la dénonciation fui 
reconnue fausse. Les dénonciateurs Jean Marquot et Jean 
Louis Ijaury ne tenaient les propos que d'un tiers; et 
l'un d'eux ajoutait qu'il n'avait signé que sur les ins- 
tances de l'autre et sanssavoirce qu'il faisait, étant ivre« 
On les envoya donc, avec les pièces, au tribunal révolu- 
tionnaire pour répondre de leur fausse dénonciation \ 
Mais là tout changea de face. Le tribunal avait cepen- 
dant commencé à procéder selon les règles. Pernet fut 
entendu dans sa déclaration par le juge Deliège (6 ven- 
tôse)* et le même jour les deux prévenus furent inter- 
rogés par le même juge. Là chacun d'eux garda son rôle. 
Le juge demande à Laury : 

S*il n'a pas dit que Pernct, propriétaire à Trancault, avait 
dit.... qu'on ne mettait jamais d'honnêtes gens en place. 

R. Qu'il était pris de vin et a été forcé par Marcaut de dire 
qu'il avait entendu le propos de la bouche d'un nommé 
Choiselat qui en accusait ledit Pernct; qu'il a été tellement 
sollicité par Marcault qu^l a dit qu'il avait en effet entendu 
le propos de la bouche de Choisat («te). 

D. Comment il connaît Pcrnet, s'il le regarde comme un 
bon patriote ? 

R. Qu'il sait qu'il s'est bien montré dans la révolution. 

D. Pourquoi il a [eu] la facilité [faiblesse] de se laisser sé- 
duire quand il s'agit de compromettre l'honneur d'un citoyen? 

R. Qu'étant pris de vin, il ne savait ce qu'il faisoit ^. 

1. Archives, \V 341, dossier 055, pièce 1 bis. 

2. Ibid.y pièce 2. 

5. Ibid,^ pièce 4 oi 5. 

4. Ibid,^ pièce 7. 

5. i6û/., pièce 8. 



JACQUES PERMET ET LES DEUX FAUX TÉMOINS. 81 

Il ajoutait qu'il avait signé la dénonciation sous la 
pression de Marquot et sans savoir ce qu'il faisait* 
Marquot interrogé ensuite ne put dire qu'une chose ; 
c*est qu'il avait entendu Ghoiselat imputer à Pemct le 
propos incriminé. Ainsi point de témoin direct I et il 
avouait qu'il était redevable envers Pernet d'une rente 
dont sa maison était chargée. 

L'interrogatoire de Paris confirmait donc l'enquête 
de Trancaut, et la ligne de l'accusateur public était 
toute tracée. Les deux délateurs n'avaient parlé que par 
oui-dire : le premier sous l'inspiration d'un intérêt 
tout personnel, le second sous la pression du premier et 
dans l'ivresse ; voilà ce qui résultait le plus clairement 
des interrogatoires. Mais Fouquier-Tinville remarqua 
que les propos étaient bien graves et les dénonciateurs 
des gens bien importants : membres du comité de sur- 
veillance de leur commune ! Il trouva donc, malgré tous 
les aveux et les désaveux de Laury, qu'il y avait là quel- 
que chose a éclaircir devant le tribunal, et il y renvoya 
le plaignant comme accusé et les deux prévenus comme 
témoins ^ ! Le tour ainsi joué, les débals suivirent la 
marche qu'on pouvait croire. Tous les propos imputés à 
Pernet furent accueillis comme authentiques : il avait 
voulu ameuter le peuple pour la cause du roi. De plus 
Pernet était riche, gros contribuable par conséquent, et 
il avait pu réclamer contre des charges trop fortes : — 
« refus concertés avec les malveillants de la commune de 
Trancaut pour fomenter des troubles et frustrer le Irésor 
national des rentrées qui lui sont nécessaires pour 
acquitter les charges de la République '. » 

1. Acte d*accus3tion [6 gcnuinal). Archives, W 541, doss. GC5, \\imi 25. 

TIUD. RtVOL. III <> 



8S CHAP. XXYII. - GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

Le jury le déclara convaincu et il fut condamne à mort \ 

J.-'B. Peussefet dit ÉmeriCy ci-devant capucin, était 
accusé de tentative d'embauchage*. Quatre jeunes volon- 
taires lui avaient offert de Targent pour dire des messes. 
Il leur avait demandé s'ils étaient beaucoup de leur 
village. --^ Quarante. — Il s^était permis d'ajouter 
que sMls partaient tous, la culture en souffrirait et il 
leur avait demandé encore s'ils étaient autorisés de 
leurs parents. -— Oui. 

Rien de plus. Dans son interrogatoire à Gray, 
9 mars i793% il désavouait tout autre propos. 

Le tribunal criminel de la Haute-Saône se jugea in- 
compétent et Taccusateur public près ce tribunal déféra 
Taffaire à Fouquier-Tinville (14 frimaire) \ 

L'ex«capucin parut devant Lanne, juge du tribunal 
révolutionnaire (12 nivôse) : il protesta quMl n'avait 
point détourné les jeunes gens de s'enrôler; qu'il leur 
avait toujours prêché le devoir^ il fut jugé et condamné 
sur pièces. Point de témoins '• 

Ce jour même un homme illustre dans la révolution 
et dans les sciences morales, Caritat de Gondorget, 
échappait au tribunal par le poison. 

Il avait été le principal rédacteur de la constitution 
dite des Girondins ; il osa la préférer à celle que les 
montagnards rédigèrent, en huit jours, après le 31 mai, 
et quMls firent reconnaître de toute la France, sous peine 
de mort, sauf à ne pas s'en servir ; et la broehure qu'il 

i* Bulletin, n* 12. 

2. Archires, Vi 340, dossier <>5l. 

34 Ibid,, pièce 7. 

4. Ibid., pièce 1 bis. 

5. Ibid.y pièce 23. 

6. Ibid.i pièce 26, procès-verbal d'aadiooce. 



PKU88BTKT. -- MORT DE GONDORCET. 83 

publia à ce sujet fut le prétexte de raccusation déposée 
par Chabot contre lui^ Il parvint à se soustraire à 
l'arrestation et fut, en conséquence, compris en qualité 
de contumace dans le décret rendu le 3 octobre contre 
les Girondins. Il avait été recueilli, rue Servandoni, 
n* 21, par une dame veuve de Yernet, sculpteur, et 
parente du grand peintre ; et ce fut dans la solitude de 
oel asile qu'il composa son ouvrage sur les Progrèi de 
tespril kumain^ témoignage bien éclatant do sa foi 
philosophique à une époque où elle était sur ce point- 
là si cruellement mise à Tépreuve. Peut*étre aurait-il pu 
rester plus longtemps ignoré dans cette retraite et gagner 
de meilleurs jours, s'il n'eût craint d'exposer aux 
rigueurs de la loi rendue contre ceux qui recelaient les 
proscrits, la femme généreuse qui le cachait dans sa 
demeure. Il se déroba à sa sollicitude en s'enfuyant le 
6 germinal (26 mars 1794) ; il se rendit à Fontenay-aux- 
Roses et alla frapper à la porte d'un ami (Suard), qu'il 
ne trouva pas ou qui ne le reçut point; il erra deux 
jours dans les bois de Glamart : la faim le contraignit 
à entrer dans quelque auberge. Ses demandes étranges, 
le contraste facile à remarquer entre ce qu'il se disait 
et ce qu'il paraissait être, le dénonçaient pour le moins 
comme suspect. On le conduisit, sans le connaître autre- 
ment, au comité de surveillance de la commune, où l'on 
dressa procès-verbal de son arrestation sous le nom 
de Pierre-Simon, qu'il s'était donné (7 germinal, 
27 mars 1794) ; puis on le mena à la maison d'arrôt 
du district. Bourg- r£galité (Bourg-Ia-Reine), Le lende^ 
main, quand on ouvrit la porte pour le reprendre 

i. Séance du S juiUet 1793, Moniteur du 10. 



84 CHAP. XXVII. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

et rinterroger plus au long, on le trouva mort*. 
Mais tout le monde n'avait pas ou ne voulait pas em- 
ployer la recelte de Cabanis. 

Un cas singulier de correspondance à 1 étranger. 

Louis-François Poiré, ancien domestique de Talley- 
rand-Périgord, puis de Diane de Polignac, était, lors de 
son arrestation (singulier changement de fortune!), 
huissier de la Convention nationale' (mais les députés 
aussi étaient arrêtés) ; el cette nouvelle place lui offrait 
des facilités où il trouva sa perle. Là en effet il était en 
mesure d'être, un des premiers, instruit de ce qui se 
passait. Un Anglais qui signe H. Knight, peut-être un 
rédacteur de feuille publique, lui offrit d'entrer en cor- 
respondance avec lui (4 décembre 1792), moyennant une 
gratification régulière, avec supplément en raison de 
l'importance des nouvel les. Il lui signalait les sujets aux- 
quels il attachait le plus d'intérêt : 

Les subsistances, les affaires de la Hollande, l'ouverture de 
TEscaut, les probabilités de guerre avec la Hollande et 

1. François Arago, dans la notice qu'il a faite sur Condorcet (Mém. de VAcad, 
des êciencet, tome XX, 1849) et dans la biographie qu'il a mise en tête de 
ses œuYres, rapporte sa mort au 8 avril 1794. La personne qui lui a transmis 
cette date aura traduit germinal par avril, comme si les deux mois coïncidaient 
de bout en bout. Le procès-T<»rbal de l'arrestation de Condorcet, qu'on peut voir 
au Musée des archives (vitrine 218, n" 1399), porte la date du 7 germinal an U; 
et Ton ne peut pas dire qu'on a écrit par erreur 7 germinal au lieu de 17 ger- 
minal (qui serait le 6 avril) : car le décès du prisonnier est enregistré dans les 
actes de l'état civil de Bourg-l'Égalité à la date du 10 germinal 1793 (par erreur 
pour 1794) l'an II* de la République française. Gela est constaté par une lettre 
du maire de Bourg-la-Rcine à la famille, lettre qui se trouve parmi les papiers 
de Condorcet, conservés à l'Institut. Il importait de rectifier Terreur d'Arago sur 
ce point. L'autorité de l'illustre astronome devait paraître décisive en matiéra 
de calciuii ior ; aussi la dite erronée a-t-^Ue été acceptée, sans plus d'examen, par 
Taulcur de rartirle Condorcet dans la Biographie générale de MM. Didot, et 
elle peut l'avoir, été par beaucoup d'autres. 

2. Archi/cs, \V 541, dossier 038 ; Duiielin, 4» partie, n" 12 et 13. 



POIRÉ; LES BÉNÉDICTINS COURTIN, ETC. 85 

l'Angleterre; s'il y a apparence de cessation d'armes pour cet 
hjrer; les actes officiels du pouvoir exécutif; quel est l'esprit 
des membres du conseil actueP. 

IjCs dépêches devaient être adressées à Calais, d'où on 
les lui ferait parvenir. 

Cette lettre fut saisie et le fit arrêter lui-même. Il 
avoua sa correspondance : il affirmait d'ailleurs qu'il 
n'avait correspondu qu'avec des journaux anglais avant la 
guerre, jamais avec les émigrés et toujours pour la cause 
de la liberté*. 

Mais son correspondant le prévenait <c qu'il serait 
quelquefois obligé de lui écrire en termes mystérieux, 
énigma tiques, pour ne donner aucune prise au gouverne- 
ment qui ne se faisait pas scrupule de violer les secrets 
de la poste' ». Ce mystère avait un air de conspiration. 
Poiré paya de sa tête. 

Avec riiuissier nouvelliste, trois religieux : 

François Courtin, supérieur général de l'ordre de 
Cluny; Joseph-Antoine Maffre, maître des novices, et 
Jacques-Nicolas Adam, sacristain, qui avaient transporté 
chez eux une Vierge miraculeuse de la rue aux Ours et 
difTérenles reliques déposées en l'église Saint-Martin \ 

Citons quelques traits du procès- verbal, rédigé par le 
comité de surveillance de la section des Gravilliere 
(22 nivôse) : 

Ensuite le comité a été chercher toutes les reliques qui 
étoient dans leur logement duquel il y en avoit plein hotte 
tant qu'un homme pouvoit porter. 



1. Archives, W 341, dossier 638, pièce 27. 

2. Ibid., pièces 32 et 35. 

3. Ibid., pièce 39. 

4. Archives, W 341, dossier 654; Bulletin, n* 13. 



86 GllAP. Wni. — 6KRNINAL (ENTRE HÉBERT ET DilNTON). 

Le comité, 

Après avoir passé une partie de la nuit à développer 
toutes ces saloperies de soi-disant reliques, 

mit les moines en arrestation^ et adressa son procès* 
verbal à Taccusaleur public du tribunal révolutionnaire*. 

Voici maintenant quelques parties de Tinterrogatoiro 
que Denizot fit subir aux prévenus : 

J*-N. Adam, trente-six ans, sacristain. 

D. Lorsque la loi vous a donné une pleine et entière Iibârté« 
malgré les vœux que vous aviez prononcés dans votre état 
religieux, quelles ont élé vos occupations? 

R. La prière vocale et mentale, l'étude de rÉcriture sainte 
et quelques notes d'après cette étude. 

On lui demande s'il n'avait pas : 

Des images de confrérie représentant une certaine Vierge 
de la rue aux Ours et sur lesquelles étaient dessinées les 
armes du ci-devant tyran ? 

R. Oui, environ deux. 

D. Quel usage prétendiez- vous faire de ces deux images, 
surtout avec les armes du despote proscrit par la nation? 

R. J'avois gardé ces images afin que les inscriptions qui 
parloient du miracle arrivé à certaines époques pussent me 
servir relativement à la vénération que j'ai à la Vierge. Quant 
aux armes, je n'y faisais pas attention. 

D. Dans quelle intention aussi avez-vous conservé dans 
votre chambre la Vierge même de la rue aux Ours ? 

R. Comme un mémorial d'un événement célèbre et mira- 
culeux et de la sainte Vierge dont elle était l'image. 

On lui demande encore : 



i. ArchiYe«, W 541, dossier 634, pièce 1 bis. 
2. Ibid.t pièce 3. 



POmÉ ; LES BËNÉDICTDiS GOURTIN, ETC. 87 

Quelles personnes il recevait chez lui? — Quelques pa- 
rents, peu d'amis, dont il refuse de dire les noms. 

S*il a célébré la messe? 

II a dit la messe dans une maison particulière qu'il refuse 
d'indiquer ^ 

J.-B. GoDRTiif, soixante-dix-neuf ans, ci-devant supé- 
rieur général de Tordre de Cluny. 

D. Quelles ont été vos occupations depuis que, par suite 
des bienfaits de notre révolution, vous êtes devenu libre et 
dégagé des vœux qui vous liaient? 

R. J*ai été député à la commune de Paris en 1789; depuis 
ce temps j'ai rempli les devoirs de bon patriote en me sou- 
mettant aux lois et en les respectant. 

Il a dit la messe sans assistants dans la chapelle que 
les moines ont été autorisés à construire. 

Quant au serment, il n'a prêté que celui de liberté et 
d'^alité. 

Joseph-Antoine Meffre (cinquante^sept ans). 

Il a dit la messe, mais non en secret; il connaît la 
Vierge miraculeuse ; il a aidé à la porter dans la chambre 
d'Adam, avec la permission des autorités constituées. 

On lui demande si elle continuait d'ôtre véoérée chet 
Adam. 

— Il n'en sait rien. 

L'acte d'accusation développe tous ces griefs comme 
savait le faire Fouquier-Tinville. La question posée au 
jury les résume et les condense ; c'est l'œuvre de 
Dumas : 

Est-il constant qu'en 1792, à Paris, particulièrement rue 
Saint-Hartin, il a été pratiqué des manœuvres fanatiques, 

i. Archifet, W 341, dotiicr 6S4, pîèc« S. 



88 CHAP XXVlï. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

tendant à ébranler la fidélité des citoyens envers la nation, 
à provoquer la guerre civile en les armant les uns contre les 
autres et contre Tautorité légitime; principalement en i*e- 
cueillant, celant et montrant dans le secret des objets de 
superstition, des signes de royauté, des brevets du pape, et 
abusant de ces objets pour égarer et enflammer par le fana- 
tisme royal et religieux des rassemblements avec lesquels 
Ton célébroit de prétendus mystères? 

Le jury répondit aflirmativement et sur cette question 
générale et sur la culpabilité de chacun des trois accusés, 
qui furent condamnés à mort. 



IV 

Le commandant Lavergnc et m femme 

La seconde décade de germinal commence par un pro- 
cès important, celui de Louis-François Lavergme, dit 
Champlorier (50 ans), lieutenant-colonel, commandant 
militaire de Longwy. Il était accusé d'avoir traîtreuse- 
ment livré la place, parce qu*il avait dû capituler 
(23 août 1792) : une ville française ne pouvait être prise 
que par trahison, et c'était au gouverneur d'en répondre. 
Une lettre du maréclial Luckner, communiquée le 
26 août à l'Assemblée nationale par le ministre de la 
guerre, aurait pu venir à la décharge du malheui'eux 
commandant. Il y était dit que l'ennemi s'était présenté 
au nombre de 60 à 70 000 hommes devant Longwy le 
21, et qu'après une canonnade et un bombardement de 
quinze heures, la bourgeoisie et les corps administratifs 
avaient pressé M- Lavcrgnedc se rendre ; ce à quoi il avait 
dft consentir, en stipulant dans la capitulation la retraite 



UYERGNE, COMMANDANT DE LONGWY. 89 

de la garnison ^ Il était sorti avec armes et bagages, il 
avait même soustrait la caisse militaire à l'ennemi; et 
c'est ce qui Tavait fait arrêter peu de jours après par 
une compagnie d'artilleurs de St-Thiébaud (28 août)' 
qui tint pour suspecte cette grande quantité de numé- 
raire : on verra le parti qu'en saura tirer Taccusation 
plus tard. Pour le moment, l'Assemblée nationale» 
avertie de son arrestation, la confirma', et après une 
courte information sur les pièces saisies dans sa voiture 
(d'une part, une lettre d'un émigré qui le pressait de 
rendre la place, d'autre part une déclaration des admi- 
nistrateurs et ofliciers municipaux, attestant que c'était 
à leur demande qu'il l'avait fait), elle rendit un décret 
qui le renvoyait devant une cour martiale et ordonnait 
que, quand Longwy serait rentré au pouvoir de la France, 
toutes les maisons des habitants seraient rasées (31 aoftt) \ 
Quand la bataille de Valmy (20 septembre) eut déter- 
miné la retraite des Prussiens, les habitants de Longwy, 
menacés par le décret du 51 août, ne manquèrent pas de 
dire qu'on les avait livrés à l'ennemi (22 septembre). 
Mais Lavergne avait de son côté songé à sa défense ; il 
avait composé un mémoire justificatif, et sa jeune femme 



i. Mamiteur da 39 août 1793. 

3. ArretUtion maintenue par le Gonietl du département de la llautc-Narue. 
(AfcbÎYes, W 341. dossier 540, pièce 9.) 

3. Séance da 30 août. Moniteur du 1" septembre. 

4. Momievr du 3 septembre 1793. Voyei le rap|K>rt de Guadet, qui repru- 
la lettre de l'émigré et la déclaration des administrateurs, conçue en ces 



c Noos, administrateurs et officiers municipaux de Longwy, certifions et at- 
lesliwf que, H. Larergnc n'a accepté ta capitulation que sur la demande qui a 
été faite par nous, d'après la certitude du bombardement et des préparations 
bottilet dirigées contre notre yiDe.» 

— Le 6 septembre rassemblée rendit un décret qui le fit transférer des pri- 
sons de Bourmoot dans celles de Langres jugées plus sûtes. (Êiomteur du 
8 leptembre). 



90 GHÂP. XXVn. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

vint à Paris pour le présenter à rAssemblée et aux 

Jacobins ^ Elle le fit accueillir au moins du Moniteur \ 

Lavergne allait comparaître devant la cour martiale ; 

mais en présence des pièces contradictoires qui furent 

1. Dans une lettre écrite le 5 octobre à Lacroix, qui présidait alors les Jacobins 
et la Convention, elle lui déclare qu'elle n'avait osé s*y présenter elle-même, 
de peur d'être mise en pièces par les gens des tribunes ; non qu'elle craignit la 
mort, mais, dit-elle, c je vous avoue que je ne pouvais me faire à la pensée 
déchirante de laisser sans assistance mon infortuné mari dans les fers et un 
enfant à la mamelle. » (Archives, W 541, doss. 640, pièce 7.) 

c Je vous denuinde, ajoute-trelle, d'obtenir de la Convention que mon mari 
aura la ville de Langres pour prison, s'il ne peut obtenir un élargissement pro- 
visoire, et la délivrance d'une somme quelconque pour son entretien et ses 
aliments et les langes de son enfant, ou.... de m'accorder dans la prison où est 
détenu mon mari un cachot qui ne soit pas tellement étroit que je ne puisse 
pas y loger en sa compagnie, le reste de mes jours a%ec mon enfant à la 
mamelle : jours malheureux qui certainement ne peuvent avoir un plus long 
terme que ceux de mon infortuné mari, victime de la révolution, que contre 
toute justice, il va peut-être terminer bientôt sous le fer d*un bourreau. 

c RBonnii Lavebqrb. s 

La lettre fut transmise par un officier municipal an nom du maire de Paris au 
Comité de sûreté générale, 10 octobre 1793 {ibid,, pièce 0). 

2. Lavergne y exposait sommairement le rôle qu'il avait eu a remplir dans ce 
triste épisode : les circonstances de son envoi à Longwy et le dénùment où il 
avait trouvé cette place (Ben'uyer, msrécbal de camp, qui avait othri d'en 
prendre la défense, s'en était fait relever dans les 84 heures, disant qu'il ne 
voulait pas se déshonorer et compromettre par un échec certain 42 ans de 
services) ; les secours dont il s'était fait donner l'assurance et qui lui firent dé- 
fiiut, rindiscipline de ses troupes, les sorties heureuses qu'il opéra, sa réponse 
aux sommations de l'ennemi ; et il citait lui-même la lettre qu'il avait reçue 
d'un émigré, lettre qu'il avait montrée à ceux qui l'entouraient, pour les pren« 
dre à témoin de sa résolution de n'y pas condescendre. Nais le trouble jeté dans 
la ville par le bombardement, et l'avis du conseil de guerre lui-même, qui, 
déclarant la résistance impossible, s'était uni aux corps administratifs» l'avaient 
forcé de capituler 1 {Moniteur du 30 septembre 1703). Cf. Archives, doiiier dté 
pièce 69 : Récit exact et Maillé du bloeui et du bombardement do Longwy t 
par un citoyen qui en a été témoin oculaire : il est à la décharge de Ltvergne. 
« Lavergne, y est^il dit, n'a cédé que sur les instances des adminiatrateurs. i 

A ce mémoire étaient joints la réponse qu'il avait fkite à la sommation du duc 
de Erunswick et le certificst par lequel les administrateurs de Longwy attta* 
talent qu'en acceptant la capitulation, il n'avait fait que céder à leurs instances, 
certificat dont Guadet avait reproduit lui-même l'original devant la Gonventioo» 
Avec oe mémoire et ces pièces, Mme La vergue fit insérer au Moniteur une lettre 
en réponse à celle par laquelle les ofliciersi sous-officiers et soldats du 3* bt^ 
taillon des Ardennes avaient tenté de se justifier aux dépens de Lavergne leur 
ebef, accusation lue devant l'Assemblée législative dans la séanee du 29 aoùtet 
insérée au Moniteur du 31. 



UYERGIfB, œMMANDANT DE LONGWY 01 

produites S ie jury d'accusation déclara qu'il ne pouvait 
prononcer s'il y ayait lieu de mettre le prévenu en juge- 
ment \ déclaration qui empêchait que la cour le jugeât, 
mais ne le fît pas mettre en liberté*; et Lavergne, sûr 
de son innocence, réclamait d'autres juges \ L'afTaire 
revint devant la Convention, où elle fut reprise au point 
de vue et du droit et du fait (21 février 1703)*. On 

i. Le procureur syndic soutenait que c'était Larergne qui, réunissant les 
eorps tddiiniftretifk de U ville, leur avait proposé de capituler [23 octobre, 
mkÊf dossier, pièce 6)» assertion démentie par la pièce eitiSe à l'AsMinblée hê^ 
tkmale. Le dépsrtement de la Moselle fit faire une enquête (36 octobre, ibid., 
pièee 4). Mail de son eôl4 Latergne produisit en sa fsteur deui attestations, l'une 
des officiers, l'antre des sous-officiers et soldats du 58* régiment où il avait 
sorti. (Même dossier, pièces 95 et 54). 

9. Décision rendue dans la dernière Mmaine d'octobre . Dans si lettre du 
S décembre, Larergne dit qu'il y a six semaines que le jury rassemblé & Troyes 
ra déclaré innocent. (Même dossier, pièce 59.) 

S. Le ministre de la guerre soumit la question i la ;Convention (octobre i70S, 
nlme dossier, pièce 25), mais la question demeura pour le moment sans réponse. 

4. Lettre de Latergne à Gsrat, ministre de la justice (0 décembre, même 
dossier, pièce 59). Garât presse son collègue de la guerre de répondre à cet ap- 
pel. (19 décembre, ibid., pièce 40.) 

Le 27 décembre, Latergne écrivait à son tour su secrétaire général de ce 
mjmstère une longue lettre, qui était un exposé des faits et comme un nouveau 
aéoMiire justificatif. C'est la pièce imprimée sous ce titre : Esepoêé de Im eon- 
dmte du citoyen Lavergne, pendant son commandement à Longwy, Biblio- 
tbèque nationale, Lb*« 2551. 

L'affaire donna lieu à un noutel échange de dépêches entre les deux ministres. 
La ministre de la guerre éprouvait sans doute de la répugnance & renvoyer 
l'acevaé devant un nouveau jury d'aocusstiou ; et Garst, traitant la chose au point 
de vue légal, prétendait qu'il n'y avait pas eu décision du jury ; que le jury est 
temi de i^pondre par oui ou par non, et que s'il se borne & dire qu'il n'est pas 
iBiiÉminent éclairé, il n'a pas rempli son office (15 janvier 1795, ibid,, p. 21). 
Aatrs difficulté, le ministre de la guerre disait que, dans l'affaire de Lavcrgne, 
il y avait double délit : crime de trahison et détournement ; le délit citil joint 
au délit militaire n'entrainait-il pas l'accusé devant les tribunaux ordinaires? 
(15 janvier 1795, ibid», pièce 51.) Mais Garât soutenait qu'il n'y avait qu'un dé- 
lit militaire. Ce n'était qu'après l'apurement des comptes rendus par Lavergne que 
roo pourrait savoir si le délit civil était fondé. (25 janvier 1795, ibid,, pièce 52.) 

5. Ce fut sur une démsrche des habitants de ta ville d'Angoulême, d'où il ti- 
rait son origine. Il était toujours en prison, dévoré par une maladie, qui fîiisait 
que Boo oorpa entier n'était qu'une plaie. (Attestation du médecin Aubry, 26 jan- 
vier 1795, ibid,, pièce 47.) Le:i habitants d'Ango>;lômc envoyèrent en ss ftiveur 
me adresse à la dÎMivention, demandant si, en retenant ainsi des accusés en pri- 
son, on ne craignait pas de renouveler les etemples du despotisme (2 janvier 
1795, ibid., pièce 29). 



92 CHAP. XXVIÏ. - GERMINAL (EMRK HÉBERT ET DANTON). 

inclinait à la mise en liberté ^ Mais Choudieu, tout en 
souscrivant à la mise en liberté provisoire, insista pour 
qu'un débat judiciaire fît connaître les vrais coupables 
de la reddition de Longwy. Et la Convention, sans ré- 
soudre la question, ordonna au moins que Lavergne 
aurait pour prison la ville où il était alors retenu*. 

Cette demi-liberté et cet ajournement devaient être 
funestes à Lavergne. Quinze jours environ après ces dé- 
bats était établi le tribunal révolutionnaire, juge naturel 
de toutes les trahisons, et, au premier chef, des trahi- 
sons militaires; mais dans ces premiers temps on était 
en présence du crime de Dumouriez. Les généraux firent 
négliger les officiers inférieurs et plus d'une année 
s'écoula sans qu'on reprit l'affaire de Longwy. Mais 
Lavergne, suivant une inspiration malheureuse, peut- 
être celle de sa femme, qui dans une lettre à Lacroix 
avait déjà manifesté pour lui ce dessein, eut la pensée 
d'aller rejoindre, aux frontières, des parents (les généraux 
Régnier et Gouet) pour se réhabiliter par de nouveaux 



1. Roussel, rapporteur du Comilé de législation, lappelant que le jury d'uccu- 
ration du tribunal de la Haute-Marne (c'est à Troyes que le jury s'était réuni : 
voy. ArchivAs, /. /., pièce 45] n'avait trouvé aucune chaige contre Lavergne, et 
qu'il dépérissait dans la prison, demandait qu'il fût mis en liberté et que le mi- 
nistre de la guerre noininàt une cour martiale pour juger la question au point 
de vue militaire. Un membre ayant proposé que la Convention ne décidât rien 
sur Lavergne, avant d'avoir entendu le rapport général sur la reddition de 
Longwy, Goupilleau s'éleva contre ce nouvel ijournement, soutenant d'ailleurs 
que Lavergne devait être mis en liberté, puisque le jury d'accusation n'avait 
trouvé aucune cbarge contre lui ; et Pbilippeaux reprenant la question au 
fond : 

c Je rappelle, dit-il, quelques faits : Lavergne n'a commandé à Longwy que 
pendant trenle-sÛL heures. Celle place était sans défense. Lavergne demanda du 
secours à Luckner qui ne lui çn donna pas. Lavergne, avant de se rendre â 
Longwy, commandait à Sierk : je vous atteste que là il s*est conduit en bon mi- 
litaire patriote. » 

Et il rappela comment, menacé par un ennemi supérieur, il avait proposé aux 
habitants de se faire sauter plutôt que de se rendre. 

2. 3éance du 21 février, Moniteur du 22. 



LâYëRGNE, commandant de LONGWY. 95 

services*. Il en avait, dit-il, prévenu lui-même Barère et 
Robespierre. On Farréta dès le premier pas, et cette fois 
c'était pour ne plus le lâcher. Vainement essaya-t-il 
d'intéresser Fouquier-Tinville à son sort en prenant l'at- 
titude d'un patriote persécuté, d'un montagnard de la 
veille : 

Pont-sur-Rohre, 4 Tentôse, Tan II. 

Je vais paroitre devant toi. Sans les craintes d*une femme 
bien chérie, depuis longtemps j'aurois offert à la justice la 
conduite d'un patriote des plus hardis, traîtreusement sacrifié 
par deux généraux perfides qui n'ont jamais pu lui pardonner 
de le trouver toujours opposée à leurs sourdes menées. Si tu 
fais tomber les traîtres à la République une et indivisible, 
ceux qui n'ont jamais varié, qui ont été les précurseurs de la 
Montagne, doivent trouver en toi un prolecteur dans leur 
malheur, etc*. 

Le mois de ventôse s'écoula encore tout entier et le 
commencement de germinal. Enfin entre Hébert et Dan- 
ton on trouva un jour pour le malheureux officier. 
Le 10 germinal, il subit devant Foucault l'interrogatoire 
préliminaire à son jugement. Il fallait des traîtres au 
tribunal : il essaya de montrer à son juge qu'il avait été 
lui, simple officier patriote, victime de la trahison de 
deux hommes, déjà jugés comme traîtres, soit par l'opi- 
nion publique, soit par le tribunal lui-même, Wimpfen 
clLuckner. C'est pour le perdre qu'ils l'ont envoyé à 
Longwy et qu'ils l'y ont laissé sans secours. Quand on l'a 



1. < Il n'avoit d'autre motif, en demandant sa liberté, dit Mme Lavergne à 
Lacroix, que d'être à même de profiter de toutes les occasions possibles de com- 
battre, vaincre et renvci'ser à la tétc de son bataillon ou d'une poignée de sol- 
dats, amis de la liberté, les armées des barbares qui combattent pour ropprimcr. 
(Lettre citée plus haut, pièce 7) . 

3. Archives, môme dossier, pièce ^.2. 



04 CHAP. XXVII. — GERMINAL (ENTRE HfiBERT ET DANTON). 

arrêtés il « filait > sur le Rhône, Youlant gagner Perpi- 
gnan où il avait deux oncles (Régnier et Gouet), officiers 
généraux, auprès desquels il voulait gagner, l*épée à la 
main, un pardon bien mérité *. 

De l'argent qu'il avait emporté de Longwy pas un mot 
dans cet interrogatoire. Mais l'accusateur public ne 
manquera pas de le faire reparaître pour ajouter la 
flétriasure du vol à Taccusation trop commune de tra- 
hison; et cela ne fait môme plus quertion dans le ver- 
dict demandé au jury : c'est un fait, un fait constant. 
La position des questions par le président est déjà un 
coup de hache porté à Taccusé : 

Il a existé une conspiration contre le peuple français, en 
entretenant des intelligences avec les ennemis de la France 
pour leur livrer les villes frontières, notamment Longwy, et 
favoriser par là Finvasion du territoire français ; et encore en 
dilapidant, emportant et s*appropriant les fonds de la caisse 
militaire appartenant à la République. 

Question. 

Louis-François Lavergne-Champlaurier, ci-devant capitaine 
au 50* régiment, ensuite lieutenant-colonel et commandant 
militaire à Longwy, est-il auteur ou complice de cette conspi- 
ration ? 

DOBSENT '. 

Le jury n'avait plus qu'à souscrire sur le second point 
à l'affirmation du juge, et le tribunal prononça la sen- 
tence de mort *. 

A peine ce mot était-il prononcé qu'on entendit dans 



i. Ea deniMr Keu, à It suite de sa détention à Langres« 

9. Archives, même dossier, pièce K. 

5. Ibid., pièce 80. 

4. Ibid.t pièce 82 (ju^ment). 



MADAMB LAYERGNE. 95 

la salle une jeune femme crier qu'il fallait un roi. c Oui, 
il faut un roi > ; et se tournant vers le tribunal : « Les 
monstres ! les bourreaux ! ils assassinent le monde ! ils 
assassinent le monde ! je veux aller à la guillotine avec 
mon mari^ > On Tarréta. On la conduisit aux adminis- 
trateurs de police qui lui demandèrent son nom, son âge 
et le nom de son mari : 

Victoire Resnier, âgée de vingt-six ans, femme de La- 
?ergne, capitaine au ci-devant régiment de Rouergue. 

C'est tout ce qu'elle put dire dans l'afTaissement qui 
succédait à la surexcitation dont elle était animée tout à 
l'heure : 

D. Si elle sait pourquoi elle a été arrêtée ? 

R. Qu'elle n'en sait rien. 

A elle observé que les citoyens gendarmes qui l'ont arrêtée, 
ont dit qu'elle avoit demandé un roy, qu'elle vouloit être guil- 
lotinée, que l'on alloit assassiner son mary. 

R. Qu'elle n'en sait rien. 



1. Voyti les déclarations dea témoins : 

L. Ph, Th, Porquett trente-trois ans, commis négociant. Étant de service au 
p(»te, il a TU une femme criant : < Qu'il faut un roi, oui, qu'il en faut un », et a 
prononcé les mots de moustres et d'assassins, en paraissant les diri^r contre 
les membres du tribunal. 

Claude Adnet, quarante-cinq ans, capitaine de la gendarmerie nationale : 

a Qu'il falloit un roi, oui, qu'il falloit un roi. a 

Parlant du tribunal révolutionnaire, cUc a ajouté : c Ils assassinent le monde, 
c ils assassinent le monde. » 

Rosalie Trottier, vingt-trois ans, couturière : 

a Qu'elle a vu une femme vêtue d'un déshabillé brun jeaune, jeune et assez 
bien de Ggure, laquelle ayant vu passer un prévenu que l'on eonduisoil à Tau- 
dience, a fait plusieurs cris et a dit qu'il falloit un roi, et a ajouté les mots 
c de bourreaux et d'assassins », qu'elle Touloit aller à la guillotine avec son 
mari. » 

P. JavoUt trente-deux ans, gendarme : A entendu une jeune femme, criant 
avec rage et affectation : et Qu'il falloit un roi » ; ce qu'elle a répété à plusieurs 
fois, ajoutant, paroissant adresser la parole au tribunal : c Ce sont des gueux, 
c des voleurs, des bourreaux, ils vont assassiner mon mari ; ce sont des coquins, 
a etc. » (Même dossier, pièce 5.) 



96 CHAP. XXVn. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

D. Si elle a tenu d'autres propos que ceux dont on lui fait 
reproche ? 

R. Qu'elle ne le sait pas, qu'elle a seulement besoin de so 
coucher. 

A elle demandé pour quelle raison elle nous a dit elle-même 
en entrant qu'elle vouloit un roy, que l'on alloit assassiner son 
mari et qu'elle vouloit être guillotinée, que nous étions des 
bourreaux. 

R. Qu'elle n'en sait rien. 

Lecture à elle faite de son interrogatoire, a dit qu'elle ne 
sait ce qu'on luy a demandé ni ce qu'elle a répondu et signé 
avec nous. 

(Signature à peine lisible :) Resnier-Lavergne^. 

L'affaire fut bientôt instruite ; à rinterrogaloire des 
administrateurs de police succède rinterrogaloire pré- 
liminaire au jugement. C'est Dumas qui interrogea la 
malheureuse en présence de Fouquier-Tinville. Le même 
trouble la possède, mais aussi la même volonté de 
mourir : ' ;^ 

(c  dit ne vouloir faire aucune déclaration : qu'elle a dit 
qu'il falloit un Roi, qu'elle le répétoit et le soutiendroitjus- 

1. Dossier 643, pièce 3. 

Ënumération des objets trouvés sur clic : 
Dix ossignats de cinq livres, 
Trois de cinquante tous, 
Quatre de quinze sous, 
Un petit bout de fil blanc, 

Le tout renfermé dans un petit iMrlcfcuille rouge. 
Une petite tabatière d*écaillc, 
Un élui avec des aiguilles, 
Une bonbonnière en paille, 
Un reliquaire en argent. 
Un cbapelel de coco. 
Une petite clef. 
Deux gros sous, deux liards. 
Deux fuiires de gants. 
Sept tant de carrés que de petits morceaux de papier, cotés et para* 

phés, par première cl d'ornière, etc. {Ibiei., pièce 4.) 



M«- LAYERGxNE. 97 

qu*à ce qu'elle n*ait plus de langue, et interpellée de nouveau 
a dit ne youloir se nommer ou ne savoir signer. » 
(Signé: Fouquet, Dumas, Thiéry.) 

C'est sur ces paroles, et sans tenir autrement compte 
des sentiments qui agitaient la pauvre femme et égaraient 
son esprit, que Fouquier-Tinville rédigea, séance tenante, 
son acte d'accusation ; et reprenant sa formule ordinaire, 
il ose devant le public ému de ce spectacle, dire qu'elle 
a conspiré : 

Conspiré contre le peuple français, en provoquant aujour- 
d'hui à la porte extérieure de la salle d'audience du tribunal, 
dite de la Liberté, le rétablissement de la royauté, et en vou- 
lant exciter la guerre civile entre les citoyens ! 

IjCs jures, les juges qui venaient de condamner Laver- 
gne étaient encore sur leurs sièges. On conduit la jeune 
femme à la place que venait d'occuper son mari ; et les 
jurés déclarent qu'elle a conspiré, et le tribunal la con- 
damne à la mort ^ I 

Alors enfin elle put rejoindre son mari. 

< On dit, rapporte Des Essarts, que depuis cet instant, une 
douce sérénité reparut sur son front et qu'elle se disposa à 
lamortavec le plus grandcalme.MmeLavergne en montant 
la première dans la charrette, demanda d'èlre placée de 
manière à pouvoir contempler son mari. Ce dernier, au 
moment du départ, était tombé en faiblesse. 11 fut étendu 
presque sans vie sur de la paille et sa tête tombait sur 
les pieds de son épouse infortunée. Pendant le trajet, le 
mouvement de la voiture fil entr'ouvrir sa chemise et 
laissa son estomac exposé aux rayons d'un soleil brûlant, 

1. Ibid., pièces 10 et 11. 

TRIB. RÉVOL. III 7 



98 CHVP. XXVII. — GERMINilL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

MmeLavergnes*adressa à Texéculeur et le pria de prendre 
une des épingles qui retenaient son fichu et de Tattacher 
à la chemise de son mari. Cependant une lueur de raison 
et de sentiment revint au mari. Mme Lavergne, pro- 
fitant de cet instant Tappelle. Au son de cette voix tou- 
chante, Lavergne fixa ses regards sur elle. — Ne t'alarme 
pas» lui dit son épouse, c'est ton amie qui te parle ; tu 
sais que je n'aurais pu vivre sans toi ; nous allons mourir 
ensemble. — Des larmes abondantes remplirent à ces 
mots les yeux de Lavergne ; et quelques instants après il 
eut assez de force pour exprimer à sa courageuse épouse 
la reconnaissance et l'admiration dont il était pénétré. 

c Arrivés au pied de l'échafaud, les deux époux se firent 
les plus tendres adieux. Mme Lavergne montra jusqu'au 
dernier instant le plus grand courage et reçut la mort 
comme une faveur ^ » 

Trois autres affaires fort intéressantes occupèrent 
encore ce jour-là le tribunal. Nous en renvoyons deux au 
Journal, mais il en est une qu'il est bon de garder ici : 
car elle montre ce que faisait la Convention des juge- 
ments qui ne lui convenaient pas. 

Joseph -Clair Carris de Barbotan, ex - constituant 
(75 ans) et Joseph Nègre, son fermier (61 ans), étaient 
accusés d'envoi d'argent aux émigrés*. 

Barbotan avait en effet écrit à son petit- fils émigre. 
Au tribunal criminel du Gère', où il fut traduit d'abord 



1. Des Essarls, Procèê fameux^ t. X, pages 114, 115. 

Le peuple, dit un autre récit, blessé de ce spectacle, la suivit jusqu'à l'éclia- 
faad, criant : c Elle n'a pas mérité la mort, a — c Mes amis, lear dit-elle» c'es^ 
ma faute, j'ai voulu mourir avec mon mari.» (Hél. -Marie Williams, Lettrée 
p. 172.) 

2. Archives, W 542, dossier 644 ; Bulletin, n» 14. 

3. Voy. leur intcrrog. par le président du tribunal, Archives ihid., pièces 24 
et 37. 



CÂRRIS DE BARBOTAN KT JOS. KÈGRE. 99 

ainsi que Nègre, le jury répondit qu'il était constant 
qu'une lettre avait été écrite le 1*' juin 1792 à l'adresse 
de M. Barbotan, officier de cavalerie à Berg, près de 
Maycnce; qu'elle avait été écrite par Barbotan à son 
petit-fils; mais qu'il n'était pas convaincu de l'avoir 
fait pour favoriser les projets hostiles des émigrés ou 
d'un émigré. On écartait aussi la question d'envoi d'ar- 
gent postérieur au 9 mars 1792 et les deux accusés 
furent acquittés ^ 

Gela ne devait pas se passer ainsi. Le malheureux fer* 
mier en avait eu le pressentiment quand il écrivait à 
son vieux maître (26 juillet 1792) : 

Je puis vous assurer que tout ceci me fait bien de la peine, 
ie voudrois être libre pour me retirer chez moi. Se qui me 
tranquillise, c'est que vous m^avez dit que tout «a rangerait 
bien taut (bientôt), alors les affaires changeront de fa^^e*. 

Le 12 pluviôse (51 janvier 1794) la Convention 
annula le jugement du tribunal du Gers qui acquittait 
Barbotan et Nègre et ordonna qu'ils seraient traduits 
devant le tribunal révolutionnaire \ Là l'interrogatoire, 
devant le juge-commissaire (7 germinal), porta princi- 
palement sur un émigré Julhiac, dont les biens avaient 
été administrés par Barbotan et pris à ferme par Nègre. 
Les deux prévenus nièrent tout envoi d'argent à l'émi- 
gré : mais il y avait un homme influent qui pressait 
l'affaire, Youlland; et ce n'était pas pour les mettre 
plus tôt en liberté qu'il écrivait à Fouquier-Tinville a la 
même date, l'invitant à mettre la plus grande activité 

1. 18 nivôse (7 janvier 1794) Arciiivei, ibid., pièces 30 et 51. 

2. Ibid., pièce 05. 
5. Ihid., pièce 48. 



100 CllilP. XXYII. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

dans ce jugement'. Quatre jours après ils comparais- 
saient devant le tribunal. La réponse du jury fut affirma- 
tive sur toutes les questions, et les deux vieillaitls 
furent envoyés ensemble à Téchafaud *. 



Salaberry ; Brochet de Saiiit-Prest ; Colivel ; Euloge Schneider. 

Le lendemain 12 germinal {V avril 1794) quatre 
autres procèsqui méritent d'attirer Tattenlion du lecteur. 

Les trois premiers étaient d'aristocrates de diverse 
sorte : 

1" Ch.-Vict.-François Salaberry (62 ans), président de 
la chambre des comptes pendant 54 ans, jusqu'à la sup- 
pression de la compagnie, et depuis juge de paix, ofGcier 
municipal du canton et de la commune de Blois^. Il avait 
été en correspondance avec le marquis de Rome, son cou- 
sin, qui jouissait de la chasse du parc de Cbambord et 
qui l'avait prié de faire prolonger le terme marqué pour 
la destruction de ce parc, jusqu'à ce que la vente projetée 
de la terre fût décidée ou abandonnée (février 1792)*. 
Mais de plus, on avait trouvé dans ses papiers certaines 
lettres qui montraient peu d'enthousiasme pour la révo- 
lution. On lui parlait des désordres de la rue, par 
exemple, d'un abbé à qui on voulait faire prendre le 
bonnet rouge, de femmes insultées aux Tuileries*. Rome 
lui annonçait le 14 mars 1792 que l'on voulait suspendre 
le pouvoir exécutif, nommer douze dictateurs, dénoncer 

1. Archives, ibid., pièce 60» — 2. Ibid,^ pièces 58 et 50. 
5 Archives, W 542, dossier 045 ; Bufletin, 4* partie, n* 15. 
4. Und., pièce iZ. — 5. Ibid., pièce 7. 



SilABERRY, BROCHET DE SilNT-PlŒST. 101 

la reine comme auteur de tous les maux S etc. Dans une 
lettre plus récente (on est alors en république), son cor- 
respondant lui disait qu'on allait faire le procès aux 
généraux du nord ; 

Sans doute qu'ils recruteront des généraux dans les sans- 
culottes. Oh ! ça ira, n'est-ce pas, pas loin !... Tout le monde 
quitte Paris'. 

Il avait été arrêté à Blois dès le mois de juillet et eut 
à subir dès lors plusieurs interrogatoires'. Ce ne fut que 
le 8 ventôse (26 février 1 7 94) que Garnier de Saintes l'en- 
voya au tribunal révolutionnaire : il voulait y traduire 
avec lui son fils qui avait voyagé en Allemagne en 1790 
et 1791 ; mais sans doute on ne le trouva pas. Le père 
seul eut à répondre au juge qui rinterrogea sur l'affaire 
de la terre de Chambord, et sur le lieu où il était le 
10 août : — il était dans sa terre \ On ne pouvait donc 
en faire un des complices du château. Mais les lettres que 
Ion a vues offraient matière suffisante au tribunal. La 
question porta sur cette correspondance à laquelle on 
prétait l'intention «délivrer la ville de Blois aux rebelles 
de la Vendée' ». II fut condamné sur pièces et sans 
témoins*. 

2* Antoine Brochet de Saint-Prest, 25 ans, ex-noble, ci- 
devant sous-lieutenant dans la garde de Capel, accusé de 
complicité dans le c massacre du 10 août^>. 11 était parti 
le 9 août de Châteaudun pour revenir à Paris. On sup- 

1. ArchiTes, ibid,, pièce 11. 
î. Ibid,, pièce 6. 

3. Ibid., pièce 10. 

4. Ibid., pièce 2. 

5. Ibid., pièce 58. 

6. Ibid., pièce 60. 

7. Archives, Yi 343, doMier 662. 



m GIIÂP. XXYU. - GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

posait, non sans raison pouMtre, que c*étail pour dé- 
fendre le roi. Dans Tinterrogatoire qu'il subit le 5 ven« 
tôse à Chàteaudun il s'en excuse comme il peut. Il n'était 
arrivé à Paris que le 10 août, entre midi 1/2 et une 
heure. Il s'était rendu auprès de sa grand'mère <c qui 
rendait les derniers soupirs >, et il était reparti le 11, la 
laissant sans connaissance : elle mourut le 14, 

On lui demande pourquoi étant venu à Paris voir sa 
grand'mère, il y est resté si peu et en est reparti le len- 
demain du c massacre » ? 

U répond que sa grand-mère étant sans connaissance 
et au milieu de tous ses enfants, il s'y crut inutile et est 
revenu pour dissiper les inquiétudes de sa femme, 

D. Quelle était son opinion quand il était de la garde de 
Capet ; lui étaitril plus attaché qu'à sa patrie même ? 

R. Qu'à cette époque le roi était chef du royaume et que 
par son serment il devait lui rester fidèlement attaché, et 
qu'en cela il servait fidèlement sa patrie. 

On lui fait observer que sa réponse est fausse, la sou^ 
vcraineté appartenant au peuple, et on lui demande ce 
qu'il eût fait s'il se fût trouvé dans le massacre du 
10 août. 

R. Ne connaissant pas à cette époque quel était le bon parti, 
a*jl s'y fût trouvé, il ne sait pas celui qu'il aurait prii^ 

Il s'en référa à ces réponses dans le nouvel interroga- 
toire qu'il subit à Paris où Bentabolc l'avait envoyé pour 
être jugé* ; et il est probable qu'on s'en tint là au tribu- 
nal. Le Bulletin ne donne qu'une analyse de l'interroga- 
toire primitif qu'il résume en ces termes : 

i. Ai'chtTes, Yf 343, dossier 662, pièce 9. 
2. Ibid,, pièce 6. 



SIMON COLIYET. i03 

La journée du 10 août, selon Taccuiéi n'avait produit qu'un 
bouleyersement général ; il croyait de son devoir de demeurer 
fidèle au roi plutôt qu'à la patrie. Il n^avait aucune opinion 
de la Révolution et ne savait lequel du gouvernement répu- 
blicain ou monarchien devait avoir la préférence ; il deman- 
dait du temps pour se décider et connaître lequel des deux 
devait opérer le bonheur du peuple pour lequel il disait faire 
des vœux^ 

On peut voir par le texte de l'interrogatoire cité 
plus haut combien le rédacteur en altère la pensée. 
Les royalistes ne surent pas toujours concilier la cause 
du roi et celle de la patrie ; mais ils ne prétendirent 
jamais les opposer. Pour faire son choix a-t-il demandé 
du temps? Je n'en trouve non plus aucune trace. Du 
reste on l'envoya sans plus attendre à l'échafaud. 

5* Simon Coliyet, garçon épicier à Paris depuis 1784 
€ et toujours garçon épicier >, accusé aussi de complicité 
dans les journées du 20 juin et du 10 août : — car la 
journée du 20 juin elle-même, l'invasion des Tuileries 
par la foule, était devenue un complot de la cour. On lui 
reprochait en outre d'avoir déclamé contre le jugement 
du roi*. 

Dans son interrogatoire il proteste, dit qu'il a toujours 
pensé que la journée du 20 juin et du 10 août et le ju- 
gement du roi ont été pour le bien du peuple. 

On lui demande où il était le 10 août. ^- Dans la cour 
du château avec son bataillon. 

D. Si lorsque Capet descendit du château et passa ce ba^ 
taillon en revue, lui, prévenu, ne fut pas de ceux qui crièrent 
Vive le roi. 



i. Bulletin, nMO, page 61. 

a. ArchÏYes, W 343, dossier 600; Bulleiin^ 4« {Nirtie, n* 15. 



104 CUAP. XXYU. — GERMiNilL (ENTRli: HÉBERT ET DANTON). 

R. Que non, et qu'il a crié au contraire Vive la nation 
(l'une voix faible, attendu qu*il étoit enrhumé, ayant passé 
deux fois vingt-quatre heures de garde ^ 

// était enrhvmé I Dans l'antre de Sa Majesté lionne, 
le renard s'en tira sur cette excuse. On ne se tirait pas 
à si peu de frais des griffes du tribunal. 

A ces procès d'aristocrates, nobles ou non, faisait pen- 
dant, le 12 germinal, un accusé de tout autre nature, le 
bourreau de l'Alsace, Euloge Schneider'. 

Ancien prêtre allemand, réfugié à Strasbourg et de- 
venu vicaire épiscopal de l'évoque constitutionnel, il avait 
renoncé à ces fonctions pour celieis d'accusateur public 
près le tribunal criminel, fonctions qui convenaiisnt 
mieux à son humeur. De là il avait passé de plein droit 
dans une commission révolutionnaire ambulante, établie 
le 24 vendémiaire par les représentants du peuple, pour 
promener la justice, avec son appareil sanglant, dans les 
campagnes et dans les villes; el il avait commis de tels 
excès, mêlant le luxe et la débauche à l'effusion du sang, 
que Saint-Jusl, alors commissaire près l'armée du 
Rhin, le fit arrêter, exposer sur un échafaud en face de 
la guillotine'; après quoi il l'envoya au tribunal révolu- 
tionnaire pour la lui faire voir de plus près \ 

i. Archives, t6û/., piàce 2. 

2. Arohivet, W 343, dossier 662 ; Bulletin n* 15. 

5. Ibid.^ pike 3. 

4. Voici les termes de rarrété : 

Les représentants du peuple, envoyés extraordinairemcnt aux armées du 
Rhin et de la Moselle, informés que Schneider, accusateur près le tribunal ré- 
volutionnaire, ci-devant prêtre, et né sujet de Temperear, s'est pi*ésenté au- 
jourd'hui dans Strasbourg avec un faste insolent, traîné par six chevaux et en- 
▼ironné de gardes le sabre nu. 

Arrêtent, que ledit Schneider sera exposé demain, depuis dix heures du ma- 
tin jusqu'à deux heures après midi sur l'échafaud de la guillotine, à la vue du 
peuple, pour expier rinaulte faite aux mœurs de la République naissante, et sera 



ËULOGË SCHNEIDER. 105 

Les pièees recueillies dans son dossier peuvent déjà 
donner une idée de ce qu*é(ail la justice révolutionnaire 
en province et quelles basses passions elle était appelée 
à satisfaire: chevaux d'un condamné à mort gardes pour 
le service de son tribunal, portefeuille pris sous prétexte 
d*en tirer le passeport, amende à un malheureux qui 
payait 4 sols de tabac en numéraire : ce n'étaient là que 
peccadilles*. Dans les Observations générales^ présentées 
sur les actes de cette commission par Taccusateur public 
du tribunal criminel du département du Bas-Rhin, il est 
dit: 

De tous les jugements rendus parla commission révolution- 
naire, il n'y en a pas un qui ait trait à l'objet principal dont 
elle était spécialement chargée : Tapprovisionnement de 
Tannée. 

De tous ces jugements, il n'y en a pas un où toutes les 
formes établies par les lois révolutionnaires n'aient été violées 
de la manière la plus réprchensible. 

De tous ces jugements, il n'y en a pas un qui soit fondé sur 
la loi ou sur des arrêtés des représentants du peuple. 

Parmi ces jugements, il y en a un grand nombre où, sans 
preuves légales acquises, elle a prononcé la peine de mort, 
déportation ou autre. 

Parmi ces jugements, il y en a un gi*and nombre qu'elle a 
rendus sur des délits qui n'étaient pas de sa compétence. 

Enfin, des juges incompétents ont concouru à ces juge- 
ments, tels que Taffm (le président) prêtre, ci-devant curé à 

ensuite conduit de brigade en brigade tu Comité de salut publie de la ConTeo- 
tion nationale. 

Le commandiint de la pince est chargé de rexécution du présent arrêté, et en 
rendra compte demain à trois beures après midi. 

A Strasbour-:, 24 frimaire, l'an II de la République une et îudirisible. 

Signé: Lbbas, Saint-Just. 

{Hecueil de pièces de la Révolution à Slrathourg^ 1. 1, p. 63, dernière pièce.) 
1. Archives, ibid.^ pièces 6 et suiy. 



106 CHAP. XXYIL — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

Haguenau, vicaire épiscopal à Strasbourg et puis président 
du district de Strasbourg, et A. Probst, prêtre, officier muni- 
cipal à Schelestadt ; ni l'un ni l'autre n'ont jamais été juges 

d'un tribunal quelconque. 

F. Neumann*. 

Dans le registre où étaient inscrites ses opérations, 
on trouve des notes comme celle-ci : 

Arrivé à Oberenheim, nous avons consigné tous les habi- 
tants de cette ville, sous peine d'être regardés comme émigrés 
^t punis comme tels. 

Nous avons enjoint à la municipalité de nous fournir jus- 
qu'à demain à neuf heures du matin une liste des personnes 
contre-révolutionnaires. 

Un des accusés fut condamné à mort pour avoir dit : 
« L'ennemi viendra encore chez nous ; la guerre ne finira 
pas sitôt \ > 

Cela n'était pas de nature à choquer Saint-Just ni le 
tribunal révolutionnaire de Paris. Ce qui avait surtout 
irrité le représentant, c'étaient des actes de despotisme 
personnel qui semblaient une usurpation sur une autorité 
plus haute. Les prévarications d'Euloge Schneider étaient 
en quelque sorte décuplées par toutes celles qui se com- 
mettaient sous son patronage. L'accusateur public du 
département du Bas-Rhin cité plus haut, Neumann, dans 
des observations sur sa conduite, nous montre ses agents, 
anciens prêtres autrichiens, envoyés dans les communes, 
infligeant des amendes arbitraires dont ils ne tenaient 
pas registre; des impositions de 1000 francs dont ils 
exemptaient ensuite, à la condition qu'on leur remît une 
somme en numéraire quMls gardaient pour eux sans 

1. Archives, W 343, dossier 662, pièce il. 

2. Ibid., pièce 12. 



EULOGË SCHNEIDER. 107 

quillance; la clientèlo d'Euloge Schneider rattachée à lui 
parla crainte; des réjouissances à son approche com- 
mandées par la terreur, témoin les illuminations faites à 
Schelestadt et à Barr; les mets les plus exquis, les vins 
les plus fins apportés sur sa table. Quand il entra dans 
Strasbourg, il était dans une voiture à six chevaux, 
escorté de cavaliers qui, à l'approche de la ville, dé^ 
ployèrent leur drapeau et mirent le sabre au clair *. «Je 
ne parlerai point de son entrée à Strasbourg, ajoute à ce 
propos Neumann, elle est connue. Saint-Just et Le Bas 
ont vengé la simplicité des mœurs républicaines, insul- 
tée par son faste insolent, en le faisant exposer à la 
guillotine '. » 

Un double incident assez curieux dans cette vie de 
prôtre renégat, c'est la façon dont il mariait et dotait ses 
pareils, et se maria lui-même. Citons les textes. 

1. Indé|)endammenl de l'arrêté de Saint-Just et Lebas, eité plus haut, voioi 
sur l'entrée triomphale de Schneider à Strasbourg un témoignage curieux ; 

c Le soussigné déclare, qu'ayant été envoyé par le maire de Strasbourg à Sche- 
lestadt, pour porter une lettre au tribunal révolutionnaire, il s'est arrêté à son 
retour à Ensicfieim pour rafTratchir son chcTal. En même temps sont arrivés, le 
citoyen Barlh, commandant de cavalerie de Lampertheim, avec d'autres ofQoiert 
et cavaliers nationaux de Barr. Peu de moments après venait un autre cavalier 
de Barr leur annoncer que Schneider était arrivé. Le nommé Barih a fait lever 
de table tous les cavaliers, en leur disant : « Ne faites pas que Schneider passe 
sans que nous (nous en) apercevions, parce que si nous (ne) sommes pus tvec 
lui en partant d'ici, nous risquons d'être mis au pont couvert ou avoir d'autres 
histoires. » Schneider arriva dans une voiture attelée de six chevaux, tout le 
monde partit pour l'accompagner. Le soussigné est aussi parti. Il a remarqué 
que les cavaliers montaient le drapeau à peu de distance de la ville, à It tour 
nomniée Gr{in-^Varth, qu'en entrant en ville ils ont tiré les sabres et ont ao- 
oompngné la voiture sur la place Snint-Picrre-le-Jeune à Strasbourg. 

a Ce 28 frimaire, l'an U de la République une et indivisible. 

Signé : Creitzeb, 
inspecteur de police, t 

(Archives, ibid., pièce 42 (24 nrimaire). Cf. pièce S6, où il y a moins de détails.) 

2. Une gravure du temps, qu'on peut voir dans h collection historique di| 
Cabinet des estampes, représente cette scène ; le carrosse i six chevaux capara- 
çonnés dont avait fait usage Euloge Schneider est au pied de l'écliafaud. C'est pro- 
bablement dans cette voiture qu'on avait trouvé piquant de Vj conduire. 



108 CHAP. XXVII. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

On célébrait la fête de la Raison à Barr, on la célé- 
brait par des abjurations de prêtres catholiques et de 
ministres protestants, renonciations qui donnèrent lieu 
de parler du mariage des prêtres; et de ce nombre était 
le vicaire de Barr c qui disait vouloir prendre femme 
sur-le-champ i». Le procureur syndic ajoute dans son 
rapport : 

Sur ce, le citoyen Schneider disait qu'il devait choisir une 
fille parmi celles qui se trouvaient au temple, et que celle 
qui refuserait serait regardée comme suspecte, cependant 
d'un air que lui déclarant prenait la chose comme un badi- 
nage ; le soir la société populah*e a tenu séance dans laquelle le 
vicaire de Barr s'est présenté avec une fille, en disant qu'il 
voulait l'épouser; les nouveaux conjoints n'ayant point de 
fortune on propose à la société de faire pour eux une collecte ; 
et sur ce, le citoyen Schneider dit qu'il fallait faire une 
liste qui serait approuvée par le district,., et la remettre 
au tribunal révolutionnaire qui doit connaître ceux qui ont 
donnée 

Et en conséquence l'administration du district prit 
l'arrêté suivant : 

Du 17 frimaire l'an H de la République une et indivisible. 

Les administrateurs composant la direction du district de 
Barr, voulant donner des preuves de son amour pour la Ré- 
publique et concourir par tous ses efforts au bonheur des ci- 
toyens qui se rendent dignes de l'attachement des vrais sans- 
culottes par des actes aussi expressifs de leurs sentiments 
civiques, 

Invitent la municipalité de son arrondissement d'assister 
de tous leurs pouvoirs les commissaires nommés par la société 
républicaine de la commune de Barr, à l'effet de faire une 

i. Rapport du procureur syndic, Archives, W 545, do6s. 662, pièce 53. 



EULOGË SCHNEIDER. 109 

collecte dans cet arrondissement pour le citoyen Funck, ci- 
devant vicaire de cette ville. 

L'administration ne peut s'empêcher de dire à tous ses con- 
citoyens qu'elle regardera comme vrais frères sans-culottes 
ceux qui donneront des preuves dans cette occasion. Elle 
arrête que, conformément au vœu de ladite société, appuyé 
de celui des juges dudit tribunal révolutionnaire, la liste des 
dons qui seront faits, ainsi que les noms des contribuauo; sera 
remise au tribunal révolutionnaire à telles fins que de 



raison... K 



Un don gratuit sous le contrôle du tribunal révolu- 
tionnaire ! On comprend que quand l'accusateur public 
liii-mème de ce tribunal voulut se marier, il ne pou- 
vait trouver nulle part de résistance. Il faut lire le récit 
du père de la fille à qui fut réservé cet honneur : 

Je déclare que j'ai fait la connoissance du citoyen Schneider 
quelque temps après son installation en qualité de vicaire de 
Tévcque du département du Bas-Rliin. dans un club que je 
fréquentois. 

Citoyen Schneider arrive à Barr avec le tribunal révolution- 
naire.... On fit une fête de la Raison au temple.... C'est à 
cette fête que citoyen Schneider renouvela la connoissance 
avec ma famille. J'arrive le lendemain et je fis une visite aux 
juges du tribunal révolutionnaire. Citoyen Schneider me dit 
qu'avant de partir il me verroit dans ma vallée.... Effective- 
ment, quelques jours après il vint me voir pour inviter ma 
famille d'a$<ister à un jugement (on n'est pas plus galant') et 
de loger avec lui : j*accompagnai ma fille, nous soupâmes 
chez lui avec sa suite. 

Le lendemain 19 frimaire le tribunal partit pour Epfig. 

1. Archives, ibid., piùce 31. On a une liste de souscription qui monte k 2241. 
10 s. certifiée Schweighâuser. (Ibid., pièce 44 bis.) Mais dans une note (pièce 46) 
il est dit que les époux ont reçu, grâce à ces moyens collectifs, passé vingt mille 
livres. 

2. Diafoirus se borniiil à oflVir le régal d'une autopsie. 



iiO CUAP. XXVII. - GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

Le 30 frimaire, à une heure et demie du malin on frappa 
à ma porte. Mon épouse se leva, et apparut dans la rue un 
cavalier qui escortoit une chaise. Elle demanda quelles sont 
les personnes qu*il escorte ; il lui donna pour réponse : le 
tribunal révolutionnaire. Là-dessus mon épouse vint dans 
ma chambre m'éveiller ; je me levai tranquillement et des- 
cendis dans la cour. On dételoit déjà les chevaux. Citoyen Taf- 
fin, président et citoyen Wolff, juge dudit tribunal, me dirent 
très honétement qu'ils étoient chargés d'une commission de 
la part du citoyen Schneider. 

Nous montâmes et je convins que je tâch(er)ois de les 
amuser en fumant une pipe, pour découvrir les motifs qui 
les amenoient à faire une visite à une heure inattendue, afln 
d*y préparer ma famille ; mais il n*y avoit pas moyen d'y 
réussir. Enfin citoyen Tafiin me pria d'appeler ma femme et 
ma fille aînée et me remit une lettre conçue en ces termes ; 

Epfig, le 10 frimaire» Tao H de la République une et indiYÛible. 

Chers amis. 

Je suis déterminé à épouser votre fille atnée. Consentez-y, 
je tâcherai de faire son bonheur. 

Signé : Euloge Schneider. 

La lettre adressée à ma fille est conçue en ces termes : 

Aimable citoyenne, 
Je t^aime, je sollicite ta main. 

Signé : Euloge Scumeider. 

Je remerciai les négociateurs de la préférence que citoyen 
Schneider donnoit à ma famille, leur avouant franchement 
que je n*avois pas de fortune qu'une fille vertueuse à lui oiTrir; 
que je suis un sans-culotte dans tous les principes, et que 
j'étois bien persuadé que citoyen Schneider ne mettoit pas en 
balance la fortune avec ma fille ; que cependant, avant de 
nous décider, cette recherche exigeoit des réflexions et que 
je ne voulois pas manquer à la confiance que j'avois inspirée 



EULOGE SCHNEIDER. ili 

à mes enfants et que ma belle-mère méritoit à tou6 égards. 
On m'accorda un jour et en même temps on m'invita de 
partir avec eux pour assister à la fête de la Raison à EpGg. 

Après, m'étant adressé à ma fille pour connoitre ses senti- 
ments que mes enfants n'ont jamais cachés devant moi, leur 
ayant donné une éducation libre ; elle a témoigné qu'elle 
n'avoit pas de répugnance pour Schneider, qu'elle croit pou- 
voir vivre heureuse avec lui, et consentit de lui donner sa 
main. 

Réflexions qui le déterminèrent lui-même : 

Schneider est un homme d'esprit à talents, d'un caractère 
égal, qui a beaucoup fait pour la Révolution et particulièi*e- 
ment pour ce département, etc. 

— Il prévoit tout, — excepté la guillotine. 

Le matin à neuf heures ma famille partit avec les négocia- 
teurs pour Epfjg. L'escorte devançoit la chaise. Près d*Epfig 
ma famille aperçut une procession, comme ci-devant à Cérès. 
En approchant elle reconnut Schneider avec sa suite, qui les 
a reçus et à laquelle il présenta sa future épouse. R monta en 
chaise et entrèrent à Epfig, et de là, au temple pour célébrer 
la fcte. 

J'arrivai une heure après, croyant que ce jour étoit sacré 
à la réflexion. Je fus surpris de me voir entouré et compli- 
menté. Je pardonnai celte précipitation à l'ardeur d'un 
amant qui vouloit assurer son bonheur. Puis Schneider me 
dit que se sachant heureux par la possession de ma fille, il 
continueroit plus tranquillement sa course, qui durera encore 
deux mois, il ne craindroit plus qu'elle lui scroit enlevée par 
d'autres qui ont jeté les yeux sur elle. 

La proclamation se fil à Rarr le 22 frimaire. J'ignore si 
elle a eu lieu à Strasbourg*. 

l. Le mariage avait eu lieu le 2^, la rentrée k Strasbourg et Tarrcstation de 

Schneider le '2i frimaire. 



114 CHAP. XXVU. — GERMINAL (ENTRE HÉBERT ET DANTON). 

— On a VU que le père et la jeune fille elle-même ne 
s'y étaient pas trop refusés. 

Le président Dumas résuma toute l'affaire dans cette 
question posée au jury : 

Estril constant que dans le département du Bas-Rhin depuis 
1791 et notamment en 1793, il a élé pratiqué des manœuvres 
et particulièrement en ébranlant la fidélité des citoyens envers 
la nation et les portant à la révolte contre l'autorité légitime, 
par des manœuvres criminelles concertées avec le contre-révo- 
lutionnaire Dietrich et des prêtres allemands, par des vexa- 
tionSf des concussions immorales et cruelles envers les citoyens; 
par Tabus le plus révoltant et le plus sanguinaire du nom et 
des pouvoirs d'une commission révolutionnaire pour oppri- 
mer, voler et assassiner des patriotes, ravir Thonneur, la 
fortune et la tranquillité des familles paisibles ? 

Euloge Schneider, etc. S 

La réponse du jury fut affirmative, et Euloge Schnei- 
der alla rejoindre le Père Duchesne, en attendant qu'il fût 
rejoint, lui-même par son accusateur et par ses juges \ 

Le lendemain 15 (2 avril) commençait un procès bien 
plus considérable. Le Comité de salut public achevait 
Tœuvre ébauchée par le rapport du 23 ventôse. Après 
avoir frappé ceux qui le devançaient, il frappait ceux 
qui ne le suivaient plus ; après les enragés, les indul- 
gents. 

1. Archives, W 343, dossier 662, pièce 48. 

2. Un révolutionnaire poursuivi par Saint-Just ne peut être aisément défendu, 
et ne l'a été du moins jusqu'à pré>ent par personne. Voyez sur E. Schneider, Louis 
Blanc, Hiêl, de la RévoL, t. X, p. 141 et 147, et Ernest Uamel, Saint-Jutt, 
livre lU, p. 327 et suiv. 



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CHAPITRE XXV m 

DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

(arrestation) 

I 

Mouvement de Topinion contre les enragés à U suite du procès d'Hébert. 

On a vu, par les rapports de police cités plus haut, 
à quel point l'opinion publique avait été poussée contre 
les démagogues de la Commune. L'immolation d'Hébert 
et de ses compagnons n'avait point satisfait le peuple. 
Ghaumette, Gobel, etc., étaient en prison, et on les atten- 
dait ailleurs ; mais il y en avait beaucoup d'autres qu'on 
y aurait voulu voir avec eux, tous de la même faction. 

Un violent courant entraînait les esprits dans cette 
voie. L'observateur de police disait le 5 germinal 
(25 mars) : 

Près les Champs-Elysées, comme on lisait un journal dans 
lequel il était parlé de Chaumette, presque toutes les femmes 
qui écoutaient ont dit : « Oh ! pour celui-là, j'irai le voir 
guillotiner, c'est un fripon qui avec ses beaux discours vou- 
lait affamer Paris. » Chabot y a aussi été traité de scélérat, 
et une jeune fille a ajouté qu'il avait abusé et trompé uue 
couturière de dix-neuf ans. 

Bouchotte, Lhuillier, Chaumette, Pache, Santerre, ont fait 
l'occupation de plusieurs groupes ; on y disait a qu'ils passe- 
raient par le tribunal révolutionnaire, ainsi que le général 
Uenriot qui, avec ses aides de camp, a brisé les scellés qui 
étaient dans la maison de Saint-Agnan [Aignan] . o 



116 CHAP. XXVlll. — DANTON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

El le 6 : 

On attend toujours avec impatience que les complices 
d'Hébert soient connus pour les voir guillotiner; mais on 
dit que pour sauver d^autres grands coupables on a excepte 
de celte conjuration Santerre, Pache, Boucliotte et Henriot. 

La Commune tout entière était devenue suspecte : 

Il est bien étonnant, disait-on, dans un groupe sur le 
boulevard des Italiens, que la Convention, après les trahisons 
et les complots qui viennent d'être découverts, ne scrute pas 
la conduite de la Commune ; il est difficile à croire qu'il n'y 
ait pas de membre véreux, Chaumet et Hébert en ayant été 
les meneurs. » « Qui sait, a répliqué un citoyen, si elle est 
bien pure, d'après tout ce qui s'est passé? — J'appuie la 
motion, a répondu un troisième, et je vois parmi elle certains 
individus qui, ayant plus de poumon ou d'astuce que les 
autres, cherchent à tout désorganisera » 

La défiance s'attaquait aux idoles les plus vénérées 
de la foule. On commençait à douter de la divinité de 
Marat : 

Dans les cafés, chez les restaurateurs, et même dans les 
groupes, on répand que Marat n'était pas un si bon patriote 
que le peuple l'a cru et le croit encore ; que l'on a découvert 
qu'il avait trempé dans cette dernière conspiration ; que sa 
femme même était arrêtée'. 

L'armée révolutionnaire, dont le chef venait de périr 
sur réchafaud, était appelée dans les groupes c une 

1. Rapports sur les 5 et 6 germinal, Schmîdt, t. II, p. 189-195. Un rapport sur 
le 2 enregistrait ce bruit : c On accuse Ghaumette d'avoir fait incarcérer plusieurs 
femmes vivant de leurs rentes, sous prétexte qu'elles étaient publiques, — parce 
qu'elles n'avaient pas voulu céder à ses instances et à celles de ses agents. » 
(Ibid., t. II, page 180.) 

2. Rapport du 6 germinal. Schmidt, t. II, page 192. Cf. un rapport sur le 28 
venlftse : « Marat est maintenant désigné comme chef de la conspiration qui vient 
d'être découverte. > 



L*OPINION PUBLIQUE ET LE COMITÉ. 117 

armée de coquins \ » Les Comités révolutionnaires 
ne se voyaient pas plus épargnés'; et la Convention elle- 
même était publiquement menacée dans la foule, sans 
que la foule prit fait et cause pour elle : 

Dans les groupes et sur les places publiques des malveil- 
lants, proBtant des trahisons [de ceux] en qui nous avions 
toute confiance, ont l'impudence de chercher à inspirer au 
peuple une défiance qui ne tend à rien moins qu'à Tavilisse- 
ment des autorités constituées et de la Convention elle-même. 
On se plaît à répéter avec un sourire d'aristocrate ces mots : 
« Ils y passeront tous, ces scélérats. » La foule était si grande 
qu'on n'a pu parvenir à arrêter ou faire arrêter ceux qui 
tenaient ces infâmes propos'. 

Il y avait péril, pour le Comité de salut public, à 
laisser Topinion s'engager plus avant dans celte voie. 
S'il avait frappé les violents, ce n'était pas pour faire 
triompher les modérés. 

Saint-Just, à la fin de son rapport du 23 ventôse, 
lançant un dernier coup au parti des Indulgents, avait 
repris pour l'en accabler, le mot de Danton : Osez. 
Danton dédaigna son adversaire, comme incapable 
d'armer son bras d'un si lourd ceste. // n'oserait^ dit-il, 
à ses amis inquiets. Et la journée du lendemain sembla 
lui donner raison : Danton était libre; ce sont les hom- 
mes de la Commune qui se virent arrêtés. Mais le mou- 



1. Schmidt, t. IT, page 196 : < On continue à faire dans le public des dénoncia- 
tions contre Tarmée révolutionnaire qui est dans les départements. Partout on 
assure qu'elle jette la terreur dans Tâmc des patriotes en les Taisant contribuer 
de p-é ou de force. Enfin dans plusieurs départements on l'appelle l'armée de 
coquins dont le chef vient de périr sur l'échafaud. » 

2. c On continue de dire que la majeure partie des comités révolutionnaires 
est dans les principes d'Hébert et qu'il est instant de porter sur eux l'œil le plus 
attentif. » (Rapport sur le 9 germinal. Schmidt, ibid., p. 200 ; cf. p. 198, sur le 8.) 

5. Situation du 6 germinal, ilnd,^ t. H, page 194« 



118 CHAP. XXVin. - DANTON, CAMILLE DESIIOULINS, ETC. 

vement imprimé par cette arrestation, avait dépassé la 
limite. Le Comité lui-même pouvait être emporté. Le 
danger le poussait à Taudace. L'arme qui avait frappé 
les premiers, il résolut de la tourner, sans plus tarder, 
contre les autres. 



H 

Réaction des Comités contre les indulgenls. Arrestation de Danton, 
Camille Desmoulins, Lacroix et Pbilippeaui. 

L'exécution se fit avec le même secret et par les 
mêmes moyens. 

Dans la nuit du 10 au 11 germinal, Danton, Camille 
Desmoulins, Philippeaux* et Lacroix* furent arrêtés chez 
eux. 

Trois Comités s'étaient réunis pour signer l'ordre d'ar- 
restation % on pourrait dire l'arrêt de mort : Merlin de 
Douai, Cambacérès, Treilhard, Berlier, du Comité de lé- 
gislation; Vadier, Lebas, Louis, Jagot, Youlland, Dubar- 
ran, Élie Lacoste, Amar, Moyse Bayle, Lavicomterie, 
David, Héron, du Comité de sûreté générale; Billaud- 
Yarennes, Carnot, Collot d'Herbois, Barère, Saint-Just, 
Prieur, Cou thon, Robespierre, du Comitéde salut public \ 

1. Dès le 9 germinal, Garnier de Saintes écrivait du Mans au Comité de salut 
public, qu'il suspectait Phiiippcaux de conspiration : c II est possible, disait-il, 
qu'il soit innocent, mais en fait de conjuration la défiance seule commande les 
précautions. » (Archives, W 342, dossier 648, 3* partie, pièce 37.) 

2. Il est toujours nommé ainsi, mais il sif^ne Delacroix dans son interrogatoire. 
(Ibtd.f 3* partie, pièce 45. — Deux membres du comité révolutionnaire de la 
commune d*Anet, Revey et Lecomte, l'avaient accusé d'avoir recelé un prêtre ré- 
fractaire chassé de la commune. (Archives, même dossier, 1'* partie, pièce 46.) 

3. c Le mandat d'arrestation contre Danton, dit Baladin, est sans motif ex- 
primé, écrit négligemment (précipitamment?) au haut d'une feuille de papier à 
enveloppe. (Baladin, Rapport^ pièce n* 70.V i — La pièce est exposée au Musée 
des archives, vitrine 218, n* 1401. 

4. Bougeart, Danton^ p. 352. 



DANTON, ETC. ËGROUÉS AU LUXEMBOURG. iiO 

Les prévenus furent écroués au Luxembourg. 

Ce fut, parmi les prisonniers, un grand sujet d'éton- 
nement; et le moins étonné n'était pas Danton lui- 
même : «c A son arrivée, Lacroix ne parla point; les 
prisonniers un peu distingués jouissaient infiniment, et 
Tun d'eux, appelé La Roche du Maine, qui était fort 
goguenard, dit, en le voyant passer : ce Voilà de quoi 
faire un bon cocher. > Camille et Philippeaux n'ou- 
vrirent pas la bouche : mais lorsqu'on conduisit Danton, 
celui-ci dit, en affectant un rire forcé : c Quand les 
« hommes font des sottises, il faut savoir rire. Je vous 
c plains tous, si la raison ne revient pas promptement, 
« vous n'avez encore vu que des roses*. » Puis, rencon- 
trant l'Anglais Payne, il lui dit bonjour en sa langue et 
ajouta : < Ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté 
•c de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le 
« mien; j'ai été moins heureux, mais non pas plus 
c< coupable... On m'envoie à l'échafaud; eh bien! mes 
« amis, j'irai gaiement*. » 

La stupeur fut plus grande encore dans la Conven- 
tion, quand le 11, au matin, on apprit les événements 
de la nuit. C'était pour beaucoup, qui se trouvaient 



1. «J'étais, dit Beaulieu, à la porte de la prison, lorsqu'il entra; il se présenta 
assez bien : a Messieurs, nous dit-il, je comptais bientôt pouvoir tous faire sortir 
c d'ici ; mais malheureusement m'y voilà renferme avec vous ; je ne sais plus quel 
« sera le terme de tout ceci, s (Estais, t. V, p. 341.) 

2. Mémoires sur les prisons, t. II, page 153. — Le décret de la Convention 
ayant été adressé au tribunal, Fouquier-Tinville fit le réquisitoire sui- 
vant : 

c L'accusateur public, vu l'accusation portée par la Convention..., requiert 
qu'attendu le décret d'accusation susdaté et en exécution d'icelui il soit ordonné 
par ce tribunal assemblé que Danton, etc., soient appréhendés et écroués au 
Luxembourg. » (Archives, W 342, dossier 648, 1** pai*tie, pièce 25.) Quand le 
tribunal, sur ce réquisitoire, ordonna leur arrestation, il savait bien qu'ils étaient 
déjà enfermés au Luxembourg, et c'est pour cela que le Luxembourg fut choisi, 
pour qu'ils y demeurassent < comme en maison de justice •• 



iâO CUAP. XXYin. - DANTON, CAMILLE DKSlIOULiNS, ETC. 

libres encore, un réveil terrible. Mais leurs langues 
restèrent enchaînées. Un seul des amis de Danton osa 
élever la voix, le boucher Legendre : 

« Citoyens, dit-il, quatre membres de cette assem- 
blée sont arrêtés de cette nuit. Je sais que Danton en 
est un. J'ignore les noms des aulres. Qu'importe les 
noms, s'ils sont coupables? Mais, citoyens, je viens 
demander que les membres arrêtés soient traduits à la 
barre où vous les entendrez, et où ils seront accusés ou 
absous par vous. 

« Citoyens, je le déclare, je crois Danton aussi pur 
que moi, et je ne pense pas que qui que ce soit me 
puisse reprocher un acte qui blesse la probité la plus 
scrupuleuse. > 

Des murmures interrompent l'orateur. Mais Clausel 
crie : 

« Président, maintiens la liberté des opinions. » 
Le président Tallien ayant rétabli le silence, Legendre 
reprit la parole, et après avoir rappelé les services de 
Danton : 

« Il est dans les fers depuis cette nuit, ajouta-t-il. On 
a craint, sans doute, que ses réponses ne détruisissent 
les accusations dirigées contre lui. Je demande en con- 
séquence, qu^avant que vous entendiez aucun rapport, 
les détenus soient mandés et entendus. » 

Rien ne semblait plus équitable qu'une telle récla- 
mation. Il ne faut pas juger sans entendre : l'oubli 
d'une telle règle de droit commun et de sens commun, 
était un danger pour tout le monde. Quelques-uns 
disaient : < C'est nous faire assassiner les uns les autres. » 
Et Fayau, qui avait recueilli ce propos autour de lui, 
avait peine à le réfuter en s'efforçant de prouver que la 



DÉBAT SUR LEUR ARRESTATION. 121 

loi ordonnait d'entendre les rapports et n'obligeait pas 
h entendre les accusés. Mais mander Danton, entendre 
Danlon au sein de la Convention, c'eût été ramener le 
lion réveillé et furieux dans l'arène; et qu'eussent fait 
les chacals qui venaient de le faire tomber dans ce filet? 
Les amis de Danton reprenaient courage; ils semblaient 
prêts à sortir de leur stupeur. Robespierre se précipite 
à la tribune : 

« A ce trouble depuis longtemps inconnu qui rogne 
dans cette assemblée, aux agitations qu'ont produites les 
premières paroles de celui qui a parlé, il est aisé de 
s'apercevoir en effet, qu'il s'agit ici d'un grand intérêt, 
qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui 
doivent l'emporter sur la patrie. > 

Et c'est au nom de l'égalité qu'il demandait que cette 
arrestation clandestine et sans défense, approuvée par la 
Convention pour Bazire, Chabot et Fabre d'Églanline, 
fût appliquée à Danton : 

« Legendre paraît ignorer, continu e-t-il, les noms 
de ceux qui sont arrêtés. Toute la Convention les sait. 
Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pour- 
quoi feint-il de l'ignorer? parce qu'il sait bien qu'on 
ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de 
Danton, parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est 
attaché un privilège; non, nous n'en voulons point de 
privilèges ; non, nous n'en voulons point d'idoles. [Onap* 
plaudit à plusieurs reprises.) Nous verrons dans ce 
jour, si la Convention saura briser une prétendue idole 
pourrie depuis longtemps, ou si dans sa chute elle 
écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a 
dit de Danton, ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à 
Pétion, à Chabot, à Hébert même et à tant d'autres. 



122 CHAP. XXVin. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

qui ont rempli la France du bruit de leur patriotisme 
trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton 
est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre 
d'Églantine, son ami et son confident, dont il a été 
Tardent défenseur? En quoi est-il supérieur à ses con- 
citoyens? Est-ce parce que quelques individus trom- 
pés, et d'autres qui ne Tétaient pas, se sont groupés 
autour de lui pour marcher à sa suite à la fortune et 
au pouvoir? Plus il a trompé les patriotes qui avaient 
eu confiance en lui, plus il doit éprouver la sévérité des 
amis de la liberté. > 

Puis prenant une attitude toute défensive, il se plai- 
gnit de la défiance qui atteignait les Comités, la justice 
nationale, la Convention elle-même. Il fallait du cou- 
rage pour c défendre la pureté des principes contre les 
efforts de Tintrigue. » Il y avait péril à le faire, il le 
savait bien. On le lui a dit, on le lui a écrit à lui-même; 
il aurait dû plutôt s'attacher à Danton : c'était pour lui 
un bouclier, un rempart qui, une fois renversé, le laisse- 
rait à découvert. 

« Mais, ajoutait-il^ que m'importent les dangers. Ma 
vie est à la patrie, mon cœur est exempt de craintes, et 
si je mourais, ce serait sans reproche et sans ignominie. 
(On applaudit à plusieurs reprises.) 

« Et moi aussi, continua-t-il, j'ai été ami de Pétion; 
dès qu'il s'est démasqué je l'ai abandonné. J'ai eu aussi 
des liaisons avec Roland : il a trahi, je l'ai dénoncé. 
Danton veut prendre leur place; il n'(.*st plus qu'un 
ennemi de la patrie. » {Applaudissements.) 

Et, prenant de plus en plus la pose d'un homme qui 
se sacrifie, en demandant la tête de son prochain : 

« C'est ici, sans doute, qu'il nous faut quelque cou- 



DÉBAT SUR LEUR ARRESTATION. 123 

rage et quelque gi^andeur d'âme. Les âmes vulgaires 
ou les hommes coupables craignent toujours de voir 
tomber leurs semblables, parce que n'ayant plus devant 
eux une barrière de coupables, ils restent plus exposés 
au jour de la vérité; mais, s'il existe des âmes vul- 
gaires, il en est d'héroïques dans cette assemblée, puis- 
qu'elle dirige les destinées de la terre et anéantit les 
factions. » 

Les membres de l'Assemblée allaient-ils prendre place 
parmi les âmes vulgaires et coupables, ou parmi les 
âmes héroïques ? c'était à eux de choisir, et pour ras- 
surer ceux qui eussent pu être entraînés à l'indulgence 
de peur d'être frappés à leur tour, il ajoutait : 

c Le nombre des coupables n'est pas si grand. Le 
patriotisme, la Convention nationale, ont su distinguer 
Terreur du crime, et la faiblesse des conspirations. On 
voit bien que Topinion publique, que la Convention 
nationale marchent droit aux chefs de partis et qu'elles 
ne frappent pas sans discernement. » 

Qu'on frappe donc Danton sans crainte pour soi- 
même; qu'on le frappe surtout si on craint pour soi : 
car parler pour lui, c'est déjà une atteinte coupable 
portée à la liberté et à l'égalité. 

Ce discours, violent dans son hypocrisie, maîtrisa 
l'Assemblée. Ceux qui s'étaient tus se renfermèrent plus 
que jamais dans leur silence, et Legendre vint humble- 
ment s'excuser d'avoir parlé : 

« Robespierre me connaît bien mal, dit-il, s'il ne me 
croit pas capable de sacrifier un individu à la liberté. » 

Danton n'est déjà plus pour lui qu'un individul 

« Citoyens, est-il un d'entre vous qui me croie com- 
plice d'une seule mauvaise action? J'aime mon pays, et 



124 CHAP. XXVIII. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

je déclare que mon sang, que ma vie lui appartiennent. 
Si j'ai fait la proposition que le préopinant a combattue, 
c'est qu'il ne m'est pas démontré encore que les détenus 
soient coupables, comme cela peut être démontré à ceux 
qui ont leis preuves sous les yeux. Au reste, je n'entends 
défendre ici aucun individu. » 

Le boucher Legendre aussi craignait d'être mis au 
rang des indulgents ! 

La motion étant ainsi désertée par son auteur, Barèrc 
se donna l'honneur d'un triomphe facile (il les aimait 
ainsi) en demandant qu'elle fut rejetée par la question 
préalable, a Barère et Chabot avaient été livrés au tri- 
bunal sans être entendus. Y aurait-il un privilège pour 
Danton? Yaurait-il des privilégies dans la République?» 
— Et qu'aurait pu répondre Danton? Lors de l'arres- 
tation de Fabre d'Églantine, tout en demandant qu'il 
fût entendu, n'avait-il pas dit : « Sans doute, il peut se 
trouver des occasions où le peuple soit pressé de punir... 
Brissot et ses consorts ne pouvaient être entendus : 
ils étaient condamnés \ » 

Il s'était condamné lui-même. 

La question préalable fut votée au milieu des applau- 
dissements, dit le Journal des débats et décrets^. 

C'est donc au milieu de l'Assemblée servilement 
résignée*, qu'après Robespierre qui avait fait entendre 
la parole du maître, Saint-Just vint, comme accusateur, 

1. Séance «lu 24 nivôse (13 janvier 1794). Moniteur du 26 (15 janvier). 

2. W 558, p. 187. 

3. Saiddin fait sa propre confession, en même temps que celle des autres, 
quand il dit de celle séance : « Le silence, la stupeur qui régnèrent dans l'As- 
semblée quand Robespierre et Barère eurent parlé, tout, jusqu'à l'adhésion pas- 
sive que vous donnâtes à cette question préalable qui rejctoit la motion de Le- 
gendre, tout prouve Toppression dans laquelle vous étiez. » {Rapport au nom de 
la commitêion des XXI , p. 82.) 



RAPPORT DE SAINT-JUST i35 

parler au nom des deux Comités. Son rapport élait déjà 
I acte d'accusation. 

« La Révolution est dans le peuple et non dans la re- 
nommée de quelques personnages x), disait Saint-Just, rédui- 
sant, dès le début de son rapport, en axiome le principe 
d'oslracisme qui était la loi de son parti. Cette idée Traie est 
la source de la justice et de Tégalité dans un Ëtat libre; elle 
est la garantie du peuple contre les homnies artificieux qui 
s'érigent, en quelque sorte, en patriciens par leur audace 
et leur impunité. 

Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de 
la patrie ; il est tellement exclusif qu'il immole tout , sans 
pitié, sans frayeur, sans respect humain à l'intérêt public... 

Vos comités de salut public et de sâreté générale, pleins 
de ce sentiment, m'ont chargé de vous demander justice, au 
nom de la patrie, des hommes qui trahissent depuis long- 
temps la cause populaire; qui vous ont fait la guerre avec 
tous les conjurés, avec d'Orléans, avec Brissot, avec Hébert, 
avec Hérault et leurs complices et conspirent en ce moment 
avec les rois ligués contre la République... 

Si Danton était censé avoir conspiré avec les rois, 
qui, dans la Convention pouvait se croire à Tabri du 
soupçon? C'est une crainte qu'il importait à l'orateur 
de détruire, avant tout, pour se faire écouter. Il faut 
qu'on sache que c'est la nécessité seule qui le presse : 

Puisse cet exemple, ajoutait-il, être le dernier que vous 
donnerez de votre inflexibilité envers vous-mêmes. Puissiez- 
vous, après les avoir réprimées, voir toutes les factions éteintes 
et jouir en paix de la plénitude de votre puissance législative 
cl du respect que vous inspirez. 

Mais il faut un dernier exemple, et le rapporteur 
sent des résistances sourdes dans cet auditoire silen- 
cieux. 



126 GHiP. XXYin. - DANTON, CAMILLE DESHOULINS, ETC. 

Il faut quelque courage pour vous parler encore de sévé- 
rité après tant de sévérité. L'aristocratie dit : « Us vont 
a 8*entre-détruire. » — Mais Taristocratie ment à son propre 
cœur : c'est elle que nous détruisons. La liberté ne fut pas 
compromise par le supplice de Brissot et de Ronsin reconnus 
royalistes. 

Recannm royalistes! cela ne fait plus un doute. 

N'écoutez point la voix de ceux qui, tremblant devant la 
justice, s'efforcent de lier leur cause à l'illusion du patrio- 
tisme. La justice ne peut jamais vous comprometti^e en rien : 
Findolgenoe doit vous perdre. 

Après cet exorde, il entre dans son sujet : 

Je viens vous dénoncer les derniers partisans du roya- 
lisme, ceux qui depuis cinq ans ont servi les factions et n'ont 
suivi la liberté que comme un tigre suit sa proie. 

Il refait longuement et assez péniblement, à ce point 
de vue, rhistoire des partis qu'il présente comme obéis- 
sant tousy orléanistes, brissotins, hcbertistes, à Tim- 
pulsion de l'étranger, ennemis déclarés de la religion 
comme de la liberté elle-même : 

On attaqua l'immortalité de l'âme qui consolait Socrate 
mourant ; on prétendait plus : on s'efforça d'ériger l'athéisme 
en un culte plus intolérant que la superstition. On attaqua 
l'idée de la Providence éternelle qui, sans doute, a veillé sur 
nous. 

Mais ils n'ont pas seulement attaqué la religion ; ils 
ont attaque la Convention aussi : 

Us ont voulu renverser la liberté, en vous renouvelant. 

Et, donnant alors une forme plus vive à son argu^* 
mentation : 



RAPPORT DE SAINT-JUST. 127 

C'est ici que la patience échappe au juste courroux de la 
vérité. Quoi! quand toute TEurope, excepté nous qui sommes 
aveugles, est convaincue que Lacroix et Danton ont stipulé 
pour la royauté ; quoi ! quand les renseignements pris sur 
Fabre d'Églantine, le complice de Danton, ne laissent plus de 
doute sur sa trahison ; lorsque Tambassadcur du peuple fran- 
çais en Suisse nous mande la consternation des émigrés de- 
puis la mise en jugement de Fabre, ami de Danton, nos yeux 
refuseraient encore à s'ouvrir!... Danton, tu répondras à la 
justice inévitable, inflexible. Voyons ta conduite passée et 
montrons que depuis le premier jour, complice de tous les 
attentats, tu fus toujours contraire au parti de la liberté et 
que tu conspirais avec Mirabeau et Dumouriez, avec Hébert, 
avec Hérault-Séchelles. 

Danton, tu as servi la tyrannie... 

Et il refait toute l'histoire de la vie de Danton sur ce 
thème, le prenant à partie, et pour ainsi dire corps à 
corps, dans une interpellation toute personnelle où les 
faits imputés aux autres semblent ne venir qu'acces- 
soirement (tant ridée de Danton le domine dans ce 
procès commun !) ; et l'interpellation se poursuit ainsi 
en longues colonnes au Moniteur : elle ne se serait point 
développée aussi commodément, une heure durant, à la 
tribune, si Danton eût été là 1 

Mais personne n'ouvrit la bouche, et, dominant son 
auditoire muet, n'ayant plus que faire des précautions 
oratoires de son exorde, Saint-Just conclut : 

Les jours du crime sont passes; malheur à ceux qui sou- 
tiendraient sa cause! sa politique est démasquée. Que tout ce 
qui fut criminel périsse. On ne fait point des républiques avec 
des ménagements, mais avec la rigueur farouche, inflexible 
envers tous ceux qui ont trahi. Que les complices se dé- 
noncent en se rangeant du côté des forfaits ; ce que nous 



128 CHAP. XXVm. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

avons dit ne sera jamais perdu sur la terre. On peut arracher 
à la vie les hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la 
vérité; on ne peut point leur arracher les cœurs ni le tom- 
beau hospitalier sous lequel ils se dérobent à Tesclavage et 
à la honte de voir laisser triompher les méchants. 

Lui aussi il se pose en victime, en demandant des 
tètes! 

Cela dit, il lut le projet de décret qui mettait en 
accusation Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Phi- 
lippeaux, Lacroix, prévenus de complicité avec d'Or- 
léans et Dumouriez, avec Fabre d'Églantine et les enne- 
mis de la République. Personne n*eut garde de se 
dénoncer comme complice soi<mêmc, en se rangeant, 
par un vote contraire, du côté des accusés. 

Le décret, dit le Moniteur ^ est adopté à l'unanimité 
et au milieu des plus vifs applaudissements^ 

La Convention avait détruit la royauté dansijouis XYI; 
elle avait frappé à mort la République dans les Giron- 
dins. Ce jour-là, c'est la Révolution elle-même qu'elle 
reniait. Elle se vouait à la dictature. En livrant Danton, 
elle se déclarait digne de Robespierre. 

Lu le matin à la Convention, le rapport de Saint- 
Just le fut le soir aux Jacobins, et il y reçut les mêmes 
applaudissements serviles. Couthon approuva hautement 
la fermeté de la Convention et son impartialité dans 
son refus d'accorder pour Danton une faveur qu'elle 
avait refusée on d'autres cas; et Legendre renouvela 
platement ses excuses. C'est avec la sanction des deux 

1. Moniteur du 12 germinal (1" avril 1791). Cf. Archives, W 342« dos. 648, 
1** partie, pièce 20. 



HÉRAULT DE SÊCIIFXLES. 129 

assemblées presque égales en puissance, que ce rapport 
allait venir devant les juges, pour servir d'acte d'accu- 
sation avec un autre rapport, rédigé par Amar. sur 
une autre série d'accusés. 



ni 

Hérault de Séchelles et Fabrc d'Églanline. 

Le procès en effet ne comprenait pas seulement 
Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux ^ ; 
Hérault de ^échelles, Fabre d'Églanline et plusieurs 
autres étaient l'objet d'autres poursuites que l'on pré- 
tendait relier ensemble, mais qu'il importe d'examiner 
h part avant d'en venir aux débals. 

Hérault de Séchelles, membre du Comité de salut 
public, un des maîtres du gouvernement, mais d'autant 
plus importun s'il ne marchait pas aveuglément à la 
suite de Robespierre, était depuis longtemps suspect à ses 
collègues. Chargé spécialement des affaires élrangères, 
il n'avait pas l'air de croire à la conspiration de l'étran- 
ger : il était donc bien près d'en êlre censé complice. 
Depuis quatre mois, le Comité avait résolu de ne plus 
délibérer en sa présence el on lui en avait dit les mo- 
tifs. On lui reprochait d'avoir <c compromis les papiers 
diplomatiques du Comité, de manière qu'ils avaient été 
imprimés dans les journaux et répandus au dehors ». 
Ou le tenait pour suspect, parce qu'il avait, lors d'une 
première arrestation, réclamé avec instance, a les 

1. Voyez aux Appendices n* UI le réquisitoire de Frunuier-TinviHe et 
l'arrêt conforme du tribunal, & la date du 12 gercinal, relativement à Danton 
et aux trois autres. 

TRIB. RévOL. 111 



130 CH\P. XXVIIL — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

larmes aux yeux », la mise en liberté de Proly^, ce 
bâtard du prince de Kaunitz, devenu lui aussi jaco- 
bin et plus que jacobin, dénoncé à deux reprises aux 
Jacobins, comme un des enragés, par Robespierre qui 
le soupçonnait de l'avoir fait passer lui-même pour 
un soutien des prêtres et un défenseur de la reli- 
gion cathoKque *, — inde irx ; et nous en avons vu le 
résultat dans le procès d'Hébert où il fut enveloppé. — 
Déjà, pendant une mission qu'il remplissait dans le 
Bas-Rhin, Hérault avait été dénoncé, pour ces relations, 
à la Convention par Bourdon de l'Oise, le dénonciateur 
appuyant sur ses anciens titres, « ex-avocat général, 
ex-noble, » qui allaient assez bien avec la qualification 
d'ami de l'étranger. Mais Bentabole et Coulhon lui- 
même avaient prolesté contre cette façon d'incriminer 
un absent', et, dès son retour, le député, rendant compte 
de sa mission, dissipa ces insinuations et ces reproches 
dont ses derniers actes en Alsace étaient, disait-il, le 
démenti le plus formel : son dénonciateur, présent à la 
séance, n'osa pas même ouvrir la bouche. Quand Hérault 
termina son discours en offrant sa démission de membre 
du Comité de salut public, la Convention la refusa, en 
passant à l'ordre du jour, et lui fit l'honneur d'ordonner 
l'impression de son compte rendu *. Le Comité ne se 
regarda pourtant pas comme battu et l'on trouve parmi 
ses papiers cette lettre écrite de la main de Robespierre 
et où l'on sent toute sa colère : 



i. Voyez le rapport de Saint-Just du 27 venlôse (12 mars 1794). Moniteur 
du 29. 

2. Séance des Jacobins, des 1*' et 8 frimaire (21 cl 28 novembre 1793} 
Moniteur des 6 et 11 frimaire. 

3. Séance du 26 i'rimaire (16 novembre). Moniteur du 28. 

4. Séance du 9 nivôse (29 décembre). Moniteur du 10. 



HÉRAULT DE SÉCHELLES. 151 

Paris, 11 nivôse, 2* année de la République française. 
LE COMITÉ DE SALUT PUBUC A HÉRAULT 

Citoïen collègue, 

Tu avois été dénoncé à la Convention nationale qui nous 
avoit renvoyé cette dénonciation. Nous avons besoin de savoir 
si tu pei'sistes dans la démission que tu as, dit-on, offerte hier 
à la Convention nationale. Nous te prions d'opter entre la 
persévérance dans ta démission et un rapport du Comité sur 
la dénonciation dont tu as été Tobjet : car nous avons ici un 
devoir indispensable à remplir. Nous attendrons ta réponse 
écrite dans ce jour ou demain au plus tard. 

Signé : Robespierre, Collot d'Herbois, 
Billaud-Varennes, Carnot, B. Barère^ 

Mais Hérault ne se laissa point intimider. Il ne renou- 
vela pas sa démission et le Comité ne déposa point de 
rapport. Le terrain était mal choisi. Hérault était con- 
venu qu'il avait connu Proly, « beaucoup moins pour- 
tant, ajoutait-il, que plusieurs excellents patriotes dont 
la vertu républicaine est aussi notoire qu'irrépro- 
chable. » C'eût été faire le procès à trop de monde que 
de l'accuser sur ce motif-là : on en prit un autre. 

Un homme prévenu d'émigration avait été arrêté, le 
25 ventôse, dans l'appartement d'Hérault. 

Ce dernier, qui sans doute ne croyait pas au fondement 
de la prévention, s'était présenté le jour même avec 
Simond, son collègue, au lieu où on l'avait déposé, et tous 
deux, s'autorisantdeleurtitrede députés, pénétrèrent jus- 
qu'à lui. Aussitôt on les fit arrêter, et Saint-Just vint, au 
nom des deux Comités de salut public et de sûreté géné- 
rale, demander à la Convention d'approuver cette arros- 

1. Archives, AF ii. 22, doss. 69, pièce ^ 



132 CHAP. XXVIII. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

talion de ses deux membres, comme complices du 
conspirateur poursuivi : 

€ Le Sénat de Rome, ajoulait-il, fut honoré pour la 
vertu avec laquelle il foudroya Catilina, sénateur lui- 
même. > 

Et la Convention, ne voulant pas moins faire, ap- 
prouva l'arrestation, en attendant Tacte d'accusation qui 
était annoncé*. 

Quant à Fabre d'Églantine, Robespierre avait contre 
lui des griefs plus personnels*. Ce député, auteur de 
pièces de théâtre, avait Tair d'assister aux débats de la 
Convention comme à un spectacle. Robespierre était 
agacé de le voir toujours à l'assemblée sa lorgnette à la 
main. L'auteur dramatique avait l'air de suivre le jeu des 
acteui^, d'étudier le caractère des personnages pour les 
mettre en scène à son tour dans quelque comédie peut- 
être ; si Camille Desmoulins s'appuyait de Tacite, un 
autre ne saurait-il pas s'inspirer d'Aristophane? Fabre 
avait sur le métier une pièce dont Robespierre se défiait 
beaucoup. On pouvait mettre la main dessus en l'arrêtant 
lui-même; et les prétextes ne devaient pas manquer à 
un moment où modérés et enragés allaient être également 
envoyés au tribunal révolutionnaire, comme ennemis 
de la Révolution, où l'étranger était signalé comme 
remuante la même fin les uns et les autres. C'est le 
thème que Robespierre avait choisi dans cette séance du 
19 nivôse (8 janvier), aux Jacobins où il imputait à ces 
deux sortes d'ennemis, si opposés les uns aux autres, « de 
s'entendre comme dans une forêt. » Tout en accusant et 
excusant Camille, il visait un adversaire plus dangereux 

1. Séance du 27 ventôse (12 murs). Moniteur du 29. 

2. Voyez Micliclet, t. VII, pages 46 et suiv. 



HÉRAULT DE SÉGHELLËS. 133 

pour lui. Il signalait dans le conflit des partis ces 
« quelques meneui^ adroits qui font mouvoir la machine 
et se tiennent cachés dans les coulisses» ; — a Au fond, 
ajoutait-il poursuivant sa métaphore qui était déjà une 
trop visible personnalité, c*est la même faction que celle 
de la Gironde : seulement les acteurs sont changés ; mais 
ce sont toujours les mêmes acteurs avec un masque 
différent. La même scène, la même action théâtrale 
subsistent loujours. Pittet Cobourg, » etc. 

Et il continua sa charge contre les ultra-révolution- 
naires et les citra-révolulionnaireSy travaillant au même 
but tout en se combattant, les contre-révolutionnaires 
masqués, les hypocriles et scélérats à gage, les fripons, 
les intrigants de toute couleur : — si verbeusement, selon 
son habitude, que Fabre d'Églantine qui prévenu de ses 
inlenlionsétait venu se placer devant lui avec sa lorgnette, 
se leva pour s'en aller. 

C'eut été ôter au discours sa conclusion. 

Robespierre, le voyant partir, pria la société de 
l'inviter à rester en séance. Fabre, ainsi pris à partie, se 
dirigeait vers la tribune: 

c Si Fabre d'Églantine a son thème tout prêt, dit 
Robespierre, le mien n'est pas encore fini, je le prie 
d'attendre. » 

Et reprenant sa théorie du double complot, de ces 
deux partis qui se donnent l'air de s'attaquer pour 
ruiner également la République : 

« Je déclare aux vrais Montagnards, ajouta-t-il, que 
la victoire est dans leurs mains, qu'il n'y a plus que 
quelques serpents à écraser, t 

(On applaudit : on s'écrie de toutes les parties de la 
salle : Us le seront.) 



134 CH\P. XXYUL DiNTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

S'appuyant de ce mot el précisant son attaque sous le 
voile de généralités qui ne cachaient plus personne : 

c Ne nous occupons d'aucun individu, dit-il , mais 
seulement de la patrie. J'invite la société à ne s'atta- 
cher qu'à la conjuration, et je demande que cet homme 
qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main et qui 
sait si bien exposer les intrigues de théâtre veuille bien 
venir s'expliquer : nous verrons comment il sortira de 
celle-ci. » 

Fabre ne se fit pas prier. « Je suis prêt, dit-il à répondre 
à tout, quaud Robespierre voudra préciscrses accusations ; 
mais n'étant accusé d'aucuns faits particuliers je garde- 
rai le silence jusqu'à ce que je sache ce sur quoi je dois 
m'expliquer ; » et il se déclara complètement étranger aux 
inspirations comme aux écrits de Philippeaux et de 
Camille Desmoulins que l'on venait de discuter. Mais 
Robespierre l'avait accusé ; pour plusieurs il était dès 
lors condamné, et l'un d'eux cria : à la guillotine. 

(1 Robespierre, dit le compte rendu, fit mettre Tin- 
ierrupteur à la porte*. » Lui-môme allait acheminer 
Fabre vers le terme que lui avait marqué ce cri de mort. 

Il en trouva l'occasion dans une circonsUnice où plu- 
sieurs autres, tant de la Convention que du dehors, se 
trouvèrent incriminés; cela se rattache à un des faits les 
plus étranges et les plus audacieux de Thistoire de la 
Convention. 

1 Moniteur du 23 nivôse (12 janvier 1794^ 



AFFAIRE DE LA COMPAGNIE DES INDES. 135 



IV 

Affaire de la Compagnie des Indes : Fabre d'Ëglantine, Delaunay, Chabot, Bazire, 
Junius et Emmanuel Frey, Diedericbsen, Gusman et l'abbé d*Espagnac. 

Tout n*étaitpas pur parmi les purs. L'agiotage, provo- 
qué par la dépréciation des valeurs en ces temps orageux, 
avait pénétré jusqu'au sein de la Convention nationale. 
Âmar, dans son rapport, en fait une conspiration de 
l'étranger à la tête de laquelle il place le baron de Batz, 
ancien constituant que l'on retrouvera plus tard encore 
dans des conspirations d'une autre sorte. C'est chez lui, 
à Cliaronne, que se trouvèrent un jour réunis dans un 
dîner Julien de Toulouse, Chabot, Bazire et Delaunay 
d'Angers. On s'y eucourageaitpar l'exemple des membres 
du parlement anglais qui ne se faisaient nul scrupule de 
trafiquer de leur vote ; et Delaunay indiquait à Bazire 
un moyen qu'il trouvait très simple : « Il ne s'agit que 
de faire baisser tous les effets des compagnies financières, 
profiler de cette baisse pour acheter, provoquer ensuite 
une hausse subite pour remettre ces mêmesactions sur la 
place. — Mais, dit Bazire, avec quels fonds faire ces 
acquisitions? — Rien de plus facile que de s'en procurer, 
répond Delaunay. L'abbé d'Espagnac [fournisseur des 
armées] réclame quatre millions : il en abandonnera pour 
un certain temps la jouissance, si on lui procure son paie- 
ment. » Amar, qui reproduit celte conversation dans son 
rapport, ajoute : < Julien de Toulouse disait à Bazire que 
tandis que Delaunay présenterait des mémoires pour 
faire baisser les effets publics, lui, Julien, ferait peur 
aux administrateurs, aux banquiers, pour favoriser l'as- 
sociation et ses profits; qu'on ne demandait à Bazire que 



i3« CUAP. XXYIII. — DANTON, CAMILLE DESMODLINS, ETC. 

de se laire et délaisser faire, et queDelaunay ferait exac- 
tement à tous leur part du bénélice\ > 

Les choses se passèrent à peu près ainsi. L'abbé d'Es- 
pagnac eut ses quatre millions, et Ton s'occupa de faire 
la baisse sur les titres des compagnies financières. Ces 
compagnies étaient fondées sur des privilèges : c*éUiit 
dôjh un crime d'Élat; et plusieurs avaient donné lieu à 
de nombreux abus, la Compagnie des Indes, par exemple. 
11 n'était donc pas étonnant qu'elles eussent des adver- 
saires dans la Convention, et parmi les plus ardents était 
Fabre d'ÉgIantine>. Un jour Delaunay passant auprès de 
lui et c( le caressant de Tœil > lui dit : c Tu vas être bien 
content, je vais écraser la Compagnie des Indes; i* et 
en efiet il monta à la tribune, et fit un exposé accablant 
des origines de cette compagnie, des abus dont elle avait 
profité, des toris qu'elle avait faits au trésor, en échap- 
pant, par des transferts, aux droits de mutation imposés 
par la loi à la vente des effets au porteur. Les 40000 
actions avaient changé trois fois de mains en moins d'une 
année. Tous les actionnaires étaient donc coupables. Il 
terminait en proposant la suppression de toutes les com- 
pagnies financières, sous quelque dénomination qu'elles 
fussent. J^ reste du décret contenait des détails relatifs 
à la liquidation de leurs créances, liquidation dont elles 
restaient chargées. 

Son discours avait été si violent contre les compagnies 
que Fabre d'Églantine, lui succédant à la tribune, se 
montra étonné qu'il n'eût pas proposé de les supprimer 
immédiatement, au lieu de leur laisser le soin de se li- 



1. Rapport d*Amar, 26 vcntAsc. Moniteur du 28. 

2. Voyez Fabre (TEglantine à ies concitoyens, cité par M. L. Blanc, Uitt. 
de la Révol., t. X, page 285. 



DELAUNAY, CBABOT ET FABRE DtGLANTINE. 137 

quider elles-mêmes : car c'était leur prolonger une exis- 
tence à laquelle le décret annonçait Tintenlion de mettre 
(in : 

€ Vous ne sauriez prendre des mesures assez fortes, 
a jon tait-il, contre des gens qui ont volé cinquante millions 
à la République. Je demande que le gouvernement mette 
la main sur toutes les marchandises qui appartiennent à 
la Compagnie des Indes et qu'il les fasse vendre par ses 
agents. S'il y a quelque chose de reste après la liquida- 
tion, on le lui remettra. Je demande en outre qu^à l'ins- 
tant les scellés soient apposés sur les papiers de tous les 
administrateurs, afin de trouver de nouvelles preuves 
de leur friponnerie. » 

Cambon combattit cet amendement : il craignait qu'en 
se chargeant de vendre par ses propres agents, le gouver- 
nement ne pût devenir responsable du déficit de la Com- 
pagnie. Mais Fabre insista et son amendement, appuyé par 
Robespierre, fut adopté avec ce sous-amendement de Cam- 
bon : c que la nation ne se chargerait pas du déficit. x> 

C'est dans ces termes que le décret fut adopté et ren- 
voyé à une commission qui en devait arrêter la rédaction 
définitive'. Fabre d'Églantine, Cambon, Ramel, Chabot 
en firent partie avec Delaunay, le rapporteur du projet 
de décret. 

Cette conclusion inattendue dérangeait tous les plans 
de Delaunay. Il avait compté faire la baisse par son 
décret et racheter ainsi les actions à vil prix ; mais il es- 
pérait, en laissant à la Compagnie elle-même le soin de 
la liquidation, se ménager le moyen de relever les cours 
et par suite de revendie avec bénéfice : et voici que la 

1. Séance du 17 du premier mois. Moniteur du 19 (10 octobre 1793). 



138 CHAP. XXVUI. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

compagnie était non pas menacée, mais supprimée ! C'est 
aloi's qu'il conçut, avec ses complices, le projet de rédiger 
et de publier le décret, non comme l'Assemblée l'avait 
voté y mais comme il convenait à leurs spéculations 
infâmes. 

Fabre d'Églantine était de la commission et c'était lui 
qui avait fait adopter à l'Assemblée les modifications si 
contraires aux vues de cet agiotage. Delaunay et Chabot 
résolurent de le gagner, comptant bien, au moyen deson 
nom, tromper les autres. Chabot le vint trouver avec 
un paquet de 100 000 livres en assignats ; mais s'étant 
aperçu, aux premières paroles, que ses ouvertures ne pour- 
raient que perdre la chose, il se contenta de lui remettre 
le projet de décret, en le priant d'y faire les modifications 
qui répondraient à la pensée de son amendement, et 
Fabre d'Égiantine les fit au crayon sur la pièce qui existe 
encore aux Archives*. 



1. Voici reproduiles en italique les modifications écrites au crayon de la main 
de Fabre d'Égiantine et signées de ses initiales F. D. 

Art. 3. 

Les scellés apposés sur les effets el mai*cliandises de la Compagnie des Indes 
ne pourront ôlrc levés que lorsque le mode de liquidation aura été décrété et 
organisé. Les commissaires liquidateurs seront chargés de liquider les sommes 
dues a la nation et d*en faire verser le montant au trésor public. 

La liquidation des sommes dues à la nation terminée, les commissaires 
liquidateurs continueront d'inspecter et de presser la liquidation de la ci- 
devant Compagnie des Indes , jusqu'à parfait complément de l'opération, 

F. D. 
Art. 5. 

Le remboursement des sommes dues à la nation ne pourra être fait que 
par le produit immédiat de la vente des marchandises et effets de la ci-devant 
Compagnie des Indes ou par ces marchandises en nature. 

Art. 7. 

La vente et liquidation de ladite Compagnie seront achevées dans le délai de 
trois mois... (en interligne : ni (sans) interruption). 

Et à la fin : 

Avant qu'il puisse être procédé à aucune des opérations mentionnées dans 
les articles ci-dessus, il sera fait par une commission spéciale, prise dans le 



LE FAUX DÉCRET. 139 

Le lendemain Chabot revint, lui apportant le projet 
tiré au net en lui disant qu'il était tel qu'il l'avait arrêté 
la veille. Fabre signa. Dès qu'on eut sa signature, on 
altéra le texte tout à loisir. A l'article 2 qui parlait du 
triple droit encouru à raison des transferts on ajouta 
faits en fraude^ ce qui semblait en exempter tous ceux 
pour lesquels on pourrait alléguer la bonne foi*; on 
bâlonna tout un paragraphe et on le remplaça en marge 
par un autre sans nul le approbation. On changea par une 
simple surcharge le délai de trois mois fixé pour la liqui- 
dation à Tarticle 7 en délai àe quatre mois. Puis Delau- 
nay (car c'est sa main que l'on retrouve ici) écrivit en 
interligne au-dessus de la signature de Fabre d'Églan- 
line les mots : Ont signé; et à la suite de cette même 
signature les noms de Cambon fils aîné, Chabot, Julien 
de Toiilmise, Delaunay d'Angers, et Ramel qui ne sont pas 
des signatures, après quoi il signa lui-même : Delaunay 
d'Angers, rapporteur. La pièce portait pour titre : Pro- 
jet de décret : on y ratura les deux premiers mots 
{projet de) et, sous cette forme, sans passer autrement 
devant la Convention, elle fut remise comme un décret 
parfait au secrétaire du Comité qui écrivit en tête : 
Bon à expédier ce 6 de brumaire l'an 2 de la Repu- 
blifjuc une et indivisible. (Signé) Louis du Bas-Rhin, 
secrétaire^. 

nein de la Convention, un état des sommes qui peuvent être dues à la nation 
par la ci-devant Compagnie des IndeSy comme aussi de tous les effets con^ 
cédés à ladilf Compagnie, laguelle commission se fera représenter à cet 
effet tous les registres et actes nécessaires. 

F. D. 

(Archives, >V 342, dossier 648 (dossier'de Danton, etc.), 3* partie, pièce 10.) 
i. Art. 2.... et les percepteurs du droit d'enregistrement feront verser au tré- 
sor public les sommes déjà dues à la nation pour le triple droit encouru à rai- 
son de leurs transferts faits en fraude. 
•?. Ibid., pièce 14. 



140 aiAK XXMII. — DANTOiN, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

Onavailvuàlafin de larépubliqueromainedeux consuls 
supposer un décret du Sénat qui n'avait pas été rendu et 
produire à l*appui l'attestation d'une assemblée curiate 
qui n'avait pas été réunie*. C'est quelque chose d'aussi 
fort qu'on venait de voir sous notre jeune république. Le 
faux décret figure à sa date dans la collection du Louvre 
sous le numéro 1792*. On se demande encore comment 
ceux qui l'ont certifié pour l'impression conformée l'ori- 
ginal n'ont pas été choqués des irrégularités de l'origi- 
nal. Mais la chose ne devait pas rester impunie. A quelque 
temps de là, Fabrc d'Églanline, rencontrant Delaunay à 
la Convention, lui dit comme par occasion : c Ëh bien, 
quand présentes-tu le projet de décret? » et il passa sans 
bien entendre sa réponse; il resta seulement frappé de 
l'embarras de sa parole et de l'air de surprise qui se 
peignit sur ses traits. Delaunay, comme le croit Fabre, 
supposait-il que celui-ci avait reçu les 100 000 francs 
de Chabot, et Chabot ayant renoncé à séduire Fabre, avait- 
il gardé les 100 000 francs pour lui, fraudant ses com- 
plices? Toujours est-il qu'il dut y avoir alors une expli- 
cation avec Chabot, et Chabot, se sentant perdu, essaya 
de se sauver en se faisant dénonciateur. 11 alla trouver 
un membre du Comité de salut public (Robespierre qui 
en fait le récit), lui dit qu'il existait un grand complot ; 
que pour le faire réussir, il s'agissait de corrompre un 
membre de la Montagne; que pour entrer plus avant 

i. Consules flagrant infamia qtuxi C Memmius canditatus pactionem 
in êenatu recitavit quant ipte et iuu8 competitor Domiliuê cum consulibuê 
fecittent, uti ambo H Squadragena contulibu» darentet eitent ipsi consule* 
factiy niai très augures deditaent qui te adfuiste dicerent quum lex curiata 
ferretur quœ lata non etset ; et duo consulares qui dicerent omandis pro- 
vincii* consularibus scribendo adfuiêse^ quum omnino ne senatut quidem 
fuùtet. Cic, AU., IV, 18. 

S. T. XVI, p. 79. 



CHABOT, BAZIRE ET DELADKAY ARRÊTÉS. \M 

dans le secret des conjurés, il avait accepté la mission, 
se réservant de dénoncer les traîtres, et pour preuve il 
monirait son paquet d'assignats. L^autre lui dit de por- 
ter sa dénonciation au Comité de 3Ûre(é générale : c^est 
par là qu'il aurait dû commencer, en effet, s'il n'avait 
tenu à se ménager un premier garant de ses bonnes in- 
tentions dans le Comité de salut public. Suivant l'avis 
qui lui était donné, il s'y rendit, fit sa déclaration ; et 
Bazire, son ami, qui avait connu les plans d'agiotage, 
à qui Chabot révéla peut-être alors l'histoire du faux 
décret, Gt de même. 

Le Comité de sûreté générale crut que ce qu'il avait de 
mieux à faire c'était d'arrêter, avec les dénoncés, les 
dénonciateurs, puisqu'ils avaient au moins Gctivement 
trempé dans le complot. On crut même bon de s'assurer 
d'eux tout d'abord. Chabot avait dit qu'on trouverait les 
conjurés chez lui à 8 heures du soir. On l'arrêta à 
8 heures du mâtiné Bazire et Deiaunay furent pris 
ensuite. Mais Julien de Toulouse échappa, et avec lui le 
baron deBatz et d'autresque Chabot voulait faire prendre. 
L'arrestation des quatre députés (y compris Julien qu'on 
espérait prendre plus tard), fut approuvée par un décret 
de la Convention du 28 brumaire'. 



1. Il y a au dossier (1" partie, pièce 4) une note non signée sur les iOO 000 
livres extorquées par Chabot à des actionnaires de la Compagnie des Indes, sous 
prétexte de les remettre à Fabre d'Ëglantine et de le désarmer. Sur les rapports 
de Chalx>t avec un chevalier Dejean, qui « le soûlait deux ou trois fois par se- 
maine 9 en compagnie de quelques femmes du monde, voyez une lettre anonyme 
d'Amiens, 26 ventôse. (Archives, ibid.j 1" partie, pièce 54.) 

2. Moniteur du 50 (20 novembre 1795). — Une perquisition fut faite chez De- 
iaunay le 29 brumaire (19 novembre). On interrogea une citoyenne Descoings, 
qui vivait avec lui depuis 16 à 17 mois et qui, dans une lettre à VouUand, prési- 
dent de la Convention, où elle récrimine contre Chabot, signe Descoings-De- 
launny. (Archives, /. /., 1" partie, pièce 50.) Dans cet interrogatoire elle dit qu'elle 
a vu chez lui Ramel, Chénier et Julien de Toulouse, mais jamais Chabot et Bazire ; 
que Deiaunay les évitait à cause des dénonciations dont ils étaient l'objet, ne von- 



1 



142 CHAP. XXVm. — DANTON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

Fabre d'Églantine n'était pas dénoncé par Chabot. 
Mais dans le cours des interrogatoires que les trois 
députés détenus subirent au Luxembourg, Delaunay 
ayant dit qu'il y avait parmi ses papiers, sous le scellé, 
une pièce qui ferait découvrir le vrai coupable, on y 
trouva le premier projet de décret avec les notes et les 
initiales de Fabre d'Églantine, et, sans y regarder da- 
vantage, on le tint pour Tauteur des falsifications et on 
l'arrêta. 

Rien ne prouve mieux la légèreté ou la mauvaise foi 
de cette imputation que le rapport par lequel Amar 
vint annoncer et faire approuver par la Convention le 
24 nivôse (13 janvier 1794) l'arrestation deFabre, opérée 
dans la nuit. Il confond de la manière la plus étrange 
les deux pièces que nous avons mentionnées tout à 
l'heure. Il parle du premier projet trouvé dans les 
papiers de Delaunay comme du décret original, et signale 
les modifications que Fabre y apporta comme constituant 
le crime de faux, quand au contraire cette pièce n'est 
que le projet primitif de Delaunay, remanié par Fabre : 
remanié, comme c'était son droit et son devoir en qualité 
de membre de la commission, pour le rendre conforme 
aux amendements volés par la Convention. Il n'y a de faux 
dans ce premier projet que ces mots faits en fraude qui 
y ont été ajoutés, comme dans le second, par une main 



lant donner aucune prise contre lui-même. (/A<V/., pièce 49.) — Dans un autre 
intcrrogaloire (25 nivôse), 14 janvier 1794, elle dit: 

1* Que Chabot a écrit à Delaunay pour un rendez-vous que celui-ci a rerusé. 

2* Que le lendemain de l'arrestation de Delaunay, un capitaine des charrois a 
parlé des intérêts que Julien de Toulouse avait dans les mai'chcs de Despagnac 
depuis le commencement de la guerre. 

3** Que la femme avec laquelle vivait Chabot, nvant son mariage, a parlé aux 
Jacobins de ha fortune et notamment de la gran<le quantité d*argenterie qu'*' 
avait ches lui. (/6iV/., pièce 51.) 



FABRE D*ÉGLANT1NE ARRÊTÉ. SES EXPLICATIONS. 143 

étrangère, non par Fabre et sans nul doute après les 
modifications faites par lui au crayon \ 

Il suppose que la pièce, envoyée aux procès-verbaux 
avec le bon à expédier n'est que la copie de ce prétendu 
original, quand au contraire c'est sur cette pièce (pièce 
14) que se trouvent les altérations constituant le crime 
de faux, et (|uand c'est là qu'on trouve exclusivement le 
second point incriminé, savoir « que la vente des objets 
appartenant à la compagnie se ferait selon ses statuts et 
règlements ». 

Lorsque Fabre, ainsi arrêté, fut interrogé, on dut lui 
présenter, avec le projet modifié par lui, l'acte d'après 
lequel le décret avait été imprimé, et il n'eut pas de 
peine à signaler l'erreur où l'on était sur le caractère de 
ces deux pièces, à montrer où était vraiment la fraude : 
le premier projet (pièce 1 0), texte primitif avec les modifi- 
cations qu'il y proposa, conformément à ses amende- 
ments votés par la Convention ; le second projet (pièce 14) 
portant avec sa signature des traces d'altération qui, 
visiblement, ne lui étaient pas imputables. Sa signature 
y est; il l'y a mise (il le déclare) parce qu'on lui avait 
dit que cette pièce était la mise au net de la première, 
et on peut lui reprocher, sans doute, de n'y avoir pas 
regardé davantage ; mais c'est après l'apposition de sa 
signature, et par conséquent sans qu'il en ait rien su, 
qu'on y a fait les additions ou retranchements frauduleux 
signalés tout à l'heure, additions d'une autre encre et 
d'une main qui n'a rien de commun avec la sienne. 

1. Ils sont écrits non au crayon comme les modifications de Fabre, mais i 
l'encre, d'une toute autre encre que le corps du projet et d'une toute autre main 
que c»'lle de Kabre, lr»s cerlainenient après que Fabre eut corrigé le projet. 
(Archives, l. /., pièce 10.) 



146 GlAP. XXYJU. — DANTON, GAMlUiE DESMOULINS, ETC. 

5 livres par jour environ. Diederichscn parlait de son 
bienfaiteur avec éloge. Il disait que Frey avait gagné 
beaucoup d'argent dans les approvisionnements des 
armées autrichiennes contre les Turcs; qu'il avait été 
mandé plusieurs fois par les empereurs Joseph II et 
Léopold^; mais cela ne le recommandait pas beaucoup 
au Comité de sûreté générale. QiiantàGusman l'Espagnol , 
un dénonciateur le signalait comme s'étant fait passer, 
il y avait vingt ans, pour un baron allemand, sous le 
nom de baron Defrey'. 

I.e ci-devant abbé d'Ëspagnac s'était fait fournisseur; 
et on a vu comment, de l'argent que le trésor avait dû 
lui payer% il devait être bailleur de fonds des autres. 



Westcrmann. — Dftnlon, Lacroix, Hérault de Séchclles, et Camille DeaniouUiis 

au Luxembourg. 

Toutes les malversations que l'on était plus ou moins 
fondé à reprocher à ces hommes se résumaient en un 
mot : conspiration. C'est la seule question qui leur avait 
été posée le 12 germinal (1"^' avril 1794) parTun des juges 
du tribunal révolu lionnaire, Deliège, dans son interroga- 
toire préalable \ Conspirateur aussi était Westermann, 
ce général que l'on avait naguère appelé comme témoin 
contre Hébert et Ronsin et qui allait à son tour figurer 

1. ArchÎTes, W 342» dossier 6i8, > partie, pièce *28. — Interrogatoire au Co- 
mité de sAreté générale, 20 brumaire (19 novembre 1795). 

2. Ibid., 1"* partie, pièce 43. 

3. Gambon le rappelle dans la discussion sur le rapport de Delaunay, relatif à 
la Compagnie des Indes. Séance du 17 du premier mois. Moniteur du i9 (10 oc- 
tubie 1793). 

4. Archives, ibid.t 5* partie, piice 46. 



LKS ACCUSÉS AU LUXEMBOURG. 147 

Gommc accusé, n'étant pas plus ami de Rossignol que de 
Ronsin et par conséquent pas moins odieux aux Jacobins, 
dont il avait brisé les idoles dans la guerre de Vendée. 

Que Weslerman ait été rapproché de Danton, on le 
pouvait comprendre; mais que l'affaire de Danton, 
Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux ait été 
jointe et comme subordonnée à celle de Chabot, 
Bazire, etc., qui était parfaitement définie, cela ne pou» 
vait venir que de la pensée de déshonorer la cause des 
premiers par cette association avec un acte de friponnene; 
en un mot de faire du procès des uns et des autres 
un procès de corrompus. 11 y en a une autre raison qui 
n'a pas été signalée, mais qui ressort de la marche des 
débats : c'est qu'on ne pouvait juger tant d'accusés en 
même temps sans faire à chacun sa part, et l'affaire de 
la Compagnie des Indes pouvait tenir par ses complica- 
tions une très gi*ande place. Or on commençait par elle, 
et les débats, d'après la loi rendue à propos des Girondins, 
pouvaient être clos après trois jours! Tout cela était 
évidemment combiné pour étouffer la voix de Danton. 

Fabre d'Égianline et ses co-accusés' avaient précédé, 
on Ta vu, Danton et ses trois collègues en prison. Ils y 
étaient en communication libre avec le reste des prison- 
niers. Danton, au contraire, et les trois autres avaient été, 
à leur arrivée, mis au secret ; mais les chambres de Dan- 
ton et de Lacroix étaient voisines, et ils pouvaient, en 
élevant la voix, échanger leurs pensées : ce qui a fait que 
leurs paroles ont pu être recueillies par d'autres détenus : 



i. Leur interrogatoire est du 6 germinal (26 mars 1794). Archives, W 342, 
dossier 648, 3* partie, pièces 41^4. — L*arrêt de prise de corps, confonnémenl 
au décret de la Convention du 29 ventôse (19 mars), est de U mcuie date (ibid., 
pièce 51). 



148 GHAP. XXVIU. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

a Oh! si j'avais SU qu'ils voulaientm'arréter! s'écriait 
« Lacroix. — Je le savais, répliqua Danton ; on m'en 
« avait prévenu, et je n'avais pu le croire. — Ouoi ! 
c Danton était prévenu, et Danton s'est laissé arrêter ! 
« C'est bien ta nonchalance et ta mollesse qui t'ont 
« perdu. Combien te Ta-t-on prédit de foisM » 

C'est du Luxembourg que Camille Desmoulins écrivit 
à sa femme ces lettres où le politique s'est entièrement 
oublié, où l'homme seul apparaît avec toutes ses 
faiblesses sous le coup du malheur, et on ne peut s'em- 
pêcher de penser alors avec quelle légèreté lui-même il 
avait provoqué, avec quelle indifférence, même avec 
quelle joie cruelle il avait contemplé le malheur des 
autres! Mais il y a là des accents do tendresse qui nous 
émeuvent bien justement, surtout quand on pense que 
ce n'est point pour ses excès révolutionnaires, comme 
Hébert et consorts, mais pour avoir pris, bien tard sans 
doute, contre les bourreaux la cause des victimes qu'à 
son tour il allait partager leur fortune : 

Ma Lucile, ma Vesta, mon ange, lui dit^il, la destinée 
ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai 
huit années de ma vie à te suivre. Un coin de vue sur le 
Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos 
amours. Je suis au secret, mais jamais je n*ai été par la 
pensée, par Tima^^ination, presque par le toucher plus près 
de toi, de ta mère, de mon petit Horace... 

Je ne t'écris ce premier billet que pour te demander les 
choses de première nécessité. Mais je vais passer tout le 
temps de ma prison à décrire : car je n*ai pas besoin de 
prendre ma plume pour autre chose ; et pour ma défense, 



1. Mémoires sur les prisons, (. II, page 155; Beaulioii, Essais^ t. V, 
pages 541-342. — J'ai cité ces tczlcâ dans la Terreur, 1. 11, pages Itt5-1G4. 



LEHRES DE CANILLE A SA FEMME. 149 

ma justiBcatioa est tout entière dans mes huit volumes répu- 
blicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'en- 
dort dans l'attente du tribunal et de la postérité. ma bonne 
Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette à genoux, j'étends 
les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon pauvre 
Loulou (ici la trace d'une larme) et cette pauvre Baronne^.. 

Sasecondelettreestun simple billet. Dans la troisième 
il s'épanche davantage : 

Duodi [2* décade] germinal (l** aTrîl). 

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est 
libre quand on dort ; on n'a point le sentiment de sa captivité ; 
le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, jeté voyais 
en songe» je vous embrassais tour à tour, toi et Horace; mais' 
notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de 
se jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. 
Je me suis retrouvé dans mon cachot; il faisait un peu de 
jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car 
toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins 
pour te parler et l'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la 
pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verroux qui 
me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai 
fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon 
tombeau : Lucilel Lucile! où es-tu'? 

Ce jour-là, 12 germinal (1*' avril), les cinq accusés 
avaient subi l'interrogaloire qui précédait l'acte d'accu- 
sation et le renvoi devant le tribunal. Le juge Denizot 
les fait appeler l'un après Tautre et pose à chacun 
cette question : 

D. S'il a conspiré contre la nation française en voulant 
rétablir la monarchie, détruire le gouvernement républicain? 

1. Nom familier de Mme Dupletsis, sa belle-mère. 

2. \oyes la lettr.^ entière aui appendicei, n* lY, et aa n* Y lea trois lettres 
de Philippeaux i sa Femme. 



150 GUàP. XXVm. - DANTON, CAMILLE DfiSMOOLINS, ETC. 

Ils répondirent : 
Camille Desmoulins : 

Non. 

Danton : 

Qu'il avait été républicain et qu'il mourrait tel. 

Philippeaux : 

Qu'il a constamment conspiré contre la tyrannie en faveur 
de la liberté et jamais contre la Convention nationale. 

Delacroix : 

Jamais. 

Hérault : 

Que ces horribles pensées ne sont jamais entrées ni dans 
son esprit ni dans son cœur. 

Question unique couronnée pour chacun d'eux par la 
question finale. 

S'il a un défenseur? 

A quoi Danton répond : 

Qu'il se suffit à lui-même \ 



1. ArchÎTM, W 342, dossier 648, 3* partie, pièce 45. — Cf. les interrogatoires 
des deux Frey, de Gusman, de Diederichsen et de Sahuguet d'Espagnac, par 
le juge Deliège, même jour, ibid,^ pièce 40, et diverses pièces concernant les 
Frey, ibid.^ 1'* partie, pièces 5-8. 



CHAPITRE XXIX 

DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

(pROcis) 

I 

Danton, Camille Deamoulins, PhiHppeiux et Laeroix 
i la Conciergerie. 

Ce fut le 12 germinali à 11 heures 1/2 du soir, 
qu'on fit descendre les quatre prisonniers au greffe pour 
leur remettre leur acte d*accusation ; et on leur dit 
qu'ils allaient partir immédiatement pour la Concierge- 
rie. Camille écumait de rage, se promenant à grands pas 
dans la chambre. Philippeaux n'exprima aucune plainte : 
il joignit les mains et leva les yeux au ciel. Danton plai* 
santa Camille Desmoulins ; puis il dit à Lacroix : 

a Eh bien ! Lacroix, qu'en dis-tu? — Que je vais me 
couper les cheveux pour que Sanson n'y touche pas. •» 
Ce sera bien une autre cérémonie quand Sanson nous 
démantibulera les vertèbres du cou. — Je pense qu'il ne 
faut rien répondre qu'en présence des deux Comités. — 
Tuas raison; il faut tâcher d'émouvoir le peuple ^ » 

« Quand ils partirent pour le tribunal (pour la Concier- 
gerie), continue Beaulieu, Danton et Lacroix affectèrent 
une gaieté extraordinaire : Philippeaux descendit avec 

1. Beaulieu parait croire que les prisonniers remontèrent encore dane leur 
chambre, et c'est là qu'il place la scène. Il est plus probable qu'elle se passa au 
greffe de le prison. Cf. Des Essarts, t. I, page 233, qui d'ailleurs ne perle pu 
du greffe, et Flcury, CamUle Deimoulinê,i . II, page S22. 



i52 GIIAP. XMX. - DANTON, CAMILLE DESMODLINS, ETC. 

un visage calme el serein ; Camille Desmoulins, avec un 
air rêveur et affligé. Il dit, avant d'entrer chez le con- 
cierge : a Je vais k Téchafaud pour avoir verse quelques 
larmes sur le sort des malheureux ; mon seul regret, en 
mourant^ est de n'avoir pu les servir. » 

Ce fut probablement en arrivant à la Conciergerie que 
Camille jeta sur le papier ces phrases vraiment animées 
du souffle de son indignation : 

Si je pouvois imprimer à mon tour ; si on ne m'avoil pas 
mis au secret ; si on avoit levé mes scellés et que j'eusse les 
papiers nécessaires pour établir ma défense ; si on me laissoit 
seulement deux jours pour faire un numéro Sept, comme je 
confondrois M. le chevalier Saint-Jusl, comme je le convain- 
croisde la plus atroce calomnie! Saint-Just écrit à loisir dans 
son bain, dans son boudoir et médite pendant quinze jours 
mon assassinat ; et moi je n*ai point où poser mon écritoire; 
je n'ai que quelques heures pour défendre ma vie. Qu'est-ce 
autre chose que le duel de l'empereur Commode qui, armé 
d'une excellente lame forçoit son ennemi à se battre avec un 
simple fleuret garni de liège? 

Suivent quelques pages de notes où il veut retourner 
l'accusation de complot contre ses accusateurs, prenant 
surtout à partie Saint-Just, Vadier, Àmar, Voulland, 
Barère*. 

On a sur le séjour de Danton à la Conciergerie le récit 
d'un homme qui était là et qui a pu recueillir soit par 
lui-même^ soit par quelque autre prisonnier plusieurs 
de ses paroles : 

€ Danton, dit-il, placé dans un cachot à côté de Wes- 

1. Matton, Correspondance inédite de Camille Desmoulins, pages 231-258. 
— Cette pièce avait dcji été donnée dans le recueil intitulé : Papier* inédits 
trouvés chez Robespierre, Saint-Jttstf Payan, etc., et omis ou supprimés par 
Courtois, t. I, page 2d0. 



DANTON A LA CONCIERGERIE. 155 

termann, ne cessait de parler, moins pour é(re entendu 
de Weslermann que de nous. Ce terrible Danton fut 
véritablement escamoté par Robespierre. 11 en était un 
peu honteux. Il disait, en regardante travers ses barreaux, 
beaucoup de choses que peut-être il ne pensait pas; 
toutes ses phrases étaient entremêlées de jurements ou 
d*expressions ordurières. 

c En voici quelques-unes que j*ai retenues : 

« C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal 
c révolutionnaire : mais j'en demande pardon à Dieu et 
c aux hommes; ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de 
« l'humanité; c'élait pour prévenir le renouvellement 
« des massacres du 2 septembre. » Étrange langagedans 
la bouche de Danton ! 

c Je laisse tout dans un gâchis épouvantable : il n'y 
c en a pas un qui s'entende en gouvernement. Au milieu 
« de tant de fureurs, je ne suis pas fâché d'avoir attaché 
« mon nom à quelques décrets qui feront voir que je ne 
« les partageais pas. 

c Si je laissais mes jambes à Couthon, on pourrait 
c encore aller quelque temps au Comité de Salut public. 

« Ce sont tous mes frères Caîn. Brissot m'aurait fait 
ff guillotiner comme Robespierre. 

ff J*avais un espion qui ne me quittait pas. 

« Je savais que je devais être arrêté. 

« Ce qui prouve que Robespierre est un Néron, c'est 
c qu'il n'avait jamais parlé à Camille Desmoulins avec 
c tant d'amitié que la veille de son arrestation. 

a Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélé- 
c rats. 

c II vaut mieux être un pauvre pécheur que de gou- 
c verner les hommes. 



154 CHÂP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOUUNS, ETC. 

« Les f . • • bétes, ils crieront : Vive la République I en 
<x me voyant passer. » 

c II parlait sans cesse des arbres, de la campagne et de 
la nature \ » 

RioufTe parle ainsi des autres accusés : 

a Lacroix, fort embarrassé de son maintien, semblait, 
plus que tous les autres, tourmenté de la conscience que 
tous les malheureux qu'il voyait, c'était lui qui les avait 
faits. Il affectait un étonnement qui, ne pouvant être réel, 
remplissait d'indignation ceux qui en étaient témoins. 
Il avait Tair de s'attendrir sur le sort de tant de vic- 
times, c Pourquoi cette foule de jeunes filles dans les 
c fei^? > s'ccriait-il. Tout le surprenait, et la forme du 
tribunal, et le régime si dur des prisons, et le nombre des 
prisonniers. « Quoi ! lui dit l'un d'entre eux ; jamais des 
c charretées de victimes, se rencontrant sur vos pas, ne 
c vous ont appris qu'il y avait dans Paris une boucherie 
€ d'hommes? — Non, répondit-il, je n'ai jamais ren- 
c contré des charrettes. » Il avait été un des plus ardents 
promoteurs des institutions révolutionnaires. Si son 
ignorance n'eût pas été feinte, elle n'en eût pas été 
moins odieuse. Génies destructeurs qui lancent des fléaux 
parmi les hommes, et ne daignent pas s'informer de 
leurs progrès ! 

a Honte d'avoir été trahis par leur parti, honte de se 
trouver au milieu de leurs victimes dont ils ne pouvaient 
comprendre la modération à leur égard, telle était l'ex- 
pression générale de leur figure : peu ou point de solli- 
citude pour la patrie. Ils mouraient en cherchant à démê- 
ler le fil des intrigues qui les avaient perdus, et comment 

1. Mémoire» ttun détenu (RioufTe), dans les Mémoire» »ur les prisons, L I, 
pages 06-<i8. 



OUVERTURE DU t>ROGËS. 155 

il était arrivé qu'ils ne fussent pas restés les plus forts. 

« Danton, le ?éri table géant de ce parti, et qu'il ne 
faut confondre avec aucun d'eux, généralisait davantage 
ses idées. 

« Fabre d'Églantine, malade et faible, n'était occupé 
que d'une comédie en cinq actes qu'il disait avoir 
laissée entre les mains du Comité de salut public, et de la 
crainte que Billaut-Yarennes ne la lui volftt^ » 



II 

iS germiiutl. — OoTerture du proeès, acte d'accuMtion. ^estermann 
joint aux accusés. Débat sur raffSiire de la CompagnU det Indet. 

Au moment où le procès allait commencer, y avait-il 
quelque doute sur les deux hommes entre les mains des- 
quels était tout ce jugement? 

On trouve parmi les papiers du Comité de salut pu- 
blic cette note bien extraordinaire : 

Écrire a Henriot de mettre à l'ordre qu'on ne fasse point 
arrêter le président et Taccusateur public du tribunal révolu- 
tionnaire. 

D'une autre main : 

Faire signer par quatre membres. 

D'une autre main : 

13 germinal. 

(La lettre a été envoyée le même jour par un gendarme*.) 

Les débats s'ouvrirent ce même jour (2 avril 1794). 
Quatorze accusés prirent place sur les bancs qui leur 

1. Mémoires tTun détenu^ dans les Mém» ntr Ui priêtmêt t, I, pages 08-69. 

2. ArchÎTes AF ii, SS/dost. 7i, pièce 9. 



J56 CHAP. XXIX. - DANTON, CAMILLE DESMOULINS, LTC. 

étaient réservés : en tête non pas Danton mais Chai>ot, 
Bazire, Fabre d*Églantine ; c'était, je Tai dit, à cette 
affaire de falsification de décret et de concussion que 
Ton voulait subordonner tout le reste; puis Lacroix et 
Danton ; après eux Delaunay et Hérault de Séchelles, 
complices des premiers, puis Camille Desmoulins et à la 
suite, dans la môme confusion, Gusman, Diederichsen , 
Philippeaux, d'Espagnac, Junius et Emmanuel Frey. 

Les jurés étaient en face. D'ordinaire, quand las accu- 
sés sont nombreux et que l'affaire peut étœ longue, on 
augmente le nombre des jurés. Ici il n'y en avait que 
sept : Renaudin, Desboisseaux, Trinchard, Dix-août, 
Lumière, Ganney, Souberbielle*. N'y avait-il que ceux-là 
sur qui Ton pût compter? On tirait au sort les jurés, il 
est vrai ; et le tirage avait été fait par Fleuriot et Fouquier 
dans la chambre du conseil, c Le tirage ou le triage? » 
Il avait été fait en présence de quelques juges, — mais 
en l'absence du greffier qui aurait dû être là et qui en 
dépose au procès de Fouquier. Camille Desmoulins 
récusa Renaudin, et l'on ne tint pas compte .de sa ré- 
cusation'. 

VouUand et Vadier. du Comité de sûreté générale, 
s'étaient placés dans un lieu retiré derrière les juges 
pour jouir du spectacle de leurs victimes, rangées sur 
les gradins". 

Dans rappel des accusés, Camille Desmoulins, inter- 
terrogé sur son âge, dit : 

J'ai Tâge du sans-culotte Jésus, "trente-trois ans. 

i. Archives, W 342, doMÎer 648, 3* partie, pièce 55 (procèf-Terbal d'au- 
dience}. 

2. Déposition de Paris (Fabricius). Procès Fouquier, n«25. 

3. Vilale, Caujtes secrètes du 9 thermidor, continuation, page 31. 



RAPPORT D'AMAR. 157 

Danton, sur son nom et sur sa demeure : 

Ma demeure sera bientôt dans le néant ; quant à mon nom, 
vous le trouverez dans le Panthéon de l'histoire. 

Hérault de Séchelles, sur son nom et sur son état 
avant la révolution : 

Je m'appelle Marie-Jean, nom peu saillant même parmi les 
saints^ Je siégeais dans cette salle où j'étais détesté des par- 
lementaires '. 

Selon le plan qui avait été arrêté, raccusateur public 
lit lire par le greffier, comme première partie de son 
acte d'accusation, le rapport d*Amar sur 1 affaire de la 
Compagnie des Indes, rapport à la suite duquel Chabot, 
Delaunay d*Angei^, Julien de Toulouse (contumace), 
Fabre d'Églanline, Chabot et Bazire avaient été renvoyés 
devant le tribunal révolutionnaire. I/accusateur public 
y impliquait même Hérault de Séchelles, comme n'étant 
étranger ni à la falsification du décret, ni aux trames 
ourdies on faveur de la Compagnie des Indes, et il allait 
jusqu'à y rattacher Camille Desmoulins, parce qu'il 
avait dit qu'il ne concevait pas comment en France on ne 
gagnait pas d'argent; que pour lui, il n'avait que l'em- 
barras du choix'. 

Mais c'él'iit peu qu'il y eût faux et concussion, fût-ce 
un faux renouvelé de l'antiquité comme celui qu'on 
signalait ici. On y voulait voir un complot, et il y au- 
rait manqué, on l'a vu, quelque chose, si on n'y eût mêlé 
les puissances étrangères : à cet égard quelques étran- 
gers faisaient bien parmi les conjurés. L'accusation com- 

1. C'est sur un Um ironique qu*il pirlait sans aucun doute. 

2. Moniteur du 15 germinal. 

3. Bulletin, n« 17, pag. 05-67. 



158 CHAP. XXIX. ~ DANTON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

prenait donc à ce titre les deux Frey» beaux-frères de 
Chabot. Les deux Frey, <c venus en France presque tout 
nus >, avaient donné leur sœur» avec 200000 francs de 
dot, au capucin Chabot ; d'où tenaient-ils ces 200 000 fr.? 
Le Danois Diederichsen, l'Espagnol Gusman, liés avec 
l'introuvable baron de fialz, agioteurs ou intrigants, 
achevaient de donner à cette conspiration de l'étran- 
ger une certaine apparence; l'ex-abbé d'Espagnac lui- 
même, accepté du Comité des marchés, grâce aux in- 
telligences qu'il avait dans la place, comme fournisseur 
des armées de la République, était, selon Taccusation, 
d'accord avec ces mêmes puissances pour perdre nos 
soldats. 

On reliait par Camille Desmoulins le premier groupe 
au second ; on les reliait l'un et l'autre, par Chabot et les 
Frey, à la conspiration de Ronsin, d'Hébert, etc. On les 
reliait par Fabre d'Églantine à la conspiration des Gi- 
rondins ; on les reliait même par Danton à la conspira- 
tion de Dumouriez. Ici l'accusateur public pouvait puiser 
à pleines mains dans le rapport de SaintJust. Danton q 
servi la tyrannie (la royauté) ; il a conspiré avec les 
Lamelh, il a attiré le peuple dans le guct-apens du 
Champ-de-Mars (17 juillet 1791). Danton s'est éloigné 
de Paris aux jours de péril ; il n'y est revenu le 9 août 
que pour aller se coucher dans la nuit du 10; il a fait, 
après le 10 août, une alliance intime avec Dumouriez; 
il flattait les Girondins, il était dans des conciliabules 
avec Wimpfen et d'Orléans; on le soupçonnait d'avoir eu 
des conférences en France avec la reine, d'après des let- 
tres de l'ambassadeur d'Espagne à Venise*. Il dînait chez 

1. (31 juillet 1793.) c Le 3 de ce mois, la Reine a été séparée du Dauphin. La 
Commune de Paris prtétend qu'un agent du prince de Cobourg a des intelligences 



WËSTKRNANN MIS EN ACCUSATION. 159 

Gusman. Il était sans doute en relation avec les Espagnols. 
La lecture du rapport d'Àmar sur TafTaire de la Com- 
pagnie des Indes, puis des décrets de renvoi au tribunal 
occupa toute la première séance (13 germinal). La 
seconde commença par la lecture d'un décret nouveau, 
décret rendu la veille, qui renvoyait au iribanal révolu- 
tionnaire un nouvel accusé, Westermann, « écLevin de 
Sti^sbourg, soldat dès son enfance, » comme il répondit 
à rappel de son nom ^ : il prit place immédiatement sur 
les bancs auprès des autres'. 

avec la Reine, que Danton et Lacroix, qui étaient du parti de la Montagne, sont 
devenus Girondina et ont eu des intelligences avec Sa Majesté. 

< RenouTellement du Comité de sûreté générale : neuf des principaux chefs 
du parti maratiste en sont les membres. 

f On espère cependant qu'il s'y troufera un espion royaliste déguisé tous 
le masque maratiste, etc. 

« Signé: Clembste db Campos. i 

(Archives, W 542, dossier 648, 3* partie, pièce 35.) 

Joignez-y une déclaration de Rheydellet, lieutenant de raisseau, arrêté, contre 
le droit des gens, étant parlementaire et incarcéré à Cagliari. Il a appris du 
major de la place, avant les événements, la trahison de Dumouriez, la rébellion 
de Lyon, de Marseille, de Toulon et de la Vendée, le complot des fédéralistes. 
On lui a*dit, sur la fin de mars, que tous devaient se réunir aux puiisaacet cot- 
Usées, ayant à leur tête Danton et Dumouriez. 14 germinal. [Ibid,, 1** partie, 
pièce 46.) 

1. Notes de TopinO' Lebrun, juré du tribunal révolutionnaire, publiées par 
M. J. Claretie, Camille Desmoulins, page 468. — Sur sa mise en accusation. 
Moniteur du 14 gettninal et procès-verbal d'audience. (Archives, W 542, dossier 
648, 5* partie, pièce 55). 

2. Vnici en quoi consista rinterrogatoire que lui avait fait subir le juge Deniiot 
le matin même : 

D. Son nom, son âge ? 

R. François-Joseph Westermann, quarante ans ; militaire à l'âge de quinze (ans), 
puiséchevin de la ville de Strasbourg et depuis la révolution envoyé comme oom- 
uiissairc du pouvoir exécutif pour arrêter Lafayette, et général de brigade. 

D. S'il a conspiré contre le peuple français en voulant rétablir la monarchie, 
détruire la Convention nationale et le gouvernement républicain ? 

H. Qu'il n'a jamais eu l'idée de pareils forfaits; que les bulletins de la Con- 
vention nationale prouvent qu'il a toujours bien servi son pays. 

D. S'il a fait choix d'un défenseur ? 

(Archives, ibid., 5* partie, pièce 47.) 

Ce même jour, un nommé Patou communiquait à sa charge trois lettres (24 juil- 
let, 2 et '27 août 1795) à lui adressées par son fiU, volontaire qui servait en Yen* 
dée et qui avait à se plaindre de son général. (Ibid,, 1" partie, pièces 55-38.) 



160 CHAP. XXIX. - DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

L'accusateur public fit lire par le greffier Tacle som- 
maire rédigé contre lui S puis celui qu'il avait dressé 
contre Chabot, Fabre d'Ëglantine et les autres, comme 
complément du rapport d'Amar, et enfin pour tout acte 
d'accusation contre Danton, Hérault-Séchelles, Camille 
Desmoulins, Lacroix etPhilippeaux, le rapport de Saint- 
Just. C'est alors seulement que les débats s'ouvrirent par 
l'interrogatoire des témoins *. 

Comme dans l'acte d'accusation, c'est l'afTaire de la 
Compagnie des Indes que l'on attaqua d'abord dans les 
débats. 

Le premier témoin appelé, Cambon, rappela les amen- 
dements qu*il avait fait adopter au décret relatif à la 
Compagnie des Indes el les altérations qu'ils avaient subies 
dans la ré Jaction officielle. Fabre réclama la production 
de l'original qu'on l'accusait d'avoir altéré, et n'ayant 
pu l'obtenir, il expliqua la part qu'il avait prise à la 
discussion de la loi, les modifications qu'il avait faites 
au texte proposé par Delaunay pour le ramènera la forme 
volée par la Convention, désavouant les changements 
tout autres que l'on y avait introduits frauduleusement : 
désaveu dont nous avons prouvé ci-dessus la parfaite 
exactitude, ayant sous les yeux les pièces qu'on lui a re- 
fusées. Mais sa défense chargeait d'autant plus Chabot, 
Delaunay el leurs amis. Delaunay niait tout; Chabot et 
Bazire soutenaient qu'ils n'étaient entrés dans cette in- 
trigue que pour en connaître les détails et la faire 
échouer. Hérault de Séchelles avait eu vent des bruits 
divers qui couraient sur le sort des compagnies finan- 
cières. Il avait demandé à fiazire <c s'il connaissait quelque 

1. Archives, W 3i2, dossier 648, 3* ptrtie, pièce 59. 

2. Ibid.^ 3* partie, pièce 55. (Procès- verbal d'audience.) 



LES DÉBATS; AFFAniE DE LA COMPAGNIE DES INDES. 161 

chose à lout ce galimalliias », et Bazirc lui avait répon- 
du : c C'est mon secret el dans peu je le dévoilerai au 
Comité de sûreté générale. > D'Espagnac convenait bien 
qu'il avait rendu quelques services à la Compagnie des 
Indes et qu'il lui en avait promis d'autres, en tout hon- 
neur; mais on lui cilait cette letlre qu'il avait écrite à 
Julien : 

Cher ami, 

Je n'ai encore rien fait pour vous et cepcndaut je n'ai point 
oublié toutes les obligations que je vous ai. 

Vous auriez de la peine à vous faire une juste idée des sa- 
crifices que j'ai faits pour nombre de scélérats qui siègent à 
côté de vous et qui ne m'ont pas tenu parole, etc. ^ 

Pendant ces tristes débats, Lacroix, Danton, murmu- 
raient : Qu'élait-il besoin de notre présence ù une ins- 
truction sur un vol de portefeuille, à une procédure avi- 
lissante pour notre caractère? — « Passe d'aller dans la 
même voiture, > disait Danton, etc.'. 



III 

lDlerix>gatoire de Danton (14 germinal). — Nules du juré Tupi no-Lebrun. 

C'est après avoir longtemps traîné l'audience dans 
ces sales affaires, que le président Herman en vint à 
Danton. 



1 . Plusieurs pièces concernant d'Espignac se trouvent dans un autre carton 
desarchires, W515. 

2. Notes prises à l'audience, Archires, W 545, dossier 676, (doss. de Ghau- 
metic), 1** partie, pièces 22 et 23. — De la môme main qu'un réquisitoire contre 
0»&clm (pièce 25) qui parait être de Naulin. Ce n'est pourUmt pas Naulin qui 
siégea dans rarfair*). — Cr. Moniltur du 15 germinal (4 avril 1704)i 

TRIB. lÉVOL. lU il 



163 CIIAP. XXIX. — DAI^TOiN, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

Le président. — Danton, la Convention nationale voua 
accuse d'avoir favorisé Dumouriez, de ne Tavoir pas fait con- 
naître tel qu'il était, d'avoir partagé ses projets liberticides, 
tels que de faire marcher une force armée sur Pari?, pour 
détruire le gouvernement républicain et rétablir la royauté. 

Dam ON. — Ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour 
la cause du peuple, pour appuyer et défendre ses intérêts, 
n'aura pas de peine à repousser la calomnie. 

Les lâches qui me calomnient oseraient-ils me parler en 
face ? Qu'ils se montrent, et bientôt je les couvrirai eux-mêmes 
de Tignominie, de l'opprobre qui les caractérisent ! Je l'ai dit 
et je le répète : mon domicile est bientôt dans le néant et mon 
nom est au Panthéon !... Ma tête est là : elle répond de tout! 
La vie m'est à charge, il me tarde d'en être délivré. 

Le président. — Danlon, l'audace est le propre du crime et 
le calme est celui de l'innocence ; sans doute, la défense est 
de droit légitime, mais c'est une défense qui sait se renfermer 
dans les bornes de la décence et de la modération , qui sait 
tout respecter, même jusqu'à ses accusateurs ' . 

Danton. — L'audace individuelle est sans doute réprimable 
et jamais elle ne put m'étre reprochée ; mais l'audace natio- 
nale, dont j'ai tant de fois donné l'exemple, dont j'ai tant de 
fois servi la chose publique, ce genre d'audace est permis; il 
est même nécessaire en révolution, et c'est de cette audace 
que je m'honore. Lorsque je me vois si grièvement^ si injuste- 
ment inculpe, suis-je le mailre de commander au sentiment 
d'indignation qui me soulève^contre mes détracteurs? Est-ce 
d'un révolutionnaire comme moi, aussi fortement prononcé, 
qu'il faut attendre une défense froide? Les hommes de ma 
ti'cmpe sont impayables ; c'est sur leur front qu'est imprimé 
en caractères ineftaçables le sceau de la liberté, le génie ré- 
|)ubr(cain ; et c'est moi que Ton accuse d'avoir rampé aux 
pieds des vils despotes, d*avoir toujours été contraire au parti 
de la liberté, d'avoir conspiré avec Mirabeau et Dumouriez 1 

1. Cf. les noUt d'tiidienee cittoj)lus haut* 



INTERROGATOIRE DE DANTON. 163 

et c'est moi que Ton somme de répondre à la justice inévi- 
table, inflexible !... Et toi, Saint Just, tu répondras à la pos- 
térité de la diffamalion lancée contre le meilleur ami du 
peuple, contre son plus ardent défenseur !... En parcourant 
cette liste d'horreurs, je sens toute mon existence frémira 

Danton allait continuer ainsi : le président le rappela 
encore au respect de la représentation nationale, da tri- 
bunal et du peuple souverain, et il lui cila l'exemple de 
Marat (quel type de convenance et de douceur!), Marat 
qui, accusé comme lui, « établit son innocence en ter- 
mes respectueux. Je ne puis, ajouta-t-il, vous proposer 
de meilleur modèle >. 

Danton se résigna donc à discuter le rapport de Saint- 
Just. Mais il ne se contint pas longtemps : 

Moi, vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez! moi, 
le partisan des royalistes et de la royauté!... N'ai-je point 
fait afficher au district des Cordeliers la nécessité de s'insur- 
ger? J*ai toute la plénitude de ma tête lorsque je provoque 
mes accusateurs, lorsque je demande à me mesurer avec 
eux.... Que l'on me les produise et je les replonge dans le 
néant dont ils n'auraient jamais dû sortir!... Vils impos- 
teurs, paraissez, et je vais vous arracher le masque qui vous 
dérobe à la vindicte publique'!... 

Le président, sous prétexte de le calmer, trouva le 
moyen de l'irriter davantage : 

Danton, ce n'est pas par des sorties indécentes contre vos 
accusateurs que vous parviendrez à convaincre le jury de 
votre innocence. Parlez-lui un langage qu'il puisse entendre. 

Danton. — Un accuse comme moi, qui connaît les mots 
et les choses, répond devant le jury mais ne lui parle pas. 



1. Bulletin n"* 21, pages 83-S4. 

2. Ibid., n* 22, page 85. 



104 CUAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

Jamais rambition ni la cupidité n'eurent de puissance sur 
moi.... Tout entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux 
sacrifice de toute mon existence. 

C*est dans cet esprit que j'ai combattu Tinràme Pastoret, 
Lafayctte, Bailiy et tous les conspirateurs qui Youlaient s'in- 
troduire dans les postes les plus importants pour mieux et 
plus facilement assassiner la liberté. Il faut que je parle de 
trois plats coquins qui ont perdu Robespierre. J'ai des 
choses essentielles à révéler; je demande à être entendu 
paisiblement, le salut de la patrie en fait une loi. 

Le président l'invite à se défendre lui-même avant 
d'attaquer personne. 

Dantok. — Je reviens à ma défense. C'est une chose bien 
étrange que ravcuglemcnt de la Convention nationale jus- 
qu'à ce jour sur mon compte, c'est une chose vraiment mira- 
culeuse que son illumination subite! 

Le président. — L'ironie à laquelle vous avez recours ne 
détruit pas le reproche à vous fait de vous être couvert en 
public du masque du patriotisme pour tromper yos collègues 
et favoriser secrètement la royauté. 

Rien de plus ordinaire que la plaisanterie, les jeux de 
mots, aux accusés qui se sentent pressés et accablés de leurs 
propres faits, sans pouvoir les détruire. 

Danton. — Je me souviens effectivement d'avoir provoqué 
le rétablissement de la royauté, la résurrection de toute la 
puissance monarchique, d'avoir protégé la fuite du tyran, 
en m'opposant de toutes mes forces à son voyage de Saint- 
Cloud, et faisant hérisser de piques et de bayonnetles son 
passage, en enchaînant, en quelque sorte, ses coursiers fou- 
gueux ! Si c'est là se déclarer le partisan de la royauté, s'en 
montrer l'ami, si à ces traits on peut reconnaître l'homme 
favorisant la tyrannie, dans cette hypothèse, j'avoue être 
coupable de ce crime.... 

Puis il s'explique sur l'aiïairc du Ghamp-de-Mars, 



INTERROGATOIRE DE DANTOiN. 165 

(17 juillet 1791), sur sa retraite à Arcis-sur-Aube, sur 
son voyage en Angleterre, le 17 juillet 1789 (presque au 
lendemain de la prise de la Bastille), voyage où l'on 
voulait voir comme un premier symptôme d'émigration, 
sur sa nouvelle retraite à Arcis-sur-ÀuLe en 1792 : 

On m'accuse de m'étre retiré à Arcis-sur-Aube au moment 
où la journée du 10 août était prévue, où le combat des 
hommes libres devait s'engager avec les esclaves. 

A cette inculpation, je réponds avoir déclaré à cette 
époque que le peuple français serait victorieux, ou que je 
serais mort; je demande à produire pour témoin de ce fait le 
citoyen Paycn (Payan) : il me faut, ai-je ajouté, des lauriers 
ou la mort. 

Où sont donc les hommes qui ont eu besoin de presser 
Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? où 
sont donc ces êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? 

Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton; demain 
il espère s*endormir dans le sein de la gloire : jamais il n'a 
demandé grâce, et on le verra voler à l'échafaud, avec la 
sérénité ordinaire au calme de la conscience. 

Et il rend compte de ce qu'il a fait au 10 août, des 
actes de son ministère, des sommes qui ont été mises à 
sa disposition, de ses 40.0000 francs de fonds secrets : 

Je n'ai dépensé à bureau ouvert que 200000 livres. 
Ces fonds ont été les leviers avec lesquels j'ai électrisé les 
départements. 

Il parle ensuite de ses relations avec Dumouriez, avec 
Westermann. 

Un juré lui demande pourquoi Dumouriez n'a pas 
poursuivi les Prussiens dans leur retraite; pourquoi 
Billaud-Varennes, qu'il avait chargé de surveiller Du- 
mouriez, n'a pas pressenti ses trahisons. 



'\ 



106 CIIAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMODLINS, ETC. 

Danton répond qu'il est bien facile de juger après 
coup et renvoie au rapport de Billaud-Yarennes. 

Un des jurés, Topino-Lebrun, dans des notes prises à 
Taudience, a gardé sous cette forme tronquée, mais évi- 
demment originale, plusieurs des traits de la défense de 
Danton : 

Moi vendu? un homme de ma trempe est impayable. 
La preuve : me taisais-jeMorsque j'ai défendu Marat, lorsque 
j*ai été décrété deux fois sous Mirabeau, lorsque j'ai lutté 
contre Lafayctte? — Mon affiche pour insurger aux 5 et 6 oc« 
tobre. Que Taccusateur qui m'accuse d'après la Convention 
administre la preuve, les semi-preuves, les indices de ma 
vénalité. J'ai trop servi; ma vie m'est à charge, je demande 
des commissaires de la Convention pour recevoir ma dénon- 
ciation sur le système de dictature. 

... J'ai empêché le voyage de Saint-Cloud; j'ai été décrété 
de prise de corps pour le Champ-de-Mars. 

Les assassins furent envoyés pour m'assassiner à Arcis. 

Je me sauvai à Londres ; je suis revenu lorsque Garant fut 
nommé. On oiTrit à Legcndre 50000 écus pour m'assassiner. 

... Quelle proposition avez-vous faite contre les Brissotins? 
— La loi dePublicoIa. Je portai le cartel à Louvet, qui refusa. 
Je manquai d*étre assassiné à la Commune. J'ai dit à Bris- 
sot : a Tu porteras ta tète sur l'échafaud », et je l'ai rappelé ici 
à Lebrun. J'avais préparé le 10 août et je fus à Arcis, parce 
que Danton est bon fils, passer trois jours à faire mes adieux 
à ma mère et régler mes affaires. Il y a des témoins. On m'a 
revu solidement. Je ne me suis point couché. J'étais aux 
Cordeliers, quoique substitut de la Commune. Je dis au 
ministre Clavière, qui venait de la part de la Commune, que 
nous allions sonner l'insurrection. Après en avoir réglé 
toutes les opérations et le moment de l'attaque, je me suis 
mis nu lit comme un soldat, avec l'ordre de m'averlir. Je 
sortis à une heure, et je fus à la Commune devenue révolu- 
tionnaire. Je fis l'arrêt de mort contre Mandat — (il ose s'en 



INTERROGATOIRE DE DANTON. 167 

vanter!) — qui ayait Tordre de tirer sur le peuple. On mit le 
maire en arrestation, et j'y restai suivant l'avis des patriotes. . . . 

J*eus 400 000 fr. sur 2 millions pour faire la révolution, 
200 000 livres pour choses secrètes. 

(Compte sommaire.) 

Ministre de la justice, j'ai fait exécuter les lois. 

Marat avait son caractère volcanisc, celui de Robespierre 
tenace et ferme, et moi je servais à ma manière. 

Je ne vis qu'une fois Dumouriez qui me tâta pour le 
ministère. Je répondis que je ne le serais qu'au bruit des 
canons.... 

Le piège de Brissot était de faire voir que nous désorga- 
nisions les armées de Belgique. 

On me refuse des témoins : allons, je ne me défends plus. 

Je vous fais d'ailleurs mes excuses de ce qu'il y a de trop 
chaud, c'est mon caractère. 

Le peuple déchirera par morceaux mes ennemis avant trois 
mois^ 

« Danton, dit le rédacteur du Bulletiriy parlait depuis 
longtemps avec cette véhémence, cette énergie qu'il a tant 
déployée dans les assemblées. 

a En parcourant la série des accusations qui lui étaient 
personnelles, il avait peine à se défendre de certains 
mouvements de fureur qui l'animaient; sa voix altérée 
indiquait assez qu'il avait besoin de repos. 

c Cette position pénible fut sentie de tous ses juges, 
qui l'invitèrent à suspendre ses moyens de justification 
pour les reprendre avec plus de calme et de tranquillité. 
Danton se rendit à l'invitation et se tut*. > 

Plusieurs témoins au procès de Fouquier-Tinville, 
d'Herman et d'autres membres, juges ou jurés, du tribu- 

1. Notes de Topino-Lebrun. J. Claretie, Camille Jkêmoulini^ p. 465-467. 

2. Bulletin, n* 23, p. 89. 



168 CHAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

nal révolutionnaire, prétendent que celte invitation était 
un piège : 

Les débats s'ouvrirent, dit le représentant du peuple Tlii- 
rion, 132' témoin. Danton commença. Au milieu de sa dé- 
fense, Herman qui présidait, lui dit : a Tu es fatigué, cède 
la parole à un autre, je te la redonnerai quand tu seras 
reposé. » 

Danton voulait continuer, le président insista; la parole 
fut ôtée à Danton et elle ne lui fut plus rendue. 

Cette affirmation donna lieu à un débat animé dans 
le procès où elle se produisit, et Herman ne put s'en 
défendre qu'à demi : 

D'AuBiGNY. — J'affirme que la 'parole a été retirée à 
Danton. 

Herman. — Je le nie : d'ailleurs celte affaire était un pro- 
cès extraordinaire et politique (violents murmures, — Il n'y 
a pas de procès politique, s'écrie Tauditoirc.) 

Paris. — Je le répète : Danton ne fut pas entendu, non 
plus que les autres accusés. On craignait même les témoins à 
charge. Un seul fut produit; encore parla-t-il à la décharge 
de Danton. Il n'était pas aisé de trouver des témoins contre 
de pareils hommes ^ 

Pendant le discours de Danton, un colloque par écrit 
s'était engagé entre le président Herman et Fouquier- 
Tinville, sur un petit carré de papier qu'ils se renvoyaient 
de l'un à l'autre et qui est resté aux Archives : 

(Herman.) — Dans une demi-heure, je ferai suspendre la 
défense de Danton, il faudra prendre quelques-uns de détail. 

(FouQciER-TiN VILLE.) — J'ay une interpellation (il avait écrit 
objection) à faire à Danton, relativement à la Belgique, lors- 
que tu cesseras les tiennes. 

i . Procès fie Fouquier, n* 46, page 5. 



LDUILLIER: HERAULT-SÊCHËLLES; CAMILLE DESMOULLXS. 169 

. (Herman.) — 11 ne faut: pas entamer relativement à d'autres 
que Lacroix et Danton Taffaire de Belgique, et quand nous 
en serons là, il faut avancer '. 



IV 

15 gerniin:il. — Lhuillicr mis en accusalion. Interrogatoire de Camille De»moulins, 
de Giisman, de Lacroix, de Pliilippeaux, de Westermann, de Diederichsen, 
des deux Frey. 

Le 15, troisième jour des débats, un nouvel accusé, 
Lliuillier, ex-procurenr général syndic du département 
de Paris, fut réuni aux autres accusés sur le réquisitoire 
de Fouquier-Tinville, comme complice de Chabot, etc. *. 
Après lui, après Hérault de Séchelles, qui eutà répondre, 
comme membre du comité diplomatique, sur ses rapports 
avec Proly, et sur cel abus des papiers relatifs aux affaires 
étrangères et ces intelligences avec l'ennemi dont le Co- 
mité de salut public l'avait accusé^, le président inter- 
rogea Camille De<^moulins. Ses écrits étaient au fond ce 
qui le faisait mettre en jugement, et le président lui 
opposa sans détour celle page fameuse du numéro Ul du 
Vieux Cordelier : 

Crime de contre-révolution au descendant de Cassius, pour 
avoir gardé les portraits de ses ayeux. 

1. Archi?e8| V^ 342, dossier 648, 1" partie, pièce 34. 

2. Archires, ibid., 3* partie, pièce 55 (procès-verbal d*tadience). 
3 Voici ce qu'en rapportent les notes de Topino-Lebrun : 

« Hérault^ sur le petit cofTret/nie le Tait. U fut nommé pour la partie diplo- 
matique nvec Darère. Déclare que jamais il ne 8*est mêlé des négociations, nie 
n'avoir jamais fait imprimer aucune chose diplomatique. 

c Je ne conçois rien à ce galimatbias. 

ff J'ai sauvé à la Republique une armée de 60 000 hommes. Travaille avec Bar- 
c tbélemy à la neutralité de la Suisse. 

« Jamais rien communiqué à Proly en politique; au surplus, il fallait mecon- 
c fronler avec lui. i (J. Glarede, CamiUe Desmoulmi, pages 467-468). 



i 



170 CHAP. X\1X. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

Autre crime de contre-révolution : avoir été aux commo- 
dités sans avoir vidé ses poches d'effigies royales, et cela 
pour les avilir, etc. 

Le Bulletin n'en donne pas davantage. Si le président 
aussi s'en est tenu là, il a craint sans doute de réveiller 
dans l'auditoire, par une plus longue citation, l'impres- 
sion que le numéro III du] Vieux Cordelier avait faite 
dans le public ^ 

Camille Desmoulins avait plus d'esprit que de carac- 
tère. Il ne soutint pas dans les débats son rôle de vieux 
Cordeliery et sembla désavouer cette ironie vengeresse 
qui avait mis au pilori de l'opinion publique et la loi 
des suspects et tout ce que le président appelait c les 
décrets les plus salutaires >. Dans les notes du juré cité 
plus haut on trouve ces fragments de ses répliques : 

... J'ai dénoncé Dumouriez avant Marat, d'Orléans le pre- 
mier. J*ai ouvert la révolution, et ma mort va la fermer. 
Marat s'est trompé sur Proly. Quel est l'homme qui n'a pas 
eu son Dillon? Depuis le numéro IV je n'ai écrit que pour me 
rétracter. J'ai attaché le grelot à toutes les factions, on m'a 
encouragé, écrit, etc. Démasqué le faste d'Hébert. Il est bon 
que quelqu'un le fasse'. 

Gusman avoua qu'il était grand d'Espagne de pre- 
mière classe, mais il dit quMl n^en soupirait pas moins 
pour la liberté et qu'il était venu en France pour en 
jouir. I/infortunél C'est à cela qu'aurait pu justement 

s'appliquer cette parole de Danton, plaisantant sur les 

• 

1. Nons en avons reproduit ci-dessus la partie principale. 

9. Jules Clarctie, /. /., page 469. — Le général Dillon, ami de Camille Dès- 
moulins, étant accusé devant la Convention d'un complot royaliste, Camille Des 
moulins avait voulu le défendre à la tribune. Il publia en sa faveur une bro 
cbure: Réponte de Camille Desmoulint à ArUiur Dillon, (Voyez L. Blanc, 
t. TX, pages 77 et 78.) 



GUSMAN; LACROIX. 171 

longues explica lions de son coaccusé : « Il fait des châ- 
teaux en Espagne ^ » 

Lacroix rendit compte de sa mission en Belgique ; il 
nia qu'il eût provoqué ie renouvellement de la représen- 
tation nationale, et pour sa défense en général il demanda 
que Ton entendit ses témoins : 

Depuis trois jours, dit-il, je revendique inutilement le 
droit sacré de la défense pour un accusé, mes moyens de 
rétablir; depuis trois joui*s, j'ai remis la liste de mes témoins 
justificatifs, et cependant aucun d'eux n'est encore assigné. 
Je somme l'accusateur public de me déclarer, en face du 
peuple, témoin de mes efforts pour me justifier, pourquoi cette 
satisfaction si légitime m^est refusée. 

L'accusateur public. — L'appel de vos témoins m'est tota- 
lement étranger ; ils doivent être produits à votre requête et à 
votre diligence; je ne me suis point opposé à leur citation, et 
déclare encore ne point m'y opposer. 

Lacroix. — Mais ne pas vous opposer à l'appel de mes té- 
moins ne me suffit pas ; rien ne se fait sans la permission de 
l'accusateur public, sans ses ordres : c'est donc cette permis- 
sion, ca sont donc ces ordres que je sollicite. 

L'accusateur PUBLIC — Puisque vous exigez une déclaration 
formelle de ma part, je déclare permettre que vos témoins 
soient appelés, autres toutefois que ceux par vous désignés 
dans la Convention ; et à cet égard j'observe que l'accusation 
portée contre vous émanant de toute la Convention en masse, 
aucun de ses membres ne peut vous servir de témoin justi- 
ficatif; car rien ne serait plus ridicule que de prétendre avoir 
le droit de faire concourir à votre justification vos propres 
accusateurs, et surtout des corps constitués, dépositaires du 
pouvoir suprême, qui ont droit de Texercer pour le plus grand 
avantage du peuple et n'en doivent compte qu'à lui. 

1. y aies de Topino-Î^brun, Jules Claretie, /. /., p. 470. « On lui fait, diatil-il 
v'ncore de la condescendance du président Herman sur ces longueurs, on lui fait 
poiiiesM; comme étranger. » (Ihid,, p. 470.) 



\n CHAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

Lacroix. — Et des assertions par vous posées j'en conclus, 
comme je le dois, qu*il est permis à mes collègues de m'as- 
sassiner, et à moi défendu de démasquer, de confondre ces 
vils assassins dans les derniers moments de mon existence. 
Il importe cependant bien essentiellement au peuple d'être 
éclairé sur certains individus qui le représentent, et dont 
.tout le mérite consiste à se créer des prôneurs, des adula- 
teurs en assez grand nombre pour écraser les hommes ver- 
tueux et altiers qui refusent d'encenser leur idole et d'adopter 
leurs opinions erronées. 

Le président. — Vous êtes accusé de conspiration ; vous 
vous en défendez, vous vous prétendez irréprochable, et c'est 
même jusque dans Ténceinte de ce tribunal que vous osez 
conspirer, calomnier la représentation nationale et jeter sur 
elle les soupçons les plus odieux. 

Lacroix. — Je ne suis donc ici que pour la forme, puisque 
Ton veut me réduire à y jouer un rôle muet. 

Le président. — Votie défense n'est entravée par personne; 
mais les invectives, les diffamations ne sont point des moyens, 
et ce n'est pas ainsi qu'on parvient à démontrer son inno- 
cence. 

Lacroix. — J'insiste pour que les témoins par moi proposés 
soient admise et je demande, en cas de difGculté, que la 
Convention soit consultée à cet égard. 

L'accusateur public — Il est temps de faire cesser cette 
lutte, tout à la fois scandaleuse, et pour le tribunal, et pour 
tous ceux qui vous entendent ; je vais écrire à la Convention 
pour connaître son avis, il sera bien exactement suivi. 

Celle déclaration avait une portée redoutable. Les 
accusés ne parurent pas s'en apercevoir. 

Rien d'insolite ne s'était encore produit dans le procès. 
Danton disait : 

i . On a au dossier des listes des témoins à assigner à la requête de Hérault, 
d'Espagnac, de Danton, de Lacroix. (Arcliifes, ^V 342, dossier 648, 1'* partie, 
pièces 41 et 4C.) 



SUITE DES DÉBATS : DANTON, CAMILLE, ETC. ilo 

Pourvu qn*on nous donne la parole et largement, je suis 
sûr de confondre mes accusateurs, et si le peuple français 
est ce qu'il doit être, je serai obligé de demander leur grâce. 

El Camille : 

Âh ! nous aurons la parole : c'est tout ce que nous deman- 
dons. (Grande et sincère gaieté de tous les députés accusés.) 

Puis Danton encore : 

C'est Barère qui est patriote à présent; n'est-ce pas? Et 
Danton aristocrate ! La France ne croira pas cela longtemps. 

Et interpellant Cambon qu'il voyait parmi les témoins : 

Nous crois-tu conspirateurs? Voyez, il rit, il ne croit pas. 
Écrivez qu'il a ri. 

Puis s'adressant aux jurés : 

C'est moi qui ai fait instituer le tribunal, je dois m'y 
connaître ' ! 

Cependant le président continuait l'interrogatoii^e. 
On accusait Danton et Lacroix d'avoir été contraires à la 
révolution du 31 mai; d'avoir incriminé Hanriot pour 
le rôle qu'il y avait joué, d'avoir demandé sa tête. 
Cela se rattachait à l'accusation de fédéralisme et de 
faveur pour les Girondins. Lacroix répond : 

J'ai dit à Henriot : Tiens ferme, sans cela nous sonunes 
perdus. 11 faut qu'aujourd'hui le peuple et la Convention 
aient satisfaction de tous les aristocrates. 

Et Danton : 

Je n'ai point [demandé l'arrestation d'Henript, et je fus un 
de ses plus forts appuis. 

1. Noies de Topmo- Lebrun, Jules CUretie, Camille DetmoulinMf piges 408- 
470. 



174 CUAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

D^autre part on reprochait à Lacroix d'avoir demandé 
Tarrestation des vingt-deux et de tous les appelants, — 
dans l'intention il est vrai, de soulever les départemenls 
contre Paris ; et il répondait : 

Je n*ai point eu les intentions perfides que l'on me prête, 
je n'avais d'autre but que de délivrer la Convention des 
membres qui obstruaient ses opéralions. 

Parmi ces hommes sur lesquels, à part les griefs 
politiques de l'accusation, il y avait tant à dire, celui 
qui méritait le plus de considération, c^est assurément 
Philippeaux : toute Taccusation à son égard se résumait 
dans ces paroles du président : 

Philippeaux, vous êtes accusé d'avoir attaqué le gouverne- 
ment par vos écrits, d'avoir voté l'appel au peuple, d'avoir 
calomnié Marat et de vous être déclaré défenseur de Roland. 

Il se défendait en disant qu*il avait été d'abord pour 
l'appel au peuple, mais qu^ensuite il Pavait rejeté; 
qu'il avait pu être trompé sur Roland, mais qu'il avait 
démasqué, six mois à l'avance, la faction des Girondins ; 
qu'il avait été des soixant-dix-huit opposés à la mise 
en jugement de Marat. Que restait-il donc? ses écrits : 
mais c'était là ce qu'on ne lui pardonnait pas. Envoyé 
en Vendée, il avait dénoncé au Comité de salut public 
les horreurs et les turpitudes qui s'y commettaient, 
dénoncé Ronsin, Rossignol^; puis, ses démarches étant 

1. Goupilleau de Fontcnay, envoyé en Vendée en qualité de commissaire, osa 
pourtant destituer Rossignol. — « Si c'était, lui dit Darèrc, un généml comme 
Turcnne que tu eusses destitué, on te le pardonnerait aisément ; mais quand il 
est question d'un patriote comme Rossignolf c'est un crime. » 

a Qu'on pèse bien ce mot, dit Courtois dans ses notes, et qu'on le rapproche 
du cluncre politique à entretenir en Vendée. » 

(yoteê de Courtois» Jules Clarelic. CMmiUe DesmouUtiê, page 473.) 



PHILIPPEAUX; WESTERMANN. 175 

restées sans résuUat, il avail dénoncé à la Convention le 
Comité de salut public lui-même : 

J'ai connu mes devoirs, dit-il fermement, et je les ai rem- 
plis, je n'ai point avili la représentation nationale. 

Et comme l'accusateur public lui répondait avec 
aigreur : 

Il ne manque à ce que vous dites que les actions. 

11 répliqua : 

Il vous est permis de me faire périr, mais de m'outrager 
je vous le défends ^ 

Westermann ne montra pas moins d'énergie en faisant 
le tableau de ses services dansTarmée de Dumouriez, 
à Jemmapcs et plus tard : 

Lorsque Dumouriez était en Belgique, dit-il, j'étais en 
Hollande, abandonné entre les ennemis. J*ai conduit ma 
lé|(ion à Anvers. 

Il ne lui fut pas plus difficile de prouver combien il 
s'était montré contraire aux manœuvres qui préparèrent 
la rébellion de Dumouriez; et quant au commandement 
qu'il avait par la suite exercé en Vendée, comme on 
rinvitail à se justifier des mauvais traitements dont se 
plaignaient les volontaires (tous, disait-on, s'accordaient 
à lui reprocher des actes d'inhumanité), il dit : 

Les bons soldats se louent de moi et me rendent justice ; 
le blâme des lâches qui se plaignent de moi et qui m'accusent 
ne peut que concourir à ma justification. 

A un autre moment, comme le président l'interrom- 
pait en disant a qu'il divaguait et qu'il perdait son 

i. Bulletin, p. 98. 



176 CHAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

temps : — Je ne puis mieux l'employer qu'à défendre 
mes jours, » dit-il brusquement*. 

Des traits divers de cette défense le juré Topino-Lebrun 
a conservé ce déû tout soldatesque du général à ses 
lâches accusateurs : 

Je demanderai à me mettre tout nu devant le peuple pour 
qu*on me voie : j*ai reçu sept blessures, toutes par devant; 
je n'en ai reçu qu'une par derrière, mon acte d'accusation*. 

Le président interrogea encore Diederichsen qui rendit 
témoignage des services dont il était redevable aux deux 
Frey. Il interrogea Junius Frey, qui exposa sa situation 
de fortune et son expulsion de Vienne comme ami des 
Jacobins; Emmanuel Frey, qui n'avait fait que suivre 
son frère et qui s'en faisait gloire, se déclarant prôt à 
mourir avec lui ; mais Tinlérêt était ailleurs. 



Inquiétude du tribunal sur la suite des débats. — Lettre de Fouquier-Tinville 
à la Convention. — Discours de Saint-Just. — Décret du 15 germinal. 

Le Comité de salut public n'était pas rassuré sur 
l'issue du procès. L'opinion publique n'avait pas été 
soulevée contre Danton comme elle l'avait été contre 
Hébert; et l'attitude audacieuse, menaçante, de l'élo- 
quent tribunaux débals, ses rugissements qui remuaient 
la salle et retentissaient à travers les fenêtres jusqu'au 

i. D'Aubigny, témoin au Procès de Fouquier-Tinville^ n*40, p. 3. 

ï. Notes de Topino-Lebrun^ publiées p.ir M. J. Clarctie à la fin de son livre sur 
Camille Desmoulins, pages 4C8 et 470. Le propos est confirma par Bnlicur. 
«Moi conspirateur! Je demande à me dépouiller tout nu devant le peuple; 
j*ai reçu sept blessures par devant, je n'en ai qu'une par derrière ; c'est mon 
acte d'nccusntion. s {f)u système de d^jwpulation ou la vie et les crimes de 
Carrier^ page 55.) 



iPPEL DU TRIBUNAL A LA CONVENTION. 177 

milieu du peuple de la rue pouvaient provoquer des 
manifestations en sa faveur ; et qu'eût-ce été s'il avait 
fallu déférer à Ténergique réclamation de Lacroix et faire 
descendre devant le tribunal la Convention où ils 
n'avaient pas été entendus? La lettre que Fouquier- 
Tinville avait promis d'écrire à l'assemblée comme poui* 
lui donner satisfaction était ainsi conçue : 

Citoyens représentants, 

Un orage horrible gronde depuis que la séance est com- 
mencée ; les accusés, en forcenés, réclament Taudition des 
témoins à décharge, des citoyens dé|)utés Simon, Courtois, 
Laignelot, Fréron, Panis, Lindct, Calon, Merlin de Douai, 
Gossuin, Legendre, Robin, Goupilleau de Montaigu, Robert 
Lindet, Lecointre de Versailles, Brival et Merlin de Thion- 
ville; ils en appellent au peuple du refus qu'ils prétendent 
éprouver. Malgré la fermeté du président et du tribunal en- 
tier, leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils 
annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que leurs témoins 
ne soient entendus et sans un décret; nous vous invitons à 
nous tracer défmitivement notre conduite sur cette réclama- 
tion. Tordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de 
motiver ce refus. ^. .^^^ . ^ .q Fouquier ; Herman *. 

1. L'original est au Musée des archives, vitrine 219, n* ii04. Voici la première 
forme que Fouquier-Tinville avait donnée à sa lettre. Le préaident Herman, qui 
signa après lui la seconde, contribua sans doute à l'adoucir un peu : 

c Un orage horrible gronde depuis l'instant que la séance est terminée. Des 
c voix effroyables réclament la comparution et l'audition des députés Simon, Gos- 
c suin, Legendre, Fréron, Panis, Lindet, Calon, Merlin de Douai, Courtois, Lai- 
c gnelot, Robert Lindet, Robin, Goupilleau de Montaigu, Lecointre de Versailles, 
« Brival et Merlin de Thionvillc. 

c Les accusés en appellent au peuple entier, du refus qui lui seroit fait de citer 
c ces témoins : il est impossible de vous tracer l'élat d'agitation des esprits. Mal- 
c gré la fermeté du tribunal, il est instant que vous vouliez bien nous indiquer 
c notre règle de conduite et le seul moyen seroit un décret i ce que nous pré- 
c voyons. » Signé: Fouqïïœr. 

(Cite par le substitut Cambon au Procès Fouquier, n* 24, p. 2. H donne 
ensuite l'autre, signée Fouquier et Herman, président.) 

TRIB. RÉVOL. m 12 



178 CHAP. XXIX. — DAiNTON, CAMILLE DESMOUUNS, ETC. 

Dans la séance du 15 germinal (4 avril) Sainl-Just 
monta à la tribune, fit voir cette lettre qu'il tenait à la 
main, mais au lieu de la lire, il prononça ce violent 
réquisitoire : 

a. L'accusateur public du tribunal révolutionnaire a 
mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre 
les débats de la justice jusqu'à ce que la Convention ait 
pris des mesures. Vous avez échappé au danger le plus 
grand qui ait menacé la liberté. Maintenant tous les 
complices sont découverts et la révolte des criminels au 
pied de la justice même, intimidés par la loi, explique le 
secret de leur conscience ; leur désespoir, leur fureur, 
tout annonce que la bonhomie qu'ils faisaient paraître 
était le piège le plus hypocrite qui ait été tendu à la 
Révolution. 

« Quel innocent s'est jamais révolté devant la loi?Il ne 
faut plus d'autres preuves de leurs attentats que leur 
audace... 

« Non, la liberté ne reculera pas devant ses ennemis; 
leur coalition est découverte. Dillon, qui ordonna à son 
armée de marcher sur Paris, a déclaré que la femme de 
Desmoulins avait louché de l'argent pour exciter un 
mouvement pour assassiner les patriotes et le tribunal 
révolutionnaire. Nous vous remercions de nous avoir 
placés au poste d'honneur; comme vous, nous couvri- 
rons la patrie de nos corps. 

«Mourirn'estrien, pourvu que la Révolution triomphe. 
Voilà le jour de gloire ; voilà le jour où le Sénat romain 
lutta contre Catilina ; voilà le jour de consolider pour 
jamais la liberté publique. Vos comités vous répondent 
d'une surveillance héroïque. Qui peut vous refuser sa 
vénération dans ce moment terrible où vous combattez 



SilNT-JUST A LA CONVENTION (15 GERMINAL). 179 

pour la dernière fois contre la faction qui fut indulgente 
pour vos ennemis et qui aujourd'hui retrouve sa fureur 
pour combattre la liberté. 

« Vos comilés estiment peu la vie; ils font cas de 
rhonneur. Peuple, tu triompheras; mais puisse celte 
expérience te faire aimer la Révolution par les périls 
auxquels elle expose tes amis ^.. » 

Toujours le même jeu de se poser en victime pour 
immoler les autres ! Et il proposait le décret suivant : 

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de 
ses Comités de salut public et de sûreté générale, décrète que 
le tribunal révolutionnaire continuera rinsiruction relative 
à la conjuration de Lacroix, Danton, Chabot et autres; que 
le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne 
pour faire respecter son autorité et celle du tribunal révolu- 
tionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des 
accusés pour troubler la tranquillité publique et entraver la 
marche de la justice. 

Décrète que tout prévenu de conspiration qui résistera ou 
insultera à la justice nationale sera mis hors des débats sur- 
le-champ *. 

La Convention allait voler : mais, pour faire accueillir 
le décret du public, il fallait quelque chose qui agit 
plus fortement sur Tesprit de la foule. On imagina donc 
une conspiration, et Billaud-Varennes succédant à Saint- 
Jus t : 

« Avant de rendre ce décret, dit-il, je demande que 
la Convention entende la lecture de la lettre que les 
comités ont reçue de l'administration de police : elle 
verra quel péril menace la liberté et quelle intimité 



1. Moniteur du 16 germinal (7 avril 1704). 

2. Moniteur, ibid. 



180 CUàP. XXIX. — DANTON, aMILLE DfiSMOULINS, ETC. 

règne entre les conspirateurs traduits au tribunal et 
ceux des prisons. Cette lettre contient le récit de leurs 
attentats. 

Il fit lire par un secrétaire la lettre dont voici la 
substance : 

« Un citoyen Laflotte, ci-devant ministre de la Républi- 
que à Florence, détenu depuis environ six jours dans la 
maison du Luxembourg, a vu le général Arthur Dillon, 
détenu comme lui, qui lui a parlé de la séance du tri- 
bunal révolutionnaire. Danton et Lacroix avaient déclaré 
ne vouloir parler qu'en présence de Robespierre, Saint- 
Justet autres; le peuple avait applaudi, et le jury em- 
barrassé avait écrit à la Convention : mais la Convention 
ayant passé à l'ordre du jour, le décret avait été accueilli 
dans le peuple par des murmures. Cela étant, il y avait 
à craindre que, devant cette menace d'insurrection, les 
deux Comités ne fissent égorger les prisonniers détenus 
à la Conciergerie et que le massacre ne s'étendît aux 
autres prisons; qu'il fallait résister. Dillon lui avait 
dit encore qu'il avait concerlé un projet avec le député 
Simond*, qu'il le lui ferait connaître et lui amènerait 
en même temps Simond et Thouret ; puis il remit à un 
porte-clef une lettre à l'adresse de la femme de Camille 
Desmoulins qui mettait à sa disposition mille écus pour 
ameuter la foule autour du tribunal révolutionnaire. 
Dillon était revenu le trouver le soir avec Simond, et 
Laflotte feignit d'entrer dans leur complot ; mais dès 
le matin il l'avait dénoncé, et il se mettait à la disposi- 
tion du Comité de salut public pour lui en révéler les 
détails. » 

1. C'est ainsi qu'il signe. On trouve généralement Simon dans les ioiprimés. 



DÉCRET DU 15 GERMINAL. 481 

— Voilà le germe de ce qui porta tant de fruits de 
mort, sous le nom de « conspiration des prisons*. » 

Le décret fut voté à Tunanimité. Robespierre demanda 
que la lettre lue à la Convention et le rapport de Saint- 
Just fussent envoyés en même temps au tribunal révolu- 
tionnaire, avec injonction de les lire à l'audience, et la 
proposition fut adoptée*. 

Les juges, le jury, l'auditoire devaient être ainsi placés 
sous le poids de la terreur qui avait dicté le décret. 

J^e Bulletin du tribunal révolutionnaire j qu'on pourrait 
être tenté de prendre pour un document officiel en cette 
matière, place la scène de la lecture du décret à l'ouver- 
ture de la troisième séance qui est le 15 germinal 
(4 avril) et c'est dans cetle même séance qu'il fait clore 
les débats, le jury ayant répondu à la demande du pré- 
sident, qu'il était suffisamment instruit \ Il y a là une 
double erreur : le délai de trois jours, après lequel cette 
question pouvait être posée, n'expirait que le 16, et c'est 
le 16, on ne le conteste pas, que la sentence a été pro- 



i. Il y avait eu contre Diilon une dénonciation d'Amans, aide de cam^), prison- 
nier au Luxembourg, dénonciation contenue dans une lettre écrite auparavant à 
Robespierre (25 ventôse, 14 janvier 1794), le lendemain de l'arrestation de Fabre 
d'Ëglantine. (Courtois, Papiers trouvés chez Robespierre, n' xxx, p. 143.) 

2. Séance du 15 germinal. Moniteur du 16 (5 avril 1794). 

(}ollot d'JIerbois s*ernpressa d'en informer le président du tribunal par celle 
lettre qui est restée dans les papiers du Comité de salut public : 

15 germinal, 

Au président du tribunal révolutionnaire, 
Ciloyen, 

La Convention a rendu un décret dont tu recevras tout à l'heure Texpédiiion. 
Ce décret réprimera l'clrange désordre qui a eu lieu au tribunal et l'empochera de 
le renouveler. On te portera aussi des pièces dont la Convention a ordonné la lec- 
ture, qui éclaireront l'opinion publique sur toute la profondeur de la conspiia- 
tion. 

COLLOT d'HeRBOIS. 

(Archives, A F n, 22, dossier 71, pièce 3.) 
5. bulletin, 5« partie, u« 26. 



182 CHAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

noncée. D'autre part le décret n'a été rendu par la Con- 
vention que dans la séance du 15 ; et ce n'est qu'à la fin 
de l'audience du 15 qu'il a été apporté au tribunal. Sur 
ce grave événement il y a une autorité plus considérable 
que le Bulletin^ c'est le procès-verbal d'audience*, et 
tel est aussi le témoignage du greffier Paris. Voici 
comme il en a déposé au procès de Fouquier-Tinville. 
Après avoir dit que le décret fut apporté (le 15) par 
Amar, accompagné de Voulland : 

J'étais, dit-il, dans la salle des témoins lorsqu'ils arri- 
vèrent. Je les vis pâles : la colère et TelTroi étaient peints sur 
leur visage, tant ils paraissaient craindre de voir échapper 
à la mort leurs victimes. Us me saluèrent. Voulant savoir 
ce qu'il pouvait y avoir de nouveau, je les abordai. VouUaud 
me dit : « Nous les tenons, les scélérats, ils conspirent dans 
« la maison du Luxembourg. » Us envoyèrent appeler Fouquier 
qui était à l'audience; il parut à Tinstant. Amar le voyant, 
lui dit : c( Voilà ce que tu demandes, » c'était le décret qui 
mettait les accusés hors des débats. Voulland dit : « Voilà 
« lie quoi vous mettre à votre aise ; » Fouquier répondit en 
souriant : « Ma foi, nous en avons besoin; » il entra avec 
un air de satisfaction dans la salle d'audience, donna lecture 
du décret et de la déclaration du scélérat Ladotte que tout 
le monde connaît. 

Les accusés, continue-t-il, frémirent d'horreur au récit de 
pareilles calomnies. Le malheureux Camille en entendant 
prononcer le nom de sa femme, poussa des cris de douleur, et 
dit : « Les scélérats, non contents de m'assassiner, ils veulent 
encore assassiner ma femme. » Pendant cette scène déchirante 
pour les âmes honnêtes et sensibles, des membres du Comité 
de sûreté générale, placés sous les gradins et derrière Fou- 

i. Il mentionne le 15 la lecture du décret; \i séance levée et renvoyée au 
lendemain 16, à dix heures; et le 16, à Touvcrlure de la séance, le président con- 
sultant les jurés s'ils sont suffisamment instruits. (Archives, W 342, dossier 
648, 3* partie, pièce 55.) 



DÉCRET DU 15 GERMINAL. 183 

quier, et les juges jouissaient du plaisir barbare du désespoir 
des mallieureux qu'ils faisaient immoler. Danton les apergut, 
et les faisant voir à ses malheureux compagnons d'infortune, 
dit : « Voyez ces lâches assassins, ils nous suivront jusqu'à la 
mort*. » 

Un autre témoin aumême procès, Dufourny, confirme 
un des traits de celte déposition; et ici le grand peintre 
David est encore mêlé à cette scène d'anthropophages 
(comment appeler d'un autre nom ces hommes qui se 
dévorent entre eux !) 

David, dit le témoin, me dit avec frénésie : ic Ehl bien, 
nous les tenons enfin, ces scélérats'. » 

Le représentant Thirion, témoin aussi dans le procès 
de Fouquier-Tinville, ditqu'il était quatre heures quand 
arriva le décret de la Convention. Il atteste qu'il n'y eut 
de la part des accusés ni révolte, ni insulte envers per- 
sonne; et que le lendemain, quand il se rendit au tribu- 
nal, il y apprit qu'ils venaient d'être mis hors des débats*. 
Un autre témoin, D'Aubigny, confirme le fait de la 
lecture du décret le jour même qu'il avait été rendu 
(c'est d'ailleurs ce que la Convention avait décidé sur la 
proposition de Robespierre). Il ajoute que les juges, les 
jurés, le peuple et les accusés en restèrent stupéfaits : 
ils se regardaient, dit-il, et ne savaient ce que cela vouiait 
dire. Mais bientôt la réaction se produisit : 

Danton s'élève avec véhémence contre la perfidie employée 
par ses lâches ennemis qu'il indique nominativement (Robes- 
pierre, Billaud, Saint-Just, Couthon, Barère, Vadier, Amaret 

1. Procès de Fouquier, n»« 25 et 26. 

2. Ibid., n* 41, p. 1-2. 

3. Procèi de Fouquier, n» 46, pirce 3. — Voy. Archives, F 7, 4458, n* 14 
(Procès de Dnnton). 



184 CHAP. XXIX. — DANTON, CAMILLE DESMOUUNS, ETC. 

Youliand : il fait l'éloge des autres membres de ces Comités) 
pour arracher à la Convention ce décret de mort. Il somme 
les juges, les jurés et le peuple de déclarer si le fait qu'on 
leur impute est vrai. Le peuple crie à la trahison^ à la per- 
fidie, il est ému, il est attendri, il s'agite, le président fait 
lever la séance ^ 



VI 

16 germinal : La parole retirée aux accusés. — Les juré.s circonTenus : 
application du décret du 15 germinal. — Jugement. 

Le lendemain, 16 germinal, au dire du même témoin, 
la séance s'ouvrit à huit heures et demie du matin quoi 
qu'ordinairement elle ne commençai qu'à dix heures". 
Danton, Lacroix renouvelaient leurs instances pour que 
leurs témoins fussent entendus. « On voyait, dit le 
Bulletin du tribunal rédigé sous l'inspiralion de 
Fouquier-Tinville, que leur but étail de soulever l'audi- 
toire et d'exciter quelque mouvement, a Fouquier, 
pour y couper court, ordonna au greflîer de donner 
lecture du décret rendu la veille; la lecture achevée, 
par un surcroit de dérision, il dit à Danlon et à 
Lacroix qu'il avait, lui aussi, « une foule de témoins à 
produire contre eux et qui tous tendaient à les confondre; 
mais qu'en se conformant aux ordres de la Convention, 
il s'abslicndrait de les faire entendre, et qu'eux accusés 
devaient aussi renoncer aux leurs; qu'ils ne seraient 
jugés que sur des preuves écrites et n'avaient à se dé- 
fendre que contre ce genre de preuves". » 

1. Procts Fouquier f ibid., n» 10, p. 3. 

2. Le procès-verbal d'audience porte qu'elle commença à dix heures. (Archives, 
même dossier , pièce 55.) 

3. Bulletin, n» 26, p. 102. 



BRUSQDE CLOTURE DES DÉBATS. 16 6ËRMINÂL. 185 

Les preuves écrites contre Philippeaux, contre Camille 
Desmoulins, cela se comprend, puisqu'ils étaient pour- 
suivis surtout pour leurs écrits ; mais les preuves écrites 
contre Danton, qu'était-ce autre chose que l'acte d'accu- 
sation? Le président voulut reprendre l'interrogatoire 
de Diederichsen, des deux Frey ; mais Danton, Lacroix 
protestaient avec force contre la façon dont on les voulait 
juger, réclamant leurs témoins, disant que Ton voulait 
étouffer leur défense. Fouquier-Tinville alors recourut 
à l'arme que Lacroix et Danton et les députés actuelle- 
ment accusés (ils pouvaient s'en souvenir) avaient créée 
contre les Girondins. 

On était au quatrième jour des débats. Il invita les 
jurés à déclarer s'ils étaient suffisamment instruits; et 
le jury se retira pour en délibérer*. 

Les accusés ne pouvaient point douter du résultat. Ils 
s'emportèrent avec plus de violence, criant : a A l'injus- 
tice ! à la tyrannie ! Nous allons être jugés sans être enten- 
dus... Point de délibération (Ici on va reconnaître la voix 
de Danton) : Nous avons assez vécu pour nous endormir 
dans le sein de la gloire; que Ton nous conduise à 
l'échafaud! » 

Ces clameurs donnèrent lieu à l'application du décret 
nouveau que l'on venait de faire exprès pour eux. Le 
tribunal ordonna que les accusés fussent ramenés en 
prison *. 



1. Voyez aux Appendices n** VI. 

2. Voici la suite du procès-verbal d'audience : 

c A rinstant, l'accusateur public expose que l'indécence avec laquelle les ac- 
c cusés se sont défendus dans le cours des débats, les brocards, les blasphèmes 
a qu'ils ont eu l'impudeur de prononcer contre le tribunal, doivent le déter- 
c miner à prendre des mesures proportionnées i la ^vité des circonstances. 
« En conséquence, il requiert et le tribunal ordonne que les questions seront 



186 CHAP. XXIX. DANTON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

Pendant les trois jours écoulés depuis Touverture du 
procès, les membres du Comité de sûreté générale 
n'avaient pas quitté le tribunal : le greffîer Paris, dans 
sa déposition au procès de Fouquier-Tinville, nous 
montre Amar, Voulland, Vadier, David, allant, venant, 
s*agitant^ parlant aux juges, jurés et témoins, disant à 
tous venants, que les accusés étaient des scélérats, des 
conspirateurs, particulièrement Danton; et de là corres- 
pondant avec le Comité de salut public. Us étaient là 
encore au moment suprême; bien plus, quand les 
jurés furent assemblés le président et Taccusaieur public 
se rendirent dans leur salle : le greffier Paris les en 
vit sortir ^ 

Fouquier ne le nia pas dans son procès, etTopino-Le- 
brun convint que le président et l'accusateur public pres- 
sèrent les jures de se déclarer suffisamment informés*. 

« posées et le jufremenl à intervenir sera prononcé en l'absence des accusés. 

c De suite le président soumet ses questions à la décision du juré qui se retire 
c dans la chambre pour délibérer. 

« Le juré e^t rentré et ont donné leur déclaration à haute voix et individuel - 
c lemcnt ; ce fuit, l'accusateur public a été entendu dans ses conclusions sur 
a l'application de la loi. Après quoi le président a prononcé l'ordonnance d'ac- 
« quit de Lullier, l'ua des accusés. En rab.«ence des autres accusés le tribunal a 
a opiné à haute voix et a prononcé le jugement de condamnation et ordonné 
c qu'il leur serait notifié entre les deux guichets de la maison d'arrêt de la Gon- 
a ciergerie par le greHier du tribunal. » 

Signé: IIerman, Dlcbay, commis-grelTier. 

1 . a Le lendemain qui était le quatrième jour, les membres du Comité de sûreté 
générale étaient au tribunal avant nrut' heures: ils se rendirent au cabinet de 
Fouquier et lorsque les jurés furent assemblés, je vis Herman, président, avec Fou- 
quier, sortir de in chambre des jurés. Pendant ce temps, Amar, Voulland, Vadier, 
David et autres députés qu'il (Paris) reconnut pour être membres du Comité de 
sûreté générale étaient à la buvette. (Procès Fouquier, n* 26, p. 1.) 

2. a Pourquoi, le quatrième jour, s'est-il trouvé avec Hei man dans la chambre 
des jurés, pour les engager à déclarer être suffisamment instruits ? » {Notes de 
Topino-Lebrutif publiées par H. J. Claretie, Camille Desmoulins, p. 469.) 
Paris, au procès de Fouquier-Tinville, dit qu'il ti( nt le l'ait de Topino-Lebrun lui- 
même (n"46, p. 3) et le texte précédent confirme sa déclaration. Renaudin, qui 
était sur le banc des accusés, convient d*une autre visite d'JIerman et de Fou- 
quier, celte fois dans la chambre des jurés. Ilerman reconnaît qu'il y est allé le 



RÉPONSE DU JURY; œNDAMNATlON. 487 

C'est ce que flt le jury, en rentrant à l'audience. Le prési- 
dent lui posa donc les questions. 
La première était une aflirmalion : 

Citoyens jurés, 

Il a existé une conspiration tendant à dilTamer et avilir 
la représentation nationale et à détruire par la corruption le 
gouvernement républicain. 

Les autres en faisaient l'application à chacun des 
accusés : 

Jean-François Lacroix, homme de lettre, député à la Con- 
vention nationale est-il convaincu d'avoir trempé dans cette 
conspiration? etc^ 

Le jury répondit affirmativement sur toutes, excepté 
celle qui était relative à Lhuillier. 

En conséquence tous, excepté Lhuillier, furent con- 
damnés à mort*. 



troisième jour (Ib'ul,^ n* 20, p. 5). Fouqtiier avoue enfin qu'il 8*y est rendu le 
quatrième : « C'était ilit-il, pourcommuniquer aux jures la léponse du Comité. ■ 
— c Vous auriez pu le f:iire à Taudieiice, > répartit le président. (Ibid., p. 4.) 

i. Archives, même dossier, pièce 02. — Voici comment le Bulletin du /rt- 
bunal révolu donna ire^ n* 2(^ pré^enlc, pour simpliiicr, le verdict, reproduisant 
les questions sous forme de réponse : 

i* Qu'il a existé une conspiration tendant à rétablir la monarchie, i détruire 
la représentation nationale et le gouvernement républicain ; 

2* Que leadits Lacroix, Danton, Hérault, Philippeaux, Westermann et Oesmou- 
lins sont convaincus d'avoir trempé dans cette conspiration; 

5* Qu'il a existé une conspiration tendant à avilir la représentation nationale, 
et à détruire pnr la corruption le gouvernement républicain ; 

Que lesdit» Fabre, Chabot, Dclaiinay, sont convaincus d'avoir trafiqué de leur 
opinion comme représentants du peuple ; 

4* Que ledit Razire e>t complice dc^dits Delaunay et Chabot, en ayant gardé le 
silence, soit sur les révélations qui lui ont été faites de leurs manœuvres crimi- 
nelles, foit sur les propositions intéressées qui lui ont été faites ; 

5* Que lesdits d Espa^^nac, Juniiis et Emmanuel Frey, Gusman et Diederich- 
scn sont convaincus d'avoir trempé dans cette conspiration. 

2. Le 20 germinal la Convention décUra faux et supposé le décret qui supprime 
les compagnies financières, inséré dans le procès-verbal du 17 du premier mois et 
le remplaça par un décret rectifié. {Moniteur du 28 germinal, 17 avril 1791.) 



188 CHAP. XXIX. — DA.MON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. 

Ils étaient absents. 

Reconduits à la Conciergerie comme on Ta. vu, ils y 
attendaient qu'on les ramenât au tribunal pour y enten- 
dre leur sentence. On les fit passer au greffe où elle leur 
fut signifiée sans autre forme. À côté était la salle où 
l'exécuteur prenait les condamnés. Les gendarmes qui les 
avaient amenés au greffe avaient ordre de les lui livrer du 
même coup*. 

VII 

Derniers moments des condamnés. 

Danton, si passionné aux débats, ne pouvait pas rester 
muet devant cet inqualifiable procédé inventé pour lui 
fermer la bouche. « Il se livra, dit le récit de DesEssarts, 
aux déclamations les plus violentes. Ses yeux étaient 
enflammés, sa bouche écumait de rage et il n'en sortait 
que des sons aigus et mal articulés. » Mais ensuite il céda 
devant la fatalité et voulut montrer, se dominant lui- 
même, qu'il était fort. On prête beaucoup de mots aux 
hommes comme lui en de pareils moments. On lui a fait 
dire : « J'ai la douce consolation de croire que l'homme 
qui mourut comme chef de la faction des indulgents 
trouvera grâce devant la postérité*. » On lui a prêté cette 
autre parole aussi (traduction triviale et grossière de 
l'inscription de Sardanapale) : « Qu'importe si je meurs? 
J'ai bien dépensé, bien riboUé, bien caressé les filles, 
allons dormir ^ I » Philippeaux dit avec un sourire 

1. Dans sa réquisition à Ilanriot pour l'exécution des condamnés, Fouquier- 
Tinyllle ne prescrit aucune mesure particulière. (Archives, A F n, 48, pièce 185 : 
armoire de fer.) Voy. aussi les MgniGcations du jugement. Archives W, 526. 

2. Notes de Courtois : Jules Clarelie, Camille Desmoulùu^ page 473. 

3. Mémoiret de Sénart publiés par A. Dumesnil, cli. xii. 



DERNIERS MO^iENTS DES COxNDAMNÉS. i89 

amer : a Cette fia est digne du commencement de mon 
procès ; x> et pendant qu'on lui coupait les cheveux il 
s'écria plusieurs fois, selon Des Essarls : c Ma femme I 
ma femme! mon fils! je ne vous reverrai donc plus ! » 
Mais il domina son émotion, « monta d'un pas ferme 
sur la fatale charrette et n'offrit pendant toute la roule 
jusqu'au lieu de l'exécution , aucun signe d'altération 
dans ses traits ^ » 

Hérault de Séchelles ne perdit rien non plus de la 
sérénité qu'il avait montrée dans tout le cours du pro- 
cès. Ce n'est pas lui qui eût donné l'ombre d'un pré- 
texte au décret rendu par la Convention sur le cri 
d'alarme de Fouquier-Tinville. Quand on avait prononcé 
la mise hors des débats, il avait dit : « Cette tactique ne 
m'étonne point : elle est digne de ceux qui ont soif de 
notre sang ; » et quand on lui signifia sa condamna- 
tion : « Je m'y attendais. x> Il n'en fut pas de même de 
Camille Desmoulins Le pauvre Camille qui avait tant 
applaudi, raillé même au supplice des autres, mais qui 
mourait pour avoir abdiqué sa charge de a procureur 
général de la lanterne », Camille n'avait pas su donner 
pour épilogue à sa belle et noble page inspirée de Tacite, 
une attitude imitée de ces Romains dont Tacite avait 
retracé aussi la mort. Garrotté à son tour, il criait en 
écumant de rage : « Les monstres, les scélérats! Faut-il 
que j'aie été dupe de Robespierre* ! Hérault s'approchant 
lui dit : € Mon ami, montrons que nous savons mourir ;» 



1 . Des Essarls, 1. 1, page 239. 

2. Son pareni Matlon, éditeur de sa correspondance, dit dans sa notice que, 
ramené à la Conciergerie après sa condamnation, il lut quelques pages des Nuits 
d'Young et des Méditations de llervey. — Il est dit qu*il apporta avec lui ces 
Uyrcs au Luxembourg ; mais il est certain qu'il n'était pas en disposition d'en 
faire usage a celte heure suprême. 



i90 GHiP. XXIX. — DÂlsmN, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

mais voyant que ses consolations ne servaient à rien, il 
se recueillit en lui-même. 

L'heure du départ venue, Hérault monta avec assu- 
rance dans Tune des charrettes : « Il était placé seul sur 
la dernière banquette : il portait la tête haute mais sans 
aucune affectation : les plus belles couleurs brillaient 
sur son visage. Rien n'annonçait la moindre agitation 
dans son âme : ses regards étaient doux et modestes, il 
les promenait autour de lui sans chercher à Gxer l'atten- 
tion ni à inspirer l'intérêt. On eût dit, en le voyant, que 
des idées riantes occupaient son imagination; » et il 
mourait dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, 
sans paraître donner aucun regret à cette immense 
fortune qu'il laissait par sa condamnation à ses bour- 
reaux. Quant à Camille (ils étaient du même âge), 
lorsqu'il fallut monter sur la charrette, il fit des 
efforts incroyables pour s'arracher des mains des exécu- 
teurs : « Aussi le vit-on, lorsqu'on le conduisait au 
supplice, ayant les épaules nues : sa chemise déchirée 
était descendue en lambeaux jusqu'à sa ceinture. » Il 
avait les traits boulevei^sés les yeux étincelants de fureur 
« et ses mouvemenls étaient à peine contenus par les liens 
qui l'attachaient à la charrelte\ » Danton au milieu de 
ces contrastes gardait son caractère. « Danton, dit un au- 
teur, mourut avec un courage el une fermeté héroïques ; 
sa gaieté ne l'abandonna point. Il consolait Lacroix que 
l'idée de sa femme et de ses enfants jetait dans une 
douleur extrême. Il plaisantait Fabre d'Églanline qui 
était enveloppé d'une mélancolie dont on ne pouvait le 
distraire*. » Il s'apitoyait sur Camille qu'il voyait avec 

1. Des Essarta f ibid., p. 184. 

2. Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté, citée par M. Bou- 



DERNIERS MOMENTS DES CONDAMNÉS. 191 

peine, les vêtements en désordre, la poitrine découverte, 
se donner ainsi en spectacle à cette multitude qui brisait 
toutes ses idoles et insultait à toutes les infortunes. 
Camille, se faisant encore illusion sur ce peuple qui 
s'était jadis soulevé à sa voix, criait : a Peuple, peuple, 
on te trompe ! » Mais Danton : « Reste donc tranquille 
et laisse là celte vile canaille'. » Faut- il croire que dans 
celte vile canaille on doive ranger David, si ardent à les 
poursuivre, comme membre du Comité de sûreté géné- 
rale, jusqu'au seuil de la chambre des jurés? «Homme 
de sang, s'écrie Courtois le prenant à partie dans son 
rapport, tu l'as bien mérité ce mot qui t'échappa en pré- 
sence de plusieurs artistes connus : « que si tu aimais le 
<c sang, c'est que la nature t'avait fait naître pour Tai- 
a mer. » Poursuis, âme atroce, poursuis tes projets homi- 
cides; va, cours attendre au coin du café de la Régence, 
la fatale charrette qui conduira au supplice tes anciens 
amis Desmoulins et Danton ; jouis de leur mommt 
suprême, trace, d'après leurs traits flétris parla douleur, 
les caricatures les plus indécentes; insulte encore à ce 
dernier en l'indiquant du doigt, et en criant de toutes 
tes forces : « Le voilà le scélérat I C'est ce scélérat qui est 
« le grand juge*. » 
Arrivés à la place de la Révolution, Hérault de Séchelles 



geirl, Danton, p. 366. — Après les scènes de la prison, Des EssarU dit de lui : 
« Il ne sortit plus aucune plainte de sa bouche et il se laissa conduire sur la fa- 
tale charrette sans montrer la moindre opposition. On le vit sur le devant, assis 
à côté de Lacroix qui paraissait accablé de son sort. Danton, au contraire, portait 
la této haute. Ses regards étaient pleins de fit'rté. En le voyant passer on eût dit 
qu'il commandait à la foule innombrable qui l'entourait. Pendant le long tr^et 
de la Conciergerie à la place de la Révolution, on n'aperçut aucun changement 
sur son visage. Plus il approchait du terme, moins il paraissait s'occuper du sort 
qui l'attendait, b (Des Essarta, t VI, page 275.) 

1 Natton aîné, Correspondance de Camille Detmoulint. 
'2. Rap|)ort de Courtois (Bougeart, Danton, page 367). 



19â CHAP. XXIX. — DAMON, CAMILLE DESMOULLNS, ETC. 

et Philippeaux gardèrent le calme dont ils avaient fait 
preuve jusque-là. Hérault commença le lugubre déGlé. 
On dit qu'avant de monter à récinfaud, il voulut em- 
brasser Danton et comme les aides du bourreau l'en 
séparaient : « Misérables, dit Danton, vous n'empéchercz 
pas nos deux têtes de s'embrasser dans le panier ! » Selon 
un autre récit il s'élança avec rapidité et reçut la mort 
avec courage. A la vue de l'écbafaud Camille reprit ses 
lamentations : a Voilà donc la récompense réservée au 
premier apôtre de la liberté, c'est donc ainsi que l'ami 
le plus chaud de la République est traité! La mort est 
un bienfait, on ne peut la recevoir assez vite. — Liberté 
dont j'ai été, dont je suis idolâtre ; liberté, tes pieds vont 
être arrosés par le sang d'un de tes enfants ! Les monstres 
qui m'assassinent ne me survivront pas longtemps *. » 

On dit que jusqu'au dernier moment il serrait dans 
la main des cheveux de sa pauvre Lucile. 

Danton comme Camille laissait une jeune femme dont 
le souvenir ne pouvait pas, à cette dernière heure, être 
banni de son âme. On rapporte qu'au pied de l'écbafaud 
il ne lui échappa que ces mots ! ce ma femme, ma 
bien aimée, je ne te reverrai donc plus. * — Et s'inter- 
rompant brusquement : < Danton point de faiblesse ; » 
puis il gravit avec fermeté les marches de l'échafaud et 
reçut la mort*. 



i. Des Efsarts, t. I, page 185. 
2. Des Essarts, t. Yl, p. 275. 



CHAPITRE XXX 

CHAUMETTE, 60BEL, LES VEUVES d'uÉBERT ET DE CAMILLE 
DESMOULINS, ETC. SECONDE MOITIÉ DE GERMINAL 

I 

Moyens employés pour tromper l'opinion publique sur le procès de Danton. 

A peine Danton, Camille Desmoulins et les autres 
élaient-ils condamnés, que leurs bourreaux sentaient le 
besoin de se raffermir dans l'opinion publique contre 
les suites de leur victoire. Le jour même de leur con- 
damnation et de leur mort, Payan disait dans le conseil 
général de la Commune de Paris : 

€ Neuf députés qui, après avoir joui de la confiance 
du peuple Tout perdue, vont bientôt tomber sous le 
glaive de la loi. » 

11 les énumérait, les gratifiant chacun d'une injure; 
puis, les reprenant en masse : 

ce Ces scélérats ont montré une audace, une insolence 
qui prouvent leur lâcheté. S'ils eussent été patriotes, 
ils eussent montré du calme, de la dignité, parce qu'au- 
tant le tribunal est sévère contre les coupables, autant 
il est juste pour les innocents. Ils ont parlé avec impu- 
dence et le peuple a frémi d'indignation, en voyant que 
ces conspirateurs osaient braver les organes de la loi, 
qu'eux-mêmes avaient nommés. » [On applaudit\) 

1. Séance du 16 germinal, Moniteur du 18 (7 avril 1794). 

TRiB. névoL. ui 13 



194 CUAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL. ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

Le même jour, Vadier défigurait dans la Conveation 
ces débals (où il n'avait pas laissé que d'avoir un rôle) , 
calomniant ceux qu'il avait fait condamner : 

€ Au moment, dit-il, où la justice et la probité sont 
à l'ordre du jour, j'éprouve le besoin d'épancher mon 
cœur dans le sein de mes vertueux collègues. Hier, j'ai 
été témoin, sans être vu, des débats scandaleux qui ont 
eu lieu au tribunal révolutionnaire : j'y ai vu les cons- 
pirateurs conspirer en face de la justice; j'y ai entendu 
les propos les plus atroces ; j'ai entendu dire à ces cri- 
minels : a Rien de plus glorieux que de conspirer contre 
d un gouvernement qui conspire. y> Danton dit que ses 
ennemis les Comités de salut public et de sûreté générale 
et la Convention elle-même seraient déchirés dans peu 
de jours. Quoi ! Danton, le seul homme que j'aie craint 
pour la liberté, dont les formes robustes, l'éloquence 
colossale, la figure hideuse, effrayaient l'image de la 
Liberté!... J'ai vu, citoyens, les conspirateurs lancer 
des boulettes aux juges et aux jurés et les insulter avec 
une audace qu'on a peine à croire. » 

Puis, pour sanctionner par quelque chose de plus 
sérieux leur supplice, reprenant la fable qui avait été 
inventée pour obtenir leur condamnation : 

« Dans ce moment même, Dillon et Simon notre 
collègue, conspiraient dans leur prison. Ils avaient or- 
ganisé une cohorte de scélérats qui devaient sortir du 
Luxembourg avec un mot d'ordre, s'emparer des avenues 
des Comités de salut public et de sûreté générale, tom- 
ber sur les membres qui les composent et les immoler à 
leur fureur. » 

Et Cou thon venant à son tour prendre eo thème pour 
l'amplifier ; 



CALOMNIES POSTHUMES CONTRE DANTON, ETC. 195 

« Dans la nuit d'hier, les portes des prisons devaient 
être ouvertes à ces monstres par les soins d'un concierge 
qu'ils avaient gagné. Tous les prisonniers et leui*s com- 
plices du dehors devaient se réunir sous le comman- 
dement de Dillon et se porter d'abord au Comité de salut 
public dont ils savaient bien que les membres étaient 
en permanence continuelle, pour égorger avec le sang- 
froid du crime, ces membres. Ils devaient ensuite déli- 
vrer les conjurés, immoler les juges du tribunal révo- 
lutionnaire, s'emparer des avenues de la Convention et 
des Jacobins, massacrer tous les députés et les patriotes 
les plus ardents, se porter ensuite au Temple, en extraire 
l'enfant Capet et le remettre aux mains de cet infâme 
Danton dont le peuple et nous avons été si longtemps 
dupes, pour que ce fût Danton qui le présentât au peuple 
et proclamât la tyrannie qu'il a affecté de combattre 
avec une hypocrisie si perfide*. » 

— a Ai-je donc la face d'un hypocrite, » avait dit 
Danton, en montrant dans son aspect terrible à ses juges 
cette figure qui, selon la pittoresque expression de Vadier, 
« effrayait l'image de la Liberté? » 

C'était le germe d'un nouvel acte d'accusation et 
comme les préliminaires d'un procès qui devait con- 
firmer l'autre. Et le Moniteur qui s'essayait déjà à son 
rôle de journal officiel, rendant compte de l'exécution des 
condamnés, prenait acte des acclamations de la foule à 
l'appui de l'arrêt rendu « par le grand jury national; » 
et il promettait de nouvelles révélations et de nouvelles 
victimes : 

« Garnier de Saintes, disait-il, Arthur et plusieurs 

1. Sciincc du 10 geriuiiial (ô avril 179i). Moniteur du 17. 



196 CUàP. XXX. — GUâUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMIXÂL. 

autres membres ont énoncé les faits les plus grayes et 
les plus positifs sur Danton, Lacroix, Philippeaux, etc. 
Des preuves authentiques, les rapprochements les plus 
frappants se trouvent accumulés dans ces dépositions 
que nous nous empressons de faire connaître. 

c( L'ex-général Dillon, Thouret, ex-constituant, doivent 
être mis incessamment en jugement. 

€ La veuve de Camille Desmoulins a été conduite à 
Sain te- Pélagie *. » 

Avec la femme de C. Desmoulins, nous retrouverons la 
femme d'Hébert : ce sera, avant que le mois soit écoulé, 
le complément et, dans le plan du Comité, comme la con- 
sécration des deux grands procès de germinal. 



II 

rrcleiuluc conspiration des prisons où l'on rciinit Dillon, Cliaumctlc, Gobel, etc. 

En attendant ce troisième et dernier acte du drame 
commencé avec Hébert et poursuivi avec Danton, quel- 
ques affaires avaient occupé le tribunal. Nous en parle- 
rons ci-après. L'allenlc d'ailleurs ne fut pas longue. 
Dès le 21 germinal (10 avril 1794), tout est prêt pour 
le nouveau procès qui devait justifier, au prix de quel- 
ques têtes, les procédés violents mis par la Convention 
à la disposition du tribunal pour étouffer la voix du re- 
doutable tribun. 

La prétendue conspiration où l'on voulait envelopper 



1. Moitil. (lu 19 gnrminal (8 avril). — L'arrestation eut lieu le 15 germinal, 
la veille de la mort de Camille. L'ordre, au nom des deux Comités, est signé : 
Gouthon, Dubarran, Carnol, Voulland, Barcre, Robespierre. (Voy. Natton, Corres- 
pondance inédite de Cam. Detmoulim^ p. 228.) 



PROCES œMMUN A DILLON, CHAUMETTE, ETC. 197 

les nouvelles victimes, ne faisait plus de doute pour 
personne*; et Legendre, qui avait eu un moment de cou- 
rage lorsqu'il avait protesté contre l'arrestation de 
Danton, Legendre, ne se senlant pas assez couvert devant 
le ressentiment de Robespierre et de Saint-Just par la 
promptitude avec laquelle il avait abandonné son ami, 
venait maintenant souscrire à sa condamnation par une 
démarche significative. 

Le 18 germinal (7 avril 1794), prenant la parole pour 
appuyer la requête de Fouquier-Tinville contre le député 
Simond, associé à Arthur Dillon dans le fameux projet 
de délivrance des accusés : 

€ Je demande, dit-il, le décret d^accusation contre 
Simon. Une lettre anonyme qui m'a été envoyée, ne me 
laissant point de doute que les coupables qui ont péri 
sur Tcchafaud n'eussent des complices dans la prison du 
Luxembourg pour exciter un mouvement. J'ai remis au 
Comité de salut public cette lettre, dans laquelle des 
hommes qui se disaient patriotes, en flattant mon 
amour- propre et mon ambition, m'invitaient à porter le 
premier coup à la Convention, à m'armer de deux pisto- 
lets et à assassiner dans le sein de la Convention, Robes- 
pierre et Saint-Just. 

a D'après celte lettre, les destinées de la France étaient 
remises dans mes mains; j'étais le seul homme capable 
de la sauver. Je ne me suis pas laissé séduire par ces 
belles paroles, mais j'ai regardé le Comité de salut 
public comme seul capable de garantir la liberté du 

1. On trouve au dossier des notes de police comme celle-ci : t Une foule de 
(«ens à moustaches, à grands sabres et à bonnets à poil reparoit depuis deux 
jours. Leurs gestes ont un air mystérieux. On remarque surtout un mouvement 
d*indication de main et d'œil qui sembleroit annoncer des projets contre des 
individus. (Archives, W 345, dossier 076, !'• partie, pièce 31.) 



198 CliAP. XXX. — CHAUMETTE, COREL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

naufrage. {On applaudit,) Je demande le décret d'accu- 
sation contre Simon *. » 

Cette lettre, selon loute apparence, était une ma- 
nœuvre inventée pour faire croire à la réalité du com- 
plot : Bourdon de l'Oise en avait reçu une pareille et il 
le dit; mais personne n'était disposé à y voir un piège, 
encore moins une mystification. Le décret fut donc 
rendu contre Simond, et trois jours après le député pros- 
crit comparaissait avec les autres devant le tribunal. 

Dans ce procès allaient se rencontrer vingl-six accusés, 
dont plusieurs devaient être étonnés de se trouver en- 
semble : d'abord le général Arthur Dillo.n, ami de Ca- 
mille Dosinoulins', et le député Simond, dénoncés comme 
les premiers auteurs du complot; puis des hommes de 
loute origine dont on voulait se débarrasser du même 
coup : en premier lieu, Chaumette, l'agent national, et 
GoBEL, l'évêque apostat de Paris, et tous ceux qu'on 
pouvait appeler la queue du Père Duchesne : l'acteur 
Nourry Grammont, devenu adjudant-général, et son fils 
Alexandre Grammont, officier dans la cavalerie révolu- 
tionnaire; trois autres jeunes démagogues de vingt-cinq 
à vingt-six ans, Guill. -Nicolas Lasalle, Jean-Marie La- 
PALUE et Sébastien Lacroix, membres de comités révo- 
lutionnaires; Jean Lebrasse, lieutenant de gendarmerie 
(il avait été, comme gendarme, dans la voiture qui con- 
duisit Louis XVI à réchafaud)^ protégé de Ronsin ; 
Marie-Marc-Anloine Barras, ancien administrateur du 
district de Toulouse, ami d'Hébert; L. -Barthélémy Ciie- 



1. Séanc« du 18 germinal (7 avril), Mmit. du 20. 

2. Il était arrêté depuis le !•' juillet 1793, Archives. AF ii 22, 69, pièces 7 
et 8, et lo mandat d'.imcnor, Archives, \V345, dossier 676, 2* partie, pièce 25. 

3. Campardon, Marie-Antoinette (\ la Conciergerie, p. 29. 



CHENAUX, CLAUDE DUMAS, BARBE. 190 

NAL'x, membre de la Commune; Claude Dumas, caporal- 
fourrier, el René-Antoine Barbe, sergent dans l'armée 
révolutionnaire; Jacques Moutin-Lambin, employé au 
département de Paris; Prudent-Antoine Prangey, commis 
principal de Thabillement des troupes. 

Chenaux, lors du premier emprisonnement d'Hébert, 
lui écrivait : 

Paris, 27 mai, 2* de la République. 

Chenaux, membre du conseil général de la Commune, à 
Hébert, substitut de la Commune, détenu illégalement à 
TAbbaye, 

Hébert, je ne visite jamais les hommes en place; je les 
surveille. 

Tu es^ un moment oprimé, ton sort m'intéresse, permet 
que si je ne puis te voir librement que je te visite spirituelle- 
ment et de cœur. 

L'on s'occupe de toi. Le peuple sent l'injustice du procédés 
que Ton a exercée envers toi. 

Tu Va servie, il te défendra. 

Que n'ai-je autant de talent que de zèle, j'écraserais de ma 

plume tes ennemis, que dt-je, ceux de la liberté. 

Ton collègue, 

Chenaux'. 

Claude Dumas était accusé d'avoir dit, à Étampes, 
le 21 ou 22 ventôse, « qu'avant douze jours on verrait 
du nouveau et auquel on ne s'attendait pas; » et en 
même temps il se passait la main sur le cou. Il avait nié 
le geste et expliqué le propos : il voulait parler du 
maximum^. 

René-Antoine Barbe, accusé du même propos, l'avait 
expliqué de la m(^me sorte*. 

1. Archives, NV 545, dossier 676, 1»« partie, pièce 16. 

2. Ibid., pièce 57. 
5. Ihid.^ pit^ce 5K, 



200 CHAP. XXX. — CHAUMETTE. GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

Lambin était si jaloux du bonnet rouge, qu'il avait 
écrit au Père Duchesne pour qu'on ne le laissât point 
porter par de faux patriotes*. Il avait été dénoncé comme 
ayant blâmé l'arrestation d'Hébert, de Ronsin et des 
autres, et il en avait donné pour raison qu'il avait 
d'abord cru l'insurrection favorable au peuple et que, 
tout en l'approuvant, il la trouvait prématurée* : raison 
qui ne l'excusait guère et qui se trouvait aggravée par 
la lettre ci-après écrite à son frère, au moment où les 
violents préparaient leur campagne : 

Paris, le 4 yenlôse, l'an U de la République une et indÎTisible. 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. 

Tu nous avois prévenu, mon frère, de l'arrivée de ta 
femme.... Tu sauras en attendant que les mesures révolution- 
naires vont toujours leur train et que leur multiplicités ne 
laisse pas que de donner quelques pratiques à la sainte guil- 
lotine. Néanmoins les genres d'intrigues ce suxèdent à un 
tel point qu'il faudra, quoiqu'en disent les modérés et les 
fédéralistes perfides, donner à la machine révolutionnaire 
une nouvelle force qui, jointe au premières, exterminera 
ceux qui oseroient les amender en douceur. Ici c'est une 
guerre qui va commencer : ou tu sera révolutionnaire ou je 
te combats. Tous doivent aimer et deffendrc la même cause 
ou être terrassés. Aprends à ceux des ennemis de la Répu- 
blique que tu peux connoitre que le pa^s de charge sonne 
dans tous les cœurs des jacobins de Paris. Dis-leur« que la 
République sera universelle, dis-leurs que tous les sans- 
culottes de bonne foi n'entendent point composer avec aucun 
tirant, et que nous saurons, non les faire obéir, mais bien 
les écraser. Leur aiTét de mort est prononcé ; en vain vou- 
droient-ils se rendren^; en vain voudroient-ils composer; non, 

1 . Archives, W 345, dossier 676, pièce 50. 

2. Ibid,, pièce 46. 



MONTIN-LAMBIN; PRANGEY. 201 

leur« salut est dans la fuiUe, qu'ils se hantent donc, qu'ils se 
ha/tent : car nous partons pour ne nous arrêter qu'à la der- 
nière borne de l'Univers. Vive la République ! Vive la Montagne ! 
Pour moi, mon cher camarade, ma santé délabrée ne me 
permet plus de courir aux armes : mais j'ai une plume cou- 
rageuse dans sa marche. J'ai des sans-culottes qui, lorsque 
je ne puis plus marcher me portent à la tribune de ma 
section ; et là, grâce aux principes de notre sublime révolu- 
tion, je remplis ma tâche révolutionnaire*.... 

Il pouvait ajouter d^arte : « Sans exposer ma peau. » 
Et encore au même, le 18 venlôse : 

Paris est toujours à la merci des intrigues ; la plus grande 
surveillance est toujours en activité ; c'est à peu près mon 
travail ordinaire que de déinasquer les traîtres, de proposer 
des moyens de vigueur contre toutes les classes modérantincs 
et cruelles, vampires acharnés pour nous diviser et nous 
perdre; mais encore un moment et nous prendrons les armes 
et gare aux soixante et un royalistes perfides ! Notre ministère 
est on ne saurait plus mal composé : un Paré, un Desfor- 
gues, un Destournelles. Âh! puissenk tous les patriotes aper- 
cevoir la tâche qu'ils ont à remplir, et ça ira aussi vite que 
bien. Mon ami! le crêpe noir doit couvrir les droits de 
l'homme dans le moment que je te parle et nous n'en sommes 
cependant pas plus inquiets sur le sort de notre bonne mère 
la République. Elle est ce qu'elle sera, si ce n'est qu'elle 
finira par être universelle. J'ai affaire, adieu*. 

Prangey, sous les ordres de Lequêne, beau-père de 
Ronsin, était préposé à la caisse de rhabillement où un 
vol de deux cent mille livres venait d'être signalé : 

J'ai réfléchi, écrivait le représentant Piorry sur le vol des 
200 000 livres. N'auroit-il point été exécuté dans le dessein 

1. Ibid., pièce 48. 

2. Ilnd,, pièce 49, Cf. iVnW., pièce 40, son interrogatoire. 



202 CHAP. XXX. — CHAÏIMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

d'employer la corruption pour faciliter Tévasion du traître 
Ronsin ? * 

Cela fit arrêter Prangey*. 

Venaient ensuite le général Jean-Michel Beysser et 
Tadjudant-général Antoine Duret, Jean-Baptiste-Ernest 
BuGiiER, Edme Rameau, Charles-Jean-Baptisle Lagombe, 
Jean-François Bereytter et Charles Chardin, formant 
l'appoint contre-révolutionnaire. 

Beysser, général de brigade à l'armée de l'Ouest, mis 
hors la loi le 17 juillet 1795, comme favorable à l'in- 
surrection du Calvados, avec une précipita lion lolle, 
qu'on dut révoquer le décret le lendemain ; mais resté 
suspect aux Jacobins, mandé alors à la barre, renvajé 
après ses explications au Comité de sûreté générale 
(7 août) et rétabli sur l'avis du Comité dans ses fonc- 
tions (19 août) * : « Plus général que politique, » disaient 
ses défenseurs. Mais à l'armée de l'Ouest il fallait être 
plus politique que général, témoin Rossignol : aussi 
n'avait-il pas tardé à être destitué; et le comité révolu- 
tionnaire de Nantes, le poursuivant dans sa retraite, 
l'accusait d'avoir fait élargir le nommé Descombes, 
ex-noble; — de ne s'être laissé entraîner à cet acte liber- 
ticide que par la vile séduction d'une femme Lefebvre, 
intrigante autant que belle, actuellement détenue dans 
les prisons de Nantes pour écrits contre-révolutionnaires ; 
— d'avoir dîné chez Descombes le lendemain de son 



1. Archives, W 345, dossier 676, !'• partie, pièce 2. 

2. Ibid.^ pièce 4. 

3. Voy. les Registres du Comité de salut public. Archives, ÂF ii 455, regis- 
tre I, pages 202, 290 et 206, et les séances de la Convention, 17 et 18 juillet et 
10 août 1795 (Moniteur des 20 juillet et 20 août). Sur l'énergie quil avait 
montré avec Coustard (autre proscrit!) dans 1.1 défense de Nantes, voy. Micholcl, 
Uist. de fa Hévol.y t. M, p. 112 et suivantes. 



LE GKISKRAL BEYSSER, DURET, BUCHER. 205 

élargissement et d'avoir porté des toasts indignes d'un 
républicain; — d'avoir pris part et apposé sa signature 
à l'acte fédéraliste du 5 juillet; — d'avoir dit que t s'il 
connaissait un individu qui professât les principes de 
Marat, il le chasserait à vingt lieues du territoire fran- 
çais; » — d'avoir dit « que cette fameuse montagne 
n'accoucherait jamais que d'une souris; > — d'avoir fait 
afficher sur les murs de Nantes, une proclamation dans 
laquelle il livrait au mépris du peuple et les Parisiens et 
les représentants montagnards et la représentation na- 
tionale elle-même ^ 

Duret, adjudant-général de l'armée des Alpes, figurait 
avec Beysser comme modérantiste en face des enragés '. 
De même Ernest Bûcher, que diverses pièces présentent 
comme noble d'origine sous le nom de Lépinois". Il avait 
servi comme dragon au ci-devant régiment de la reine, 
jusqu'au grade de maréchal des logis, de 1765 à 1774, 
et en élait sorti avec le grade de sous-lieutenant à la 
suite*. Il avait formé beaucoup de projets, écrit des 
réflexions sur beaucoup de matières : sur les impôts, 
sur l'agriculture et le commerce, l'art militaire, les 
cultes et la réorganisation de l'Église, la peine de mort\ 
La peine de mort, selon lui, avait perdu sa raison depuis 
que par la substitution de la guillotine, une mort instan- 
tanée, aux anciens supplices, la roue, etc., elle avait 



1. Archives, W 121, pièce 193. Voyez a la justification de Beysser, qui fut 
accusé par tous les partis, une note de M. Dauban dans les Mémoires de Pétioii, 
p. 174. 

2. Archives, W 3-45, dossier 676. 

3. Entre autre une pièce portant retenue de garde du corps de Mgr le comte 
d'Artois pour le S. Ainetle de i'Épinois, 2 août 1776, ibid., 4* partie, pièce 5. 

4. Ibid., 5* partie, pièces 1-45 et en particulier l'attestation des officiers et 
des sous-oflicicrs du régiment. Tongres, 8 février 1793 (ibid.^ 5* partie, pièce 21). 

r>. Ibid., 2" partie, pièces 43, 46, 49. 



204 CHAP. XXX. — CHÂUMETTE, GOBEL, ETC. ; FLN DE GERMINAL. 

cessé d'être un objet d'effroi. Il proposait donc de 
Tabolir en y substituant les galères, les coups de fouet, 
le nez ou les oreilles coupés et la marque selon les cas*. 
La plupart de ces réflexions indiquent une cervelle mal 
équilibrée. Il avait parlé à Castellane d'un complot ou 
Marat devait délivrer Louis XVII et supprimer la Conven- 
tion*. Il avait projeté de fonder un escadron de vengeurs 
de la patrie pour courir sus aux traîtres '. Idée plus 
pratique ; il s'était fait recommander par le même Cas- 
tellane à Dillon, pour qu'il le prît comme aide de camp*; 
c'est ce qui le perdit. 

Edme Rameau, prêtre assermenté de Saint-Laurent, 
ne donnait guère de motif à l'impliquer dans ce procès 
que par les rapports qu'il avait eus avec Bûcher *. 

Le rentier Lacombe avait été déjà dénoncé avec Armand 
et la veuve du colonel Quétineau, co-accusés d'Hébert. 

Bereytler, banquier et marchand de tableaux, et Char- 
din, brocanteur de livres (deux métiers fort achalandés 
dans cette spoliation et cette dispersion des plus belles 
galeries et des plus riches bibliothèques), pouvaient, 
en raison des rapports qu'ils avaient eus avec l'étranger 
par leur commerce, donner au complot ce caractère 
d'intelligence avec Pitt et Cobourg que l'on avait voulu 
imprimer aux deux grands prétendus complots précé- 
dents. 

Marie-Marguerile-Françoise Goupil, veuve d'Hébert, 
et Lucile Duplessis, veuve de Camille Desmoulins, for- 
maient le trait d'union sensible de ce nouveau procès 

1. Archives, W 345, dossier 676, 2* partie, pièce 46. 

2. Ibid., pièce 27. 

3. Ibid,, pièce 50. 

4. Ibid,^ pièce 51. 

5. Ibid,, pièce 28, Cf. pièces 19 et 33. 



RAMEAU, BEREYTTER. ETC.; INTERROGATOIRES. 205 

avec les deux autres. Jean-François Lambert, porte-clefs 
au Luxembourg, était un comparse nécessaire dans une 
affaire de conspiration des prisons. 

On a vu combien vive était la curiosité du public 
dans raltente de ce procès ; et les spéculateurs se tenaient 
prêts à la satisfaire. L'éditeur du Procès du Père Du- 
cheme s'était mis en mesure de donner ce supplément 
à sa publication. 11 disait en la terminant, pour en rele- 
ver la haute moralité : 

Nota. Les mêmes rédacteurs s'occuperont de recueillir les 
débats lors du jugement des complices d'Hébert. Leur but est 
de prémunir leurs concitoyens pour les élections futures. 
Les mœurs sont la base d'un gouvernement républicain et 
chaque tache d'immoralité recèle l'embouchure d'un canal 
de corruption. 

L'interrogatoire préliminaire des prévenus fut des 
plus sommaires : 

D. Avez-vous conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de 
la République, 
R. Non. 
D. Avez-vous un défenseur? 

Telles sont les deux questions faites à Simond et après 
lui à tous les autres, malgré la diversité et des personnes 
interrogées et des juges interrogateurs : c'était un mot 
d'ordre pour tous*. 

L'acte d'accusation n'était guère moins bref et sur 
l'ensemble de la conspiration et sur chacun des pré- 
tendus conjurés. 

Chaumettc et Gobel avaient été d'accord avec Hébert 

i. Ibid,, 5« partie, pièces 55-10, Cf. iOid,^ i** partie, pièces 6 et 14. 



206 CHAP. XXX. - CHADMETTE, GOBEL, ETC. ; FLN DE GERMLNAL. 

■ 

et Cloolz pour effacer toute idée de la divinité, fonder 
le gouvernement français sur Ta théisme et donner con- 
sistance aux calomnies des despotes coalisés contre la 
nation française. 

Le massacre des représentants du peuple et des pa- 
triotes était aussi, disait-on, un des moyens d'exécution 
de ce complot : Chaumette, Savard (absent), Lasalle, 
Beysser, t agent de l'infâme faction des fédéralistes d, 
Lacroix, Lebrasse, à qui Ronsin avait promis le grade de 
colonel de gendarmerie, Barras, les Grammont père et 
fils, aides de camp du même Ronsin, Lapalue et Duret, 
détenus, devaient concourir à cet assassinat. La veuve 
d'Hébert dans la prison, Lambin dans la section Chal- 
lier; Dumas et Barbe, dans l'armée révolutionnaire; 
VoUand qui plaçait le fruit des déprédations de Ronsin'; 
Prangey qui soustrayait au profit des conjurés, sous le 
couvert d'un vol de 200 000 livres à la caisse de Tadmi- 
nislration de l'habillement dont il avait la garde*; 
Chardin, le brocanteur de livres, commissionné par l'An- 
glais Bedford, et Bereytter, le marchand de tableaux qui 
applaudissait au pillage (il avait ses raisons pour cela), s'y 
rattachaient aussi, selon les rôles qui leurélaientmarqués. 

A cette conspiration dérivée de celle d'Hébert et de 
Ronsin, l'accusation joignait celledeDillonetdeSimond, 
conspiration royaliste qui devait procéder par les mêmes 

i. Valland ou VoUnnd, qui est désigné comme agent de Ron$in dans l'acte 
d'accusation et compris dans la liste reproduite en tète du jugement (Archives, 
W 545, dussier 070, 5° partie, pièce 74) ne figure ni dans le procès- verlial 
d*audiencc (il est d'ailleurs incomplet), ni dans les questions posées au jury, ni 
dans la reproduction de son verdict au jugement. On ne le trouve pas non plus 
dans la liste du Bulletin du tribunal révolutionunirc. Probidtlement il n'avait 
pas été arrêté et ne fut pas jugé. 

2. Voyez diverses pièces qui le concernent et son interrogatoire plus circon- 
stancié que les autres à la date «lu 4 germinal, (\rcliives, dossier cité. 2* partie, 
pièces 3, 5, iô, li et 17.) 



ACTE D*ACCUSATION. DÉBATS. 207 

moyens, le soulèvement des prisons. Ernest Ducher 
était le second de Dillon, Rameau, le confident de Bû- 
cher. Le porte-clefs Lambert, dans la prison, la veuve 
de Camille Desmoulins, au dehors, y avaient prêté leur 
concours; et l'accusateur public y signalait un com- 
mencement d'exécution : « Dans la nuit dernière, il s'est 
manifesté dans différentes maisons d'arrêt de Paris, des 
mouvements de sédition et de révolte dans lesquels on a 
crié vive le roi * / 



III 

DcboUdu procès. Brouillon du réquisiloirc. Jugcinenl. Lettres de la uièie du 
Lucile Desmoulins à Robespierre et de Lucilc à sa mère. 

Le témoin principal était le dénonciateur, le patriole 
Laflotte, qui, détenu, avait donné un caractère de con- 
spiration aux sentiments dont il avait recueilli l'expres- 
sion plus ou moins mesurée dans les prisons : haine 
I)our les persécuteurs, résolution de résister en cas du 
renouvellement des massacres, espoirde délivrance depuis 
que Ton voyait les diverses factions s'entre-égorger '. 

Dillon convenait qu'il avait parlé des résistances de 
Danton devant le tribunal : c'était le bruit public; mais 
il niait qu'il eût rien rapporté de la fermentation de la 
rue. Il avouait qu'il avait dit qu'un homme de cœur 
devait se défendre en cas de nouveaux massacres de 
septembre; mais il affirmait qu'il n'avait riet^ demandé 
que des juges pour sortir de prison. Il avait écrit une 



1. Dullelin du Irib. révol., 4« partie, n» 29, page 115-115. 

'2. Nuus avons elle aussi plus haut la lettre d'Amans, écrite dès le ^25 nivùse 
( 1 4 janvier) de la prison du Luxcniljourg à Robespierre. Courtois, Papiers 
trouves chez RoOofjf terre t n" 50, p. 145, 



208 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN Df GERMINAL. 

lettre d'encouragement à la femme de Camille, ce n'était 
pas conspirer. 

Simond niait tous les plans de soulèvement qu^on lui 
prêtait. 

De nombreux témoignages signalaient le rôle de Chau- 
mette dans la Commune, l'importance qu'il s'y donnait, 
son mépris pour les aulorités, pour la Convention même 
au-dessus de laquelle il se mettait : c Ce que la Conven- 
tion ne fait pas, disait-il, c'est à nous à le faire. » Tout 
le monde connaissait son impudence, et il n'en était pas 
le souvenir en se faisant maintenant si humble et si 
petit. On pouvait aussi lui reprocher d'avoir, par son 
système d'administration, causé la famine dans Paris; 
mais on aurait pu s'en prendre à d'autres qu'à lui, et on 
lui donnait beau jeu quand on prétendait qu'il avait 
fermé les églises à la veille de la messe de minuit, pour 
provoquer des soulèvements*. 

Gobel, à ce propos, disait qu'il n'avait pas abjuré, 
mais abdiqué, ayant l'assurance qu'on ne lui demandait 
qu'une démission : il avait dit : « Le peuple m'a demandé, 
le peuple me renvoie : c'est le sort du domestique aux 
ordres de son maître. » Il avait pris l'avis de son conseil 
épiscopal, et sur cet avis, rendu à la majorité de quatorze 
voix contre trois, il avait déposé ses pouvoirs ; mais 
quand il ajoutait, <c qu'il ne pouvait y avoir d'autre culte 
que celui de la liberté, » il abjurait bien celte fois et en 
pure perle : le président lui déniait aigrement le droit 



1. Voy. la dénonciation de Louis Koulx [30 vcnlôse an II, 15 mars 179i) 
qui implii|uait Chaumcttc avec Hébert dans cette accusation d'avoir provoqué 
des émeutes en causant la famine, etc. : seiie griefs [Archives, W 545, dossier 
670, 1'* partie, pièce 41); et une autre (ibid.^ 42) signée de Marchand dans le 
même sens : i Que Chauniette, au 51 mai, a cherché à entraver cette glorieuse 
révolution, etc. 



LES GRAMMONT, LASALLE, LACROIX, LUCILE DDPLESSIS. 209 

d'être novateur, disant qu'il devait attendre Tordre d'en 
haut, c'est-à-dire de la Convention ; et pour sa manière 
de vivre, il lui reprochait de n'avoir pas été bien pénétré 
de sa mission ci-devant évangélique. 

Il n'était pas plus difficile au président de signaler les 
excès des patriotes comme les Grammont, Lacroix, 
Lasalle, etc. : Lacroix qui demandait un million de poi- 
gnards pour en percer les contre-révolutionnaires [Aux 
grands mauxy les grands remèdes I c'était le litre de sa 
brochure); qui ne mofionrmif jamais qu'un poignard à 
la ceinture, mais qui, nommé procureur général à Châ- 
lons, et averti de l'approche de l'ennemi, chercha son 
salut dans la fuite et ne reparut plus, comme le lui dit 
le président. On leur faisait un crime d'avoir, au 31 mai, 
failli passer la ligne où la révolution s'était arrêtée. « Qui 
est trop pour moi est contre moi, » voilà l'axiome que les 
pontifes de la secte dominante avaient résolu d'inscrire 
en lettres de sang dans le code de leur tribunal. 

Le procès dura trois jours, une séance par jour ; et 
Ton entendit trente-sept témoins, parmi lesquels Louis 
Baraguey d'HilliersS que l'on retrouvera encore comme 
témoin, et même comme accusé, mais accusé acquitté 
dans une des grandes fournées des conspirations des 
prisons. Dans le cours des débals la veuve d'Hébert, 
adressa, dit-on, à la veuve de Camille Desmoulins cette 
parole : « Tu es bien heureuse, toi! il n'y pas eu hier 
une seule déposition contre toi, nulle ombre de soupçon 
jetée sur ta conduite. Tu vas sortir sans doute par le 
grand escalier, et moi, je vais aller à l'échafaud*. » 

Lucile Duplessis semblait indifférente à ce qui se pas- 

1. Archives, W 345, dossior 676, 5« partie, pièce 72. 

2. Real, témoin au Procès Fouquier, n» 19, p. 3. 

TRIB. RÉvoL. ni U 



310 CHÂP. XXX. — GHAUMETTE, GOBEL, ETC.; Fl^ DE GERMINAL. 

sait autour d'elle : a La femme Camille, dit le même 
témoin, pénétrée sans doule de l'atrocité des juges, ne 
leva pas les yeux, ne manifesta ni crainte ni espérance, 
mais attendit modestement son jugement. » 

On trouve au dossier la pièce suivante qui parait être le 
brouillon du réquisitoire de l'accusateur public et peut 
donner une idée de l'éloquence judiciaire à ce tribunal : 

L'ordre de la Révolution, les événements qui en sont insé- 
parables ont confondu dans la même masse le patriote pur, 
qui veut sincèrement le bien général et qui professe de cœur 
l'abnégation de lui-même, avec Tintrigant ou l'égoïste, qui ne 
voient qu'eux seuls dans la marche des événements publics. 

Cette masse de vertus, de crimes et d'insouciance cou- 
pable bouillonne bientôt sur le brasier du patriotisme. Une 
portion immonde s'évapore d'elle-même par l'ébullition. La 
raison et la vertu écument ce que l'évaporation n'a pu pur- 
ger, et bientôt un résidu pur et limpide présente un miroir 
consolant à ceux qui ont su se dire : J'achèterai par tous les 
sacrifices, par toutes les privations la liberté, l'égalité, qui 
assureront le bonheur de la génération naissante, qui seule 
doit recueillir les sueurs et les travaux de celle actuelle. 

(Suit un paragraphe barré : Citoyens jurés, j'ai à partager 
avec vous une tâche pénible et rigoureuse ; mais, ainsi que 
vous, je laisse l'homme à la porte de cette enceinte sacrée; 
mon cœur, mon cœur seul dévoré du brûlant amour de la 
liberté, essaie de faire retentir ces voûtes redoutables, et 
c'est avec l'impassibilité du marbre que je vais reti^acer ces 
preuves qu'ont, selon moi, fournies les débats.) 

Né bon, confiant et généreux, le peuple français n'a pas 
même conçu de soupçon contre les loups et les vautours qui 
se sont par instinct rassemblés autour du cadavre du despo- 
tisme et qui, saturés de son sang immonde, ont bientôt voulu 
s'abreuver de celui de la liberté. 

(Autre paragraphe barré sur les lions qu'il avait d'abord 
mis au lieu des loups.) 



BROUILLON DU RÉQUISITOIRE; QUESTIONS. 211 

Diverses factions se montrèrenl et dans toutes Ton trouva 
des renards. Les lions sommeillaient; étrangers aux crimes, 
ils ne pouvaient même le soupçonner. Un léger frémisse- 
ment de chaînes les réveille et bientôt Brissot et l'astucieuse 
Gironde ont cessé d'exister, etc. 

Je ne salirai pas vos oreilles du nom de conspiratears 
déjà punis et de ceux qu'attend la justice nationale. 

1 . L'opinion publique a frappé Chaumette. Ses intrigues 
sont dévoilées. Ses réponses aux débats vous ont laissé en- 
trevoir son âme.... 

2. Gobel suit de bien près Chaumette, s'il ne marche sur 
la même ligne, etc. 

3. La veuve Hébert a, je ne dis pas perverti son mari dont 
l'immoralité vous a été démontrée, mais secondé de tous ses 
moyens les projets liberticides de ce monstre. 

4. Dillon, dont l'âme contre-révolutionnaire n'a cessé (sic). 

5. Ernest Bûcher, son complice au dehors. 

6. Simon, député. 

Suivent les autres noms jusqu'à 
26. Veuve Camille *. 

Ce réquisitoire fut-il prononcé? 11 paraît avoir été 
inutile. Le quatrième jour des débats, le jury, consulté 
selon la loi, s'étanl déclaré suffisamment instruit, le 
président lui posa les questions en cette forme : 

FAIT CONST.VNT. 

n est constant qu'il a existé une conspiration contre la 
liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple, tendante à 
troubler l'État par une guerre civile, en armant les citoyens 
les uns contre les autres et contre l'exercice de l'autorité 
légitime, par suite de laquelle, dans le courant de ventôse 
dernier, des conjurés devaient dissoudre la Convention natio- 

l. Archives, \\ 345, dossier 070, 1" partie, pièce 20. 



âlS CiUP. XXX. — GUAUMËTTË, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

nale, assassiner ses membres et les patriotes, détruire le 
gouvernement républicain, s'emparer de la souveraineté du 
peuple, rétablir la monarchie et donner un tyran à TEtat. 

l'* question. 

P. Gaspard Chaumet, agent national près la commune de 
Paris est-il auteur ou complice de cette conspiration? 

Et ainsi de suite pour chacun des vingt-cinq autres ^ 
Le verdict du jury fut affîrmatif pour dix-neuf, néga- 
tif pour sept. 

Les dix-neuf qui parsuitefurentcondamncs à mort sont : 
Ghaumette, Gubel, Dillon, Grammont père et fils, Si- 
mond, Beysser, Lucombe, Lacroix, Lapalue, Lebrassc, 
Barras, Ernest Bûcher, les veuves Hébert et Desmoulins, 
Lambert, Lasalle, Durey et Rameau*. Les sept acquittés : 
Lambin, Barbe, Dumas et Ghenaux, révolutionnaires 
dont le jury crut que Ton pouvait faire encore quelque 
chose; Prangey qui n'avait pas été convaincu du vol; et 
Bereytter et Ghardin, les deux brocanteurs de livres et de 
tableaux'. 

Fouquier-Tinville ne remit pas au lendemain, et il prit 
ses précautions en vue de celte grande fournée. 11 écrit 
lemémejourà Hanriot d'une main singulièrement hâtée : 

Paris, ce !24 germinal.... 

L'accusateur public, etc., au citoyen Henriot. 
Citoyen, 

Gomme il y aura une exécution sur les quatre heures de 
relevée de ce jour, je t'invite à donner des ordres pour qu'il y 
ait une force armée nécessaire en cet [sic). 

Salut et fraternité, 

A. Q. FOUQUIER. 

1. Archives, W 345, dossier 676, 5* partie, pièce 72. 

2. Ibid., 5* partie, p. 74. 

3. Ihid,, 5* partie, pièce 73. 



LETTRE DE M- DUPLESSIS A ROBESPIERRE. 215 

La veuve d'Hébert s'était déclarée enceinte, mais sur le 
rapport des médecins on passa outre. L'examen des méde- 
cins qui est négatif, et l'arrêt du tribunal ordonnantrexé- 
culionsontdu même jour, 24 germinaP. Lajeunefemme 
de Camille Desmoulins n'imagina pas un tel prétexte pour 
retarder le moment d'aller rejoindre son mari. Sa mère 
tenta de la ravir 5 la mort par un autre moyen. On a vu 
dans quelle intimité avaient autrefois vécu Camille 
Desmoulins et Robespierre. Robespierre n'avait pas été 
moins bien accueilli dans la famille de sa femme. Un 
instant même on avait pu croire que Lucile épouserait 
Robespierre et non Camille Desmoulins. A la nouvelle 
de la condamnation de Lucile, Mme Duplessis adressa à 
Robespierre une lettre qu'elle voulut faire suppliante, 
mais où la prière prenait l'accent de la menace et de 
l'injure, comme on peut l'attendre d'une mère qui voit 
sa fille traînée à l'échafaud*. 

Citoyen Robespierre, 

Ce n'est pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami ; tu 
veux encore le sang de sa femme. Ton monstre de Fouquier- 
Tinville vient de donner Tordre de l'emmener à l'échafaud; 
deux heures encore et elle n'existera plus. Robespierre, si tu 
n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille ne 
t'a pas enivré au point de perdre tout à fait la raison, si tu 
te rappelles encore nos soirées d'intimité, si tu te rappelles 
les caresses que tu prodiguais au petit Horace que tu te 
plaisais à tenir sur tes genoux, si tu te rappelles que tu 
devais être mon gendre, épargne une victime innocenta. 
Mais si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, 
moi, Adèle et Horace, viens nous déchirer tous trois de tes 

1. Archives, /. /., pièces 75 et 76. Elle n'y gagna même pas les 24 heures. 

2. Correspondance inédite de Cam. Desmotdint, publiée par Katton aîné 

(iSÔO), p. 238. 



214 CeAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

mains encore fumantes du sang de Camille, viens, viens, 
qu*un seul tombeau nous réunisse. 

F. DOPLESSIS. 

Si cette lettre arriva à son adresse, elle fut sans consé- 
quence pour la mère et pour la fille : elle ne perdit pas 
Tune et ne sauva pas l'autre. Lucile avait écrit aussi à 
Robespierre quand il s'agissait de sauver son mari. Pour 
elle-même, elle n'en eut pas la pensée. Elle écrivit à sa 
mère ce simple billet auprès duquel la dernière lettre de 
Camille, si éloquente qu'elle soit, n'est plus rien : 

Bonsoir^ chère maman, une larme s'échappe de mes yeux; 
elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'in- 
nocence*. 

a Le même jour, dit le récit donné par Des Essarts, on 
vit au supplice vingt-deux accusés*. Gobel et Chaumette 
qui étaient de ce nombre furent placés sur la première 
charrette, Tun à côté de l'autre. L'évêque de Paris avait 
les yeux baissés, l'air contrit et humilié. On apercevait 
que ses lèvres remuaient avec une grande rapidité, et 
Ton assure qu'il récitait les prières des agonisants. Le 
procureur de la Commune avait la fureur et la rage 
peintes sur le visage. Ses yeux étaient enflammés, il par- 
lait sans cesse au peuple et lui disait : c( Voilà le sort 
€ qu'on réserve à tes amis ! Les scélérats ! Les monstres 1 
« Les cannibales ! ils périront dans peu ! C'est moi qui vous 
« le dis, citoyens ! Vous le verrez I » C'est en déclamant 
ainsi contre ses ennemis, que Chaumette parvint à la 

1. Cette lettre est donnée en fac-similé dans le livre de Matlon : Correspon" 
dance inédite de Camille Demioulins. 

2. Avec les 19» les condamnés de l'autre section du 23 et du 24 : le général 
Souchon dit Cbauron, condamné le 23; L.-G.-A. Brossardet Et. Ragondet, con- 
damnés le 24. 



PROCÈS DIVERS : HANAPPIER DESORMES, REIGNÉ, BARON. 215 

place de la Révolution. Gobel pafut recevoir la mort 
avec la résignation d'un pénitent, Chaumette la reçut en 
homme furieux de se voir sacrifié à la vengeance et à la 
jalousie de la faction dominante ^ » 



IV 

Procès divers qui ont occupé le tribunal entre Danton et Chaumette : 17 germi- 
nal : Ilanappier Desormes, P. Reigné, Baron; — 18 germinal : le marquis 
d'Apchon et la veuve D. Péricard, le marquis et la marquise Lamotte de 
Senones; mort de Condorcet; — 19 germinal : Gath. Boiry, femme Bonfant, le 
curé Gaudron ; la famille Danquechin-Dorval ; la veuve de Chevilly. — Le 
cavalier révolutionnaire Borsat. 

Le procès de Chaumette, Gobel, Dillon, etc., avait réuni 
les enragés et les modérés dans le même sort. Les con- 
damnations se succédaient indistinctement aussi pour les 
uns comme pour les autres, et nous en donnerons encore 
quelques exemples pour la seconde moitié de germinal. 

Remontonsau lendemain delacondamnation de Danton. 

Le 17 (6 avril 1794) quatre jugements, trois condam- 
nations. 

Louis IIanappier Desormes, ci-devant maître particu- 
lier des eaux et forêts, accusé d'avoir dit, le 19 mai 
1793, qu'il fallait un roi* : 

R. Qu'il a dit que Dumouriez désorganisait son armée, 
qu'il menait à la royauté. 
D. S'il a un conseiP?.... 



1. Des Essarts, tome II, p. 250. Il faut se déGer des gravures, même des gra- 
vures du temps, comme pièce historique. Une estampe de la collection Hennin 
représente le supplice de Gobel, évéque de Paris, Hébert, Vincent Chaumette (le 
4 et le 24 germinal réunis) sous une même date non moins fantastique : 
14 mars 1794 ou le 24 ventôse an II de la République (Bibl. nat.. Cabinet des 
EsUmpes, QblOl). 

2. Archives, W 342, dossier 651, Bulletin, 4* partie, n* !^6, 
n. Archives, tbid., pièce 9. 



216 CHAP. XXX. — CHàUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

Pierre Reigné, tailleur d'habits à Pontoise* : ici Tin- 
terrogatoire est plus bref encore. Le juge Ârdouin se 
borne à la question finale : S'il a un conseil*. 

Il était accusé d'avoir dit à un jeune homme, partant 
pour la Vendée, qu'il ferait mieux de passer du côté des 
autres ; qu'ils ont de l'argent ; d'avoir manifesté de la 
joie à la prise de Toulon par les Anglais, et d'avoir dit 
« qu'il planterait des potences dans toutes les rues de 
Ponloise pour pendre le district et la municipalité' », — 
propos qu'il avait niés devant l'agent national du district 
de Pontoise *. — Cela méritait bien qu'on le questionnât. 

Philippe Baron dit Channoir (66 ans), envoyé d'a- 
bord au tribunal d'Indre-et Loire, puis au tribunal à 
Paris*. On soupçonnait son fils d'avoir émigré et on l'ac- 
cusait lui-même d'avoir tenu des propos contre le recrute- 
ment. Il niait les propos, et disait que son fils était parti 
pour l'Inde, et n'avait reçu de lui aucun argent •. Mais 
on lui opposait une lettre de change, de la valeur de 
402 livres, tirée sur lui d'Aix-la-Chapelle, 24 novembre 
1792, avec ces mots ; bon pour 400 livres^ signé Norba; 
et on lui demande si le tireur n'est pas son fils, qui a 
interverti les lettres de son nom (Baron) \ Il le nia, 
comme aussi d'avoir payé cette lettre de change, — sans 
convaincre ni juges ni jurés. 

François -Thomas Fouqoerel, ancien capucin, puis 
vicaire de l'évêque constitutionnel et officier municipal 
de Verdun, accusé de propos contre-révolutionnaires : 

1. Archives, W 342, dossier 650, Bulletin, 4- partie, n' 57. 

2. Archives, ibid., pièce 6. 
5. Ibid.f pièce 16. 

4. Ibid.f pièce 2. 

5. Bulletin, 4* partie, n* 26, Archives, W .'U2, dossier 649, pièces 3 et 16. 

6. Ibid., pièce 14. 

7. Ibid., pièce 17. 



LE MARQUIS D'APCHON, LA VEUVE DE PÉRICARD. 217 

« que dans Paris tout serait bientôt confondu, qu'il 
n'existerait pas pierre sur pierre, que la Convention était 
une bande de scélérats. » Il les niait et ne fut pas con- 
vaincu : car il fut acquitté, mais retenu comme suspect'. 

Le 18 (7 avril) un premier jugement frappant quatre 
accusés, et un autre deux*. 

Un troisième fit aussi deux victimes: A.-L. Claude de 
Saint-Germain, marquis d'ApciiON, ancien maréchal de 
camp, et Elisabeth-Thérèse' Lacorée , veuve de Pericard 
(70 ans), pour correspondance avec émigrés'. 

Le marquis d'Apchon avait écrit au nom de sa belle- 
mère à l'archevêque de Paris, retiré à Chambéry, pour 
une autorisation que le prélat, dans une lettre où il le 
remercie de ses marques d'attachement, lui donna en 
ces termes : 

Mme votre belle-mère pourra continuer de faire dire la 
sainte messe dans le château de Saint-Oucn, quand le plafond 
sera raccommodé*. 

C'est la pièce saisie, et elle était du 25 mai 1791 ! Le 
marquis d'Apchon affirmait qu'il n'avait adressé à l'ar- 
chevêque aucune autre lettre; qu'il n'avait envoyé aucun 
secours d'argent aux émigrés (il n'y en avait pas trace); 
qu'il ne partageait en aucune sorte les sentiments expri- 
més par Mme de Résy à Mme de Pericard, sa belle-sœur *, 
dans des lettres peu révolutionnaires sans doute*, mais 

1. Archive*», \V 042, dossier 652. C'est par erreur que le Bulletin, 4" pnrtie, 
n** 26, le donne comme condamné. 

2. Voyez au Journal à la fin de ce volume. 
r>. Archives, W 543, dossier 657. 

4. Ihid.^ pièce 13. 

5. Ibid.f pièce 11. 

0. Ibid., pièces 18 et suivantes. 



218 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

que Ton ne pouvait imputer qu'à Mme de Résy. Mme de 
Péricard faisait observer que ces lettres étaient toutes 
d'amitié; que les nouvelles qu'elles donnaient étaient 
extraites des papiers publics ; qu'elle-même n'y avait pas 
répondu, et elle réclamait contre sa détention (15 ven- 
tôse); elle ne fit que hâter sa condamnation ^ 

Un quatrième jugement atteignait deux accusés d'é- 
migration : 

François-Pierre de la Motte, marquis de Senones, et 
sa femme, Suzanne Brouillard'. 

La Motte était allé en Allemagne le 25 décembre 1 791 , 
comme amateur de tableaux, dans la pensée d'en ache- 
ter; il avait passé par Goblentz et il était revenu, se 
confiant à la loi à laquelle il obéissait par son retour en 
France. Il avouait avoir faitenlerrerpar son jardinier une 
caisse contenant ses titres et papiers de famille. Un cou- 
teau de chasse, portant l'inscription : « Vive le roi » et 
deux pistolets avaient été jetés dans un puits. Pour- 
quoi? c'était par ordre de sa femme, dans un mo- 
ment de frayeur. Il niait d'ailleurs les propos attri- 
bués à sa femme sur le prochain séjour des étrangers 
dans Paris \ 

La femme confirmait les déclarations de son mari sur 
le voyage en Allemagne : elle niait les propos, même les 
paroles qu'elle aurait dites les larmes aux yeux, en appre- 
nant la mort du roi, « que notre père était mort ». Elle 
avait reçu une lettre de Jersey où on l'invitait à donner 
de ses nouvelles , une lettre de sa sœur qui, de Saint- 
Malo, se proposait de partir pour Saint-Domingue : et 

1. Archives W 345, dossier 657, pièce 3. 

2. Archives, ibid.* dossier 054. 

3. /frtV/., pièce?. 



LE MiRQllIS DE SENONES, ETC. 219 

c'était tout. Mais ils avaient passé par Coblentz, ils avaient 
dû voir les émigrés*. 

19 germinal (8 avril) six jugements et sept condamnés 
à mort*. 

Angélique-Catherine Boiry, femme de P. Ant. Bonfakt, 
qui était de la maison de l'ancien ministre Breteuil et 
avait émigré avec lui en 1789\ Elle-même avait servi 
chez Mme de Flaour, chez Mme d'Hervilly, et, dans 
rinlervalle, avait voyagé, de mai 1790 à mai 1792, avec 
l'enfant d'un américain, nommé Morel. Elle n'avait pas 
fait constater sa rentrée en France, ni ne s'était procuré 
de certificat de résidence, « n'ayant que ses gages * » : 
voyage suspect, rapports avec des familles émigrées, plus 
suspects encore ; et on avait trouvé chez elle une image 
du roi, en forme de médaillon, portant en légende : une 
foi, um loi^ un roi; et en exergue ordre de famille; une 
autre, encore en forme de médaillon, contenant le couplet: 

Louis, ô mon roi, notre amour t'environne, etc., 

et en légende : 

Domine salvos fac regem^ reginam et fUios eorum. — 
Pro rege et regina semper*. 

Le juge lui dit : 

Vous avez donc bien de la confiance dans le dernier tyran 
et en sa méchante femme, puisque vous conservez si soigneu- 
sement leur effigie. 

1. Archives, W 343, dossier 654, pièces 8 et 13. — On trouTe divers papiers 
relatifs à leur famille dans deux autres cartons des Archives, W 513 et 526. 

2. Bulletin, n- 27 et 28. 

r>. Archives, W 343, dossier 659. 
4. ïbi'd., pièce 1 bis. 
r>. Ihid.y pièces 19 et 20. 



220 CIIAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL. ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

Elle répond naïvement que si elle avait cru que cela 
eût pu la compromettre, elle Taurait brûlée*. 

Coffînhal, qui présidait, en posant les questions au 
jury, les assaisonne d'épithètes étrangères à l'acxusée, 
mais propres à irriter contre elle les nerfs du jury : 

Angélique-Catherine Boiry, femme de P. Ant. Bonfant, 
ofBcier de bouche de t infâme Breteuil et émigré avec lui^ 
est-elle convaincue d'avoir entretenu les dites intelligences et 
correspondances * ? 

La réponse fut telle qu'il l'attendait. 

Joseph-Louis Gaudron (27 ans), ex-curé constitutionnel 
de Négron, près Am boise \ 

Dans une lettre qu'il avait écrite au député Bodin sur 
son arrestation, il lui dit que les citoyens de Négron lui 
ont demandé 200 livres pour l'exempter de tirer au sort : 
il ne les avait pas; il en a offert 150. Refus; et le len- 
demain on fait courir le bruit qu'il ne veut rien donner 
et on le dénonce pour des infamies qu'il n'a pas dites*. 

Son interrogatoire fait connaître les propos dont on 
l'accusait : 

D. S'il n'a pas dit que la Convention nationale et les admi- 
nistrations étoient composées de scélérats et de voleurs ; que 
bientôt, puisqu'on faisoit enrôler les prêtres, les hommes 
seroient semblables aux brutes et qu'il désiroit que les émi- 
grés eussent le dessus. 

R. Qu'il n'a rien à se reprocher parce qu'un patriote 
ne se reproche jamais le zèle qu'il a emporté (apporté) dans 
différentes circonstances; que voilà la vérité et les propos 



i. Aitihives, W 543, dossier 659, pièce 12. 

2. Ihid.t pièce 18. 

5. Archives, W !S44, dossier 067. 

4. Ihid., pièce 22. 



LE CURE Gi^l'DROiN, DiNQUECHIN IK)RVAL. ETC. 221 

qu'il a tenus, guidé par un pur patriotisme : Oui, il avoue 
avoir dit plusieurs fois que dans rAssemblée nationale, les 
autorités constituées et les armées, il y avoit des scélérats. 
11 laisse à juger s'il étoit le seul de cet avis.... Il nie a^oir 
dit qu'il désireroit que les émigrés eussent le dessus, mais 
bien, une fois que ses paroissiens le maltraitoient, a dit qu'il 
n'auroit pas été autant (fait) quand les émigrés auroient le 
dessus 

D. S'il a un conseil^?... 

Vainement produisit-il des attestations des habitants 
« du faubourg du bout du pont d'Amboise », affirmant 
qu'il avait toujours été ami de la Révolution et de la 
liberté (7 avril 1793) et une pétition des habitants de la 
paroisse même de Négron, contre les calomnies dont il 
était Tobjet, calomnies rapportées à trois ou quatre dé- 
nonciateurs*. La calomnie l'emporta. 

3" Trois victimes d'une dénonciation de parent, dictée 
par l'intérêt sans doute : 

Jean-Pierre Danquechin Dorval (40 ans), ex-noble, 
cultivateur et ofOcier public de la commune de Mon- 
treuil, département de Paris ; 

Pierre-Saturnin Laroin (31 ans), vigneron; 

Et Louise-Adélaïde Danquechln, sœur du premier, 
femme du second, accusés de propos contre-révolution- 
naires \ Le principal dénonciateur était Nicolas Lardin^. 

Le juge demande à Pierre Lardin : 

D. S'il n'a pas dit que la Convention étoit composée do 
gueux et que si l'on faisoit bien, on f.... la s..,. République 
sens dessus dessous ? 

1. Archives, >V 344, dossier 667, pièce 15. 

'1. Ibid., pièces 4, 6, 20. 

5. Ibid.f dossier 008. 

4. Même dossier, pièce 16. 



222 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC. ; FliN DE GERMINAL. 

R. Qu'il n'a jamais tenu ces propos et que c'est sans 
doute quelqu'un qui lui en veut. 
D. S'il a un défenseur ? 

À la femme Lardin : 

D. Si son père n'était pas noble ? 

R. Qu'oui y mais qu'avant sa mort, arrivée il y a onze 
ans, il était vigneron et jardinier à Montreuil^ 

Mémo question sur* le propos ci-dessus qu'elle nie. 
Pour Danquechin Dorval, on se borne à lui lire l'inter- 
rogatoire qu'il a subi le 27 ventôse où il niait le propos, 
et il y persiste*. 

On avait opéré chez eux des perquisitions qui n'avaient 
rien fait découvrir de suspect. Dans celte visite chez Lar- 
din, on lui demande où est sa femme. Cette fille de noble 
était allée à Monlreuil vendre son lait'. 

¥ Jeanne Agron de Margilly, veuve de Chevilly 
(45 ans) \ 

Chevilly avait été assassiné à Versailles en 1787. Sa 
veuve, âgée d'une quarantaine d'années alors, avait eu 
des relations amicales avec le chevalier Piroreau, garde 
du corps, chargé de sa procuration et qui voulut l'é- 
pouser. 

Dans sa correspondance avec lui, à cette époque, on 
trouve une lettre (23 octobre 1789) : 

A M. le chevalier de Piroreau, capitaine de cavalerie à 
l'hôtel des Gardes du corps, à Versailles, 

avec ce Post-scriptum : 

1. Archives, W 544, dossier 068, pièce 9. 

2. Ibid., pièce 8, Cf. pièce 17 (enquête, 24-27 Teulôse). 11 y dit quo Nicolas 
Lardin est brouillé depuis dix mois avec P. Sal. Lardin. 

3. Ibid., pièce 10. 

4. W 541, dossier 665. | 



U VEUVE DE CHEVILLY. 223 

P. S. — Si vous aviez des bas noirs que vous ne puis- 
siez plus porter, je vous serai obligée de me les apporter 
pour me les donner. Il m'en resterait toujours assez pour 
pouvoir m'en servir*. 

Il était émigré depuis 1791 et ces relations conti- 
nuèrent. Il y en avait chez la veuve de Chevilly des 
preuves nombreuses dans des lettres reçues comme dans 
les copies de ses propres lettres, que Ton saisit chez 
elle en Tarrêlant (9 avril 1793), et qu'on lui représenta 
dans son interrogatoire (13 avril) ; une, datée deCoblentz, 
12 novembre 1 791 , où Piroreau (il signe Labressonnière) 
lui dit qu'il ne peut quitter son corps à cause du règle- 
ment qui porte que ceux qui le quitteront seront dégra- 
dés et incapables de servir * ; une autre où, parlant par 
figure, il dit : 

11 arrive ici des médecins en grand nombre. La boul/e se 
grossi alainfiny [à l'infini]. Les médecins Ru^es et le Sedois 
[Suédois] arive ainsy que ceux de tenpereur pour faire la 
consultastion. 

A Cohelains, le 14 octobre 1791'. 

On demande à la prévenue lors de son arrestation : 

U. Ce que pense la dite dame de la Révolution. 
R. Qu'elle en éloit bien contente. 
D. Ce qu'elle pense de la République. 
R. Qu'elle n'avoit pas assez de lumière pour entrer dans 
aucun détail, mais qu'elle la voyoit avec plaisir. 

Il était permis d'en douter. Le juge du tribunal (c'était 
le président Montané) se borna à lui demander (6 juin), 

1. Archives, W 5U, dossier 005, pièce 24. 

2. Ibid., pièce 32. 

5. Ibid,, pièce 47. CI. d'autres lettres du même, pièces 33 35, etc. 



2U CHAP. XXX. — CBÀUMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

si elle persistait dans son précédent interrogatoire^ et 
elle était dans une telle illusion qu'elle écrivit de la Force 
au ministre de la justice pour hâter son procès (29 juin). 
La date peut expliquer jusqu'à un certain point cette 
téméraire confiance, et Gohier ne lui voulait point de 
mal, écrivant à Taccusnteur public pour qu'il accueillit 
sa demande'. L'affaire traîna près de dix mois. En ger- 
minal (avril 1794) il n'y avait plus rien à espérer. 

Le 23 (12 avril), en la chambre du Conseil, le tribu- 
nal prononçait sur le sort de Pierre-Louis Borsat, qui 
signe : « cavalier révolutionnaire, ci-devant officier des 
chasseurs à cheval », au bas d'une lettre à Fouquier- 
Tinville, ainsi conçue : 

Depuis six mois, je suis incarcéré injustement. Tu es 
républicain. Je suis patriote. Rends-moi à ma patrie (8 ven- 
tôse '). 

Il était accusé de propos inciviques. 

Son frère, à la date du 7 germinal, avait écrit à Fou- 
quier-Tinville une lettre où, tout en justifiant l'accusé, 
vif et étourdi, disait-il, mais qu'il ne pouvait croire inci- 
vique, il ajoutait : 

.... S'il est coupable, la loi le punira, elle est juste, et on 
ne sauroit être trop sévère dans ce moment. Mais, citoyen, 
rends le service à une famille nombreuse et révolutionnaire 
de faire juger ce jeune homme dans la huitaine et de me dire 
(si ton temps le permet) s'il est regardé comme noble et ce 
dont il est accuse. Tu me rendras un service d'autant plus 
grand en me répondant et en hâtant ce jugement qu'étant 

1. Archives, W 344, dossier 665, pièce 5. 

2. Ibid.. pièce 16. 

3. Ibid.f dossier 671» pièce 6, 



LE CAVALIER BORSAT; L. BROSSARD. 225 

venu ici pour me marier, mon future beau-père refuse son 
consentement accause qu'il croit mon frère très coupable et 
noble; et n'ayant plus que 17 jours à rester ici, il serait 
instant, pour hâter mon mariage, que mon frère fût jugé dans 
la huitaine. Je te le répète, ren(Z ce service à un républicain 
de la 1" classe et connu par les faits et non les paroles sans 
faits. Je connais beaucoup Gouly, Gentil, Gauthier, Duboulé, 
tous députés, mais je n'emploie personne pour obtenir jus- 
tice. Je l'attends de toi et d'après ce que j'ai écri mon bon- 
heur dépend de l'innocence de mon frère et surtout de son 
prompt jugement ^ 

Cet empressement du frère à se marier ne tourna pas 
contre le prévenu. Il fui mis en liberté par une ordon* 
nancc de non-lieu *. 



Procès qui suivirent la condamnation de Cliaumetlc : 24 germinal : Brossard et 
Ragondct; — 25 : Morisset et Bossu; le marquis de Rcssuveille; le libraire 
Gallcy; — 26 : Claudine Gallcy. 

Le jour même où Ghaumetle et ses compagnons dMn- 
fortune étaient condamnés, deux accusés subissaient le 
même sort dans l'autre section. 

1° Louis-Guillaumc-Antoine Brossard, dont les états de 
service révolutionnaires dataient de 1789^ : il élait 
membre du comité révolutionnaire de Terrasson en 
septembre 1789; juge de paix du même lieu en 1790, 

1. Archives, ^V 121, pièce 40. Il cite des députés et ne nomme pas Borsat, 
député de l'Ain. Vouiail-il ou nvait-il ordre de dissimuler cette parenté? Le 
dépuic était poiirtatil bien de la famille. Il y a au dossier une lettre de raccus6 
qui fait cuiinuUrc à ce dernier les motifs de son arrestation et l'assure de son inno- 
cence. « .Vu citoyen Borsnt {député de la Convention du département de l'Ain ; 
ces mots sont barrés), ma Siiut-Honoré, vis-à-vis la rue de l'Échelle, hftlcl du 
parfumeur, au !•' (Archives, W 344, dossier 671, pièce 2). 

2. Arcliives, W4ii, dossier 671. 

3. Archives, W 3 i5, dossier 675. 

Tr.iB. uÉvoL., m I.*; 



226 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC. ; PIN DE GERMINAL. 

administrateur du département de la Dordogne et mem- 
bre du directoire, 1791-1792. Revenu à Terrasson, il y 
fut membre de la municipalité et le tribunal de Ter- 
rasson ayant été supprimé, il élait venu à Périgueux 
comme défenseur offlcieux, et il était secrétaire-greffier 
du comité de surveillance de cette ville*. Avec tout cela, 
il avait paru peu empressé à prendre les armes. On a de 
lui une lettre (lettre plus que tendre) à une jeune ci- 
toyenne qu'il presse de l'épouser, parce que de cette 
sorte il se mettrait dans le cas d'exception des hommes 
mariés à l'égard de la réquisition*. Mais de plus, géné- 
ralisant volontiers les exemptions au profit des autres, il 
avait dit à trois jeunes gens qu'ils feraient mieux d'aller 
moissonner en Limousin, et que pendant ce temps- là les 
affaires s'accommoderaient'. 

Le 23 avril 1793 le conseil général de la Dordogne 
où il comptait des amis, considérant qu'il avait été arrête 
sur des allégations sans fondement, l'avait fait mettre en 
liberté*. Mais on le reprit, et malgré les certificats 
favorables de la commune de Terrasson, on l'avait envoyé 
au tribunal révolutionnaire. Quatre mois s'écoulèrent 
avant la remise de ses pièces au tribunal, sans qu'on 
parût s'occuper de lui \ Mais le 5 germinal, le Comité do 
sûreté générale le rappela au souvenir de l'accusateur 
public^ et le 24 il était condamné. 

2° Etienne Ragondet, chef de bataillon du quartier 
du Roule, peu ami de la journée du 20 juin : il avait 

i, Ardiives, W 545, dossier G75, pièce 4G. 
2. Périgueux, octobre 1795. lOifl,, pièce 27. 
5. Ibid,^ pièce 51. 

4. Ibid., pièce 21. 

5. Sauf toutefois pour riiiten-ogcr. Son interrogatoire est du 21 pluviôse 
(ibid,, pièce 46). 

G» Ibid.f pièce 5(). 



iÏTIENNE RAGONDET. 227 

dit, selon un dénonciateur, le 21 : » Il est malheureux 
que je n'ai pas d'ordre ; » et il était signataire de la 
pétition des 20000*. 

Arrélc à Chantilly, il fut renvoyé par le Comité de 
sûreté générale devant le tribunal révolutionnaire (4 ger- 
minal, 22 mars) '. Dans son interrogatoire (8 germinal) 
il nie les propos. Il explique sa conduite au 10 août et 
rend compte des positions qu'il a occupées. Il n'a pas élé 
cassé de son grade la veille du 10 août; c'est lui qui, 
huit jours après, a donné sa démission, malgré les ins- 
tances faites pour le retenir. 

Le jugement n'en eut pas moins lieu, et CoilGnhal posa 
ainsi la question : 

Il est constant que le 20 juin et le 10 août (vieux style), il 
a existé une conspiralion.... 

Car la conspiration du château le 20 juin, quand il 
fut si brutalement envahi, est devenue aussi un fait 
constant. 

Etienne Ragondet, avant la Révolution maréchal des logis 
du régiment ci-devant Meslre de camp de dragons, depuis la 
Révolution marchand de chevaux, aide-niajor, puis comman- 
dant du bataillon du Roule, actuellement de la République, 
cl depuis le 10 août 1792 inspecteur des charrois de l'ar- 
mée, a-l-il participé à la dite conspiration en se récriant 
contie la suspension de l'état-major formé par rinfànic 
Lafayetle et vendu à la cour, en annonçant qu'on ibrmeroit 
des pétitions qui anéanliroient les patriotes et rétabliroient 
rétal-major; en se transportant aux Tuileries le 21 juin 1792 
et se plaignant de n'avoir pas d'ordre pour tirer sur le peu- 
ple; on allant le 10 (août) avant cinq heures du matin au 

i. Arcliivos, \V "ÎT), dossier 67i, pièce 2. 
"2. Ihiff., pièce 5. 



'm CUiP. X\X. — CHAUNETTE, GOBEL, ETC.; FIN Dfi GERMINAL. 

château avec une portion de son bataillon, Tinvitant à se 

ranger du côté du tiran et criant : Vive le Roy; ensuite, 

voulant faire entrer les citoyens qu'il commandoit dans le 

château pour assassiner les patriotes qui vouloient défendre 

leur patrie contre la tirannie ? 

Signé : Coffimial. 

Le jury répondit : Oui. 

Le 25 (14 avril) une affaire de fournitures réunissait 
d'une manière assez bizarre Henri Morisset, juge au tri- 
bunal de Monlargis, et Pierre Bossu, chapelier et agent 
national de la commune de Château-Renarde 

Il s'agissait d'une fourniture de souliers. 

Comment un chapelier, comment un juge pouvaient- 
ils être impliqués dans celle affaire? C'est qu'il y avait 
de l'argent à gagner, et que, sous ce règne du bonnet 
rouge, on avait à fournirplus de souliers que dechapeaux. 
Le chapelier étaitfournissenrct le juge bailleur de fonds. 
Bossu disait que Morisset lui avait prêté d'abord 
2000 francs à 6 pour 100, puis était entré en partage 
des bénéiices ; Morisset soutenait qu'il n'était pas intéressé 
aux fournitures: que seuleinenl « ayant eu un rembour- 
sement de la dot de sa femme, et Bossu l'ayant prié de 
lui prêter de l'argent pour son commerce il lui avait 
prêté cette somme, à moitié perte et à moitié profit*. » 

Cela se rapprochait fort de ce que Bossu avait dit. Les 
souliers étaient défectueux. Bossu protestait qu'il n'en 
savait rien; Morisset en savait moins encore sans doute. 
Mais les souliers étaient mauvais, les deux fournisseurs, 
responsables et solvables : ils furent condamnés à mort 
le même jour, pour crime d'infidélité. 

i. Bulletin, n« 38. Archives, \V345, dossier 079. 
2. Ibid., pièce 3. 



LABARBERIE DE RESSUYEILLE, LE LIBRAIRE GATTEY, ETC. 229 

Jacques-Augustin Labaroerie, marquis de Ressuveille 
(60 ans), ci-dcvanl capitaine au régiment des gardes. On 
lui demande : 

Pourquoi il a conservé à son château de Yillers-Bermont 
des signes de royauté et de féodalité? 

Depuis deux ans il n'a pas été dans cette habitation, 
et il a ordonné de les détruire : ce qui a été exécuté. 
S'il en resle quelques-uns, c'est à son insu, puisqu'il n'a 
pas été à perlée de les voir. 

Mais il avait gardé aussi des titres, des parcheminé. On 
lui en présente tout un paquet; et avec ces papiers, trois 
pièces royalistes : Vœu des bons français ; — Discours au 
roi; la copie d'une Lettre de Lally-Tollendal à un ami\ 

— Condamné comme ayant conservé des signes de féo- 
dalité et de royauté, et des écrits liberticides et révolu- 
tionnaires*. 

Enfin un de ces procès de presse, toujours mortels 
sous ce régime de liberté, — mais de liberté suspendue, 

— amenait devant le tribunal François Charles Gattey, 
libraire au Palais-Égalité ; 

Denis- Alexandre Benard, imprimeur, autrefois libraire 
à Paris, établi au Cap français. 

Thomas-Jean Massot, dit Grandmaison, commis do 
Benard, cl Augustin Hébert, colporteur, garçon de bou- 
tique de Gattey''. 

Benard se faisait expédier des livres au Havre-Marat 
(Le Havre-de-Grace ! pour remplacer le mot grâce on 
n'avait pas trouvé mieux que Marat!) et il les faisnit 

1. Archives, Vf 545, dossier 679, pièce 12 (inlerr. 12 germinal), Cf. pièces 20, 
23 et 19. 

2. Ibid., pièce 10. 

5. Archives, >V 345, dossier 678. 



230 CUAP. XXX. — CIJAUMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

passer à St-Domingue. Il demandait à ses libraires des 
nouveautés*. On l'accusait de faire surtout le commerce 
de livres contre-révolutionnaires ; et en fait, parmi les 
ivres saisis à son adresse, on trouvait : 

13 (exemplaires) Défense de Louis Capet par^P^sèze; — 
12 Almanach des honnêtes gens; — 13 la République en 
vaudeville; — 2 LAmi des lois, par Laya; — fi Dernières 
réflexions de Necker sur Louis XVI; — i Avis à la Con" 
vention nationale sur le procès de Louis XVI; — fi Bienfaits 
de Louis XVI ; — 4 Mémoire pour le Roi: 

Avec quelques autres livres qui n'avaient rien de 
politique : 

G Histoire de V Empire ottoman, etc.*. 

Gattey le libraire avait fourni des livres, mais ne s'en 
rappelait pas les litres ; Hébert, son garçon de boutique, 
encore moins; Grandmaison n'avait pas même déûcelé 
les ballots'. 

Ce fut Gatley, le fournisseur, qui paya pour tous les au- 
tres. Ceux-ci furent acquittés, et lui condamné à mort*. 

Mais sa mort devait faire une autre victime. 

En entendant cette sentence, la sœur de Gatley, éper- 
due, comme autrefois Mme Lavergne, crie vive le Roiy 
et elle se précipite vers son frère. On l'arrête, et l'enquête 
est ouverte sans délai : 

Déposition d'Agathe Duchemin, femme Bucquet. 

Que le jourd*hui elle a assisté à la séance tenue salle de 
FEgalitc, dans laquelle on procédait au jugement du nommé 

i. Archives, W 345, dossier 678, pièce 5. 

2. Ihid., pièce G. 

3. Voyez leurs interrog. i0,20, 22 veniôse; 4 et 5 germinal. Ibid., pièces 8, 
9, 10, 12, 21 et 2r>. 

4. Ihid.f pièce 55. 



MARIE-CLAUDINE GATTEY. 2r>l 

Galray (Gattey), et coaccusés; qu'au moment où Ton pro- 
nonçoit le jugement de mort contre Gatray, elle ne fut pas 
peu surprise d'entendre une femme, qui étoit derrière elle» 
crier de toutes ses forces u/yg le Roy; qu'émue de ces cris, 
elle saisit à l'instant celte femme qui, au même moment, 
répéta encore le même cri : Owi, vive le Roy ; qu'elle s'est 
échappée de ses mains, a fendu la presse pour aller au-devant 
de celui qui venoii d'être condamné, mais qu'elle fut incon- 
tinent arrêtée par la gendarmerie*. 

Une autre dit qu'après le deuxième cri, 

Une citoyenne qui, comme elle, étoit présente au juge- 
ment, Tarrcta en lui disant : Que fais-tu, malheureuse! et 
que, pour toute réponse, elle dit tout bas : Hé bien, vive le 
roi. 

Les forces lui faisaient défaut, mais non la yolonté. 
La prévenue fut amenée à son tour devant le juge 
Ardouin : 

A répondu se nommer Marie Claudine Galtey, âgée de 
Irenle-neuf ans. 

A elle demandé où elle est allée aujourd'hui. 

A répondu au tribunal révolutionnaire où elle a assisté à 
1.1 séance de la salle Egalité. 

I). Si dans cette salle elle n'a pas crié Vive le Roy? 

R. Qu'elle avoit trois fois crié Vive le Roy, parce qu'elle 
aimoit son frère. 

Elle a crié vive le roi, parce qu'elle aimait son frère I 
Cela ne touche pas le juge. Il en a assez. Il clôt son 
interrogatoire : 

D. Si elle a un conseil*? 



1. Archives W 347, dossier 684, p. 7. Le procès-verbal perle 26 germinal, 
mais les termes de la déposition impliquent qu*elle eut lieu le 25. 

2. MciTie ohservnlion que ci-dessus sur la date 26 germinal. 



i 



232 CHAP. XXX. — CHAIMETTE, GOBEL, ETC.; FÏN DE GERMINAL. 

Fouquicr-Tinville eut bientôt fait de rédiger son acie 
d'accusation : 

Expose que le 25 de ce mois Marie-Claudine Gattey a été 
mise en arrestation comme prévenue d'avoir crié à plusieurs 
reprises vive le Roy I Qu'examen fait de l'interrogatoire subi 
par la dite fille Gattey et de différentes déclarations reçues 
par le tribunal, il en résulte que la fille Gattey a, le 25 de ce 
mois, sur les deux heures et demie de relevée, crié vive le 
Roy^ dans Tune des salles du tribunal dite de TÉgalité, au 
milieu de tous les citoyens qui assistaient à Taudience. 

A l'audience! et il ne dit pas que Ton venait de con- 
damner son frère. 

Pour quoi Paccusateur public a dressé la présente accusation 
contre Marie Claudine Gattey pour avoir conspiré contre la 
République, etc. 

Le jugement eut lieu le lendemain du délit, 26 ger- 
minal. 

La position des questions fut digne de l'acte de Fou- 
quier-TinvilIe. 

Est-il constant que le 25 germinal courant» dans Taudience 
du tribunal et ensuite dans Tenceinte du palais, il a été 
poussé des cris et tenu des propos tendant à provoquer le 
rétablissement de la royauté? 

Marie Claudine Galtey, ex-religieuse au couvent de Saint- 
Lazare, est-elle convaincue d'avoir poussé ces cris et tenu 
ces propos*? 

Et le président Subleyras ne pose même pas la ques- 
tion d'inlenlion criminelle qui eût pu provoquer l'in- 
dulgence! 

La réponse fut affirmative. 

1. Archives, N\347. dossier C84, pièco 4. 



JUGEMENTS IRRÉGUIJERS : CH. D'ALENÇON, ETC. 253 

Nommons les juges : Subleyras, Bravet, Foucault; et 
les jurés: Lumière, Trinchard,. Didier, Desboisseaux, 
Devèze, Topino-Lebrun, Fauvetty, Frey, Ganney, Gra- 
vier, Laporte*. 



Vi 

Jugements irr^guliers : 26 germinal, Ch. d'Alençon, etc., Larcvellière, etc.; — 
27 : Ca«segraiii, Laville, etc. — J. Narino, acquitté ; — 27 : les prêtres Dccous, 
Baudot et Chalot. 

Ce jugement est monstrueux, comme nous en verrons 
bien d'autres par la suite. A la même date nous trou- 
vons deux sentences où se rencontre une monstruosité 
d'une autre sorte : je veux parler de ces nullités qui 
n'empêchaient pas l'exécution de l'accusé non condamné, 
de ces irrégularités de formes qui devinrent si com- 
munes à mesure que les procès se multipliaient, et que 
s'entassaient dans une même affaire tant d'accusés 
étrangers les uns aux autres. 

Ch. Mathias d'ÂLENçoN (67 ans), ex-noble, demeurant 
à Ncuvi Ile-su r-Orne, Gaspard Rogé (38 ans), salpêlrier, 
Victoire Lescale, sa femme (40 ans), et Marie-Jeanne 
Lescale (52 ans), Nicolas Morin et François-Rémy Fica- 
TiER (54 et 30 ans), cultivateurs, étaient accusés de pro- 
pos contre-révolutionnaires, de rapports avec les ennemis 
extérieurs de l'Etat', etc. 

D'Alençon, leprincipal accusé, interrogé sur sa famille, 
déclara qu'il avait quatre enfants, « deux mâles et deux 
femelles », comme on le lui fait dire au procès-verbal. 
Sa fille aînée, mariée malgré lui, avait suivi son mari il 

1. Archives, >V 347, dussier 684, pièce Ti. 

2. Archives, W M7, do5Mer 683. 



254 CIIAP. XXX. - CnAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

ne savait où ; la seconde, encore fille, vivait de son 
bien à Nancy; l'un de ses fils était profès dans Tordre 
de Malle, Taiilre avait quitté le déparlement de la Marne 
pour aller à Châlons, et de là il ne savait où. Il avait 
correspondu avec son fils de Malte, mais par les voies 
légales, point avec son autre fils, ni avec sa fille aînée 
depuis 27 mois : quand il lui a écrit, il l'avait pressée 
de rentrer en France, comme il l'avait pressée de n'eu 
point sortir. Il n'avait rien envoyé à son fils émigré, ni 
chargé Rogé de lui porlcr des nouvelles ou de l'argent*. 
Rogé avouait avoir traité Charles Joseph Baudin de 
coquin et de scélérat, parce qu'il Tavait fait porlcr sur 
la liste des émigrés, et il niait tout propos contre-révolu- 
tionnaire, comme tout rapport avec les ennemis au temps 
où les Prussiens avaient envahi la Champagne. Victoire 
Lescale, sa femme, avait demeuré chez d'Âlençon et, 
depuis sa détention, était chargée d'affaires de sa maison; 
mais elle niait, ainsi que Marguerite Lescale, de s'être 
chargée d'aucun message illicite. Morin et Ficatier n'a- 
vaient eu de rapports avec d'Alençon que pour lui 
acheter du foin ou de l'avoine. 

Le jury répondit négativement pour ces deux derniers, 
affirmativement pour les quatre autres'. C'est ici que 
Ton peut voii* la négligence apportée à la rédaction des 
jugements dès ce temps là. Le jugement de condamnation 
n'applique la réponse du jury qu'à d'Alençon et à Rogé'; 
le jugement d'acquittement se réduit comme il le devait 
à Morin et à Ficatier*. Rien de la condamnation, ni de 



1. Archives, W 748, dossier 080, !'• partie, pièce 75. 

2. //;iV/. , pièce 77. 
5. Ihid. , pi(»cc 80. 
4. Ibid., pièce 70. 



JUGEMENTS IRRÉGULIERS : UREVELLIÈRE, ETC. 235 

racquitlcment des deux femmes. Dans les questions 
posées au jury (pièce 77) la réponse est pourtant affirma- 
tive pour elles ; et on les tint on effet pour condamnées, 
malgré le silence du jugement. Une noie du procès-ver- 
bal d'audience dit que, vu Tétat de grossesse de Victoire 
Lescale, femme Rogé, le tribunal, sur le réquisitoire de 
l'accusateur public, a ordonné que son jugement ne lui 
serait pas signifié à l'audience \ 

Même irrégularité dans les pièces du jugement rendu 
le même jour contre sept accusés : J. B. Larevellière^ 
président du tribunal criminel de Maine-et-Loire ; Pierre 
Despujolz, muilre d'armes; Louis Dieusie; J.-B. -Louis 
Maillocheau, médecin; Aimé Conrandin, juge au tri- 
bunal du district d'Angers; Étienne-Louis Brevet dit 
Beaujour^ commissaire national près le tribunal du 
district; Joseph-François-Alexandre Tessier, ex-admi- 
nistraleur du département de Maine-et-Loire, qui 
avaient signé, plus ou moins sciemment, une adresse 
qualifiée fédéraliste le 30 mai, à la veille de l'insur- 
rection de Paris contre les Girondins*. 

La déclaration du jury est affirmative pour tous les 
sept', et cependant le jugement de condamnation ne la 
relate comme telle que pour cinq*; et l'arrêt d'acquit- 
tement dit qu'elle fut négative pour J.-B. Maillochaux 
et P. Despujols*. Le président était Coflinhal : estrce 
erreur du greffier dans la note du verdict (elle est pour- 
tant signée Coffinhal) ou faux et indulgence de Goffinhal 



1. Archives, W 548, dossier 085, pièce 78. La femme Rogé étant accouchée à 
ternie, elle fut exécutée eu vertu d'un jugement nouveau rendu le 22 floréal 
(Archives, dossier 5-45, 5* partie, pièces 51 et 52). 

2. Archives >V 546, dossier 682. Voy. leurs interrogatoires, ibift.^ pièces 5-10 
(22 germinal). 

.". Wid., pièce 75. — 4. Ibid., pièce 78. — 5. Ibid., pièce 77. 



236 CIFAP. XXX. - CIIAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

dans le jugement? On n'a pas lieu de croire que CofGnhal 
se soit compromis pour sauver deux fédéralistes. 

Pour le 27 germinal (16 avril), bornons-nous à citer : 

François-Claude Cassegrain, ci-devant curé de Pilhi- 
viers, accusé de propos contre-révolutionnaires* : on 
l'envoya de Pilhiviers à Élampes entre deux gendarmes ^ 

On avait trouvé dans ses papiers une réponse, sans signa- 
ture et sans date, à une question qu'il avait dû faire : 

« Si le serment était légitime? — Qu'il était contraire 
à la foi. » 

Il avait reçu, il y avait environ un an, une leltrc d'un 
curé déporté qui lui écrivait de Londres, et il lui avait 
répondu aussitôt : il ne le dissimulait pas, il afGrmait 
seulement qu'il ne lui avait pas envoyé d'argent. 

On avait encore trouvé chez lui le brouillon d'un ser- 
mon sur la mort du roi. Il le reconnut comme de lui, 
disant seulement qu'il ne l'avait pas prononce» comme il 
était écrit : 

Mais, ajoutait-il, il est vrai que la mort du tiran [est-ce lui 
ou le greffier qui emploie ce mot?] ayant fait beaucoup de 
sensation dans ma commune et en étant aiïceté moi-même, 
j'ai dit à Téglise que le sort malheureux du prince étoit 
déplorable; qu'au reste j'avois ajouté : Mes enfants, puisque 
la nation ne veut plus de gouvernement monarchique, il faut 
nous soumettre à celui que la nation jugera convenable, 

D. S'il a un défenseur^? 

Il fut condamné comme coupable de manœuvres tra- 
mées à Pithiviers depuis le 4 décembre 1792\ 

i. Bulletin, n»* 7)9 et 40. Arcliivcs W 747, dossier 088. 
2. Archives, ibid.f pièce 44. — T». Ihid., pièce 45. 
4. Ihid,, pièce 47 et 49. 



TROIS AGENTS RÉVOLUTIONNAIRES; MARI.NO. 257 

Trois agents révolutionnaires, Pierre La ville, trente 
ans, cordonnier; Pierre Lapeyre, trente ans, chirurgien, 
tous deux commissaires du comité révolutionnaire des 
Tuileries, et Jean Huet, Irente-deux ans, perruquier, 
qui abusaient de leurs fonctions pour commettre des 
escroqueries *. 

Laville, par exemple, ayant été chargé d'un mandat 
d'arrêt contre le mari d'une dame Lafosse, s'était offert 
à l'aider pour le faire élargir; il s'était fait donner de 
l'argent à cette fin, dînait chez elle et expliquait les re- 
lards, en disant du président du Comité de salut public : 
« Cette vieille perruque ne veut pas nous écouler. » Il 
reconnaissait, ainsi que Lapeyre et Huet, qu'ils avaient 
dîné chez Mme Lafosse, mais ils niaient l'argent reçu. Ixî 
tribunal les traita comme de simples contre-révolution- 



naires', 



Un aulre agent plus officiel, Jacques Marino, com- 
missaire-inspecteur des maisons garnies, si connu des 
pnsons\ avait à répondre du crime d'attentat à la repré- 
sentation nationale, pour avoir arrêté et conduit au 
poste un représentant qui lui exhibait sa carte. 11 donna 
pour excuse qu'il ne connaissait pas les cartes de député 
et qu'il y avait à Paris maint étranger, prenant celle 
qualité pour se soustraire à la police*. 11 fut acquitté, 
mais détenu. On le retrouvera au 29 prairial. 

Le 28 germinal (17 avril), trois ecclésiastiques jugés 
séparément et dans des circonstances assez différentes* : 

1. Archives, \V 547, dossior 085. 

2. Ibid.f \iU'CCi 9, 10, 13 cl 14. 

Ti. Voyez ta Terreur, t. II, p. 55 et suivanlcs. 
4. Arcliivos, W. 547, dossier 087, pièce 5. 
:>. bulletin^ n» 40. 



238 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

Un vieux prêtre qui avait refusé le serment cl blâmé 
son frère de l'avoir prêté, Jean Decous, soixante-dix ans, 
ancien curé de Neuvy, Irouvé caché dans le grenier de 
ce frère, curé de Saint-Fayre*. Le frère fut condamné 
pour ce fait à deux mois de prison, par le tribunal cri- 
minel de la Creuse, et Jean Decous renvoyé au tribunal 
de Tulle auquel il ressortissait, puis de là au tribunal 
révolutionnaire de Paris. Il expliqua sa présence chez 
son frère, où il était de pas âge, et se défendit de n'avoir 
pas prêté le serment, n'élant pas fonclionnairc public. 
Il ne reniait pas d'ailleurs la lettre par laquelle il avait 
détourné son frère de s'y obliger. 

Joseph Baudot, quarante-quatre ans, ci-devant béné- 
dictin, administrant la cure de Tremblecourt, dépar- 
tement de la Meiirthc, accusé d'avoir injurié les com- 
missaires qui venaient confisquer les signes du culte. 

Il nia les injures. 

D. S'il n'a pas fait prêter à ses paroissiens le serment de 
maintenir la religion catholique, apostolique et romaine? 

R. Qu'après avoir récité le Credo^ il a dit à ses parois- 
siens : a Je suis né dans la religion catholique, apostolique, 
romaine, j*ai promis d'y vivre et d'y mourir, » et leur a dit 
ensuite : « Vous promettez la même chose? » Ils ont répondu 
amen. 

D. Dans quelles intentions il avait fait faire ces promesses? 

R. Dans les intentions de les maintenir dans la religion 
de leurs pères, mais sans violence*. 

Il affirmait qu'il s'était abstenu d'exciter les esprils 
lors de son arrestation : 



1. Arcliivcs, W 547, dossier 602. 
'2. Ibiâ^y pièce 17. 



LES PRÊTRES DECOUS, BAUDOT ET CUALOT. îo9 

a Qu'au contraire il a dit à des notables qu'il ne falloit faire 
aucune démarche, de peur qu'on ne dise qu'il les avoit fana- 
tisés*. » 

Voici en quels termes le représentant du peuple en 
mission dans la Meurthe remettait son aiTaire aux 
mains de Fouquier-Tinville : 

Nancy, 15 frimaire. 

Je t'envoie, citoyen, les pièces qui doivent établir l'accu- 
sation contre Joseph Baudot, coquin de prêtre que j'envoie au 

tribunal révolutionnaire; il est déjà en marche. 

Faure*. 

Jean-Pierre Giialot, vingt-sept ans, administrateur de la 
paroisse de MarsaP. Il avait remis ses lettres de prêtrise 
à roceasion de la fêle de la Raison, mais il avait repris 
ses fonctions de ministre catholique, le 9 nivôse. Cela 
amena une rixe : ses adversaires forcèrent les porles de 
la sacristie et prirent les ornements sacerdotaux ; ses 
partisans survinrent et chassèrent les autres. Chalot fut 
accusé d'être cause des troubles* ; et le même représen- 
tant Faure, dont on vient de voir la lettre, écrivit encore 
à Fouquier-Tinville : 

Je t'adresse, citoyen, les pièces relatives à l'arrestation de 
deux prêtres fanatiques du district de Salins-Libre. Les deux 
personnages suivront de près. J'ai pris un arrêté en consé- 
(|uence. 

Bilchc, 15 nivôse^. 

Interrogé par le juge Ilarny, 12 pluviôse (31 jan- 
vier 1794), il dit qu'il avait prêté serment. 



1. Archives, W 347, dossier 092, pièce 15. 

2. Ibid., pièce 10. 

r>. Archives \V, 547, dossier GO."». 

4. Ibid., pièces 3, 4 et G. 

5. lOui., pièce 1 l»ii>. 



240 ClIAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC.; FfN DE GERMLNVL. 

D. Lors de la fête de la Raison à Marsal, n'avez-vous pas 
remis vos lettres de prêtrise? 

H. Oui, mais je n'ai entendu les remettre que comme 
signe de féodalité. 

À la suite de ce scandale, il avait été élu curé par les 
habitants qui voulaient le culte catholique : il avait ob- 
tenu quarante-sept voix sur soixante-six votants et la 
réunion était valable ; elle avait été convoquée par la 
municipalité. 

Avait-il un concurrent? Il l'ignorait : 

Ayant été instruit, continue-t-il, que le 9 nivôse il y a eu 
du trouble à Theure des vêpres, j*ai envoyé le lendemain au 
districtmadcmission, n'ayant jamais eu Tintention d'intriguer 
pour avoir cette place et de causer du trouble, et lorsque j'ai 
été arrêté trois jours après, tout était disposé pour mon dé- 
part, comptant retourner chez mon père^ 

Il fut condamné comme les deux autres*. 

Plusieurs ordonnances de non-lieu mirent en liberté : 

Etienne Leseurre, envoyé au tribunal par le comité de 
surveillance de Bar-sur Aube, pour une lettre qui n'était 
qu'une lettre d'affaires^. 

François Carterey, gendarme, accusé de propos sédi- 
tieux*, et BouLARD, porteur de faux passeports*. 

Guillaume-Pierre-Nicolas Maze, trente-trois ans, cure 
constitutionnel de Brice-Libre (Saint-Brice), dénoncé 
« par des aristocrates » pour avoir voulu influencer les 
électeurs dans une assemblée électorale tenue à Emile 



1. Archives, \S 347, dossier 095, inècc 6, 

2. lOid.f pièce 10, 

5. Archives, W348, dossier 0'J5. 

4. Ihid.y dossier 696. 

5. Ibid., dossier 705. 



FORCE PUBLIQUE REQUISE À L'AYANGE. S4i 

(Montmorency), mais défendu par son comité révolution- 
naire, comme patriote *. 

Ânne-Suzanne Cameun, femme Diely, coiffeuse. 

Il s'agit ici d'une pauvre femme qui, selon le procès- 
verbal, était ivre et a dit qu'elle se f... des lois et des 
décades'. 

N. Renard, blanchisseur, accusé de propos séditieux 
qui ne parurent pas avoir ce caractère chez un homme 
bien famé dans sa section '• 

Quant à l'audience publique, elle fut marquée dans 
chacune des deux sections par des procès d'inégale im- 
portance : d'une part, un soldat intrigant et un pauvre 
égaré; d'aulre part, une véritable fournée de nobles, de 
bourgeois, de simples domestiques comme on en verra 
en messidor. Aussi Fouquier-Tinville, pressentant le 
résultat et marquant à l'avance l'heure du supplice, 
écrivait-il à Ilanriot de sa propre main, en lui adressant 
l'imprimé ordinaire de réquisition: 

Paris, ce 29 germinal, Tan II de la République. 
L'accusateur public... au citoyen Henriot. 

Citoyen, 

Je te donne avis qu'il y aura ce soir, cinq heures demie, une 
exécution qui exigerait une force armée plus imposante que 
dans les exécutions habituelles, je t*invite à prendre les 
mesures nécessaires. 

Salut et fraternité. ^ .q. Fouoîtier*. 

Commençons par la moins chargée des deux sections. 
François Magny, vingt-quatre ans, soldat du 6* de hus- 

1. Archives, W, dos.-icrOOT. 

2. Ibid.^ dossier 698. 
r». Ibid.t dossier G!)9. 
4. Archives, AF u 48. 

TRIB. RÉ VOL. lU t6 



242 CHAP. XXX. - CHADMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

sards, avait pris la qualité de représentant du peu- 
ple et, grâce à l'impunité que ce litre assurait, il avait 
vexé les citoyens, destitué, remplacé les ofticiers muni- 
cipaux et commis, notamment dans le district de Vier- 
zon, des crimes de tout genre ^ Il élude la question sur 
ses autres acles à Vierzon, mais il convient 

Qu'il a en effet eu le malheur de prendre cette qualité 
qu'il n'avait pas reçue, mais qu'il était ivre et qu'il avait pour 
objet de faire prêter serment aux prêtres de toutes les com- 
munes des environs. 

D. S'il n'est pas allé en outre à la commune de Noan- 
Fusillier et s'il ne s'est pas fait remettre l'argenterie de 
l'église de cette commune ? 

R. Qu'il ne s'est point fait remettre l'argenterie ; que ce 
furent les ofBciers municipaux de la commune qui voulurent 
la lui remettre dans sa voilure pour la conduire à la Conven- 
tion nationale. 

D. Ce qu'il a fait de cette argenterie? 

R. Que lors de son arrestation à la Ferté, les gendarmes, 
en s'emparant de sa personne, se sont aussi emparés de l'ar- 
genterie. 

Brice Prévost, vingt-huit ans, garçon chapelier, 
accusé de tout ce qui pouvait constituer le crime de 
contre-révolution' 

Le 7 germinal, trois canonniers de la section Chalier 
étaient venus déclarer au commissaire de police de la sec- 
tion des Gravilliers, que ce jour même ils étaient à boire 
chez un marchand de vin, carré Saint-Martin, quand un 
particulier vint s'asseoira côté de leur table, demandant 
un demi->setier de vin. Comme ils parlaient de leur cer^ 



1. Archives, W MS, dossier 700. 

2. ArchiTes, W 548, dossier 701 



UN YRAI CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE : ERIGE PRÉVOST. 843 

liGcat, il dit qu'il n'avait rien de tout cela, qu'il s'en 
f..., et tournant son chapeau, il leur montra qu'il n'avait 
pas de cocarde, ni envie d'en porter, a Mais si elle était 
blanche? — Peut-être. » Lescanonniers allèrent chercher 
la force armée, et pendant ce temps il cria : Vive le roil 
Le commissaire de la section le 6t venir, l'interrogea 
et en obtint les mêmes réponses avec d'autres plus aggra- 
vantes encore. Il les consigna dans son rapport et le 
renvoya lui-même devant le comité de surveillance de la 
section qui, séance tenante, lui fit subir un nouvel in- 
terrogatoire : 

S'il avoit un passeport ? 

A répondu oui : mais qu'il avoit fait le patriote pour 
l'avoir et bien malgré lui. 

A lui demandé pourquoi le passeport ne luiconvenoit pas? 

A répondu que c'est parce qu'il n'y avoit pas après les 
mots la nation et la loi celui du roi. 

A lui demandé pourquoi il ne portoil pas la cocarde? 

R. Qu'il y avoit longtemps qu'il la portoit malgré lui et 
qu'aujourd'hui il s'étoil déterminé à la jeter et qu'il aimeroit 
mieux porter la blanche. 

D. SMl n'avoit pas dit qu'il aimeroit un roi, et particu- 
lièrement Louis XVI ? 

R. Qu'il l'avoit dit. 

D. S'il n'avoit pas dit que Custine avoit été victime? 

R. Qu'il l'avoit été de la mauvaise République. 

D. S'il n'avoit pas dit quUl avoit servi la République mal- 
gré lui? 

R. Qu'il l'avoit dit et que s'il avoit su la langue alle- 
mande, il eût déserté. 

D. Dans quel corps il avoit servi ? 

R. Dans les chasseurs de la République, mais que c'étoit 
malgré lui. 

D. S'il n'avoit pas dit qu'il aimoit mieux l'ancien régime 



âii CHAP. XXX. — CUAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

que la République et qu'il périroit pour conserver l'ancien 
gouvernement, dans lequel il étoit plus heureux, et que s'il 
étoit passé chez les ennemis, il eût tiré de bon cœur sur les 
patriotes ? 
R. Que oui. 

Après ces déclarations, le commissaire se donne le 
délassement de lui faire subir un examen de conscience 
sur les principaux événements de la Révolution : 

D. Quelle étoit son opinion sur Marat? 

R. Qu'il le détestoit lorsqu'il parloit de la République et 
qu'il a élé content de son assassinat. 

R. Quelle étoit son opinion quand les Lyonnois ont fait 
périr Chalier. 

R. Qu'il(s) avoi(en)l bien fait, que c'étoit un brigand cX 
que ceux qui l'avoient fait mourir étoient des honnêtes gens. 

D. S'il avoit été content quand les François avoient repris 
Toulon? 

R. Non et qu'il désircroit que les ennemis viennent jus- 
qu'à Paris. 

D. Quel étoit son espoir ? 

R. Que cela auroit ramené l'ancien régime. 

D. Son opinion sur les coupables qui viennent d'être sup- 
pliciés^ et s'il étoit content? 

R. Non. 

D. De quel œil il voyoit la guerre dans la Vendée. 

R. Avec plaisir et que s'il avoit pu passer avec les rebelles, 
il l'auroit fait volontiers. 

D. S'il avoit été fâché de la mort d'Antoinette? 

R. Que s'il avoit pu l'empêcher, il l'auroit fait. 

D. S'il avoit publié les sentiments qu'il montre aujour- 
d'hui dans plusieurs endroits et depuis quel temps ? 

R. Qu'il les scntoit depuis longtemps, et que c'étoit d'au- 

1 Hébert, etc. 



UN VRAI CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE : BRICE PRÉVOST. 245 

jourd'hui seulement qu'il s'étoit décidé à les publier et qu'il 
le fcroit toujours ; qu'il en ayoit quelquefois parlé à ses cama- 
rades, mais qu'il avoit cessé parce qu'ils ne vouloient pas 
entendre raison. 

Lecture à lui faite, il a persisté dans son dire. 

Ces déclarations étaient si extraordinaires, qu'on les 
soumit le lendemain à un nouveau contrôle. 
On lui demande de nouveau 

S'il persistoit dans son opinion avant que de l'envoyer au 
tribunal révolutionnaire, voulant s'assurer si ce n'étoit pas le 
désespoir ou quelque maladie qui Tavoit déterminé à mani* 
fester une opinion si criminelle. 

Il y persiste. — On lui dit : 

S*il vouloit, qu'on alloit lui donner une cocarde tricolore 
et que s'il juroit de la porter toute sa vie et de la respecter, 
on lui feroit grâce. 

R. Qu'il n'en vouloit pas et qu'il ne la porteroit jamais de 
bon cœur. 

Il dégageait par là le comité d'une promesse qu'il lui 
eût été difficile de tenir. Alors on le ramène à plaisir 
sur plusieurs des points les plus compromettants ; 

Le comité voyant qu'il persistoit encore dans les mêmes 
principes, le président lui a dit que la Convention avoit 
décrété que tous les brigands de la Vendée seroieut détruits 
entièrement, leurs foyers brûlés jusqu'au dernier de leur 
repaire. En conséquence à lui demandé ce qu'il pensoit de la 
Convention nationale, s'il l'approuvoit ? 

R. Qu'elle avoit mal fait et qu'il désapprouvoit sa conduite. 

D. A lui observé que c'étoit aussi la Convention qui, au nom 
du peuple françois, avoit condamné le tiran Capet à mort et 
à porter sa tète sur Téchaffaud ; à lui demandé ce qu'il en 
pensoit ? 



346 CHiP. XXI. — GHAUMEHE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERïmAL. 

R. Que la Convention avoit eu tort. 

D. S'il regrettoit la ci-deyant reine, femme Capet, et qu*il 
ait à nous dire s'il Tavoit bien aimée? 

R. Qu'elle ne lui avoit jamais fait de mal, et qu'il ne 
pouvoit pas la haïr. 

D. S'il seroit bien aise de voir le petit Capet proclamé 
Louis XVII? 

R. Que oui. 

D. S'il aimoit les prêtres ? 

R. Que oui. 

D. S'il avoit été à confesse et s'il y alloit encore ? 

R. Qu'il y avoit été autrefois, mais qu'il ne pouvoit plus 
y aller, attendu qpe l'on avoit détruit les églises. 

D. S'il persistoit à demander un roi ? 

R. Que oui. 

A lui observé qu'il y avoit une loi formelle qui le tradui- 
roit au tribunal révolutionnaire et de là à la guillotine. 

R. Que cela lui étoit égal et qu'il étoit tout prêt à y aller 

Lecture faite, etc. 

Le comité arrête qu'il sera envoyé dans une maison d'ar- 
rêt et le procès-verbal adressé au Comité de sûreté générale 
pour être envoyé au tribunal révolutionnaire ^ 

Devant le juge du tribunal révolutionnaire, son lan- 
gage fut bien différent. Interrogé (18 germinal) sur ses 
précédentes déclarations, il dit : 

R. Qu'il ne se rappelle absolument point d'avoir été dans 
le cabaret indiqué ni dans la section des Gravilliers ni de 
tout ce qu'il a pu y dire; qu'il s'est passé quatre jours que 
sa tête étoit tellement pris.o qu'il n'a pas su ce qu'il a fait 
ni ce qu'il a dit'. 

Où était la vérité et quelle était la cause de ce chan- 
gement subit? Le juge ne s'en inquiéta point et ne 

1. Archives, W 348, dossier 701, pièce 12. 

2. Ibid.f pièce 7. 



LE MARQUIS DE LABORDE ET SES COACCUSÉS. 347 

poussa pas plus loin Tinterrogatoire. Les réponses pré- 
cédentes donnaient suffisamment à Fouquier-Tinville de 
quoi accomplir sa besogne. 

L'affaire qui fut jugée dans l'autre section nous montre 
en pleine activité la méthode qu'après les trois grands 
procès d'Hébert, de Danton, de Chaumette, on allait d^ 
plus en plus pratiquer au tribunal. 

Une condamnation pouvait en entraîner plusieurs 
autres. Telle personne avait été condamnée pour cette 
banale accusation de complot contre l'unité et l'indivi- 
sibilité de la République, la liberté, etc. Ceux qui 
avaient été en rapport avec elle ne devaient-ils pas être 
présumés ses complices? et ceux-là, à leur tour, n'a- 
vaienl-ils pas des amis, des complices? On comprend jus- 
qu'où les poursuites, avec ce raisonnement, pouvaient 
s'étendre ; et Ton en eut un exemple frappant dans la 
cause dont il s'agit. 

Le 11 pluviôse, la baronne de Billens et la marquise de 
Charras avaient été condamnées pour intelligences avec 
les émigrés. Ces deux dames avaient eu des relations 
d'intérêt ou même simplement de société, avec un assez 
grand nombre de personnes. C'est ce qui fit traduire, le 
29 germinal, dix-huit d'entre elles, tant maîtres que 
domestiques, devant le tribunal révolutionnaire. 

Voici leurs noms tels que les donne l'acte d'accu- 
sation : 

1. Joseph Laborde, âgé de 72 ans, natif de Juca, en 
Espagne, fils de père et de mère béarnais, ci-devant banquier 
du gouvernement. 

2. Antoine-Henri Geneste (27 ans), banquier. 

3. Pierre Hariague DEGuiBEvaLE (72 ans), ex-président au 
ci-devant parlement de Paris. 



248 CUAP. XXX. - CHAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

4. liarie-Claude-Émilie Hariague (45 ans), veuve de Bon- 
NAiRE, ci-devant maître des requêtes. 

5. Marie-Charlotte de Bonnaire (21 ans), femme divorcée 
de Louis-François Lepelletier, ex-ofGcierdu tyran. 

6. Marie Lalaurengie-Charras (42 ans), ex-noble. 

7. Didier-René-François Mesnard de Chousy (64 ans : lire 
74 ans 1|2), avant la Révolution ministre plénipotentiaire. 

8. JeanDidier-René Mesnard de Chousy, fils (35 ans), 
commiaiaire général de la bouche de Capet. 

9. Marie-Adrienne Gonnel, veuve de Verville (49 ans). 

10. Adélaïde-Marguerite de Merle, femme divorcée de 
DucHiLLEAU (41 ans). 

11. Louis-Georges Gougenot (36 ans), ex- syndic de la ci- 
devant compagnie des Indes, ex-maitre d'hôtel du ci-devant 
roi, enfin employé à la liquidation de la régie générale en 
qualité d'ancien receveur. 

12. Angélique-Michel d'ËsTAT-BELLECouR (33 ans). 

13. Jeanne-Marie Nogué (36 ans), veuve de Rolin d*Ivry 
et femme du précédent. 

14. Sébastien Rollat, ex-noble (52 ans). 

15. René Rollat (32 ans), fils du précédent, ancien offi- 
cier à la suite de Colonel-général des dragons. 

16. Jean Rorin (43 ans), officier de maison chez le nommé 
Hariague-Guibeville. 

17. François-Michel Paymal (29 ans), domestique de la 
nommée Hariague. 

18. Jean Dupont (28 ans), domestique de Mesnard de 
Chousy *. 

Une des questions qu'on leur pose à presque tous tend 
à savoir s'ils se sont connus les uns les autres, ou s'ils 
ont connu quelques personnes déjà condamnées. Plu- 
sieurs, en effet, quoique compris dans le même procès 
et assis sur les mêmes bancs, n'avaient aucun rapport 

i. Archives y W 54S, dossier 702 bis. 



LE MARQUIS DE LÂBORDE ET SES GOAGGUSËS. â49 

avec leurs coaccusés : et c'est encore un des procédés 
monstrueux de ce tribunal; procédé qu'on aurait pu 
signaler déjà dans les affaires de Danton et de Chau- 
melte, mais qui deviendra habituel et Ton peut dire 
journalier par la suite. 

Le marquis de Laborde, par exemple, n'était en rela- 
tion ni avec la baronne de Billens, ni avec aucun de ceux 
qui figuraient avec lui sur les mêmes bancs, le 29 ger- 
minal. Il avait été dénoncé le 4 ventôse (22 février), par 
le président du Conseil général du département de la 
Marne, à l'accusateur public du tribunal criminel de 
Paris, comme complice d'émigration, pour avoir favo- 
risé le départ de son fils*. Laborde fils avait acheté des 
tableaux et pour les payer il avait vendu ses propriétés 
à son père. Les tableaux avaient été expédiés en Angle- 
terre et le propriétaire avait suivi. On soupçonnait le 
fils de n'avoir échangé ses terres contre des tableaux, 
que pour faire passer ainsi sa fortune en pays étranger, 
et le père de n'avoir acheté ces propriétés que pour se 
préler à cette manœuvre. Le délit de complicité d'émi- 
gration était du ressort des tribunaux criminels de dé- 
partement; et le marquis de Laborde s'était expliqué 
devant le président du tribunal de Paris sur le fond de 
l'affaire. Le contrat de vente était du 9 avril 1792*. La 
vente de la propriété n'avait pour objet que de le cou- 
vrir de ses avances : il avait donné à son fils douze cent 
mille livres comptant, et avait accepté, pour une somme 
égale, des billets à diverseséchéancesdont les trois quarts 
étaient payés. L'achat des tableaux n'avait pas été fait 
en vue de l'émigration; les billets souscrits pour les 

1. Archives, ibid.^2.* partie, pièce 04. 

'2. Voyez ce contrat, ibid., pièce 92 (copie). 



250 CHAP. XXX. * CHâUMEHE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

payer étaient tous de 1789, et il n'avait pas acheté un 
bien d'émigré : son fils était présent ^ Qu'était^il de- 
venu? il n'en avait pas de nouvelles depuis huit ou neuf 
mois. Tout ce qu'il savait, c'e^t qu'il se trouvait vere 
cette époque à Dunkerque, où il frétait un bateau pour 
l'Amérique ; et son opinion était qu'il avait bien pu s'y 
rendre, vu les relations qu'il y avait gardées depuis la 
guerre de l'indépendance. Mais il ne le savait que par 
conjecture, s'étant fait un devoir d'observer le décret 
relatif aux correspondances de l'étranger et ayant pris 
soin d'écrire à tous ceux qui pouvaient l'intéresser, de 
s'y conformer. Quant aux tableaux, il croyait savoir 
qu'ils étaient encore dans leurs caisses en Angleterre, 
et son fils lui avait donné l'assurance qu'il se proposait 
de les faire revenir à Paris, quand la France aurait re- 
trouvé son calme*. Mais ces explications furent peu 
goûtées, et l'accusateur public du tribunal criminel de 
Paris, Cicéron Lebois (c'est Lebois qui s'était modes- 
tement appelé Cicéron, comme tant d'autres, Brutus), 
trouva même que le délit excédait la compétence de son 
tribunal. Un homme qui avait eu tant de relations 
avec les gens de cour, dont le fils avait <x contracté des 
liaisons suspectes avec le ci-devant duc d'Orléans » et 
qui, lui-môme, en aidant ce fils dans cet achat de 
tableaux transportés ainsi en Angleterre, avait contri- 
bué à enlever à la France cette richesse nationale, 
avait plus fait que favoriser l'émigration, il avait servi 
les projets des conspirateurs : il relevait de Fouquier- 
Tinville, et il lui fut renvoyé, 21 germinal (10 avril)'. 

1. Archives, ibid., 2* partie, pièce 07 : note explicative sur les 1235 329 livres 
de billets, et p. 96, note additionnelle. 

2. Ibid. , pièce 15. — 3. Ibid,, 2* partie, pièce 99. 



M. D'ESTÀT-BELLEœUR ET SA FEMME. 25i 

Fouquier-Tinville n'eut garde de se récuser. 

Le 25^ le marquis de Laborde était interrogé par un 
juge du tribunal révolutionnaire, Scellier. Il s'en référa à 
rinterrogatoire qu'il avait subi devant le président du 
tribunal criminel, disant que son fils avait 32 ans, qu'il 
était maître de ses volontés et quMl était parti sans prendre 
avis; il ajoutait que c'était pour l'empêcher de manquer 
à des engagements d'honneur qu'il avait acheté sa terre 
et qu'il n'avait eu aucune part ni à l'achat, ni à l'embar- 
quement des tableaux \ Mais le juge coupa court à toute 
autre explication en lui demandant s'il avait un défen- 
seur, et sans plus de formes on le mit en la compagnie 
de dix-sept autres qui devaient être jugés le 29 ger- 
minal (18 avril)'. 

Quant aux autres, indépendamment de ce lien commun 
dont on les avait enveloppés pour les perdre tous ensem- 
ble, il y avait quelques griefs spéciaux à chacun d'eux : 
ils se manifestèrent dans leurs interrogatoires. 

Angélique - Michel d'EsTAT Bellecour, frère de la 
baronnede Billens, avait servi en Russie de 1783 à 1791 . 
Il était revenu alors et n'y était pas retourné, et il se dé- 
fendait de toute correspondance au dehors, excepté avec 
quelques amis de Russie en 1 791 ' ; mais l'accusation affir- 
mait qu'il n'était revenu de Russie en France, en 1792, 
que « pour servir cette despote ambitieuse (l'impératrice 

i. Archives, ibid.t pièce 107. 

2. L'accuFaleur public, amplifiant les griefs qu'on a tus, y ajoute qu'il était 
tellement en correspondance avec les émigrés, qu'il avait enfoui en terre des 
statues de gramitte et autres objets précieux. — La Biographie universelle de 
Mîcliaud (nouvelle édition) a sur le marquis de Laborde un article fort étendu, 
fait sur des documents authentiques. Le fils aîné dont il est parlé dans le procès 
mourut à Londres en 1801. La famille s'est continuée par le quatrième fils, Joseph- 
Alexandre, qui fut membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et y 
eut pour successeur son fils M. Léon de Laborde. 

3. Ibid.f i** partie, pièce 4. 



252 CHAP. XXX. — CHAUMETTB, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

de Russie), dont il était pensionné, disant que la Con- 
vention n'était composée que de scélérats et la garde 
nationale de brigands. » 

Jeanne-Marie Nogué, veuve de Rolin d'Ivry, était de- 
venue femme d'EsTAT-BELLEcouR ; et elle conGrme dans 
son interrogatoire ce qu'avait dit son mari \ A elle-même 
on ne pouvait reprocher que d'être sa femme. 

Marie Lalaurencie-Gharas, était belle-sœur de Mme de 
Cliarras; elle avait des frères émigrés, mais ne leur avait 
pas écrit. 

Elle n'avait rien écrit : mais en pensait-elle moins? 

A elle observé qu'ayant plusieurs parents émigrés et 
qu'ayant fréquenté la femme Billens, Guibeville, cy-devant 
président et le cy-devant marquis Corberon, que les susdits, 
reconnus pour être aristocrates, ne nous laissent aucun doute 
qu'elle déclarante étoit de leur avis. 
1^^ R. Qu'elle u'étoit pas de leur avis*. 

L'accusateur public lui donne la réplique : 

La fille Charras étoit, selon même les contre-révolution- 
naires, de l'aristocratie la plus puante. Elle avoit porté le 
deuil de Capct et manifesté le désir de voir ce juste châti- 
ment vengé par nos ennemis. 

Ce qu'elle avait nié dans son interrogatoire. 

Sébastien Rollat (52 ans), et René Rollat son fils 
(52 ans), ancien officier à la suite de colonel-général 
des dragons, avaient vu en société la baronne de Billens 
et la marquise de Charras ; et c'est pour cela que lo 
comité révolutionnaire de la section du Mont-Blanc avait 
pris, le 15 venlôse (5 mars), un arrêté où, considérant 

i. Archives, ibid,., l'* partie, pièce 6. 
2. Ibid,, 2* partie, pièce 20« 



LES ROLLAT. M- DUCHILLEAU, HÀR. DE GUIBEVILLE. 253 

qu'ils étaient < intimement liés avec les nommées Billens 
et Charras toutes guiotinées » , il envoyait leurs personnes 
à la Conciergerie et leurs papiers au tribunal révolution- 
naire* ; mais on ne trouva rien qui pût fonder en aucune 
sorte l'accusation ni d'émigration, ni de rapports avec 
les émigrés*. 

Adélaïde-Marguerite de Merle, femme divorcée de 
DiXHiLLEAU, avait vu les Rollat en société, et était liée 
d'amitié avecHariague de Guibeville. Elle n'avait d'autre 
correspondance qu'avec son mari émigré, mais elle ne 
lui avait pas écrit depuis six mois' : ce n'était pas assez 
ou plutôt c'en était trop. 

Pierre Hariague de Guibeville, vieillard de 72 ans, dé- 
clarait de son côté qu'il avait entre les mains un écrin 
dont la garde lui avait été confiée par Mme Duchilleau et 
contenant, selon ce qu'elle lui avait dit, environ 18000 
francs de diamants \ Mais il avait en outre plusieurs 
cartons que l'on ouvrit devant lui et d'où l'on tira des 
parchemins, des brochures contre-révolutionnaires, des 
images satiriques^ : c'était plus qu'il n'en fallait pour 
le perdre lui et toute la maison. 

i. ArcliivcSt ibitl.f 2" partie, pièce 15. 

^. Voyez leur intcrrog. par Dumas le 19 venlôsc, ibid., i'* partie, pièces il 
cl 12. — Voici un fragment de l'interrogatoire un peu plus étendu de Rollat 
lils devant le comité de la section du Mont-Blanc : 

A lui demandé s'il n*a p is été embarrassé du parti qu'il devoit prendi'C loi'squc 
Capet s*est cnrui nuitamment, et si ce n'est pas au contraire lorsque le ci-deTanl 
roi a trahi ses serments qu'il a changé de sentiments en se livrant au patriotisme. 

A répondu que c'est bien l'époque où il a été persuadé qu'il était impossible 
de conserver le chef du pouvoir exécutif et que, préalablement, il avait à la vérité 
été embarrassé lorsqu'il s'est fuit des partis royaliste, Rolantin et l^afayette, mais 
qu'il s'e^t toujours conformé à l'obéissance des décrets et qu'il a été persuade 
qu*il falloit se reserer pour maintenir l'indivisibilité. (Ibid., 2* partie, pièce 16.) 

3. Ibid,, l'« partie, pièce IG et 2* partie , pièce 55 (interrog. du 27 brumaire). 

4. lbid,y 1'* partie, pièce 12. 

5. Ibid.f pièce tô, Manifeste et protestation de bOO(ÏO Français fidèles, etc. 
(Camp de Jalès, octobre 1 790); pièce 86, La chute du ministre Linotte (caricature). 



254 CUAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC. ; FIN DE GERMINAL. 

On Taccusait en outre, sur le témoignage de Jeanne 
Catherine Carouge, ancienne domestique de Mme de 
Billens, d'avoir apporté chez cette dame et remis à Ker, 
banquier anglais, un carton contenant de Torque Rerem- 
porta, quittant la France, à l'époque où l'on proscrivit 
tous ceux de sa nation, et que Taccusation crut destiné 
aux émigrés \ Marie-Claude-Émilie Hariague, sa fille, 
veuve DE BoNNAiRE, était accusée d'avoir ficelé ce carton 
(la même Jeanne-Cath. Carouge disait qu'elle-même y 
avait aidé). Marie-Charlotte de Bonnaire (21 ans), femme 
divorcée de Louis Lepelletier, avait sans doute aidé 
aussi sa mère. On ne se donne même pas la peine de les 
questionner sur ces points dans leur interrogatoire*. 

Louis-Georges Gougenot convenait qu'il connaissait 
plusieurs de ces personnes dont l'amitié donnait la mort* 
Mais lui-même était un ce ancien maître d'hôtel de Ca- 
pet », charge qu'avait laissée son frère en mourant et 
qu'il n'avait reprise que pour la garder aux enfants de ce 
frère. Il se trouvait auprès de la voiture du roi, lors du 
voyage projeté pour Saint-Cloud en avril 1790. Après 
cela rien ne lui servait de dire ce qu'il ne fréquentait pas 
la Billens » ; qu'il a avait du mépris pour Ker qu'il ne 
connaissait que de vue x> ; que le 10 août < il était 
auprès de sa femme » et qu'il avait a signé la consti- 
tution' ». 

Antoine-Grégoire Geneste* était entré en qualité de 
commis dans la banque de Ker ; et il allait prendre la 
direction de la maison quand parut le décret qui frappait 

i. Archives, W 548, dossier 702 bis, 2* partie, pièce 30. 

2. Ibid., i** partie, pièce 15. 

3. Ibid., et 2* partie, pièce 23. 

4. Ibid., 1'* partie, pièce 15. Dans un autre interrogatoire (pièee iS), il est 
appelé Antoine Griouard Geneste. 



L. GOUGENOT, A. GENESTE. 255 

les Anglais. Il avait voulu profiter des relations qu'il y 
avait formées pour faire des aflaires en son propre nom : 
il se trouva par là en correspondance avec Londres, 
Bruxelles, Barcelone, Livourne, Amsterdam. Indépen- 
damment de ces lettres qui remplissaient un carton, il 
y en avait d'autres de sa femme, jeune Belge qu'il avait 
épousée à Bruxelles en février 1 793, quand Bruxelles 
était aux mains des Français, et qui y était retournée 
à la mort de sa mère. Elle y était encore, sollicitant 
en vain un passeport pour revenir. Ses lettres sont en- 
tièrement étrangères à la politique. Mais si on la regar- 
dait comme en émigration, Genesie pouvait difGcilement 
se défendre de correspondre avec une émigrée : car la 
jeune femme se plaint qu'il ne lui réponde pas exacte- 
ment, lettre pour lettre, comme il le lui avait promis, 
qu'il s'arrange pour ne le faire qu'à deux à la fois * ; et 
du reste on pouvait lui faire le compte de sa correspon- 
dance, ses lettres, comme celles de sa femme étant nu- 
mérotées. Elle lui dit dans son numéro 37 : « Je réponds 
sur-le-champ à ton numéro 33*. » En outre, elle lui pro- 
met de ne plus lui envoyer de lettres pour d'autres 
personnes : a Je serais désespérée, dit-elle, de te causer 
le moindre désagrément* : promesse qui était une révé- 
lation et une dénonciation contre lui. Enfin elle lui fait 
passer des assignats (qu'on lui vole à la poste*). Elle- 
même ne recevait-elle pas de lui de l'argent? 

L'acte d'accusation s'arme contre le malheureux 
Geneste de l'absence de sa femme qui dans chaque lettre 



i. Archives, ibid,, 1" partie, pièce 40. 

2. Ibid., pièce 57. 

3. Ibid.. pièces 34 et 37. 

4. Ibid. y pièce 55. 



256 CHAP. XXX. — CHAUMETTE, GOBEL, ETC.; FIN DE GERMINAL. 

exprime son désir de revenir : « Il envoyait, y lit-on, 
des lingots d'argent à sa femme émigrée, afin d'épuiser 
tout le numéraire et de discréditer les assignats. x> On le 
rattachait d'ailleurs à l'affaire de Mme de Billens qui 
était en relations avec Ker, et à laquelle, à ce titre, il 
avait été amené à prêter 1 500 livres*. 

Il nous reste deux groupes à signaler encore dans cette 
fournée. 

Dans le premier groupe : 1« le vénérable D. François 
Mesnard de Chousy (74 ans et demi) qui, en 1780, était 
« commissaire général de la dépense du ci-devant roi » : 
et J. D. René Mesinard de Chousy, son fils, <x commissaire 
général de la bouche de Capet ». Le père reconnaissait 
qu'il avait plusieurs de ses enfants émigrés : deux filles 
et un petit-fils ; pour le dernier, il n'en répondait pas. 
11 avait en outre un fils prêtre dont il ignorait l'existence ; 
il avait été lui-même deux jours àTournai, auprèsd^une 
fille malade; mais, depuis 1791, il ne correspondait 
plus avec ses enfants ; et comme on lui demandait où il 
était le 20 juin et le 10 août, il répondit que le 20 juin 
il était à Paris avec la goutte ; et depuis le 15 juillet à la 
Fortelle, jusqu'au 10 août*. 

Quant à René son fils, il était ce jour-là au château, et 
ne s'en était échappé que sous un déguisement. Il eut 
beau dire qu'il était tout à ses fonctions, dans les 
offices et dans les cuisines^, on le rangea parmi les 
chevaliers du poignard. Joignons-leur Marie -Adriennc 
GoNNEL, veuve de Verville, qui était de leur intimité el 
confirme leur témoignage. Pour elle, elle n'avait qu'à 

i. Archives, ihid., i'* partie, pièce 10. Instr. surTafTaire de Genesle. 

2. Ibid.^ pièce 15. 

3. i6û/., pièce 17. 



LES DOMESTIQUES : JUGEMENT. 257 

répondre à ces questions banales retenues au proeè? 
malgré toute dénégation*. 

L'autre groupe est celui des hommes de charge ou de 
service : J. Robin, officier de maison de Guibeville; Fr. 
Paymal, domestique de la femme Hariague, veuve Bon- 
naire, et J. Dupont, serviteur de Mesnard de Chousy. Inter- 
rogés sur la manière d'être de leurs maîtres, sur leurs 
propos contre-révolutionnaires, sur les gens suspects 
qu'ils recevaient à leur table, les correspondances, les 
envois d'argent au dehors, ils n'avaient rien dit qui don- 
nât satisfaction à l'accusateur public*. Aussi Robin et 
Paymal sont-ils présentés dans l'acte d'accusation comme 
des (c domestiques de la tyrannie, pénétrés des sentiments 
de leurs maîtres et disant qu'ils aimeroient mieux voir 
le feu aux quatre coins de Paris que de voir la République 
tenir. » 

Dupont, qui ne fut pas compris dans cet anathème de 
Fouquier-Tinville, fut acquitté; tous les dix-sept autres, 
hommes et femmes, maîires et domestiques, furent 
déclarés convaincus « de corruption et de trahison, de 
complots et manœuvres pour exciter la guerre civile, 
affamer le peuple, détruire la fortune publique, assassi- 
ner les patriotes et dissoudre la représentation nationale », 
et condamnés à mort'. 

Disons pourtant que, contrairement à cet exemple de 
fidélité si commun alors parmi les serviteurs des grandes 
familles, quelques-uns déposèrent de faits dont s'empara 
l'accusation. Ace prix on échappait au sort des maîtres. 
Honneur à ceux qui aimèrent mieux le partager! 

i. Archives, W 348, dossier 702 bîs, 2* partie, pièce 15. 

2. Voy. ibid., pièce 14, interr. de Robin; pièce 15, de Paymal et de Dupont. 

3. Ibid., !• partie, pièces i08, Hl et 112. 

TRIB. RKYOL. III 17 



CHAPITRE XXXI 

LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL ET LE BUREAU DE 
LA SURVEILLANCE ADMISISTIUTIVE ET DE LA POLICE 

I 

Lois des 12 et 27 gcrmiual. 

Après le supplice d'Hébert on avait pu croire à un 
temps d'arrêt dans la Terreur, à un retour vers un 
régime moins violent. Après la mort de Danton toute 
illusion devenait impossible. Danton seul était capable 
de contenir Robespierre. Danton abattu, Robespierre se 
sentit plus maître et on en éprouva immédiatement le 
contre-coup dans les prisons \ 

Secondé par Saint-Just et par Couthon, il forme avec 
eux, au sein du Comité de salut public, un triumvirat 
dont il est incontestablement le chef. Rien désormais ne 
parait capable de faire obstacle à ses desseins et par ses 
derniers actes on peut voir où ils tendent. En frappant 
Hébert et consorts, il avait répudié les révolutionnaires 
violents et grossiers. En frappant Danton, il avait montré 
que l'immolation des exagérés n'était point un pas vers 
les indulgents; et dans la dernière grande exécution du 
24 germinal il avait fait comprendre avec Chaumette et 
Gobel, Dillon et Simond, avec la veuve d'Hébert la 
veuve de Camille Desmoulins. Ils entendait donc bien ne 

i. Voyez les faits que j'ai réunis dans la TerreuTy t. II, p. 105 et suivantes. 



LOI DU 12 GERMINAL AN IL 359 

point s'arrêter dans la voie de la Terreur, et c'est depuis 
lors en effet qu'il y avance avec le plus de résolution. 
Le lendemain de l'arrestation de Danton, la veille de 
son procès le 12 germinal (!*' avril 1794), le conseil 
exécutif et les six ministères, sur le rapport de Carnot, 
sont supprimés et remplacés par douze Commissions 
subordonnées au Comité de salut public \ La plus im- 
portante, la Commission des administrations civiles, 
police et tribunaux, composée d'un commissaire et de 
deux adjoints, va recevoir pour commissaire Herman*, le 

i. Voycx le rapport de Cariiot et le décret du 12 germinal (Moniteur du 
14 germinal, 5 avril] : a Les six ministres et le conseil exécutoire provisoire 
supprimés et remplacés par douze commissions rattachées au comité de salut 
public sous Tautorité de la Convention, voilà, dit Carnot, tout le système : > et 
c'est ce que règlent les articles 17-22 du décret : 

Art. 17. Ces douze commissions correspondront avec le comité de salut 
public auquel elles sont subordonnées» Elles lui rendront compte de la série 
et des motifs de leurs opérations respectives. 

Le comité annulera ou modifiera celles de ces opérations qu'il trouvera con- 
traires aux lois ou à l'intérêt public. 

Art. 18. Chacune des commissions remettra jour par jour au comité de salut 
public Tétai de situation sommaire de son département.... 

Art. 19. Tous les emplois ou commissions, tant civils que militaires, seront 
donnés an nom de la Convention nationale sur la présentation du comité de 
salut public. 

Art. 20. Les membres des commissions et leurs adjoints seront nommés par 
la Convention nationale sur la présentation du comité de êalui public» 

Ce projet de décret, dit le Moniteur, est adopté à l'unanimité et au milieu des 
applaudissements. 

2. Il fut chargé d'abord des fonctions de ministre de l'intérieur et des afTaires 
étningères, 19 germinal (Mon. du 20) et nommé commissaire des administrations 
civiles, police et tribunaux, à la première organisation des douie commissions 
établies par le décret du 12 germinal, le 29 du même mois, 18 avril 1794 
(Moniteur du i*' floréal, 20 aviil). 

La môme décision du Comité qui, le 18 germinal, la veille de la nomination 
par la Convention, désigne Herman pour remplir les fonctions de ministre de 
l'intérieur et lui donne Lanne, juge du tribunal, comme adjoint, nomme Dumas 
président du tribunal révolutionnaire, et Subleyras, et. CoHinhal, vice-prési- 
dents (Archives, AF ii 22, dossier 69, pièce 62). Subleyras, qui fut nommé le 
25 floréal présid mt de la commission populaire, créée conformément à la loi du 
23 vcnlôse, fut remplacé le 1*' prairial comme vice-président par Scellier 
{ibid., pièce 98). 

Ileriiian signe mic dernière fois, comme ayant jugé, le 18 germinal, dans l'arrêt 
d'acquittement de Silvain Grouard. A partir de sa délégation au ministère da 



260 CHAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

président du tribunal révolutionnaire : c'est le prix de 
la condamnation de Danton. Par Herman toute l'admi- 
nistration, la police et l'action judiciaire, sont aux mains 
de Robespierre; et le tribunal révolutionnaire ne lui est 
pas moins inféodé : car Herman y a pour successeur 
Dumas, qui débute parle procès de Dillon, deChaumette, 
des veuves d'Hébert et de Camille Desmoulins : la pre- 
mière « conspiration des prisons. » 

J'ai dit que le tribunal révolutionnaire avec Dumas 
pour président allait être plus que jamais aux ordres 
du Comité : mais pour répondre à ses vues il fallait 
que le niveau sanglant de cette justice passât sur toute la 
surface de la France. Ce n'était point assez d'avoir établi 
le gouvernement révolutionnaire, et ramené toutes les 
autorités constituées dans des limites où elles n'avaient 
plus qu'à s'incliner devant les agents nationaux, organes 
directs des Comités ; ce n'était point assez d'avoir sous 
l'œil de ces agents et sous la main des représentants du 
peuple, délégués en province, des juges de toute sorte, 
commissions judiciaires, tribunaux criminels ordi- 
naires jugeant révolutionnairement (nous y reviendrons 
plus tard) : il fallait donner plus d'unité à la justice 
révolutionnaire, et Saint-Just fut encore chargé par les 



rintérieur, on ne trouve plas Herman; le 19 il a cessé de figurer parmi les 
juges; mais on le retrouve encore dans les jugements imprimés alternant avec 
Dumas, président, ou tel autre juge remplissant les fonctions de président, pour 
signer la formule qni rend le jugement exécutoire, comme, par exemple, le 
23 prairial dans raffaire Chaput-Dulwst, où Dumas avait présidé : 

Au nom du peuple français, il est ordonné à tous Imissiei's sur ce requis de 
faire mettre le présent jugement à exécution, et aux commandants et oflicicrs 
de la force publique d'y prêter main forte lorsqu'ils en seront requis, et aux 
commissaires du pouvoir exécutif d'y tenir la main, en foi de quoi, le présent 
jugement a été signé par le président et le greffier. 

Signé : Herman, président. 
J.-C. lifcRrvAîN. greffier. 



RAPPORT DE SÂINT-JUST, 26 GERMINAL. 261 

deux Comités de salut public et de sûreté générale d^en 
exposer les motifs devant la Convention. 

Le décret à rendre était présenté comme une mesure 
de police générale. C*élait comme la sanction par la loi 
de l'acte que la Convention avait accompli par le tri- 
bunal révolutionnaire en frappant les factions d'Hébert 
et de Danton : 

Il ne suffit pas, citoyens, dit-il, d'avoir détruit les factions, 
il faut encore réparer le mal qu'elles ont fait à la patrie.... 
Nous vous avons dévoilé les factions : elles ne sont plus, 
mais elles ont passé comme des orages et nous ont laissé 
des plaies douloureuses et qu'il nous faut guérir. 

Il reprend le thème convenu qui les faisait respon- 
sables de la misère publique. Ce sont elles qui ont 
accaparé les denrées, amené le discrédit des assignats, 
neutralisé par la spéculation les effets que Ton atten- 
dait de la vente des biens nationaux. 

Mais il en restait une à qui l'on aimait à s'en prendre 
de ces maux subsistants, le fédéralisme, c*est-à dire la 
masse de ceux qui dans les provinces ne paraissaient 
pas heureux de ce régime : 

Si vous voulez que l'abondance reparaisse, disait-il, il faut 
éteindre le fédéralisme par une police sévère, par le rappel 
à l'ordre de toutes les autorités, de tous les magistrats, il 
faut rechercher dans toute l'étendue de la République les 
instruments et les complices des factions. 

Toute la suite de ce long rapport, à travers ses divaga- 
tions de toute sorte, aboutissait à ces conclusions. La 
police en province a manqué d'énergie : 

Dans ces derniers temps le relâchement des tribunaux 
s'était accru dans la République au point que les attentats 



262 CHAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DD 27 GERMINAL, ETC. 

contre la liberté demeuraient impunis. La faiblesse criminelle 
des juges avait enhardi les complots et diminué votre auto- 
rité en laissant violer la dignité de vos décrets. 

n fallait des juges que Ton eût sous la main pour 
faire respecter ces décrets, et à celte fin rien de plus 
sûr que de tout ramener au tribunal révolutionnaire 
de Paris. 

Ce fut le principal objet de la loi qui fut votée une 
première fois, séance tenante, conformément au rapport 
de Saint-Just, et définitivement le lendemain, 27 germi- 
nal (16 avril 1794), avec quelques modifications propo- 
sées par Cou thon au nom des deux Comités et appuyées 
par Robespierre * . 

Art. 1. Les prévenus de conspiration seront traduits de 
tous les points de la République au tribunal révolutionnaire 
de Paris. 

Art. 2. Les comités de salut public et de sûreté générale 
rechercheront promptement les complices des conjurés et 
les feront traduire au tribunal révolutionnaire. 

Art. 3. Les commissions populaires* seront établies pour le 
15 floréal. 

Le reste concernait principalement la résidence des 
ex-nobles et des étrangers, sous la surveillance suprême 
des Comités de salut public et de sûreté générale. 

i. Moniteur du 27 et du 28 germinal (16 et 17 avril 1704). 
2. Décrétées e 23 ventAsc (13 mars 1794). 



LE COMIlfî DE SALUT PUBLIC ET SA POLICE. SC3 



II 

Accroissement du pouvoir du Comité de salut public. — Bureau de la surveil- 
lance générale et de la police : Rapports du mois de floréal. 

Dès ce moment la Terreur a reçu son organisalion la 
plus redoutable. 

En même temps que le tribunal révolutionnaire de 
Paris, composé plus particulièrement des affidés du 
Comité de salut public et dirigé par sa volonté suprême, 
devenait, on le peut dire, l'exécuteur de ses hautes 
œuvres pour la France entière*, le Comité se créait, à 
côté du Comité de sûreté générale, charge de la police, 
et pour le remplacer, sans le supprimer, un bureau 
spécial qui, recevant les dénonciations de tous les points 
du territoire, les plaçait sous ses yeux : c'est le bureau 
de la surveillance administrative et de la police. Il a ses 
dénonciateurs à gages, il a ses dénonciateurs volontaires. 
Car la dénonciation est devenue un des ressorts de l'État, 
une des vertus prêchées à ses fidèles. Quand chaque jour 
le tribunal révolutionnaire établit comme fait constant 
et prétend prouver par de sanglants exemples qu'il 
existe une conspiration contre la liberté et le bonheur 
du peuple français*, dénoncer est un devoir public, ne 

1. On fit toutefois quelques exceptions pour des tribunaux ou des commif- 
sions qui donnaient toute garantie : la commission révolutionnaire d'Arras 
(Lebon était là), 10 floréal (Archives. AF ii 22. dossier 69. pièce 82); la com- 
mission révolutionnaire de Bordeaux. 25 floréal (i6irf.. pièce 93); la commission 
révolutionnaire de Nîmes, 26 floréal (i6/rf., pièce 94) ; la commission révolu- 
tionnaire de Noirmoutiers, 28 floréal [ibid., pièce 96). 

2. C'est le premier point, en quelque sorte stéréotypé, de tous les jugements. 
Quelquefois on y intercale un nom de lieu, une date, qui font ressortir plus 
forlemcnl encore le conti*aste entre l'énormité de l'imputation et le fait incri- 
miné. Voyez, par exemple, une affaire de fournitures inhdèles du 25 germinal 
[RiiflHin, A* partie, n* :>«, p. 150). 



264 CHAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

pas dénoncer est un acle de complicilé dans Tatleutat. 
Nous avons non pas seulement des spécimen nom- 
breux de ces dénonciations dans les pièces qui font 
partie des dossiers du tribunal, mais un monument 
curieux du système lui-même dans les registres tenus 
nu bureau de la surveillance générale et de la police, 
registres où les dépositions sont résumées jour par jour 
pour être placées sous les yeux du Comité, conformément 
au décret du 12 germinal ; et on y trouve Tordre du 
membre du Comité qui les a vues et, d'une autre plume, 
la mention d'exécution*. La main qui donne Tordre est 
le plus souvent la main de Robespierre. Citons en quel- 
ques exemples pour le premier mois qui suivit. La 
chose nous intéresse : car ce sont les préliminaires de nos 
procès : plusieurs des questions posées là iront se ré- 
soudre devant le tribunal. 

A floréal. 

Le comité de surveillance de Chalais, même district, 
département Vengé (Vendée), a fait mettre en arrestation les 
personnes qui suivent et sur le compte desquelles il demande 
ce qu'il doit faire. 

(Une page et demie de noms), tous pillards, amis, défen- 
seurs ou complices des brigands de la Vendée. 

En marge (non de la main de Robespierre) : 

Les faire traduire à Paris de brigade en brigade avec les 
pièces de conviction. 

Les rapports signalent des troubles, et des bruits qui 
pourraient en amener d'autres : 

9 floréah 

L'agent national du district de Josseliu, département du 
Morbihan, mande que la majeure partie des habitants du 

1. Archives, F 7, 4437. 



LA POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (FLORÉAL). 265 

canton de Quesgou, ennemis de la révolution depuis long- 
temps, sont en insurrection. 

— Faire arrêter sur-le-champ tous les auteurs de troubles 
quels qu'ils soient et les envoyer à Paris de brigade en 

brigade. 

10 floréal. 

Les administrateurs du district de Tarbes mandent que les 
méchants font courir le bruit dans les campagnes qu'on va 
guillotiner les vieillards et les enfants, parce qu'on manque 
de pain. Les subsistances inquiètent beaucoup. 

(Robespierre.) A^rvèier que les administrateurs du district de 
Tarbes feront arrêter les auteurs des bruits et les enverront 
sous bonne garde à la Conciergerie à Paris. Ils rendront compte 
dans le plus bref délai de l'exécution. 

Fait le \'ô floréal. 

On accueillait des dénonciations de soldats contre 
leurs officiers, et cela se faisait sans le couvert de 
l'anonyme : 

13 floréal. 

Le citoyen Cahaure, chasseur au 21^ régiment, 11^ com- 
pagnie, prévient que les oflicicrs de son corps ne sont pas 
patriotes, excepté les deux premiers chefs, Dupré et Beaugard. 

(Robespierre.) Envoyé au commissaire du mouvement des 
armées, avec ordre de vérifier le fait et de changer les officiersi 
si la dénonciation est fondée. 

Autres dénonciations plus ofGcielles : 

18 floréal. 

L'agent national du district de Dinant dénonce quatre 
détenus qui ont pris dans les maisons d'arrêt des mesures 
pour se soustraire à la loi. 

Il annonce qu'il a dans les mains plusieurs pièces aristo- 
cratiques trouvées chez les détenus. 

Il dénonce Noiseville et Erlaut, émigrés, qui ont obtenu 
des cerlificals de résidence dans des communes près Paris. 



266 CHAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

(Robespierre.) Ordonner à l'agent national de faire trans- 
férer tous ces détenus et émigrés sous bonne garde à Paris, 
et d'envoyer au comité de salut public les pièces qui les con- 
cernent. 

19 flcréal. 

La municipalité de Passy demande quelle conduite elle 
doit tenir à l'égard de Reine Vende, veuve Lagace, ex-noble, 
dont l'esprit est aliéné. 

La municipalité observe que les folies de cette femme peu- 
vent nuire à la tranquillité publique. 

{Robespierre.) On enferme les fous. 

Des dénonciations de Nanlua, d'Orléans, sont suivies 
les 20 et 21 floréal d'ordre d'arrêter et de transférer à 
Paris. 

Les propos inciviques sont toujours un crime impar- 
donnable : 

25 floréal. 

Le comité de la section du midi de la commune de Luné- 
ville dénonce Claude Michel, cordonnier, pour avoir tenu des 
propos très inciviques devant 200 personnes. 

(Robespierre.) Pourquoi dénoncer les gens suspects au lieu 
de les arrêter? Réponse sur ce point. 

Ecrit le 26. 
Le fédéralisme était le mal du temps : 

25 floréal. 

Les membres de la société populaire du Mans dénoncent 
au comité de salut public l'administration entière du dé- 
partement de la Sarthe comme gangrenée de fédéralisme, 
de brissotismc, comme ayant toujours agi avec l'astuce 
de Yergniaud et de Gensonné, le charlatanisme de Ro- 
land, le sophisme doucereux de Pétion, l'impudeur de Bar- 
baroux, etc. 

(Robespierre.) Communiquer au comité de sûreté générale 
avec invitation de les faire arrêter sur-le-champ. 



LA POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (FLORÉAL). 267 

On poursuivait dans les provinces les complices delà 
grande conspiration qu'on supposait tramée à Paris : 

27 Ûoréal. 

Les citoyens Rousseville et Collier, commissaires du con- 
seil exécutif et agents des représentants du peuple Lacoste et 
Baudot^ chargés d'examiner et de rendre compte de l'esprit 
public à Strasbourg, ont rerais au comité de salut public 
deux rapports datés des 22 et 27 germinal et une liasse de 
pièces à l'appui. 

Rousseville et Gollier disent au comité qu'il a résulté que 
ce n'est pas sans fondement qu'ils ont pensé que la conspira- 
tion ourdie à Paris contre la Représentation nationale et la sû- 
reté des prisons avait des ramifications jusque dans Strasbourg. 

Ils fondent leur opinion sur ce que, à l'instant marqué par 
les chefs pour la ruine du peuple et de ses représentants, La 
ligne du Rhin a été attaquée par l'ennemi et les nouveaux 
émigrés ont cherché à nous apporter une nouvelle Vendée. 

La société populaire n'a plus été qu'une espèce de théâtre 
destiné à des lamentations sur le sort des détenus et à des 
réclamations contre les mesures de vigueur. 

Les assignats ont perdu une partie de leur confiance. 

Les prisons ont été agitées, tantôt par des craintes, tantôt 
par des espérances. 

Ils dénoncent Yung, Vogt, Michelot père, Monnet, 
prêtre de Besançon, les deux Edelman, et Massé, re- 
connus pour avoir émigré. 

Robespierre : Faire arrêter les dénommés. 

Michelot fut acquité ; Yung, Monnet et les deux Edelman 
furent condamnés et exécutés à Paris le 29 messidor. 

On ne négligeait pas ce qui restait de châteaux et 
surtout de châtelains : 

28 floréal. 

Barandier, citoyen voyageur, dans une lettre sans date, 
instruit le Comité de salut public que le cy-devant comte de 



268 CHAP. XXXl. — LES LOIS DU 12 ET DD 27 GERMINAL, ETC. 

Durfort est toujours dans son cy-devant château de Chiveray 
(district de Blois, département du Loiret) où les signes féo- 
daux existent encore. 

A Chaumont, 4 lieues de Blois, un cy-devant Dorcy est 
dans un château qui semble une forteresse. 

A Herbaut (district de Blois), un cy-devant nommé Ran- 
çonne, aussi sa mère à Saint-Lubin (district de Dreux, dépar- 
tement d'Eure-et-Loir), aristocrate et fanatique. 

Tous ces cy-devants sont parents d'émigrés et d'hommes 
punis par la loi : ils habitent les environs de Blois (départe- 
ment du Loiret). 

(Robespierre.) Faire arrêter tous ces individus. 

(Suit la mention de trois arrêtés du 30 floréal ordon- 
nant ces arrestations.) 

On surveillait aussi d'autre part la queue du Père 
Duchesne. 

30 floréal. 

Rassal, substitut de l'agent national près la commune de 
Nevers (Nièvre), accuse Bonpoids, apo^icaire, d'avoir tenu les 
propos suivants : Quoique le comité de salut public et le tri- 
bunal révolutionnaire aient jugé Hébert et autres, ils les 
connoissoient innocents y et que le comité de sûreté générale 
et de salut public avoient joué à pair ou impair, et que 
s'ils n'eussent point fait guillotiner les autres^ ilsVauroient 
été eux-mêmes. (Plusieurs autres sont dénoncés.) 

(Robespierre.) Ordonner à l'agent national de faire arrêter 
les dénommés et de faire transférer à Paris sous sûre garde 
le nommé Bonpoids au comité de salut public. 

Fait le 1*' prairial. 
Les écrits contre-révolutionnaires : 

30 floréal. 

La municipalité de Rennes envoie au Comité de salut 
public deux écrits anonymes qui lui sont parvenus : 

1*» Le philosophe embarrassé; 2** Conversation entre un 



LA POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (FLORÉAL). 269 

Prussien et un Autrichien sur le système politique des 
François. 

Le premier était un écrit théologique, soutenant que 
la religion naturelle ne suflit pas, qu'elle mène à 
l'athéisme. Il attaquait Robespierre et les membres de 
la Convention, leur appliquant les paroles de saint 
Paul : Dicentes se esse sapientes^ stulti facti sunt ; l'au- 
tre, une diatribe contre le gouvernement français. 

(Robespierre,) Il faudra me rappeler cet objet. 

Le 29 floréal on avait signalé un plus long rapport 
de Rousseville, chargé de la surveillance des malveillants 
et des ci-devant nobles aux environs de Paris. Passy, 
Auteuil, Boulogne, Suresnes, Puteaux, Courbevoie, Co- 
lombe, Gennevilliers, Neuilly, Franciade (Saint-Denis), 
La Chapelle, sont passés en revue et donnent lieu à plu- 
sieurs ordres de Robespierre. Sur Neuilly, par exemple, 
il est dit : 

Les habitants de cette commune s*apitoyent sur le sort des 
cy-devants nobles qui s'y trouvent. Ils disent qu'ils valent 
mieux que ceux qui les persécutent. Bonnard, cy-de?ant 
avocat, a agité et agite encore la commune par ses agents. 

(Suivent six noms de journaliers).... Le maire de la com- 
mune regarde la femme du milord Walpold, qui se dit sépa- 
rée de son mari qui n'est plus en France, comme suspecte. 

(Robespierre,) Demander l'adresse de Bonnard, faire arrêter 
la femme Walpold et les gens suspects. 

Le citoyen Rousseville voulait s'acquitter de sa beso- 
gne en conscience. L'analyse de son rapport en date du 
29 floréal se termine par cette note : 

Le citoyen Rousseville désire avoir un double de la liste 
des cy-dcvant nobles ou étrangers dans le cas de la loi, qui 



270 CHAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

sont dans les environs de Paris, celle de tous les cy-devant 
nobles, anciennement domiciliés dans les mêmes lieux; celle 
de tous les cy-devant bourgeois, cy devant prêtres, reli- 
gieux, religieuses, cy-devant banquiers et hommes d'affaires. 
Il désirerait que les communes et les comités de surveillance 
les interrogeassent sur leurs moyens d'existence, leur con- 
duite depuis 1789, et le lieu où ils étaient à Tépoque du 
10 août et du 31 mai. 

III 

Rapports du mois de prairial. 

C'est par d'autres rapports du même Rousseville que 

commence le mois de prairial : 

Du 2. 

Vaugirard. II y a dans cette commune des partisans de 
Monmoro (trois sont signalés). 

En marye : Arrêter les trois individus dénoncés. 

Versailles, Les habitants regardent comme avantageux la 
résidence des cy-devant nobles et étrangers qui y sont au 
nombre de 400. 

Rongis. Douze religieuses forment une espèce de couvent 
chez un nommé Verniquet, cy-devant architecte du tyran et 
juge du tribunal criminel du département de Paris. 

Le cy-devant curé est assez mauvais sujet. 

En marge : Arrêter Yerniquet. 

On avait ajouté : et le ci-devant curé; mais les mots 

ont été rayés. Est-ce la qualification du ci-devant cure 

qui lui a fait trouver grâce? 

Du 5. 

Bercy, Blol, marchand épicier rue de la Verrerie, s'est 
mal conduit lors de la journée du 10 août et de la trahison 
de Dumouriez, et fait uu commerce clandestin. 

Santerre, frère de l'ex-général, est soupçonné d'accaparé- 



LA POLICE DL COMITÉ DE SALUT PUBLIC (PKAÏRIAL). 271 

ment de sucre; il s'est beaucoup enrichi depuis la Révolution. 

Le maire de Bercy, traiteur, est riche de 30 000 livres de 
rentes, tient des discours inciviques et agiote sur les biens 
nationaux. Il s*est servi de son influence pour faire exempter 
son fils de la réquisition. 

Michel, ci-devant cocher d'Antoinette, est toujours direc- 
teur en chef des charrois établis a Bercy. 

En marge : Faire arrêter Blot, le maire de Bercy, son (ils 
et Michel. Faire part à Lindet de l'arrestation de ce dernier. 

Et au-dessous : Écrit le 6 prairial. 

Nous reviendrons sur Blot. 

Du 6. 

Canisy, demeurant à Yilliers, commune de Ncuilly, arrêté 
trois fois depuis la Révolution, qui a eu deux fils émigrés et 
une brue punie de mort par la loi, jouit encore de sa liberté. 

En marge : Arrêter. 

Fait le H prairial. 

Du 10. 

Le citoyen Leblond, demeurant rue Galande, section du 
Panthéon, dénonce la femme Gerlet comme tenant des propos 
inciviques et faisant dire à sa fille, âgée de cinq à six ans, 
qu'elle n*est ni citoyenne ni patriote, parce que les patriotes 
sont des scélérats qui tuent et massacrent tout le monde. 

Chose remarquable : aucun ordre ni contre Tenfimt, 

ni contre la mère ! 

Du 12. 

Fontenaij'SOuS'Bois, Le ci-devant comte de Bontemps, né 
en Westphalie, réside toujours dans cette commune avec dix 
domestiques dont cinq sont étrangers. Le ci-devant curé va tou- 
jours chez lui; il a causé des troubles religieux. R est suspect. 

En marge : Arrêter tous ces individus. 

Fait le 13 prairial. 

11 n'était pas besoin de motifs exprimés pour que 
Tordre d'arrestation suivît la délation : 



272 CHÂP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

1 5 prairial. 

Un anonyme dénonce trois individus de la commune d'Es- 
touilly près Ham, département de la Somme.... 
En marge : Faire arrêter ces trois individus. 

Du 15. 

Houdry, ancien fermier général, détenu à Quingey 
(Doubs), représente qu'il est inspecteur général des salines 
du Jura et qu'en cette qualité le comité Ta mis en réquisi- 
tion, le 25 floréal, pour continuer ses fonctions. 

Le citoyen Uerman demande si ce Iloudry doit être rendu 
à ses fonctions sous la garde d'un gendarme, ou s'il doit être 
traduit au tribunal révolutionnaire. 

En marge : Le traduire et en faire part à Lindet pour le 
remplacer. 

Fait le 18 prairial. 

Le talent aimable de Florian ne lui fit pas trouver 
grâce : 

Sceaux, le 29 prairial. 

La Société populaire, malgré la réclamation des patriotes, 
a laissé monter et chanter à la tribune le nommé Florian, 
cy-devant gentilhomme du cy-devant Penthièvre. 

RobespieiTe : Arrêter Florian et le transférer dans une 
maison d'arrêt à Paris. 

Fait le 14 messidor. 

Le 19 Portalis fait robjet d'une note commune à lui 
et à Hannequin, qui provoque cet ordre redoutable : 

Faire venir Portalis et Hannequin. 

Le même jour, J. Davout, père, garde-général des 
forêts (le père du futur maréchal) : 

Arrêter le dénoncé. 

Fait le 7 messidor. 



Ik POLICE DU COMITÉ DK SALOT PUBLIC (PRAIRIAL). 273 

Les change*ments de nom rendaient suspects, alors 
qu'on pouvait invoquer l'exemple des plus fameux dé- 
mocrates : 

Le citoyen Verinalle se plaint au comité de ce que le 
nommé Rivarolle, demeurant rue des Victoires n® 18, a quitté 
son nom el se fait appeler Lezcau. 

Il demande qu'on s'informe des motifs qui l'ont porté 
à cela. 

L'enquête ne fut pas longue; on lit en marge : 

Arrêter Rivarol se disant Lezcau. 
Fait le 25 prairial. 

En marge de ce même rapport où il était question de 
deux détenus, Michel et Blot, Robespierre avait écrit : 

Mettre Blot et Michel en liberté. 

On lit au-dessous : 

Michel a élc mis en liberté. Biotest mort ; — 25 prai 
rial. 

— Il avait été guillotiné le 22 ! 

L'exécution ne suivit pas toujours Tordre d'arrêter : 

Du 22 : 

Rome, Le cardinal Maury, dans une lettre à l'abbé Broal, 
résidant à Montigny, en Valais, lui mande qu'il est impos- 
sible (le lui donner auejin secours (quoi qu'il manque du 
nécessaire) mais qu'à si rentrée en France il le dédomma- 
gera du refus qu'il lui fait. 

En marge : Arrêter Broal. 

Mais on lit au-dessous : 

On observe que Broal est à Montigny, en Suisse, dont le 
Valais fait partie. 

TRIB. RÉVOL. III ^8 



274 CHAP. XXXI. - LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

Et encore du 23 : 

La commune de Faucon envoyé au comité la liste des 
ci-devant nobles d'après le décret des 27 et 28 germinal. 

Il n'y en a qu'un seul qui se nommoit jadis Paul-Henri de 
Mouret de Rcviglias^ chevalier du Barroux. 

(Robespierre), Transférer cet ex-noble à Paris. 

(Le Secrétaire). Il n'a pas été possible de trouver le dépar- 
tement où existe Faucon. 

Cela s'était présenté souvent, quand les villes avaient 
changé leurs noms (ce qu'avaient fait la plupart de 
celles qui portaient des noms de saints); et le comité 
avait dû leur faire des recommandations pour qu'elles se 
rendissent trouvables. Mais ce n'était point le cas ici. Il 
s'agit probablement d'un village près de Barcelonnette 
département des Basses-Alpes. Son obscurité trahit le 
zèle de la municipalité. 

25 prairiaL 

Garnier de Xantes (nom poétique et républicain de Saintes); 
commissaire de la Convention près Tarmée de l'Ouest, témoi- 
gne au comité son indignation sur l'assassinat des citoyens 
Robespierre et Collot-d'Herbois, prévient que Philippeaux a 
encore des partisans dans les sociétés populaires. 

La commune du Mans est agitée par les conspirateurs 
acquittés par le tribunal révolutionnaire. 

Il demande que le comité prenne des mesures. 

(Robespiei^^e) , Charger Garnier défaire transférer les cons- 
pirateurs à Paris. 

Voici une forme de dénonciation plus sommaire : c'est 
une simple indication d'adresse. 

25 prairial. 

Département de Seine-et-Oise. Le cy-devant marquis de 
Biron-Gontaut et sa femme, demeurent près Saint-Assise, 
district de Melun. 



LA POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (PRAIRIAL). 275 

Déparlemeijt de Paris. La cy-devant marquise de Montes- 
son, veuve du cy-devant duc d'Orléans père, parent de l'ex- 
général Valence, demeure à Neuilly-sur-Seine. 

Département de Seine -et-Oise. Thury Beauvoir et sa 
femme, d'abord émigrés, rentrés en France trois mois après 
le délai, ont obtenu les papiers nécessaires par la protection 
de Lacroix, ex-député. Ils demeurent au cy-devant château 
d'Arse, près Oudant, département de Seinc-et-Oise, apparte- 
nant au banquier Leieu que Lacroix a fait mettre en liberté. 

(Ces notes sont signées de Brault.) 

En marge. Arrêter les individus indiqués dans Tarticle. 

Les frontières surtout étaient suspectes : 

25 prairial, 

Les agents du bureau de surveillance sur les passeports 
écrivent de Bourg-Libre, département du Haut-Rhin. 

Ils informent le comité qu'on vient d'arrêter quarante 
individus, tant hommes que femmes qui alloient en Suisse. 

Ils sont livrés au tribunal. 

[Robespierre), Quel tribunal? Que le commissaire de la 
police générale prenne do promptes informations sur ce fait. 

On comprend l'émotion de Robespierre. Le cas était fré- 
quent. Les paysans d'Alsace allaient chercher en Suisse 
les secours religieux qu'ils ne trouvaient plus chez eux. 

Los réquisitions qui pressuraient les habitants des 
campagnes provoquaient des résistances qui ne faisaient 
que livrer de plus nombreuses victimes au tribunal. En 
prairial des manifestations de ce genre éclatèrent dans 
les communes de Sepleuil, d'Ormoy et de Saint-Martin- 
des-champs, à l'occasion du blé qu'on voulait mettre en 
réquisition pour Versailles : 

26 prairiaL 

A Saint-Martin, on demande s'il y a un ordre de la Cou* 
vention ; qu'on se f.... du district, du département, etc. 



276 CUAP. XXXI. — LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

Un nommé Rageau, membre du comité de surveillance de 
la dite commune, a pris lecture d'une lettre du comité de 
salut public relative à cette opération, déclare qu*il se f.... de 
cela, que le comité de salut public n'étoit pas la Convention 
et qu'il faisoit ce qu'il n'avoit pas le droit de faire. 

A Ormoy, un individu a monté au clocher pour sonner le 
tocsin contre l(;s commissaires qui curent la sagesse de 
remonter en voilure. 

Nota, Quatorze accusés sont traduits au tribunal révolu- 
tionnaire. 

Autres exemples : 

ii7 prairial. 

Garnerin, agent du comité du salut public, a rencontré 
a Colmar le représentant Lacoste. Ils sont convaincus de la 
protection qu'accordent les petites municipalités aux émigrés 
et à leurs parents ainsi que Je l'urgence de déployer des 
mesures rigoureuses pour amener dans ce département l'ac- 
tion du gouvernement révolutionnaire qui y est tout à fait 
méconnu. 

Ils en donnent un exemple pour la municipalité 
d'Otlmarsheim à roccasion de l'émigré Mulsheim, ou 
Mulskeim el de sa femme. 

En marge : Arrêter et transférer à Paris les individus 
composant la municipalité deMulskhoim. 

On prend ici le nom de l'homme pour celui du 
village. 

Ensisheim. Toutes les denrées ne se vendent que pour de 
l'argent. 

On a refusé à souper et à coucher au citoyen Garnerin, 
sous prétexte qu'il est françois, c'est-à-dire qu'il ne parle pas 
allemand et que par conséquent il ne payeroît pas en argent. 

Le président d'un comité a dit à ce citoyen qu'il attendoit 
la loi officiellement pour faire arrêter les gens suspects. 



LA POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (PRAIRIAL). S77 

Aussi dans cette municipalité les parents des émigrés, les 
ci-devant nobles, les aristocrates prononcés sont en liberté. 

Les prêti'cs sujets à la déportation se promènent à ce qu'on 
assure, dans celte ville. 

Le président du comité révolutionnaire, ivrogne et débau- 
ché, a chez lui un cy-devant jésuite qui lui a donné son bien 
pour le soustraire à la confiscation. 

(Robespierre) : Arrêter les membres composant la muni- 
cipalité d'Ensisheim ; arrêter les émigrés et prêtres sujets à 
la déportation de ce pays, ainsi que le jésuite et le président 
du comité révolutionnaire indiqués dans rarticlc. 

— Fait le 9 messidor*. 

Il est curieux de voir sur ce chapitre le contraste qu'il 
y a entre les faits que l'on constate et ce que Ton dit de 
l'opinion publique : 

L'esprit public, est à la hauteur de la révolution. 
Il règne un contentement général sur nos succès et une 
grande confiance dans le comité de salut public. 

— Renvoie au commissaire de la police générale. 

Et immédiatement après : 

L'agent national de Chàteau-Landon a refusé une lettre de 
voiture au citoyen Charon, marchand de beurre^ pour con- 
duire des marchandises à Paris. Il favorise quantité de mar- 
chands qui enlèvent douze à quinze cents livres de beurre 
qu'ils n'apportent point à Paris. 

Les fermiers n'apportent rien et ne veulent pas exécuter la 
loi du maximum. 

— Communiquer à Lindet. 

Les arresta lions continuent: 



1. Le mandat d'arrêt des membres de la municipalité d'Ensishcim, daté du 
27 piairial, jiorlo It^ signatures de Robespierre et de Billaud-Varenncs (Archi- 
ves, F. 7, 4437, pièce 58. 



278 CUAP. XXXI, — LKS LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL, ETC. 

Le comité révolutionnaire de Saint-Maur a mis en arres- 
tation chez lui le citoyen Foiirnier, selon les ordres qu'il a 
reçus du comité; le scellé est sur ses papiers. 

(Robespierre) : Renvoie au commissaire de la police géné- 
rale qui écrira au comité de Saint-Maur qu'on ne met point 
les suspects en arrestation chez eux, mais dans une maison 
d'arrêt; faire apporter les papiers de Fournier chez le com- 
missaire de la police générale qui \e^ fera examiner. 

Rapport de Roussoville : 

Du 29. 

A Vaugirard, Guillaume, qui habitoit autrefois Montrouge 
et qui étoit maître de pension a dit : 

Qu'il falloit écraser les Jacobins ; 

Que si les Autrichiens venoient, il mettrait un mouchoir 
blanc au bout de sa canne. 

Son fils et sa fille paroissent avoir les mêmes principes. 

Robespierre. Arrêter Guillaume, son fils et sa fille. 

Conforain, le maire de Montrouge, à la fête de l'Être 
suprême, a dit, en voyant les danses des citoyens : « Cette 
canaille n'a pas de chemises, voyez comme elle danse, » 
Mais personne n'a osé le dénoncer. 

(Robespierre) : Arrêter le maire de Montrouge et le faire 
interroger par le commissaire de la police générale. 

Une femme qui allait de venir célèbre, ThérèsaCabarus, 
femmedivorcée de Devins, ci-devant conseiller (M^^Tallien) 
avait été signalée comme arrivant de Bordeaux, lieu 
suspect (23 prairial). On l'arrêta et les scellés furent 
mis sur ses papiers. Une note du 29 ordonna de les 
apporter au comité. 

Quand les arrestations se multipliaient partout grâce 
à cet appareil de dénonciation et d^espionnage, les renvois 



L:V POLICE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC (PRAIRIAL). 279 

au tribunal et les condamnations devaient suivre une 
progression analogue. Les fournées qui étaient Texcep- 
lion vont devenir la règle, et il y en eut de fameuses 
dans le mois dont le tableau funèbre va être placé sous 
les yeux du lecteur. 



CHAPITRE XXXIl 

FLOHÉAL (première DÉCADE) 

I 

Uapporldc Billau<l-Yarcnncs (1-' floréal). 

Le mois de floréal commençait par une déclaration de 
principes qui annonçait un redoublement de rigueur 
dans la justice révolutionnaire. Cette fois c'était Billaud- 
Varennes « un Poignard sur la langue, p dit Courtois*, 
qui venait à la tribune de la Convention porter la parole 
au nom du comité. Il semblait qu'on n'eut rien fait 
encore : 

Citoyens, dit-il, à rouverlure d'une campagne qui sera 
terrible, car il est temps de terminer cette lutte révoltante de 
la royauté contre la République, le comité de salut public a 
senti la nécessité de fixer enfin les bases du système qui doit 
régler notre politique.... Trop longtemps nous avons marché 
au hasard. Qui n'a ni système arrêté, ni plan tracé, se rend le 
jouet des événements.... 

Quand Rome brisa le trône et chassa les Tarquins, Rome, 
pour assurer celte révolution, n'eut que des ennemis exté- 
rieurs à combattre et à vaincre.... Mais vous, fondateurs de 
la République française, vous en avez jeté les bases sous des 
auspices bien autrement défavorables.... A Touvcrture de 
votre session, tandis que les Prussiens se répandaient comme 
un torrent fougueux dans les plaines de la ci-devant Ciiam- 
pagne, que Léopold assiégeait Lille et Thionville, Pitt mar- 

i. Notes publiées par M. J. Clarelic, Camille Desmoulin*, p. 471. 



RAPPORT DE BILLALID-VARENNES (!•' FLORÉAL). 281 

chandail Toulon et soulevait Lyon et Marseille. Enfin la 
superstition, remuant le limon impur des marais de la Ven- 
dée, réalisait dans les départements maritimes de TOuest la 
fable deGédéon. 

La Révolution a vaincu. Mais il s'agit de fonder la 
démocratie : 

11 faut, pour ainsi dire, recréer le peuple qu'on veut ren- 
dre à la liberté, puisqu'il faut détruire d'nnciens préjugés, 
... restreindre des besoins superflus, extirper des vices invé- 
térés. 11 faut donc une action forte. 

Toujours la force et la destruction pour commencer! 

* 

Citoyens, Tinflexible austérité de Lycurgue devint à Sparte 
la base inébranlable de la République; le caractère faible et 
conliant de Solou replongea Athènes dans Tesclavage. 

Suit une revue de Thistoire grecque et de l'histoire 
romaine dans leurs actes de répression les plus fameux, 
avec application aux temps présents : 

Le consul Ihutus, en condamnant à la mort ses deux fils 
coupables de trahison, prévit bien qu'une telle sévérité, frap- 
pant à la fois d'admiration et de terreur, étoufferait pour 

longtemps tout germe de conspiration Quels flots de sang 

on eût épargnés si, le 14 juillet, la massue du peuple eût exter- 
miné Todieux Capet et ses infinnes courtisans! Les révolu- 
tions sont un état de guerre politique entre une nation 
poussée à bout et les dominateurs qui l'ont opprimée. Ceux- 
ci dans leur rage ne méditent que massacres et dévasta- 
tions.... C'est le meurtre prémédité du corps social qu'on ne 
peut j)révenir que par la mort des conjurés; c'est l'assassin 
qu'on tue, pour ne pas tomber sous ses propres coups. 
X'écliafaud de Calilina (il aurait volontiers dit la guillotine) 
sauva la vie au peuple romain et à des milliers de victimes. 
Avoir happé les chefs de deux conspirations également puis- 



282 FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

santés [le Père Duchcsne et Danton] , c'est avoir évité la perte 
des hommes qu'ils égaraient, c'est avoir soustrait au carnage 
le peuple et ses rcprésentanls, etc. 

Il signale les effets de la malveillance, soit que le 
gouvernement se relâche, soit qu'il serre le frein, mais 
le plus grand péril est dans le relâchement : 

Ainsi, tant qu'il existera une race impie prolongeant les 
crises de la Révolution pour les faire tourner à son profit, ne 
craignez point de vous montrer sévères. 

Et il exalte la justice comme l'entendait Herman et 
Fouquier-Tinville : 

La justice est dans le supplice de Manlius qui invoque en 
vain trente victoires effacées par la ti*ahison... 

Avis aux généraux. 

La justice appelle deux fois en jugement Pausanias... 
La justice s'indigne de la fierté et de l'avarice de Coriolan 
et le condamne à l'exil.... 

C'est bien peu! 

La justice est Torgane de la vérité et la foudre qui pulvé- 
rise l'imposture. 

La justice ahhorre la cruauté, et son glaive ne frappe les 
têtes coupables que pour soustraire le peuple aux poignards 
assassins. 

Et foudroyant les indulgents : 

Malheur donc à ceux pour qui le règne de la justice 
devient un signal de stupeur! Ceux-là sont les ennemis de 
tout ordre social, puisqu'il n'existe ni gouvemement, ni 
liberté, ni prospérité puhlique sans ce mobile coercitif qui 
règle tous les mouvements du corps politique.... 

Si vous craignez l'échafaud, sachez qu'on y arrive a grands 



n APPORT DE BILLAID-VARENNES (l- FLORÉAL). 283 

pas en marchant crcrreurs en écarts, et bientôt de délits en 
forfaits.... 

Le sang qu'a fait couler la trahison de Montesquiou est 
déjà retombé sur la léle de Vergniaud et de ses complices qui 
surprirent le rapport du premier décret d'accusation lancé 
contre ce général. 

Il n'avait pas attendu le second. 

Ce fut la longue impunité accordée à ce conspirateur qui 
enhardit rinfàme Brunet «à suivre son exemple, qui inspira 
tant d'audace au scélérat Custine, qui permit au fourbe IIou- 
chard de nous ravir les fruits d'une victoire qui pouvait 
terminer la guerre par le cernement de l'année anglaise et 
par la prise de son duc d'York *. 

Périssent comme ces traîtres tous les généraux qui les 
imitent. 

Si les émigrés ont été au désespoir en apprenant le sup- 
plice d'Hébert et de Ronsin, les rois ligués contre nous pâli- 
ront, ils seroi?t perdus, le jour où les états-majors de nos 
armées auront été enfin complètement épurés. 

On sait comment on pratiquait l'épuration en ce 
temps-là ! 

Nous frapperons sans pitié ceux dont les masques pour- 
ront tomber successivement. C'est Thécatombe la plus pro- 
pice qu'on puisse offrir à la victoire. 

Car la victoire peut avoir des périls qu'il faut conju- 
rer. Si les généraux vaincus étaient frappés comme 
traîtres, un général vainqueur ne pourrait-il pas, à 
son tour, avoir la pensée de trahir? L'orateur en a déjà 
l'intuition ; celle pensée le poursuit : 

I. Voyez ci-dessus, t. H, p. 82 et soiv. 



284 FLORÉAL (PREMIÈRE: DÉCADE). 

Quand on a douze armées sous la tente, ce ne sont pas 
seulement les défections qu'on doit craindre, prévenir; l'in- 
fluence militaire et l'ambition d'un chef entreprenant sont 
également à redouter. L'histoire nous apprend que c'est par 
là que toutes les républiques ont péri ! et, dans une monarchie, 
la force armée est le premier instrument et la première 
victime du dtspolisme; dans un Etat libre, les chefs qui la 
commandent sont toujours inquiétants. 11 faut appréhender 
quelquefois jusqu'à leurs exploits.... 

Exemple de Dumouriez. 

Tout peuple jaloux de la liberté doit se tenir en garde 
contre les vertus mêmes des hommes qui occupent des postes 
éminents.... Le fourbe Périclès se servit de couleurs popu- 
laires pour couvrir les chaînes qu'il forgea aux Alhéniens. 

N'oubliez pas que le premier tyran de Rome, parti de celte 
cité avec le tilre de simple général, y rentra, après la con- 
quête des Gaules, en vainqueur et en maître; n'oubliez pas 
que l'armée de Fairfax appuya l'usurpation de Cromwell. 
N'oubliez pas les tentatives de Lafayette pour faire marcher 
le camp retranché de Sedan sur Paris. 

Il faut cependant des généraux : car il a beau s'écrier : 

Cédant anna toyœ; 

il a beau vanter les victoires remportées sur l'ennemi 
du dehors par le tribunal révolutionnaire : 

Les prétentions de la Prusse et de l'Angleterre sont ren- 
trées dans le néant avec Brissot, Carra, Hébert, Danton et 
Fabre d'Eglantine ; 

c'est toujours la guerre qui doit se continuer au 
dehors : la Prusse, les deux maisons d'Autriche et de 
Hourbon, l'Angleterre (Albion !) sont encore debout, et 
la guerre doit se poursuivre aussi à l'intérieur. Le « ta- 



LES PARLEMENTAIRES DE PARIS ET DE TOULOUSE. 285 

bleau ravissant p qu'il retrace de la France régénérée, 
« la justice et la vertu » mises « h Tordre du jour », 
l'instruction répandue partout, étendue à tous les âges, 
c( l'épuration du cœur, p l'égoïsme détrui , la mendicilé 
éteinte, le travail à tous, le bicn-etnî pour tous, le 
triomphe du civisme et de la « sensibilité », tout cela 
vient aboutir à ce décret voté d'enthousiasme : 

La Convention nationale, après avoir entendu le rapport 
du comité de salut public, déclare, qu'appuyée des vertus 
du peuple français, elle fera triompher la République démo- 
cratique et punira sans pitié tous ses ennemis^ 



H 

1"' floréal : 1" journée des parlemenlniros de Paris et de Toulouse. 

Ce jour-là même (1'"'' floréal), le tribunal révolution- 
naire, qui devait avoir une part si large dans l'application 
de ce décret, donnait la preuve que Ton n'avait pas 
compté en vain sur lui. Aux dix-sept victimes du 29 
germinal, il en joignit vingt-cinq autres (et je ne parle 
que d'une seule section). 

C'est la grande fournée des parlementaires de Paris et 
de Toulouse, vingt-quatre magistrats auxquels fut ad- 
joint par occasion un colonel descolonies*. Voici comme 
ils sont énumérés dans les pièces de la procédure : 

1. Louis Le Peletier RozANBo (46 ans), ex-président 
à mortier au ci-devant parlement de Paris. 

2. Etienne Pasquier (58 ans), conseiller de grand* 
chambre. 

1. Séance du 1'' floréal, Moniteur du 2 (21 avril 1795). 

2. Archives, W 549, dossier 705 bis. 



286 FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

3. J.-B.-Louis Ounsjx de Bure (i8 ans), conseiller aux 
requêtes du Palais. 

4. Henri-Guy Sallier-Rouiiette (60 ans), ex-président 
de la cour des aides. 

5. Pierre-Daniel Boorrée-Corberon (77 ans), président 
de la première chambre des enquèles. 

6. François-Mathieu Duport (70 ans), conseiller de 
grand'chambre. 

7. Barthélémy-Gabriel Rolland (64 ans), président 
aux re(|uêtes du Palais. 

8. Charles-Jean-Picrre Dupiiis de Marge (69 ans), con- 
seiller de grand'chambre. 

9. Léonard-Louis-FAGMER de iMardeuil (59 ans), con- 
seiller et procureur du roi au bureau des finances et 
chambre des domaines de Champagne et Brie. 

lu. Henri Louis Frédy (74 ans), conseiller de grand' 
chambre. 

11. J.-B. Gaspard Bochaut de Saron de Gourgue 
(64 ans), 1"'' présidtmt du parlement de Paris. 

12. Armand-Guillaume-François Degourgues (67 ans), 
président à mortier. 

15. Anne-Louis-François-Paul Lefèvre d'OrmessOxN 
(4'2 ans), président du parlement, commissaire aux mo- 
numents publics et bibliothécaire nalional. 

14. Édouard-François-Mathieu Mole de Cuamplatreux 
(54 ans), président à morlier. 

15. Jean-Louis Camus de Laguidourgère (46 ans), 
conseiller de grand'chambre. 

16. Michel-Etienne Lenoui (51 ans), conseiller aux 
enquêtes de la 1'** chambre. 

17. Anloine-Louis-Hyacinlhe llocQUART (55 ans), pre- 
mier président de la cour des aides. 



LES PARLEMKNÏAIHES DE PARIS ET DE TOULOUSE. 287 

18. NicolaS'Agiiès-François Nort (68 ans), ancien 
comte, colonel d'infanterie, demeurant aux Invalides. 

19. Philip.-Jos.-Marie Cues\c (67 ans) j 

20. J. -François Mojntégut (64 ans) i conseillers 
51. Ant.-Joseph Lafom (60 ans) ( au parle- 
22. J.-J. -Balsa de Fjrmy (00 ans) [ ment de 
25. Jos.-Julien-HonoréRjGAULT(45 ans) i Toulouse. 

24. Urbain-Elisabeth Segla (57 ans) ) 

25. J.-François-Michel Rouiiette (27 ans), conseiller 
aux requêtes du palais 

C'est à l'occasion de cette belle fournée de parlemen- 
Unires que le juré Trinchard écrivait à sa femme cetillet 
si rempli d'attentions (et de ftmtes d'orthographe) : 

Si tu n'est pas toute seulle et que le compagnion soit a 
travaher, tu peus ma chaire amie venir voir juger 24 me- 
sieui*s tous si deven président ou conselies au parlement de 
Paris et de Toulouse. Je t'ainvitc a prendre quelque choge 
aven de venir parcheque nous naurons pas fini de 5 hures. 

Je teinbrase ma chaire amie et epouge. 

Ton mari, 

TlUNCHARD. 

On les accusait d'avoir protesté contre plusieurs dé- 
crets rendus par l'Assemblée constituante. 

Le parlement de Toulouse l'avait fait avec éclat par 
ses arrêtés des 25 et 27 septembre 1790, et plusieurs de 
ses membres avaient été renvoyés, par décret du 8 octobre, 
devant le tj-ibunal institué pour juger les crimes de lèse- 
nation ; mais ils s'étaient dérobés au jugement et étaient 
rentrés en France à la faveur de l'amnistie. 

L'amnistie couvrait leur protestation. Couvrait-elle 
aussi leur sortie de France? On eût bien voulu les re- 
prendre comme émigrés. Mais ceux qui étaient sortis de 



288 FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

France prouvaient qu'ils y étnicnt rcnlrés avant le terme 
inarqué par la loi'. 

Le parlement de Paris avait proteste en secret et re- 
nouvelé ses protestations quand il dut inscririi sur ses 
regisires les décrets qui le supprimaient*. Plusieurs qui 
n'avaient pu y apposer leurs signatures y adhérèrent par 
des lettres, entre autres Sallier. Le tout, mis sous enve- 
loppe, fut confié à Le Peletier de Rosambo ; en cas de 
mort, il désignait ceux qui, après lui, devaient en rece- 
voir le dépôt. 

Ces pièces avaient été saisies et ne pouvaient manquer 
de donner lieu à une information contre les signataires. 
Ils expliquèrent dans Tinstruction du procès le vrai ca- 
ractère de leur protestation, el, à cet égard, rien de plus 
net que la déclaration faite par le président Le Peletier 
de Rosanbo dans son interrogatoire : 

I). S'il n'a pas signé et engngé à signer des protestations 
contre-révolutionnaires. 

R. Qu'il a signé les protestations des mois de novembre 
1789 et oclobre 1790, tels que le ei-devant parlement étoit 
en usage d'en faire, mais que ces protestations n'ont pas été 
souscrites par lui dans des intentions contre-révolution- 
naires; que loin d'avoir engagé personne à les signer, il ne 
les a signées lui-même que quand elles ont été arrêtées par 
la Chambre'. 

Tous maintiennent après lui que ces sortes de pro- 
testations étaient d'usage, et qu'en les signant ils n'ont 

1. Intcrix>fc. de Rigaud, de Balsa-Firmy, de Cuesac, de Monlcgiit, de LaronI, 
Archives, 540, dossier 703 bis, 3» partie, pièces 9-14. 

2. Piotcslalion de la Cliainbre dos vacaliuns, 5 novembre 1780. Ibi'l., 
4* partie, pi«''ce 52 (au musée des Archives); '2« proteslation, ibid.^ pièce 55. 

3. Ibici.^ 5* pîirlie, (jÎlcc 1. 



SALUER PRIS SCIEMMENT POUR SON FILS. 28y 

eu aucune intention contre-révolutionnaire. Pasquier 
fait observer que d'ailleurs elles n'ont point été enre- 
gistrées, et plusieurs déclarent qu'ils ne les ont pas 
signées, et qu'ils ne les ont même pas connues : De- 
gourge, Bocharl de Saron, d'Orraesson, etc. 

Il en est un qui était bien plus fondé à le dire: c'est 
Henri-Guy Sallier, « ex-président de la ci-devant cour 
des aides. > L'arrêté du Comité de sûreté générale, en 
vertu duquel se faisait ce procès, portait que Le Peletier 
Rosanbo, Sallier et plusieurs autres ex-présidents ou 
conseillers du parlement de Paris, seraient traduits au 
tribunal révolutionnaire comme ayant signé ou adhéré 
aux protestations de la Chambre des vacations du parle- 
ment de Paris. En même temps les pièces avaient élé 
envoyées à l'accusateur public. C'était, en ce qui touchait 
Sallier, la lettre d'adhésion trouvée chez Le Pelelier de 
Rosanbo, dont j'ai parlé tout à l'heure. Le mandat d'arrêt, 
décerné en conséquence parFouquier-Tinville, fut remis 
à Henri Sallier, détenu à Saint-Lazare. Interrogé le 
même jour devant l'accusateur public, il déclara se notn- 
mer Henri-Guy Sallier, ci-desani président à la cour des 
aides : et c'est à un Sallier, conseiller au parlement, 
que s'appliquait l'arrêté du Comité de sûreté générale. 
L'accusation ne le concernait donc pas, et le fait fut 
rendu évident par la lettre qu'on lui présenta comme 
pièce à conviction : 

Représenté une lettre datée du château de la Roche-cn- 
Breny, le 25 octobre 1790*.... 

1. Voici un extrait de cette lettre, écrite par Sallier fils au président Le Pe- 
lelier : 

a Uni plus particulièrement à ceux de Messieurs qui ont servi la Chambre 
des vacations, c'est un devoir pour moi, à celle époque de séparation, de rendre 

TRIB. RÉVOL. m 19 



290 CHAP. XXXII. - FLORÉAL (PREBIIÈRE DÉCADE). 

A répondu ne pas reconnaître cette lettre pour être de lui, 
mais bien de Guy-Marie Sallicr, son fils, ci-devant conseiller 
au parlement, dont il n'a pas de nouvelles depuis un an, et 
ce autant qu'il peut le croire ^ 

La lettre qui faisait le corps de raccusation était donc 
de son fils et ne pouvait être que de lui, bien que Henri 
Sallier ne s'exprimât l\ cet égard qu'avec une réserve 
toute paternelle. C'était bien le fils qui était décrété 
d'accusation par le Comité de sûreté générale. Mais on 
ne l'avait pas sous la main, et le père était là. On ne lui 
en dit pas davantage ; on le fit descendre à la Concier- 
gerie et on le porta sur la liste des accusés avec ses 
prénoms véritables, son âge et sa vraie qualité ! 

Il en était un autre qui devait être bien étonné de se 
trouver parmi tant de magistrats dans cette affaire : 
c'était le comte Nort, ancien colonel. Il y était par affinité. 
Il avait connu les Sallier; il connaissait Hocquart qui 
était l'oncle de sa femme ; il lui avait écrit diverses lettres 
en 1789 et 1790, et en avait reçu de lui plusieurs qui 
étaient au nombre des griefs allégués contre Hocquart. 
Dans ces lettres Hocquart ne désapprouvait pas l'émi- 
gration; il s'inquiétait de l'avenir : 

Heureux, écrivait-il à la dale du 5 mai 1790, heureux 
ceux qui pourront se sauver de ce naufrage général, même 
en abandonnant une partie de leur fortune. Qui peut prévoir 

hommage à la pureté des sentiments, à l'attachement aux vrais principes de la 
monarchie, à l'innUôrnhle fidélité envers le roi et à la sagesse, qui dans ces 
muinenis si diificiles ont dicté toutes leurs démarches. Si mon nom ne se trouve 
point dans leurs délibérations, il m'«'st permis au moins de m'honorer de ce que 
je puis me regarder comme ayant pris part implicitement à tous les actes émanés 
de la Chambre, etc. 

La lettre originale se trouve au dossier, \V 349, 700 bis, 4* partie, pièce 60. 
Il est facile de voir que ni l'écriture ni la signature n'est celle du père. Voyez 
la signature de ce dernier dans sou interrogatoire. 5* partie, pièce 30 

1. Ibifi., 3* partie, pièce 30 (â9 germinal). 



Lli: COLONEL NORT ET IIOCQUART. 291 

ce que tout ceci deviendra? On ne dit rien de nouveau. 
L'Assemblée décrète, décrète, comme l'abbé Trublet compi 
loit, compiloit^ 

Nort reconnaissait toutes ses lettres ; il ne se pronon- 
çait pas sur celles de son parent qu'on lui représentait*, 
et Ilocquart ne les avait pas reconnues non plus de- 
vant le Comilé de sûreté générale^. Mais il ne persista 
point d.ins cette dénégation devant le juge du tribunal 
révolutionnaire. Il crat plus sage de les expliquer. 
Dans ces loi très de la fin de 89 et du commencement 
de 90, il avait ouvert son âme au citoyen Nort. « A 
cetle époque, disait-il, il comprenoit que ceux qui étoient 
affligés de la situation présente, quittassent momentané- 
ment leur patrie; et la déclaration des droits de 
rhomme permettoit d'exprimer librement son opinion; 
mais la situation étoit changée depuis le 10 août et Téta- 
blissemcjit de la République. Son intention d'ailleurs 
n'avoit jamais été d'exciter le citoyen Nort. à sortir de 
France; et quant à lui, il s'étoit montré fidèle aux 
principes de la Révolution, puisqu'il avoit employé une 
grande partie de sa fortune à acheter des biens natio- 
naux*. » 

Les parlementaires trouvèrent un défenseur dans celui 
qui avait défendu Louis XVf, Lamoignon-Malesherbes, 
captif lui-même : mais il s'oubliait volontiers pour ne 
songer qu'à son gendre, le principal inculpé dans cette 
affaire, I^ Peletier de Rosanbo. 

11 écrivit à Fouquier-Tinville : 



1. buUetin, 4" partie, p. 170. 

'i. Archives, VV 549, dossier 703 bit, 4* partie, pièce 3'2. 

3. Ibid.y 3* partie, pièce 2^2. 

i. /6iV/., pièce 17. 



29'i CUAP. XXXII. - FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

A Paris, le 30 germinal an II de la République une et indivisible. 

Citoyen, 

Je ne suis pas connu de vous. Cependant je prends la 
liberté de vous envoyer un mémoire pour le citoyen Ro- 
sanbo, mon gendre et mon ami intime, à présent accusé et 
traduit au tribunal. 

Son affaire m'intéresse autant que ma \ie; je ne doute 
pas que vous n'y ayez grande influence et c'est en vous que 
je mets toute ma confiance. 

Je sais que ce n'est pas vous qui jugez, mais étant aussi 
éclairé que vous Tctes, c'est à vous à mellre sous les yeux 
des juges les explications qui sont k la décharge des accusés 
comme celles qui sont à leur charge. 

Je suis très-fraternellement, citoyen, 

Votre concitoyen. 

Lamoigkon-Maleshehbes '. 

Et le lendemain il était condamné! 
Dans ce mémoire il disait : 

11 n'existoit, en 1790, époque de ladite protestation, ni 
République, ni liberté. Je le dirai même avec franchise, tel 
étoit le but déjà trop connu d'une faction dominante dans 
TAssemblée constituante, qu'il ne s'agissoit de rien moins 
alors, comme Fa dernièrement déclaré Samt-Just dans un 
rapport fait au nom du Comité de salut public, que d'ôtcr la 
couronne au cy-devant Roi pour la mettre sur la tête de 
d'Orléans. Dans cet état de choses, les membres de la cham- 
bre des vacations, placés en quelque sorte entre l'usurpateur 
et l'ancien monarque, se rangèrent du parti de ce dernier et 
crurent devoir protester en sa faveur. Les protestations 
étoient d'un usage constant et passoient mériie pour très 
populaires sous l'ancien régime qui n'étoit pas encore 
détruit. 

i. Archives, W. 549, dossier 703 bUj S" partie, pièce 38, Cf. pièce 39, une 
lettre de la teniiiie cl du fils de Le Pelelier à la niérue date. 



MÉMOIRE DE MALESIIERBES l»OUR LES ACCUSÉS. 295 

Il expliquait ensuite que le dépôt en avait élé fait chez 
Rosanbo parce qu'il n*y avait plus de greffe. Pareils 
dépôts s'étaient opérés lors de la suppression des cours 
souveraines par le chancelier Maupeou. Il y aurait eu 
faute s'il y avait eu publicité. Mais les protestations 
étaient restées secrètes : nul lien à établir entre elles 
et les actes faits par les magistrats, qui s'étaient réfu- 
giés en pays étranger; nuls rapports avec Gilbert Des 
Voisins par exemple. En déposant leurs fonctions, les 
protestataires s'étaient renfermés dans les devoirs de la 
vie privée * . 

Le 1" floréal les vingt-cinq comparurent devant le 
tribunal' : 

c< D'Ormesson deNoiseau, dit le commis-greffier Wolff% 
fut apporté dans une civière, empaqueté par les jambes 
et la tOte, de manière qu'il ne pouvoit être vu de personne. 
On lui lit deux ou trois interpellations sans qu'on pût 
savoir s'il les avoit entendues. Il articula quelques mots 
qu'on ne put comprendre; » et tout fut dit pour lui. 

Les débats n'avaient lieu que pour la forme. Le jeune 
Rouhetle allégua qu'il n'avait que vingt-deux ans lors de 
son admission en 1789 aux requêtes du palais : 

Moi, disait-il, qui ai essuyé toutes les chicanes, toutes les 
contradictions possibles pour me faire admettre dans ce 
corps, moi dont la voix ne comptait pour rien dans les déli- 
bérations, qui n'avais même pas droit d'émettre mon vœu, 
je ne puis, par une adhésion aveugle, être considéré comme 
ayant voulu attenter à la souveraineté du peuple^. 

1. Archives, W, 349, dossier 703 ftw, 3* partie, pièce 40. 

2. L'accusateur public était Liendoii, ibid,^ 5* partie, pièce 93 (procès-Terbil 
<raudiencc. 

3. Procès Fouquier, n* 22, p. 4. 

4. Bulletin, n* 43, p. 171 



294 ClIAP. XXXn. - FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Mais l'accusateur public lit remarquer qu'il avait 
plusieurs parents émigrés, notamment un frère, et qu'il 
n'était pas vraisemblable, comme lui et quelques autres 
le prétendaient, qu'ils eussent ignoré le contenu des dites 
protestations.» 

Le premier-président Bochart de Saron n'était pas 
seulement estimé dans la magistrature à l'égal de son 
titre : il élait membre de l'Académie des sciences, 
mécanicien et astronome tout à la fois, mettant libéra- 
lement au service des autres les meilleurs instruments 
qu'il se procurait à grands frais, qu'il savait perfeclion- 
ner de ses propres mains, sachant en user lui-même 
mieux que personne pour le calcul des comètes : c'est un 
témoignage que Lalande lui a rendu*. Il n'observait 
plus guère, mais il calculait jusque dans sa prison. Ses 
jetons de l'Académie des sciences, qu'il gardaitdans une 
bourse, furent saisis avec un étui de sa femme, d'où ses 
armoiries n'élaient pas effacées, et on les emporta au 
greffe comme signe d'aristocratie. Il ne se faisait pas 
illusion sur son sort; mais il ne voulait point paraître 
désespérer de l'empire de la justice jusque dans ce tri- 
bunal. Comme après son interrogatoire on lui deman- 
dait, suivant la formule, s'il n'avait rien à ajouter pour 
sa défense, il répondit : « i't n'ai que deux mois à vous 
dire : vous êtes des juges et je suis innocent*. » 

Mais ce qui fut vraiment inouï, c'est ce qui regarde 
Henri Sallier. Si Fouquier-Tinville, on substituant le 
père au fils, l'eût accusé comme père, s'il l'eût pour- 
suivi comme président de la cour des aides, s'il eût 
dit : « La cour des aides n'a pas protesté, mais elle aurait 

1. Connaissance des temps de l'an VU. 

2. Des Essarts, t. IX, p. 106. 



BOCHART DE SARON; SALUER PÈRE. 295 

pu le faire, » s'il eût demandé sa tête pour cela, on le 
compi'endrail encore après ce qu'on a vu déjà de cet 
accusateur public et de ce tribunal. Mais non. Henri 
Sallier est là avec ses prénoms et ^a qualité d'ex-prési- 
dent de la cour des aides, et l'acte d'accusation porte à 
sa charge le fait imputé à son fils* ; et on lui représente 
encore devant le tribunal comme étant de lui, la lettre de 
son fils le conseiller de parlement, lettre qui ne pou- 
vait êlre écrite que par un conseiller du parlement! 
Que faire? 11 renouvela sa déclaration et fournil la 
preuve qui établissait sa non-identité avec le prévenu 
mis en cause par le Comité de sûreté générale. Mais 
Coffinhal le président ne lui permit pas d'en dire davan- 
tage; et Liendon, qui remplaçait Fouquier-Tinville, per- 
sista à requérir sa condamnation*. Ainsi ce tiibunal 
substitua arbitrairement le nom du père au nom du fils, 
ot condamna le père sur une pièce signée du fils et qui 
ne pouvait être que de lui. Le fils lui-même au procès de 
Fouquier-Tinville, comme le juge Dobsent*, en porta lé- 

1. Archives, W, 7}V.), dossier 700 bis, pièce 91. C'est aui^i avec son nom, ton 
à,'(» et sa qu.ililé qu'il ligure au proeès-verhal d'audience dans les quc>tions posées 
:i<i juryold.msle jujçeuii'nl, i6/V/., pièces 92.93 el 9i. 

'1. Le liulletin du trib. révolui. [W* 42-44) garde le silence sur l'incident. 

.). Dol>seiit. qui Taisait partie du tribunal révolutionnaire dans ce temps-là, en 
dépose ainsi au pn)cès de Fou*|uicr-Tinville : 

« A l'époipic de l'instruction de ce procès, un huissier, la liste mortuaire à la 
main, appela «luis hîs prisons Sallier et autres. Sallier père s'y trouva cl 
répun lit à l'appel. Sallier lils depuis dcui ans étoit absent. On op{)osa à Sallier 
père la lettre de Sallier lils, dont je viens de parler. Il iiffirma qu'elle n'cloit 
pas de lui. mai^ de son (ils; n'importe, il fut mis impiloyablemml en jugement, 
l/arrèté du comité du salut public, en vertu duquel les signataires de ces pro- 
testations éioicnt traduits au tribunal révolutionnaire, ne ix)rloit que con'rc 
les membres du parlement qui avoient protesté contre les décrets. Sallier, qui 
rtoit pré<ident à la cour des aides, ne pouYoit avoir signé ces protestations, puis- 
qu'il n'étoil pas mendire du }>:irlement de Paris. En vain ce respectable vieillard 
dit que la lettre ({ui lui étoit présentée n'éloit pas de lui, mais de son fils, en 
vain il observa que les prénoms de son fils étoient ditféients des siens; en vain 
argua-t-il qu'il ne pouvoit avoir écrit cette lettre, qu'il étoit étranger au parle- 



200 CllÂP. WXIl. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

moignage : « Ces fails, dit-il, sont prouvés nolammenl 
par rarnHé du Comité de sûrelé générale en date du 
9 germinal, par l'interrogatoire subi le 29 du même 
mois par Henri Sallicr, par la lettre trouvée chez 
Rosanbo et transcrite en entier dans l'inventaire des- 
dites jûèces, et enfin par l'acte d'accusation et le juge- 
ment : toutes lesquelles pièces existent au greffe du 
tribunal révolutionnaire*. » 

Ce qu'il affirmait alors on peut le vérifier encore aux 
Archives nationales aujourd'hui. 

Ils furent tous condamnés à mort. 

Fouquier-Tinville n'avait pas mis un seul moment en 
doute le résultat du jugement, et cette fois encore il en 
fixe l'heure. Il écrit le malin à Hanriot : 

Citoyen, 

Je te donne avis qu'il y a maintenant en jugement au tri- 
bunal vingt-cinq individus composés des ex-présidents à 
mortier et conseillers au cy-devant parlement de Paris et six 
conseillers du cy-devant parlement de Toulouse. Des hom- 
mes de cette espèce peuvent donner lieu à un rassemblement 
considérable. Je t'invite en conséquence à prendre dans ta 
sagesse les mesures que tu croiras nécessaires, d'autant 
mieux que le jugement aura lieu aujourd'hui trois heures de 
relevée. 

Salut et fraternité, 

A.-Q. FoUQUiER*. 

mciil. Vaincnienl denianda-l-îl la confrontation de celle lellre ; inulilement 
demanda-l-il à prouver qu'elle n'éloit pas de lui : malgré toutes ces réclama- 
tions qui eussent dû le taire retirer des débata, ou plutôt empêcher quM ne tût 
mis en jugement, puisque déjà dans ses interrogatoires il avoit donné tous ces 
renseignements et toutes ces explications, il fut condamné à mort et traîné au 
supplice {Proct>s Fouquirr, n* 41, p. 4). Les pièces relatives à celte affaire sont 
ritéespar le subititul Ardouin, ibid., n* 42, p. i. 

1. Archives, W 500. — La Lhle trè* exacte des guillotinée le porte avec 
son nom, mais avec l'âge de 48 aus, qui est l'âge de son fils. 

2. Archives, AF ii 4X, n«200 (armoire de fer). 



MADAME DE BOULLENC. 297 

Un des pins jeunes conseillers de Toulouse, Honoré 
Rigaud, avant de marcher au supplice, eut le temps d'é- 
crire à sa femme une lettre pleine des sentiments de 
tendresse et de piété qu'il renfermait dans son âme. Il 
lui envoyait un souvenir. On ne se donna pas la peine 
de faire parvenir à la malheureuse ce dernier gage de 
Taffeclion de son mari. La lettre est encore aux Archives*. 



m 



2 flor<^ni : Mme de Buullenc; nellepaume et Descamps; 3 floréal : Maleslierbe; 

et sa famille, etc. 



I^ 2 floréal (21 avril) deux prêtres* et une femme, 
Marie Lemesle, femme de J.-Jos. Boullenc, maréchal 
des logis de la maison de Louis XV et de Louis XVI : elle 
recevait des nobles et des prêtres, disait que sa sensi- 
bilité ne se familiarisait pas avec le sang qu'on ne ces- 
sait de verser, correspondait avec les déportés et leur 
envoyait de l'argent \ 

Les lettres écrites, l'argent envoyé, elle confesse tout 
avec une franchise entière*. Elle reconnaît, par exemple, 
une lettre dans laquelle, à propos de l'insurrection des 
déparlements, ejle écrivait à un prêtre déporté : « La 
boule grossit; la liberté d'écrire est décrétée, mais il 
faut en user avec prudence. » Elle recommandait de ne 



1. Voyez aux Appendices, n* VH. 

2. Voyez au Jouinal à cette date. 

3. Archives, \S 350, dossier 709. 

4. Ibid.y pièce 7. 



298 ClIAP. XXXll. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

nommer personne et elle-même nommait plusieurs 
prêtres déportés à qui elle demandait qu'on la rap- 
pelîit : 

Votre lettre m'est parvenue, ajoutait-elle, mon cher ami, 
et je ne sais comment d'après son style. CVst une preuve 
qu'elle n*a pas été décachetée ^ 

Mais elle fui saisie et contribua à la faire con- 
damner. 

Avec elle, un prêtre, Alexandre Beaugrand, curé d'Or- 
veau-Bellesauve, qui n'aurait pas pu renier davantage ses 
sentiments royalistes. On avait saisi chez lui des écrits 
où il déplorait la mort du roi et manifestait, dans les 
termes les plus vifs, la haine qui l'animait contre ses 
bourreaux*. On y avait trouvé aussi des extraits de jour- 
naux publiés à l'étranger, qui se rattachaient au même 
événement ; par exemple, un extrait du Mercure français, 
du 8 février 1795, contenant c^4te lettre adressée au 
procureur de la commune de Paris : 

Il vous est enjoint de la part de tous les honnêtes François, 
notamment de Monsieur, Régent, et du futur roi Louis XVIL... 
de faire arrêter et écrouer.... tous les membres composant 
la soi-disant Convention nationale, etc.^. 

Et un autre extrait du même journal, du vendredi 
25 février 1795, mentionnant, sous la rubrique Wil- 
lingsen, 29 janvier, le service funèbre célébré à la mé- 
moire de Louis XVI, avec Tinscription placée sur le 
fronton du catafalque : 



\. Bulletin, n" 44. p. 76. 

2. Archives, >V 550. <lo>sicr 700, pièce 6, ol son iiiUTrogaloîrc du 15 j^crminal; 
pièce 14. 

7i, Ibt'd,, doss. 712, pièce 7. 



LE CURÉ BEAUGRAND; BELLEPAUME. 299 

Plis MAMni'S 
DlLECTISSIMI GaLLIAE REGIS 
LUD. AuG. DECIMI SEXTI 
DIK 21 JAN. 1793 
CRUDELITER ET IMQUE 
AB IMPIIS 
TRl'CIDATI 
CONDAEUS 
SeRENISSIMI PRINCEPS (sic) BORBOMÏ 
ET NORIUUM Tl'RMAE 
MOERENTES 

El il l'avait fait suivre de ces mots : 

L'on pourrait ajouter : 

PROBiQui Galm 

KECIS REGIS INNOXII 
DOLENTES*. 

C'était une confession de sa foi politique qui ne pou- 
vait manquer de l'envoyer rejoindre son roi. 

Le même jour et par denv jugements différents : 
André-Guillaume Bellepalme et Joseph Descamps, pour 
des écrils ou publications contre-révolutionnaires, délit 
(jui diîvenait rare, car on n'imprimait plus; mais on 
reprenait, pour les incriminer, des écrits imprimés de 
vieille date. 

lîellej)aume, ancien mercier*, s'était contenté d'en en- 
voyer a Cl.-J. Ogier, condamné le 15 pluviôse : on trouve 
au dossier le manifeste du duc de Brunswick, la liste 
des curés de Paris qui n'ont pas prêté le serment (1791) • 
« vinj^t-sipt sur cinquante-deux; vingt-cinq ont plié; » 



1. Archives, ^V 550, dossier 712, pièce 5. 
i>. Archives, \V, 350, dossier 705. 



300 CHAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

une chanson contre d'Orléans (octobre 1791), et des 
extraits de diverses gazettes*. 

Interrogé, il dit qu'il avait avec.Ogier des relations 
d'affaires, ayant à lui faire j3asser une petite renie. Il 
convient qu'Ogier Ini témoignait quelquefois dans ses 
lettres du mécontentement sur les affaires publiques. 
Il le priait, lui, de ne pas lui écrire ainsi; mais 
on avait de lui-même une lettre adressée à Ogier, à 
la date du 16 mars 1793, où il parlait de l'anarchie 
et du retour espéré du bon ordre. En fait d'imprimés, 
ce qu'on pouvait établir c'est qu'il en avait envoyé pour 
six livres : quant aux pièces qu'on lui présentait, il ne 
les reconnaissait pas*. 

Dans les questions posées au jury, on établissait en 
fait qu'Ogier avait été condamné pour écrits et corres- 
pondances contre-révolutionnaires. Bellepaume avait-il 
été son correspondant et par suite son complice? Le jury 
répondit afflrmativement'\ 

Joseph Descamps* était un imprimeur, et il avait im- 
primé des ouvrages de sa composition : I** le Médiateur; 
2* le Nouveau Médiateur; 3"* Mémoire justificatif pour 
M. J.-F. DescatyipSy et Mélange de poésies^ par M. J.-F. 
Descamps^, 

Son Mémoire justificatifs imprimé en 1791, avait 
en 1794, grandement besoin d'être justifié. On y lisait 
(et ces parties sont notées au crayon rouge dans l'exem- 
plaire du dossier) : 



1. Archives W, 550, dossier 705, 1" partie, pièces 1 bis, 13, 14. 

2. Ibid.j pièce 36. 

3. Ihid.f V* partie, pièce 52. — La seconde partie comprend des lettres 
diverses. 

4. Archives W, 350, dossier 711. 

5. Ibid., pièce 11. 



L'IMPRIMEUR DESCAMPS. 301 

Je conseille la modération comme un attribut inséparable 
de la sagesse. 

Je gémis de voir tant d'exaltés décrier et vexer les reli- 
gieux non-conformistes, tandis que la liberté d'opinion même 
religieuse a élé consacrée par TAssemblée nationale. Je ne 
blâme ni ceux qui prélont le serment ni ceux qui le refusent. 
Je dis qu'en fait de religion, notre conscience doit être notre 
seul législateur. 

Il est vrai que j'oiïre un roi sujet, des sujets souverains, la 

vraie religion persécutée Mais il faut observer qu'à 

l'instant où je trace ce tableau, un parti de factieux, 
excité par dos philosophes égarés, lente de détrôner le roi 
et que la multitude fait un crime à qui ose embrasser leur 
défense ^ 

Il n'avait fait que coopérer au Médiateur et il avait 
imprimé son Nouveau Médiateur pour calmer les esprits. 
Quant au Mélange de poésies, n'ayant rien à imprimer, 
il avait eu Tidée de publier, en février 1792, un recueil 
de chansons, mais il en avait brûlé tous les exemplaires 
après le 10 août*. Le Bulletin du tribunal révolution- 
naire cite, comme échantillon, ce couplet qui, sans 
doute, eut les hoimeurs du débat : 

Le peuple, \iclime qu'on pare, 

Est conduit au trépas. 
Au sort qu'on lui prépare 

Il ne s'attend pas. 

Tiès méchants vers qui ne méritaient pourtant pas la 
mort. En v;iin, la société populaire et la garde nationale 
de Douai envoyèrent-ils des attestations en faveur de 
leur compatriole\ En vain sollicita-til lui-même l'in- 

\. Arcliives, ihid., pièce 6. 

!2. Ihitt., pure 1 1. 

r>. Ihtd.. pii'ccs l) el 10. 



302 CII\P. XXMI. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

lervcnlioQ de son concitoyen Merlin de Douai*. Il se 
défendit avec une habileté et une force auxquelles le 
rédacteur du Bulletin rend hommage. « Il a fait re- 
gretter à ses auditeurs et à ses juges, dit-il, de ne pas 
reconnaître en lui l'ami de la liberté*. » 

Pierre Lafahgue, brocanteur, ci-dcvaiit fermier, accu'é 
de correspondîmces tendant à ciilomnior les mouvemenls 
du peuple : ces correspondances, ajoute l'accusation, 
étaient toutes relatives au '20 juin! Il av.ât écrit en effet 
à Antoine Devalois, son ami, et par suite son coaccusé, 
qui lui avait demandé son sentiment sur Taffaire du 
20 juin. Dans sa lettre (11 juillet 1792), il lui mani- 
festait aussi des craintes sur les ennemis du dehors, 
vantait Lafayette et redoutait que des brigands ne se 
mêlassent à la fête de la fédération qui allait avoir lieu'. 

On lui demande pourquoi il s'est absenté de son domi- 
cile quand les scellés y furent apposés. « N'était-ce pas par 
peur des arrêts? — Non, c'étaitpour en savoir les motifs.» 

Les motifs connus, il ne s'était pas sans doute pressé 
d'y retourner, car depuis loi's il avait logé tantôt chez 
l'un, tantôt chez l'autre \ 

Il était donc bien coupable! On le condamna; son 
ami Devalois,qui n'avait fait d'ailleurs que lui demander 
un renseignement et se vantait de ne lui avoir jamais 
écrit que dans un sens patriotique % fut acquitté. 

Le 3 (22 avril), un autre procès qui était le complé- 
ment de celui du P' floréal, en ce sens qu'il allait 

1. Les archives de Douai conlieiincnt plusieurs pièces rclalives à celle alTairc. 

2. Bulletin, ir 45, p. 179. 

5. Arcliives, ihi<{., pièce 3 et pièce 42 (jugement). 

4. Ibid., pièce 36. 

5. Ibid., pièce 57. 



MALESilERBES ET SA FAMILLE; D'EPRÉMESNIL, ETC. 505 

réunir par la morl plusieurs de ceux que la mort venait 
de séparer. Il comprenait le vénérable défenseur de 
Louis XVI, Guillaume Lamoignon-Malesiierbes, ancien 
premier président de la cour des aides, ancien ministre; 
sa fille, Antoinette-Thérèse, veuve depuis deux jours de 
Le Peletieh de Rosanbo; une sœur de Le Peletier de 
Rosanbo, Anne-Thérèse, marquise de Cuateaubuiant 
(vingt-trois ans), et le marquis de Ciiateaubrjant, son 
mari; trois anciens constituants: Duval d'Éprémesnu., 
conseiller à la grand'chambre, si populaire à la veille 
des États-généraux, Le Chapelier etTHOuuET; François 
IIell, ex-noble, procureur général syndic de la ci-devant 
province d'Alsace, puis administrateur du département 
du Ifaut-Rlun; Marie-Victoire Boucher, veuve de Roche- 
chouaut-Pontville, ancien mousquetaire et brigadier des 
armées du roi ; Diane-Adélaïde de Rocuechouabt, veuve 
du duc du Chatelet et deux autres nobles femmes : 
Béalrix de Ciioiseul, duchesse de Grammokt et la prin- 
cesse LuBOMïHSKA (vingt-lrois ans*). 

Ce n'est point ici le lieu de retracer la vie de Males- 
lierbes, âgé alors de soixante-douze ans : il était né le 
décembre 1 72 1 , « le jour, dit Des Essarts, (curieux con- 
traste dans la sériedeses procès) , où Cartouche fut pendu. » 
Disons seulement qu'investi fort jeune par son père, le 
chancelier de Lamoignon, des fonctions de directeur de 
la librairie, il aurait dû, pour sa tolérance, trouver grâce 
auprès des disciples de Jean-Jacques qui étaient au pou- 
voir. Mais on ne se rappelait ni V Encyclopédie, publiée 
en quelque sorte sous son patronage, ni les mesures 
libérales de son ministère, ni sa paisible retraite pen- 

1. Archives, \V 551, dossier 715. 



504 CHAP. XXXII. - FLORÉAL (PREMIÈRE DËGADE). 

(lant les premiers orages de la révolution : on ne voyait 
que celui qui avait eu le courage de se porter comme 
défenseur de Louis XVI; et c'est le titre qu'il revendique 
lorsque, dans son interrogatoire, on lui demande son nom 
et ses qualités : < Chrétien-Guillaume Lamoignon- 
Malesherbes, âgé de soixante-douze ans, ci-devant noble, 
ex-ministre d'État, et en dernier lieu défenseur officieux 
de celui qui a régné sous le nom de Louis XVI*. » 1! 
trouva dans les prisons, chez des gens qu'il n'y avait 
pas envoyés sans doute, le souvenir du bien qu'il y avait 
fait. Riouffe, un des détenus de la Terreur, en a rendu 
témoignage : « Un citoyen, dit-il, l'aperçoit dans un 
endroit écarlé au fond de l'infirmerie; il tombe à ses 
pieds, d'attendrissement et d'admiration : < Je me suis 
avisé vers mes vieux ans d'être un mauvais sujet et de 
me faire mettre en prison, » lui dit le vieux Malesherbes 
en le relevant. Il conservait beaucoup de sérénité et 
même de gaieté. Apres avoir lu son acte d'accusation, il 
dit : « Mais si cela avait an moins le sens commun ! » 
En descendant l'escalier pour aller au tribunal, il fit un 
faux pas. c( C'est de mauvais augure, dit-il, un Romain 
serait rentré chez lui*. » 

L'imputation commune à tous les accusés, c'était celle 
de conspiration : on sait que pour eti*e regardé comme 
conspirateur, il suffisait d'avoir été en correspondance 
avec un émigré. On trouve au dossier, à la charge de 
Malesherbes, des lettres d'une de ses filles, sortie de 
France et qui, à la date du 7 octobre 1792, vient d'y 



i. Archive!), W 351, dossier 713, 4* parlie, piàce 42. La lettre de Malesherbes 
demandant au président de la Convention d'informer Louis XVI qu'il est prêta Icdé- 
fcudre (IT) dôcrnibrojaii I)esl cxpoéc au musée des Archives, vitrine 208, n* 1527. 

2. Mém. sur irs pimmi, t. 11, p. )$G. 



LÀ FAMILLE MâLESHËRBES. 505 

rentrer et lui écrit de Boulogne : « Enfin, me voici 
arrivée à 1res bon port, mon père*; — la copie d'une 
lettre de La Luserne (sans signature), qui, à la date du 
2:2 avril 1793, lui annonce l'intention d'aller en pays 
neutre, à Venise ou plus au nord*; et une lettre qui lui 
annonce (5 novembre 1790) qu'on a trouvé aux archives 
l'extrait de baptême de Robespierre : 

Maximilicn-Marie-Isidore, né le 6 mai 1758, de M. Maxi- 
iiiilien-Barthélemy-François de Robespierre, avocat au Conseil 
d'Artois, et de demoiselle Jacqueline Carraut. Son pan*ain 
M. Maximilien de Robespierre, aussi avocat au Conseil d'Ar- 
tois, son grand-père paternel, et sa marraine, demoiselle 
Marie-Marguerite Cornu, femme de Jacques-François Carraut, 
sa grand-mère maternelle. » J'ignore absolument, ajoute-t-on 
méchamment, si les Carraut tiennent par quelque côté à 
Damicn^. 

Sa fille, Mme Le Peletier de Rosanbo, dit qu'elle n'a 
eu de correspondance qu'avec sa sœur et le mari de 
cette sœur retirés à Lausanne, correspondance qui n'avait 
d'autre objet que de se donner réciproquement des nou- 
velles de leur santé \ On lit pourtant dans une lettre de 
son beau-frère Monbossier, datée de Londres, 22 jan- 
vier 1792 : 

A tout prix ceux qui sont dehors doivent rester dehors 
jusqu'à la fin de la crise actuelle*. 

Les lettres écrites à la jeune marquise de Chateau- 
briant sont aussi des lettres de famille, mais plus vives 

1. Archives, \\ 551, dossier 713, A' partie, pièces 54 cl suiv. 

2. Ibid., pircc 57. 
5. Ihtd.^ pièce 59. 

i. Arclûves, W r>49, dossier 705 bis (dossier de son mari), 5« partie, pièce H. 
Cr. c.irlon 551, dossier 715, pièce 4(» et suiv, 
5. Ibid,, pièce 4r>. 

TRIB. RÉ VOL. lU tM 



306 CIIâP. XXXn. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

quelquefois dans leurs allusions à la situation présente. 
En voici quelques passages : 

Je voudrois bien vous voir aussi, ma chère petite, sous- 
traite au pouvoir national; vous vous trouveriez fort bien 
d'habiter un pays d'esclavage où règne encore le fanatisme 
et les préjugés. Il arrive du monde tous les jours; le nombre 
des François qui est ici ne se conçoit pas... 

Nous avons eu des redoutes tout ce carnaval. Elles ne 
sont pas fort agréables. Il y a un monde afTreux et l'usage 
immodéré que les Flamands font des punchs et des bis- 
chops rend fâcheux de danser avec eux ; mais comme 
nous sommes beaucoup de François on peut éviter cet in- 
convénients 

Je ne suis pas persuadée autant qu'on l'est à Paris qu'il 
soit possible de revenir bientôt. J'espère néanmoins qu'on 
vous laissera le temps de faire vos couches tranquillement. 
Les événements ne me paroissent pas pouvoir être très pro- 
chains*. 

Je vous trouve heureuse de ne pas être sortie de France. 11 
n'y a rien de pire que d'être obligé d'y rentrer ; et cependant 
tôt ou tard, il faudra linir par là, si nous ne sommes promp- 
tement secourus, ce qui, quoi qu'on en dise, me paroit difficile 
à espérer. 

Il y a beaucoup d'hommes qui partent ces jours-ci pour 
Paris. MM. de Montmorency s'en vont mercredi ou jeudi. 
Voire société va être augmentée pendant quelque temps*. 

Dans une autre lettre datée de Bruxelles, 17 avril 
(1792), sa correspondanle lui reprocheses plaisanteries à 
l'égard des émigrants : 

1. Archives, W 351, dossier 715, pièce 49« 

2. îbid., pièce 51 . 

ôi Ibid., 3* partie^ piw-e *2\h 



M. ET MADAME DE GHATEAUBRIANT. 507 

Je conviens que le succès n'a pas, jusqu'à présent, répondu 
à leur courage et à leur dévouement, mais ils n'en sont pas 
moins estimables, et il est indigne à ceux qui habitent Paris 
et qui n'ont pensé qu'à conserver leur fortune et à se diver- 
tir, d'oser insulter à leur malheur.... 

Je ne vous accuse pas, ma chère petite, de partager cette 
insensibilité, mais je voudrois ne vous voir adopter aucun 
des travers de Paris ; malheureusement l'air qu'on y respire 
est empoisonné; car les gens qui pensoient le mieux y per- 
dent leur opinion et s'accoutument à l'idée de plier sous 
le joug*. 

Et encore : 

Bruxelles, ce 14 juin 179â. 

Mon Dieu, ma chère Aline, qu'il y a donc longtemps que 
je n'ai eu de vos nouvelles!.... 

C'est très bien fait de se soumettre nu décret de l'Assem- 
blée dite nationai/e et de peu communiquer avec les pauvres 
émigrés; mais il n'y a pas encore de décret rendu ou du 
moins je ne le connois pas, qui ordonne d'abandonner tout à 
fait ses amis^. 

Mme de Chateaubriant^ dans son interrogatoire» dit 
que les lettres qu'elle-même a écrites sont antérieures 
à la loi qui les défendait, et que cette correspondance 
n'a eu lieu qu'entre femmes \ M. de Chateaubriand 
affirma également qu'il n'avait entretenu avec les émi- 
grés aucune correspondance criminelle ou contraire aux 
intérêts de la République depuis la loi qui l'interdisait ^; 

i. Archives, \S 351, dossier 7i3, pièce 30. 

2. Ibid., pièce 39. 

3. Ibid.f 4* partie, pièce 70. 

4. Ibid., 3** partie, pièce 43. Toute celte correspondance de la famille Males' 
1icrbe> est pleine d'intérêt et de charme. Elle nous fait rivre dans cet intérieur 
calme cl honnête, que la Terreur ravagea si cruellement. Aux piâees réunies 
dans le dossier de Ualesherbcs, il faut joindre les lettres pins nomlnrettses eneore 
qui tiennent une si grande place dans la 4* et la 5* partie du dossier de Le Pelé-* 
tier de Uosanbo et des parlementaires, Archives, W, 340« dossier 703 bis< 



508 CILVP. XXXll. - FLOREAL (PREMIÈRE DÉCADK). 

et Ton n'avait aucune pièce à lui opposer. Mais qu'im- 
porte ! 

Marie-Victoire Boucher, veuve Rochechouart-Pontvillc 
avait voulu soustraire à la destruction cinq caisses rem- 
plies (le titres féodaux*; elle était de plus accusée de 
correspondance avec les émigrés. Elle avait un fils, que 
l'on supposait émigré*. On la soupçonnait de lui en- 
voyer de l'argent; et on croyait en avoir trouvé la preuve 
dans une lellre datée de Dusseldorf, contenant ces mots : 

J'ai reçu le remède que vous m'avez adressé... C'est un 
opiat dont on fait le plus grand cas ici. Vous nous marquez 
que vous m'en envoyez deux cent quarante grains, mais je 
n'en ai reçu que cent quatre-vingt-dix-huit et demi, le por- 
teur ayant été obligé d'employer le surplus pour se tirer 
d'une crise dangereuse où il se trouvoit en route; il fut 
obligé d'employer jusqu'à quarante-deux grains 1/2 pour 
sortir d'affaire. 

tt il est évident, dit l'accusateur public (et il paraît 
bien avoir raison) que les grains d'opiat ne sont autres 
que du numéraire en or''. » 

Thouret, Le Chapelier, d'Éprémesnil et Hell étaient 
signjilés comme ayant participé aux trames et complots 
formés par Capet. Hell se croyait fort contre une pareille 
accusation : Loin d'avoir conspiré, disait-il dans son in- 
terrogatoire, il avait travaillé à faire reconnaître le gou- 
vernement républicain. Il avait dénoncé dos tr.iîlres, 
comme le prouvaient ses lettres aux Jacobins, établi 
des clubs, prêché contre le fédéralisme et contre la 

1. Arcliives, W 351, dossier 713, i" parlic, pièce 3. 

2. /6«V/., pièce 48. 

3. Bullethiy hr parlic, ii" 47, p. 185. — J'ai corrij»é quelques mots «l'apics 
l'original de la lettre datée de DusscldorlT 15 mars 171)3, Archives, uièiue du5- 
sier, !'• partie, pièce 24. 



THOUKKT, LE CHAPELIER, D'ÉPRÉMESNIL, HELL. 309 

levée (les forces déparlcmentales. Il déflait qu'on le sur- 
prît en COI respondance avec les ennemis de la République, 
n'ayant eu de correspondance suivie qu'avec les Jacobins. 
— « Âvez-vousun défenseur?» luidit le juge*.Etilen 
avait grand besoin; car il oubliait que cette justice 
poussait loin son enquête sur les antécédents d'un 
homme. Or il avait été constituant. Et quel constituant 
n'avait pas été royaliste! On avait contre lui au dossier 
cette lettre (probablement de 1791) à Malesherbes : 

Je prends la liberté de présenter à M. de Malesherbes une 
pnrtic des opinions que j'ai mises sur le bureau de TÂssem- 
blée nationale constituante, que j'ai fait imprimer et distri- . 
huer aux députés dans le temps. 

Si M. de Malesherbes daignoit y jeter les yeux, il verroit 
que je n'ai jamais varie dans mes principes. 

Député du peuple, je me suis oublié moi-même; je n'ai eu 
en vue que son salut. Mais j'ai toujours pensé qu'il n'y avoil 
point de salut a espérer sans la justice et sans la force abso- 
lue dans les mains du roi. J'ai toujours professé cette doc- 
trine et j'en suis si pénétré, que si je le pouvois, je ferois 
croire au peuple que le roi qui fait exécuter la loi est infail- 
lible; que 'c'est un Dieu auquel on ne peut désobéir sans 
encourir des peines dans ce monde et dans l'autre. 

Hell*. 
Et cette lettre à Custine : 

4 octobre Tan 1*' de la République. 

Salut, honneur et gloire, amour et reconnaissance au 
lirave citoyen général Custine de la part de Fr. Hcll, son an- 
cien collègue à l'Assemblée constituante. 

Je vous adresse, mon cher général, le citoyen Hcrzog', etc. 

1. Anliivcs, W 351, dossier 713, 2« partie, pièce 22. 

2. Ihif/., pièce 51. 

r». Ihift., 2* pnrlie, pièce 1. 



310 CHAP. XIXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Ajoutez (les caricatures : un jacobin à double face et 
un feuillant, chacun à une potence avec cette légende : 

Pas de deux entre un jacobin et un feuillant^. 

Et encore : 

Grand convoi funèbre de leurs majestés les jacobins, en 
leur vivant nos seigneurs et maîtres, décédés en leur 

palais de la rue Saint-Honoré * . 

« 

Le Chapelier à qui le juge demandait a quel était son 
état avant la Révolution > s'écria avec humeur : « Qu'im- 
porte ! » puis il ajouta qu'il était défenseur de la veuve 
et de l'orphelin, c'est-à-dire avocat'. Ce qu'il avait été 
pendant la Révolution tout le monde le savait. Mais 
l'accusateur public le traduisait à sa manière. 

Le Chapelier était principalement rendu responsable 
de cette a prétendue constitution qui devoit rendre le 
despotisme plus pesant que jamais sur le peuple et lui 
donner des fers qu'il n'auroit jamais pu briser, t — 
C'est ainsi que Ton parlait des actes de 89 en l'an II. 

Thouret avait répondu au juge dans son interrogatoire 
qu'il n'avait jamais conspiré contre la République et 
que son premier désir était que la Révolution démo- 
cratique s'achevât*. Mais l'accusateur public, tournant 
contre lui les honneurs qu'il avait reçus de l'Assemblée, 
répliquait : « Thouret ne fut continué président de 
l'Assemblée constituante jusqu'à la clôture que pour 
récompenser des services par lui rendus au despote lors 
du travail de la révision ». Il avait demandé à être son 

1. Archives, \V 351, dossier 713, pièce 20. 

2. Ibid., pièce 24. 

3. /6iV/., 2* partie, pièce 67. 

4. Ibid,, pièce 71. 



LA DUCHESSE DE GRAMMÛNT, LA PRINCESSE LUBOMIRSKA. 511 

défenseur, « il n'avoit pas cessé d'être son esclave. » 
D'Éprémesnil avait à répondre comme les autres à 
Taccusation de conspiration ^ Révolutionnaire en quel- 
que sorte avant la Révolution, il avait bien changé de- 
puis; et l'accusateur public le transformait encore 
davantage : 

D'Éprémesnil n'avait cherché « qu'à contrarier les 
opérations de l'Assemblée constituante dans tout ce 
qui intéressoit le bonheur du peuple ». Il était le 
28 février 1791 au nombre des chevaliers du poignard 
et le 20 juin 1792 parmi les défenseurs du roi. 

Hell avait écrit à Malesherbes la lettre que Ton a vue. 

Lamoignon-Malesherbes présentait tous les caractères 
d'un conspirateur et d'un conlre-révoiutionnaire. « Il 
étoit le centre autour duquel se réunissoient les conspi- 
rateur qui venoient d'être frappés par la loi » ; et c'est 
« par l'effet d'une intrigue ourdie dans le cabinet de 
Pitl avec ses parents émigrés à Londres » qu'il s'était 
proposé et avait été accepté pour défenseur du roi. 

Tous les autres, parents d'émigrés, étaient en corres- 
pondance avec des émigrés et leur envoyaient de l'argent. 

Béatrice de Choiseul, duchesse de Grammont (soixante- 
quatre ans) et Rosalie Ghodkiewicz, femme d'Alexandre 
Lubomirski (vingt-trois ans) étaient à d'autres titres, sans 
doute, accusées aussi de conspirer. La duchesse de Gram- 
mont répondit par une simple dénégation • ; 

La princesse Lubomirska : 

R. Que bien loin d'avoir conspiré, elle a fui son pays pour 
respirer un air libre et qu'elle a même été chassée de la 



i. Archives, W 351, dossier 713, pièce 70. 
2. Ibid. , pièce 69 



512 CHAP. XXXIl. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Suisse pour cause de démocratie, et que depuis qu'elle est 
en France, elle s'est plu à vivre au milieu des artistes *. 

Respirer un air libre! — Mais elle avait aussi respiré 
l'air de la cour. Elle avait connu Mme Du Barry. Dans 
l'interrogatoire de cette dernière il avait été fait allusion 
à une lettre de la princesse, aujourd'hui accusée, où 
se trouvaient ces mots : 

Je ne vous dirai rien de bien intéressant sur les nouvelles 
du jour. La fête qui a eu^ lieu hier rappelle singulièrement 
la majesté du peuple, etc. 

La reine est encore à la Conciergerie; il est faux que l'on 
aye le projet de la ramena au Temple. Cependant je suis 
tranquille sur son sort. Nos souverains sont las de gloire et 
voudront, je présume, se reposa sur leurs lauri^s*. 

« Preuve évidente, ajoute l'accusation, qu'elle comptoit 
sur le succès des trames formées alors par l'archidu- 
chesse d'Autriche pourTarracher des bras de la justice 
et lui assurer l'impunité de ses crimes". » 

La princesse essaya de détourner d'elle les induc- 
tions que Ton voulait tirer de celte lettre. Elle écrivit k 
Fouquier-Tinville, le matin même du jugement : 

Citoyen, 

En relisant mon acte d'accusation, j'ai eu lieu d'être sur- 
prise d'être confondue avec une personne qui n'a rien de 
commun avec moi que la ressemblance du nom que je porte. 
Je demande donc, citoyen, un répit de quelques jours pour 
constante mon innocence et prouver à des juges éclaires que 
je ne suis pas indigne de leur intérêt. 

Salut et fraternité. 

Ce 3 floréal, des prisons de la Conciergerie*. 

1. Archives, ^V 551, dossior 713, 2* partie, piiHîc 35. 

2. /6iV/., 2* partie, pièce 31. 

3. Buiielin, n*» 47, p. 185. — 4. IbûL, pièce 30. 



TÉMOIN RÉUNI AUX ACCUSÉS ET CONDAMNÉ. 513 

Mais on avait d'autres pièces signées d'elle qui, par 
la conformité de récriture devaient lui faire attribuer la 
lettre récusée; par exemple ce billet à Mme Du Barry : 

Je viens d'apprendre, madame, et votre retour à Lucienncs, 
et l'injuste persécution que Ton vous fait éprouver. 

Et elle lui offre ses services. 

Quoi qu'il en soit de ces lettres, un séjour parmi les 
émigrés avant les lois sur Témigration (car pourquoi ne 
la Iraite-t-on pas comme émigrée elle-même?) une parole 
d'espérance sur le sort de la reine, voilà tout ce dont 
on l'accusait ! El son défenseur officieux ne trouve rien 
d'autre à dire pour elle que ces mots, les seuls au moins 
que l'on trouve au Bulletin : 

On a remarqué beaucoup de franchise dans la justification 
de l'accusée que je suis charge de défendre , et elle s'est 
annoncée l'amie invariable de la vérité, puisqu'elle vous a 
déclaré ne vouloir pas défendre sa vie aux dépens d'un men- 
songe, et c'est la remarque la plus favorable que je puisse 
présenter en sa faveur*. 

Tous les accusés furent condamnés à mort : tous, 
plus un, si je puis dire. Pierre Parmentier, âgé de vingt- 
neuf ans, commis du « ci-devant Dumont», receveur des 
rentes, entendu comme témoin, fut joint aux accusés 
comme leur complice dans les envois d'argent, et com- 
pris, sans plus déformes, dans le jugement*. 

1. Bulletin, 4- partie, n* 47, p, 187. 

2. Archives, /. /., 4* parlie, pièce 85. Le procès-verbal d'exécution marqueté 
r» floréal 5 heures Çs\ 527). M. Michclet fait observer que beaucoup de condamna- 
tions furent l'application très dure mais très littérale des lois, a H. de Malcshcrbes, 
ajoutc-t-il, périt pour awir envoyé fie l'argent aux émigrét, ce qui entraînait 
la peine de mort (Hist. de la Péwl.^ t. Vil, p. 347). ■ — Assurément les juge- 
ments du tribunal étaient motivés, mais les motifs, quand il s'agissait d'un père, 
d'une nit''re, adressant une lettre ou même de l'argent à un enfant émigré, 
étaient odieux, et les lois qui, poar de pareils motifs, punissaient de mort, atroces. 



514 CHAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Parmi les papiers trouvés chez Robespierre, il y a 
une leKre omise par Courtois dans son recueil et que, 
pour l'honneur de Le Chapelier, on aurait pu laisser 
aussi de côte dans la publication complémentaire faite 
beaucoup plus tard. Il reconnaît qu'il n'est qu'un répu- 
blicain du lendemain (et Robespierre, Tétait-il de la 
veille?) mais il déclare qu'il n'en a pas moins accepté 
la République. La France est menacée par l'étranger. 
Il demande qu'on l'autorise secrètement à se rendre en 
Angleterre. Il n'inspirera de défiance à personne et, 
sans réclamer du gouvernement aucune confidence, il 
pourra l'éclairer par ses informations (24 pluviôse 
an II) *. — Mais ses offres furent dédaignées. On l'envoya 
avec les autres à l'écliafaud. On lui prête cette parole 
à D'Espréménil : <k Monsieur D'Espréménil on nous 
donne dans nos derniers moments un terrible problème 
à résoudre. — Quel problème? — C'est de savoir, quand 
nous serons dans la charrette, à qui de nous deux s'a- 
dresseront les huées. — A tous les deux'. » 

La princesse Lubomirska ne fut pas exécutée avec les 
autres : elle s'était dite enceinte et les médecins avaient 
suspendu leur jugement; mais le 12 messidor ils décla- 
rèrent qu'elle ne l'était pas, et le même jour le tribunal 
ordonna que la sentence fût exécutée *. 

i. Papien iiu'dits trouvés chez Robespierre et omis par Courtois^ tome I, 
p. 27i. 

2. Mt^m. sur les prisons, t. I, p. 86; Cf., Des Ëssarts, t. VI, p. 107. 

3. An'IuTos, /. /., 4* partie, pièces 87 et 88. 



œNSPIRATION PAR PROPOS ISOLÉS. 315 



IV 

4 (loréal : accusés élrangcrs les uns aux autres réunis dans le même jugement. 

Marie-Louise Coutelet, tcuvc Ncuvéglise. 

Le 4 (23 avril) un procès où Ton trouve réunis dix 
accusés qui n'ont d'autre lien entre eux que d'avoir 
tenu, chacun pour son compte, des propos conlre-révolu- 
tionnaires : 

Louis-Benjamin Calmer avait distribué des médailles 
de Lafayette; 

François Gallay, garçon frotteur, Suisse d'origine, 
entendant le tocsin le 10 août, avait dit : «t Voilà 
la musique des honnêtes gens! » et c il s'éloit per- 
mis d'improuvcr la fêle des Suisses de Château- 
Vieux ; 

Marguerite Horion, femme Farizol « le jour de la puni- 
tion d'Hébert, upplaudissoit à la mort de ces gens comme 
ayant volé la mort du roi, et annonçoit que tous ces 
votants auraient le même sort; » 

Jean Chemin avait « traité les marchands de coquins et 
les Parisiens de scélérats parce (ju'il avoient fait mourir 
le roi ; » 

Louis Roux avait présenté la journée du 10 août 
comme un véritable assassinat du roi et de la reine; il 
disait « que, si tout le monde lui ressembloit, la Républi- 
que ne dureroit pas longtemps, et qu'il avoit un moyen 
sûr pour rétablir la royauté; » c'était de distribuer 
aux citoyens des pois blancs et des pois noirs, en leur 
enjoignant de les déposer dans un tronc public. On 
déciderait ainsi entre la continuation du gouverne- 
ment républicain ou du gouvernement monarchi- 



516 CUAP. XXMI. - FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

que. — On se passa de son procédé plébiscitaire*. 
Une femme qui, dans le nombre, excite plus particu- 
lièrement rintérét, c'est Marie-Louise Coutelet, \e\\vQ 
Neuvéglise, (trente-six ans), chef de Tatelier de filature 
des Jacobins, rue Sainl-Jacques*, déjà depuis cinq ou 
six mois suspecte : c'est en voulant faire une perqui- 
sition chez elle qu'on était allé par erreur chez sa sœur 
Madeleine Coutelet et que l'on y trouva ce brouillon de 
lettre qui suffit pour faire envoyer la malheureuse à 
l'échafaud (14 brumaire)*. La veuve Neuvéglise avait 
toutefois gardé sa place dans cette maison. Mais elle y 
élait surveillée et on l'accusa de propos dont on a peine 
à la défendre : car que de gens devaient alors penser 
ainsi ! Un de ses dénonciateurs déclarait qu'il y avait 
quinze ou dix-huit mois il avait vu chez elle un nommé 
Lacombe, ancien garde du corps, lequel disait que 
les biens que l'on ôtait aux nobles et au clergé pro- 
venaient de dons qui leur avaient été faits par le roi 
et la noblesse ; que l'Assemblée se composait de scé- 
lérats ; qu'ils le paieraient : et la veuve Neuvéglise en 
était tombée d'accord. Un autre, que la veuve Neuvé- 
glise, le voyant rentrer en costume de garde national, 
avait dit : » Quand est-ce que je ne verrai plus d'habits 
bleus? » que la présence d'un homme comme Lacombe 
était un scandale dans une maison de piété comme la 
filature. Une femme, définissant ce scandale, disaitque la 

1. Voyez l'aclc d'accusation repitMiuit au jugement : Archives, \V 351, dos- 
sier 717, picee 101, et leurs interrogatoires, pièces 95, 105, 5i, 18 et 43. A 
j)ropos de la Temme Farizol, l'administrateur de police Godard fait preuve de 
z«de. La chose était du 4. 11 écrit à Fouquier-Tinvillc que la prévenue ne lui a été 
amenée que le 0, et il renvoie les pièces le 7, afin que prompte» justice soit faite 
dos conspirateurs. Archives, W 500, 4* dossier, pièce 22. 

2. Archives, W 351, dossier 717. 

3. Voyez ci-dussus, t. II, p. 175-178. 



M\RIE-LOUISE COUTELET, VEUVE NEUVfiCLÏSE. 317 

ciloyciine Ncuvéglisc avail de Lacombc un cnfanl de 
deux ans; qu'elle avait approuve les massacres du 
Champ de Mars; qu'elle avait dit sur le 20 juin a qu'un 
tas de gueux étoicnt entrés chez le ci-devant roi pour 
le voler; » et sur le 10 août « que les Marseillois éloient 
des scélérats, des échappés de galères » qu'elle avait 
plaint le sori du roi enfermé au Temple, et qu'à propos 
de l'assassinat de Marat elle s'était écrié : « C'est un 
scélérat de moins >. Elle aurait dit encore : « Voilà votre 
liberté ! voilà votre République! Vive la nation ! il n'y a 
pas de pain à la maison^ ». 

La veuve Neuvéglise, interrogée devant la section 
régénérée de Beaurepaire, dit qu'en 1790 elleétait resiée 
veuve avec cinq enfants ; elle avait placé l'aîné, âgé de 
sept ans, dans une maison d'éducation à Popincourt, où 
elle avait connu Lacombe et sa femme qui avaient trois 
enfants dans cet établissement. Au mois d'août 1790, 
elle avait obtenu la direction de la filature, comme mère 
de cinq enfants sans soutien. Lacombe et sa femme 
avaient continué de la venir voir. Kn 1791, ils étaient 
relournés en Limoisin et elle ne savait ce qu'ils étaient 
devenus. Elle repoussa toute imputation de relations 
d'une autre sorte avec Lacombe. Personne ne demeu- 
rait dans la filature après dix heures ; son père couchait 
à coté de son lit. Elle soutint que tous les propos dont 
elle était accusée étaient faux : 

Que personne n'avoit plus qu^elle regretté Marat du fond 
de son cœur. 

La pauvre femme! — Elle ne fréquentait que les 

1. Aichivo, >V :ù}\. .I.ssier 717, piicc 11, Cf., pièce» 10 et 24. Trois signa- 
laires «iil vu Lacombe en «avatcs dans le Jardiii de la filature. 



518 CMAP. XXXIÏ. - FLORÉAL (PREMifeRE DÉCADE). 

personnes de la maison. On se communiquait les jour- 
naux; pas de réflexions: 

Elle a trois enfants à faire souper et coucher ainsi que 
son père. 

Les ouvriers et les ouvrières de la filature rédigèrent 
une protestalion en sa faveur. Il y a deux pages et 
demie de signatures à quatre colonnes pour les ouvriers, 
une page et demie pour les femmes, avec déclaration 
que beaucoup d'autres regrettent de ne savoir signer ; 
et quand le juge du tribunal, Masson, l'interrogea à son 
tour et lui cita les noms des témoins, elle dit que son 
atelier était composé de douze cents femmes, et que 
toutes pourraientrépondre de ses principes civiques ainsi 
que tous les chefs de la maison ^ Mais un témoin à 
charge valait bien plus que cent témoins à décharge. 
Elle fut condamnée comme les cinq précédents. Quatre 
autres furent acquittés. 

Le lendemain, 5 iloréal, venait l'aftaire de la capitu- 
lation de Verdun. 

V 

5 floréal (24 avril) : les victimes de Vcriluii. 

La capitulation de Longwy avait eu sa victime dans 
celui qui l'avait signée, le malheureux Lavergne, et dans 
Mme Lavergne qui voulut partager le sort de son mari 
sur l'échafaud. La capitulation de Verdun devait donner 
lieu à un plus sanglant sacrifice : ce n'est pas seulement 
le dernier commandant de la place qui devait y figurer, 

1. Archives, \V 551, dossier 717, pièce 7. 



LES VICTIMES DE VERDUN. 5i9 

c*cst la ville elle-même par Télite de sa population : 
anciens militaires, prêtres, bourgeois, femmes, et jusqu^à 
sept jeunes fliles*. 

On sait la vive impression que la perte de celte ville 
avait faite dans Paris. Rien que la nouvelle, facile à pré- 
voir, qu'elle allait succomber, avait donné prétexte aux 
journées de septembre. C'est le 2 septembre, au moment 
où la place était livrée, que les massacres (on n'en savait 
rien encore) commencèrent dansles prisons. Lorsqu'on eut 
reçu les pièces de la capitulation, et que l'on sut que 
le capitaine Beaurepaire, commandant par ancienneté 
de grade, s'était brûlé la cervelle pour ne pas la signer, 
rirritiition fut grande et contre celui à qui était échu le 
droit fatal de commander quand il fallait se rendre, et 
contre les habitants que la garnison, sortie de la place 
avec tous les honneurs de la guerre, accusait volontiers 
d'à voi r pesé sur la déterm i nation de ses officiersMJn décret 
du 7 septembre autorisa les commandants de place à 
raser les maisons et à brûler les meubles de tout bour- 
geoisqui, la ville étant assiégée, parlerait de se rendre; 
et un autre du 14 suspendit les effets de la loi du rem- 
boursement des ofGces pour tout habitant de Verdun et 
de Longwy \ Mais la ville de Verdun avait dû tout parti- 
culièrement exciter l'indignation publique. Les journaux 
avaient publié l'adresse, anonyme d'ailleurs, présentée 
au roi de Prusse sous les murs de laplaceS et l'on parlait 



1. Archives, Vf 552, dossier 718. 

2. Sur les actes qui préccdeal la capitulation, voyez ibid,, 1** partie, pièces 
23-45. 

5. Séances des 7 et li septembre 1792, Moniteur du 9 et du 16. 

4. Sire, 

Le Dieu par qui régnent tous les rois, ses plus parfaites images sur It terre, 
a choisi votre majesté pour rétablir sur son trône notre bfortuné monarque 



320 CHAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

d'une députalion de dames et déjeunes filles qui éUiient 
allées lui offrir des dragées dans son camp; on parlait 
même d'un bal qu'elles y auraient donné aux officiers en- 
nemis. Aussi lorsqu'après la bataille de Valmy, les Prus- 
siens firent retraite, et que leur garnison de Verdun cul 
capitulé à son tour, une enquête fut immédiatement 
ouverte pour chercher les coupables. 

Les documents recueillis dans celte enquête, en oc- 
tobre et novembre, par la commission municipale pro- 
visoire de la ville reconquise* furent envoyés au Comité 
de sûreté générale, et c'est au nom de ce Comité que le 
représentant Cavaignac fit son rapport devant la Conven- 
tion, dans la séance du9 février 1795*. 1/ irritation contre 
la population de Verdun était tombée. On avait reconnu 
que la ville n'était pas en état de résister; belle occasion 
d'incriminer la négligence du pouvoir exécutif, qui l'avait 
laissée sans défense, et la trahison de Lafayette, (jui n'a- 
vait pas renforcé la garnison, voulant, disait le rapport, 
« frayer jusqu'à Paris une route facile aux armées com- 
binées de la Prusse et de l'Autriche. » C'est contrôles 
membres du pouvoir exécutif et contre Lafayette que por- 
tait donc surtout le réquisitoire de Cavaignac; mais on 



cl pour rendre à la couronne et à toute In Franco son ancienne splendeur. 

Oui, Sire, nous nous faisons gloire d'ôlrc les p!us fidèles sujets do notre bon 
roi, cl nous regarderons comme le plus beau de nos jours celui qui nous rendra^ 
à la suite do votre armée triomphante, no$ princes, nos paslerirs el nof braves 
émijjrds, etc. {Ihhi., i'* pjrlie, pièce 34, Cf., Moniteur du 5 octobre 17112). 

I. C'est dans cette enquête que l'on trouve le plus de détails sur les faits qui 
donnent lieu à Tacciisation. Voyez /7»iV/., 2" el T\* parties. Notons ce trait do l'in- 
toiTOgatoirc de Noyon (."* novembre 1792) : Lors de la première sonnnation, le 
héraut d'armes demanda des dragées : elles étaient renommées! L'oflicier de 
gendannerie en iil venir pour 12 livres et en refusa le paiement : — on allait 
envoyer des boulets en échange. A la deuxième sommation le héraut d'armes, 
atîriandé, demanda des liqueurs. Le lieulenanl-culonel du bataillon de la Charente 
lui en lit donner aus^i gratuitement (Archives, même dossier, 1'* partie, pièce 35). 

"l. Monilvur du 11 février 17<J3. 



RAPPORT DE CAVAIGNAC. 321 

ne les avail pas sous la main, el il fallait des victimes 
expiatoires. Le rapporteur signalait l'administration du 
district el la municipalité qui étaient restées en fonctions 
sous la domination étrangère; le commissaire Pichon, 
radjudant-gcnéral Brunelly* et plusieurs gendarmes qui 
avaient aussi continué leur service; les prêtres qui étaient 
revenus, les chanoines qui étaient rentrés en possession 
de leurs bénéfices, les religieuses qui avaient obtenu le 
rétablissement de leur monastère, et les femmes qui 
avaient fait un si scandaleux accueil à l'ennemi. Il faisait 
de tous ces prévenus deux catégories : 

l"" Ceux qui ont contribué directement ou indirectement à 
la contre-révolution dans Verdun ; 

2'' Ceux qui, avant la redlition, ont excité le peuple à for- 
mer des attroupements séditieux, et ceux qui, après la reddi- 
tion, ont manifeslc leur joie sur les succès des Prussiens par 
quelque acte répréliensible. 

Après rétablissement du tribunal révolutionnaire, on 
n'eût pas eu besoin de distinguer; mais on n'était qu'en 
février 1795. Le Comité de sûreté générale estimait que 
les premiers devaient être traités comme criminels de 
lèse-nation et se bornait à renvoyer les autres devant 
les tribunaux ordinaires. 

Dans la seconde catégorie se trouvaient « les femmes 
qui furent offrir des bonbons au roi de Prusse, t Sans 
estimer alors leur crime digne de mort, le rapporteur en 
prenait au moins occasion de faire contre les femmes, en 
général, un réquisitoire qui plus tard devait aboutir à 
tant de sanglantes conclusions : 



1. Voyez rinlciTogatoiredc Bruntîlly, 21 octobre 1792, môme dossier, 3* partie, 
pièce 5. 

TRiB. RÉvoL. m )l 



822 CItAP. XXXU. — FLORÉAL (PREMIÈRE DfiCADË). 

« Jusqu'ici, disait-il, ce sexe en général a hautement 
insulté à la liberté. La prise de Longwy fut célébrée par un 
bal scandaleux. Les flammes qui embrasaient Lille éclairaient 
aussi les danses et les jeux. 

Ce sont les femmes surtout qui ont provoqué rémigration 
des Français; ce sont elles qui, d'accord avec les prêtres, 
entretiennent l'esprit de fanatisme dans toute la République, 
et appellent la contre-révolution. 

Cependant, citoyens, c'est aux mères que la nature et nos 
usages ont confié le soin de l'enfance des citoyens, cet âge où 
leur cœur doit se former à toutes les vertus civiques. Si vous 
laissez impuni l'incivisme des mères, elles inspireront à 
leurs enfants, elles leur prêcheront d'exemple la haine de la 
liberté et l'amour de l'esclavage. 

Il faut donc que la loi cesse de les épargner, et que des 
exemples de sévérité les avertissent que l'œil du magistrat 
les surveille, et que le glaive de la loi est levé pour les frap- 
per, si elles se rendent coupables. » 

Les conclusions du rapport furent pourtant amendées 
dans la discussion. Pons (de Verdun), prenant la cause 
de ses concitoyens, fit déclarer d'abord qu'ils n'avaient 
point démérité de la patrie, et il présenta les excuses des 
corps administratifs : si, après l'occupation, ils étaient 
restés dans la ville, c'était, disait-il, pour le bien des 
habitants. On acceptait encore ces raisons alors, et on se 
borna à déclarer qu'ils seraient inéligibles aux fonctions 
publiques tout le temps de la guerre. On maintint l'ac- 
cusation contre les gendarmes qui avaient continué leur 
service sous les Prussiens ; contre l'ancien évoque que 
l'ennemi avait ramené; contre quelques chanoines et 
quelques religieuses rentrés avec lui ; contre Neyon, le 
commandant de la place, ainsi que plusieurs autres per- 
sonnes particulièrement compromises et nommément 



DÉCRET DU 9 FÉVRIER 1793. ENQUÊTE. 325 

désignées dans le môme article. Ils étaient, au nombre do 
vingt-cinq, renvoyés devant les tribunaux compétents. 
L'information commencée devait se continuer aussi 
par les mêmes tribunaux <c pour le procès être fait et 
parfait aux accusés qui y sont dénoncés, et notamment 
à ceux qui se portèrent en attroupement à l'hôtel de la 
commune pour presser la capitulation et aux femmes 
qui furent au camp de Bar haranguer le roi de Prusse et 
lui offrir des présents ; » et tous les autres, chanoines, 
religieux, ecclésiastiques ou fonctionnaires publics, 
rentrés à la suite des Prussiens, mais non compris dans le 
décret d'accusation, étaient simplement expulsés*. 

L'information avait donc élé reprise par le tribunal 
criminel de la Meuse; mais il n'y mit pas une grande 
activité. C'est après plus de neuf mois, le 29 brumaire 
seulement (19 novembre 1793), que l'accusateur public 
requit la mise en accusation des prévenus ; et pour éviter 
les frais de transport d'un si grand nombre de personnes, 
il proposa de transférer le tribunal à Verdun même, sauf 
à mettre les prévenus en arrestation provisoire jusqu'à 
ce que le ministre de la justice consulté y eût 
donné son assentiment*. Mais à Paris on n'était pas si 
ménager des deniers de l'Étal en cette matière. Le mi- 
nistre Gohier répondit en invitant le tribunal de la Meuse 
non pas à faire venir les prévenus devant lui à Verdun, 
mais, ce qui élait tout autre chose, à les renvoyer devant 
le tribunal révolutionnaire (1*' nivôse)'. Ce fut pour pré- 
parer cet envoi que le tribunal nomma deux délégués, 



1. Décret du 9 février 1795, Moniteur du 11. Voyei le décret aux Appen- 
dices, n« VIII. 

2. Archives, W 552, dossier 718, 5* partie, pièce 64. 

3. Ibid. . pièce 65. 



324 CUAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

avec mission d'aller à Verdun rechercher les coupables 
(18 nivôse) *, et ce fut en vertu de cette délégation que le 
président et l'accusateur public s'y rendirent de leur 
personne et y firent cetle enquête (21 nivôse)'. 

Les prévenus n'avaient donc pas gagné beaucoup à 
attendre. Le 25 nivôse (14 janvier) Ilerbillon, G. Lefebvrc 
et La Corbière s'adressèrent aux représentants du peuple 
dans le département de la iMeuse, réclamant contre la 
décision minislérielle, si contraire au décret du 9 février 
qui les avait renvoyés devant le tribunal criminel du 
département'. Le représentant Mallarmé prit quelques 
informations sur leur compte, et il en est qui, par suite 
decesrenseigncmenis, furent laissés provisoirement dans 
leur prison (16 ventôse) *. L'enquête touchait alors à son 
terme. Le 24 ventôse le tribunal arrêta la liste et de ceux 
qu'il envoyait au tribunal révolutionnaire et de ceux qui 
seraientmisprovisoirementen liberté. Ces derniers étaient 
les moins compromis des habitants qui avaient été à la 
maison commune, demandant la reddition de la place. 
Dans la première catégorie se rangeaient ceux qui étaient 
nominativement compris dans le décret du 9 février 
1793, les gendarmes et de plus les femmes prévenues 
d'avoir été au camp prussien. Comme plusieurs n'étaient 
pas désignées par leurs prénoms et qu'il y avait plus 
d'une personne du môme nom à Verdun, le président et 
un juge du tribunal étaient autorisés à faire, après un 
supplément d'enquête, les rectifications nécessaires". 

i. Archives, même dossier, 5* parlic, pièce 02. 

2. Ibid.^ !'• partie, pièce 2K. 

3. Ibid.^ p. Cl. 

4. L'arrêté est cité dans la pièce suivante. 

5. Ibid,, 2» partie, pièce 67. Cf. pièce 68 (29 vcniôsc) la lettre du pi-ésident à 
l'accusateur public du tribunal révolutionnaire, en lui envoyant les prévenus, et 
pour la liste des prévenus, l'appendice n"" IX à la fin du volume. 



LES PRÉVEiNUS DE VERDU.N ENVOYÉS A PARIS. 325 

Toutes les pièces recueillies parle tribunal furent donc 
renvoyées à Paris, et les prévenus s'étaient empressés 
d'y faire parvenir à leur tour nombre de mémoires ten- 
dant à les défendre*. Eux-mêmes ne tardèrent pas à 
suivre. On a le récit du voyage dans quelques pages d'un 
mémoire qu'une jeune femme, jeune fille alors de seize 
ans, Tune des deux survivantes de la catastrophe, rédigea 
plus lard pour sa propre fille, et qu'un éloquent écri- 
vain a conservé dans un écrit destiné à venger contre 
d'indignes mépris les vierges de Verdun*. 

« Le 10 mars au matin (20 ventôse) des charriots 
découverts arrivèrent devant la prison; nous y mon- 
tâmes toutes trois avec les trois sœurs Vatrin, ma 
tante, la baronne de Lalance, Sophie Tabouillot avec 
sa mère, et vingt-sept autres, lant hommes que femmes, 
que l'on acheminait tous ensemble vers Paris sous 
l'escorte d'un fort détachement de gendarmerie. 

c< Le voyage se fit assez gaiement ; nous savions bien le 
sort qui nous était réservé, et cependant nous n'en étions 
pas troublées. Le voyage va faire pleuvoir sur nous des 
insultes, des vexalionsde tout genre, et nous sommes pai- 
siblement résignées à tout ceque le Seigneur permettra... 

1. Voyez ibid., ô" partie, pièce 49 (3 pluviôse), dt'position contre Grîinoard 
(il a injurié un gendarme national ; on Ta vu aller, à l'heure de la parade, voir 
le camp prussien, s'entretenir avec des ofliciers prussiens^; — pièce 66, dénon- 
ciation pnr lettre contie Drench; — pièce 00 (30 germinnl), dénonciation contre 
Margueiitc Croule : qu'cliccsl souvent dans l'ivresse et que dans ce moment elle 
ne cesse de s'étcnilrc en propos, incmc contre la Convention nationale; — p. 02, 
autre de l.i même date contre la même. 

Pièce 08, ménioiic justificatif, par Hcrbillon; — pièce 69 : Nie. Martin, ci- 
devant chanoine de la Magdcleinc de Verdun, aux représentants du peuple dans le 
département de la Meuse ; — pièce 70, mémoire justificatif de Claude de La Cor^ 
bière; — pièce 7i, lettre de Grimoard aux représentants du peuple; — pièce 72. 
mémoire justificatif pour Barlhe cl Lamèie*;— et pièces 73-82, attestations de 
plusieurs lialiitanls de Verdun en faveur de Thuillcux. 

2. Cuvillicr-Fleury, Porlraifn politiques et rivolutiounaireu (Pans, 1851). 



326 GUAP. XX\n. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

« Les gendarmes, pendant la route, se conduisii^nl 
envers tous les prisonniers avec autant d'égards et 
d'humaniléque la crainte de se compromettre et de nous 
compromettre nous-mêmes le permettait. . . » 

— Ce n'est pas la seule circonstance où la conduite 
des hommes de ce corps d'élite ait fait contraste avec 
celle des agents même les plus élevés de cette justice. 

« Quelquefois, lorsqu'ils étaient assurés qu'aucun 
danger ne nous menaçait, ils nous laissaient sortir pour 
nous délasser de la fatigue que nous occasionnaient les 
cahots des chariots sur lesquels nous étions montées. 
Comme tous les jours on en changeait, nous ne trou- 
vions jamais de paille pour nous asseoir. Quelques-unes 
étaient assises sur les petits paquets qui renfermaient le 
peu de linge que nous avions emporté ; mais les autres 
étaient obligées de rester droites et seulement appuyées 
sur les côtés des chariots. Cependant nos conducteurs 
faisaient ce qu'ils pouvaient pour nous : mais tout le 
monde sait qu'en Champagne il est difûcile de se pro- 
curer du fourrage, surtout au printemps*. » 

Dès leur arrivée les prévenus avaient été conduits à la 
Conciergerie : c'est un sîgne qu'on ne voulait plus les 
faire longtemps attendre. Quatre autres les y vinrent 
rejoindre par suite d'un arrêté de Mallarmé du 6 germi- 
nal' : Fortin, Chotin, Petit et la fille Croûte, une fille 
publique presque toujours ivre : elle avait tenu des pro- 
pos injurieux pour la milice qu'elle appelait « crapauds 
bleus; » rien de commun avec l'affaire de Verdun; mais 



i . Cuvillier-Fleury, PortraiU politiques et révolutionnairei, append. n» IV, 
p. 440. 

2. Arr^lé pris à la suite d'une information faite par le conseil général de 
Venlun le 23 ventôse. (Archives, même dossier, l"* partie, pièces 12 et 16.) 



INFORMATION AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 327 

il ne déplaisait pas de la joindre aux dames el aux jeunes 
filles qui allaient paraître devant le tribunal : c'était, 
en souillant les autres par cette association, une bonne 
occasion de s'en débarrasser. 

Quant à Fouquier-Tinville, dès le 9 germinal, son 
siège était fait. Un mandat d'arrêt, lancé contre trente des 
prévenus, marqua le commencement des nouvelles 
procédures*, et le 12 les interrogatoires commencèrent 
devant les juges du tribunal. 

Le commandant de la place Joseph de Neyon retraça 
le tableau de la détresse qui l'avait forcé à capituler'. Le 
capitaine de gendarmerie Pelegrin avait d'autres excuses. 
[1 n'était pas compris dans la capitulation, et il en vou- 
lait proGter comme le reste des troupes ; mais quand il 
sortit avec ses gendarmes il fut rencontré par un déta- 
chement ennemi, ramené de force et contraint au ser- 
ment de ne rien entreprendre contre le roi de Prusse et 
de rester fidèle au ci-devant Louis XVP. Il en convenait, 
ainsi que les quatre gendarmes arrêtés avec lui et con- 
traints au même serment : Joulin, Milly, Leclerc, Des- 
prezMJn cinquième gendarme, P. Thuilleux, était incri- 
miné pour un autre fait : il avait porté une lettre de 
l'émigré Breteuil, alors à Verdun, à d'autres émigrés; 
mais il ne l'avait fait que sous la menace d'être pendu, 
— et pour cela il était menacé de la guillottino\ Le 
vieux Grimoard (70 ans), ancien colonel d'artillerie, 
signalé comme ayant porté l'écharpe blanche après Toc- 
cupation, disait qu'il ne l'avait portée que comme insigne 

1. Ai-cliivcs, W 352, dossier 718, 2« partie, pièce 50. 

2. ibid., !'• partie, pièce 31. Cf. son interrogatoire à Verdun» 3 novembre 
1792, ibid.y pièce 33. — 3. Ibid., 2* partie, pièce 50. 

4. Ibid., 2- partie, p. 50-53. 

5. Ibid.t pièce 56. 



328 CHAP. XXXn. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

de vétéran et qu'il l'avait ainsi portée pendant le siège *. 
Daubermesnil, plus âgé encore (75 ans), major de la cita- 
delle de Verdun, de 1765 au l"août 1791, époque où la 
charge fut supprimée, afGrmait qu'il n'avait pas repris 
de service sous la domination prussienne; mais il recon- 
naissait qu'il avait été employé à délivrer aux habitants 
des permis d'entrer dans la citadelle, sur la réquisition 
expresse du gouverneur, M. deCourbière*. H.-Fr. Croyé, 
capitaine d'ouvriers d'artillerie, qui ne se trouvait pas 
à Verdun pendant le siège, mais à Regret, protestait 
contre l'accusation d'avoir aidé les ennemis à établir une 
batterie à Saint-Barthélémy contre la citadelle'. 

Indépendamment de ces militciires plusieurs bourgeois 
étaient impliqués dans les événements qui avaient amené 
la capitulation ou qui Tavaienl suivie : 

Philippe Périn, droguiste, signalé comme le principal 
promoteur du rassemblement qui pesa sur les détermi- 
nations du-Conseil de défense* ; Jacques Petit, vigneron; 
François Fortin, marchand cirier, accusés de l'avoir 
secondé'. 

Chotin fils, perruquier, suspect d'avoir été en relation 
avec les émigrés : il était en quelque sorte trahi par son 
état*. 

Nicolas Lamèles, receveur du district, et J.-B. Barthe, 
receveur de la commune et juge de paix, avaient, après la 
capitulation, reçu ordre du maire, au nom du gouverne- 
ment prussien, de se rendre au conseil général de la 



1. Archives, Vf 352, dossier 718, 2* partie, pièce 54, cf. son interrogatoire du 
21 octobre 1702. 

2. Ibid., pièce 58. — 3. Ibid,, pièce 54. 

4. Ibid., p. 31. 

5. Ibid., 1" partie, pièces 19 et 20. 
0. Ibid,, pièce 21. 



LES MILITAIRES, LES HABITANTS, LES ECCLÉSIASTIQUES. 329 

commune pour y remplir leurs fondions d*adjoinls. 
Dans l'enquôtc faile en octobre 1792, à Verdun, La mêles 
avait dit qu'il avait prolesté, refusant de reconnaître 
rautorilé prussienne et d'exercer aucune fonction; et il 
afGrmail qu'en effet il n'en avait rempli aucune *. Barlhe 
avouait qu'il s'était rendu commo Lamèles à la munici- 
palité, où sa présence était requise pour assister à toutes 
lesopérationsenmatièred'administration et d'imposition, 
à peine de nullité. 11 l'a fait pour ne pas être cause d'un 
retard ou d'une inexécution préjudiciable à la ville', et 
le 18 germinal il dit qu'il a su tirer parti de sa position 
pour lui rendre des services. Il est allé chez le comman- 
dant prussien pour obtenir des réductions sur les contri- 
butions exigées et a fait plusieurs autres démarches en 
faveur de ses concitoyens*. 

Puis les chanoines ou ecclésiastiques, religieux ou re- 
ligieuses, compromis à divers litres pendant l'occupa- 
tion : 

Jean Gossin (69 ans), chanoine de la Magdeleine à 
Verdun, y était resté pendant le bombardement et s'était 
borné, après le siège, à faire visite à l'évêque qui venait 
de rentrer à la suite de l'ennemi*; Jean-Miçhel Colloz 
(72 ans), ci-devant bénédictin, prieur de Saint-Fïéry, 
archiviste et bibliothécaire de Verdun, se défendait d'a- 
voir fait cette visite. S'il avait vu l'évêque, c'élait mandé 
par son ordre, pour lui rendre compte de l'état des ar- 
chives de sa maison '. Claude-Elisabeth Lacorbière, ci- 



1. Archives, W 352, dossier 718, 2* partie, pièce 60. 

2. Ibid., pièce 62. 

3. Ibid., pièce 63. Voyez en outre les mémoires justificatirs de Bartlic et de 
Lamèles, ibid., i'* partie, pièce 60. 

4. Ibid., 2» partie, p. 32. 

5. Ibtd., pièce 33. 



330 CHAP. XXXH. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

devant doyen du chapitre de la cathédrale, interrogé s'il 
avait reçu Tévèque chez lui, disait qu'il l'avait vu dans 
sa voiture sur une place. L'évêque lui avait dit qu'il 
venait chez lui <c en vertu d'une lettre de logement. » 
C'est à ce titre qu'il l'avait logé en effet'. C'est par la mu- 
nicipalité et le district qu'il avait été rétabli le 14 septem- 
bre dans ses fonctions à la cathédrale. C'est de la mémo 
sorte que Christophe Herbillon (76 ans), curé de Saint- 
Médard, avait été réintégré dans son église; Guillaume 
Lefèbvro, bénédictin, était resté ce qu'il était lors de la 
prise de Verdun '. 

Quant aux femmes, il y en avait un premier groupe, 
signalé comme ayant porté au camp prussien les trop 
fameuses dragées de Verdun: Mme Lalance et la veuve 
Masson, qui les avaient achetées chez le conûseur Tous- 
saint ; MmeTabouillot et sa fille Claire Tabouillot, et les 
trois demoiselles Henry (Suzanne, Gabrielle et Barbe). 
Dans leur premier interrogatoire, à la fin d'octobre, de- 
vant la commission municipale provisoire, Mme Lalance 
et Mme veuve Masson avaient reconnu qu'elles avaient 
acheté des dragées chez le confiseur Toussaint, qu'elles 
les avaient déposées dans la voiture pour aller au camp 
prussien avec l'intention de les offrir au roi et aux offi- 
ciers, ajoutant toutefois qu'en route elles avaient changé 
de résolution et s'étaient abstenues de les offrir'. 
Mme Tabouillot et sa fille avaient avoué qu'elles avaient 
accompagné Mmes Lalance et Masson, et confirmaient 
leurs déclarations sur les dragées^ ; les demoiselles Henry 



1. Archives, \V 352, dossier 7iK. 2« partie, pii'ceSD. 

2. Ihid., pii'ce 34. 

3. /fciV/., pièce 28 (30 oclobrc 1702). 

4. !bid. (27 octobre). 



LES FEMMES ET LES JEUNES FflXES. 531 

n'avaient su qu'il y avait des dragées qu'en voyant lo 
panier dans la voiture*. 

Devant le juge du tribunal révolutionnaire (12 ger- 
minal), sachant à qui elles avaient afCaire maintenant et 
comment la moindre inconséquence devenait crime ca- 
pital, elle essayèrent de revenir sur ces déclarations'. 
Claire Tabouillot seule avoua qu'il y avait, avec les rafraî- 
chissements contenus dans un panier, quelques livres 
de dragées qu'on avait eu l'intention d'offrir aux ofGciers 
logés chez elle; mais elle maintenait qu'on n*y donna 
pas suite et qu'on rapporta les dragées à Verdun*. 

Un autre groupe de femmes étaient allées au camp 
une autre fois et sans dragées: c'étaient la demoiselle 
Lagirouzicre et les trois demoiselles Vatrin (les dames 
qu'elles avaient accompagnées, et qui avouèrent en oc- 
tobre leur visite au roi de Prusse, ne figurent pas au 
procès) et avec elles une veuve Brigand qui niait même 
sa visite au camp\ La demoiselle Lagirouzière et les 
demoiselles Vatrin ne nièrent pas cette imprudence; 
elles étaient allées au camp par curiosité et comme tout 
le monde, sans doute dans l'espoir de voir ces batteries 
dont les projectiles les avaient tant effrayées*. Hélène 
Vatrin, la plus jeune des trois sœurs, avouait même 
c( qu'elle avoit parlé au roi de Prusse qui lui demanda 
s'il y avoit comédie à Verdun, et qu'elle lui avoit répondu 
que non » ; elle ajoutait que « c'étoit à cela que s'étoit 
bornée toute la conversation®. > Le prétendu bal où les 



1. Archives, W 552, dossier 718, 2* partie, pièce 28 (27 octobre 1792). 

2. Ibid., y^'ièccs 41,46,40. 
5. Ibîd.^ pièce 4.'5. 

4. Ibid., pièce 40. 

5. Ibid., p. 40 et 57-50. 
Ti. //>/>/., pièce 57. 



352 aiAP. XXXÏI. — FLORÉAL (PREMIÈRE DfXADE). 

femmes de Verdun avaient dansé avec les Prussiens, il 
n'en était même plus question alors. Mais le juge veut 
grossir la conspiration. On ne peut que lever les épaules 
de pitié quand on Tentend demander à la jeune Bari)e 
Henry : 

Si pendant le siège de la ville elle n*a pas, par ses intri- 
gues, forcé les autorités constiiuées et la garnison à rendre 
cetle place aux ennemis de la France * ? 

Elle avait alors quinze ans! 

A cette même question, Anne Vatrin répond ingénu- 
ment : 

Qu'elle avoit trop peur pour cela; qu'elle s'étoit cachée 
dans son jardin pour voir tomber les bombes*. 

La curiosité plus forte que la peur ! Sans doute, quand 
elle en voyait une, elle se cachait les yeux de ses deux 
mains pour en éviter les éclats! 

L'accusateur public, dans son réquisitoire, divisa les 
accusés en trois classes : 

La première comprenant d'abord les militaires : le 
lieutenant-colonel Neyon, commandant de Verdun; Gni- 
MOARD, ancien colonel du régiment provincial de l'artil- 
lerie de Metz; Pelegiun, capitaine de gendarmerie, avec 
les cinq gendarmes Îiiuilleux, Jodlln, Milly, Leclerc et 
Gérard Desprez ; puis ceux dont les manifestations avaient 
hiUé la capitulation de la ville ou qui y avaient rempli des 
fonctions pendant l'occupation prussienne: Crové, capi- 
taine d'ouvriers d'artillerie; Daubermesnil, major de la 
place, qui était resté dans la citadelle pendant l'occupa- 



1. Arrliivcs, \V rjr)2, dossier 718, 2* partie, pièce 40. 

2. Ibû/., pièce 39. 



ACTE D'ACCUSATION. 353 

lion; Lamèles et Bahtiie, adjoints à la municipalilé dans 
le même temps; Periun, droguiste, signalé comme l'in- 
stigateur du mouvement populaire ; enfin les trois indi- 
vidus associés par Mallarmé au funèbre convoi, pour des 
sentiments ou des propos anti-civiques : François Foutin, 
marchand; François Ciiotin, perruquier; Petit, vi- 
gneron. 

La seconde classe où se rangeaient les cinq ecclésias- 
tiques qui, bien qu'insermentés, avaient repris à Verdun 
l'exercice de leur état : Cl. Lacorbière, doyen du chapi- 
tre; CoLLOz (72 ans), et G. Lefebvre, anciens bénédictins; 
Chr. FIerbillon (76 ans), curé de Saint-Médard, et J. Gos- 
siN (69 ans), chanoine de la Magdeleine. « Si nous consi- 
dérons la conduite des prêtres, dit l'accusateur public 
dans son réquisitoire, nous ne voyons pas qu'ils aient 
attaqué la liberté à force ouverte, mais au moins nous 
connoissons toutes leurs intrigues, toutes leurs menaces, 
leurs efforts pour ressusciter leur charlatanisme* ; » — 
et c'était assez. 

La 3* classe comprenait les femmes, « un sexe foible, 
comme dit Taccusnteur public, parmi lequel se trouvent 
des femmes que l'âge a mûries, et d'autres qui sont en- 
core dans loute l'ingénuité de la nature et qui devraient 
en avoir la vérité, » phrase à effet qui répond à la fois 
à ceux qui ont exagéré ou qui ont voulu réduire à rien 
l'histoire des ce vierges de Verdun »; et la liste des accu- 
sées y répond mieux encore : on y compte sept femmes* et 
sept jeunes ûlles : les trois sœurs, Suzanne, Gabrielle et 

1. Bullclin^nr 50, p. 200. 

*i. Gcncvièvc-Elisabelh Dauphin, feiiiine Brigand, 50 ans; — Margucrile-An- 
géliquc Ij^ GiRooziÈRE; 48 an»; — Anne Grandfebvre, femme Tabouillot; — 
Tlicrcsc PiERsoN, Temnic Bestel ; — Maric-Fraiiçuisc Ue.nrt, femme Lala5ce ; 
— Franijoisc Herbilu». veuve K asson ; — Marguerite Croûte, 48 ans. 



S34 CIIAP. XXXlî. — FLORÉ\L (PREMIÈRE DÉCADE). 

Barbe Uenuy (26, 25 et 17 ans); les trois sœurs Anne, 
Henriette et Hélène Vatrin (25, 25 et 22 ans), et Claire 
Tabouillot (17 ans), les six premières, orphelines de père 
et mère*; la septième, orpheline de père, voyait sa mère 
(Anne Grandfebvre) , auprès d'elle, sur les bancs des ac- 
cusés. Ceux, du reste, qui de nos jours ont voulu vieillir 
ces pauvres jeunes ûlles, pour diminuer l'intérêt que 
leur âge inspire, peuvent se recommander de l'exemple 
de ce président du Comité révolutionnaire de Verdun, 
moine défroqué, qui, interrogeant la plus jeune, lui 
disait : 

Comment t'appelles-tu? — Barbe Henry. — Quel àgc as- 
tu ? — Seize ans. — (S'adrcssant au greffier :) — Écris : fille 
majeure, — Non, citoyen, je ne suis pas majeure, puisque 
je n'ai que seize ans. — Tais-toi. Tu aimes les Capcts, puisque 
tu as offert des dragées et des fleurs au tyran prussien. (Au 
greffier :) Citoyen, écris fille majeure I 

Elle eut grand'peine à faire écrire son àgc véritable. 
On l'écrivit pourtant. Respect enfin pour le procès-ver- 
bal! 

L'accusateur public reprenait les griefs sur les(iuels 
les accusés de ces trois classes avaient eu à répondre dans 
leurs précédenls interrogatoires. 

Quant aux femmes, ce qu'on leur reprochait surtout, 
c'était leur démarche solennelle au camp des Prussiens, 
et les présents qu'elles y auraient portés. A cet égard la 
légende s'évanouissait devant le témoignage fort grossier 
et malveillant d^ailleursdu charretier qui les avait con* 
duites au camp : 



1. La mère des demoiselles Henry, qui ligure dans riiifurniation de 170^, 
était morte depuis. 



LA VISITE AU CAMP PRUSSIEN. 3S5 

J. N. Bourguignon a dit et dépose que, quelques jours après 
le hoinhardemcnt de ladite commune, il lui a été ordonné de 
mettre les chevaux au charc/ de triomphe pour conduire au 
camp du ttran, Roy de Prusse, à Bras les nommées femme 
Tabouillotet sa fille, la femme et la fille Lalance de Mongaut, 
les trois demoiselles Henry, Dcspondrian (Bcrmont d'Espon- 
deilhan), la femme Lalance qui a son mari émigré et la Sam- 
son, ayant accompagné derrière le char, à pied; lesquelles 
dénommées ont été au camp du roi de Prusse à Bras, distance 
d'une lieue, avec deux chevaux attelés, et beaucoup d'autres 
qui ne connolt pas; dans ledit chard de triomphe il y avoit 
un panier, qui a été pris chez (la) nommée Lalance de Fromc- 
rcville ; a dit aussi que le nommé Despondrian, qui a été 
invité à faire la même partie, a monté sur le dit char et s*est 
laissé conduire jusqu'au front de bandière du dit camp ouïes 
factionnaires du liran prussien ont fait arrêter la dite voiture; 
par ordre ou non, il n'a été permis qu'aux femelles scélérates 
d'entrer et parcourir dans le camp et non au scélérat du sexe 
masculine 

Et raccusateur public lui-même confirmait le carac- 
tère fort peu solennel de celte visite quand, usant d'une 
image beaucoup moins flatteuse pour le sexe faible dont 
il parlait plus haut, il ajoute : 

« On vous a dit que ce char n'était autre chose qu'une 
misérable charrette ouverte de tous côtes, un char à fu- 
mier. Eh bien ! en appréciant à leur juste valeur ces 
femmes rampantes, montées dans leur voiture à fumier, 
je dis que jamais cette charrette «'en voitura tant que 
lorsque ces femmes allèrent visiter le tyran. » 

Il était pourtant difficile de les comprendre toutes dans 
celte prétendue procession, portant, en cet équipage, au 
roi de Prusse des compliments et des dragées: des trois 

1. Archives W 3524 dossier 718, 3* partici pièce 48 (23 pluviôse). 



356 CUAP. XXXÏI. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉaDE). 

demoiselles Vatrin, par exemple, l'une n'était pas allée 
au camp et les deux autres y étaient allées un autre jour 
que les demoiselles Henry et Tabouillot. Mais deux des 
trois sœurs, Anne et Henriette, étaient convenues que, 
pendant l'occupation, elles avaient donné 4000 livres 
à un ancien ami de leur famille, Rodes, ci-devant pré- 
sident au parlement de Metz, qui revenait sans ressour- 
ces^ Elles renouvelèrent leurs déclarations, chacune des 
deux revendiquant pour soi ce que l'on qualifiait crime 
dans cet acte de générosité, afin d'en décharger Taiitrc. 
On aurait voulu obtenir des autres des déclarations qui 
leur servissent d'excuse, en rejetant la faule sur leurs 
parentes qu'elles se seraient bornées à suivre. Mais elles 
refusiTenl de sauver leur vie à ce prix; et ce noble^dé- 
vouement laissa les juges insensibles : 

« Malheureusement pour le triomphe de rinnocence, dit 
le Bulletin du tribunal, ces jeunes personnes, soit par une 
opiniâtreté mal entendue, soit par attachement pour leurs 
mères et leurs coaccusées, n'ont point seconde le tribunal qui 
s'eiTorçoit de les soustraire au glaive de la loi. » 

Le verdict du jury fut aflirmatif contre tous les accu- 
sés. Seulement, vu le jeune âge de Barbe Henry cl de 
Glaire Tabouillot, le tribunal se borna à les condamner 
à vingt ans de réclusion et à six heures d'exposition sur 
l'échafaud. 

Les trente-cinq autres furent condamnés à mort*. 

Les feuilles du temps ont enregistré celte sanglante 
hécatombe comme tant d'autres qui désormais se succé- 

1. Archives, W 352, dossier 718, 2« partie, pièce 28 (30 et 31 octobre 1792). 

2. Ibifi., 5* partie, pièces 100 et 102. Cf. Moniteur du 13 Horéal (2 mai 
1794). — Procès-verbal d'exécution, 5 floréal, 7 heures de relevée. (Archives, 
W 527.) 



LES VICTIMES DE VERDUN. 537 

daicnt journellement sans s'y arrêter davantage. Le sou- 
venir pourtant en était demeuré et la poésie n'y est pas 
restée insensible. Bornons-nous à citer les vers de Delille * 
et Tode de Victor Hugo. Quand aux beaux-arts, peut-on 
y songer sans se rappeler qu'un grand sculpteur, s'in- 
spirant trop ici du grand peintre, son homonyme, a osé 
toucher non pas comme artiste, grâce à Dieu! mais 
comme journaliste ou chroniqueur, à cette page d'histoire 
pour justifier les hommes de la Terreur? Ne nous en 
plaignons que pour lui-même, puisque cette tentative 
malheureuse a provoqué une réplique aussi décisive. 
M. Cuvillier-Fleury ne paraît pas avoir connu le dossier 
qui confirme irrévocablement ses assertions. Mais il a 
publié ces pages touchantes où nous retrouvons le souve- 
nir de ces jeunes filles conservé par une des deux qui 
furent soustraites à la guillotine, sinon entièrement à 
réchafaud. L'une des deux, celle précisément qui écrit, 
faillit bien, malgré le jugement, y accompagner les 
autres. Comme elle était restée avec ses deux sœurs dans 
leurs derniers moments, un des aides du bourreau, ne 
distinguant pas les condamnées, s'apprêtait à lui couper 
les cheveux, quand l'aînée des deux qui allaient mourir 
l'arracha de ses mains. 

Le sacrifice s'accomplit sans elle ; et son récit ne peut 
aller au delà de cette lugubre séparation. Mais on peut 
conjecturer que le public ne partagea point contre les 
condamnées les sentiments que Fouquier-Tinville avait 
cherché à exciter par son réquisitoire. Lorsque le lende- 
main elles furent, elle et Claire Tabouillot, exposées sur 
l'échafaud pendant six heures, en face de celui où 

1. Malheur cl Pilié, chanl I1I«. 

TRIB. RÉVOL. III 22 



338 CHAP. XXXn. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

avaient péri la veille la mère de l'une et les sœurs de 
Tautre, on avait alûché au-dessus de leur tétc un écriteau 
qui les accusait c d'avoir livré la ville de Verdun à V en- 
nemi en lui fournissant de l'argent^ des vivres et des 
munitions de guerre. » 

a Nous ne pouvions, dil-elle, lire cette inscription, et 
ce ne fut que longtemps après que nous avons connu ce 
ridicule libelle. Les spectateurs, en le parcourant, haus- 
saient les épaules de pitié et, malgré la foule du peuple 
qui environnait Téchafaud, nous ne reçûmes pas d'in- 
sultes*. > 

VI 

5 floréal : amalgame pour propos ou écrits; 6 floréal : Anisson-Dupcrron. 

Ce n'était pas assez des trente-cinq victimes. Le même 
jour, une autre fournée de neuf comparaissait devant le 
tribunal pour propos ou écrits contre-révolutionnaires*. 
Des accusés de toute origine se trouvaient encore réunis 
là, sans autre rapport que ceci : les propos étant contre- 
révolutionnaires, ils faisaient donc partie de la grande 
conspiration contre la Révolution. 

Ainsi la femme Bertheaux avait trouvé une prétendue 
lettre de Fouquier-Tinville à Robespierre, l'avait ouverte, 
puis communiquée à d'autres personnes, parce qu'elle 
ne pouvait pas la déchiffrer : la lettre fut portée au comité 
révolutionnaire du Panthéon. On l'accusa de l'avoir écrite 
et colportée'. Or, dans cette lettre, Robespierre était 
accusé de conspiration : « Robespierre, le plus ferme 

i. Cuvillier-Fleury, Portrait t politiques et révolutionnaires , p. 401. 

2. Archives W 351, dossier 719. Dulletin, n"- 51 cl 52. 

3. Archives, ibid.^ pièce 53. 



ATTAUUES CONTRE ROBESPIERRE. 330 

appui de la liberlé ut l'clTroi des eoiispiraleurs ; » 
quand « c'est à lui principalement que la République est 
redevable de la découverte des complots sans nombre 
formés pour rétablir la tyrannie. » 

François Bomnin, ouvrier imprimeur, avait dit que t les 
complots de Robespierre ne tarderoient pas à être dévoi- 
lés. » L'accusateur public, de peur de blasphème, n'ose 
pas citer sa phrase. Il avait dit, selon un témoin, que < ia 
tétc de Robespierre ne tarderoit pas à passer à la fenêtre 
(la guillotine !] ; a que dans peu la tèle de Robespierre 
tomberait ou qu'il y perdrait son nom de Bonnin'; et 
lui-même interrogé s'il l'adil, il répond : 

Que oui et qu'il étoit(;ris. 

Griii ou non, évidemment il faisait partie du même 
complot que la femme Bertheaux, et on y pouvait rat- 
tacher encore Malh. Schweyer, un Autrichien, établi 
depuis quinze ans à Paris, qui avait écrit et qui avait 
placardé sur un arbre des Tuileries cette affiche forte- 
ment timpmnte de son origine germanique : 

Ropcrspicre membre de 

la Convention national 

voleur publiquement 

du gabine secret complis 

avec du baignier • [du vol) de 

diamant, procureur 

du Roy de Brusse*, etc. 

Qui avait pu luiiuspii'er celte audace? Le juge ilarny 
le i-clourne de toute façon dans son interrogatoire : 

I. Veut-il dire Depegroaf 

3. Arehivei, W 351, dosiier 719, piècâ 17. A celte tfGche reate ippliqud un 



340 aiAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈUE DÉCADE). 

D. Lisez-vous souvent les journaux? 

R. Très-peu. 

D. Allez-vous souvent dans les cafés? 

R. Je ne sors guère. 

D. Allez-vous souvent à votre section? 

R. Je n*y vais point. 

D. Je vous observe comment cst-il possible que ne lisant 
point les journaux, ne sachant pas le François, ne connoissant 
personne, vous avez pu imaginer ce qui est dans le placard et 
pourquoi avez -vous dit spécialement que Robespierre éloit 
un voleur? 

R. C'est qu'on m'a fait du tort. 

D. Est-ce Robespierre qui vous a fait du tort ? 

R. Oui. 

D. Comment vous a-t-il fait du tort? 

R. Parce qu'ayant fait ma déclaration pour me mettre en 
règle, je n'ai pas eu ma carte de citoyen et j'ai été eu arresta- 
tion deux jours. 

D. Ce n'est point Robespierre qui est cause de votre 
arrestation. Pourquoi l'avez-vous attaqué, pourquoi avez-vous 
écrit qu'il étoit un voleur, qui vous a dit qu'il l'étoit? 

R. Personne ne m'a dit qu'il fût un voleur, mais je persibte 
à dire qu'il m'a fait du tort. 

D. Avez-vous été engagé par quelqu'un à faire le placard 
que vous avez affiché? 

R. Non. 

D. Est-ce vous qui l'avez écrit? 

R. Oui. 

D. Avez-vous fait plusieurs copies de ce placard? 

R. Je n'ai fait que celle-là? 

D. Pourquoi Tavcz-vous affiché plutôt aux Tuileries? 

R. C'étoit mon idée, etc. *. 

Un facteur de clavecins, Adam Fintzel, qui passait par 
les Tuileries pour aller accorder un de ces instruments, 

1. Archives, W 351, dossier 719, pièce 23. 



ANISSON-DUPERRON. 541 

se trouvant près de là quand on arrêlait Schweyer, fut 
arrêté lui-même comme son complice. On avait rais dans 
la même fournée Jean Pommeraye, canonnier, perruquier 
de son état, accusé d'avoir voulu soulever les prisonniers 
à TAbbaye; Jean-François Noël, potier d'étain,qui avait 
tourné en dérision la fête civique célébrée à Meaux pour 
l'acceptation de la Constitution, et trois autres, Jacques- 
Louis Gelis dit Pellissier, J.-B. Philipp, et Antoine Cos- 
TREJEAN, pour propos plus ou moins malsonnants tenus 
dans l'ivresse*. Les trois ivrognes et Fintzel furent acquit- 
tés, les cinq autres condamnés *. 

Le procès d'AjvissoN-DcPERRON, directeur de l'impri- 
merie nationale du Louvre, qui eut lieu le lendemain 
6 floréal (25 avril'), est an des plus grands scandales 
judiciaires de cette époque. On voit les habitants de la 
commune dont il avait été seigneur profiter de ce qu'il 
est en prison pour le rançonner, et le tribunal saisir le 
prétexte de l'abandon qu'il a dû faire d'une partie de ses 
biens pour lui prendre le reste avec sa tête. 

Anisson-Duperron, seigneur de Ris, aurait pu croire 
qu'en raison de ses grands biens et du libéral usage qu'il 
en faisait il garderait de l'influence dans sa commune, 
même après qu'elle venait de prendre le nom de Brutus. 
Lors de la constitution des municipalités et de la nomi- 
nation des officiers municipaux, le corps municipal se 
composa de ses partisans (6 décembre 1789); mais 
il y eut protestation, nomination d'une municipalité 
nouvelle. L'Assemblée constituante les cassa Tune et 



i. Même dossier, pièces 72, 50 et 62. 

2. Ibid., pièce 77. 

3. Archives, W 355, dossier 723, Bulletin, n- 52 et 53. 



342 CHAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DfiCADE). 

Tautre, et en fit nommer une troisième où Anisson tenta 
vainement de faire arriver ses amis (24 mai 1790). II 
n'avait pas mieux réussi à se faire nommer commandant 
de la garde nationale du district, et dès loi^ il renonça 
à ses vues politiques. Ses adversaires ne s'en tinrent pas 
pour satisfaits. On lui chercha chicane pour les réserves 
de bois qu'il avait chez lui. Il avait 283 arpents de bois. 
Il avait cru, au lieu de vendre sur place comme faisait 
son père, pouvoir garder le produit de ses coupes pour 
ses ateliers et ses manufactures. On l'accusa d'accaparer^ 
Il n'était pas marchand. 11 ne se croyait pas tenu à des 
déclarations; néanmoins le maire (son régisseur J.-B. 
Lebault insistant) en ût une approximative. On la jugea 
insuffisante et le propriétaire fut cité devant le tribunal 
de Corbeil. Mais le tribunal le renvoya par un arrêt de 
non-lieu*. 

Alors on reprit contre lui l'affaire des élections muni- 
cipales. Ces élections, faites, cassées et refaites, ne s'étaient 
point passées sans quelque agitation. On l'en rendit res* 
pensable, et les autorités de Corbeil le firent metti*e en 
arrestation, quatre ans après les faits incriminés'. 

C'est ici que commencent les viles intrigues dont il 
devint la victime. 

Pour désarmer les animosités de sa commune, Anisson- 
Duperron n'avait négligé aucune occasion de s'y montrer 
généreux. On allait y célébrer une fête patriotique : il 
l'apprend (il était détenu depuis six semaines) et il y 

1. Voyez pour tous ces faiU les deux pièces 25 et 27. Cette dernière du 
14 Tentôse est la dénonciation du comité de surveillance du district de Corbeil 
contre Auisson-DupeiTon. 

2. Môme dossier, pièces 31 et 33 (interrogatoire d'Anissou-Dupcrron, 25 
venlôsc) ; pièce 19 (interrogatoire de Lebault). 

5. Ibid., pièce 27, comité de surveillance de Corbeil, 14 vcntâse an H 
(4 mars 1794). 



ANISSON-DDPERRON. 343 

envoie pour sa contribution 10000 livres. Son ami 
Jacquetavaitctéchargé de porter son offrande et il espérait 
qu'à ce prix Jacquet, dont il connaissait Thumeur conci- 
liante, saurait obtenir le désistement de la commune, la 
rendre même favorableà son élargissement. Mais ce n'était 
point par ces libéralités d'une portée générale qu'il pou- 
vait triompher des intérêts particuliers. Il ne faisait même 
par là qu'exciter les convoitises. 

Jacquet avait pu s'en convaincre, et à son retour il fit 
connaître au détenu la vérité de la situation. Il y avait 
à Ris des gens qui avaient subi des pertes par d'anciens 
procès avec son père ; d'autres étaient ou voulaient être 
ses fermiers et réclamaient des baux à long terme. Jac- 
quet lui dit que le désistement pourrait bien tenir à des 
concessions^ Anissonnes'y refusa'point. Jacquet retourna 
à Ris, je veux dire à Brutus, et il a raconté lui-même 
l'histoire de son message*. Une réunion des principaux 
de la commune eut lieu chez le maire; ils lui déclarèrent 
que, a si Anisson, qui avait eu tort de ne pas fraterniser 
avec eux (il leur avait envoyé 10 000 fr. pour une fête !), 
voulait restituer les terres dont il les avait privés en les 
cédant aux habitants à rente perpétuelle, et donner à la 
commune une somme de 10000 livres payées comptant, 
ils viendraient tous réclamer son élargissement. » Jacquet 
accueillit la proposition, et Raby, un des meneurs, se 
chargea de lui apporter le lendemain l'état des terres. Il 
fut exact à remettre cet état et ajouta lui-même au dos 
la désignation des terres qu'il réclamait en son propre 
nom c comme ayant perdu 20 000 livres avec [par le 
fait d'I Anisson. > 



1. Munie (la<«ici\ pièces 51 et 33 (interrogatoire d'AiûssoD-Doperron). 

2. Ibid.f pièce 44 (interrogatoire de Jacquet). 



544 aiAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

La note fut remise à l'ancien seigneur prisonnier. Il 
n*y avait pas à marchander; Jacquet apporta les 
10 000 livres réclamées par la commune. 11 ne s'agissait 
plus que de s'entendre pour le reste : des terres ne se 
donnent pas comme de l'argent. C'est une réflexion 
qu'avait faite aussi Raby, et deux jours après il vint dire 
à Jacquet « qu'un député du Comité de sûreté générale 
lui avait conseillé de ne pas accepter des promesses du 
détenu. » En conséquence il lui demandait en numéraire 
les 20 000 liv. auxquelles il avait évalué son dommage ; 
c'était 20 000 liv. à ajouter aux 10 000 déjà données. 

Anisson s'exécuta encore: il envoya les200001ivres^ 
Rendez-vous fut pris à l'auberge de l'Égalité. Raby y 
conduisit dix ou douze des chefs de la commune. Us re- 
çurent 20 000 livres et prirent une délibération pour venir 
le lendemain au Comité réclamer l'élargissement de Du- 
perron. Dans cette réunion, Raby et le maire, tirant à part 
Jacquet, lui dirent que les autres 10 000 liv. — leslO 000 
liv. réclamées pour la commune — « étoient pour indem- 
niser les autres habitants qui avoicntle plus souffert. > 

Jacquet avait regagné Paris, peu édifié sans doute de 
ce tripotage, quand, le lendemain, il vit venir trois habi- 
tants de la commune, se disant commissaires et excusant 
Raby qui n'avait pu se joindre à eux comme quatrième. 
Us dirent qu'ils voulaient être payés pour leurs frais par- 
ticuliers et demandèrent chacun 1000 livres. Ils se 
rabattirent à 500 que Jacquet leur donna*. 

Ces choses étant connues, que lit le Comité de sûreté 
générale? Renvoya-t-il ces escrocs, maire et autres, au 
tribunal criminel qui devait les punir? Non, ce fut Anis- 

1 . Même '22 000, craignant, sans doute, quelque nouvelle chicane. M(^mc 
dossier, pièce 44 (interrogatoire de Jacquet). — 2. Ihùf. 



ANISSON-DDPERRON, JACQUET, ETC. 345 

son-Duperron qui fut traduit au tribunal révolutionnaire 
avec Jean-Claude Jacquet, son ami, J.-B. Lebault, son 
régisseur, Emmanuel Escoffier, qui avait été 55 ans 
concierge et économe de la terre de Ris ; François Gou- 
RON, lié d'affaires avec Duperron, et Louis Gouffé de 
Beauregard qui connaissait Jacquet. 

Devant le juge du tribunal, Anisson-Duperron n'eut pas 
de peine à dissiper les prétendues raisons de son arresta- 
tion. 11 y avait eu à Ris partage d'opinion sur son 
droit à l'éligibilité ; il n'y avait pas eu de trouble, et 
pour la question d'accaparement l'ordonnance de non- 
lieu du tribunal de son district y avait répondu. On 
l'accusait d'avoir cherché à gouverner en despote dans 
sa commune ; et c'étaient les officiers de cette commune 
qui le faisaient détenir sans raison ! Quant à l'affaire 
d'argent, il l'exposa dans toute sa sincérité. Ce n'étaient 
pas des geôliers qu'il avait tenté de corrompre, c'était 
une persécution injuste qu'il avait tâché de désarmer à 
ses propres dépens*. Jacquet complétait par les détails 
qu'on a vus plus haut le récit d' Anisson-Duperron, en ce 
qui lui était personnel, affirmant « qu'il ne s'était chargé 
de celle commission que pour un bien de paix, et qu'il se 
glorifiait d'avoir concilié les esprits*. > Lebault soutenait 
qu'il n'y avait pas eu de troubles à Ris, d'octobre 1791 
à août 1792, époque où il s'y trouvait\ Escoffier n'avait 
contre lui que son vieil attachement à la maison de son 
maître. On l'accusait d'avoir intrigué pour le faire nom- 
mer commandant de la garde nationale du canton : il 
dit que ceux qui le chargeaient étaient ses ennemis 

1. 25 ventôse, même dossier, pièces 31 et 33. 

2. Ibid.f pièce 44. 
7k Ibùl., pièce 19. 



3iC CIIAP. XXXll. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

déclarés, et qu'il leur répondrait aux débats *. Malheureux 
qui ne savait pas que d'aller jusqu'aux débats c'était 
courir au précipice! Gouron était étranger à tout, excepté 
à une manufacture où Ânisson avait des fonds et que 
lui-même administrait*. Gouffé de Beauregard ne con- 
naissait même pas Anisson-Duperron. Il n'avait été mis 
en cause que parce que Jacquet l'avait désigné comme 
lui ayant fait connaître plusieurs des habitants de Ris'. 
Plusieurs comités ou sociétés populaires étaient inter- 
venus en sa faveur*: il fut acquitté, et encore y eut-il 
dans le jury quatre voix pour l'envoyer à léeliafaud*. 
Ânisson et les quatre autres furent condamnés*. Ce qui 
perdait ces derniers, c'étaient leurs relations avec Anis- 
son; ce qui perdit Anisson, ce fut surtout son magni- 
fique domaine de Ris dont sa condamnation faisaitla pro- 
priété de la République. ma terre (VAlhel C'est tou- 
jours le mot du proscrit de Sylla. 



VII 

7 florénl : Mme de Rcllecise ; le onpilaine Tiinquelague; le cocher Mangin, 

8 floréal : ouvriers et paysans. 

A chaque jour son crime — et s'il n'y en avay, qu'un ! 
Le 7 floréal (26 avril), une jeune femme de 18 ans, 
Armande de Troussebois, femme de Bellecise, ex-nobic, 
était condamnée comme complice, disons plutôt comme 



1 . Archives, \V 351 , dossier 725, pièce 45. 

2. Ibid., pièce 43. 

3. Ibid., pièce 101, interrogatoire. 

4. Jbid.f pièce 83, etc. 

5. Ihicl., pièce G, questions posées au jury. 
C. Ibid.t pièces 3 et 4. 



MADAME D£ BELLEGISE, TRINQUKLAGUE. 547 

fille de son père déjà condamné. Son dossier ne porte 
aucune trace d'interrogatoire, et les questions sont ainsi 
posées : 

11 est constant par la déclaration du jury, en date du 
19 pluviôse dernier, qu il a été entretenu des inlelligencei 
contre-révolutionnaires avec les ennemis extérieurs de la 
République, notamment par la famille Troussebois avec les 
émigrés et les ci-devant princes à Turin. 

Armande-Amédée- Victoire Raillard Troussebois, femme 
Bellecise, a-t-elle été complice de ces intelligences en émigrant 
avec son père au mois d'avril 1791, en communiquant avec 
les émigrés, avec les conspirateurs, avec la cour du ttran 
sarde, avec la femme du traître d'Artois, et rentrant en France 
en novembre 1792*? 

Réponse affirmative et envoi à Téchafaud. 

Gabriel Tiunquelague, capitaine au 34*^ régiment d'in- 
fanterie, était accusé d'avoir voulu, après la capitulation 
de Longwy, entraîner ses soldats à la désertion*. Voici 
comment il raconte lui-même la chose : 

En sortant de Longwi nous avons été escortés par Tar- 
méc autrichienne et prussienne. Au bout d'une ou deux 
heures de marche je vis un officier prussien dans le dépôt de 
Lauzen, lequel étoit prisonnier comme nous. Je demandai à 
haute voix à Simon trompette : Que vous dit cet officier? — Il 
nous propose de passer de l'autre côté. — Qu'est-ce que vous 
lui avez répondu ? — Que nous étions tous bons patriotes et 
qu'il n'en amèneroit aucun avec lui. — Vous êtes un brave 
soldat; il seroit à désirer que tous les soldats françois pensas- 
sent comme vous. 

C'est alors qu'il eut l'idée de mettre ses compagnons à 
l'épreuve, et, pourqu'on ne se méprît pas sur ses inten- 

1. Archives, NV 55i, Jos^. 733, pièce 3. Bulletin, n" .55. 

2. Archives, W 353, dossier 730 (et non 530). 



348 GHAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

lions, il en avait parlé à d'autres officiers. Il demande à 
ses soldats s'ils veulent passera l'ennemi? — Non ; — 
s'ils veulent laisser leur capitaine passerseul?et il affecle 
de prendre son porle-manteau pour rester avec les Prus- 
siens. Mais immédiatement il rejoint les autres*. 

C'était jouer un jeu fort dangereux, et il en fit 
Texpérience. Accusé de tentative d'embauchage, il 
fut rendu à la liberté par une ordonnance de non- 
lieu du jury d'accusation tenu à Rennes', mais repris et 
condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de 
Paris*. 

François-Albert Mangin, cocher. 

D. S'il n'a pas dit à un jeune homme qu'il étoit bien 
sot de partir? 

R. Non. 

D. S'il n'a pas dit en montrant un gros bâton : « Voilà un 
juge de paix qui servira à casser la barre du col à tous les 
Jacobins? 

R. Non*. 

Condamné à mort. 

Le 7 floréal Arthur Mangin avait prouvé par son 
exemple que les prolétaires avaient leur place auprès 
de la noblesse dans les jugements du tribunal. Le 8 (27 
avril) ce sont eux qui ont tous les honneurs de la séance. 

Six ouvriers ou cultivateurs comparaissaient, accusés 
de propos contre-révolutionnaires* : 

Claude-Toussaint Leclerc, vigneron, aurait dit en 
voyant les dégâts commis dans les propriétés que 

i. Archives, W 355, dossier 700, pièce 7. 

2. Ibid., pièce 19. 

3. Ibid., pièce 3. 

4. /6tW., dossier 735 bis, pièce 1 bis. 

5. Archives, W 354, dossier 734. 



PROPOS TENUS DANS L'IVRESSE. 349 

« Tarbre de la liberté, au lieu de proléger les honnêtes 
gens, encourageoit les libertins. » 
On Taccusait de ne s'en être point tenu là : 

D. S'il a dit qu'à la Convention nationale c'étoient tous 
voleurs ? 

R. J'ai dit que l'on disoit tout cela à Paris. 

D. S'il s'est permis de dire en parlant d'un fonctionnaire 
public que, s'il ne pouvoit pas venir, il enverroit son cheval à 
sa place? 

R. C'est une plaisanterie que je me suis permise à l'égard 
de mon neveu*. 

Jean-Pierre Lambert, garçon boucher, était accusé 
d'avoir crié Vwe le roi^ la reine et la famille royale : 
Il n'en a aucun souvenir. Il dit : 

Qu'il a été arrêté un jour qu'il étoit très pris de boisson, 
mais qu'il ne conçoit pas comment il a pu tenir des propos 
qui ne sont pas dans son àme". 

Des témoins rapportaient pourtant qu'avant de crier 
Vive le roil il avait crié vive la République! association 
de vivats qui du moins aurait pu conflrmer son dire 
qu'il était ivre. Il aurait dit encore que le roi n'était 
pas mort, que c'était un prisonnier qui avait été guillo- 
tiné à sa place' : ceci était plus grave et on en pouvait 
induire qu'il le regrettait. 

Pierre Guenot, autre vigneron : <c queMarat et Lepelle- 
ticr étoient des coquins et que sous quinze jours leurs 
bustes seroient détruits ». — Il répond qu'il était tellement 
ivre qu'il ne s'en souvient plus*. 

1. Même dossier, pièce 14 
'2. Ibid., pièce 6. 

3. Ibid. y pièce 2. 

4. Ibid.j pièce 2. 



350 CUAP. XXXU. — FLOKÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

François-Germain Savoye en dit autant pour les propos 
qu'on lui attribue ^ 

Tous quatre pourtant furent condamnés à mort. Les 
deux autres, Aug. Cotet et P. Censjer, ivrognes aussi, 
mais estimés bons patriotes, furent acquittés*. 



VIII 

floréal : grande fournée lie trcntc-lrois : hommes de cour et lionmies du 
peuple, arislocralcs et sans-c'uloUes; aristocrates presque sans-culotlcs : le 
duc de Yilleroy, l'amiral d'Estaing. 

Le 9 (28 avril), fournée considérable et comptant des 
noms plus illustres ; elle comprenait trente-trois accusés : 

En tête Louis-Gabriel deNEUFviLLE, ducde Villeroy, IV 
miral Charles-Henri D'Estaing, le comte Jean-Frédéric 
de LvTOUR-DupiN, et le marquis Philippe-Antoine de La- 
TouR-DupiN-GouvERNEY, le premier ancien ministre de la 
guerre, tous deux anciens lieutenants généraux; 

Puis Charles Grangier la Fekrière, général de brigade; 

Marie-Marguerite Bragelongne, veuve de Paris-Mom- 
BRUN, et Marie-Nicole Bragelongne, ancienne religieuse ; 

Catherine - Louise Lamoignon, veuve Destourelles 
(soixanle-dix-huit ans); 

Le comte Armand de BétiiuiNe-Charost (vingt-trois ans); 

Le vénérable Aymar de Nicolaï (soixante-sept ans), 
ci-devant président du grand Conseil ; 

Louis TniROUX de Crosne, ex-lieutenant de police, 
Denis Angran d*ALLERAY, ex-lieutenant civil : et plusieurs 
autres résidant en divers lieux : 



i. Archives, ^V r>a4, dossier ITtAf pièce M. 
2. Ibifi, , pièce 5i-55. BuUelin, n** 50 et 57. 



LE DUC DEIVÏLLEROY, ETC. 351 

Gharles-Picrre Mergot-Momergo (cinquante ans), 
ancien garde du roi ; 

Nicolas Despallières, chanoine de Montpellier; 

Madeleine Tourret, de Moulins, ancienne religieuse; 

Thomas Gouffé, ancien avocat ; 

Charles-Hyacinthe Humbert, ancien sous-lieutenant; 

Jean-Louis Bravards-Deissat, comte Duprat; 

François-Joseph Feydeau, ancien capitaine dans le 
régiment ci-devant Dauphin ; 

François-Jean Piciiarddu Page, homme de loi et pro- 
cureur général syndic du département de la Vendée; 

Claude Le Melletier, chirurgien de Trévoux; 

Jean-Marie Gabet, membre du tribunal de Trévoux; 

Jean Chopinet dit Chevalier (vingt-trois ans), maré- 
chal des logis au 1^ hussards; 

Pierre-Louis Deveyle, ex-noble, cultivateur; 

Charles Jardin (soixante et onze ans) ex-greffier du 
Châtelet ; 

Alexandre-Benjamin Ropiquet, marchand de toile cl 
de tabac; 

Jacques-Joseph Jocaille, fabricant de linon; 

Pierre Martin, cuisinier; 

Marie-Louise-Victoire Sourciies, veuve de Vallière; 

Joseph-Fidèle Ginot, ancien avocat; 

Louise-Antoinette Fahgeon, veuve du comte de Bussy; 

Antoine-Jean Terray, ex-intendant de Lyon, et Marie- 
Nicole Peurney, sa femme \ 

On devine quel devait être le crime de semblable 
compagnie : <k complicité dans les trames et complots 
du traître Capet et de Marie-Antoinette > , et tout au moins 

1 , Archives, W 35i, dossier 737. 



352 CIIAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

intelligences et correspondances avec les ennemis de 
la République; propos tendant à la dissolution de la 
Convention nationale et au rétablissement de la royauté. 

Pour un grand nombre des prévenus, l'interrogatoire 
qui précédait encore la mise en accusation se bornait à 
Tune ou l'autre de ces questions : « Avez-vous émigré, 
avcz-vous entretenu, écrit ou envoyé de l'argent à des 
émigrés ?» ou d'une manière plus générale: «Avez-vous 
conspiré? » Latour-Dupin , ancien ministre, Latour- 
Dupin-Gouverney, Bétliune-Cliarrost, Jardin, Deveyle, 
Nicolaï, Mme de Yallière, Ginot, Thiroux de Crosne, 
Angran d'Alleray, la comtesse de Bussy, Ant. Tcrray 
et sa femme, M.-Marg. Bragelongne, veuve deParis-Mont- 
brun, cl sa sœur Marie-Nicole Bragelongne, ex-religieusc, 
J.-L. Bravards-Dcissat-Dupral, Grangier La Ferrièrc, 
Mergot-Moiitergon, Madeleine Tourret, Thomas Gouffé, 
n'eurent guère à répondre sur autre chose*. 

Us le nient. « Mais, dira Fouquier-Tinville, la femme 
Vallière croyait si bien à la contre-révolution qu'elle 
avait conservé soigneusement tous les attributs dislinc- 
tifs de la noblesse et de la féodalité. Mme de Montbru]i 
avait avoué qu'elle n'avait jamais pu se persuader que 
Louis XVI eût mérité son supplice; et Ton avait trouvé 
chez sa sœur, la religieuse, outre ses papiers et ses 
argenteries armoriées qu'elle y avait mis en dépôt, une 
prière à J.-C., une prière pour le roi, le bref du pape 
à tous les cardinaux Charitas qux docente Paulo apomtolo 
(Rome, 12 avril 1791)* et une lollrc de M. le curé du 
bourg d'Argenteuil, adressée i\ la municipalité de ladite 
paroisse sur le serment qu'il devait faire le dimanche 

1. Archives, \\ 554, dos>icr 757, 1" partie, pièces '20-4*J, 48, 49. 

2, Ibitt.t pièce 07. 



IIUMBERT, JOGAnXE, MARTIN, DESPALLIÈRES. 555 

50 janvier 1791 », lettre très ferme et très courageuse 
dont Vexesse religieuse, comme il est écrit dans une 
autre pièce, partageait sans doute les sentiments^ 

D'autres purent un peu plus se défendre, qui n*en 
eurent guère plus d'avantage. 

Humbert était sorti du service en 1791 « parce qu'il 
avait vu qu'on n'avait plus confiance dans les ci-devant. » 
Après sa démission il s'était retiré dans sa famille jus- 
qu'en septembre de la même année, puis il était allé au 
Fay, près de Mons, domaine qui lui appartenait, pour 
toucher un remboursement; mais il était rentré en 
France dès le mois de décembre et avait ses certificats de 
résidence en règle depuis lors. Feydeau, frère utérin 
d'Humbert, n'avait pu empêcher l'émigration d'un frère 
de ce dernier et de son cousin; mais il n'avait eu, non 
plus qu'Humbert, aucune correspondance avec eux". 

A ces deux « ci-devant » qui avaient touché de près à 
l'émigration, l'accusation joignait deux roturiers sus- 
pects de crime analogue : l'un, Jocaille, fabricant de 
linon, qui voyageait souvent, pour son commerce, de 
Cambrai à Valenciennes (Valenciennes était alors occupée 
par les Autrichiens) ; l'autre, Martin, cuisinier, congédié 
comme révolutionnaire de la maison anglaise où il ser- 
vait, et qui s'était vu arrêté, lorsqu'il revenait de 
Londres afin de se placer en France après dix ans 
d'absencc\ Il fut fort étonné d'apprendre qu'il était 
émigré et qu'il n'y avait plus de place pour lui que sur 
la charrette menant à l'échafaud. 

Le chanoine Despallières, qui avait été mis sur la liste 

1. Archives, W 554, dossier 737, ibid., 1" partie, pièces 65-70. 
t2. Ibid , pi.Vcs46 et 47. 
3. Ibid., pièce 52. 

TRID. RivoL. III ^ 



%4 CUAP. XXXII. — FLORÉAL (PREMIÈRE DËCADE). 

des émigrés, avait plus de raison de ne pas savoir pour- 
quoi : il avait quitté Montpellier le 25 ou le 26 juin, sé- 
journé huit jours à Lyon pour se reposer et gagné Paris 
le 15 juillet : il avait fourni des certificats de i*ésidence. 
Que pouvait-on vouloir de plus? — J. Pichard du Page 
connaissait moins bien encore les motifs de sa mise 
en jugement. Procureur général syndic de la Vendée 
en 1791, il avait donné sa démission pour raison de 
santé et vivait dans la retraite. Il saura, quand lui 
viendra son acte d'accusation, et en ce moment-là seule- 
ment, que c'est parce qu'on l'accuse d'avoir livré 
Fontenai. 

Chopinet dit Chevalier et le gendarme Ropiquet de- 
vaient être moins rassurés. Cliopinet avait pris la qualité 
d'aide de camp du ministre de la guerre et distribuait des 
congés; et Ropiquet avait quille son corps, démission- 
naire, dil-il, mais, il ne pouvait le nier, sans autre pièce 
qu'un de ces congés distribués par Chopinet. Toute son 
excuse, c'est qu'il le croyait bon, Chopinet lui ayant dit 
qu'il le tenait du ministre de la guerre \ 

Plusieurs, en raison des fonctions qu'ils avaient exer- 
cées, pouvaient savoir, sans attendre leur acte d'accusa- 
tion, à quel titre ils étaient poursuivis. 

Thiroux de Crosne, qui avait été lieutenant de police 
jusqu'à la i)rise de la Bastille, aurait vainement renié 
ses rapports avec l'ancien régime; il était spécialement 
accusé d'avoir été le complice de Berlicr et deFlosselles : 
on voulait se dédommager de ce qu'il n'avait pas été 
mis à la lanterne avec eux. Rien ne lui servait de s'être 
effacé depuis le 14 juillet, de ne s'être signalé que par 

i. Arcllivcj, W 351, dossier 737, 1'' partie, pièces 43 et 53. 



TUIROUX DE CROSNE; VEUVE PARIS-MONTBRUN ; YILLEROY. 555 

des dons pralrioliques : « L'expérience, disait Fouquier- 
Tinville, ne nous prouve-t-elle pas tons les jours que les 
contre-révolutionnaires les plus dangereux sont les plus 
patriotes en apparence, les plus familiers avec les sacri- 
fices pour la chose publique '7 » 

Ce raisonnement de Fouquier-Tinville aurait pu dé- 
terminer les rojalistes bien connus à chercher moins à 
se dérendre. Quelques femmes dédaignèrent de rien 
dissimuler dans les débats : 

Le président à la veuve Paris. Reconnoissez-vou9 cette 
lettre corrnne émanée de vous ? 

II. Je la rcconnois comme Tayant écrite le 21 juin 1793. 

Le Président, Voici ce que vous écriviez à celte éfioquc : 

i( Louis XVI a souffert le martyre sur la place de la Révo- 
lution. Dieu veuille le récompenser des maux qu'il a soufferts 
et du jugement injuste que les représentants de la nation ont 
prononcé contre lui. Dieu veuille nous délivrer des turbu- 
lents, favoriser le suca*s des armes de nos princes et ramener 
Tordre et la Iranquillilé. » 

R. Je croyois au martyre de Louis XVI, et mon opinion étoit 
fondée sur ses vertus*. 

Quelques hommes, les plus en honneur auprès du 
roi, n'avaient pas eu dans leur interrogatoire prélimi- 
naire la même simplicité ni la même franchise. 

Le duc de Villeroy dit et pouvait dire qu'il n'avait ni 
émigré ni con^^piré : il avait résidé continuellement à 
sa campagne d'Kssonncs ou à Paris depuis la Révolution, 
et avant cette époque il passait annuellement trois mois 
à Vei'sailles, à raison de son service. Qu'avait-il besoin 
d'ajouter : 



i. 1)l's EssarU, t. X, p. 85. 
ïi. liuUclin, 11' j8, p. 251. 



556 CHAP. XXXn. — FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Qu*'\l partoit, deux heures après minuit, de son quartier 
pour deux raisons : la première, c'est qu'il étoit mal vu par 
icî cy-devant [il n'ose pas dire roi et répugne à dire fyran], 
ctla seconde, c'est qu'il n'en partageoit aucunement les senti- 
ments; qu'au surplus il s*cn rapporte aux sentiments de sa 
section dans le sein de laquelle il a toujours vécu calme et 
paisible; qu'il n'a entretenu ni activement ni passivement 
aucune correspondance ni intelligences avec les ennemis de 
ce pays de telle qualité qu'ils soient *. 

L'amiral d'Estaing, dans un interrogatoire plus pro- 
longé, tient un plus triste langage * : 

D. Depuis la révolution et lors du séjour du tyran à Ver- 
sailles fréqucnliez-vous la cour du despote Louis XVI? 

R. Je Tai fré(]ucntéc autant que ma place de commandant 
de la garde nationale l'exigeoit. 

D. Assistiez-vous quelquefois au conseil de Capet et de ses 
ministres ? 

R. Jamais. 

D. Avez-vous été invité, avez-vous assisté aux orgies des 
gardes du tyran les jours qui ont précédé ceux des 5 et 6 
octobre 1789 (V. st.)"? 

R. J'ai assisté à un des grands repas des gardes du corps, 
après m'y être opposé, autant qu'il éloit en moi, et seule- 
ment en ma qualité de commandant de la garde nationale. 

D. A ce repas vous aperçùtes-vous de quelques outrages faits 
à la souveraineté du peuple? 

R. J'eus le chagrin de voir qu'on n'yavoitpas bu à la santé 
de la nation, malgré la demande expresse que j'en avois faite 
avant de m'y rendre, et que lorsque les ci-devant roi et reine 
et la ci-devant famille parurent, avec enthousiasme on but h 
leur santé; ce qui augmenta mon chagrin, attendu qu'on 
étoit convenu de ne boire à la santé de personne, sinon des 
convives entre eux. 

X. Archi\c:», W 554, doss.757, 1"' |).irilc, [)icce 47. —2 Ibid., pii^cc 51» 



L'AMIRAL D'ESTAING. 357 

D. Lors (le la descente des bons citoyens de Paris à Yersaillcs, 
le 5 octobre 89, prîtes-vous, en votre qualité de commandant 
de la garde nationale versaillaise, toutes les mesures néces- 
saires, et donnàles-vous en même temps les ordres convenables 
pour que le peuple insurgé n'éprouvât aucune atteinte contraire 
à ses droits et pour favoriser une cour perfide et corrompue? 

La réponse est honteuse : 

R. Je pris les ordres de la municipalité; je fis ranger les 
troupes vis-à-vis Tune de l'autre présentant leur flanc, bor- 
dant la haie et dans la position dans laquelle on voit passer : 
je pris, tout le temps que j'eus le commandement, toutes les 
précautions qui étoient en mon pouvoir pour empocher qu'il 
ne fût fait aucune opposition à l'intention du peuple. Lafayettc, 
à son arrivée, exigea que mon commandement cessât, et 
depuis cet instant je ne repris mon activité que pour la con- 
duite du ci-devant roy et sa famille à Paris, et ce par l'ordre 
de la municipalité. 

D. Âvcz-vous quelquefois fait visite à Capet et à sa famille 
durant son séjour aux Tuileries? 

R. Oui, environ une fois par semaine, à ce que Ton appelle 
son lever. 

D. Depuis la destruction du tyran et de la tyrannie à quel 
dessein conserviez-vous les effigies des ci-devant Roy, Reine, 
d'Artois et Monsieur, qui se sont trouvés dans votre domicile 
lors de la perquisition qu'on y a faite? 

R. Je ne les conservois pas, je les ai oubliés ; ils étoient 
mêlés avec de vieilles clefs. Toute ma conduite a prouvé ma 
haine pour ces individus ; ce qui étoitécrit dès 1790 sur la 
porte de ce même domicile annonçoit à tout le monde combien 
mon opinion étoit prononcée : le nom sacré de l'égalité y 
étoit écrit; et le lis, symbole de la royauté, y étoit désigne 
comme appartenant dès lors à la nation. 

D. Avcz-vous un défenseur? 

Il en aurait grand besoin devant l'histoire ! 



358 aiAP. XXXn. - FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

J.-B. Begclv-Peuceval, ancien aide de camp de d'Es- 
taing, ne conserve guère plus de dignité ! Il n'était pas 
du repas des gardes du corps, mais il est entré dans la 
salle. Voyant qu'on y chantait Richard, ô mon roil 
il est parti immédiatement par un escalier dérobé. 

On lui demande où il était les 5 et 6 octobre. — A 
Versailles, à son poste, prenant les ordres de d'Estaing 
qui ne lui en donna pas. 

Le jour du massacre du Champ de Mars (17 juil- 
let 1791) ? — Rue St-IIonoré, où il dînait. 

Le 10 août? — xVvec les sans-culottes, place de la 
Révolution. 

Les 51 mai et 2 juin î — Do garde à la Monnaie, avec 
son bataillon. 

Est-il attaché à Lalayelle? — Il est son ennemi juré. 

Avec quels députés est-il lié? — Avec Albert Lccoinlre, 
(le Versailles, et Reauharnais, qui l'ont fait nommer ce 
qu'il est devenu, commissaire des ports ^ 

A côté de ces déclarations d'hommes de cour qui s'effa- 
cent on trouve cet interrogatoire d'un homme obscur : 

Claude Le Melletier, trente-sept ans, natif de Com- 
mune affranchie (fjyon), demeurant à Trévoux. 

D. S'il n'a pas employé tous ses soins pour faire remettre 
à la fille du tyran, détenue au Temple, une lettre datée du 
25 ventôse. 

R. Oui. 

D. S'il n'a pas également fiut ses efforts pour lui faire 
remettre avec cette lettre vingt-quatre louis de quarante-huit 
livres chacun et deux de vingt-quatre. 

i. Archives, i7;tV/., piôcc 50.— Il mérita do ne pas cire rais en jugement. U 
parait, di$|>araît, reparaît tour à tour et disparaît enfin dans l'acte d'accusation, 
et on ne le trouve plus ni dans le pi*ocès-vcrbal d'audience, ni dans les questions 
posées au jury, ni dans la sentence (ihnf., 2* partie, pit'Ci's 1 10, il7 et 118). 



CLAUDE LE MELLETIER. 550 

R. Oui, dans un gant de couleur yiolette. 

D. Si cet envoi n'avoit pas pour objet de mettre la fille du 
tyran dans le cas de corrompre ses gardiens et de lui procurer 
son évasion ? 

R. Oui, si cela avoit été possible. 

D. S'il n'avoit pas l'intention, en supposant- la réussite de 
ses projets, de conduire la iillc du tyran aux puissances coali- 
sées contre la Republique? 

R. Que pensant que la République n'étoit pas l'ordre de 
choses qui pût convenir aux François, il Tauroit fait. 

D. Quelles sont les pci*sonncs qui lui ont donné le conseil 
de tenter rexéculion de ce projet? 

R. Qu'il a pris conseil de lui-même, mais qu'il a cru voir 
que c etoit Tintcntion des personnes qu'il fréqncntoit. 

D. Si le nommé Gabet ne l'a pas aidé dans ses desseins et 
tentatives ? 

R. Oui. 

Dcciaralion qui avait fait arrêter Gabet avec lui. 

Il est vrai que c'était un de ces hommes dont les 
grandes catastrophes de la Révolution avaient troublé la 
tôtc, comme on le peut voir par la déposition du capo- 
ral do garde au Temple, à qui il s'était adressé pour 
faire parvenir la lettre et Targenl 5 leur destination dans 
la Tour. 

n lui dit que c*étoit Tamour qu'il avoit pour la fille de 
Capot qui le portoit à ce point. Le dit déclarant lui demanda 
s'il étoitdc la noblesse ; ledit particulier lui répondit qu'il 
ctoit sans-culottes comme lui. Ledit déclarant lui dit qu'il 
étoit surpris qu'un individu comme lui voulût épouser la 
fille d'un Roy. Sur quoi ledit déclarant lui demanda s'il 
aimoit les pieds de veau fricassés, et ledit déclarant à cet 
instant descendit prévenir le traiteur qu'il avoit chez lui un 
homme suspect dont il lui avoit remis cinquante louis d'or et une 
lettre pour remettre à la fille de Capet, et ledit déclarant 



560 CUAP. XUII. - FLORÉAL (PREMIERE DÉCADE). 

invita sur-le-champ le marchand de vin à aller chercher la 
garde; c'est ce qu'il fit^ 

Le Melletier lui-môme, dans l'interrogatoire qui suivit 
immédiatement son arrestation, avait montré quelle 
était sa folie : 

A lui demandé (pour) quelle raison il avoit cherché à sur- 
prendre un homme de garde au Temple pour faire remettre 
à la fille Capet cinquante louis et une lettre ? 

A répondu que, s'intéressent à son malheur, il vouloit lui 
faire la cour comme tout homme a droit de faire à une femme. 

A lui demandé s'il avoit précédemment cherché à lui écrire? 

A répondu que oui, et qu'il ne savoit pas si les lettres lui 
étoient parvenues. 

D. Quels étoient les moyens qu'il s'étoit servi pour lui faire 
parvenir? 

R. Par la voie de la poste. 

D. Pourquoi il lui trouvoit son sort malheureux? 

R. Ayant perdu son père et sa mère et la voyant récluse. 

D. S'il ne s'étoitpas servi d'autres voies que celles ci dessus 
indiquées par lui pour lui faire par\'enir ces lettres? 

R. Qu'il s'informoit (de) temps eu temps à la sentinelle 
de ce qui se passoit. 

D. Quelle étoit la proposition qu'il avoit faite au caporal 
ci-dénommé pour lui faire parvenir cette lettre et les cinquante 
louis d'or? 

R. Qu'il le croyoit au-dessus de toute récompense. 

Après diverses questions sur ses moyens d'existence : 
s'il avait eu une place avant la République? depuis 
quand il était à Paris'? où il avait résidé jusque-là? on 
lui demande encore : 

i. Ardiivcs, W 354, dossier 737, i" partie, pièce 55. 
2. ■ lly élail depuis cinq ou six jours pour rélahlir s.i sanlu et conlinuerson 
instruction et la démarche qu'il fait en ce moment. » 



CLAUDE LE MELLETŒR. 361 

D. Quelles étoient ses opinions sur le moment actuel? 

R. Qu'il croyoit avoir vu que Topinion générale étoit 
d'avoir un chef pour qu'il (y) eût un bon ordre de choses. 

D. S*il a fait des propositions à plusieurs personnes pour 
porter sa lettre ? 

R. Oui. 

Et il désigna un jeune homme qui lui avait opposé un 
refus. 

Ce qui montre le plus combien son cerveau était dé- 
traqué, c'est cette lettre elle-même dont on retrouva chez 
lui plusieurs brouillons*, outre l'original ainsi conçu : 

L'amour armé de ses ailes, son carquoî garni de nom- 
breuses flèches, complètement aveugle, reçut des ordres pour 
courir à l'aventure faire des conquêtes. Arrivé dans l'isle de 
Cithère, maintes beautés le séduisirent. Le champ libre 
partout où il vit des appas où il reconnut sa mère se jet/er 
dans ses bras. S'il parut inconstant, ce ne fut que pour grossir 
son escorte. A l'ombre de ses lauriei*s, lui surprenant une 
anne en main dont il faignit de se saisir, d'un vol se porta 
à sa hauteur, sourit de se trouver son égal; s'entre serrant 
ils promirent de ne former qu'un, de faire partager leur sort 
à ceux qui voudroient en jouir. Mon récit vous egaye; 
recevez-le en bouquet. Je vous envoie ce que je possède de 
plus cher; s'il est quelque chose de plus noble, il n'est 
point à ma disposition, vous connoltrez mes intentions. 

COITLET : 

L'on dit qu'à quinze ans Ton plaît Ton se marie- 
J'ai plus dû trente ans, c'est bien éloigné. de quinze ans. 
Dites moi je vous prie, comment on abrège le temps 
Car j'aurais grande envie de presser les instants. 

Je suis. 
Votre frère de cœur et d'armes, Melletier. 

i. Archives, i6iV/., pièces 50 cl 0(K 



362 CHAP. XXXn. - FLORÉAL (PREMIÈRE DÉCADE). 

Et pour adresse : 

A Madame, 

Madame, fille du ci-devant, 

à la tour du Temple, 

à Paris*. 

Le malheureux fou entraînait après lui un de ses 
compatriotes qu'il avait signalé comme ayant connu et 
approuvé ses projets, ce dont Tautrc se défendit avec 
énergie, mais sans succès*. 

Il n'était pas facile à Fouquier-Tinville de se recon- 
naître parmi tant d'accusés, et par le (ait, il savait si 
peu ce qui revenait à chacun dans cette foule qu'il lui 
arriva d'en confondre deux en un seul : 

« Pichard-Despallièrcs et Laferrièrc, dit-il, en excitant l'un 
et l'autre des troubles dans les départements, le premier 
dans la ville de Montpellier, le second dans le département 
de rAvcvron. » 

Or ce Pichard-Dcspallières se compose : l°de Pichard- 
Dupage, qui figure au n° 15 de la liste (quaranle-fjuatre 
ans, natif de Fontenay-le-Peuple, Vendée), et 2** d'Olivier 
Despaillères, au n*' 7 (soixante et un ans, ci-devant cha- 
noine de Montpellier) : donc, deux accusés en un; ce qui 
n'en fit pas moins tomberdeux tétes\ 

Mais ce qui le mettait à l'aise, c'est que dans sa pensée, 
tous, quelle que fut la diversité de leur origine et de 
leur mise en cause, étaient réunis dans un même senti- 
ment contraire à la Uévolution. Aussi concluait-il avec 
confiance : 



1. Archive:*, WHSi, dossior 7û7, l'*" parlie, i>iècc 59. 
^2. Ihid.^ pièce i5. 

5. Voyez le buUdin. i' partie, n* 58, p. 2l>0. "ITt, et les pièces 55 et 3i, 
I ^ parlie, \V 354, dossier 757. 



CONDAMNATION. IMPRESSION DANS LE PUBLIC. 36S 

Citoyens jurés, Tliorloge patriotique a sonné le trépas de 
tous les contre-rcvolutionaires, et c^cst ici le cas de n*cn 
épargner aucun, de les frapper tous du glaive de la loi. 

Aucun ne fut épai'gné en effet. Tous les trente-trois, 
même les vieillards de soixaute-quinzc ans, Mme Des- 
tournelles, Angran d'Alleray, furent condamnes à mort. 

Angrun d'Alleray qui, comme lieutenant civil du Châ- 
tclet de Paris, avait la pratique des jugements criminels, 
voyant qu'à peine on prenait les noms et qualités des 
accusés, n'en pouvait croire à ses yeux : « Est-ce ainsi », 
disait-il à l'un des compagnons d'infortune assis près 
de lui, cf est-ce ainsi qu'on rend à présent la justice? » 
et quand il fut condamné : « Je n'ai d'autre regret que de 
voir ma patrie livrée aux forfaits les plus inouïs. » Il 
conserva en allant au supplice sa ferme contenance et 
la sérénité que lui inspirait sa foi. Il disait à ceux qui 
étaient dans la même charrette : « Prenons courage, 
dans quelques instants nous recevrons la récompense du 
bien que nous aurons pu faire '. » 

Cette grande exécution" fit, selon un rapport de la 
police, une impression profonde ; mais le rapporteur y 
applaudit d'autant plus : 

La plus grande consternation régnoit hier dans différents 
caf/ës et notannnent dans ceux de la maison nommée mal à 
propos Égalité: dos soupirs [qui] ontéchappéinvolontaireTncntà 
quelques individus faisoient Tcloge du tribunal révolution- 
naire. 

Le sans-culotte au contraire é(oit au comble de la joie. 
Ça ira, vive la Republique ! Vive la Convention ! nous ne 
serons plus trahis. Voilà le refrain de chaque républicain". 

i. De^ EssnrU. t. X, p. I"2à. 1*20. 

2. EIlo eul lieu \o. joui- iiM*'ine à 4 liciircs^ do relevée (ApcIiîvm. AV 5*27 u 

.". ArcliivL'*', W l'jl, h'ilco IIV. 



CHAPITRE XXXIII 

FLOUÉAL (deuxième DÉCADe) 



iO (lorual : Indemnité au bourrcmi ; 11 : Montagnards incompris; 12 : une four, 
née de famille (famille de Pomnieuse), et une fournée par amalgame; 13 
et 14 : Diacon, Gorbilli.'t et le curé Pctra ; les bataillons des Filles Saint-Tho- 
mas et des Petits-r%cs au 10 août. 



Le 9 floréal Fouquier-Tinville fit une démarche signi- 
ficative. Il adressait au Comité de salut public les doléances 
de Sanson. Comme exécuteur des jugements du tri- 
bunal criminel de Paris, Sanson recevait « une somme 
annuellement. » Mais on n'avait pas prévu qu'il serait 
l'exécuteur des jugements du tribunal révolutionnaire: 

Suivant les mémoires fournis par le réclamant, ajoutait 
Fouquier, c'est lui qui est chargé de pourvoir à tous les 
uslcnsiles nécessaires aux exécutions tels que charrettes, 
chevaux, etc. Depuis un an et plus qu'il est chargé de l'exé- 
cution des jugements du tribunal révolutionnaire il ne lui a 
encore été alloué aucune indemnité. 

Il convient vous observer, citoyens, que les individus 
qu'il emploie lui coûtent fort cher, d'après son rapport. Celte 
partie, toute désagréable qu'il soit de s'en occuper, mérite d& 
n'être pas négligée à raison de son utilité. 

J'appelle en conséquence votre attention, citoyens, sur 
l'indemnité provisoire et par forme d'à-compte que l'exécu- 
teur reclame. 

Le métier allait si bien qu'on s'y ruinait ! 



INDEMNITÉ AU BOUKREAU; PATRIOTES ACQUrTTËS. 365 

Fouquier-Tinviile demandait donc pour Sanson une 
indemnité de 15 à 20000 livres*. 

I^ Comité accorda 20000 livres sans marchîinder". 

Si le tribunal avait des rigueurs, it y avait pourtant 
des accusés à l'égard desquels le jury se sentait plus 
d'indulgence : c'étaient ceux qui appartenaient à cette 
classe de prétendus contre-révolutionnaires, où Ton 
avait rangé Hébert et Chaumette, et avec laquelle plus 
d'un juré se sentait quelque affinité. On en vit un exemple 
le premier jour de cette nouvelle décade (50 avril). L'ac- 
cusation poursuivait des patriotes évidemment méconnus 
et des fournisseui^ plus ou moins infidèles. 

Les premiers étaient dix citoyens de la Sarllic, 
membres de la Société populaire : Pierre Turbat, ex- 
moine (vingt-deux ans); Bazix, agent national (vingt- 
trois ans); Louis Sallet, ci-devant noble et ancien pro- 
fessiîurde philosophie; René Guesdon-Dubourg, ex-prêtre; 
Jacques Jourdain, ex-prùtre, etc. ; accusés de complot 
pour avoir lait l'éloge de Philippeaux, Tami de Danton'. 
Mais c'étaient d'ardents montagnards : à tel point qu'on 
les donnait comme unis d'intention à la faction d'Hébert 
et de Chaumette ; car ils n'avaient pas fait seulement 
l'éloge de Philip|)eaux : témoin l'ex-prctre,' non plus 



1. ArchiTcs», AF ii'22, dossier 09, pièces 81. 

2. Du 10 llurcal au 2 rép. fr. et indiv. 

U' Comité de salut public, sur la réclamation présentée par l'accusateur public 
du tribunal révolulionnuirc pour le payement de« dépenses extraordinaires de 
rexécutiun des jugements criminels de ce tribunal, arrête, d*apr6s les mémoires 
produits i raccusatcur public, qu'il sera payé à l'exécuteur des jugements 
criminels la somme de vin^t mille livres pour l'indemniser des ayances et frais 
exlraui-tltnaircs qu'il a faits depuis treize mois. 

CoLLOT it'IlERDois, B. Barjiae, Billacd-Vabexscs, Cahnot. 

(Archives, AF n 22, dossier 00, pièce 80.) 
5. Aicliives, \\ 350, doss. 744. 



366 GILVP. XWHI. ^ FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

Jacques, mais Marat-Cincinnatus Jourdain, qui, le dé- 
cadi 10 pluviôse, avait prononce ces paroles : ce Liberté, 
fille de la nature, nous t'adorons. Dans ce temple où 
le mensonge et Teneur ont eu longtemps leurs prêtres 
et leurs victimes, » etc. *. 

Le jury les acquitta. 

Le 12 (l"mai), Langlois de Pommeuse, ancien conseiller 
de la grand'chambre au Parlement do Paris, sa femme 
Sophie CiiuPLN, son frère La.nglois de Resy, son chape- 
lain Etienne Vioé, son fermier Claude-Louis Dklignt, 
son domestique Gen'ais Seurre dit Joinville et six 
aulres personnes attachées à sa maison, étaient traduits 
au tribunal comme fanatiques, contre-révolutionnaires, 
receleurs d'or, enfouisscurs de bijoux et accapareurs, 
parce qu'ils avaient pris certaines mesures de précaution 
afin de n'être pas dépouillés de leurs biens*. Ces mesures, 
il est vrai, étaient Iroj) compliquées et avaient employé 
trop de bras pour avoir la chance de rester secrètes. 
Tout s'y rencontrait à la fois : objets précieux mis dans 
une cache bien maçonnée, argenterie d'église ou de 
maison enveloppée de plomb, serrée dans une boîte et 
jetée à la rivière; malles emportées; assignats distribués 
par forme de dépôt entre plusieurs dos domestiques^. 
Quelques-uns avaient parlé : la cache fut ouverte, la ri- 
vière fouillée au lieu désigné, et avec les objets de prix 
on avait trouvé dos papiers d'une grande valeur pour 
l'accusateur j)ublic; aw c'étaient des titres certains à 
la confiscation de tout le reste : leltres ou écrits contro 



1. ArcbÎTCs, \V 3564 dossier 744, *2' partie, pièce 23; 3* partie, pièce 79. Pour 
les autres, Toycz le Juurnal à In fin de ce volume. 
S. Archives, AV 356, dossier 745. 
5. Ibid.f pièce 4. (Pix>cès-verl)ul {général de pcrtpii^ilioii.) 



LA FAMILLE LANGLOIS DE POldMEUSE. 567 

rcvolulionnaircs et, par exemple, cette inscri|)tion de 
style antique, mais d'un accent amèrement actuel : 

nUNCIPIBlTS F[T.ATIS 

FIDE MILITARI CORHITTA 

PLEBE AHMATA DIPElLVrSTE 

VECTIGALinrS NEGATIS 

VACrO AEHARIO 

INCERTA ET IMPEDITA AN>0>A 

CASTELLIS NOItILICM INCENSIS 

SACE1U)0TIBLIS MISERRIMO LUDIBRK) TRADITIS 

CONFL'SIS oRDr.xrBis 

JURIBTS ADAEQUATIS 

PERMLXTIS PHOVINCIIS 

STUPE>iTE AC DETESTANTE EIROPA 

IMER SUSPENDrA, LM:EM)IA, C AEDES 

GALLIA DELIHAME ET LAETABUNDA 

FELICITAS PI.BLICA 

1789». 

Après cela rinterrogatoire paraissait inutile. Ou ne 
parle même plus des objets enfouis. Le prévenu a-t-il été 
en intelligence ou en correspondance avec les ennemis? 
C'est pour tous les onze, même pour les jardiniers et 
le cocher, la môme question. Et à l'audience publique, 
pas de témoins* : les accusés en tiendront lieu '. 

Six dont les révélations avaient aidé ou désarmé la 
justice : deux jardiniers, une domestique, un charpen- 

i. An-lÛTcs, \V ù^iC}, dossier 745, 1'* parlic, pièce i 8. (Extrait des registres 
du comité de surveillance de Crécy.) En voici la traduction : 

Les princes chassés, — la foi militaire corrompue, — la plèbe armée régnant, 
— les impôts refusés, — le ti-ésor vide, — les subsistances incertaines et entra- 
vées, — les châteaux des nobles incendiés, — les piètres livrés aux plus odieux 
outrages, — les ordi-es confondus, — les droits nivelés, — les provinces mêlées 
ensemble, — l'Europe stupéfaite ot détestant, — au milieu des penderies, des 
incendies et des meurtres, — la France délirante et folle de joie, 

Bonheur pdblic. 
1789. 

2. Ibid., pièce 39. 

Tt, Ibid,, 2* partie, pièce 102. 



568 CHAP. XXXIII. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

lier, un garde-chasse et le cocher, furent acquittés. Les 
sixautreSv nommés plus haut, condamnés à mort'. 

Le môme jour, l'accusation réunissait devant le tri- 
bunal comme auteurs d'une même conjuration : Chal- 
METON, d'Uzès; Bernard, Poulet et Nogaret, de Besançon ; 
MouTiiON, du Mont-Blanc, et IUbact, de Marseille. Gom- 
ment avaient-ils conspiré à ces distances les uns des 
autres? Ils étaient accusés d'avoir pris part au mouve- 
ment de réaction provoqué dans toule la France par la 
révolution du 31 mai*. 

François-Joseph Mouthon, « ex-garde du tyran sarde», 
lieutenant de gendarmerie, avait imprimé un discours 
très violent contre la rovauté, contre les Bourbons et 
d'Orléans, mais aussi contre Marat et Robespierre: 

Oui, frères et amis, le parti d'Orléans, Marat et Robes- 
pierre et autres leurs vils adhérents, est le plus terrible 
ennemi de notre libcrlc '* ! 

Louis-Joseph-Ignace Ghalmeton, ex-procureur syndic 
du district d'Uzès, était signalé comme « bon catho- 
lique » et n'ayant jamais siégé dans la Société popu- 
laire; Glaude-Anloine Bernard, ex-juge au tribunal de 
commerce de Besançon; Jean-Antoine Poulet et Jean- 
Guillaume NoGARET étaient accusés d'avoir signé la lettre 
de l'assemblée générale des sections de Besançon*; Jac- 
ques Rabaud, armateur, d'avoir prêté cinq canons 5 la 
municipalité de Marseille*. Il le niait et les autres pré- 
sentaient (les excuses. Mais leurs sentiments étaient con- 
nus. G'est un des holocaustes que le fédéralisme devait 

i. Archives, ï7;/rf., pièce 104-106. 
2. Archivos. SV 557, dossier 740. 
5. Ihid.y pièce 35. 

4. Ibid., pièces 2 et 15. 

5. Ihid., p. 17. 



LE CIRÉ PÉTRA. 369 

fournir à la justice révolulionnaire. Ici, aucun des 
accusés n'y fil défaut : ils furent (ous condamnés à mort\ 

Le même jour, chose rare, une condamnation jus- 
tifiée, — sauf la disproportion de la peine au délit. 

Jean Glutron, entrepreneur de convois militaires, et 
Pierre Landois, huissier, son homme d'affaires, furent 
convaincus de prévarication : des feuilles de route pré- 
sentaient des surcharges dont Landois se reconnaissait 
Tauteur, disant qu'il les avait faites à la demande de 
Glulron*. 

Pierre Diacon (cinquante ans), ancien militaire charge 
de l'inspection des armes à feu à Tarsenal» était accusé 
d'avoir tiré dans l'affaire du Champ de Mars (il avait 
tiré deux coups en l'air)'; et Denis Corbillet (cinquante- 
deux ans), menuisier, d'avoir été au fameux dîner des 
Champs-Elysées (50 juillet 1792), dîner où Ton pré- 
tendait que « les suppôts de la tyrannie » avaient projelé 
le massacre des Marseillais, venus pour le 10 août et 
qui banquetaient au voisinage \ Mais on reprochait de 
plus à Tun et à l'autre d'avoir outragé la Convention et 
les autorités constituées, en représentant la Convention 
« comme composée d'une troupe de scélérats, et les 
autorités constituées comme des intrigants qui n'étoient 
parvenus à ces places qu'à force de bassesse et de dénon- 
ciations plus fausses les unes que les autres; comme un 
tas de gens sans principes, sans éducation, sans aucune 



i. Anhivcs W 55S, dossier 740, pièce 51. 

2. Archives W 357, dossier 747, pièce 40 (interrog.) et pièce 44 (jugement). 
On peut noter déjà dans ce jugement ccnnio dans beaucoup d'autres que la 

formule de condamnation € fait et prononcé », etc., a été rédigée à ravauce.— 
Nous approchons des jugements en blanc. 

3. Archives ^Y 357, dossier 748, pièce 4. 

4. ////</., pièce 7. 

TRIB. KÉVOL. m 94 



370 ClIAP. XXXin — FLORÉAL (DEUXIÈME DECADE). 

aptitude pour les fonclions qui leur étaient confîées. » 
Apres eux Laurent Petra, curé de Levemont, qui 
n'avait été ni aux Champs-Elysées ni au Champ de Mars. 
On Taccusait d'avoir arraché les placards affichés à la 
porte de son église et d'avoir provoqué ses paroissiens à 
la résistance contre la loi qui ordonnait de faire l'inven- 
taire des objets sacrés. Il niait ce dernier point. Quant 
aux placards, il avouait les avoir arrachés le 4 novem- 
bre 1792, mais sans violence, c ayant invité les officiers 
municipaux à le faire eux-mêmes, parce qu'on inter- 
rompait l'office. » 

On lui demanda si, après la mort du roi, il n'avait 
pas proposé de dire la messe pour lui. 

R. Qu'en priant pour les trépassés il avoit ajouté : «r Et 
aussi pour Tàmc du dernier roi des François; » qu'en disant 
cela, il ravoit dit expressément pour faire entendre à ses 
paroissiens qu'il n'y auroit plus d'autre roi et que nous se- 
rions républicains à l'avenir*. 

Comme un exemple de son mépris pour les autorités, 
on lui opposait encore cette lettre : 

Dans un moment de violence la plus impudente qui ait 
encore eu lieu de la part du sieur Charles Fontaine, officier 
municipal, Duhautpas, greffier, et Duhamel, chirurgien, en 
présence de François Petit, sa femme, la femme de Denis Fon- 
taine et Catherine Martin, le citoyen Petra, curé de Levemont, 
déclare qu'il se moque et se moquera toujours des susdits et 
de leurs adhérents. Ce jourd'hui, 12 novembre 1792. 

Petra, curé*. 

Ce Petit, tailleur, et sa femme Elisabeth Leleu, qu'il 
prenait à témoin, avaient été accusés, ainsi que lui, d'in- 

1. Arcliivos W r>57, dossier 748, pièce 28. 

2. Ibid.f piccc 31. 



LES BATAILLONS DES FILLES S. THOMAS ET DES P. PÈRES. 371 

jures envers les autorités établies. Petit, à qui on de- 
mande s'il cs( lié avec le curé, répond : 

Oui, comme tailleur et comme paroissien ^ 

Lui et sa femme niaient d'ailleurs les injures dont on 
les accusait. Ils furent acquittés; mais le curé Petra et 
les deux autres condamnés à mort*. 

Les 13 et 14 floréal un procès nous ramène au 
10 août et nous montre le triste rôle qu'y a joué la 
garde nationale, même dans ses bataillons les plus fidèles. 
Mais cette quasi-fidélité était une cause de condamnation 
et de mort. Il s'agissait de quatorze officiers, sous-offi- 
cicrs et soldats des bataillons des Filles Saint-Thomas et 
des Petits-Pères : Gabriel Tassin de Létak g, Daniel Tassin, 
Joseph-Louis Maulgué, Thomas-Simon Bérard, Jean- 
Philippe Wenmaring, Simon Piquet, Pierre-Etienne Angi- 
BAULT, François-IIenri Laurent, François Parizot, Charles- 
J.-B. Desciiamps-Tresfontaine, Pierre-Jacques Perree, 
Louis-Gabriel d'HANGEsr, Étienne-Jean-Àrmand Rouge- 
nont, François Salneuve'. Ils étaient accusés d'avoir dé- 
fendu le roi dans la journée du 10 août. 

C'était leur devoir : chacun s'en excuse. Bérard\qui 
se trouvait alors capitaine de la 3* compagnie du ba- 
taillon des Filles Saint-Thomas, rejette tout sur le com- 
mandant Tassin. C'est Tassin qui a reçu l'ordre de 
Mandat, et qui harangua les compagnies; qui, lors de la 

i. ArchÎTCS, W 357, dossier 748, pièce 28. 

% Bulletin, n«* 67 cl 68. 

5. Archives, W 357, doss. 750. Bulletin, n** 63-65. 

4. Il avait figuré comme témoin dans raiïaire de Menard de Cboasy, etc. 
(29 germinal), et l'accusateur public Tarait fait mettre en arrestation à Tao- 
diencc («our les faits dont il eut à répondre les 13 et 14 fkiréal (ArchÎTes, W 348, 
dossier 7'J^ /'i«, ^ partie, pièce 112, procès-Tcrbal d'audience). 



372 CHAI». XXXllI. - FLORÉAL (DEUXIÈME DÉaDE). 

revue du bataillon aux Tuileries, se trouvait auprès de 
« Gapet ». Il déclare que c'est avec répugnance qu'il 
était allé aux Tuileries : 

Que sur les cinq heures du matin, toujours inquiet, il 
est sorti sur la place du Carrousel pour voir s*il trouveroit 
des patriotes auxquels il pût faire connoître sa situation ; que 
n'ayant trouvé personne, il étoit revenu à son poste. 

C'est alors que Louis XVI avait passé en revue la garde 
nationale. Bérard ajoute : 

Que le bataillon, quelques instants après, est rentré dans 
la cour des Princes et (s'est) divisé en différents pelotons; 
qu'une partie des grenadiers sont sortis du bataillon sans 
savoir où ils alloient; que, les grenadiers partis, le reste du 
bataillon s'est rapproché de la porte où il est resté quelque 
temps ; que là, il prit la résolution de se joindre aux patriotes 
qui étoient déjà aux portes et y heurtoient et d'essuyer même 
leur feu sans le rendre; qu'au reste, il s'expliquera plus 
au long aux débats. 

D. S'il a tourné les armes contre les patriotes, ainsi que le 
bataillon ? 

R. Qu'il les auroit plutôt tournées contre lui-même et qu'il 
n'a pas de connoissance que le bataillon en eût fait autre- 
ment; qu'au surplus, Tassin et lui frayoient mal ensemble 
depuis le principe de la révolution, et qu'il est le seul officier 
du bataillon qui ait été conservé après le 10 août. 

G. Tassin, chargé comme on l'a vu, aurait dû être 
hors de cause : il avait été mis en liberté par arrêt du 
tribunal du 17 août, établi précisément pour frapper ce 
que l'on appelait la conspiration du 10 août. Mais 
qu'est-ce que cela, aux yeux du tribunal révolution- 
naire? Il avait donc été repris et longuement interrogé 
(4 ventôse). Il répéta sans doute les raisons qui avaient 



LKS BATAILLONS DES FILLKS S. THOMAS ET DES P. PÈRES. 575 

décidé en sa faveur les premiers juges. I^e bataillon 
n'avait pas tiré sur le peuple, puisqu'au moment de la 
lutte il se trouvait à TÂssemblée nationale^ ; et le lende- 
main de son interrogatoire, il écrit à Fouquier-Tinville. 
11 lui rappelle (Fargument devait toucher Thomme) que 
ce jury qui l'acquitta au tribunal du 17 août, c'est 
Fouquier-Tinville qui le présidait. Aucun fait nouveau 
ne s'est produit : qu'il se fasse représenter les pièces et 
qu'il jugeV 

Le capitaine du bataillon des Petits-Pères, P.-J. Perrée, 
trouvait moyen de réduire son rôle bien plus encore. 
C*est aussi à l'Assemblée nationale que son bataillon 
était allé. Il ajoutait : 

Qu'une très petite portion s'étoit placée avec une seule pièce 
de canon dans la cour de Marsan; que lorsqu'ils avoient vu 
monter les Suisses au château et qu'ils n'aperçurent plus per- 
sonne dans les cours, il s'étoit retiré et étoit allé se coucher. 

Salneuve, sous-lieutenant des grenadiers des Filles- 
Saint-Thomas, avait été envoyé en détachement dans 
Tune des salles. Il n'avait rien vu, ni entendu. Laurent, 
autre sous-lieutcnant, dit comme les autres qu'on n'a 
pas tiré, puisque le bataillon s'en est allé à l'Assemblée 
nationale avec le roi. 

Armand Rougcmont déclare que, quand il a vu qu'on 
voulait faire feu sur le peuple, il s'est retiré*. 

Mais ce n'est pas seulement d'avoir tiré sur le peuple, 
c'est d'avoir reconnu Louis XYI comme roi, le 10 août, 
avant la déchéance, d'avoir crié : c Vive le roi! » de 
lui avoir rendu les honneurs dus au roi, qu'on fait un 

1. Archives, \V 357, dossier 750, pièce 27. 

2. Ibid,, pièce 25. 
7t. Jhid.^ pièce 39. 



374 GHAP. XXXllI. — FLORËÂL (DEUXIÈME DÉCADE). 

crime alors. Aussi tous s'ea défendent. Wenmaring, capi 
taine des grenadiers, dit : 

Qu'au moment de la revue le bataillon étoit sous les 
armes, mais qu'elles n'ont pas été présentées; qu'il a véri- 
tablement entendu crier Vive le roi ! que sur-le-champ il a 
imposé silence à la compagnie et que personne des grena- 
diers n'a crié Vive le roi! non plus que le bataillon \ 

Bérardy autre capitaine, avait tenu le même langage; 
le sous-lieutenant Laurent avait ajouté à sa déclaration : 

Qu'aucun de la section qu'il commandoit n'a présenté les 
armes et n'a crié Vive le Roy ! et qu'il leur a dit qu'il ne 
falloit flagorner personne '. 

C'est ce que confirme Angibault, simple grenadier, 
qui, lui, <K étant sorti sur les neuf heures et ayant vu un 
gendarme blessé sur la place de la Révolution, l'avoit 
conduit au garde-meuble, et de là à l'hôpital du Gros- 
Caillou D : — bon moyen pour n'être pas à la bataille : 

D. Si lorsque le dernier des tyrans de la France a passé sa 
revue dans la matinée du 10, le répondant n'étoit pas du 
nombre de ces lâches qui lui présentèrent les armes et crièrent 
Vive le roi ? 

R. Que bien loin de là, il avoit les armes aux pieds ^. 

Pour les autres, Piquet, Maulgué, Parizot, d*Hangest, 
ils étaient ou absents de Paris, ou retenus chez eux par 
quelque maladie. Deschamps-Tresfontaines était démis- 
sionnaire depuis douze jours» 

On trouve au dossier le plan du réquisitoire que se 
proposait de prononcer le substitut Naulin et, ce qui est 

1. Archives, Yf 357, dossier 750, pièce 53. 

2. Ibid., pièce 28. 
%. Ibtd. pièce 29. 



LES BATAILLONS DES FILLES S. THOMAS ET DES P. PÈRES. 575 

plus curieux, les notes qu'il a prises au cours du débat 
sur les deux principaux accusés, Tassin et Perrée. Ses 
notes s'arrêtent au milieu de la déposition des témoins 
qui, interrompue le 13, se continua le lendemain. 

Résultat du débat sur Tassin de t Étang. 

Intelligences avec la cour. A côté du petit Capet lors de la 
journée du 20 juin. Improbation de la démarche du peuple à 
cette époque, dans le café de Chrétien ; participation indirecte 
au repas des Champs-Elysées et complicité des suites de ce 
dîner, prouvées par sa démarche à la section où il provoqua 
rinsurrection, en criant : « Que les Marseillois viennent 
égorger les grenadiers. » Fermeture des boutiques, canons 
braqués, etc. 

A la journée du 10 août, concert avec Mandat et tous les 
agents de la cour. Bataillon assemblé le 9 au soir, marche 
aux Tuileries, d'après l'ordre de Tassin, qui s'excuse sur 
ceiui du traître Mandat. Harangues de Tassin, qui ne pouvoit 
ignorer ce projet d'insurrection populaire et parce que Pélion 
Favoit annoncé, et d'après ses démarches au château où il 
conduisoit des patrouilles joumalici*es, depuis l'événement 
du 20 juin. — Rapport deColotsur la déchéance ; conduitede 
Tassin qui conduit Capet à cette époque. Cris de Vive le roi! 

Yenmaring, affidé de Capet, déchire les feuillets du registre 

— (d'une autre encre : adresse). Perret, commandant du 
bataillon des Petits-Pères, imite la conduite de Tassin dans le 
sien. Ordre pour porter le corps de Duhamel à l'Assemblée. 
Conférences à cette époque avec Capet. Quitte son lit pour se 
mettre à la tête du bataillon, le 9 août, d'après l'ordre de 
Mandat. — L'un des provocateurs du diner aux Champs-Elysées, 
mène son bataillon aux Tuileries, le 9 août au soir. Dispa- 
raît. Joue au billard avec l'Autrichienne, selon le bruit public. 

— Candeur du témoin Blouette^ 



i. Archives, W 357, dossier 750, pièce 51. Blouet est le douzième témoin, 
▼oyez procès-verbal d'audience, ibid.t pièce 32. 



376 CHÂP. XXXIII. — FLORÉAL (DEUXIEME DÉCADE). 

CequeNaulin a pu dire, à Tappui de raccusalion. 

Sur la constitution monarchique, sur les principes et les 
motifs des reviseurs, sur le système de Lafayettc, voulant le 
gouvernement militaire, sur l'état de la majorité des accusés, 
tels que Tassin de TÉtang, L.-Dan. Tassin, Venmaring, Pic- 
quet, Parizot, Rougemont, Perret, tous tenant directement 
ou indirectement à la finance ; sur d*IIangest, ex-mousquetaire: 

ce qu'il a pu dire après ces « réflexions générales, » 

Sur la conduite révolutionnaire de chacun des accusés, 
notamment aux époques marquantes de la révolution, 

comme ce que purent dire, après ce réquisitoire, les dé- 
fenseurs officieux en leur faveur, tout cela fut probable- 
ment sans influence sur la détermination du jury. La 
défense (et quelle défense!) du château des Tuileries, 
au 10 août, réclamait des victimes expiatoires. Tous^ 
excepté Salneuve, dont l'alibi fut sans doute constaté, 
furent condamnés à mort. 



II 

15 iloréal : fourni** aristdcraliqiio et fuurnéo populnirc. 

Le 15 (4 mai), dix accusés, dix condamnés : Claude- 
Antoine Clkriag, marquis de Cuoiseul-Ladaume, ancien 
lieutenant-général, Antoine Dutailly, homme de loi h 
Besançon, et Philippe Monmotte (soixante-treize ans), 
juge du tribunal de cette ville, accusés de royalisme et 
de correspondance avec les émigrés*. 

c Choiseul était un des agents de Capet et de sa 

1. Apchivfts, W 558, «losRÎer 755, ïiufUtin, n" 08-71. 



CHOISEUL-LABAUME, DUTAILLY, MQNNIOTTE. 377 

femme. Le tyran n'a pas formé un plan de conspiration 
dont Choiseul n'ait été le complice et ^instrument^ » 

Dutailly, agent de Choiseul-Labaume, était venu à 
Paris en avril 1791 pour suivre un procès de Choiseul 
et de Mme de Ligncville, sa sœur, contre Durfort de 
Lorges ; il y était resté jusqu'en octobre, et pendant ce 
temps il avait entretenu avec Faure, procureur au par- 
lement de Besançon, une correspondance qui, selon lui, 
était toute d'affaires, mais dans laquelle il donnait aussi 
les nouvelles répandues par les papiers publics ; et Tac- 
cusation y signalait (les extraits qu'elle en donne en 
témoignent) un grand mépris et une grande haine pour 
le régime nouveau; il avait pu calomnier même la 
journée du 10 août*. 

Monniotte ne parlait pas mieux des clubs, notam- 
ment dans sa correspondance avec Dulailly. Il donne 
pour excuse qu'il a dit ce qu'il entendait dire, mais il 
avait aussi exprimé son opinion personnelle sur diverses 
choses. Le juge lui demanda comment il avait envisagé 
le voyage de Varennes : 

R. Que vivant ci-devant dans un état monarchique, il avoit 
cru être obligé d'aimer et de respecter son souverain; que du 
moment qu'il a appris sa trahison et son arrestation h Va- 
rennes, il Ta autant détesté, ainsi que tout son sang, qu'il se 
croyoit auparavant obligé de les aimer et respecter. 

Mais on lui opposa une de ses lettres où il parlait tout 
autrement du départ du roi et de son retour forcé*. 

i Voyez l'acte d'accusation (Archives, W 358, dossier 753, 4* partie, pièee lOi); 
ses lettres, ibid,, Z" partie, pièce 29, et 4* partie , pièces i-25, et son interroga- 
toire, ibid., pièce 91. 

2. Ibid.f 4* partie, pièce i04; pièce 20 (interrof?.) et les lettres qui lui aoot 
représentas et qu'il reconnaît. 

3. Ibid., pièce 17. 



378 CHAP. XlXm. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

Au nombre des accusés se trouvaient encore : 

Jacques-Louis Lebègue (I'Oyseville et François liEBè- 
GUE BoYS^ frères de Tancien ministre Duportail : c'était 
déjà un grief; on les accusait d'avoir correspondu avec 
lui^ 

Autre client de Fouquier-Tinville : Marie-Pierre-Tho- 
mas Mauviel, qui n'accordait pas une confiance illimitée 
au régime nouveau, autant qu'on en peut juger par 
une lettre du 19 juillet 1792, où, faisant allusion aux 
bandes armées qui arrivaient à Paris (les futurs héros 
du 10 août), il écrivait : « Gare aux poches et fermez les 
boutiques; » ajoutant que, «si de pareilles troupes se por- 
taient au Palais-Royal, ce serait une belle occasion pour 
les escrocs. » Ailleurs, il faisait des Jacobins un portrait 
peu flatté. Mais quand on lui demande pourquoi ces 
diatribes contre les patriotes, il répond : c Parce que ce 
n'étoient pas de vrais patriotes. J'ai toujours regretté, 
ajoute-t-il, que l'avis de Brissot ait prévalu aux Jacobins 
et fait décider la guerre contre le sentiment de Robes- 
pierre qui ne la vouloit pas*; et Mauviel est de l'avis de 
Robespierre ! > Malheureusement pour ce nouveau cham- 
pion de Robespierre, on avait trouvé chez lui des prières 
à la sainte Vierge et un gobelet portant cette inscription : 
Dieu et le roi^. 

Georges Le Bensais de Wiéval (le Bulletin l'appelle à 
tort Jouvencet Laviéval), ancien lieutenant colonel de 
cavalerie, âgé de soixante-seize ans, qui avait deux en- 
fants nés en Pologne et demeurés au service de ce 
royaume. Ils n'étaient donc pas des émigrés, et il n'a- 

1. Archives, ibid,^ i'* partie, pièces i biê et 107. 

2. Ibid.^ 2* partie, pièce 47. 

3. Ibid,y pièce 24. 



LES FRÈRES LEBÈGUE, MAUYIEL, ETC. 579 

vail d'ailleurs jamais eu avec eux qu'une correspondance 
toule paternelle; mais il élail chevalier de Saint-Louis et 
on n'avait trouvé chez lui que le ruban de l'ordre. 
Qu'avait-il fait de la croix? Il l'avait cachée sans doute 
dans l'espoir de s'en parer encore bientôt. Il allégua en 
vain que, donnée à raccommoder avant la révolution, 
elle s'était trouvée égarée par suite de la mort du bi- 
joutier*. 

Le comte Marc-Antoine de Levis Laviéval, maréchal 
de camp et constituant, avait protesté contre la consti- 
tution de 1791, c protestation, dit Taccusateur public, 
qui n'avoit pas pour objet d'étendre les droits du peuple 
et de propager sa liberté, mais bien au contraire de res- 
serrer ses chaînes, d'augmenter son esclavage. > Et 
pourtant Levis avait dit dans son interrogatoire : 

J'ai protesté, la croyant contraire au bien du peuple, classe 
à laquelle j'ai toujours été attaché, et me suis empressé de 
reconnoitre la constitution républicaine. 

Il avait voyagé en Allemagne, d'octobre 1791 à 
mars 1792, avant Fépoque où il aurait été tenu pour 
émigré, et dans tout son voyage il affirmait qu'il n'avait 
pas vu d'émigrés*. 

Théodose-Joseph Boissard, procureur de la commune 
de Pontarlier, faisait l'objet d'un acte d'accusation spé- 
cial et motiva aussi, quoique jugé avec les autres, un 
jugement particulier. Suspendu provisoirement, le 25 
avril 1796, parles représentants Michaud et Siblot, il 
avait répondu à cet acte par quatre libelles dirigés contre 

1. Archives, W 358, dottier 753, ihid., 4* partie, pièce 18. 
2- Ibid., 4* partie, pièce 93. 



380 CHAP. XWni. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

les deux conventionnels. C'était engager trop forte partie. 
Ceux qu'il traitait de Verres et de triumvirs raccusèrent 
de fédéralisme, ce qui était un bien autre monstre! Le 
tribunal révolutionnaire le lui flt bien voir. 

L'audience n'avait commencé qu'avec neuf accusés. 
Elle en compta dix à la fm et autant de victimes. Le 
notaire Jérôme Martin, entendu comme témoin, ayant 
paru, par la suite des débats, c avoir reçu une procu- 
ration donnée par Duporlail à ses deux frères, à l'effet 
de percevoir ses revenus », se trouva convaincu d'avoir 
contribué à frustrer la nation des sommes qui lui appar- 
tenaient par suite de l'émigration de Duportail, et, sur 
le réquisitoire de Taccusateur public, il fut c rangé au 
nombre des accusés, pour son procès lui être fait et par- 
fait conjointement avec eux*. » Venu paisiblement de sa 
maison au tribunal pour déposer^ il en sortait quelques 
heures après pour aller, avec les neuf autres, à Técha- 
faud". 

Le même jour, dans l'autre section (salle de l'Éga- 
lité), une fournée beaucoup moins titrée : un employé 
à la loterie nationale, une limeuse de clous, un mar- 
chand de chevaux, un instituteur, un gendarme et un 
aubergiste \ tous étrangers les uns aux autres. 

Trois étaient particulièrement accusés d'avoir crié 
Vice le roi I C'étaient Jean-François Durand (vingt- 
quatre ans), François Lacroix (cinquante-deux ans) et 
Auguste-Joseph Salntenoy (dix-huit ans et demi). 

Durand, conduit devant le commissaire de police 
pour un autre fait, était accusé d'avoir dit : « qu'il 

1. Archives, ibid.^ A" partie, pii^ce 97 (procès-verbal d'audience). 

2. Ibid., pièces 103 et 104. 

5. Archive**, W 559, dossier 754. 



J. DURAND; FR. LACROIX; A. SALNTENOY. 381 

ne changerait pas de sentiment : Vive le roil vive Condél 
vive le comte d'Artois ! 

Il le nie*. 

Lesdeux autres ne s'en souviennent pas : ilsétaient ivres. 

Lacroix était dans un café où sa femme était venue le 
chercher : le langage qu'on lui prête est bien d'un 
homme saoul : 

Qu'il feroit sortir les boyaux du ventre à la nation, qu'il 
crieroit Vive le roi! quand même il auroit la tcte sur la 
guillotine, que tous ceux qui alloient combattre les rebelles 
étoient des gens f..., et Vive le roi* ! 

Saintenoy, lui, était en prison : 

D. Si, étant dans la maison d'arrêt des Madelonnettes, il 
n'a pas dit qu'il avoit son père et son frère émigrés; s'il ne 
sVst pas plaint de la nourriture de cette maison et s'il n'a 
pas crié Vive le roi! 

K. Qu'il ne le croit pas, que le jour en question il avoit 
bu considérablement du vin et deux bouteilles d'eau-de-vie ; 
qu'il se rappelle qu'il chautoit le refrain de la chanson qui 
dit : En détestant les rois^ etc. 

1). Si, lors de son premier interrogatoire, il n'a pas dit 
qu'il se f... autant du roy que de la république?* 

R. Qu'il n'y avoit pas une heure qu'il étoit sur son lit 
pour se dégriser, et qu'il ne se rappelle pas d'avoir fait une 
pareille réponse^. 

Tous les trois furent condamnés à mort\ 
Unequatrième,Marianne-ÂntoinetteDupRESsoiR,femme 
Meurlne, déclarée coupable, mais acquittée sur la ques- 
tion intentionnelle, vu son patriotisme habituel et son 

i. Archives, W 559, dossier 754, pièce 7i 

2. Ibid.^ pièce 43. 

3. Ibid., pièce 4. 

4. Ibid., p. 40. 



382 CHAP. XXXra. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

état d'ivresse constaté, fut renvoyée en prison pour y 
rester jusqu'à la paix : trois autres, Anne-Françoise 
FnÉviLLE^Paul Pinson, et Toussaint Bluet, accusés d'inG- 
déiités dans les fournitures, mais dont la fraude n'avait 
pasélé prouvée, furent acquittés*. 



III 

Une prolcsUition publique contre la guillotine : Françoise Loissillier; Marie- 
Madeleine Yirolle et Mélanie Enouf (16 floréal). 

Le spectacle de ces hécatombes journalières attirail 
encore une foule hébétée sur le théâtre des exécutions. 
Mais il y eut aussi des âmes généreuses, des femmes, de 
simples jeunes filles, qui ne purent réprimer leurs sen- 
timents d'horreur et éprouvèrent le besoin de les mani- 
fesler même au prix de leur vie. 

Le 11 floréal une c faiseuse de modes », Claude-Fran- 
çoise lioissillicr (quarante-sept ans), voulut faire appel 
à la population de Paris pour mettre un terme à ce 
régime de sang, et elle afficha un placard miinuscrit 
ainsi conçu : 

Peuple, habitants de Paris, armez-vous donc de courage 
pour sauver la vie à ces innocentes victimes que Ton fait 
périr tous les jours, et faire finir la guillotine. C'est attaquer 
tout à la fois le Créateur et la créature : le Créateur, en 
détruisant son ouvrage ; la créature, en la privant du bienfait 
de Dieu. — Craignez surtout que cela n'attire sur vous et sur 
cette grande ville les grands fléaux de Dieu, en laissant faire 
cela plus longtemps. Allez dans les prisons en faire sortir 
les innocentes victimes*. 

i. Archives, \V350, dossier 754, pièces 22, 31, 34 et 50. 

2. Nous en reproduisons Torlhographe : < Peuples ahitcn de Parie armé tous 



FEMMES PROTESTANT CONTRE LA GUILLOTINE. 585 

Suit une exhortation à désarmer le courroux de Dieu 
par la prière, le jeûne et Taumône. Elle finit ainsi : 

Vous voyez les grands maux de la guerre. Craignez surtout 
les autres. Car il est un Dieu vengeur des innocents oppri- 
mes qui vous traiterait comme vous laissez traiter les au- 
tres : car TOUS manquez d'humanité ^ 

Elle avait préparé un autre placard qu'elle destinait 
sans doute au lieu où était enfoui Louis XVI : 

Au Ceimetiere de la Madelaine de la Yillevéque. 

Ame juste isy repeausse le innocent opprimé le plus grand 
des rois chrétiens. Dieu, écoute la voix du sang innocent si 
cruellement répandu! etc.*. 

On trouva encore chez elle plusieurs versions ou répé- 
titions du même thème'; une exhortation au peuple 
d'aller à la guerre en chrétien à l'exemple de Clovis*, etc. 

Un procès-verbal du comité révolutionnaire de la 
section de la Maison commune constatait qu'elle avait 
été arrêtée comme elle venait d'afficher un placard 
qu'elle avait enlevé aussitôt. Le comité l'interrogea sur 
ses parents et connaissances, puis sur le fait principal : 

D. Pourquoi elle a affiché ce papier? 
R. Qu'elle Ta fait par mouvement d'humanité et parce 
qu'elle voyoit que Ton répandoit trop de sang. 
D. Si elle n'a pas été conseillée ou payée? 

donc de courage pou sauré la rie a set innocente Tictimcs qoe Ton fct periro 
tout les jour, de Ter finira la guillotine.... Set attaqué tout à la fois le créateur 
et la créature. Le créateur en détruisant son ourrage, la créature en la prÎTant 
du bienrait de Dieu.... Craingé sur tou que sa natire sur tous et sur set grand 
Tilles les grend ffleauz de Dieu en lèsent fer sa plu lonten. Aie dans les prisoo 
en fer sorlire ces innocentes Tictimes .... 

i. Archives, W 359, dossier 759, pièce 49, Cf. pièoe51, même thème ; pièces 
48, 65, 66, autres afCches avec même commencement. 

2. Ibid.f pièce 44. 

r». Wid.t pièces 45, 46. ^4. Ibid., pièce 47. 



384 GHAP. XXXIII. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

R. Je n'ai été conseillée par personne, ce n'est que par un 
mouTcment du sang que Ton répand, tant sur la place de la 
Résolution que dans les combats qui se font aux armées. Et 
que cela est bien fait pour que Ton gémisse sur le sort de 
ceux qui en sont les victimes. 

Une telle hardiese trahissait des principes religieux. 
On lui demande s'il y a longtemps qu'elle a été à la messe 
ou à confesse. — Elle s'est confessée à Pâques 1792; elle a 
été à la messe en novembre 1792; elle ajoute que d'ail- 
leurs on n'y peut plus aller. 

A elle demandé pourquoi elle regrette le tyran? 

R. Je n'ai d'autre motif que le regret de voir répandre le 
sang et j'ai grand'peur que cela ne cause bien des maux à 
l'État. 

A elle demandé ce qu'elle a pensé de la liberté que l'on a 
donnée aux ci-devant religieux et religieuses du culte qu'elle 
professoit? 

R. J'en ai été très satisfaite ^ 

Le 15 floréal, veille du jugement, c*est le juge Deliège 
qui rinterroge : 

D. Si elle n'a pas affiché des placards contre-révolution- 
naires ? 

R. Que oui. 

D. Qui l'a engagée à faire ces affiches? 

R. Elle seule, folie qui lui a pris dans des moments 
d'ennui '. 

Et des témoins avaient déclaré qu'elle leur avait paru 
avoir l'esprit aliéné'. 

Deux autres femmes^ deux jeunes filles^ Marie-Made^ 

i. Archives, ibid., pièce 55. 
2; Ibid,, pièce 58. 
3. Ibid., pi(H:c 35* 



MARIE-MADELECSE VÏROLLE ET MÉLANIE ENOUF. 385 

leinc ViROLLE, coiffeuse (vingt-cinq ans), et Félicilé- 
Mélanie Enouf (vingt-un ans), arrêtées dans des circon- 
stances analogues, ne pouvaient pas être censées avoir 
agi par hallucination, et elles n'en cherchèrent pas l'ex- 
cuse, lue rapport du commissaire de police sur leur 
arrestation au poste des Feuillants portait : 

Que le citoyen Clérambault étoit en faction environ les onze 
heures et demi du soir; il a crié Qui vive! sur les deux par- 
ticulières ici présentes ; que ces deux particulières ont pré- 
senté au citoyen Mas, aubergiste, marché des Quinze-Vingts, 
sergent de garde au susdit poste, un papier, en annonçant 
que c'éloit leur carie de citoyen; qu'ayant examiné cedit 
papier, ils ont reconnu que ledit papier manifestoit le désir 
du rétablissement de la royauté*. 

Et il donnait les extraits des deux pièces écrites par 
chacune des deux femmes : 

La première de Mélanie Enouf, dont voici la trans- 
cription : 

Vive Louis XVII! Il faut qu'il soit avant peu sur le trône. 
Peuple, ouvrez les yeux. Ne vous laissez pas induire en erreur 
plus longtemps par les brigands qui sont à la tête du gouver- 
nement : car c'est pour régner, et vous serez malheureux. 
Ceux que Ton vous dit qui sont des malveillants sont pour la 
bonne cause. Tournez vers eux et vous serez heureux. J'aime 
mon Roy, je le regrette tous les jours et veux le suivre et me 
jeter dans les mains de ces vils sarrasins. Ils aiment les vic- 
times : qu'ils s'abreuvent du sang pur des agneaux. 

Félicité Mélanie*. 



1. Archives, W 359, dossier 759, pièce 26. 

2. Viv Louis 17 il Taut qu'il soit avan peut sur le trânc. Peuple ourrô les 
sieiix ne vous lesses pas en duire en nerreur plus longtemps par les brigans qui 
son n la téic du gouvernement,* c^ir c'est pour régné et vous seres toujour 
nulcureuz. Ceux que l'on vous di qui sont des malveyanls sont pour la bonne 

TRIB. RÉVOL. m t5 



3$6 CUâP. XXXUI. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

Quant à Tautre, j'aime autant ne la donner que dans 
son orthographe : 

Yoisi ma carte de citoyen. Toute la con ven sion est un tas 
de se lé ras, un tas de gueus. Robes pier est un a boyeur ; dan 
les tri bune il fais son bon re publi quain; mai la re pu blique 
aist une chauje in famé. Se pauvre roi qui feses le bone ur de 
la Fran se; aujour d^hui ce son des jacobin qui son les roi. 
Ce pan dan il i en nora un a^en qui sois lonten. Ces jacobain 
qui son des vanupic on lair dé tre des jans honaite Ce ne son 
que des selera. Ye nés, mes cher conte et marquis, vene aves 
46 canon charjes a mi tra le pour ba li xes toute se te canales; 
que les de puté jetés de la poudre dans les sieuy du pau vre 
peu pies : il fos faire dan sais la con van sion a cous de canon 
ém aitre Louis (sci se ^) 17 il faus un roi il le faus ces né se re 
poin le salut publis tans que ses tas de jacobin insi que tous 
ces cochon de dé pute ; au foutre la re publi que é vive mon 
bon roi! Je son portrait dans mon sain, je le con serverejus 
que a la mor ! vive louis 1 7 ! vive louis 16. Vene, ran tre prandre 
toute vau propietes qui son dan des main de séleras. Fai par 
moi moimaime. You aite tous des pla bougre des mâchoire 
dane 

(Sans signature.*) 

Dans rinterrogaloire qu'on lui fit subir le lendemain 
Félicité-Mélanie refusa de donner son nom et sa de- 
meure; elle dit que depuis deux mois elle habitait 
dans les bois. Elle reconnut le papier signé d'elle : il 
a été écrit dans un café qu'elle ne veut pas indiquer. 
— Quelle a été son intention? — De se faire arrêter. 

eose. Tournez vers eux et vous seras seureux. J'emmc mon Roy, je le regrette 
tou les jours et veux le suivre et me gcté dcn les nien de ses villes Sarasen. U 
•emme les victimes : qu'ille s'abreuve du scn pur des agnos. 

Félicité MiUNii. 
(Archives, W 559, do6;iier759, pièce 29.) 
i. Elle avait écrit disait (dix-sept). 
2. Ibid,, pièce 30. 



MARIË-MADELËLNË YIROLLE ET MÉLANIE ËNOUF. 387 

D. Qu'est-ce qui vous a excilé à tracer ces expressions 
contre-révolutionnaires ? 

R. Que c'étoit d'elle-même, parce qu'elle vouloit un roi, 
et pour réponse a crié Vive le Roi! 

Interpellée de dire son nom, déclare s'appeler Fuone et 
signe ainsi. 

Mais le lendemain, 15 floréal, rappelée devant le 
juge, elle dit qu'elle se nommait Félicité-Mélanie Enouf, 
vingt-un ans, ouvrière en modes, chez la citoyenne 
Poulain ; que la nommée Virolle a couché avec elle la 
nuit du 12 au 13. C'est chez elle que les deux écrits 
ont été faits. Elle persiste à dire que c'est d'elle-même, 
non par désespoir, et refuse un défenseur. — On lui 
donne pour conseil Chauveau-Laga^de^ 

Quant à Marie-Madeleine Virolle, elle dit dès le pre- 
mier jour son nom, son âge et ses qualités : qu'elle 
a servi chez le ci-devant comte de Galla, comme 
femme de chambre; qu'elle a quitté cette maison depuis 
deux ans et a voyage au service de plusieurs autres 
personnes ; qu'elle a été chez le marquis Gheverlai jus- 
qu'en germinal ; depuis elle a couché avec la personne 
qui a été arrêtée en même temps qu'elle. 

D. Si depuis environ deux mois elle parcourt tous les 
bois environnant Paris avec sa camarade? 
R. Que non. 

On lui demande quelle a été son intention. 

R. Que leur intention étoit de se faire arrêter, ne pouvant 
pas souffrir le régime actuql ; que l'effigie du tyran (c'est le 
greffier évidemment qui écrit tyran) et de sa famille qu'elle 

i . Archives, AV 55U, dossier 750, pièce 28. 



388 GHâP. XXXm. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

reconnoit avoir eue sur elle, ainsi qu'un papier, démontre aisé- 
ment quelle étoit son intention. 

A elle observé qu^à tort elle persiste à tiire sa véritable 
qualité; car on ne persuadera jamais qu'une femme née dans 
la classe qu'elle se donne ait manifesté encore l'intention 
d'avoir un roy, lorsqu'il est évident que les malheurs qu'a 
essuyés la France viennent des faits des tyrans qui Tout 
dominée pendant tant de siècles. 

R. Qu'elle persiste à en vouloir toujours un, parce que la 
France seroil plus heureuse et qu'on ne tveroit pas tant de 
monde^ . 

C'est le cri public étouffé par la Terreur, mais qui 
suffoque les âmes généreuses. Qu'il retentisse une fois, 
même au prix de leur sang I 

Avec ces trois femmes comparaissait une autre jeune 
fille de vingt-un ans, Jeanne Jarny, cuisinière chez 
le citoyen Bouvier, qui avait crié Vive le roi I Elle l'avoue, 
et elle s'en excuse. 

D. Qui a pu l'engager à le faire? 

R. Le désespoir d'avoir quitté ses maîtres, d'après une 
querelle qu'elle a eue avec la femme de Bouvier. 

Elle ajoute qu'elle se garderait bien de le faire aujour- 
d'hui et qu'elle est bien fâchée d'avoir occasionné ce 
scandale. 

Deux hommes étaient compris avec ces quatre femmes 
dans la même poursuite. 

Jacques Duchesne, accusé d'avoir dit que, s'il tenait 
tous les députés, il les couperait par morceaux ; que la 
commune était composée de scélérats. — Il alléguait 
qu'il avait diné à la Maison-Rouge avec deux amis, qu'il 
était ivre avant le dîner; qu'il ne se rappelait rien : 

1. Arcliifes, ibid,, pièce 27. 



JEANNE JARNY, J. DUCHESNT, J. SAUVAGE. 389 

A lui observé qu'il n'a pas pu, même dans l'ivresse, tenir 
de pareils propos, sans les avoir enlendu dire auparavant? 
Qu'il ne les a entendu dire à personne. 

Et il ajoute qu'il dépassait toutes les sections en 
civisme*. 

Jean Sauvage (trente^quatreans), canonnier de la sec* 
tion du Panthéon, parti pour la Vendée avec son bataillon 
et revenu sans congé. Cela était fort commun ; mais on 
l'accusait d'avoir dit que, pour se soustraire à la révolu- 
tion, il irait en Angleterre; qu'il aimerait mieux être 
guillotiné que de partir. 

D. S'il n'a pas dit, en mettant la main sur un bonnet 
blanc qui étoit sur la tète d'un citoyen : « Voilà le bonnet 
que j'aime; quant au bonnet rouge, je n'en veux pas »? 

R. Que loin d'avoir tenu ces propos, il en portoit un rouge 
journellement, etc.* 

L'interrogatoire de Sauvage est du 1 3 septembre 1 793 ; 
celui de Duchesne du 17 ventôse (7 mars 1794). On ne 
s'était donc pas beaucoup pressé pour eux, surtout pour 
le premier. L'incident de la femme Loissillier et des trois 
jeunes fllles les remit en mémoire; et pour elles on 
n'avait pas perdu de temps. C'est le 13 floréal que 
Félicité Enouf et Marie-Madeleine ViroUe avaient été 
arrêtées; le 14 et le 15 on les interroge, et le 16 hommes 
et femmes comparaissent devant le tribunal. 

La jeune Jarny n'avait agi que dans un moment d'éga- 
rement et elle s'en était excusée tout d'abord. 

La femme Loissillier avait laissé entrevoir ce dont les 
témoins avaient déposé sur l'état de son esprit, et c'était 



1 . Archives, W 359, dossier 759, pièce 10. 

2. Ibid, y pièce 14. 



390 CHAP. XXXm. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

aussi une excuse. Les deux jeunes filles Félicité-Mélanîe 
Enouf et Marie-Madeleine Virolle n'avaient jamais pré- 
tendu se justifier; et telles elles s'étaient montrées dans 
l'instruction, telles elles parurent aux débats. Il faut 
citer leur interrogatoire d'après le Bulletin lui-même : 

Vdccusateur public à ladite Henouf. Reconnoissez-vous 
cet écrit? 

R. Je suis Tauteur de cet écrit. 

Vaccusdteur public. Les sentiments contenus dans cet 
écrit sont-ils bien les vôtres, et jouissiez-vous de toute votre 
présence d'esprit lorsque vous vous êtes permis de critiquer 
le gouvernement républicain et de manifester vos regrets sur 
la destruction de cette famille qui a fait le malheur de la 
France? 

R. Mes sentiments n*ont jamais varié et je jouissois de 
toute ma présence d*esprit, lorsque je les ai déposés dans 
récrit qui m'est représenté. 

D. Quelles sont les disgrâces qui ont pu vous affecter, au 
point de devenir l'ennemie déclarée de votre patrie et de 
calomnier les représentants du peuple qui s'occupent de 
poser les bases de sa félicité? 

R. Il est vrai que j'ai éprouvé quelques disgrâces, mais 
elles n'ont jamais influé sur les opinions que je devois avoir 
de ma patrie, et ces disgrâces sont mon secret avec lequel je 
dois mourir. 

Vaccusateur public à la fille Virolle. Reconnoissez-vous 
cet écrit comme étant émané de vous? 

R. C'est moi qui l'ai écrit. 

D. Qui vous a suggéré les opinions dans lesquelles il est 
conçu, et sont-ce bien les vôtres? 

R. Ces opinions sont les miennes, elles ont toujours été 
les miennes et je n'en suis redevable à personne. 

D. De qui étes-vous née? 

R. Celui qui m'a donné le jourétoit un perruquier et je 
ne compte aucun noble dans ma famille. 



MÉLVME ENOUF ET MARIE-M. VIROLLE AD TRIBUNAL. 39i 

D. Quels sujets aviez-vous de vous plaindre de la Conven 
tioQ nationale et des autorités constituées pour leur prodi- 
guer, comme tous Tavez fait, les épithèles odieuses et réToI- 
tantes de gueux et de scélérats,^ et quels ont pu être vos 
motifs pour demeurer si constamment attachée au roya- 
lisme? 

R. J'ai vu sacrifier des personnes qui m'étoient chères et 
je n'ai pu voir de bon œil une révolution qui m*en privoit. 
D'ailleurs, je ne dois compte de mes sentiments qu'à moi- 
même. 

D. Le premier sentiment, celui qui doit faire taire tous les 
autres, ou au moins avoir la préférence, c'est Tamour de la 
patrie : comment avez-vous donc pu cesser d'aimer votre 
patrie, parce qu'elle a été forcée de retrancher de son sein 
des êtres qui lui étoient nuisibles, et qualifier de gueux, de 
scélérats, ceux qui ont renversé le trône, et calomnier d'une 
manière aussi atroce Robespierre et autres représentants du 
peuple, continuellement occupés des intérêts de la chose 
publique? 

R. J'ai détesté Robespierre depuis le commencement de la 
révolution. J'abhorre ses principes et je ne reconnois aucune 
autorité légitime que celle du roi. 

D. Vous n'ignorez pas sans doute quelle est la récompense 
réservée à de pareils sentiments? 

R. J'ai fait le sacrifice de mon existence ; elle m'est odieuse 
et je bénirai la main qui saura m'en délivrer*. 

L'audience était présidée par Subleyras. Ce juge, un 
des moins compromis, voulant préparer les voies à Tin- 
dulgence, posa pour chacune des quatre femmes la ques- 
tion subsidiaire : 

L'a-t-elle fait sciemment et jouissant de la plénitude de 
sa raison? 



1. Bulletin, 4* ptrtie,In« 72, p. 285-286. 



3dS GHAP. XXXIH. FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

Pour les femmes et non pour les hommes dont un était 
notoirement ivre. 

Le jury n'y répondit négativement que pour une seule, 
la jeune cuisinière Jeanne Jarny , qui avait crié Vive le roit 
dans un moment de désespoir. Pour les autres comme 
pour les hommes la réponse fut affirmative sur toutes les 
questions, et le tribunal prononça la peine de mort. — 
La fille Jarry acquittée fut néanmoins détenue comme 
suspecte et envoyée à l'hospice de la Salpêtrière «jusqu'à 
ce qu'il en ait été autrement ordonné \ » 



IV 

17 floréal: les administrateurs de la Moselle, les prisonniers de Dijon; 
18 floréal : nouvelles fournées; défenseurs du Château, et abus de pouvoir 
dans les prisons ; l'ancien député Rameau, etc. — Témoins confondus avec les 
accusés. 

Les condamnations en masse allaient se succédant 
sans interruption. 

Le 17 floréal on en compta deux : Tune de onze; l'autre 
de treize victimes; le 18, deux autres : dix-huit accusés 
d'une part, et sept de l'autre. 

Quelques mots seulement sur chacune de ces deux 
fournées : 

La première comprenait Henri-Jacques Poulet, pro- 
cureur syndic du département de la Moselle, et dix admi- 
nistrateurs ou membres du directoire du département', 

1. Archives, W 359, dossier 759, pièces 71, 73 et 74. 

2. Michel Wagner, Jacques-^tfrr^ (jadis Louis sans doute) Dbund, Jean-Bap* 
tiste-Micolas Flossb, Jean-Jacqucs-Lt^r^ Pieraon, Alexandre Courtois, Matthieu 
Séqubrt, Jean-Christophc Thibault, Martin Boler, Jean-Claude Géafit, François 
CoLLiN (Archives, W 360, doss. 7(Ki). La plupart des pièces sont au dossier 772 
(1~, 2* et 3* partie), carton 301, sous le titre Affaire Fcrret. La protestation 
est dans la 3* partie, pièce* 14. 



ADMINISTRATEURS DE LA MOSELLE; PRISONNIERS DE DIJON. 395 

coupables d'avoir suspendu, en 1791 et 1792,rexécution 
de la loi de confiscation à Tégard de l'abbayede Wadgasse, 
confiscation qui pouvait soulever un conflit avec le prince 
de Nassau-Saarbruck ; et en outre, plusieurs avaient 
signé une protestation contre la journée du 20 juin. 
Le second jugement frappait Le Jolivet, archi- 
tecte, ingénieur du roi, le marquis de Jaucourt et onze 
autres personnes* : Pioche-Fer* Bernard les avait expédiés 
des prisons de Dijon au tribunal révolutionnaire, pour 
faire pendant à la conjuration des Hébert, des Dan- 
ton, etc. Ils furent condamnés sans interrogatoire préa- 
lable (il n'y en a aucune trace au dossier) sur ce chef 
d'accusation qui est résumé dans la première question 
posée au jury : 

Est-il constant que dans les maisons de détention de Dijon 
il a été formé des complots et pratiqué des manœuvres ten- 
dant à la dissolution de la représentation nationale, au réta- 
blissement en France de la royauté et de tout autre pouvoir 
attentatoire à la souveraineté du peuple'? 

Le 18 (7 mai), dans la première section, François- 
Louis-René CiiEVANDiER, natif de Valdrôme, lieutenant 
de gendarmerie, et cinq autres, accusés : le premier, 
d'avoir secrètement protégé, les cinq autres, d'avoir ou- 
vertement défendu le château de Besignan que les pa- 
triotes voulaient incendier dans la nuit du 9 au 10 août*. 

i. Denis LAMAGuiÈnE(76 ans), Etieone Guellaud, troué, Joseph Galleton, Claude 
JoDDRiER et Jcan-Baptisle Tuierrt, tous trois perruquiers; Jacques Tistaro, an- 
cien procureur; François Bille, perruquier; Jean- Baptiste Sallez, limonadier; 
Jean-Baplislc Guenot, buraliste; Claude Cuaossibr, marchand de bois, et Char- 
lolle IUmoiseau, femme de Tex-noble Montherault (Archires, >V 360, doss. 765). 

2. Pioc/ie et Fer étaient, on l'a tu, les noureaux patrons qu*il avait pris dans 
le calendrier républicain. 

3. Archives, W 500, dossier 765, pièce 3. 

4. Wid., dossier 767. Voyez leur interrogatoire. pitVc» 40. 



394 CHAP. XXXm. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

lis furent coadamnés à mort^ Les douze autres amenés 
avec eux sur les mêmes bancs étaient accusés de tout 
autre chose. Il s'agissait d*une conspiration de prisons 
à Paris. L'un, Gency, s'était introduit à la Salpêtrière 
et aux Anglaises, a abusant du signe caractéristique de 
la magistrature pour y faire des menaces et y commettre 
des violences, des indécences'; > les autres étaient encore 
une queue de la conspiration d'Hébert; mais Gency fut 
acquitté comme bon patriote', et à l'égard des autres les 
charges n'étaient pas encore arrivées à l'accusateur pu- 
blic. Comment donc les avait-il mis en jugement? Ils 
furent renvoyés en prison *. 

La seconde section comprenait deux séries d'accusés : 
dans la première Jean-François Rameau, ancien député à 
l'Assemblée législative; Jean-Louis Rameau, son frère, 
assesseur du juge de paix; Jean-François Guillaumot, 
juge de paix à Cosne (Nièvre), et la belle-mère de ce 
dernier, Françoise-Perpétue Foing, veuve Guillaumot*. 
« Pétitions incendiaires au Corps législatif; éloge outré 
ou révoltant du scélérat Lafayette; défense du gouver- 
nement monarchique, comme le plus stable, le plus 
solide, le moins susceptible de variations et de secousses 
violentes; propos royalistes, > etc.; tels furent les prin- 
cipaux chefs d'accusation de cette série : ils concer- 
naient principalement l'ancien député qui, pourtant, 
dans son interrogatoire, avait dit : 

J*ai voté contre le premier décret d*accusation qui fut pro- 
posé contre Lafayette, et j'ai voté pour le second décret d'ac- 

1. Archives, ibid,^ pièce i05, et Bulletin, n» 76. 

2. Ibid., pièce 88. Cf. la déposition d*une tille Marguerite Duplessis, pièce 90. 

3. Ibid,, pièce 104. 

4. Ibid.f pièce 106 (procès-rerbal d'audience). 

5. Archives, W 360, dossier 768. 



L. CHEVJLNDIER, ETC. LES FRÈRES RAMEAU, ETC. 395 

cusation onze jours après, parce qu'alors il étoit reconnu 
traître à la patrie. 

J'ai regardé la journée du 20 juin comme une réclamation 
du peuple qui m'a rendu plus suspectes les intentions de Capet^ 

À Jean-Louis Rameau, le juge s'était contenté de de- 
mander : 

N'avez-vous pas dit que, si Ton en vouloit à votre frère, 
cx-Iégislateur, c'est qu'il n'avoit jamais fréquenté les coquin» 
de jacobins? 

Et le prévenu l'avait nié. 

Pour Guillaumot, voici le grief auquel on Tinvitait à 
répondre : 

D. S'il n'a point molesté et vexé le citoyen Martin, dénon- 
ciateur de la fille Lacour, qui avoit dit que ceux qui avoient 
jugé Capet étoient tous des coquins. 

Il répondit qu'il n'avait molesté personne. La ûlle 
Lacour avait été mise en liberté faute de preuves, et dans 
l'ordonnance qu'il avait rendue, il était assisté de ses 
quatre assesseurs. On l'avait lui-môme arrêté déjà pour 
divers propos, et le tribunal de Nevers l'avait aussi ren- 
voyé faute de preuves*. 

C'est cette première arrestation qui avait amené celle 
de sa belle-mère, la veuve Guillaumot. On accusait 
celle-ci de l'avoir voulu faire enlever de vive force. Elle 
s'était borné à prier quelques jeunes gens, partant pour 
la défense de la République, de demander aux corps 
constitués la liberté de GuilIaumot\ 



i. Archives, W 360, dossier 768, ibid., pièce 28. 

2. /6iV/., pièce 16. 

5. Ibid., pièce 3. ' 



396 CHAP. XXXUl. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCADE). 

La veuve Guiilaumot seule fut acquittée. 

Nicolas LouAULT, ex-curé de Saint-Âmand-en-Puisaye, 
et Jean-François Magnier, maître d'école et chantre de 
Saint-Thomas, formaient Tautre série. On les accusait 
de propos séditieux et fanatiques. L'ancien curé s'en 
défendait \ le chantre, maître d'école, avouait qu'il avait 
pris part à une réunion tenue dans la maison commune 
de Saint-Âmand : 

D. Avez-vous eu la parole dans cette assemblée ? 

R. Oui, d'après Tagrémcnt du maire, président-né de pa- 
reille assemblée : j'ai dit que, s*il nous étoit libre comme par 
le passé d'assister à la messe, d'avoir un curé, et que si la 
nation ne le payoit plus, la commune se proposoit de le payer 
à ses frais*. 

Dans les débats, au rapport du Bulletin^ ils réussirent 
à faire prévaloir un autre système. Ils prouvèrent que, 
loin d'avoir soulevé le peuple pour avoir des messes, ils 
avaient cherché à lui persuader que <c l'Être suprême 
n'exigcoit pas de sa créature un culte extérieur'. » 

Ils furent acquittés*. 

Un incident qui se rattache à ce procès montre à quel 
péril étaient exposés les témoins envoyés avec les pré- 
venus de la pi'ovince, pour obéir à la loi du 27 ger- 
minal . 

Il y avait eu quatre témoins dans l'affaire de Louault 
et Magnier. On a une feuille de roule portant pour en- 
tête : Liberté, égalitéy inort mix traîtres I qui ordonne 
de conduire ces quatre témoins avec les deux accusés, 



1. Archives, ibid.., pièce 65. 

2. Ibid.^ piî'ce 8i. 

5. Bulletin du tribunal révolutionnaire, 4* partie, n* 77, p. 305. 
4. Archives, ibid.^ pièces 60 et 01. 



DANGER DES TÉMOINS AMENÉS A PARIS. 397 

(le brigade en brigade, au tribunal révolutionnaire. 
Les témoins avaient été logés avec les accusés dans la 
prison et ils y étaient restés. Il s'agissait de les en faire 
sortir : c'est l'objet d'un Mémoire trè$ snccincl sur la 
détention de quatre sans-culottes de la commune de 
Saint'Amandy district de Cosne * : 

Louault, curé de Saint-Amand, et Magnier, son maître 
d*école, ayant été traduits au tribunal révolutionnaire pour 
cause de fanatisme, y ont été acquittés le 18 de ce mois. Ce- 
pendant J.-B. Bichereauy cultivateur, Fr. Gourdet, tanneur, 
Foutrier, laboureur et Plançon, bûcheron, de la même com- 
mune, continuent de languir dans les fers, malgré leur inno- 
cence. Ils ne sont pas les complices du curé et de son maître 
d^école et n'ont été traduits à Paris pour paroître dans leur 
aiïaire que comme témoins nécessaires et non comme des 
accusés. Cependant, lors du jugement de ces derniers, ils 
n'ont pas été entendus, et, quoique l'acquittement du curé ci 
de son maître d'école dût leur procurer la liberté, ils ont pour- 
tant été transférés de la Conciergerie à la maison d'arrêt du 
Plessis, sans qu'on ait pu en savoir le motif et la durée de 
leur détention. 

Leur innocence les rend tranquilles, mais le désagrément 
qu'ils éprouvent dans les chaînes et le besoin qu'ils ont de se 
rendre dans leur famille, qui ne subsiste que de leur travail, 
leur font réclamer leur liberté. 

Jamais leur patriotisme n'a^été douteux; ils ont^contribué vo- 
lontairement à tous les sacriGces des sans-culottes de la Nièvre. 

Ainsi les accusés étaient libres; et les témoins, dé- 
tenus (on ne savait pourquoi), couraient la chance d'être 
enveloppés dans la première conspiration des prisons. 

Un jugement du 22 floréal les fît mettre en liberté*. 

1. Archives, Vi 565, dossier 700, pièce 2. 
3. Ibid., pièce 3. 



398 CUAP. XXim. — FLORÉAL (DEUXIÈIIIE DÉCADE). 



19 floréal : La?ois1er et les fermiers généraux. 

Le 19 floréal (8 mai) avait lieu le procès des fer- 
miers généraux, au nombre de vingt-huit : 

Clément Delaage père (70 ans); 

Louis-Balthasar Dângers-Bagkeux; 

Jacques Pauue (71 ans); 

Antoine-Laurent Lavoisier, âgé de 5U ans, natif de Paris, 
ex-noble, membre de la ci-devant Académie des sciences, 
régisseur des poudres et salpêtres, député suppléant à l'As- 
semblée constituante; 

François Puissant; 

Alexandre-Victor SAîNT-AMA^D (74 ans); 

Georges Gilbert Montcloux (08 ans) ; 

Antoine-François Parcel Saint-Cristan ; 

Louis-Marie Lebas-Courmont ; 

Jean-Baptiste Boullomgne ; 

Cliarles-René Parceval-Frileitse ; 

Nicolas-Jacques Papillon d'Alteroche (Ci ans) ; 

Jean-Germain Maubert-Neuillv (iii ans) ; 

Jacques-Joseph Brac-Laperrière (68 ans) ; 

Claude-Franck Rougeot (75 ans) ; 

François-Jean Vente ; 

Denis-IIenry Fabus-Vernand ; • 

Nicolas Devisle ; 

Louis-Antoine Prévost-d'Arlincourt ; 

Claude Cugnot-Lépinay ; 

Jérôme-François-IIector Saleure de Giuzieux (64 ans) ; 

Êtienne-Marie Delahaie ; 

François Ménage de Pressigny (61 ans) ; 

Guillaume Coititrier; 

Louis-Philippe Duvaugel ; 

Alexandre-Philiberl-Pierre Parseval ; 



LES FERMIERS GÉNÉRAUX, LAYOISIER, ETC. 399 

Jean-François Didelot; 

Jean-Louis Loiseau-Berenger (62 ans). 

Et trois adjoints : 

René-Âlbert Saulot ; Clément-François-Philippe Delaage fils 
et É tienne-Marie Delahante ^ 

L'acte d'accusation produisait contre eux le rapport 
des réviseurs chargés d'examiner leurs comptes*. Il eût 
été diflicile d'entrer dans cet examen sans y découvrir 
bien des abus; mais cela n'eût exposé les accusés qu'à 
une poursuite devant les tribunaux criminels. Pour les 
amener au tribunal révolutionnaire, pour les frapper de 
mort — et de confiscation, — il fallait un complot, et 
voici le biais que Ton trouva : 

Si lesdits fermi'ers généraux n'avoient pas attendu avec 
impatience le retour de Tancien régime, auroient-ils difTéré 
pendant deux ans à obéir à vos décrets en s'occupant sérieu- 
sement de la reddition de leurs comptes? 

C'est celte résistance à la loi qui amena la Convention à 
rendre le 4 frimaire un décret de rigueur contre eux^. 

Ils avaient été consignés (on peut dire détenus) à 
l'hôtel des Fermes, sous prétexte de se mieux concerter, 
ainsi réunis, pour rendre leurs comptes; et les commis- 
saires de la comptabilité n'ayant point été plus satisfaits 
des pièces qu'ils leur fournissaient, on les traduisit 
devant le tribunal révolutionnaire : c'était une manière 
expédilive et sûre d'en finir. Le fait est que le décret ne 

i. Archives, W 362, dossier 785. Bulletin, n" 7S-81. 

3. Voyez ce rapport présenté par Dupin dans la séance du 16 floréal (5 mai 
1794) et le décret rendu en conséquence qui renfoio les fermiers généraux 
devant le tribunal révolutionnaire (Moniteur du 17). Fouquier-Tinville, on le 
voit, n'avait pas perdu de tjinps. 

3. Bulirtin, n» 81, p. 320. 



400 CUÀP. XXXm. — FLORÉAL (DEUXIÈME DÉCilDE). 

simplifiait pas ces comptes. Pour satisfaire aux plus 
grandes exigences, ils avaient offert deux millions sur 
leurs biens ^ : mais on aimait mieux tous leui*s biens. 

Au nombre des vexations dont on les accusait, il y 
avait une fraude sur laquelle on comptait pour ameuter 
contre eux la multitude : c'était « d'avoir introduit dans 
le tabac de l'eau et des ingrédients nuisibles à la santé 
des citoyens qui en faisaient usage. > 

Les fermiers généraux avaient répondu aux griefs 
articulés contre eux par de nombreux mémoires. Mais 
le tribunal révolutionnaire n'entrait pas dans de pa- 
reilles discussions. Les juges qui les interrogèrent avant 
les débats (Scellier et Dobsent) se bornent à leur deman- 
der où était leur ferme*. Quelques-uns en profilent pour 
montrer à quoi se réduit leur participation. Duvaucel 
n'a aucun emploi, n'étant que depuis peu de temps dans 
le corps''. Fabus a été pendant deux mois seulement 
chargé de la correspondance avec l'Anjou*. Boullongne 
n'a aucun département et n'a fait aucune tournée*. La- 
voisier, qui avait pour département la Lorraine, les 
ci-devant évêchéset le domaine de Flandre, dit que quand 
il a cx)nnu quelques abus il les a annoncés au ministère 
des finances, notamment relativement au tabac, ce qu'il 
est en état de prouver par pièces authenliques *. 

Mais la cause était entendue. On s'en référait à ces 
amas de dossiers où personne ne serait tenté d'aller 
voir : 



i. Des Ëssarts, t. X, p. 88. 

2. Archives, W 302, dossier 785, pièces 0-1 1 . 

3. Ibid.^ pièce 0. 

4. Ihid.^ pièce 8. 

5. Ihid., pièce H. 
0. Ibid.f pièce 0. 



SURSIS DEMANDÉ PAR UYOISIER. 401 

c( Tous les différents chefs d'accusation portés contre 

les ci-devant fermiers généraux, dit le Butletirij étoient 

établis d'une manière incontestable et complètement 

prouvés par des preuves écrites, émanées même desdits 

fermiers. 

c< En conséquence, les débats ont été fermés. » 

Dans le cours de l'audience, le greffier lut un décret 

qui venait d'être rendu par la Convention le jour même* 

et qui mettait hors des débats (il était temps) trois des 

accusés, simples adjoints : Saulot, Delaage-Bellefaye et 

Delahante, et les faisait provisoirement réintégrer dans 

leur prison*. 

Pour les autres, le jury déclara : 

1® Qu'il est constant qu'il a existé un complot contre le 
peuple frangois, tendant à favoriser par tous les moyens pos- 
sibles les succès des ennemis de la France, notamment en 
mêlant au tabac de l'eau et des ingrédients nuisibles à la 
santé de ceux qui en faisoient usage, etc. 

El tous furent condamnés à mort. 

J'ai dit que « le jury déclara : » du moins il faut le 
croire, car on a bien les questions signées de GofHnhal, 
mais on n'a pas la réponse. Pour la réponse, Coffinhal 
avait signé en blanc au bas de la pièce et le blanc n'a pas 
été rempli'. Légalement, la réponse n'existe pas. 

Lavoisier, prévoyant son arrêt, avait demandé un 
délai de quinze jours : a J'ai besoin, dit-il, de ce temps 
pour terminer des expériences nécessaires à un travail 
important dont je m'occupe depuis plusieurs années. Je 

i. Moniieufdn !21 (10 man 1704). 

2. Procès-verbal d'audience, ibid,, pièce 2. Cf. Procès Fouquier, n* 45, dépo* 
sillon de Dobsen. 

3. Ibid., pièce 16. 

• 

Tr.iB. BivoL. m iG 



402 CHAP. XVXIY. - FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

ne regretterai point alors la vie. J'en ferai le sacrifice à 
ma patrie. > 
Mais Goffinhal qui présidait lui fit cette fière réponse : 
m La République n'a pas besoin de savants ni de chi- 
mistes : le cours de la justice ne peut être suspendue )» 
Et ils furent tous exécutés le même jour*. 

1. Des EssarU, t. lY, p. 201. — < Lafoisier, dit M. Louis Blanc, fut frappa, 
quoique savant, i une époque qui poussa jusqu'au fanatisme le culte du principe 
de régalilé {Hist. de la Révolution^ t. X, p. 407). » — La chose est vraie, mais 
l'excuse est médiocre. 

2. Le bulletin de lexécution de La?oisier est aux Archives, W 527, n* 2073. 
Grand nombre de pièces relatives aux fermiers généraux sont au carton 521. 



CHAPITRE XXXIV 

FLORÉAL (troisième DÉCÀDE) 

I 

Proclamation de l'existence de Dieu et de l'immortalilé de l'ftme : fétct annuelles 
fêtes décadaires ; — fête journalière : la guillotine. 

La troisième décade de floréal s'ouvrait sous des aus- 
pices qui devaient donner de grandes espérances. La 
République était triomphante. La victoire avait repoussé 
l'étranger de nos frontières, et à l'intérieur ceux qu'on 
avait signalés comme les derniers ennemis de la Consti- 
tution avaient succombé. Une ère nouvelle allait donc 
s'ouvrir, et le 18 floréal, Robespierre, montant à la tri- 
bune, en devait faire la proclamation. Que venait-il pro- 
poser en effet? A la suite d'un rapport où il exaltait 
l'empire de la raison et de la vertu, constatant les pi*o- 
grès accomplis depuis les hiéroglyphes jusqu'aux miracles 
de l'imprimerie, depuis c le voyage des Argonautes » 
jusqu'à « celui de La Pérouse », — accomplis, par les 
Français qui semblaient avoir devancé le reste de l'espèce 
humaine de deux mille ans ; — après. de longs développe- 
ments, tirés de la situation de l'Europe, à l'appui de cette 
thèse, il venait proposer de proclamer, au nom du peuple 
français, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme et 
tout un ensemble de fêtes propres à consacrer tout ce 
qui est bon et honnête, tous les dévouements, toutes les 
vertus. Quelle plus magniûque occasion de couvrir lo 



404 GilÀP. XXXIY. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉaDË). 

passé du manteau de Toubli (pour prendre le style du 
temps), ou, selon notre langage, de faire une entière 
amnistie; de fermer le tribunal révolutionnaire et d'en 
finir du même coup avec cette fantastique conspiration 
du 10 août, au nom de laquelle tant de victimes conti- 
nuaient d'être chaque jour envoyées par lui à Técha- 
faud? Mais il y avait plus d'un passage dans le rapport 
où Ton sentait que les haines du passé restaient toujours 
vivantes dans Tâme de l'orateur. Il ne lui suffit pas que ses 
ennemis soient abattus, il refait leur procès, il veut se 
donner la joie de les condamner encore et d'exécuter 
leur mémoire. Lafayette, Dumouriez, qui lui ont échappé, 
Brissot et les Girondins dont il a fait tomber les tètes, 
sont ainsi ramenés devant ce grand jury qui a immolé 
liOuis XYl; et la faction d'Hébert, et Danton dont il ose 
dire : « Danton qui eût été le plus dangereux des 
ennemis de la patrie, s'il n'en avait été le pluslâche^ ! > 
Il ne les accable pas seulement comme politiques ; de 
la haute position qu'il a prise il les foudroie comme 
penseurs : et « l'académicien Condorcet, jadis grand géo- 
mètre, dit*on,au jugement des littérateurs, et grand litté- 
rateur, au dire des géomètres, depuis conspirateur timide, 
méprisé de tous les partis >, qui a travaillait sans cesse à 
obscurcir la lumière de la philosophie par le perûde 
fatras de ses rapsodies mercenaires; > et les Girondins 
(parmi lesquels il mèïelléheri.lii Père Dtichesnel), nom- 
mément Yergniaud,Gensonné, « qui pérorèrent avec cha- 
leur pour bannir du préambule de la Constitution le 
nom de l'Être suprême que vous y avez placé », dit-il; 

i. Danton, tgoute-t-il, ménageant tous les crimes, lié à tous les complots, 
promettant aux scélérats sa protection « aux patriotes sa fidélité; habile à expli- 
quer ses traliisons par des prétextes de bien public, à juslilier ses vices. 



PROCLAMATION DE L'EXISTENCE DE DIEU. 405 

et Danton sur lequel il revient avec un acharnement par- 
ticulier : 

Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de gloire, 
de postérité; Danton dont le système était d'avilir ce qui 
peut élever l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les 
plus grands dangers de la liberté.... 

Avec de tels retours sur le passé, on ne pouvait guère 
compter qu'il désarmerait dans le présent; et il le décla- 
rait dans son rapport : 

Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Con- 
vention nationale ne favorisera votre perversité. Aristocrates, 
de quelque dehors spécieux que vous veuillez vous couvrir 
aujourd'hui, en vain chercheriez-vous à vous prévaloir de 
notre censure contre les auteurs d'une trame criminelle 
[Hébert et Chaumette] : vous n'avez pas le droit d'accuser, et 
la justice nationale, dans les orages suscités par les factions, 
sait discerner les erreurs des conspirations ; elle saisira d'une 
main sûre tous les intrigants pervers et ne frappera pas un seul 
homme de bien. 

Fanatiques, n'attendez rien de nous.. . 

Tels étaient les préambules du fameux décret : 

Art. 1 . Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être 
suprême et l'immortalité de l'âme. 

Le décret sanctionnait sur d'autres points la pensée 
qui s'était fait jour dans le rapport : 

Art. 3. 11 met au rang de ces devoirs de détester la mau- 
vaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres. 

Déclaration irréprochable en soi, mais qui permettait 
de tout comprendre sous le nom de traîtres. Il instituait 
des fêtes : 



406 CHAP. XXXIV. - FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Art. 6. La République française célébrera tous les ans les 
fêtes du 14 juillet 1789 — [nous y sommes], — du 10 août 
1792 _ [on y va], — du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793 
— [on y viendra]. 

Dans ce décret qui proclamait TEtre suprême, la 
liberté des cultes était consacrée d'une manière vrai- 
ment formidable : 

Art. 11 . La liberté des cultes est maintenue conformément 
au décret du 18 frimaire. 

Art. 12. Tout rassemblement aristocratique et contraire à 
Tordre public sera réprimé. 

Art, 13. En cas de troubles dont un culte quelconque 
serait l'occasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par 
des prédications fanatiques ou par des insinuations contre- 
révolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des vio- 
lences injustes et gratuites, seront également punis selon la 
rigueur des lois. 

La rigueur des lois, c'est l'idée qui persiste; punis 
selon la rigueur des lois : décidément, le tribunal révo- 
lutionnaire n'était pas à la veille d'être supprimé. 

Quelques jours auparavant, Fouquier-Tinville avait 
adressé au Comité de salut public la lettre suivante : 

Paris, ce 14 floréal de Tan H. 

Citoyens représentants, 

Je crois devoir vous rappeler que verbalement et par écrit 
je vous ai exposé que les affaires dévolues au tribunal, no- 
tamment d'après le décret du 27 germinal dernier, se multi- 
plioient malgré la rapidité du travail du tribunal, et que 
pour les expédier avec la même rapidité il devenoit indispen- 
sable que les employés au parquet fussent augmentés de 
quatre, savoir : deux, capables de rédiger et de suivre la 
correspondance, aussi active qu'étendue, avec tous les dépar- 



NOUVEAUX AGENTS DONNÉS A FOUQUIER-TINVILLE. 407 

tements, à raison de 3000 liv., et les deux autres, copistes et 
expéditionnaires des actes d'accusation et autres objets néces« 
saires, à raison de 2000 livres*. 

Il demandait, en outre, que le nombre des copistes ou 
expéditionnaires au grefle et aussi celui des huissiers 
fussent portés de huit à dix. £t le Comité avait pris un 
arrêté conforme (16 floréal)*. 

Le tribunal avait justifié déjà et les déclarations de 
son accusateur public et la confiance du Comité. Le 19, 
le lendemain du rapport de Robespierre et de son décret 
sur l'Être suprême, il avait envoyé en une fois à la mort 
vingt-cinq fermiers généraux, y compris Lavoisier. Le 
21 , la nouvelle décade s'ouvrit par une aussi nom- 
breuse hécatombe, et pour relever l'éclat du sacrifice le 
sang royal y était mêlé au sang des plébéiens comme 
au sang des plus nobles familles : Madame Elisabeth 
allait rejoindre son frère et sa sœur. 



II 

21 floréal : Madame Elisabeth et ses compagnons et compagnes.] 

Les ressentiments qui avaient amené la mort du roi 
étaient bien plus violents encore contre la reine, et Ton 
comprend qu'elle en ait été aussi la victime. Pour 
Madame Elisabeth, la sœur de Louis XVI, qu'avait-on à lui 
reprocher? Mais quand l'attachement au roi et à la reine, 
le regret de leur mort et l'affection pour leurs enfants 
étaient un crime, qui plus qu'elle pouvait en être tenue 

1 . Archives, AF ii 22, dossier 69, pièce 87. 
"2. Ihid., pike W'». 



408 CUAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DËCàIffi). 

coupable? Elle n'avait pas voulu, lorsqu'elle le pouvait, 
quitter son frère. Elle avait partagé sa prison, elle y était 
restée la consolation de sa veuve, elle demeurait, après 
la mort de Marie-Antoinette, le soutien de sa fille; elle 
ne cessait pas de témoigner de la sollicitude pour son 
fils, ce ûls voué à la mort par la fatalité de sa naissance, 
et pis qu'à la mort, à ces traitements ignominieux qui, 
pour ravaler dans l'héritier du roi le caractère royal, 
allaient jusqu'à corrompre (crime inexpiable 1) la pu- 
reté du corps et de l'âme dans l'enfant! 

Hébert avait été l'instigateur de cette infernale poli- 
tique, et il avait cherché, on s'en souvient, à rejeter cette 
accusation de corruption sur cette (ille angélique. Il avait 
vu, lui, Hébert, l'atrocité de son âme peinte dans de» 
traits d'elle, qu'il se chargeait de reproduire. Dès le 
7 brumaire (28 octobre), douze jours après le supplice de 
la reine, il exprimait aux Jacobins son indignation qu'elle 
fût encore en vie. H la précéda pourtant à l'échafaud. 
Mais Robespierre devait bien cette victime à ses mânes. 
On ne différa pas davantage. Aussi bien, son emprison- 
nement au Temple était un privilège qui, depuis trop 
longtemps, violait le principe de l'égalité républicaine, 
et qui coûtait trop à la nation. 

« Jusqu'au 9 mai, » dit la ûllede Louis XVI, dernier 
témoin des vertus de la princesse dans cette prison qu'elle 
partageait avec elle, «il ne se passa rien de remarqua- 
ble\ Ce jour-là, au moment où nous al lions nous mettre 



1. Elle raconte dans les pages qui prÀ:èdent les vexations misérables aux- 
quelles on soumettait l'auguste captive qui voulait, sous l'empire même de ses 
geôliers, observer les lois de sa religion : « N'ayant pas de poisson, elle de- 
manda des œufs ou d'autres plats pour les jours maigres; on les lui refusa eo 
disant que pour l'égalité il n'y avait pas de difTcrence dans les jours; qu'il n*y 
Qvnit plus de semaines^ mais des décades. On nous apporta un nouvel almanach ï 



MADAME ELISABETH : — l** INTERROGATOIRE. iO 

au lit, on ouvrit les verrous et on vint frapper à notre 
porte. Ma tante dit qu'elle passait sa robe; on lui ré- 
pondit que cela ne pouvait pas être si long, et on frap- 
pa si fort, qu'on pensa enfoncer la porte. Elle ouvrit 
quand elle fut habillée. On lui dit : a Citoyenne, veux- 
« tu bien descendre? — Et ma nièce? — On s'en occupera 
a après. > Ma tante m'embrassa et me dit de me cal- 
mer, qu'elle allait remonter, ce Non, citoyenne, tu ne 
m remonteras pas, lui dit-on; prends ton bonnet et 
« descends. » 

c On l'accabla alors d'injures et de grossièretés; elle 
les souffrit avec patience, prit son bonnet, m'embrassa 
encore, et me dit d'avoir du courage et de la fermeté, 
d'espérer toujours en Dieu, de me servir des bons prin- 
cipes de religion que mes parents m'avaient donnés, et 
de ne point manquer aux dernières recommandations de 
mon père et de ma mère. Elle sortit : arrivée en bas, 
on lui demanda ses poches, où il n'y avait rien; cela 
dura longtemps, parce que les municipaux ûrent 
un procès-verbal pour se décharger de sa personne. 
Enfin, après mille injures, elle partit avec l'huissier 
du tribunal, monta dans un fiacre, et arriva à la Con- 
ciergerie où elle passa la nuit* » (9 mai, 20 floréal). 

11 ne lui fut pas donné de prendre si vite son repos. 



nous n'y regardâmes pas. » {Récit des évétiemenU arrivé» au Temple^ p. 238.) 

Et encore : 

c Elle fit son caréoïc entier, quoique privée d'aliments maigres ; elle ne 
dé'eunail pas ; elle prenait à dincr une écuelle de café au lait (c'était son déjeu- 
ner qu'elle gardait), et le soir elle ne mangeait que du pain. Elle m'ordonnait de 
manger ce qu'on m'apportait, n'ayant pas l'âge porté pour faire abstinence ; mais 
pour elle, rien n'était plus édifiant : depuis le temps où on lui avait refusé du 
maigre, elle n'avait pas pour cela interrompu les devoirs prescrits par la religion, 
Au commencement du printemps on nous 6ta la chandelle, et nous nous cou- 
chions lorsqu'on n'y voyait plus. » (Ibid,, p. 243.) 

\ . Récit deê événementê arrivé» au Temple, p. 246. 



410 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Arrivée à la Conciergerie à huil heures et déposée au 
greffe, elle fut menée à dix heures au tribunal dans la 
salle du Conseil, où elle subit devant le juge Deliège son 
premier interrogatoire. 

Après les questions d'usage, le juge lui dit : 

Avez-Yous, avec le dernier tyran, conspiré contre la sûreté 
et la liberté du peuple français? 

R. J'ignore à qui vous donnez ce titre, mais je n'ai jamais 
désiré que le bonheur des Français. 

D. Avez-vous entretenu des correspondances et des intelli- 
gences avec les ennemis extérieurs et intérieurs de la Repu- 
bUque, notamment avec les frères de Capet et les vôtres, et 
ne leur avez-vous pas fourni des secours en argent? 

R. Je n'ai jamais connu que des amis des Français. Jamais 
je n'ai fourni de secours à mes frères, et depuis le mois 
d'août 1792 je n'ai reçu de leurs nouvelles ni ne leur ai 
donné des miennes. 

D. Ne leur avez-vous pas fait passer des diamants? 

R. Non. 

On l'interroge ensuite sur le projet de voyage à Saint- 
Cloud, sur la fuite à Varennes : 

R. N'est-ce pas pareillement à votre sollicitation et à celle de 
Marie-Antoinette, votre belle-sœur, que Capet, votre frère, a 
fui de Paris, dans la nuit du 20 au 21 juin 1791 ? 

R. J'ai appris dans la journée du 20 que nous devions 
tous partir la nuit suivante et je me suis, à cet égard, con- 
formé aux ordres de mon frère. 

D. Le motif de ce voyage n'était-il pas de sortir de France 
et de vous réunir aux émigrés et aux autres ennemis du peu- 
ple français? 

R. Jamais mon frère ni moi n'avions eu l'intention de 
quitter notre pays. 

D. Avez-vous connaissance qu'il ait été tenu des concilia- 



MADAME ELISABETH ; — !•' INTERROGATOIRE. 4ii 

bules secrets chez Marie-Antoinelte, ci-devant reine, lesquels 
s'appelaient conciliabules autrichiens? 

R. J'ai parfaite connaissance qu'il n'y en a jamais eu. 

D. N'étiez-vous pas aux Tuileries le 28 février 1791, 
20 juin et 10 août 1792? 

R. J'étais au château ces trois jours, et notamment le 
10 août 1792, jusqu'au moment où je me suis rendue avec 
mon frère à l'Assemblée nationale. 

D. Ledit jour, 28 février, n'avez-vous pas eu connaissance 
que le rassemblement des ci-devant marquis, chevaliers et 
autres, armés de sabres et de pistolets, était encore pour 
favoriser une nouvelle évasion de votre frère et de toute la 
famille, et que FafTaire de Yincennes, arrivée le même jour, 
n'a été imaginée que pour faire diversion ? 

R. Je n'en ai aucune connaissance. 

D. Qu'avez-vous fait dans la nuit du 9 au 10 août? 

R. Je suis restée dans la chambre de mon frère, et nous 
avons veillé. 

D. Je vous observe qu'ayant chacun vos appartements, il 
parait étrange que vous vous soyez réunis dans celui de votre 
frère ; et sans doute cette réunion avait un motif que je vous 
interpelle d'expliquer. 

R. Je n'avais (l'autre motif que celui de me réunir tou- 
jours chez mon frère lorsqu'il y avait du mouvement dans 
Paris. 

D. Et cette même nuit n'avez-vous pas été avec Marie*An<- 
toinette dans la salle où les Suisses étaient occupés à faire 
des cartouches, et notamment n'y avez-vous pas été de neuf 
heures et demie à dix heures du soir? 

R. Je n'y ai pas été et n'ai nulle connaissance de cette 
salle. 

D. Je vous observe que cette réponse n'est point exacte, 
car il est encore établi dans différents procès qui ont eu lieu 
au tribunal du 17 août 1792 que Marie-Antoinelte et vous 
aviez été plusieurs fois dans la nuit trouver les gardes 



41 s GHAP. XXXIY. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

suisses, que vous les aviez fait boire et les aviez engagés à 
confectionner des cartouches dont Marie-Antoinette avait 
mordu plusieurs. 

R. Cela n'a pas existé et je n'en ai aucune connaissance. 

D. Lors de l'évasion du 20 juin, n'est-ce pas vous qui 
avez amené les enfants? 

R. Non, je suis sortie seule. 

D. Avez-vous un défenseur ou voulez- vous en nommer un? 

R. Je n'en connais pas. 

Pour quoi lui avons donné le citoyen Chauveau pour 
conseil K 

Voilà tout le procès de Madame Elisabeth. Les pièces, ce 
sont celles qui ont été fournies contre le roi et la reine; 
les témoignages, ceux qui ont été entendus « dans diffé- 
rents procès qui ont eu lieu au tribunal du 17 août. » 
Et sans plus d'information, elle est traduite le lende- 
main devant le tribunal. 

Quant au défenseur qu'on lui octroyait si généreuse- 
ment, voici ce qu'il en dit lui-même : 

« Sept mois après le jugement de la Reine, je fus 
instruit de la part de Madame Elisabeth de France 
que j'étais nommé pour la défendre; et je n'en fus pré- 
venu, comme cela était arrivé pour la Reine, que 
la veille même de son jugement^ c'est-à-dire le 9 mai 
1794. 

(X Je me présentai à l'instant à la prison, pour m'en- 
tretenir avec elle de son acte d'accusation. On ne voulait 
pas que je lui parlasse. Fouquier-Tinville eut la perGdie 
de me tromper, en m'assurant qu'elle ne serait pas jugée 
de sitôt, et il me refusa l'autorisation de conférer avec elle. 

c( Le lendemain, quelle fut ma surprise, lorsque, m'é- 

i. Procèê des Baurbom, t. II, p. 396-402. 



MADAME ÉLIZABETH ET SES œAGGUSÉS. 413 

tant rendu au tribunal, j^aperçus Madame Elisabeth, en- 
vironnée d'une foule d'autres accusés, sur le haut des 
gradins, où on l'avait placée tout exprès la première, 
pour la mettre plus en évidence* ! » 

Ces coaccusés étaient au nombre de vingt-quatre : 

Anne Duvair, veuve de L'Aigle ; 

Le comte Leneuf-Sourdeval ; 

Anne-Nicole Lamoignon, sœur de Malesherbas et veuve 
du marquis de Senozan ; 

La marquise de Grussol d'AMBOise (Angélique Bessin); 

Cinq membres de la famille de Loménie : Louis de 
[>0MÉNiE, ancien ministre de la guerre; le comte Alexan- 
dre de Loménie, ancien colonel de chasseurs; Martial de 
LoMÉME, ancien coadjuteur de Farchevêque de Sens; 
Chnrles de Loméme et Charlotte de Loménie (vingt-neuf 
ans), épouse divorcée de Canisy, émigré ; 

Françoise de Canisy, veuve de Montmorin, Tancien mi- 
nistre, acquitté par le tribunal du 17 août et massacré 
dans sa prison, aux journées de septembre, et son fils 
Antoine de Montmorin (vingt-deux ans), sous-lieutenant 
de chasseurs ; 

Antoine Mégret-Sérilly, ancien trésorier-général de 
la guerre, et Antoine Mégret-Détigny, ancien aide-major 
des gardes françaises; 

Les dames de Rosset (Elisabeth Luermitte), et de 
Rosset-Cercy (Marie-Anne Rosset) ; 

Mme de Sérilly (Anne Thomas, trente et un ans) ; 

Denise Buard; 

Louis-Claude Lhermitte de Chambertrand, chanoine 
de Sens ; 

1. Chaiivcaii-Lagardc, Note httlortoue êur lr$ Procèê de Mane-Anfoinetie et 
de Madame Éli$atfeth, p. 50. 



AU CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIEME DÉCADE). 

Georges Follope, ancien officier municipal de la com- 
mune de Paris; 

Louis-Pierre-Marcel LETELUER,dit Bultier (vingt-deux 
ans), ex-noble, ci-devant employé à Thabillement des 
troupes; 

Charles Cresst-Champmillom, ancien sous-lieutenant de 
marine (trente-trois ans); 

Théodore Halle, négociant (vingt-six ans) ; 

Jean-Baptiste Lhost, domestique de Mégret-Sérilly, et 
Antoine Dubois, domestique de Mégret-Détigny*. 

Fouquier-Tinville, devant cette angélique figure de 
Madame Elisabeth, devait se surpasser en violence : 

.... Expose que c'est à la famille de Capet que le peuple 
françois doit tous les maux sous le poids desquels il a gémi de- 
puis tant de siècles. C'est au moment où l'excès de l'oppres- 
sion a forcé le peuple de briser ses chaînes que toute cette 
famille s'est réunie pour le plonger dans Tesclavage plus 
cruel encore que celui d'où il vouloit sortir. Les crimes de 
tout genre, les forfaits amoncelés de Capet, de la Messaline 
Antoinette, des deux frères Capet et d'Elisabeth, sont trop 
connus pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'horrible 
tableau ; ils sont écrits en caractères de sang dans les annales 
de la Révolution, et les atrocités inouïes exercées par les bar- 
bares émigrés ou les sanguinaires satellites des despotes, les 
meurtres, les incendies, les ravages, enfin ces assassinats 
inconnus aux monstres les plus féroces, qu'ils commettent 
sur le territoire françois, sont encore commandés par cette 
détestable famille.,. 

Elisabeth a partagé tous ces crimes. 

Elle a coopéré à toutes les trames, à tous les complots 
formés par ses infâmes frères, par la scélérate et impudique 

1. Archives, \V 363, dossier 787 (armoire de fer). Builetin, n« 81-83. 



MADAME ELISABETH : — ACTE D'ACCUSATION. 415 

Antoinette, et toute la horde des conspirateurs qui s'étoit 
réunie autour d*eux ; elle est associée à tous leurs projets ; 
elle encourage les assassins de la patrie ; les complots de 
juillet 1789, la conjuration du 6 octobre suivant..., enfin 
toute cette chaîne non interrompue de conspirations pendant 
quatre ans entiers ont été suivis et secondés de tous les 
moyens qui étoient au pouvoir d'Elisabeth. C'est elle qui, au 
mois de juin 1791, fait passer les diamants, qui étoient une 
propriété nationale, à cet infâme d'Artois, spn frère, pour le 
mettre en état d'exécuter les projets concertés avec lui et 
soudoyer des assassins contre la patrie ; c'est elle qui entre- 
tient avec son autre frère devenu aujourd'hui l'objet de la 
dérision, du mépris des despotes coalisés chez lesquels il est 
allé déposer son imbécile et lourde nullité, la corres- 
pondance la plus active;... c'est elle enfin qui prodiguoit des 
soins aux assassins envoyés aux Champs-Elysées par le 
despote [pour] provoquer les braves Marseillois, et pansoil les 
blessures qu'ils (les assassins?) avoient reçues dans leur fuite 
précipitée. 

Elisabeth avoit médité avec Capet et Antoinette le mas- 
sacre des citoyens de Paris dans l'immortelle journée du 
10 août. Elle veilloit dans l'espoir d'être témoin de ce car- 
nage nocturne ; elle aidoit la barbare Antoinette à mordre 
les balles et encourageoit par ses discours des jeunes person- 
nes que des prêtres fanatiques avoient conduit[es] au château 
pour cette horrible occupation. Enfin, trompée dans l'espoir 
que toute cette horde de conspirateurs avoit..., elle fuit au 
jour avec le tyran et sa femme et va attendre dans le temple 
de la souveraineté nationale que la horde des esclaves sou- 
doyés et dévoués aux forfaits de cette cour parricide ait noyé 
dans le sang des citoyens la liberté et lui ait fourni les 
moyens d'égorger ensuite ses représentants au milieu desquels 
ils avoient été chercher un asile. 

Enfin on l'a vue, depuis le supplice mérité du plus coupable 
des tyrans qui ont déshonoré la nature humaine, provoquer le 
rétablissement de la tyrannie, en prodiguant avec Antoinette 



-416 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

au fils de Capet les hommages de la royauté et les prétendus 
honneurs du trône^ 

Les autres, parents, amis ou serviteurs d'émigrés, 
devaient naturellement souhaiter la (in du régime nou- 
veau et être en correspondance avec les émigrés : c'est 
ce que Fouquier voulait établir dans le reste de son acte 
d'accusation. 

L'interrogatoire commença par Madame Elisabeth : ce 
sont les violences et les monstruosités de l'acte d'accu- 
sation mises en forme de demandes* : 

D. Où étiez-vous dans les journées des 12, 13 et 14 juil- 
let? Avcz-vous eu connaissance des complots? 

R. J'étois dans le sein de ma famille. Je n'ai connu aucun 
des complots dont vous me parlez, et ce sont des événements 
que j'étois bien loin de prévoir et de seconder. 

D. Lors de la fuite du tyran, votre frère, à Varennes, ne 
Tavez-vous pas accompagné? 

R. Tout m*ordonnoit de suivre mon frère, et je m'en suis 
fait un devoir dans cette occasion, comme dans toute autre. 

D. N'avez- vous pas figuré dans Torgie infâme et scanda- 
leuse des gardes du corps, et n'avez-vous pas fait le tour de 
la table avec Marie-Antoinette pour faire répéter à chacun 
des convives le serment affreux d'exterminer tous les patrio- 
tes, pour étouffer la liberté dans sa naissance et rétablir le 
trône chancelant? 

R. J'ignore absolument si l'orgie dont il s^agit a eu lieu, 
mais je déclare n'en avoir été aucunement instruite et n'y 
avoir pris part en aucune manière. 

D. Vous ne dites pas la vérité, et votre dénégation ne peut 
vous être d'aucune utilité lorsqu'elle est démentie d'une part 
par la notoriété publique, et de l'autre par la vraisemblance. 



i. ArchiTes, W 363, dossier 787, pièce 7. Bulletin, m 82, p. 323-324. 
1. Bulletin, n* 83, p.^328-330. Cf., Procès des Bourbons, t. U, p. 408. 



MADAME ÉLÎSABETU AU TRIBUNAL. -417 

qui persuade à tout homme sensé qu'une femme aussi inti- 
mement lice que vous l'étiez avec Marie-Antoinette, et par 
les liens du sang et par ceux de Tamitié la plus étroite, n'a 
pu se dispenser de partager ses machinations, d'en avoir eu 
communication et de les avoir favorisées de tout son pouvoir. 
Vous avez nécessairement, d'accord avec la femme du tyran, 
provoqué le serment abominable, prêté par les satellites de 
la cour, d'assassiner et anéantir la liberté dans son principe; 
vous avez également provoqué les outrages sanglants faits au 
signe précieux de la liberté, la cocarde tricolore, en la fai- 
sant fouler aux pieds par tous vos complices. 

R. J'ai déjà dit que tous ces faits m'étoient étrangers; je 
n'y dois pas d'autre réponse. 
D. Où étiez-vous dans la journée du 10 août 1792? 
R. J'étois au château, ma résidence ordinaire et naturelle 
depuis quelque temps. 

D. N'avez-vous pas passé la nuit du 9 au 10 août dans la 
chambre de votre frère, et n'avez-vous pas eu avec lui des 
conférences secrètes qui vous ont expliqué le but, les motifs 
de tous les mouvements et préparatifs qui se faisoient sous 
vos yeux? 

R. ,rai passé chez mon frère la nuit dont vous parlez. 
Jamais je ne l'ai quitté ; il avoit beaucoup de confiance en 
moi, et cependant je n'ai rien remarqué, ni dans sa con- 
duite, ni dans ses discours, qui pût m'annoncer ce qui s'est 
passé. 

D. Votre réponse blesse tout à la fois la vérité et la vrai- 
semblance, et une femme comme vous, qui a manifesté, 
dans le cours de la Révolution, une opposition aussi frappante 
au nouvel ordre de choses, ne peut être crue lorsqu'elle veut 
faire croire qu'elle ignore la cause des rassemblements de 
toute espèce qui se faisoient au château la veille du 10 août. 
Voudriez-vous nous dire ce qui vous a empêché de vous cou- 
cher dans la nuit du 9 au 10 août? 

R. Je ne me suis pas couchée parce que les corps consti- 
tués étoient venus faire part à mon frère de l'agitation, de la 

TRIE. RÉ VOL. m tt 



448 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

fermentation des habitants de Paris et des dangers qui pou- 
Yoient en résulter. 

D. Vous dissimulez en vain, surtout d*après les différents 
aveux de la femme Capet qui vous a désignée comme ayant 
assisté à Torgie des gardes du corps, comme l'ayant soutenue 
dans ses craintes et ses alarmes du 10 août sur les jours de 
Capet, et de tout ce qui pouvait Fintéresser. Mais ce que vous 
nieriez infructueusement, c'est la part active que vous avez 
prise à l'action qui s'est engagée entre les patriotes et les 
satellites de la tyrannie : c'est votre zèle et votre ardeur à 
servir les ennemis du peuple, à leur fournir des balles que 
vous preniez la peine de. mâcher comme devant être dirigées 
contre les patriotes, comme destinées à les moissonner; ce 
sont les vœux bien publics que vous faisiez pour que la vic- 
toire demeurât au pouvoir des partisans de votre frère ; les 
encouragements en tout genre que vous donniez aux 
assassins de la patrie : que répondez-vous à ces derniers 
faits? 

R. Tous ces faits qui me sont imputés sont autant d'indi- 
gnités dont je suis bien loin de m'étre souillée. 

Il en vient ensuite aux diamants de la couronne : les 
mettre en sûreté à la veille de la fuite de Varennes était, 
selon raccusation, un vol; et la suite montra s'il était 
superflu de les mettre en sûreté! mais le zèle aveugle du 
juge devait lui ménager à elle, comme à Marie-Antoi- 
nette autrefois, une réponse triomphante : 

D. N'avez-vous pas donné des soins, pansé vous-même les 
blessures des assassins envoyés aux Champs-Elysées contre 
les braves Marseillois? 

R. Je n'ai jamais su que mon frère eût envoyé des assas- 
sins contre qui que ce soit. S'il m'est arrivé de donner des 
secours à quelques blessés, l'humanité seule a pu me con- 
duire dans le pansement de leurs blessures. Je n'ai point eu 
besoin de m'informer de la cause de leurs maux pour mW 



INTERROGATOIRE SOMHAIRE SES AUTRES. 4)9 

cuper de leur soulagement. Je ne m'en fais point un mérite 
et je n'imagine pas que l'on puisse m'en faire un crime. 

Le président n'est pas louché par la simplicité sublime 
de celte réponse. Il insiste : 

Il est difTicile d'accorder ces sentiments d'humanité dont 
vous vous parez avec cette joie ci'uelle que tous avez mon- 
trée en \oyant couler des flots de sang dans la journée du 
10 août. Tout nous autorise à croire que vous n'êtes humaine 
que pour les assassins du peuple et que vous avez toute la 
férocité des animaux les plus sanguinaires pour les défen- 
seurs de la liberté. Loin de secourir ces derniers, vous pro- 
voquiez leur massacre par vos applaudissements; loin de 
désarmer les meurtriers du peuple, voua leur prodiguiez à 
pleines mains les instruments de la mort à l'aide desquels 
vous vous tlaltiez, vous et vos complices, de rcliiblir le des* 
potisme et la tyrannie. Voilà l'humanité des dominateurs des 
nations qui, de tout temps, ont sacrifié des millions d'hom- 
mes à leurs caprices, à leur ambition ou à leur cupidité. 

Puis, prenant le ton de l'ironie : 

L'accusée Elisabeth, dont le plan de défense est de nier 
tout ce qui est à sa charge, aura-t-elle la bonne foi de conve- 
nir qu'elle a bercé le petit Capet de l'espoir de succéder au 
trône de son père, et qu'elle a ainsi provoqué la royauté? 

n. Je causois familièrement avec cet infortuné qui m'étoit 
cher à plus d'un titre, et je lui administrois, sans consé- 
quence, les consolations qui me paroissoient capables de le 
dédommager de la perte de ceux qui lui avoient donné le 
jour. 

1^ président s'empare de cette parole pour clore triom- 
phalement l'interrogatoire : 

C'est convenir en d'autres termes que vous nourrissiez le 
petit Capet des projets de vengeance que vous et les -vdlre» 



420 CUAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

n'ont cessé de faire contre la liberté et que vous vous flattiez 
de relever les débris d*un trône brisé, en Tinondant de tout 
le sang des patriotes^ 

L'acte d'accusation avait procédé sommairement à 
l'égard des autres accusés. L'interrogatoire public ne les 
retint guère davantage. « Dumas reprocha à l'ex-comtc 
de Brienne d'avoir été ministre en 1788, de s'être fait 
nommer maire de sa commune et réclamer par qua- 
rante communes environnantes' : » tournant contre lui 
les sympathies nombreuses que lui avaient valu ses bien- 
faits\ » Il n'était pas besoin qu'aucune lettre eût été 
saisie de leur part; les lettres qui leur étaient écrites, 
même les rapports qu'ils avaient pu avoir avec des gens 
suspects, suffisaient pour les rendre criminels : 

Dans un temps de révolution, où chacun doit prendre un 
parti, disait le président à une des accusées, on est fondé à 
présumer que les opinions, bien plus que les convenances, 
déterminent les rapports sociaux, et ce seroit blesser la vérité 
et la vraisemblance que de vouloir admettre les liaisons 
entre le patriote et le royaliste, qui sont aussi opposés Tun à 
Tautre que le protestant avec Tultramontain^. 

Un seul témoin avait été assigné, une femme qui con- 
naissait M™* de L'Aigle* ; on aurait pu se dispenser de 
l'entendre, quand on se passait de témoignages pour les 
vingt-trois autres accusés. L'accusateur public et les 
défenseurs remplirent ensuite leur oflice; peine super- 
flue : l'opinion du jury était faite. 



i. BulUtin, n"* 83, p. 228-330. 

2. Leclerc, 49* témoin, Procèê Fouquier^ n* 18, p. 3. 

3. Voyez Beugnot, Mémoires, t. I, p. 267-272. 

4. Duffelhi, n» 85, p. 335. 

5. Arcbives, W 363, doss. 787, pièce 0. (Procès-TCihal cCaiidience.) 



PLAIDOIERIE DE CHAUYEâU-LAGâRDE. 421 

c Ici, dil Chauveau-Lagarde, le Moniteur, ci après lui 
les historiens, ne parlant point de la défense de Madame 
Elisabeth, semblent annoncer par leur silence qu'elle 
n'aurait pas été défendue. Et cependant, quoique le 
débat n'eût duré qu'un insUint, et qu'on m'eût interdit 
toute conférence avec elle, je pris la parole; et voici en 
substance quelle fut ma plaidoirie : 

€ Je fis observer qu'il n'y avait au procès qu'un pro* 
tocole banal d' accusation j sans pièces j sans interroga- 
toire^ sans témoins; et que par conséquent, là, où, il 
n'existait aucfun élément légal de conviction, il ne sau- 
rait y avoir de conviction légale. 

(( J'ajoutai qu'on ne pouvait donc opposer à l'auguste 
accusée que ses réponses aux questions qu'on venait de 
lui faire; puisque c'était dans ces réponses, elles seules, 
que tous les débats consistaient ; mais que ces réponses 
elles-mêmes, loin de la condamner, devaient, au con- 
traire, l'honorer à tous les yeux, puisqu'elles ne prou- 
vaient rien autre chose que la bonté de son cœur et 
l'héroïsme de son amitié. 

« Puis, après avoir développé ces premières idées, je 
finis en disant : qu'au lieu d'une défense, je n'aurais 
plus à présenter pour Madame Elisabeth que son apolo- 
gie; mais, que dans l'impuissance où j'étais d'en trouver 
une qui fût digne d'elle, il ne me restait plus qu'une 
seule observation à faire : c'est que la princesse, qui 
avait été à la cour de France le plus parfait modèle de 
toutes les vertus, ne pouvait pas être l'ennemie des 
Français. 

€ Il est impossible de peindre la fureur avec laquelle 
Dumas, qui présidait le tribunal, m'apostropha, en me 
reprochant d'avoir eu Vaudace de parler de ce qu'il 



\n CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

appelait les prétendues vertus de Vaccmée^ et d^avoir 
ainsi corrompu la morale publique : il fut aisé de s'aper- 
cevoir que Madame Elisabeth qui, jusqu'alors était restée 
calme et comme insensible à ses propres dangers, fut 
émue de ceux auxquels je venais de m'exposer : et après 
avoir, comme la Reine, entendu sans s'émouvoir son 
arrêt de mort, elle a consommé paisiblement le grand 
sacrifice de sa vie*, r 

L'espace qui sépare, dans l'original du jugement de 
condamnation, le corps de l'acte de la formule finale, 
fait et prononcéy suivie de la signature des juges', prouve 
que ce jugement, comme beaucoup d'autres, avait été 
signé en blanc. 

Après la condamnation, Fouquier-Tinville ayant dit 
de Madame Elisabeth au président : a II faut avouer 
qu'elle n'a pas pousse une plainte. — De quoi se plain- 
droit-elle donc, Elisabeth de France, dit Dumas en accen- 
tuant cette qualification, ne lui avons-nous pas formé 
une cour d'aristocrates digne d'elle? Et rien ne l'em- 
pêchera de se croire encore dans les salons de Versailles, 
quand elle va se voir au pied de la sainte guillotine, 
entourée de toute cette noblesse fidèle. » 

À défaut de récit officiel, bien des bruits ont été 
recueillis sur les derniers moments de Madame Elisa- 
beth' : pieux souvenirs que l'histoire ne peut enregistrer 
qu'avec réserve. A toutes ces traditions, si touchantes 
qu'elles soient, je préfère le témoignage d'un homme qui' 
avait connu Madame Elisabeth au Temple et qui la vit 
allant à l'échafaud : je veux parler de Moelle, membre 

1. Chauveau-Lagarde, /. /., p. 56-58. fLes italiques sont dans le texte). 

2. Archives, W 363, dofsier 787. pièce 2. 

T). Voir A. de Beauchosne, Vir de Madame Élifaheth, t. U, p. 226. 



MADAME ELISABETH : EXËCimON. 435 

de la Commune provisoire qui remplaça celle du lOaoûtf 
et, à ce litre, commissaire au Temple, et compromis 
plus lard avec Michonis dans la conspiration dite de 
V Œillet'. 

« Le iO mai i 794, dit-il, on apprit avec la plus vive 
surprise que Madame Elisabeth, Iransfcrce la veille, à 
dix heures du soir, du Temple à la Conciergerie, venait 
d'être condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire 
et allait être exéculée avec vingt-trois personnes arrêtées 
aux environs de Sens. Comme je demeurais dans le quar- 
tier du palais, cette nouvelle me parvînt aussildt. En- 
traîné par mille mouvements confus que je ne pouvais 
définir et où se mêlait je ne sais quelle espérance, je 
sors de chez moi et je me trouve à la descente du Pont- 
Ncur, du côté du quai de l'Ëcote, au moment qu'un 
mouchoir blanc qui couvrait la tête de la princesse, 
vint à s'en détacher et tomba aux pieds de rcxécuteur, 
debout à côté d'elle, qui te ramassa : au refus de la prin- 
cesse qu'il le replaçât sur sa tête, je le vis se saisir de 
celte dépouille sacrée et se l'approprier. La lête nue et 
dislinguéc par celte circonstance fortuite de plusieurs 
femmes qui partageaient son sort, rien n'a pu dérober 
à la multitude le culme modeste el la pieuse sérénité de 
Madame Elisabeth en allant à la mort. 

< Toujours entraîné par les mêmes mouvements, je 
tâche en vain d'être aperçu de la princesse et de lui 
montrer ma douleur. Je la suis jusqu'à l'échafaud. Là, 
les satellites el les victimes s'arrêtent. Détachée aussitôt 
de la planche où elle avait été fixée pendant le trajet et 
debout la première, la vierge auguste, jusqu'alors re- 

1 . Sojn ïi-desnii, 1. 1, p. SQA el t. H. p. SOfl. 



424 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

cueillie en elle-même, répand un sourire angélique sur 
les compagnons de sa mort, lève les yeux vers le ciel, les 
reporte sur eux et leur dit ainsi, que c'est au ciel qu'ils 
vont se réunir... C'est tout ce que j'ai pu saisir de cette 
scène sublime et funeste... Je n'en ai pas vu davantage... 
L'histoire ajoutera que, par une recherche barbare, la 
fille et la sœur de nos rois fut réservée pour mourir la 
dernière, mais qu'au nombre des victimes se trouvait 
un prêtre, ancien chanoine de Sens, qui put lui admi- 
nistrer les consolations suprêmes de la religion et qui 
la précéda immédiatement dans le sein d'un Dieu rému- 
nérateur... Touchant et saint exemple de deux martyrs 
qui scellèrent ainsi de leur sang un dernier acte de rési- 
gnation et d'espérance*. » 

Parmi les condamnés de ce jour, enregistrés après 
l'exécution sur les actes de décès, était Mme de Sérilly. 
Elle comparut, son extrait mortuaire à la main, au 
procès de Fouquier-Tinville. C'était comme une appa- 
rition de l'autre monde, venant témoigner, au nom des 
victimes, contre l'accusateur public et les juges qui se 
trouvaient à leur tour sur les bancs des accusés. 



1. Moelle (cuniinissaire de la Commune), Six journées putêéei au Temple 
et autres détaits sur ta famille royale qui y a été retenue (Paris, 1820, 
p. 75-77). Ajoutons-y ce dernier liommage de celle qui perd-iit une seconde mère 
en la perdant : « Marie-Philippine-Élizabelh-Hélène, sœur du roi Louis XVI, 
mourut le iO mai 1794, âgée de trente ans, après avoir toujours été un mo- 
dèle de vertus. Depuis l'âge de quinze ans, elle s'était donnée à Dieu, et ne 
songeait qu'A son salut. Depuis 1790, que j'ai été plus en état de l'apprécier, je 
n'ai vu en elle que religion, amour de Dieu, horreur du péché, douceur, pitHé, 
modestie, et grand attachement à sa famille, pour qui elle a sacrifié sa vie, 
n'ayant jamais voulu quitter le Uoi et la Reine. Enfin, ce fut une princesse digne 
du sang dont elle sortait. Je n'en puis dire assez de bien pour les bontés qu'elle 
a eues pour moi, et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna 
comme S3 fille, et mo*. je l'honorai comme une seconde mère; je lui en ai voué 
tous les sentiments. » (Récit des événements arrivés au Temple (par Mme la 
duchesse d'Au^ouir'jno). (Inllcction de mémoires relatifs à la Hévolulion française* 
I. XIX, p. t>4(». 



UN REVENANT : M- DE SÉRILLY. -425 

(( Le 21 floréal, dit-elle, mon mari et moi et vingt- 
trois autres personnes avons été ici condamnés à mort. 

a II étoit dit dans l'acte d'accusation que mon mari et 
moi étions complices des conspirations du 28 février, du 
20 juin et du 10 août. On se borna à demander nos 
noms, nos âges et nos qualités : tels furent les débats 
qui eurent lieu dans notre jugement. Dumas coupait la 
parole aux accusés. Aucun ne fut entendu. 

« Je n'ai conservé la vie que parce que je déclarai 
que j'étois enceinte et que les chirurgiens l'attestèrent. 

a J'ai vu là mon mari; j'y vois aujourd'hui ses assas- 
sins et ses bourreaux. 

« Voici mon extrait mortuaire, il est du 21 floréal, 
jour de notre jugement à mort; il m'a été délivré par la 
police administrative*. » 

Dans les pièces du procès, on trouve en effet sa décla- 
ration de grossesse; l'attestation du médecin qui en re- 
connaît les symptômes, quoique douteux encore; l'ordre 
de sursis; la translation de la condamnée à l'évôché et 
un dernier acte qui constate tout à la fois son élargis- 
sement et son inscription sur le registre des morts*. Les 
procès-verbaux d'exécution étant individuels', on aura 
cru sans doute à la commune qu'il en manquait un et 
on y aura suppléé d'après le texte du jugement. 

1. Ardmne (le substitut) dit sur cette déposition : c Je désire que Fouquier 
me dise pourquoi la citoyenne Sérilly se trouve inscrite sur les registres dei 
dcct's de la municipalité de Paris. 

Fouquier. Je l'ignore. C'étoient les huissiers qui ooustatoient les exécutions. » 
— C'est Fouquier-Tinville qui dressa l'acte d'accusation; mais c'est Liendon qui le 
remplaça à l'audience. [Procèt Fouquier^ n* 38, p. 3.) 

% Archives, >V 363, dossier 787 (armoire de fer), pièces 3, 4, 5, iO et 31. 

5. \a procè»-verbal d'exécution de Hadame Elisabeth, du 21 floréal an H, 
porte : c Marie- Elisabeth Ca|)ct.... A six heures de relevée. Enregistré gratis le 
îi.T floréal. » {Ibid., pi^ce 24. Cf. Archive!», W 527 ) 



436 GUAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

III 

22 floréal : la demoiselle Goyon, etc. 

Les fournées se succédaient avec des caractères divers. 
Le 22 floréal (11 mai), c'étaient trois anciens prêtres : 
Antoine Desmougeaux, (trente-sept ans), Louis Lecointre, 
(soixante-treize ans) et Louis àuger, (cinquante-trois ans), 
et deux anciennes religieuses : Angélique Desmarets et 
Anne Aurert, accusés d'être restés fidèles aux pratiques 
de leur religion ; ajoutez une vieille fille de soixante-dix- 
sept ans, Geneviève GoyoxN, qui logeait les deux reli- 
gieuses et, de plus, avait recelé chez elle c des ornements 
d^église et autres instruments de fanatisme* », preuve 
qu'elle avait aussi reçu des prêtres. 

Les réponses d'Auger, dans son interrogatoire, sont 
d'un véritable confesseur: 

D. S'il avoit remis ses lettres de prêtrise? 

R. Que non.... Que sa conscience s'y refusoit et qu'il de- 
voit obéir à sa conscience. 

D. Quels sont les motifs que lui dicte sa conscience? 

R. Qu'il n'entendoit pas convenir d'avoir trompé le peuple 
et parce qu'il croyoit que sa religion étoit la véritable. 

D. Sur quoi il la fondoit véritable? 

Comme Pilate, celui qui l'interroge lui demande : 
« Qu'est-ce que la vérité? » Mais du moins, il attend la 
réponse : 

R. Que la vérité de la religion étoit établie sur les pro- 
phéties qui ont annoncé le Messie, les unes 1000 et 1500 
ans, les autres 600 ans avant la venue du Messie, sur les 

I. Archives, W 363, dossier 789. 



GENEVIÈVE GOYON, ET SES COACCOSÉS. 427 

miracles qui ont accompagné la naissance, la vie, la mort et 
la résurrection du Messie. 

D. S'il avait continué de chanter la grand'messe^ ? Etc. 

Louis liecoîntre avait prêté le serment de citoyen, et 
non de prêtre, comme le voulait la constitution civile du 
' clergé. Il n*était pas noble, mais il portait des armes don- 
nées par Louis XLV à son bisaïeul. Il les avait effacées, mais 
on avait trouvé chez lui des lettres de ses fermiers où le 
peuple était appelé populace, et il ne les avait pas blâmées* ! 

Desmouceaux, ex-vicaire de Saint-Paul, était prévenu 
d'avoir conservé et recelé c des armoiries d'évéque ». 
Mais on ne pouvait supposer qu'il se les voulût attri- 
buer, et il disait qu'il se proposait de les couvrir et 
d'en faire des écrans. On Taccusait aussi d'avoir gardé 
€ un extrait d'arrêtés de l'assemblée du clergé contenant 
des principes monarchiques et destructifs de la liberté! » 
Mais il dit qu'il ne savait pas qu'il l'eût, et il avait 
donné des gages de son civisme : il avait prêté serment à 
In constitution civile du clergé; s'il n'avait pas renvoyé 
ses lettres de prêtrise, c'est que cela ne lui avait pas été 
ordonné. Il les avait gardées, répète-t-il ailleurs, parce 
que cela n'avait pas été défendu et depuis il les avait 
remises à sa section '. 

Quant aux femmes, elles avaient été arrêtées à la suite 
d'une perquisition faite dans la maison où la vieille 
demoiselle Goyon les hébergeait, rueNeuveSaint-Étienne. 
Le procès-verbal d'apposition des scellés énumère, entre 
autres objets religieux qu'on y a trouvés : 

1. Archives, W 363, dossier 789, pièce 2 (18 pluviôse), devant le conseil gé 
néi-al du district de Beauvais. Il y persiste dans son interrogatoire du 9 ger- 
minal devant le juge du tribunal révolutionnaire. [Ibid., pièce 15.) 

2. Ibid., pièces 31 et 43. 

3. 76tV/., pièces 44 et 48. 



4â8 CHÂP. XIXIY. ~ FLORÉAL (TROISIÈME DÉaDE). 

Deux boites en hyvoire, une toute blanche et l'autre bor- 
dée de filets d'écaillé dans laquelle elles renfermoient de 
petites hosties dont elles ont portées beaucoup de vénération 
pour elles et ont laissées échapper des laimes de leurs yeux 
lorsque nous touchions lesdites hosties ^ 

Dans son interrogatoire devant le comité de la section 
des sans-culottes, la généreuse vieille fille convient de 
tout, sans autre souci que de prendre tout sur elle et de 
ne compromettre personne. Les objets religieux trouvés 
dans sa demeure annonçaient la présence ou du moins la 
visite de quelque prêtre. 

D. Si elle a reçu quelque prêtre réfractaire? 
R. Qu'elle en a reçu un. 

(Cela est marqué au crayon rouge par l'accusateur 
public). — Elle refuse de dire quand, ni de donner son 
nom. 

D. S'il n'avoit pas couché chez elle? 

R. Qu'elle n'avoit rien à dire, mais que cependant dans 
les trois c'éioit elle qui donnoit l'hospitalité. 

D. S'il y a longtemps qu'elle a vu le prêtre pour la der- 
nière fois? 

R. Il y a ce qu'il y a. 

D. A qui appartenoient les ornements qui ont été trouvés 
chez elle. 

R. Qu'ils appartenoient au dit prêtre. 

D. D'où lui provenoient ces prétendues reliques que nous 
avons trouvées chez elle et dont la liste y étoit, et dont il y 
avoit entre autres de M. Gi*os, curé de Saint-Nicolas du Char- 
donnet et des martyrs des journées des 2 et 3 septembre. 

R. Aux prêtres que nous savons bien. 

1 . Archives, ibid. , pièce 50. 



INTERROGATOIRE DES ACCUSES. 429 

On rinterroge aussi sur le pain tout coupé, trouvé 
chez elle. 

— C'était pour faire de la soupe ^ 

On était intrigué de ce pain. On y soupçonnait du 
pain bénit, comme on le peut voir par cette autre ques- 
tion faite à un témoin (presque à un accusé) entendu 
dans cette enquête : 

D. D*où venoit le petit morceau de pain bénit qu'il tcnoit 
en sa main enveloppé d'un morceau de papier en entrant 
chez la citoyenne? 

II. Que c'étoit du pain pour boire un coup. 

Devant le juge du Iribunal, Geneviève Goyon montra 
la même résolution comme la mémo franchise. C'est 
elle qui loge les deux religieuses : 

D. D'où provenoient tous les ustensiles catholiques qui ont 
été trouvés chez vous? 

R. Ils appartenoicnt à celui qui disoit la messe. 

D. Comment s'appeloit celui qui disoit la messe? 

R. Il s'appeloit comme il s'appeloit. (Et elle refuse de 
signer*.) 

Les deux religieuses répondent avec la même simpli- 
citéy le même mépris de la mort. 

Anne-Catherine Aubert, religieuse de Saint-Thomas- 
d'Aquin, n'a pas prêté serment, sa conscience ne le per- 
mettant pas. 

D. Si elle connott le prêtre qui a dit la messe chez la 
citoyenne Goyon? 
R. Oui. 



1. Archives Vi 363, dots. 780, pièce 51. 

2. Ibid., pièce 53. 



430 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Et elle refuse de dire son nom *. 
Angélique Desmarais a élé aussi religieuse des Filles 
Saint-Thomas. Elle n'a pas non plus prôté serment : 

D. Si elle a reçu la visite de quelque prêtre réfractaire? 

R. Il y a quinze jours ou trois semaines, et elle le nomme 
(ce n'était pas le livrer) : le P. Agramelle, des Grands et Petits 
Augustins^. 

Les questions postées par Dobsent, qui présidait, étaient 
dignes du réquisitoire de Fouquier-Tin ville. 

Il a existé depuis le commencement de la Révolution^ de la 
part des ennemis du peuple et de la liberté, des conspirations 
tendant à troubler et à fanatiser le peuple, allumer la guerre 
civile et anéantir le nouveau gouvernement. 

Il affirme et il ne soumet même pas au jury la ques- 
tion intentionnelle! 

Les réponses du jury furent afûrmatives pour tous, 
excepté pour Auger'. 

Qu'est-ce qui lui avait mérité cette faveur? 

Le tribunal eut soin de la tempérer en prononçant 
qu'il serait retenu en prison jusqu'à la paix\ 



IV 

23 floréal : le curé Voillerault et le surnuméraire Lambert ; quatre autres groupes 
d'accusés étrangers les uns aux autres et jugés en même temps. 

Deux audiences contenant chacune plusieurs accusés 
entièrement étrangers les uns aux autres : 

1. Archives, ibtd., pièces 51 et 55. 

2. Ibid., pièce 51. Cf. pièce 54. 

3. Ibid,, pièce 58. 

4. Ibid., p. 50. 



LE CURÉ VOILLERAULT ; J.-B. LAMBERT. 451 

1. Joseph -Didier Voillerault, ex-curé de Montargis 
et J.-B. Lambert (vingt-lrois ans), surnuméraire au bu- 
reau d'enregistrement à Dieppe, pour des faits qui n*ont 
pas plus de connexitéque Dieppe avec Montargis, ou la di- 
rection d'une paroisse avec un bureau d'enregistrement*. 

Lambert avait signé plusieurs pétitions au roi, ten- 
dant à ce qu'il refusât la sanction à plusieurs décrets; il 
n'y avait d'ailleurs engagé personne. On l'accusait 
d'avoir prononcé des imprécations contre les juges du 
roi. Il le niait*. 

Voillerault avait eu affaire, non pas à un représentant 
en mission, mais, ce qui était bien pis encore, à un dé- 
légué de représentant en mission. Pignon, qui avait reçu 
cette délégation pour Montargis, avait accumulé contre 
lui une masse de griefs que l'on retrouve dans son inter- 
rogatoire : 

Voillerault avait exposé une nappe d'autel déchirée 
pour irriter ses paroissiens contre les patriotes; 

Il avait continué de tenir note des mariages, etc., 
depuis que l'état civil était retiré à l'Église ; 

Il avait fait la procession de l'Assomption pour 
l'accomplissement du vœu de Louis XIII. 

Autre grief : 

D. Si le jour de la bénédiction du drapeau de la garde 
nationale, il n'a point parlé contre les ennemis de la royauté 
et les défenseurs de la République? 

R. Que lors de la bénédiction de ce drapeau, la royauté 
existoit encore; que dans le discours qu'il a prononcé à Toc- 
casion de cette cérémonie, il n'a exprimé son vœu que pour 
la prospérité de ses armes. 

1. ArchiYes, W 365, dossier 792. Bulletin, n* 86. 

2. /6ù/., pièce 25. 



43i CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Après le 20 juin, il a signé une lettre de félicita tion 
au roi ou à la reine. A-t-il accepté la Constitution? — 
Non, il n'était pas présent h l'assemblée; mais il ajoute : 

Qu'il s'étoit bien promis de jurer, le 10 août, en masse, la 
République une et indivisible, comme il Ta fait. 

Quant aux offrandes, il dit qu'il ne recevait rien aux 
sépultures ; 

c( Qu'aux mariages il y avoit quelques sous, quelques 
liards et toujours peu de chose. » 

Cela étant. Pignon prit cet arrêté : 

Nous, délégué, etc. 

Considérant que le fanatisme et la superstition sont la pre- 
mière cause des malheurs du peuple ; 

Considérant combien il importe au salut public d'arracher 
à des yeux fascinés le bandeau qui leur couvre le beau jour 
de la régénération française.... 

Yoillerault était destitué, envoyé à la maison de la 
Croix à Orléans pour y rester jusqu'à ce qu'il en fût 
autrement ordonné par le citoyen Laplanche. 

Le citoyen Laplanche ne le laissa pas là. Il l'envoya 
au tribunal révolutionnaire^ où il se rencontra le 
23 floréal avec Lambert venu de Dieppe et même avec 
un certain Deligny accusé de propos contre-révolution- 
naires et venu de Rouen. Deligny fut mis hors des débats 
pendant l'audience '; l'employé de Dieppe et le curé 
de Montargis, condamnés à mort'. 



1. Son interrogatoire devant le juge du tribunal révolutionnaire ett insigni- 
fiant. Archives, ibid.y pièce 12 (14 floréal). 

2. Ibid., pièce 28. Nous le retrouverons le 28, Toy. p. 451. 

3. Ibid., pièce 30. 



JEAN FOUGERET, U. LASTIC, N. SGHEMËL, ETC. 433 

La seconde audience ne comprend pas moins de quatre 
groupes. 

1. Ilugue Lastic,- cx-noble, cx-comle, agriculteur : 

D. Aimez-vous la Révolution et adoptez-vous le gouverne- 
ment républicain? 

R. Oui. 

D. N'avez-vous pas refusé du grain au peuple qui manquoit 
de subsistance 

R. Jamais de ma vic\ 

Ces deux questions avec celle des intelligences cri^ 
minelles à Tintérieur ou au dehors, forment toute la 
base de Taccusation de conspiration contre la souve* 
raineté du peuple, à laquelle il aura à répondre, c On 
lui reprochoil,dit le Bulletin yd'di\oir fait garnir de pierres 
son donjon et ce, au moment où le peuple s'étoit pré- 
senté chez lui pour avoir du blé dont ses greniers regor- 
geoient'. » N'avait-il pas manifesté par là l'intention, 
si on l'attaquait, de se défendre? 

2. Jean Fougeret, receveur des finances, ancien sei- 
gneur do Châteaurenard. 

On trouve contre lui cette pièce : 

section de l'homme armé 

COMITÉ RÉVOLUTIOKHÀIRK 

Extrait des registres de la Société populaire de Réunion-sur-Ouamte, 

ci-devant ChateaU' Renard, 

Plan d'accusation contre Fougerct, ttran et oppresseur du 
peuple. 
Celui qui constamment sh montre l'ennemi du peuple ; 
Celui enfin dont chaque partie du corps est un mo[nu]menl 



1. Afchives, W 503, dossier 793, 2" pai'lic, pièce 131. 

2. Bulletin, n" 87. 

TRIB. RévOL. lu 28 



434 CIIAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DËGAD£). 

de honte pour la nature, doitril survivre à la génération qui 
s'opère? 
La réponse ne sauroit être négative ^ 

Il prolestait qu'il n'avait jamais exercé aucune espèce 
de despotisme à Châteaurenard avant la révolution, 
et depuis il n'y avait pas été. — Mais depuis c'est lui 
qui y aurait trouvé ses maîtres! Son gendre et sa fille 
avaient émigré : cependant il ne correspondait pas avec 
eux, et sa correspondance avec Le Coy, son régisseur, était 
toute d'affaires*. 

3. Nicolas Scuehel, apothicaire chimiste, agent des 
poudres et salpêtres, Augustin Hugard, employé dans le 
salpêtre sous ses ordres, et Madeleine Witu, fille d'un 
ouvrier salpêtrier, étaient impliqués dans une aiîaire 
qui n'avait rien de commun avec les poudres et les sal- 
pêtres. Schemel élait accusé d'avoir emporté dans une 
malle, en fraude du fisc, de l'argenterie des émigrés'; 
Hugard était censé l'avoir connu, et aussi la jeune fille 
qui, confiée à Schemel par son père pour aller de Schc- 
lestadt à Paris apprendre le commerce de la librairie» 
avait pris place dans sa voiture, ne sachant pas que cette 
voiture la conduisait au tribunal révolu tiojmaire et au- 
rait pu la mener plus loin. Heureusement le fait ne fut 



1. Archives, \V 303, doss. 793, !'• partie, pièce 119. 

2. Ibid.^ i'* partie, pièce 123. Le Coy avait été aussi arrête de très bonne 
heure, dans les premiers mois de 1793. Son interrogatoire qui est au dossier 
{ibid.y 2* partie, pièce 16) est du 23 mai 1793. Le 26 juin il avait écrit aux 
président, accusateur public et juges du tribunal révolutionnaire, leur représcn^ 
tant, qu'il était le plus fort cultivateur de la commune, que son blé risquait de se 
gâter dans ses greniers, que ses bois étaient livrés au pillage, que tous ses tra- 
vaux de culture étaient suspendus. Il demandait son élargissement provisoire, 
offrant deux cautions et s'engageant à se présenter toutes les fois qu'il en sc^ 
rait requis (ibid., pièce 39). 11 fut mis en hberté le 12 juillet et ne fut pas 
rappelé. 

3. Voyez son interrogatoire (18 floréal), ibid., 1'' partie, pièce 110. 



A. TBOMASSI^I ET SA FEHNE, RACLET. BOCQUE:^ET. 435 

établi DÎ pour Schemel ni par conséquent pour ses pré- 
tendus complices. 

4. AlcxandrcTiiouASSiM, Alcxandrinc- Claudine-Félicité 
Mandat, sa fcminc, < lilledc Mandat, ofTicicr au régiment 
des gardes françaises », Pierre Raclet (soixante-dixans), 
ex-directeur de ta régie de Paris, el Nicolas-François 
BocQt3EPiET, accusés de correspondance contre-révolution- 
naire. 

Mme Thotnassin avait un père, une mère, trois frères 
et une sœur que l'on disait émigrés ; mais on n'avait pas 
de preuve qu'elle eâl correspondu avec eux. On la prend 
sur un autre chapitre : 

D. N'avez-vous pas reçu de Paris dilTérentcs lettres, datées 
des premiers jours du moin d'août 1792, et dont le style 
rcspiroit te plus grand attachement pour le tyran et le régime 
infâme du despotisme, et donnez-nous le nom de la personne 
qui TOUS écrivoil à cette époque? 

R. Je me souviens imparfaitement d'avoir reçu les lettres, 
mais il répugne à mon cœur de désigner les personnes qui 
m'ont écrit'.... 

Raclet avait été en correspondance avec le mari et la 
femme; mais, « comme il avoit loujours- été, disait-il, 
danslesensde la Révolution, ses lettres n'avaient pu res- 
pirer que le même sentiment*. » 

BocQUENET niait toute correspondance. 

Les débats n'établirent pas davantage le fait de cette 
correspondance pouraucundes accusés, mais on se pas- 
sait de preuves : 

- «t \ regard de la femme Thomassin, dit le Bulletin^ 
quoique l'on n'ait pas trouve chez elle des correspon* 

I . AKbircs, W M5, douicr 193, l" jpirtJa, piè» 3B. 



456 GHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

dances, Ton ne peut raisonnablement la regarder commo 
Tamie de la Révolution, parce qu'elle est sœur et fille 
d'émigrés, et que toute sa famille sert sous les drapeaux 
des despotes. Cette jeune femme n'a pas senti combien 
la Révolution pouvoit lui être favorable : car ce qui doit 
combler les vœux d'une mère, c'est de donner des 
citoyens à la République et de multiplier le nombre des 
bommes libres. » — C'est pour cela qu'on l'envoyait à 
l'échafaud ! 

Elle y alla avec son mari et ses deux autres co-accusés, 
avec Fougère t, avec Lastic ; — Schemel, Uugard et Made- 
leine With ayant été acquittés ^ 



24 floi-éal : accusés de divers d(5|)ai*temcnts ; 25': trois fermiers génénux 
oubliés. Mme Douel appelée comme témoin et jugée, séance tenante, comme 
coupable. Un bussard peu républicain ; 26 : précipitation des mises en 
jugement. 

Le 24 floréal (15 mai) une fournée de province des 
plus mêlées : Jacques-Amable-Gilbert Rollkt d'âvaux, 
ancien-président de la sénéchaussée de Riom, et sa 
femme Adrienne-Françoise de Yillâine, André Louher, 
de Puyredan (Allier); Jean-Raptiste Ubelski, de Dieppe; 
Joseph Lanloup, des Cdles-du-Nord : sans aucun rapport 
les uns avec les autres; ils sont accusés de « manœu- 
vres et de correspondances révolutionnaires et d'avoir 
conservé tous les signes et hochets du fanatisme'. )> 

L'instruction avait dû réunir les pièces les plus dis- 
parates. 

1. Archives, W 363, dossier 703, 2* partie, pièces 138-140. 

2. Archives, W 364, dossier 790. Bulletin, n*>* 88 et 80. 



ROLLET D'AVAUX ET SA FEMME, LOUHER, UBELSKI. 437 

On demande à Rollet d'Avaux s'il a correspondu avec 
Bonnal, ex-évêque de Clermont, émigré? — Non, et 
Donnai n*est pas émigré. 

S'il n*a pas voulu allumer le feu de la guerre civile 
par le fanalisme dans son département? — Non, d'autant 
plus que, depuis le mois de novembre 1791, il en est 
parti et n'y est pas retourné. 

Mais on avait contre lui et contre sa femme des lettres 
que l'on se proposait d'exploiler *. 

Louher était aussi en cause pour des lettres qu'il avait 
reçues. Dans Tune on lui demande un certain nombre 
d'exemplaires de l'addition au catéchisme de Bourges : 

Tous ne lisent pas les écrits lumineux de nos évoques (et 
n'ont pas les) moyens de se les procurer (4 mai....)*. 

Dans une autre : 

Nous voilà donc avec des pasteurs qui, sans doute, recon- 
noissent Tévéque intrus. Âh ! Monsieur, que va devenir la foi 
catholique? Le présent est bien affligeant, mais la suite'!... 

Ubelski avait correspondu avec Forester, domicilié en 
Angleterre, a pour la régie de ses biens, comme citoyen 
françoisel son parent» : il ne lui avait pas envoyé défends^. 

Joseph Lanloup (soixante-cinq ans), ex-noble de Bre- 
tagne, réduit un peu à la portion congrue, prit tant de 
soucis de ses moyens de vivre, qu'il en perdit la vie : 

Et propter Yilain yitaï perdere causas. 

11 avait écrit à sa ménagère : 



1. Archives, Vf 5G4, dossier 796, pikc 5a. 

2. /6t<f., pièce 69. 

3. Ibid.f pièce 102. 

4. Ibid,^ pièce 103. 



458 CDAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Je vous recommande, ma chère Jeannette, de continuer 
d'avoir bien soin de Tintéricur de ma cabane, de garder par 
devers vous toutes les clefs, de ne les confier à personne. 

Jean m'a mandé que vous aviez élevé beaucoup de volailles 
et de canards. Vendez tous ces animaux, ils sont trop dispen. 
dieux.... Vous pouvez seulement garder six poules et un 
coq, trois canes et un canard pour entretenir la race, mais 
rien de plus, parce que mon blé noir me produira quelques 
moyens de subsistance dont j'ai plus de besoin que de poules 
ou de canards. 

Je vous recommande de donner à la nourrice, dès qu'elle 
le requerra, ce dont elle pourra avoir besoin de la maison, 
sMl s'y trouve. 

Il ajoute des recommandations pour son blé : 

Ne vous pressez pas ; attendez que le temps en améliore 
le prix. 

Je vous recommande expressément d'avoir les yeux bien 
ouverts dans tout ce que vous ferez, et surtout de chasser de 
vous toute distraction.... 

Je finis, ma chère Jeannette, en vous priant de m*aider 
aussi de vos bonnes prières, nous avons tous besoin de la 
protection de la divinité, car les temps sont mauvais et le 
deviendront encore plus. Ainsi, prenons patience et recou- 
rons à Dieu. 

Croyez-moi votre serviteur. De Lanloup*. 

Il lui avait écrit encore pour son blé : 

En général, vous vendrez pour de l'argent comptant le plus 
que vous pourrez, et ceux qui payeront en papier payeront le 
double (Paris, ce 2 novembre 1793'). 

Il avait donné pareils ordres à un de ses laboureurs, 
Yves Lebihon, maire de sa commune, qui faillit lui être 

1. Ardiivcs, ibid,, pièce C. Cf. pièce 5 : Recomuiandations analogues à la 
citoyenne Martin, cuisinière nu manoir de Lanloup, près Saint-Brieuc. 

2. Ibid.f pièce 1 . 



JOSEPH DE LANLOUP. 439 

associé comme complice pour dépréciation des assignats 
et pour une autre chose encore : 

Tu qualifiois Lanloup de comte, lui dit le juge du tribunal 
de Saint-Bricuc ; puisque tu étois maire de la commune, tu 
n'as pas pu ignorer les lois * . 

L'accusateur public tonne contre tous ces grands cou- 
pables. 

Parmi les lettres trouvées chez d'Avaux il y en avait 
une sous forme de lettre de change ainsi conçue : 

A vingt jours de date» je payerai au roi de France la 
somme de tout mon sang pour le recouvrement de sa liberté 
et de sa personne, sans préjudice aux droits contre les. 
coquins qui l'ont humilié, les scélérats qui l'ont outragé et 
les Jacobins qui ont voulu l'assassiner. 

Bruxelles, ce 25 mai 1791. 

« Cette échéance, dit l'accusation, forçant un peu la 
date, était bien pour le 20 juin, époque de la fuite du 
tyran ; » et puis on avait trouvé chez d'Avaux «c le signe 
de la Vendée, ce cœur, que tous les conspirateurs avoient, 
et autres emblèmes de contre- révolution. » 

Ubelski, malgré ses dénégations, restait accusé d'avoir 
envoyé des fonds à un parent, en Angleterre. 

Lanloup (c'était incontestable) préférait vendre son blé 
argent comptant et à bas prix, qu'à prix meilleur contre 
des assignats. 

Louher, étant sur le point de marier son fils, avait 
reçu d'un prêtre émigré une lettre où on lui disait: 
tf Je désire que celte union soit faite par un prêtre 
intact » , et encore : » Ne soyez pas inquiet de l'avenir; il y 

i. Archives, W 564, dossier 796, pièce 8. 



440 CIIAP. XXXIV. — FU)RKAL (TROISIÈME DfXADE). 

a apparence que .le système actuel touche à sa fin ; » 
et puis on avait trouvé chez lui des ouvrages contre- 
révolutionnaires. 

En vain prétend-il, dit raccusateur public dans son réqui- 
sitoiret qu'il les tenoit de ses frères, qu'il ne croyoit plus à 
leur existence, que le lieu (les commodités) où ces ouvrages 
avoient été découverts désignoit assez le peu de cas qu'il fait 
de ces écrits. Le vin de Malaga, les bulles du pape, qui 
accompagnoient ces productions contre-révolutionnaires , 
annoncent assez que ces écrits étoient en réserve pour en 
faire usage lorsque les circonstances y autoriseroient*. 

Est-il besoin de dire que tous furent condamnés l\ 
mort? 

Quatre accusés dans Tautre salle : deux acquittés, 
deux condamnés ^ 

L'audience du 25 (14 mai) fut marquée par un inci- 
dent caractéristique. 

Trois fermiers généraux, Charles- Adrien Prévost- 
d'Arlincourt, Jean-Claude Douet et Louis Mercier, qui 
avaient échappé à la fournée du 19, étant dans d'autres 
prisons, mais qui avaient été bientôt découverts ot 
repris, comparaissaient devant le tribunal, et avec eux 
Jacques Yel, procureur au parlement de Paris, et Louis- 
Antoine Caterxeau, ditCASTELNAULT, ex-clcrc de notaire, 
employé au bureau de la liquidition'. 

Yel niait toute correspondance criminelle. Cependant, 
ajoutait-il, c il avait écrit une lettre au nommé Chabron 
de Bigny, ex-marquis, dans laquelle il doit se trouver 

1. Bulletin, n» 89, p. 350. 

2. Voyez «u Journal à la fin de ce Toliiine. 

3. ArchÎTCs, W 365. dossier 800; Bulletin, n»» 80 et 00. 



TROIS FERMIERS GÉNÉRAUX, DOUET, ETC. 441 

plusieurs termes aristocratiques qu'il n'y avait insérés 
que pour le sonder et paraître conforme à ses prin- 
cipes. » Le prochain retour de Condé dont il lui disait 
tenir la nouvelle de Castelnault, son beau-frère, n'était 
a qu'un fagot de sa part » ; son beau-frère ne lui avait 
rien écrit de semblable. Castelnault (de son vrai nom, 
Caterneau) disait en effet n'avoir écrit à Ycl que des 
lettres de famille; maison le soupçonnait d'avoir servi 
les émigrés dans son bureau. 

Pour les trois fermiers généraux il ne s'agissait que 
de les associer au sort de leurs collègues ; et pour cela 
cette simple note était remise au juge instructeur, avec 
les noms de chacun d'eux : 

1. Demander s'il n'a pas été du bail de David , 

2. S'il n'a pas participe aux dilapidations des finances 
conjointement avec ses collègues; 

5. S'il n'a pas participé à la falsification du tabac ^ 

L'accusateur public eut bientôt dressé son acte. Les 
fermiers généraux étaient c ennemis de l'égalité par 
état et par principes », « sangsues du peuple », « char- 
gés de tous les crimes possibles : vol, assassinat, empoi- 
sonnement du peuple, » etc. Caterneau avait sollicité 
le payement de sommes dues à des émigrés; Yel, dans 
une lettre où l'accusateur public ne voulait voir ni 
flagorneries feintes ni c fagot », s'associait à un doute 
qu'une opération fût terminée avant le retour de M. le 
prince de Condé à Paris, et il saluait en terminant 
par cette formule : c Je suis^ malgré les principes de 
notre nouvelle constitution, M. le marquis , votre très- 
humble serviteur j Yel. » 

i. ArfliiTe!«. W 3(15, dossier SOO, piêc« 3. 



4i-2 CllAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

En outre, c< des chapelets, des christs, des reliques de 
saints, des fleurs de lys, réservés dans un pot trouvé dans 
le domicile des accusés, indiquoient assez quelles étoient 
leurs opinions et combien elles contrastoient avec les prin- 
cipes révolutionnaires. » Mais voici l'incident sur lequel 
le procès de Fouquier-Tinville a donné plusieurs détails. 

Pendant le cours du débat on interrogea M. Douet sur 
un fait qu'il ignorait. Il répondit que sa femme, détenue 
à la Force, pourrait peut-être donner quelques instruc- 
tions sur ce point. On l'envoya chercher ; elle fut enten- 
due, rangée au nombre des accusés et guillotinée avec 
eux. Mme Douet avait eu la pensée de laisser par un 
testament, dont on trouva copie sur elle, quelques legs 
à Dietrich, maire de Strasbourg, condamné par le tri- 
bunal révolutionnaire le 8 nivôse an H, et au duc du 
Châtelet, également condamné le 23 frimaire an IP. 
Laissons le fait : que dire de cette mise en jugement? 

La voici telle qu'elle nous est donnée par le procès- 
verbal d'audience : 

Attendu encore qu'il résulte des pièces lues par Tacllisa- 
teur public que Douet, l'un des accusés, non content des 
dilapidations, etc., cntrctenoit encore une correspondance 
criminelle avec les ennemis extérieurs de la République, 
dans laquelle correspondance il paroit que sa femme avoit la 
plus grande part, Taccusateur public requiert et le tribunal 
ordonne que mandat d'aiTét sera à l'instant décerné contre 
la femme Douet. 

La femme Douet, amenée au tribunal, est interrogée sur 
son âge, etc.: 

Marie-Claude Batailhé-Francès , femme Douet, âgée de 
soixante ans. 

1. Procès Fouquiei\ n* 41, 3* déposition de Thirriet-Grandpré. 



Madame douet, témoin, accusée, condamnée. 445 

L'accusateur public requiert et le tribunal ordonne qu'at- 
tendu qu'il résulte de l'instruction du procès que la femme 
Douet a entretenu des intelligences et correspondances avec 
plusieurs cimemis intérieurs et extérieurs de la République, 
et notamment avec les infâmes Dietrich et du Châtelet... 
ordonne qu'elle sera à l'instant classée au nombre des autres 
co-accusés pour être jugée avec eux par un seul et même 
jugement \ 

Fouquier-Tinville savait ménager le travail de ses 
agents et le temps du tribunal ! 

Caterneau ou CaslelnauU seul fut acquitté. 

Dans Tautre section, parmi des accusés fort divers, et 
fort diversement inculpés, citons seulement ce militaire 
et son interrogatoire : 



1. Archifos, W 365, dossier 809, pièce 42. CF. Bulletin, n«« 89 et 90, p. 
550 et 360. — Voici, avec un billet du 26 novembre, insignifiant, les deux 
seules lettres que l'on ait au dossier à la charge de Mme Douet : 

Ce 8 avril 1790. 

J*ay reçu avant bicr, ma chère et bonne amie, les trois rescriptions que vous 
avci eu la bonté de m'envoyer, montant ensemble à la somme de 5552 livres. 
Que de peines j*ai données à II. Douet et à vous, et que de remerciements je 
vous dois à Tun et à l'autre ! Aussi voulois-je vous les éviter : car j'avois mandé 
à ma fille de m'envoyer mon argent par la poste, ne croyant pas qu'il fût possi- 
ble de l'avoir par Paris. U a fallu l'activité de l'amitié pour me le faire passer sans 
qu'il m'en coûte rien. 

.... Je ne suis pas assez habile pour voir si la constitution nouvelle rendra les 
générations futures plus heureuses que celles qui nous ont devancées, mais il me 
paroît bien certain que la génération actuelle sera aussi malheureuse qu'on 
peut l'être, parce que le grand ébranlement qu'elle a eu se fera sentir pendant 
longues années (t6id., pièce 8). 

Ce 11 juin 1790. 

Sans plume, sans encre, il faut, mon amie, que du château mal en ordre de 
mon mari je vous témoigne combien je suis fichée de vous avoir causé de l'in- 
quiétude. 

.... Je vais mander au sieur Vinct de vous renvoyer les quittances et même 
les lettres où vous lui annonces la réception de l'ai*gent que vous avei eu la 
bonté de recevoir pour moi. Cette manière qui ne laissera pas de trace sera la 
meilleure. 

Que de maux je prévois pour la France I je plains le Roi, je plains M. Necker 
de tout mon cœur. Les papiers publics sont effrayants {ibid,, pièce 7). 



444 CHAP. XXXIY. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Picrre-Agricol Sagny, vingt-huit ans, hussard au 
6' régiment. 

D. Le 29 germinal dernier n'a-t-il pas dit que le roy de 
Prusse alloit venir, qu'il ëpouseroit Elisabeth? S*il n'a pas 
crié Vive le roi et chante la chanson Richard^ d mon 
Roy y et ce à Noyon et pourquoi il y alloit? 

R. Qu'il alloit à Noyon pour retirer un enfant qu'il y 
avoit à l'hôpital et qu'il y a tenu les propos ci-dessus énon- 
ces et chanté la chanson. 

D. Pourquoi il a tenu ces propos? 

R. Parce qu'il a toujours été royaliste et qu'il n'a jamais 
été républicain. 

D. S'il a un défenseur? 

Il n*en avait guère besoin après cet aveu. 

Le 26 (15 mai), autre fournée comprenant des accusés 
les uns de Bitche, les autres d'Arles ou de Nîmes*. Mais 
ce que je veux signaler ici, ce n'est pas seulement cet 
amalgame de gens qui ne se sont jamais vus, réunis sur 
les mêmes bancs pour des faits qui leur sont réciproque- 
ment étrangers : cela est devenu habituel et comme 
forcé depuis celte loi de germinal qui envoie au tribu- 
nal révolutionnaire de Paris des prévenus de tous les 
points de la France. Ce que je veux signaler, ce sont 
les bizarreries et les irrégularités de la procédure. 

L'acte d'accusation comprenait neuf accusés : huit des 
deux principales origines marquées plus haut; et le 
neuvième, P. J. Perrin, fonctionnaire public, né dans les 
Bouches-du-Rhône, et résidant à Annecy. Il fut présent 
avec les huit autres à l'audience; mais le procès-verbal 

1. Archives, W 366, dossier 814 (815), et Bulletin, n** 91 et 93. Voyez pour 
le âèinW au Journal, à la fin du yoliime. 



1" PROCÈS DE FRETTEAU, LE CURÉ ROUSSELET, ETC. AAb 

constate qu'il fut retiré du procès, les pièces n'étant pas 
arrivées* : et il n'en avait pas moins été mis en juge- 
ment. Les huit autres, malgré leur diversité d'origine, 
furent compris dans la même déclaration du jury. L'un 
fut acquitté; les sept autres condamnés par deux juge- 
ments distincts : le premier rendu contre ceux de Bitche, 
les second contre ceux d'Arles et de Nîmes*. 



VI 

27 floréal : acquittement de l'ancien conseiller Frelleau, du curé I^ebvre, de la 
Teu?e Brochant; 28 : Tartisan Dcligny et le prêtre Rougane; 29 : un ennemi 
du divorce; ce qu*il en coûtait pour avoir préféré Raiïet à Hanriot. 

1. Salle de la Liberté : neuf accusés pour les motifs 
les plus divers : 

Emmanuel-Marie-Michel-Philippe Fretteau , ancien 
conseiller au parlement de Paris, député aux Ëtats géné- 
raux, puis juge au tribunal du II"" arrondissement de 
Paris, domicilié à Vaux-le-Penil, dont il était jadis sei- 
gneur, et Onuphre Lefebvre, curé de cetle paroisse, 
étaient accusés à l'occasion de rassemblements excités 
en ce lieu par la clôlurc des églises, ce 2 à 3000 fanati- 
ques » des environs, dont les églises avaient été proba- 
blement fermées, s'étaient réunis à Vaux, dont l'église 
était encore ouverte. Fretteau réduisait ce rassemble- 
ment à environ 1200 personnes, femmes et ûlles sur- 
tout : un rassemblement « sans tumulte et sans bruit », 
cela en dit le caractère. Loin d'y provoquer, il avait; 
donné un conseil de natureàréviterpourl'avenir: c'était 

i. Archives, W366, dossier 814 (815), pièce 72. 

2. Jbid. , pièces 74 et 75. 

3. /6iV/., dossier 815 (81G], Bulletin, n«' 93 et 94. 



440 CDAP. XXXIY. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

de ne plus sonner les cloches et de faire les offices à 
d'autres heures pour dérouter les élrangers*. 

Le cure de Vaux ne les attirait pas davantage : vrai 
curé constitutionnel, fonctionnaire public, et ne se sou- 
ciant pas de faire plus que sa besogne, il afGrmait 
qu'il n^avait administré les sacrements qu^à ceux de sa 
paroisse ; on peut même se demander s'il avait fait toute 
sa besogne : il déclarait qu'en 1794 il n'avait pas fait 
faire la première communion*. 

Pierre-Louis Rousselet, ex-bénédiclin, curé de Danne- 
ma rie-des-Fou laines (Seine-et-Marne), ne se diminuait pas 
à ce point-là. Il avait fait faire la première communion 
aux enfants de sa paroisse, et quant aux étrangers, sur 
lesquels on l'interrogeait aussi, il répondait qu'il avait 
pu lui en venir à Pâques; qu'en leur administrant les 
sacrements, il ne leur avait pas demandé qui ils étaient*. 

Antoine-Louis Lautigue, curé de Fontcnay-aux-Roses, 
et Pierre Gravier, « ancien secrétaire du tyran », se trou- 
vaient rapprochés dans ce procès commun par les senti- 
ments ou les propos contre-révolutionnaires qu'on leur 
prêtait. On les accusait d'avoir dit que les Autrichiens 
auraient raison des volontaires avec des pommes cuites. 
Us niaient ces propos : et Larligue déchargeait Gravier 
en disant qu'il ne l'avait entendu, ni lui ni ses Glies, 
chanter des chansons inciviques ; il ajoutait du reste qu'il 
ne les avait pas vus depuis trois ans ; et comme on lui 
demandait si depuis le 10 août il avait dit des prières 
pour le « ci-devant» tyran, il répondit négativement*. 



1. Arcliivcs, ibûi., !'• partie, pièce 20. 

2. Ibid., pièce 24. 

3. Ibid. 

4. Ibid., 2« pvlie, pièce 18. 



MOREÂU, AUBISSE, BÉZARD, LA VEUVE BROCHANT. 447 

Théodore Moreau avait à se défendre d'avoir été un 
des agents de Dumouriez. Enrôlé au S"" bataillon des vo- 
lontaires de Seine-et-Oise, nommé capitaine, adjoint aux 
adjudants généraux à l'armée du Nord, il y était reslé 
jusqu'au moment où le général Houchard lui signiGa 
son congé. Il en demanda les raisons au ministère : on 
n'en savait rien, on l'invita à relourncr à son poste. 11 
allait s'y rendre quand on l'arrêta. 

Les raisons de son congé étaient sans doute celles qui 
le Orent renvoyer devant le tribunal révolutionnaire. On 
soupçonnait qu'au moment de la trahison de Dumouriez 
il avait eu la pensée de fuir avec lui. Il s'en expliqua 
dans son interrogatoire S el plus au long dans un précis 
où il expose loute l'affaire*. Restait à faire agréer l'expli- 
cation du tribunal. 

J.-B. AcBissE, ci-devant feudisle, était accusé d'in- 
trigues aristocratiques et de complicité avec la faction 
Brissot*. 

Charles Bëzard avait fait passer de l'argent à Montpel- 
lier. Il possédait depuis trente-cinq ans une maison de 
commerce qui avait son siège en cette ville et un 
comptoir à Barcelonne. Depuis dix ans qu'il était à Paris, 
il ne s'en occupait plus, mais il y avait des intérêts. La 
connexité des deux maisons de Montpellier et de Barce* 
lonne faisait que des fonds étaient fréquemment envoyés 
de l'une à l'autre. Ce n'est pas lui qui avait fait le der- 
nier envoi, qui était incriminé. 

En dernier lieu, une vieille femme de soixante-dix-huit 
ans, Ëlisa Le Chanteur, veuve de BroghaxNT, ancien notaire. 



1. Archives, W 566, dossier 815 (816), pièce 40. 

2. Jlfid. f^ihce 41. 

3. Ibid., pièce 42. 



448 aiAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

On avait Irouvé chez elle des écrits fanatiques (livres de 
piété) et ce qu'on appelait des « signes de royauté », 
quelques images ou autres objets de caractère royaliste, 
provenant de son mari et oublies, disait-elle, dans quel- 
que coin' : cela suffisait cependant pour la perdre, et 
Dumas écrivait de sa main sur la chemise de son dossier 
qu'il adressait à Taccusateur public : 

En accusation^ et promplement. 

DuaiAS*. 

Soixante-dix-huit ansl II fallait se presser. 
Néanmoins, on trouve dans ce dossier cette autre note : 

La veuve Brochand, âgée de 78 ans, est janséniste et fana- 
tique, mais ne me pnroit point contre-révolutionnaire. 

Elle est fort estimée dans sa section, où elle fait beaucoup 
de bien. 

Le citoyen Corfinal pense de même. 

Les pièces à conviction ne disent rien'. 

Entre tous ces accusés il en est un que Fouquier- 
Tinville poursuivit tout particulièrement dans son acte 
d^accusation, c'était Fretleau, si populaire quand, avec 
d'Éprémesnil, le 19 novembre i 787, il appuyait le duc 
d'Orléans qui protestait contre les nouveaux impôts et 
réclamait pour les états généraux seuls le droit de les 
voter, mais devenu constituant depuis. L'accusateur 
public (Naulin, qui remplaçait Fouquier-Tinville*) le 
reprit sur ces rassemblements des fanatiques, disons 
des fidèles des environs qui venaient chercher la messe 



1. Archives, ibid., !'• parlic, pièces 74 et 75. 

2. Ibid., pièce 75. 

3. Ibid., pièce 84. 

4. Ibid.i pièce 20. 



ACQUITTEMENTS ET CONDAMNATIONS. 449 

à Vaux-le-Penil, et lui demanda ce qu'il avait fait pour 
rempécher ; et lui, ajoutant un trait nouveau aux expli- 
cations qu'il avait données devant le juge instructeur, 
répondit qu'il avait < conseillé de dire roffice à cinq 
heures du matin, au soleil levant, comme cela se prati- 
quoit dans la naissance du catholicisme»; et Taccusaleur 
public répliquait : 

(( Mais toutes les mesures dont vous nous entretenez ne 
sont que des modifications de fanatisme: c'étoit la suppres- 
sion entière du culte dont il falloit s'occuper et qu'en citoyen 
soumis aux lois de votre patrie vous deviez provoquer. En 
travaillant à la destruction du culte catholique, vous exécu- 
tiez les décrets salutaires de la Convention, vous attaquiez le 
mal dans sa source et tout trouble cessoit avec la cause'. » 

Et comme Fretteau alléguait < qu'il y a sept ans, à 
la place des jurés, il dcmandoit une conslitution libre 
et républicaine, » un juré, intervenant, dit : 

a Avoir demandé il y a sept ans une constitution républi- 
caine ne prouveroit pas que vous fussiez l'ami de la constitu- 
tion sanctionnée par le peuple; et en vous en supposant le 
partisan, il n'en résulte pas moins, de votre aveu, que vous 
avez apitoyé les habitants de votre commune sur la piété 
naissante de la primitive église *• » 

Toutefois, comme il affirmait qu'il avait été « le pre- 
mier à blâmer le charlatanisme de cette religion et les 
fables ridicules et absurdes par lesquelles les prêtres 
s'efforçoient de la dégrader et déshonorer, » on l'ac- 
quitta'. On acquitta de même le curé de son village, 
Onuphre Lefebvre, accusé d'avoir provoqué les rassemble- 

1. i^M/Ze/iii, n* 93. p. 371. 

2. Ibid., n« 93. p. 572. 

3. Archives, tbid.y l" partie, pièces 27 cl_30. 

TRIB. RÉVOL. lU 29 



450 GHAP. IXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

menls que Ton a vus : et vraiment, à le voir tel qu'il 
s'est montré dans Tinterrogatoire on peut jurer qu'il 
n'était pas coupable. On acquitta aussi la vieille veuve 
Brochant. La recommandation de Coffinhal l'emporta 
sur l'impatience homicide de Dumas. Ces signes de fa- 
natisme qu'on l'accusait d'avoir conservés en sa posses- 
sion, c'étaient comme l'accusateur public en convint 
€ des livres anciens de religion, ornés de planches pré- 
cieuses, représentant les absurdités du fanatisme; » 
mais il y avait celte circonstance (et ici on reconnaît 
Tinfluence de la note visée ci-dessus) : < Outre que 
l'accusée est d'un âge avancé et qu'elle a pu ignorer 
avoir en sa possession de semblables gravures, elle jouit 
dans sa section de la moralité la plus révolutionnaire \ » 

Les six autres furent condamnés'. Leur condamna- 
lion ne compensa point pour Fouquier-Tinville ci.^s 
acquittements. Il en fut profondément irrité, surtout à 
l'égard de Fretteau : il se promit bien de le rattraper 
une autre fois % et le jugement du tribunal le servait à 
souhait : Fretteau avait été détenu par mesure de sûreté ; 
le tribunal ordonna « qu'il fût reconduit dans la maison 
d'arrêt jusqu'à la paix > ; et quant à la veuve Brochant 
comme il ordonnait qu'elle fût « renvoyée sous la sur- 
veillance de sa section chez elle, où elle étoit détenue à ses 
frais, avant de passer en jugement, i» c'était encore une 
bonne aubaine pour les sans-culottes. 

Le procès jugé dans la seconde section (salle de 
l'Égalité) nous offre une irrégularité analogue à celle qui 

1. Bulletin, ¥ partie, n' 94, p. 376* 

2. Archives, W 366, dossier 815 (816), l'* partie, pièces 27, 30 et 72. — Selon la 
déposition deBeaulieu au Procès deFonquier-Tinyille (u« 48), la haine personnelle 
du juré Girard (et non Gérard) fut pour beaucoup dans la condaiBDation de Bezard. 

3. Procèt Fouquier, n* 22, p. 2* 



UN COLLKUR TROP AMI DE L'UNITÉ DU POUVOIR. 451 

a élé signalée à la date du 19 ûoréal, dans le procès des 
fermiers généraux, et c'est sur le même président qu'elle 
retombe. 

Il s^agissait surtout de propos contre-révolutionnaires ^ ; 
il y avait cinq accusés: J.-B. Buret, envoyé par l'accusa* 
tour public du déparlement de l'Indre'; les deux frères 
Jean-Baptiste et François Toulon, par le comité de sur- 
veillance de Montluçon'; Augustin-Marie Morand, par 
les administrateurs d'Avallon* et un ex-bénédictin, Phi- 
libert Pjllet, curé constitutionnel de Pougues (Nièvre) ^ 
Les questions posées au jury sont signées Coffinal; 
mais la réponse fait défaut*. — 11 faut croire qu'elle 
fut afGrmative pour trois, Buret et les deux frères Tou- 
lon, car ils furent condamnés. 

Le 28 (17 mai), même sorte d'affaires, mêmes procé- 
dés, mêmes résul tats : six d'un côté, cinq de l'autre; tous 
de diverses provenances \ Bornons-nous, à noter ici un 
condamné de chacune des deux audiences : 

Dans la salle de l'Égalité, Timothée Deligiiiy, colleur 
de papier à Rouen. 

Un des témoins, le citoyen La Roche, peintre, dépose : 

Qu'il y a environ deux ou trois jours, étant à travailler au 
théâtre de la République et causant avec ses camarades où il 
fut récité entre eux les conquêtes qu'avoient &ites nos 
armées, le citoyen Deligny auroit dit que cela ne pouvoit pas 
durer comme cela, que le territoire de la République étoit 
trop grand pour n'avoir pas un chef; qu'un de ses camara- 



i. Bulletin, n»« 02 et 93. 

± Archives, W 366, dossier 817, pièces 32 et 38. 

3. Ibid,, pièces 47, 60 et 67. — 4. /ftiW., pièces 1 bis, 9 et 12. 

5. Ibid., pièce 25. — 6. Ibid., pièce 81. 

7. Archives, W 366, dossier 818 et W 367, dossier 819. DulUUn, n'^iKici 00, 



45^ CIIAP. XXXIV. - FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

des lui auroit observé que dans une république, il n*y avoit 
pas d'autres chefs que des commandants de bataillons, à quoi 
ledit Deligny n'auroit rien répondu K 

C'était assurément beaucoup que de ne pas répondre; 
mais Deligny, dans son interrogatoire, dit : 

« N'avoir pas tenu ces propos, mais avoir dit qu'il croyoit 
qu'il seroit difGcile que la République Françoise fût régie 
sans que le pouvoir exécutif fût délégué dans la main d'un 
seul, sans cependant lui laisser l'inviolabilité \ 

Dans la salle de la Liberté, Claude Rougane, ancien 
curé de Ciermont-Ferrand, âgé de soixante-dix ans, « un 
des plus forcenés fanatiques contre-révolutionnaires qui 
existent au sein de la République >, dit Fouquicr-Tin- 
villeMlse reconnaissait Tauteur d'un écrit intitulé : Le 
7iouveau cas de conscience ; il avouait qu'il Favait fait im- 
primer et distribuer, et il affirmait que ses ouvrages et 
sa conduite n^avaient jamais tendu qu'à autoriser le 
serment d'égalité et de liberté. — Mais le premier 
serment? 

R. Que l'Assemblée constituante et la Législative n'ayant 
proposé le premier serment que comme une condition pour 
être fonctionnaire public, son opinion a été de vive voix et 
par écrit qu'on ne pouvoit pas le préler. 

D. Quel a été le motif des différents voyages qu'il a faits 
à Paris depuis la Révolution et quelles senties pei^onnes qu'il 
a fréquentées? 

R. Que comme bon patriote il y venoit pour s'instruire de 
nouvelles et d'ailleurs pour faire imprimer différents écrits 



1. Archives, W 367, dossier 810, pièce 3. 

2. Jbid., pièce 4. 

5. Archives, W 3G6, dwtiér 818. 



LE CURÉ CLAUDE ROUGANE. 455 

qu'il a composés relativement aux affaires politiques; que 
pendant TAssemblée constituante il voyoit diiîérents évéques 
et autres députés; que pendant les Assombices Législative et 
Convention, il a continué à voir plusieurs députés. 

Interpellé de nous désigner les ouvrages qu'il a com- 
posés. 

R. Observations réfléchies. Extraits importants. Le 
décret du 13 avril mal justifié. V insuffisance de la décla- 
ration de M. Vévèque de Clermont. Ne vous y fiez pas. Le 
masque se lève. Adresse aux évêques. Plainte à M. Buck, 
Propositions erronées, extraites de différents ouvrages. 
Difficultés proposées. Lettre à M. Condorcet^ écrite par son 
ordrCy etc. Tous lesquels ouvrages, ainsi que Le nouveau 
cas de conscience dont a été parlé ci-dessus, portent son 
nom et ont été imprimés, à l'exception de Ventés hardies^ 
qui ne portent pas son nom. 

D. S'il n'a pas calomnié la Révolution? 

R. Non, que son intention n'a jamais été que de dire des 
vérités utiles, sans ménagement pour personne. 

D. Si, dans le courant de cette seconde année républicaine, 
lorsque la raison reprenant ses droits a porté une foule de 
prêtres à abjurer leur charlatanisme, le prévenu n'a composé 
un ouvrage ayant pour but de calomnier cet élan de la raison 
et de prévenir ses lecteurs contre la liberté, l'égalité et la 
souveraineté du peuple? 

R. Que depuis l'époque qu'on vient de lui rappeler il n'a 
rien écrit sur ce sujet. 

A lui exhibé une pièce formant les deux feuillets inférieurs 
d'une plus grande feuille écrite en entier. 

Le prévenu, après l'avoir examinée, a reconnu qu'elle étoit 
de son écriture et déclaré que c'étoit le fragment d'une lettre 
qu'il se proposoit d'écrire à Chaumettc, procureur de la Com- 
mune, d'après un discours prononcé par ce dernier, où il 
avoit dit que le peuple seroit notre Dieu et qu'il ne dcvoit 
pas y en avoir un autre. 

D. Si dans le mois de juin 1793 il n'a pas envoyé (au 



454 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

citoyen Racine)' une lettre contenant une prédiction conli'o- 
révolutionnaire pour insérer dans son journal? 

R. Que la prédiction dont il s'agit est la pièce en vers qui 
se trouve à la quatrième page du fragment de lettre. 

A lui observé que lorsqu'il nous assure être patriote il ré- 
sulte de ce fragment et d'une autre pièce intitulée : Règle de 
conduite sur le serment de la République, et qu'il a reconnu 
dans ce moment être aussi de son écriture, qu'il s'élève d'une 
manière indécente contre les droits du peuple et l'égalité, en 
ajoutant à ce dernier mot le nom a d'infâme » et en disant 
après en avoir énoncé le principe : u Tous les hommes nais- 
sent et demeurent égaux : quelle bassesse impie' ! » 

R. Que c'est une méprise de notre part ; que le mot infâme, 
joint à celui d'égalité, s'applique à d'Orléans qui avait pris 
ce nom — [explication trop ingénieuse] — et qu'au surplus 
son objet en écrivant cette lettre n'étoit que de faire sentir à 
Chaumette le ridicule de son discours, ajoutant que le mot 
de bassesse impie tomboit sur Chaumette et sur ce qu'il avoit 
dit qu'il n'y avoit d'autre Dieu que le peuple*. 

Donnons un échantillon de ces doctrines qui menaient 
^1 IVîchafaud : 

Règles de conduite sur le serment de la République, 

Ne consulter que des personnes prudentes et modérées. 
Ne point se décider, d'après des répugnances vagues, 

i. Rédacteur d'un journal intitulé VAbrévialeur (voyez même dossier, 
pièce 72), lettre où il lui rcfube a l'insertion de la prédiction, ne se souciant p.itt 
d'en venir aux prises avec les grands meneui-s et faiseurs.... » 15 juin 1793. 

2. Voici ce fragment : Tous les hommes naissent et demeurent égaux. Quelio 
Iiassesse impie, quel sot et dégoûtant blasphème 1 N'aurez-vous tant fait contre 
l'aristocratie que pour lui substituer une théocratie si terrible; et pourrez-vous 
n'en avoir rien à craindre? 

La partie supérieure de la page est déchirée : et au-dessus de ces lignes on lit 
en surcharge : 

Et qui donc aurait pu concourir avec vous pour lu lui procurer? en sorte qu'un 
|H)urrd dire : Chaumette et compagnie disposent de la divinité. Le prupfe serti 
notre Dieu », etc. (Airhivcs, W r>66, dossier 818, pière 00). 

3. Ibifi.f pièce 07. 



LE CmÈ CLAUDE ROUGANE. 455 

d'après les déclamalions de quelques personnes plus sélùes, 
plus ardentes qu'elles ne sont instruites. 

On peut promettre la fldélité à la République. La révolte 
est criminelle ; les révoltés et leurs complices sont inexcu- 
sables. 

Mais enfin la République est établie : la résistance dans les 
lieux au moins où cette République domine seroit inutile, 
seroit pernicieuse; on peut et on doit donc s'y soumettre pro- 
visoirement. 

Les droits des gens reçus surtout en Europe autorisent les 
sujets à se soumettre aux conquérants, même aux usurpa- 
teurs, à leur prêter le serment de fidélité. On cède à la foi ce; 
on reconnoit qu'il faut un gouvernement. Le plus défectueux 
est préférable à l'anarchie, source intarissable de crimes, de 
désordres et d'excès. Reconnoitre la République une et indi- 
visible, c'est reconnoitre que la France ne sera pas divisée en 
plusieurs républiques. 

Ëvidemment il en avait assez d'une ! 

Quant à la liberté et à l'égalité il faut se refuser de la 
reconnoitre, s'il étoit question de l'égalité religieuse et de la 
liberté dans l'ordre de la religion, non de la liberté civile 
pour le choix d'une religion. Mais il paroit certain qu'il s'agit 
uniquement de la liberté et de régalité civiles et politiques. 

Il le confirme d'après la Déclaration des droits de 
l'homme et les aflirmalions des rédacteurs de la formule 
(lu serment, et il continue : 

Le pape a déclaré qu'on pouvoit prêter le serment^ s^il étoit 
purement civique. 

Il semble qu'on doit se déterminer d'après ces principes 
et non d'après des conséquences et des raisonnements hasar- 
dés de quelques hommes outrés qui avancent et qui n*ont 
jamais prouvé et ne prouveront jamais que ce serment a pour 
objet la religion. 



456 CHAP. XXXIV. -- FIX)RÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Lors du serment, il ne faut faire ni question, ni exception, 
ni demander d'éclaircissement. 

On ne doit point se permettre d'invectives contre les per- 
sonnes qui pensent diiTéremment; il faut attendre en esprit 
de paix et de charité le moment marqué par la Providence 
pour le rétablissement de Tordre et delà religion. Faisons pé- 
nitence, gémissons, prions, donnons exemple de la patience ^ 
et de la résignation. Rougane *. 

Notons ce point, et nous en trouverons maint autre 
exemple. Le président, posant les questions au jury, réu- 
nissait dans la première les faits divers reprochés à 
chacun, comme éléments d'une même conspiration; 
puis, énumérant les accusés, il leur appliquait cette ac- 
colade : c( Sont-ils auteurs ou complices de celte conspira- 
tion* »? Le jury pouvait toujours se prononcer sur 
chacun, mais c'était à lui de faire la distinction des 
griefs qui dans la forme s'appliquaient tous à tous. 

Tous d'ailleurs furent condamnés. 

Le 29 (18 mai), deux séries : l'une de neuf dont six 
condamnés; l'autre de huit : quatre condamnés, quatre 
acquittés'. 

Parmi les condamnés de la première audience (salle 
de la Liberlé), citons un malheureux Jean-Henri Dippre, 
accusé d'avoir mal parlé du divorce : sa femme voulait 
divorcer d'avec lui. On lui imputait d'avoir dit que « la 
loi du divorce était une loi des hommes contraire à celle 
de Dieu d, ce qu'il niait : 

D. S'il n'a pas menacé sa femme de la punir de demander 
le divorce en vendant ses biens? 

i. ArchiTCs, W 366, dossier 818, pièce 70. — 2. Jhid., pièce 57. 
3. Voyez au Journal, à la fin du volume. 



LA QUESTION DU DIVORCE. ET LA QUESTION HANRIOT. 457 

R. Qu'il n'a pas menacé sa femme, mais qu'il a vendu des 
biens, croyant pouvoir le faire avant que le divorce fût pro- 



noncé V 



On ne voit pas en effet qu'il y eût là crime capital. Et 
cependant il était envoyé par le district d'Amiens devant 
le tribunal révolutionnaire, avec Jean-François Seclet, 
meunier, qui avait acheté de lui quelques terres pendant 
l'instance du divorce. 

Seclet fut acquitté ; Dippre et tous les autres con- 
damnés à mort*. 

Dans la deuxième série^ une victime des élections de 
la garde nationale : 

Louis-Claude Cezeron (vingt-cinq ans), accusé d'avoir 
cabale dans sa section, avec le parti contre-révolution- 
naire, pour la nomination de Raffet qui était en concur- 
rence avec Hanriot. 

— Il nie les discours qu'on lui prête : 

R. A dit que les sans-culottes avaient besoin des riches et 
les riches des sans-culottes ; que dans ces circonstances il 
falloit être unis. 

11 n'a été dénoncé qu'après sept mois. 

D. Que désiriez- vous pour commandant? 

R. Le meilleur. 

D. Avez-vous demandé le citoyen Raffet? 

R. J*ai dit que je ne connoissois ni Hanriot ni Raffet; que 
je voyois que la nomination de l'un ou de Tautre excitoit des 
divisions et je n'ai point émis mon vœu. 

Et il était condamné à mort'. 



1. Archives, W 367. dossier 821, pitVe 04. 

2. Ibid., pièces 96-99. 

5. Archives, W 567, dossier 820, pièce 74. 



IS8 CHAP. XXXIV. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 



IV 

Mt^siircs prifieiï pour liâter les jugements. Applicaliou du décrel du 2*» voniù.<«o : 
Les ari'ôtôs du Comité de salut public des 24 et 25 floréal. 

Avant de clore ce mois il importe de signaler deux 
arrêtés qui s*y rapportent : arrêtés d'une haute signi- 
fication pour la marche du tribunal révolutionnaire. 

Le Comité de salut public n'avait rien négligé pour 
donner du travail au tribunal révolutionnaire et le 
mettre en mesure de s'en acquitter prompltMiicnl. Ap- 
puyé sur les lois du 17 septembre et du 30 frimaire et 
sur rinlerprétation si large qui leur avait été donnée, il 
œmplissait les prisons de suspects, et il les vidait pour 
les remplir encore, grâce à l'invention d'une foule de 
crimes nouveaux rattachés à la compétence du tribunal 
par diverses lois qui ne lui laissaient que l'embarras du 
choix dans les motifs de ses condamnations : comme lo 
décret du 25 ventôse dont chaque mot porte la mort. Ce 
déci^t, nous l'avons vu, prévoyait en même temps la 
création de six commissions populaires pour juger 
promptement les ennemis de la révolution détenus dans 
les prisons : il fallait faire place à d'autres. La loi du 
27 germinal avait prescrit qu'elles fussent établies pour 
le 15 floréal (art. 2). Les deux Comités de salut public 
et de sûreté générale se réunirent et décidèrent qu'il y 
en aurait une siégeant à Paris. Cette commission, créée 
par un arrêté du 24 floréal, et doublée par un autre 
du lendemain 25, ne faisait pas concurrence au tribunal 
révolutionnaire; elle simpIiUait sa tâche et hâtait son 
travail en désignant par une opération préliminaire 
ceux qui devaient être ou déportés ou renvoyés devant 



ARRÊTÉS DES 24 ET 25 FLORÉAL AN II. 459 

le iribunar. Mais celte commission elle-même n'agis- 
saitque sous la surveillanceetpar conséquent dans respril 
du Comité de salut public. Un arrêté du même jour, 
25, imposait à elle et à tous les tribunaux et com- 
missions de même sorle, même au tribunal révolution- 
naire, une obligation qui les soumettait lous au contrôle 
du Gomilé : 

Le Comité de salut public arrête que les tribunaux et com- 
missions populaires établies pour réprimer les ennemis de la 
République enverront chaque jour au Comité de salut public la 
notice de tous les jugements qu'ils rendront, de mai.ière qn*il 
puisse connaître les personnes jugées et la nature des affaires. 

L'accusateur public du tribunal révolutionnaire, établi h 
Paris, remettra en outre au Comité, au commencement de 
chaque décade, la note des affaires qu'il se proposera de 
porter au tribunal dans le courant de la décade'. 

1. Arrélé du 24 floréni porlantlcst slgnalui«s de Robespierre, Garnolf Aiiiar, oh*. 
Archives F 7, 4438, n<*39, et Saladin, Bapport, etc., n<* xxxti. Les cinq nienibrcx 
désignés sont Trinebard, Charigny, Ghapel, Raudement et Loppin. Dans rni-rél*^ 
du 25, Subleyras, vice-président au tribunal révolutionnaire est placé à la lôlc dt* 
la liste, qui compte de plus Thibolot, Laveyron, Degalonniei* et Fourncrul. (Ar- 
chives AF II 22, dossier 09, pièce 92. Voyex cet arrêté tus appendices, n" X. 

Les deux groupes de membres nommés par ces deux arrêtés fonctionnent 
lunlôt seuls, tantôt réunis et se considèrent alors comme membres d'une m(Mii«* 
i-c»mnii$sion : témoin cette liste du 19 prairial ainsi signée : 

Ln membres de la commission : 

Loppin, Thibaulot, Trinchard, Laviroo, Cbarigny Cha|>clli\ 
Baudement, Subleyras, Fourncrau (Foumeret), j.-D. Guin- 
nand, secrétaire (Saladin, Rapport^ etc., p. 108, n» IX. — Lt» 
sei ré ta ire de la conimissiunnonimce le 24 floréal était llarteau). 

2. Archives, ibid.t pièce 90, et Saladin, Happori, etc., pièce ii* xxv. Le texte 
de cet arrêté prouve qu'indépendamment de la double conniiissioo, éLiblic 
pour Paris, on en prévoyait d'autres, résidant ailleurs. Une note d*llerman du 
20 floréal invitait le comité i détei-mincr rarroudissement des conmiissions |>o- 
pulaires et le mode des jugements. Seront-ils secrets ou publics? (Archives F 7. 
4437.) On trouve dans le cai'tou suivant (F 7, 4438) une lettre adressée le 2 
prairial au secrétaire de Robespierre, par laquelle il lui transmettait un projet 
d'arrélé en le priant de le placer sous les yeux de son terrible chef : 

Paris, le 2 prairial. 

Je te prie, citoïen, de mettre sous les yeux de Robespierre le projet d'an'élé 
<Mi forme d'instruction pour les commissions populaires: cela est très pressant « 



460 CHAP. XXXIY. — FLORÉAL (TROISIÈME DÉCADE). 

Ainsi, c'était le Comité qui arnHait la liste des accusés 
et s'assurait si justice en était faite! L'accusateur public 
n'était plus que son pourvoyeur* ; et les lettres de Fou- 
quier-Tinville encore existantes marquent avec quelle 
ponclualilé il s'acquittait de ce devoir. Il ne faisait 
qu'une réserve : c'élait d'être autorisé à remplir les vides 
qu'au dernier moment un accident pouvait amener dans 
la liste approuvée du Comité : il ne fallait pas laisser 
chômer le tribunal. A cet égard, on pouvait s'en fier à 
lui*. Chaque décade, les noms des accusés à traduire 

Je me rappelle que j'ai oublié un article pour l'impression des jugements. Il 
faudra ajouter pour dernier article : ies jugements seront imprimée, 

a Je te prie aussi, comme ma correspondance est d'un grand intérêt et que je 
ftuis très court dans mes lettres ou rapports, de les mcttref autant que possible, 
sous les yeux de Robespierre. 

Salut et fraternité, Hernait 

Commissaire des administrations civiles. 

Le citoyen Lojeune, secrétaire de Robespierre, au Comité de salut public. 

1. Un arrêté du môme jour accordait à l'accusateur public un logement nu 
Palais de justice. (Archiyes, AF ii 2i, dossier 69, pièce 90. Il y était assez occupé 
pour qu'on lui épargnât la peine et le temps d'un déplacement. 

2. Voyez plusieurs lettres de Fouquier-Tinville (20 prairial, !•' messidor, 
11 messidor) au Comité de salut public, lui envoyant, conformément à l'aiTêtc : 
1** la li>le des condamnés à mort dans la décade précédente ; 2* celle des accusée 
qu'il se propose de mettre en jugement dans la décade qui commence (Arcliivos, 
F 7, carton 4438). En voici un échantillon pour la 3* décade de prairial : 

État dos affaires indiquées au tribunal révolutionnaire pour la 3^ décade de 
praiiial, non comprises les affaires arrivantes chaque jour dans lesquelles il 
peut exister des preuves matérielles telles qu'elles ne sont susceptibles d'aucuns 
retnrd^^ singulièrement à raison de la qualité des preuves. 

OBSERVATIONS. 

I** Parmi les affaires indiquées, il y en a dans lesquelles il arrive quelquefois 
des obstacles qui empêchent de les mettre en jugement; alors on en substitue 
d'autres; 

2«» Il est une foule d'affaires qui ne jHîuvent être mises en jugement sitAt 
qu'on le voudroit, attendu que dans les unes les prévenus ne sont point arrivés, 
que dans d'autres on ne les trouve point dans les maisons de Paris, et que dans 
d'autres enlin les pièces ne sont point amvées, ce qui exige une cf*rrespondancc 
très active et occasionne des l'etards. 

ÉTAT. 

(Suivent deux cent trente-liuil noms non compris les vingt-huit qui figurent 
dans la conspiration de Batz, et sur lesquels un rapport particulier t promis.) 



LE CONiTÉ DE SALUT PIBLIG IMITANT CALIGULA. 461 

devant les juges étaient donc soumis au Comité. Robes- 
pierre, Saint-Just, Caruot ou tout autre membre, y 
apposaient leur signature, suivant à la letlre, comme le 
remarque Courtois, Texemple de Caligula dont Suétone 
a dit que tous les dix jours il apurait ainsi ses comptes: 
Dedmo quoque die numerum puniendorum ex cmtodia 
subscribens^ rationem se purgare dicebal : car avec la 
marche que suivait le tribunal, c'était déjà un arrêt de 
mort. 

Un attentat, un coup manqué, qui se rattache aux 
premiers jours du mois suivant allait armer la justice 
révolutionnaire de pouvoirs après lesquels il n'y avait 
plus rien à inventer pour assurer l'empire de la Terreur. 



JOURNAL 

DU TRIBUNAL UÉVOLUTlOiS NAIIU: 



DU 1" GtiRMlNAL AU 1" PRAIKIAL AN il 
(21 mars— 20 mai 1794) >. 

GerniiBal 

1-i (21 -24 mars). 
llKOtJiT, (lit \t Père Duchesne^ etc. Yoy. p. H et suiv. 

5 (25 mars). 
Aiitoiae-François Poitou et Jean-Nicolas Moulin. Voy. p. 70. 

i (2i mars). 
Conclusion du pi*ocès cI'IIébert et consorts. 

5 (25 mars). 

Les trois Rougane. Voy. p. 73. 

Françoi&Jeaa-Marie Cordiku, homme de loi, accuné de 
propos contre-révolutionnaires '. Mais tous les témoins dépo- 
saient en sa faveur, un seul excepté, Jean-Gabriel Montrichard, 
officier de santé et maire de sa commune, qui fut, par là, con- 

1. Nous réuuisflons tous les noms, condamnés ou acquittés, dans une mciiic 
suite, en indiquant eipressément ceux qui, de moins en moins nombreux, uiit 
été Toljel d'arrêts d'aequiUeaient oa de non-lieu. 

3. Archives, W 530, dossier 619; Bulletin^ 4" partie, n* 8. Nous prévenons 
une fuis pour toutes que les numéros du Bulletin, en germinal et floréal, te 
rapportent à la 4* partie. 



464 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

vaincu de faux témoignage. — Il fut acquitté et le faux 
témoin mis en arrestation. 

6 (26 mars). 

L*abbé Goutte. Voy. p. 74. 

Les deux frères de Balleroy. Voy. p. 75. 

Etienne Thiry, dit Beaurozier et la fille Catherine Niemann. 
Voy. p. 76. 

Denis Joisel, jadis au service de Monsieur, depuis garde 
des bois de la nation : pour des propos fort grossiers à Tégard 
des autorités municipales, dont il relevait maintenant. (Ar- 
chives, W 540, dossier 624. Bulletin n"* 9.) Il était encore 
accusé d'avoir dit qu'il ne serait jamais répul)licain, parce 
(juc dans une république il y avait trop de maîtres, et qu'il 
retournerait avec les princes, quand ils seraient rentrés. Il 
niait ces paroles, disant qu'il connaissait et aimait trop bien 
la Constitution pour tenir de pareils propos, et il ajoutait que 
du reste, ce jour-là, il était pris de vin. (Archives /. /. pièce 4.) 

Cela ne lui fut point une excuse. 

— Le même jour, une ordonnance de non-lieu faisait mettre 
en liberté un ancien curé, Jean-Nicolas Beurdouche, devenu 
cultivateur et débitant son vin en gros et en détail, accusé à 
tort de violer la loi du maximum, (Archives, W 339, dos- 
sier 620.) 

7 (27 mars). 

Madeleine Lambehtye, femme Villemaln. Voy. p. 77. 

Marie-Catherine-Gabrielle Chamboran. Voy. p. 78. 

Henri Moreau. Voy. p. 78. 

Trois marchands de tabac, Pierre-Joseph Pavy, Jean Momel 
et Nicolas Thomas, « convaincus d'avoir acheté du numéraire 
de la République, à un prix plus haut que les assignats et 
d'avoir estimé à un prix plus haut les pièces de monnaie 
qui portent l'effigie du tyran que celles qui portaient les 
empreintes républicaines. » — Le premier était condamné à 
six ans de fer; les deux autres, « attendu qu'ils ne l'avaient 



GEtlMINAL AN H. 465 

pas fait avec riiitenlion de les faire passer aux ennemis de 
a Republique, pour favoriser le succès de leurs armes, 
cquittcs. (Archives, ibid,, doss. 629.) 

— Bernard-Richard Bourdet, directeur de la poste aux 
lettres, à Pont-Audemer, chez (|ui Ton avai( trouve des paquets 
de bulletins et des lettres non inscrites au rebut : traduit au 
tribunal, il fut acquitte sur la question des intentions crimi- 
nelles. {Ibid. dossier 627). 

8 (28 mars). 

Jacques Permet. Voy. p. 79. 

J.-B. Peussetet, ex-capucin. Voy. p. 82. 

— Claude Devu^lars, acquitte. Voy. p. 82. 

9 (29 mars). 

Louis-François PomÉ. Voy. p. 84. 

Fr. CouRTiN, J.-A. Meffre et J.-M. Adam, moines. Voy. p. 85. 

Jean-Valery-Marie Harelle jeune, négociant et agent de 
Desacres de l'Aigle, accusé d'avoir fait passer de Targent au 
fils de ce dernier ^ 11 affirma en vain qu^il n'avait eu aucune 
relation avec lui depuis son émigration ^ Sa cause, dans les 
questions posées au jury, fut liée à celle du père déjà con- 
damné de la même sorte'. 

Jean-Baptiste Collignon, imprimeur à Metz, accusé d'avoir 
imprimédes ouvrages contre-révolutionnaires « quirespiroient 
Taristocratie la plus dégoûtante », et d'avoir envoyé de l'a r- 
gent au dehors. (Arch.,W 341, dossier 636. Bulletin, n® 13.) 

On avait saisi chez lui deux lettres de l'évéque de Verdun 
(il et 14 mars 1791) ; dans la dernière, l'évéque lui accusait 
réception de ses instructions pastorales et lui disait : 

a H me suffit, pour le moment, d'apprendre de vous- 

1. Archiyes, W 541, dossier 635. Bulletin, n* 13 : rimprimeur, dans le titre, 
fait un personnage distinct des deux premiers prénoms de l'accusé. 
*2. Archives, ibid., pièce 7. 
3. Ibid., pièce 14 et 16. 

TRIB. RKVOL. lU 30 



466 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

même que vous êtes dans la disposition d'imprimer tout ce 
que nous vous enverrons pour appuyer la vérité et soutenir 
rÉglise chancelante ; » 

De plus, une épreuve de la Lettro de Tévéquc de Nancy au 
clergé de son diocèse, sur Tinstruction de TAsscmblée natio- 
nale concernant la constitution civile du clergé. (Trêves, 
février 1791. Archives, ibid., pièce 9.) 

CoUignon affirma qu'on ne lui avait pas envoyé d^ouvrage 
à imprimer depuis 1791. Il nia toute correspondance et tout 
envoi d'argent au dehors. S'il avait échangé des assignats 
contre de l'argent, c'était pour solder ses papetiers à qui il 
était obligé de payer un quart en argent ; et il ne l'avait plus 
fait depuis que c'était défendu (ifrid., p. 37). 

Condamné. 

— Le même jour, Jean-Pierre Pellerin, dit Chanteraine, 
contrôleur au garde-meuble, et Pierre Pothier, employé au 
même lieu, accusés d'intelligences, étaient ac^juitlés, mais le 
premier, détenu jusqu'à la paix. (Archives, W541, doss. G59.) 

— Jean-Louis Lorry, cultivateur, et J.-B. Margot, cordon- 
nier, arrêtés pour fausse dénonciation contre Pernet, furent 
mis eu liberté, Pernet ayant été condamné. (Archives ibid., 
dossier 637.) 

11 (31 mars). 

Lavërgne-Champloiuer, et Victoire Resnier, sa femme. Voy. p. 
88 et suiv. 

Joseph-Clair Carris de Barbottan, ex-constituant, et Joseph 
Nègre. Voy. p. 98. 

Jean-François Hollet, accusé avec un jeune garçon de 
quinze ans, nommé Pierre René Perdereau, d'avoir tenu des 
propos contre-révolutionnaires. Il avait dit : a Que nous avions 
dix-sept couronnes contre nous, que nous n'étions pas sûrs 
de gagner; qu'il s'appeloit d'Artois, frère du roi et qu'il se 
fcroit guillotiner pour la vie de Capet. » (Archives W 341, 
dossier G41.) C'était dans un cabaret de la Courtille ! 

llollet n'avouait qu'une chose et ne savait qu'une chose, 



GERMINAL AN 11. 167 

c'est qu'il était allé boire avec Perdereau à la Courtillc {ibid., 
pièce 14). L'inlerpogatoire de Perdereau {Ibid.) n'en fit guèra 
savoir davantage : 

D. Si son [>ère est patriote? 

R. Que oui. 

D. Si le 50 brumaire ii n'a point été dans un cabaret à la 
Cuurtillc, au Grand Saint-Nicolas, avec un nommé Hollet? 

R. Que oui. 

D. S'il n'a point tenu des propos contre-révolutionnaires? 

n. Qu'il se rappelle s'être complètement saoulé dans ce ca- 
baret, maisqu'étantpatrioteilnepeut croire avoir tenu aucun 
mauvais propos, el se ressouvient en effet n'en avoir pas tenu. 

D. S'il a entendu Hollet tenir des propos oontre- révolu- 
tionnaires? 

R. Qu'il ne s'en rappelle nullement. 

D. S'il a un conseil? 

Le père de Perdereau était en effet patriote. Dans une lettre 
au président de la Convention nationale, écrite en son nom et 
au nom de sa femme, pour que leur dh qui, de la Concier- 
gerie a été transféré aux Carmes, et des Carmes, comme ma- 
lade, à Bicétre, soit ramené à la Conciergene, ils demandent : 

« Que l'accusateur public prés le tribunal révolutionnaire 
a veuille bien ordonner celte translation et s'occuper de son 
« alfaire, afin de faire tomber sa tète, s'il est coupable, ou le 
a rendre à ses parents, s'il est innocent, pour leur aider à se 
« procurer une chétive existence (9 ventôse). » 

Le jeune Perdereau fut acquitté et Hollet condamné à mort. 

B.-Sim. Gaillard, vingt-cinq ans, garçon papetier; pour 
propos tendant à empêcher le recrutement' : une parole qui lui 
était échappée, qu'il avouait, mais qui ne s'appliquait qu'à 
lui-même : 

D. Si au moment du rassemblement des jeunes gens pour 
la levée du département de l'Eure, il n'a pas dit qu'on lui 
f... plutât un coup de fusil que de partir et de tirer au sort? 

1. Archiret, W Hl, dooisr 012. BulUUa n- U al 19. 



468 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

R. Qu'il l'a effectivement dit, et que sortant d'apprcntis- 
sage, étant attaché à son état et que son père avait perdu le 
sien, il préférait continuer que de partir ^ 

Il avait d'ailleurs servi déjà, comme on le voit par son 
nouvel interrogatoire devant le juge du tribunal révolution- 
naire où il fut renvoyé (18 nivôse) ; 

D. S'il n'a pas servi dans les troupes de la République? 

R. Qu'oui; qu'il est parti au mois de septembre 1792 et 
en est revenu au mois d'avril suivant. 

D. Pourquoi, lors du recrutement pour le département de 
l'Eure, il a dit qu'on lui f... plutôt un coup de fusil que 
de partir, pourquoi il l'a dit devant témoins, ce qui était 
s'opposer à la levée? 

R. Qu'il y auroit été volontiers, mais qu'il demandoit que 
chacun y allât à son tour ; que dans un moment de violence, 
il tint le propos ci-dessus, mais qu'il n'a jamais eu l'inten- 
tion de s'opposer au recrutement, qu'au contraire. 

On lui reprochait aussi d'être allé prêter la main à im bou- 
langer, nommé Grégois, afm d'en obtenir un ou plusieurs 
pains ; d'avoir mal parlé de Pache, maire de Paris : 

D. S'il n'a pas murmuré contre la garde nationale qui lui 
faisait des représentations; et s'il n'a pas dit que tant que les 
boulangers ne feroient pas leurs provisions eux-mêmes, le 
pain manqueroit dans Paris? 

R. Que non. 

D. S'il a fait souvent cette distribution de pain chez Grégois ? 

R. Continuellement, depuis près de six mois. 
Et il avoue qu'il y allait afin d'avoir du pain pour la maison 
où il travaillait. La distribution unissait à sept heures; il 
allait alors à son ouvrage*. 

Était-ce un crime? et la parole incriminée, quand il avait 
servi lui-même, avait-elle détourné personne de servir? Le cas 
méritait au moins que le président posât la question inten- 

1. Archites, >V 341, dossier 642, pièce 1 bis. Interrogatoire (25 frimaire) de- 
vant le comité de surveillance de la section de Beaurepaire. 

2. Archives, ibid., pièce 18. 



GEFtHDiiL AN II. 469 

tionnelle. Le président (Ilerman) ne le fit pas*, et les jurés 
condamnèrent : c'étaient Renaudin, Lumière, Desboisseaux, 
Dix-Août, Frey, Topino-Lebrun, Fauvetty, Ganney, Gravier, 
Didier et Laporle'. 

12 (i" avril). 

Ch.-Vict.-Fr. Salabehrt. Voy. p. 100. 

Ant. Brochetde Saint-Prest. Voy. p. 101. 

L.-S. CoLivET. Voy. p. 105. 

ICuloge ScuffEiDER. Voy. p. 104. 

— Hcnri-Gabriel'Bonaventure Boctenot, lieutenant de gen- 
darmerie, accusé de participation à une réunion fédérale du 
Doubs, fut déclaré non coupable et acquitté. (Archives W 5 i2, 
dossier G46,et Bulletin n" 1.5.) 

13 (2 avrU). 

C'est le premier jour du procès de Dahtoh et de ses coac- 
cusés. Voy. p. 115 el suiv. 

La seconde section du tribunal ne laissa pas que de remplit' 
son office. Danton avait demandé une têle d'aristocrate par 
jour. On comptait lui offrir deux tètes de prolétaires ce jour-là: 

Pierre Montazet, boucher, et Jean Mabquet, marchand de 
boeufs, étaient accusés de manœuvres pour faire hausser les 
prix^. Le boucher s'en défendait. II vendait la viande en 
raison du prix qu'il achetait les bœufs. Le marchand s'excu- 
sait en disant qu'il était forcé d'acheter les bœufs plus cher 
chez les éleveurs, parce que les fournisseurs des armées lui 
faisaient concurrence. Mais on lui reprochait d'avoir gagné 
222 lîv. 10 sous sur un bœuf, de telle sorte que le bou- 
cher avait perdu, lui, 424 liv. 19 sous en le vendant, selon la 
loi du maximum*. Il fut condamne et son coaccusé acquitté*. 

1. Archioea, ibid., [HÙce 13. 
3. Ibid.. pttm 14. 

3. ArchÎTei, W 343, dentier 047. 

4. Ibid., pUixSO. 

5. Ibid., piècei 35 et 36. Wontuet Ait repris sur d'autre! pièce» rcaiiacs 



470 JOURNiL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

Les 14, 15 et 16, grands jours du procès de Danton dans la 
première section du tribunal ; la seconde n'essaya pas de lui 
faire concurrence. Mais le lendemain, le travail recommence 
dans les deux salles en même temps. 

17 (6 avril). 

Louis Uannapier-Désormes ; voy. p. 215. 
Pierre Reigné ; 

Philippe Baron, dit Channois; 
François-Thomas Fouquerel. Voy. p. 216. 

— Le même jour, une ordonnance de non-lieu mettait en 
liberté François-Louis Thomassïn, Jean-Pierre Maffioli, Marie- 
Jeanne Frobient, femme Maffiou, Dominique Clément, Nicolas 
Frobient, Jeanne Yacquier, femme Froment, Humbert Cric, 
Marguerite Callot, femme Cric et Marie-Cécile Pernet, im- 
pliqués dans une accusation de vol d'argent pour lequel on 
retint Louis-Alexis Laurent, directeur des messageries, qui 
fut acquitté plus tard (7 floréal). (Archives W 345, dos- 
sier 655.) 

— Même jour, autre arrêt de non-lieu en faveur d'Antoine 
BoiROT, homme de loi. (Archives, W 343, doss. 663.) 

18 (7 avril). 

Anl.-L.-Claude Saint-Germain marquis d'Apchox, etElisa- 
octh-Thérèse Lacorée, veuve de Péricard. Voy. p. 217. 

François-Pierre La Motte marquis de Senones, et Suzanne 
Drouillard, sa femme. Voy. p. 218. 

Jean-François Jullien (60 ans), ex-oflîcier municipal de 
Monlargis; Marie-Joseph-IIippolyte Pelée-Varenne (57 ans), 
receveur particulier des finances du même district; Fran- 
çois-Joseph Beot (50 ans), ingénieur, ex-maire de Montargis; 

contre lui à Fouquier-Tin ville (29 germinal). Il eut à répondre à l'accusation 
d'avoir entretenu une corrcspondamje pour empêcher Tapprovisionnement des 
marchés. Interrogé le 13 floréal, il gagna thermidor et fut acquitté le 22. (Ibid.^ 
pièce 47.) 



GERMINAL AN H. 471 

et Charles-Léonard Lavillette (45 ans), ci-devant président 
de l'élection de la même ville. 

lis avaient, antérieurement au 10 août, signé une adresse 
au roi à l'occasion de la journée du 20 juin. (Archives, W 
343, dossier 658. Bulletin n" 27.) 

Bernard Perruchot (35 ans), et Jean-Joseph Mouzin (23 ans), 
tous deux anciens notaires à Dijon, renvoyés par arrêt du 
tribunal criminel de la Côte-d'Or au tribunal révolutionnaire 
(14 ventôse), comme accusés d'intelligences avec les Lyon- 
nais (Archives ibid., dossier 655, pièce 13). Ils n'avaient fait 
qu'échanger entre eux des lettres où ils manifestaient peu 
de confiance et de sympathie à l'égard de la situation présente 
{ibid.y pièce 14). 

— Par un cinquième jugement, Sylvain Gouard, soldat de 
marine, puis gendarme, accusé de propos tendant au réta- 
blissement de la royauté, était acquitté. (Ibid.^ dossier 656: 
cf. BuUetin n<» 26.) 

Et le même jour, Jean-Louis Faure, imprimeur, à qui le 
faussaire Imbert, député suppléant (condamné le 18 nivôse), 
avait proposé d'imprimer des passeports en blanc, était mis 
en liberté par ordonnance rendue en chambre du conseil 
(W 344, doss. 670.) 

19 (8 avril). 

Angélique^atherine Boiry, femme Bonfant. Voy. p. 219. 

Joseph-Louis Gaudron. Voy. p. 220. 

J.-P. Danquechin-Dorval ; Pierre-Saturnin Laroin et L.-Adél. 
Damquechin, femme Lardin. Yoy. p. 221. 

Jeanne-Agron de March^ly, veuve de Chevillt. Voy. p. 222. 

Guillaume Gemptel, compris dans l'accusation des frères 
Mangin, pour achat de numéraire (4 ventôse'). Son affaire 
ajournée n'en eut pas moins la même issue*. 

— Michel Thierry, garde-magasin des fourrages, accusé de 
malversations, était acquitté. (Âid., dossier 666.) 

1. Arcliives, W 328, dossier 540. C'est 1.^ qu'est son interrogatoire, pièce 8. 

2. ArchÎTcs, AV 3 44, dossier 604. 



472 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNA IRE, 

20 (9 avril). 

Jean-Baptiste Longpré, accusé de propos tenus à la porte 
d'un boucher, obtint une ordonnance de non-lieu. (Archives, 
W 544, dossier 669.) 

21 (10 avrU). 

Le 21, commença le procès de Chaumette, de Gobel, de la 
veuve de Camille Desmoullns et de la veuve Hébert, etc. ; 
complément des deux grands procès d*Hébert et de Danton, 
qui se prolongea jusqu'au 24. Les deux derniers joui^ furent 
consacrés par la seconde section du tribunal à d'autres procès. 

23 (12 avril). 

Claude Souchon, dit Chanson, général de brigade de l'ar- 
mée des Pyrénées orientales (66 ans)*. Destitué, il avait réuni 
un corps de 4 000 hommes avec de l'artillerie, et l'on disait 
que c'était pour se joindre aux rebelles fédéralistes, dans l'in- 
tention de marcher sur Paris. Dans son iîiterrogatoire, il 
prétend avoir réuni ces troupes par ordre des représen- 
tants du peuple qui regardaient sa destitution comme non 
avenue : 

D. S'il a été invité de se rendre au prétendu comité de 
salut public de Nimes et s'il s'y est rendu? 

R. Oui, sur le tout. 

D. Quel étoit l'objet pour lequel il fut mandé? 

R. Pour donner des renseignements. 

Il a brûlé ses papiers. — C'étoit pour désinfecter sa 
chambre. 

Il a dit que les Marseillais étaient dans les bons principes. 
— Il le croyait et le désirait. 

S'est-il uni aux rebelles? — Non*. 

On n'hésita point à le condamner. 

\, Archives, W 344, dossier 672. Bulletin, n« 37. 
2. Ibid., pièce 10. 



GERMINAL AN II. 473 

— Le même jour, le tribunal acquittait Honoré Gosset, 
accusé de propos contre-révolutionnaires et innocenté par lo 
jury comme étant ivre. (Archives 344, dossier 673.) 

II mettait en liberté Pierre-Louis Borsat. Yoy. p. 224. 

24 (15 avril). 

Louis-Guillaume-André Brossard. Yoy. p. 225. 
Etienne Ragondet. Voy. p. 226. 

25 (14 arril). 

Henri Morisset et Pierre Bossu. Yoy. p. 228. 
Jacques-Augustin Labarberie, marquis de Ressuveille. Yoy. 
p. 229. 

François-Charles Gattey et consorts. Yoy. p. 229. 

— Furent acquittés : 

1** Pierre Yayron, ex-vicaire général (constitutionnel), an- 
cien membre de l'Assemblée législative, accusé de correspon- 
dances contre-révolutionnaires. (Arch,,W 345, dossier 677.) 

2° François-Nicolas Thomassin, curé constitutionnel, rem- 
plissant les fonctions de greffier dans sa commune, accusé 
de fanatisme et de manœuvres, (/frtd., dossier 681.) 

26 (15 avj^). 

Marie-Claudine Gattey. Yoy. p. 230. 
^ Ch.-Mathias Dalekçon, etc. Yoy. p. 233. 
^ Jean-Baptiste Larevellière, etc. Yoy. p. 235. 

— Acquittés ; Nicolas Morin et François-Remi Ficatier : 
intelligences avec l'ennemi. 

Mis en liberté : J.-B.-Joseph Mau^locheau et Pierre Despu- 
joLs : conspiration non prouvée. 

27 (16 avril). 

François-Clément Cassegrain, ancien curé de Pithiviers. 
Yoy. p. 256, 



474 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

Pierre Laville , Pierre Lapeyhe et Jean IIuet. Voy. 
p. 257. 

Hugues-Louis- Jean Pelletier-Chambure (57 ans), avant la 
révolution directeur des postes et entreposeur des tabacs, 
et depuis employé en qualité de sous-directeur dans les sub- 
sistances militaires, à Arras. On l'accusait de s'être apitoyé 
sur le sort du roi et d'avoir dit que ceux qui avaient livré 
Longwyet Verdun avaient bien fait : ce qu'il niait. (Archives 
W 547, dossier 090, pièce 16.) 

Nicolas SuixEROT (55 ans), qui, arrêté porteur «c des signes 
de i*alliement des Vendéens » et de faux passeports, s'était 
vanté, selon l'accusation, d'avoir servi sous Charette et avait 
crié dans sa prison, à Chàteaudun : Vive le roil (Ibid., dos- 
sier 689, pièce 54.) 

— Jacques Marino, administrateur de police, acquitté pour 
cette fois. Voy. p. 257. 

Acquittés aussi et rendus libres deux gardes-chasse : 
Guillaume Chaveroche et Pierre Barrot, accusés de propos 
contre le recrutement. {Ibid., dossier 680.) 

28 (17 avrU). 

Jean Decous, Joseph Baudot, Jean-Pierre Chali.ot, anciens 
prêtres. Voy. p. 258. 

Hyacinthe Mermin (50 ans), frotteur; Pierre-Louis Heisry 
(57 ans), marchand de toiles; Hyacinthe Simille (28 ans), 
frotteur; Louis Pautone, garçon pâtisssier; Charles Accault, 
dit Thibaud (25 ans), marchand de vin, accusés d'avoir 
acheté 400 pièces d'or de 24 livres, à raison de 59 livres, 
avec l'intention (présumée) de les faire passer à l'ennemi, 
étaient condamnés à mort 

— Un gendarme, Louis Maillot, acquitte. (Ibid.^ doss.091.) 

29 (18 avril). 

François Magny. Voy. p. 241 . 
Brice Prévost. Voy. p. 242. 



FLORÉAL AN II. 475 

Jean-Joseph de Laborde et dix-sept autres accuses. Yoy. 
p. 247. 

— Mis en liberté par arrêt de non-lieu : 

Etienne Leseurre, ancien procureur; François Carteret, 
gendarme; Guillaume -Pierre -Nicolas Mazè, ancien curé; 
Anne-Suzanne Cahelus, femme Diely, coiffeuse; Nicolas Re- 
nard, blanchisseur. Yoy. p. 240. 

Guillaume et Jean-François de Neef, natifs de Louvain, 
étaient renvoyés aux tribunaux ordinaires. (Archives, ibid.^ 
702.) 

Floréal. 

1 (20 avril 1794). 

Louis Le Peletier de Rosakdo et les parlementaires de 
Paris et de Toulouse (première fournée), au nombre de 
vingt-cinq, jugés dans l'ancienne salle du Parlement. Yoy. 
p. 285. 

Nicolas Saint-Bun, « marquis et laboureur »; Auguste- 
Louis-Zacharie Espiard de Dalleray ; Théophile Berlier, grand 
marteau de la maîtrise des eaux; Charles-Joseph Jdllien, 
ci-devant cordelier, ex-curé d'Autricourt, et deux jeunes 
gens, Pierre-Jacques-Barthélemy Guenichot (27 ans), Pierre 
GuiLLEMiiN (29 ans), avaient été envoyés de Dijon au tribunal 
révolutionnaire par le représentant Pioche-Fer Bernard (un 
dur représentant comme l'indiquent les prénoms qu'il choisit), 
pour des propos tenus dans la prison où ils étaient renfermés^ 
propos dont on fît une conspiration de prison. On cherchait 
des pendants à l'affaire d'Hébert. Ils eurent beau nier*. L'ac- 
cusateur public les présenta comme de « dignes émules des 
Yincent, Ronsin, Dillon, et autres conspirateurs, x> et ils furent 
condamnés. 



1. ArchÎTes, Yi 350, dossier 704, Bulleiifi, n» 44. 

2. Ihiti., pièces 13 et 18. 



476 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

. 2 (21 avril). 

Marie-Marguerite-Geneviève-Victoire Lebiesle, femme Boul- 
LEKc. Voy. p. 297. 

Alexandre Beaugrand, prêtre. Voy. p. 298. 

Ândré-GuilIaume Bellepaume. Voy. p. 299. 

Jean-Joseph Descamps. Voy. p. 300. 

Pierre Lafargue, brocanteur (son ami et coaccusé Deva- 
Lois, acquitté). Voy. p. 302. 

François-Philippe Decaux, 54 ans, simple prêtre à Brestot^ 

On lui demande : 

Si quoique insermenté il ne s'est pas permis d'exercer les 
fonctions publiques d'ecclésiastique? 

R. (C'était) à la requête du district et de la municipalité. 

D. Pourquoi ayant depuis prêté le serment il a employé 
la formule suivante : <k Je jure la liberté de faire le bien ; 
je jure l'égalité, sauf le respect et l'honneur dus aux puissants, 
tant laïques qu'ecclésiastiques et à tous ceux à qui Dieu le 
commande, forme jésuitique et contre-révolutionnaire? 

R. Qu'il n'y étoit pas obligé alors, et que depuis il l'a 
prêté dans la forme exigée*. 

On ne l'accusait pas seulement de fanatisme. On l'accus^iit 
encore de fédéralisme et de royalisme : il avait lu, comme 
secrétaire de l'Assemblée, par ordre de la municipalité, le 
décret fédéraliste du département de l'Eure. — Les patriotes 
ne s'y étaient pas opposés; et il n'avait rien fait de plus. 

C'était assez. 

5 (22 avril). 

\ b Lamoignon-Malesherbes, sa famille, et toute une grande 
et noble compagnie. Voy. p. 305. 

Dans l'autre salle, un simple manœuvre : 

Louis-Pierre Mousset, éclusier du canal d'Orléans, accusé 



1. Archives, >V 355, dossier 710; Bulletin n«44, 

2. Archives, ibid.^ pièce 13. 



FLORÉAL AN H. *77 

d'avoir provoqué à la guerre civile à Donnery, où il était 
procureur de la commune'. Le curé ayant déclaré qu'il ne 
croyait pas devoir, dorénavant, exercer le culte d'une manière 
extérieure, il lui aurait dit qu'il était un làctie; qu'il aban- 
donnait sa religion; qu'il se ferait fort de le faire accompa- 
gner par quatre fusilliers, quand il irait porter les sacre- 
ments; et d'autre part, comme on annon<:ait que de Saint- 
Denis on devait venir chercher du blé dans sa commune, il 
s'était écrié : « Eh bien ! s'ils viennent, on sonnera les 
cloches'. » 

Il avouait ce propos : les boulangers de Donnery avaient dit 
que si l'on venait chercher du blé dans la commune, ils ne 
pourraient plus faire de pain ; mais il s'était repenli de sa 
vivacité, et quand, deu\ jours après, on vint chercher son blé, 
il ne dit rien à l'envoyé et but avec lui deux bouteilles. 
Quant au culte, il reconnaissait que les habitants de la com- 
[uunc étaient attachés à leur religion ; mais lorsque, [lar une 
lettre du 25 nivôse, l'administration du district fit cnnnaitro 
ses intentions à cet égard, il avait été le premier à engager 
SCS concitoyens à s'y conformer, à renvoyer les ornemenis 
sacerdotaux, à faire sortir les prélres du presbytère et à y 
établir la société populaire'. 

Même cette abjuration ne trouva pas grâce devant le tri- 
liunal. 

— Le même jour, Picrre-Aimc-Joseph Dokteups et François 
PbnREn', accusés d'inlidélité dans la fourniture d'effets d'c- 
qntpcmenl, étaient acquittés. (Archives W 550, doss. 707.) 

4 (23 avril). 

Condanmés par des jugements distincts : 
Antoine Barthélkuv, ex-commissaire du roi près le tri- 
bunjl du district, cl depuis agent national î) Gannat (Ailier). 

i. AreliiïM, W 350, ilu>.î«i- 708. 
a. Ibid., pi^cc 2. 
3. Ibid.. fiico 2t. 



478 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

II avait afiichc une proclamalion du roi, en date de juin 1792, 
à propos de la journée du 20, « une proclamation contre-révo- 
lutionnaire » (dit le Bulletin), et poursuivi les patriotes qui 
voulaient Tarracher^ Il dit que Taflichc arrachée était rela- 
tive, non à la journée du 20 juin, mais à la déclaration de 
la patrie en danger, et que cela était avoué par la personne 
même poursuivie pour ce délit. Accusé aussi d'avoir protégé 
les aristocrates et discrédité la société populaire de Gannat, 
il répond qu'il a fait respecter les lois ; qu'il est un des fon- 
dateurs de la société populaire et que s'il a dénoncé le co- 
mité de surveillance, c'est qu'il existait sous une forme con- 
traire à la loi du 14 frimaire*. 

François-Abraham de Reglesme, du même pays. 

On lui demande s'il a un enfant dans l'ordre de Malte? — 
Oui, et il lui a écrit pour avoir de ses nouvelles. 

S'il a des parents émigrés? — Il n'en sait rien. 

S'il n'a pas dit avec emportement au comité de Gannat 
qu'on ne pouvait ôler h son fils la qualité de noble et de 
maltais? — Non, mais simplement le nom de Reclesmc'*. 

Mais de plus on lui attribuait divers propos : 

« Qu'il était impossible que le gouvernement républi- 
cain se maintint encore longtemps; qu'il fallait une autorité 
indépendante; que dans un gouvernement populaire les 
autorités s'entre -choquaient et se nuisaient réciproque- 
ment. » 

C'est pour ces propos plus ou moins établis qu'il fut cou- 
damné^. La question relative aux correspondances n'est pas 
posée au jury. 

Marie-Louise Coutelet, veuve Neuveglise ; Louis-Benjamin 
Calmer; François Gattey; Marguerite Horion, femme Farizol; 
et Jean Chemin. Voy. p. 515. 

— Quatre autres furent plus heureux ; 

1. Archives, >V 551, dossici' 71i, Builclin u* 4S. 

2. Aixhives, ihid,, pièce 9. 
5. Ibid.^ dussicr 715. 

4» Ibid.i pièces 11 cl 15* 



FLORÉAL AN IL 479 

André Nessimg, accusé pour propos gro8sici*s contre la 
nation, tenus au cabaret. — Il n*en avait point mémoire. 
(Archives W 551, dossier 717, pièce 58.) 

Michel Pagmest : il avait dit que si tout le monde le vou- 
lait, le tyran ne serait pas guillotiné; et il avait fait Téloge 
de Roland. — Il était gris. (Ibid., pièce 85.) 

Eioy GiLLERON, accusé d'avoir manifesté le désir de voii* 
assassiner Marat, Robespierre, etc., ce qu'il nie avec énergie. 
(Ibid.f pièce 07.) 

Nicolas-Guillaume Denis, fondeur, qui, interrogé sur tes 
causes de son arrestation, dit que c'est une dispute chez un 
marchand de vin, « par la raison qu'étant dans l'ivresse, il 
avoit dit que ça ne sauroit aller comme ça, et qu'on auroil 
beau faire, il falloit un chef. 

D. Ce qu'il entend par ce mot « un chef? » 

R. Qu'il n'entend pas un roi, mais un homme qui auroil 
la confiance publique et qui dirigeroit les affaires. 

D. Et par ces mots : « Ça ne sauroit aller comme ça? » 

R. Qu'il entendoit par là un ordre de choses plus tran- 
quille et dans lequel son commerce puisse reprendre de l'ac- 
tivité. (Ibid,, pièce 75.) 

Ils furent tous les quatre acquittés ; mais Gilleron détenu 
jusqu'à la paix. 

Libérés par ordonnance de non-lieu : 

François-Emmanuel Tuorin et Michel-Benoist Beaumé, ac- 
cusés sans preuve d'avoir tenu des conciliabules. (Ibid.y dos> 
sier 716.) 

5 (24 avril). 

^ ^ Alexandre-Joseph de Neton, commandant de place, et les 
victimes de Verdun. Voy. p. 318. 

Jeanne-Elisabeth Bertault, François Bomnin, Mathieu 
Schweter. Voy. p. 338. 

— Adam Fintzel, Antoine Costejean, J.-B. Philippe et Jac- 
ques-Louis Gelis, dit Pélissiery accusés de conspiration, etc.^ 
furent acquittés* 



480 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

6 (25 avril). 

Amsson-Duperron, ctc.Voy. p. 341. 

Jean-Nicolas Lallemant (41 ans), cx-minimc et ancien curé 
de Uendeimont, prévenu d'avoir exercé ses fonctions après 
les avoir abdiquées ^ Il avait en effet déposé ses lettres de 
prêtrise le 30 brumaire, et il avouait qu'il les avait reprises 
à la sollicitation de ses paroissien?. On ne s'explique pas 
trop comment, après cela, il ajoute qu'il n'a pas dit la messe 
depuis qu'il avait renoncé à ses fonctions*. Que faisait-il donc 
depuis qu'il les avait reprises? Mais on l'accusait de discours 
fanatiques où il montrait les fondements de l'ordre et de la 
tranquillité publique détruits; les temples, les autels ren- 
versés n'annonçant plus en France que des hommes sans 
mœurs, sans principes. « Ce prêtre astucieux, disait l'accu- 
sation, dans le moment même qu'il feignoit de renoncer a 
son ministère de prêtre, travailloit les consciences timorées, 
éveilloit le fanatisme de toutes les manières, et sous le cruel 
prétexte de défendre les intérêts du ciel, selon lui compromis, 
il soulevoit les habitants de sa commune et tentoit d'exciter 
la guerre civile. » 

— Jean-Marie Daudé, Rose Deconclois et Marie Delage, 
condamnés à six ans de fer pour vente et achat de numé- 
raire. (Ibid.y dossier 721. Bulletin n^ 54.) 

— Jean IIéraud, maire de la commune de Daufant, district 
de La Rochefoucauld, accusé de fédéralisme, mais ayant su 
convaincre le jury que ses ennemis étaient des égoïstes et 
des fanatiques, fut acquitté. (Archives, i6îd., dossier 722.) 

7 (26 avril). 

Armande de Troussebois, femme deBELLECisE. Voy. p. 346. 
Gabriel Trinquelague. Voy. p. 347. 



1. Archives, W 351, dossier 721. Bulletin, n« 53. 

2. Ibid^t pièce 8. 



FLORËAL AN II. 481 

Francois-Àlbert Ma>-gl>. Voy. p. 548. 

Quatre habîtanls du département du Monl-Blanc : Jean- 
Joseph Duc, Claude-Fi-ançoia Pralos, Joseph-Philibert Cdrtok 
el J.-B. Boso?iET, accusés d'avoir entretenu des intelligences 
aTec l'ennemi pendant l'inTasion du territoire, el porté les 
jeunes gens â prendre les armes contre la République. Tous 
les quatre niaient ce second point. Quant au premier, Duc 
avait été forcé d'obéir aux envahisseurs, sous menace de feu 
et de sang, et c'est aussi par force que Pralon et Bosonet avaient 
repris leur poste au conseil de la commune. Curton protes- 
tait qu'il avait refusé de proclamer les ordres de l'ennemi et 
d'àtcr sa cocarde. Ils n'en furent pas moins tous les quatre 
également condamnés. (Archives W353, dossier 751, pièces 
23-26. Bulletinn' U.) 

La même audience se terminait par un procès, oà dix 
accusés avaient d'abord été mis en cause' : il s'agissait d'un 
Tol de 200 992 livres, opéré avec effraction dans la caisse 
de Laurent, directeur des messageries h Nancy. Le volé était 
suspect d'être le voleur, et il avait été retenu, tandis que lo 
tribunal prononçait une ordonnance de non-lieu en faveur des 
neuf autres sur lesquels des soupçons s'étaient égarés (7 ger- 
minal). Laurent comparaissait seul, un mois après, devant le 
jury. Mais il présentait de si bons certilîcats de civisme ! Fou- 
quicr-Tin ville, tout en relevant les indices accusateurs, ne 
se crut pas dispensé de les rappeler aussi aus jurés. Laurent 
fut acquitté'. 

— Le même jour, Salomon Bocirë, accusé de propos contre- 
révolutionnaires, fut l'objet d'une ordonnance de non-lieu, 
les propos ne paraissant pas suflisamment caractérisés, mais 
détenu jusqu'à la paix. (Archives, W 553, dossier 727.) 

Plusieurs autres ordonnances de non-lieu mirent en liberté 
pour des délits analogues : Jean-Fran<;ois Gérard, journalier, 
el J.-B. Dedohse, serrurier; Jeao-Alexis Altroy, menuisier; 



!r 73!, et Bulletin, n* 51. 



482 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

J.-Bapiiste Bourgeois, cordonnier; J.-B. Vingternier; Henri 
Caillet; J.-B. Bavelier et J.-L. -Henri Martin, gendarmes. (Ar- 
chives, W 553, dossiers 724-729.) 

8 (27 avril). 

Leglerg, vigneron, et cinq autres. Voy. p. 348. 

— Augustin Cotel, paveur, et Pascal Sensier, sous-officier, 
invalide, acquittés. 

Le même jour, vingt-quatre habitants du quartier des Inva- 
lides : Philippe-Cyprien Duverger, J.-Baptistc Roche, Claude- 
François DuFRASNE, Pierre-François Bissot, Pierre Bon>y, etc., 
étaient traduits devant le tribunal commo ayant signé de 
faux certificats de résidence en faveur de deux émigrés, 
Mortet et Maussion^, condamnés les 3 et 6 ventôse. C'est une 
industrie parasite qui était née des lois rigoureuses contre 
l'émigration. Cinq (les cinq nommés ci-dessus) furent con- 
damnés à six ans de prison avec exposition, et dix-neuf acquit- 
tés : Pierre Vier, Antoine Hanot, Jos.-Simon Hanot, Pierre 
Bo.ME, J.-N. -Geoffroy Delarue, M. Cazot, M.-Joseph Maguerre, 
J.-J. Feuillet, Maret, A. -F. Ajssot, J. Avrillon, N. Rodier, 
A. Dalzon, Blevard, A. Choulaire, J.-A. Chevalier, F. Maré- 

CIL\L, F. BORDET, J.-L. ChRÉTIEN. 

9 (28 avril) 

0'/ Le duc de Villeroy, d'Estaing, etc. Voy. p. 350. 

Le même jour avaient été jugés, dans l'autre salle, deux 
pauvres ouvriers, Pierre-Jean Je^un, tisseur en toiles, et Jean- 
Nicolas Nicolas, cordonnier, pour infidélités dans une four- 
niture de fourrages*. Qu'allaient-ils faire dans les fourrages? 

Ne sutor ultra crepidain ! 

Ils rejoignirent dans les charrettes les nobles condamnés 
de la première section. 

1. Archives, Yi 354, dossier 733, Bulletin^ n" 55. 

2. Ibid., dossier 736. 



FLORÉAL AN IL 4S3 

— Victor-Pierre Houy, garde magasin, impliqué dans la 
même affaire, fut acquitté. 

Acquittés dans une affaire analogue : 
Charles-François -Honoré Salle, garde magasin; Mathias 
Steinmetz, cultivateur. (Bulletin n"" 61.) 

H (30 avril). 

Pierre Tdrbat et neuf autres patriotes de la Sartiie, ac- 
quittés. Voy. p. 365. 

Furent acquittés aussi : 

1^ Charles Massion, inspecteur des vivres de Tarmée de 
l'ouest, accusé de fraudes, (Archives, W 356, dossier 742) ; 

2** Guillaume-Jean Pyron, ex-curé, membre du directoire du 
département de la Nièvre, et Abraham Rodot, membre du 
Conseil général du mémedéparlement : fédéralisme (Ibid. ,liS). 

Quatre ordonnances de non-lieu mirent en liberté un plus 
fi^rand nombre encore de prévenus : Gabriel Montrichâud, 
Hyppolyle Bourgeois, Dupuis, Pierre et Etienne Rmour, Fran- 
çois Madeleine. (Archives, W 355, dossier 728-741 )• 

12 (l*'' mai). 

Auguste-Henri Lakglois de Pommeuse et les gens de sa mai- 
son. Voy. p. 366. 

Louis-Joseph-Ignace Chalmeton et autres coaccusés. Voy. p. 
568. 

Jean GlutrOiN et Etienne Landois. Voy. p. 569. 

— Acquittés : plusieurs de la maison de Pommeuse : 
Guillaume Villecot, Jean-Baptiste-Etienne Cordelier, Anne 

CoRis'EissE, Jean-Baptiste Charrox, Jean Guv dit Dumaine^ 
Louis-François-Sauveur Chapelle. 

13 (2 mai). 

Pierre Diacon, Denis Corbillet, et le curé Laurent Petra. 
Voy. p. 369. 

— Acquittés : François-Joseph Petit et Elisabeth Leleu, 



484 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉYOLUTIONNAIRE. 

14 (3 mai). 

Tassin de Létang, Bérard et autres officiers, sous-officiers 
ou soldats des bataillons des Filles-Saint-Tbomas et des 
Petits-Pères. Voy. p. 371. 

Denis REPOux-CnEVAGMT (74 ans)^ auditeur de la Chambre 
des comptes de Dole, et depuis la révolution officier muni- 
cipal à Lancry (Nièvre). 

On lui demande, dans son interrogatoire, s'il est vrai qu'il 
ait dit « qu'il se faisoit honneur d'être aristocrate)», et, lors 
de l'invasion de la Champagne, a que l'on tenoit la canaille 
de Paris; — que s'il étoit plus jeune, il se joindroit aux 
émigrés; » — s'il a chanté le « Ça ira, les démocrates à la 
lanterne*. » 

Il nie tout et il est condamné. 

— Plus heureux, Louis-Germain Blandi.h (17 ans), et J.-B.- 
Nicolas Epert (28 ans), accusés de sévices dans la cérémonie 
de la prise de Toulon, furent acquiltés^ 

Georges-Louis Moucbelet, architecte, avait été renvoyé de- 
vant le tribunal pour un portefeuille marqué de fleurs de lis 
avec ce titre : Mouchelet, architecte du roi, les mots du roi 
étant recouverts d'une bande de cuir noir. Mais il prouva qu'il 
avait toujours servi la République avec zèle, et il fut mis en 
liberté par arrêt de non-lieu'. 

13 (4 mai). 

Choiseul-Labaume, etc. Voy. p. 376. 

Durand, Lacroix, Saiistenoy, etc. Voy. p. 580. 

— Acquittés dans cette affaire : 

Marie-Anne Ditressoir, femme de Jean-Baptiste Meurine, 
Annc-François-Joachim Fréville et Paul Pinson : propos; et 
Toussaint Bluet, étapier: infidélités. La femme Meurine n'étant 



1. Archives, >V 357, dossier 751. 

2. Ibid., Vf 358, dossier 752. 

3. Ibid., Vi 357, dossier 749. 



FLOREAL AN U. 485 

pas censée jouir de sa raison dut être gardée dans une 
maison de détention jusqu'à ce qu'il en fût autrement or- 
donné. 

16 (5 mai). 

Les femmes Claude-Françoise Loissillier, Félicité-Mélanie 
Enouf, Marie-Madeleine Virolle, etc. Voy. p. 382. 

Dans l'autre section, une petite fournée d'anciens nobles : 

Jacques-Jean Labussière (53 ans), ancien capitaine au régi- 
ment d' Auvergne ; Lucie-Marie-Caroline-Joseph-Thomassine 
DuvERNE (36 ans) ; Jeanne Derville, femme Lichy (62 ans) ; 
Marie-Florence Valory, veuve Mazin * ; et l'on va voir pour 
quels motifs. 

Labussière avait signé une protestation contre les décrets 
qui abolissaient la noblesse; mais il avait, deux ou trois mois 
après, retiré sa signature. Seulement il était venu à Paris, 
du 27 juillet au 4 septembre 1792; et l'on aurait voulu 
savoir où il était le 10 août*, ou plutôt on prétendait le 
savoir; car il avait entendu le rappel et n'avait pas été re- 
joindre tt les amis de la liberté », disait l'accusateur public : 

<c Lorsqu'un ennemi-né de la Révolution, comme Labussière, 
ne peut prouver qu'à une époque où la liberté étoit menacée 
il étoit avec les patriotes, on doit croire et tout autorise à 
penser qu'il figuroit parmi les assassins du peuple et secon- 
doit les projets du tyran. » 

Marie Yalory, veuve Mazin, avait un fils qui était elle ne 
savait où (donc émigré) ; elle n'avait aucune correspondance 
avec lui. Mlle Duverne avait cinq frères dont elle ignorait 
aussi la résidence, excepté un qui était dans l'armée du 
midi. Elle était de plus en correspondance avec des détenus 
ci-devant nobles et autres personnes suspectes, notamment 
avec Mme Lichy. 

Mme Lichy, femme d'un ancien maréchal des logis aux 
chevau-légers , avait trois fils dont elle ne pouvait pas 

1 . Archives, W 359, dossier 756. 
3. Ibid», pièce 27 (iaterrogatoire). 



486 JOUILNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

dire la résidence ; elle avait trois filles aussi, et elle avait écrit 
à l'une d'elles pour lui peindre les misères et les vexations 
de la prison : la table commune dont elle parlait mal, son 
argent enlevé, etc. 

« Prenez toujours vos précautions, ajoutait-elle, au cas où 
on vous incarcérât, d'avoir quelque argent que l'on ne puisse 
vous trouver. » 

Et elle ajoutait : 

<K Nos rois ne se prodiguent pas, ils ne viennent jamais 
nous voir*. » 

Elle parlait sans doute de ses geôliers ou de ses juges. La 
phrase est relevée dans son interrogatoire. C'est, je suppose, 
son plus grand crime, et cela suffit pour l'envoyer avec les 
autres à l'échafaud. 

— Ce même jour, 16 floréal, le tribunal, en chambre de 
conseil, ordonna un certain nombre de mises en liberté : 

Charles Martin, accaparements. (Archives, W 359, dos- 
sier 755.) 

Pierre-François-Xavier Ch.uuun, « patriote persécuté par des 
hommes suspects » (note de Dumas sur la chemise de son 
dossier). (Archives, ibid.y dossier 757); 

Barthélémy Coupé, François Pothier, Pierre BERTiN,JeanMo- 
THivoN, J.-B.-Chrislophe Soleil, Médard Grémy et René Michel 
Révérend, accusés d'avoir fait des visites domiciliaires (752); 

Pierre-Abraham Charmentier, d'avoir mis empêchement à 
l'arrivée des subsistances (760) ; 

Joseph Solet: propos non expressément contre -révolution- 
naires (761); 

Jacques-Noël Nouvellon : paroles mal entendues ; il avait dit : 
au nom de la loi et non du roi (762) ; 

Antoine Germain, accusé sans preuve de complicité avec Mau- 
duit et Blanchelande (Archives W 960, dossier 763) ; 

François Morie : propos sans caractère contre-révolutionnaire 
(f6id.,764). 

1. Archives, >Y 559, dossier 756, pièce 28. 



17 (6 mai). 

Henri-Jacques Poulet et dix administrateurs de la Moselle ; 
Le JoLLivET, le marquis de jAi'couRTct onze autres détenus de 
Dijon. Voy. p. 392. 

18 (7 mai). 

François Louis-René Cheundier ; Vincent Ferrier, chirur- 
gien; Jos. Sllpice, domestique; J.4I. Gl'i>trai;d, Jos. Fm et 
Fr. Pascal, simples ouvriers. Voy. p. 593. 

— Dans cette affaire, Antoine Genct, acquitté. 
Jean-François ItAHEAU, Jean-Louis Rameau, elc. Voy. p. 394. 

— Furent acquittés dans ce procès : Jean-Francoîs Ma- 
«NIER et Françoise -Perpétue Fowet, ïcuve Glillaumot. 

Acquitlcs aussi: N. Lolault. curé, et J.-Fr. Mag»is, maître 
d'école. Voj. p. 596. 

Au 18 floréal se rattache un dernier jugement. François 
Petit-jea>, commissaire ordonnateur à l'armée du Nord, était 
accusé de complicité avec Dumouricz et de malversations. I| 
s'agissait d'une livraison de fusils, et il prétendait que, 
comme commissaire ordonnateur, ce n'était pas à lui de les 
vérifier. Nulle pi'euve de la complicité avec Dumuuriez; et 
une chose qui aurait dû lui faire trouver grâce, c'est ce qu'il 
avançait de ses relations avecCusIine : il avait été, disail-il, si 
maltraité par ce général qu'il avait prié les représentants du 
peuple près l'armée du Nord de le dispenser d'aller chez lui. 

Il fut condamné. (Archives, W 560, dossier 769, pièce 45.) 
Il y a des pièces nombreuses au dossier. 

19 (8 mai). 

Delaage, Lavoisieh et les fermiers généraux. Voy. p. 398. 

Dans l'autre salle, Louis-Henri Brun et François Lapierre 
étaient accusés de propos de nature à ébranler la fidélité des 
soldats. 

La réponse du jury fut négative à l'unanimité. (W 360, 
dossier 771.) 



488 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE, 

Ce même jour, un grand nombre d'ordonnances de non- 
lieu, qui prouvent avec quelle légèreté on renvoyait devant 
le tribunal : 

Lazare Bouffechoux {\V 362, dossier 773) ; 

Madeleine Gallet, femme Boudot (774); 

Charles Forest (775); 

Catherine Chevalier, femme Sipart (776); 

François Mommessix (777); 

Françoise Beaudelot, veuve M.vn>'etrois (778); 

Jean Nivelle (779); 

Thomas Pelletier (780) ; 

François Suiet (781); 

Jean-François Noël et Pierre Gosset (782); 

Pierre Duval (783) ; 

Julienne Bourdoi?î, femme Richard (784); 

Jean Dcboucuet et Anne-Madeleine Ledrun, femme Moreau 
(785). 

Pierre-Joseph Blien (778 bis), ajourné à six mois et détenu. 

21 (10 mai). 

Madame Elisabeth et ses vingt-quatre coaccusés. Voy. p. 
407. 

— Le même jour Charles-Emmanuel Harolard, Jacques 
Frelon, et Antoine Préaux, accusés de propos tenus au cabaret 
quand ils étaient échauffés par le vin, furent acquittés en 
raison de leur civisme; mais Préaux qui était en prison pour 
une aulre cause y fut renvoyé (Archives, W 363, doss. 786.) 
Le Bulletin du tribunal l'évolutionnaire (n® 86) leur associe 
dans la poursuite et dans l'acquittement J.-B. Hyer qui ne 
figure ni au dossier ni au registre du tribunal. 

22 (11 mai), 

Geneviève-Barbe Goyon, les deux religieuses Angélique Des- 
MARAis et Anne-Catherine Aubert : Antoine Desmougeaux et Louis 
Lecointre, prêtres. Voy. p. 426. 



TW&îkL KS U. 18» 

Acquitté : Louis Auger, prêtre (ibid.). 

Le même jour Jos. Saiht-Germai» de Vilplat (66 ans), 
ancien fermier général, et Marie-Marguerito Péricaro (72 
ans), es-noble, veuve d'Auguste Lahglois de Rezt, ancien 
conseiller au parlement (Archives, W 363, dossier 78S) : 
le premier frappé d'avance par la condamnation de ses 
collègues; la seconde, accusée de correspondance contre-révo- 
lutionnaire {ibid., pièces 25 et 29, inteirog.). Elle avait 
reçu une lettre d'une femme dont les parents avaient été 
immoles par le tribunal {ibid., pièce 5). 

Celait assez pour accompagner l'ancien fermier général à 
l'échafaud. 

— Mis en liberté par arrêt de non-lieu : 

Charles Foutrier, Plakçoh dit Fickoi, J.-B. BECHEREAt et 
François Gourdet, de Saint-Amand (Nièvre), accusés d'avoir 
pris part à un rassemblement jugé inoffensif (Archives, 
W 563, dossier 790). 

25(12mni). 
Joseph-Didier VouLEHAULT et J.-B.-Benjamin Lambert. Voycx 
p. 430. 
Hugues Lastic, Fodgeret, Thosiassin, etc. Voyez p. 435. 

— Acquittés : Augustin IIuuard, Nicolas Schemel et Made- 
leine WlTH. 

— Le même jour, Gabriel Bouchard, accusé de faux témoi- 
gnage dans l'affaire Masson, était mis en hberté (Archives, 
W 363, dossier 791). 

24 (13 mat). 

Jacques-Amable-Gilbert Rollet d' A vaux et Adrienne-Fran- 
{oise de Villaincs d'Atadx, sa femme; André Louher, J.-B. 
Ubeleski et La^loup. Voy. p. 436. 

Dans l'autre audience (salle de l'Ëgalîté), l'accusation réu- 
nissait deuï postillons, François Farde et Félix Peiom, pour 
outrage à la représentation nationale et aux corps administra- 



490 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

tifs, qu'ils avaient traités de gueux, de coquins, de scélérats, 
d'hypocrites; et deux autres, un maréchal de logis Gilles 
Jouet, et un bénédictin Etienne Mauger, professeur de phy- 
sique expérimentale à la ci-devant université de Caen, depuis 
la Révolution curé constitutionnel d'une paroisse de campa- 
gne: accusés d'avoir pris part, l'un comme soldat, l'autre 
comme commissaire, au mouvement fédéraliste de Caen*. 

L'ancien bénédictin reconnaissait qu'il avait été membre 
de la députation nommée par le département du Calvados 
pour aller trouver la Convention ' ; le soldat, qu'il avait mar- 
ché à la tête d'un détachement de la Manche* contre la garde 
nationale de Paris. Il croyait s'excuser en disant que c'était 
par ordre de Puisaye et qu'il croyait marcher contre les bri- 
{▼ands^. Quant aux deux autres, une dispute s'était élevée 
entre eux et deux voyageurs sur le prix des chevaux ; un repré- 
sentant du peuple, qui se trouvait dans la voilure, était inter- 
venu. L'un des deux postillons, Peton, l'injuria, le menaça; 
l'autre, Farde, le laissa faire. L'Assemblée nationale avait 
été outragée; il est vrai qu'elle n'avait pas été reconnue et 
Peton était ivre*. Les deux postillons furent acquittés; les 
deux fédéralistes condamnés*. 

— Un certain nombre d'arrêts de non-lieu furent rendus le 
même jour : 

Dossier 794, Molssieh, juge de paix, accusé par erreur; 

797, Jean-Louis Lenoir, sa femme Marie-Claude Gauthier et 
Anne Lekoik, leur fille (troubles dans la commune de Chelles) ; 

799 , Louis-François-Boniface Dupuis ; 

798, Charles-Emmanuel Lefout , emprisonné depuis mai 
1791 pour avoir frappé un officier suisse : il était accusé 
d'avoir dit dans sa prison qu'il avait été arrêté pendant qu'il 
y avait un roi jusqu'à ce qu'il y en ait un autre. Il nie le 

1. Archives, W 304, dossier 703, BuUclin, n» 80. 
"2. Archives, ibid., pièce 12. 

3. Ibid,^ pièces 17 et 22. 

4. Ibid.f pièce 20. 

5. Ibid.^ pièce 3i. 



FLORÉAL AN IL 49i 

propos et raconte comme il a frappé I*officier suisse, le traitant 
d'écrevisse rouge: — il avait devancé le 10 août; 

800, Pierre-François Coquet, renvoyé à Bicétre, où il était 
détenu ; 

802, Pierre-Noël Vhèsot, item; 

801, Jacques Gaujean, item; 

805, Pierre Touzey, Pierre Bhisset et Thomas Guillot (du 
Calvados), les deux premiers compromis comme témoins dans 
l'affaire Penon ; 

804, Louis Perrin, bûcheron, accusé de propos contre- 
révolutionnaires. 

805, Alexandre Mes.nard, propos; 

806, Pierre Quemln et sa femme Marie-Jeanne Aly; 

807, Jean Durand, renvoyé à Bicétre comme vagabond 
dangereux. 

25 (14 mai). 

Prévost d'AuuNCOURT, Louis Mercier, Claude Douet, fermiers 
généraux, Mme Douet, etc. Voyez p. 440. 

Le même jour, dans l'autre salle : Pierre-Agricol Sagny, 
hussard. Voy. p. 444. 

François-Dominique Mory D'Elwange, et son fils, Léopold- 
Rémy-François, âgé de 18 ans, accusés d'avoir dit que la 
représentation nationale était à moitié composée de coquins^ ; 
cl Ton avait trouvé chez eux deux cocardes blanches qui sont 
au dossier*. 

Benoît Palnteau à\i Bournet (24 ans), capitaine au 13* ré- 
giment d*infanterie, accusé de vol d'étapes, de suppositions 
de qualités, feuilles de route militaires fausses, embauchage'. 

— Pierre-Vincent-François Destor, Pierre-Gabriel Delaage, 
Guillaume Hubert, accusés d*avoir bu, dans un repas en 
1792, « à la santé de la nation, la loi, le roi. » La question 
était de savoir si c'était en juin ou en septembre. Une décla- 



1. Archives. Vi 369, dossier 808. Bulletin, n" 90 et 91. 

2. Archive?, ibid., pièces 10 et 11, et leur inlerrog., piccc i. 

3. Ibid., pièce 28, cl son inlcrrog., pièce 42. 



492 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

ration portait que c'était en août et fin d'août (Archives, W 
569, dossier 808, pièces 15, 16 et 19); ils furent néanmoins 
acquittés (ibid,^ pièce 53). 

Ordonnances de non-lieu pour François Lefort, J.-B. Lou- 
VET, François Pitoy et Pierre Rousseau (i6id., dossiers 810, 
811, 812 et 814). 

26 (15 mai). 

Salie de la liberté : une fournée de huit, lesunsdeBttche, 
les autres d'Arles ou de Nîmes (Bulletin, n"* 91 et 92). 

Les premiers, accusés d'avoir fait et signé une adresse ten- 
dante à détruire les sociétés populaires et à anéantir la 
liberté. C'était un arrêté du 2 août 1792, portant adhésion à 
l'adresse des administrateurs de la Moselle contre la violation 
des Tuileries le 20 juin. Pierre Henry, greffier du tribunal, 
s'excuse sur ses bonnes intentions; Dominique Knopffler, 
déplore son erreur; Alexandre Fennar, procureur syndic de 
la commune, n'avoue que le réquisitoire placé en tète de 
l'arrêté; Matthieu Blass ne l'a pas signé et le répudie comme 
contraire à ses principes (Archives, W 366, dossier 814 
(815), pièce 68). 

Etienne Meynier, ancien constituant, président du départe- 
ment du Gard et ancien maire de Nimes, avait été mêlé 
au mouvement fédéraliste qui fut si vif dans cette contrée ; 
AntoninJoseph Chiavari et Antoine-Jean-Baptiste Fassix 
étaient désignés comme les chefs de la ChifTone d'Arles, 
parti opposé aux Montagnards, et notamment accusés d'avoir 
pris part à l'arrestation d'Antonelle alors maire d'Arles et 
depuis juré au tribunal révolutionnaire. Chiavari affirmait 
qu'il n'y avait été pour rien ; Fassin ne se rappelait même 
pas qu'Antonelle eût été arrêté. Il niait qu'il eût jamais formé 
aucun projet contre les patriotes. Chiavari était à Paris 
depuis le 8 avril 1792. Il avait été noble; mais il soutenait 
qu'il avait toujours aimé la liberté, 

Ces sept furent condamnés. 

— Le huitième, Jacques Briga:«d, notaire, accusé d'avoir 



FLORÉAL AN K. 495 

public en 1700 un ccrit contre-révolutionnaire {Réflexion» 
êur les décrets), Tut acquitté, grâce au peu d'intérêt qu'on 
portait alors à cc^ choses et au regret qu'il en exprimait. 

Un neuvième, Pierre-Jacques Perris, fut retiré des débats 
pendant l'audience, les piècesn'clant pas arrivées. Voy. p. 444. 

Le même jour (salle de l'Égalité), François Bertraidd était 
condamné pour avoir fourni aux troupes des boissons frela- 
tées; Romain Bwerel, agent national, qui avait suspendu son 
arrestation, ayant é!c autrefois son associé, fut estinîe son 
complice, mais la peine ne frappa que Bertrand {VV 306, 
dossier 814, Bulletin, w 92). 

— Dansune audience distincte, Jacques-Louis DiTOKT, Marie- 
Barbe Pardoknier, femme Victor Quioel, Catherine Joncleir 
dite Foi'Los, et Rose Vielxrled, veuve Nasse, suspects d'inteU 
ligences avec les détenus, furent aussi acquittés (Archives 
ïbid., pièces 31 et 26). 

27 (10 mat). 

Freiteau (premier procès, où il fut acquitté), Rousselet, 
etc. Voy. p. 445. 
J.-B, BrRET,les deux frères Too-os, etc. Vny. p. 451. 

28 (17 mai). 

Salle de la Liberté. Claude Rougane, voy. p. 452. 
Avec lui cinq autres de diverses provenances : 
François Périllat (vingt-deux ans), journalier, sorti de 
France avec d'autres en mars 1793, n'ayant pas d'ouvrage. 
Les autres s'engagèrent dans un bataillon de Genève. Pourlui, 
il refusa, mais il fut contraint de se mettre, comme domesti- 
que, au service d'un capitaine. Il s'évada au bout de deux 
mois, fut arrêté comme déserteur par les Sardes et mis aux 
fers au Petit-Saint-Bcrnard. 11 s'en dégagea et revint en 
France, et les administrateurs du district d'Annecy l'en- 
voyaient au tribunal révolutionnaire (Archives, W 360, dos- 
sier 81S, pièce 3). 



494 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

Jacques-François-Sixte Isnard (29 ans), qui avait pris part 
au mouTement des Marseillais : 

(( J'ai marche, dit-il, comme tous les citoyens de ma com- 
mune : nous ne savions pas que c*étoit contre Tarmée de la 
République. » 

Et il s'était retiré après trois heures de route. (Archives, W 
366, dossier 818, pièces 5 et 7.) 

Louis MiLLAXGEs, quarticr-maîtrc trésorier du 1" régiment 
des hussards de la Liberté, accusé d'avoir passé des marchés 
en son nom et reçu le sou pour livre; il avait été acquitté 
pour ce fait le 19 février 1793 par le tribunal de Saint-Ger- 
main-en-Laye (ibid.y pièce 18). 

Avec ces trois premiers, deux nobles d'origine : 

Raimond-Gabriel du Saunier (72 ans), accusé d'avoir 
offert de parier qu'avant peu il y aurait une contre-révolu- 
tion; et il avait écrit, le 10 janvier 1793, une lettre portant 
cette adresse ; « A Monsieur le comte de Bourbon Busset^ 
lieutenant-général des aimées du Roy y dans son château de 
Busset. 

D. « Pourquoi ce titre quand il n'y avoit plus de roi î 

R. « Par erreur et par habitude. » (/6id., pièce 32.) 

Guillaume-Jérôme Rome (46 ans), ancien capitaine au régi- 
ment de Beauvoisis, retiré de l'armée dc)>uis 1793. A partir 
de cette époque il faisait son service dans la garde natio- 
nale : il était resté chez lui le 10 août. Les administrateurs 
de police de Paris supposaient qu'il était allé au château, et 
le rangeaient parmi les « chevaliers du poignard ». 

Dans l'autre section, avec Timothée Delicny (voy.p. 451), 
Antoine Labatut, cordonnier et François Ledet, son asso- 
cié, à Franciade (Saint-Denis)*. Il s'est trouvé des rebuts dans 
leurs souliers; mais, disent-ils, ils en fournissent une si 
grande quantité que cela n'a rien d'étonnant ^. 

François Leroy, tondeur de draps à Orléans, et Bertrand 



1. Archives, W 3C7, dossier 819, Bulletin, n»» 95 et 96. 

2. Archives, ibid, , pièces 23, 24 et 05. 



FLORÉAL IN n. 495 

Dera, tailleur d*habits, notables de la commune, pour infi- 
délités aussi dans leurs fournitures. 

Tous les accusés des deux séries furent condamnés. 

29 (18 mai). 

Salle de la Liberté : huit accusés, sept condamnés (Ar- 
chives, W 367, dossier 821, Bulletin, n" 96) : 

H. DiPPRE, Tennerai du divorce. Voy. p. 456. 

Philibert-Pierre-Catherine Bourrée - Cohberon et Claude- 
François Colliez, son régisseur, accusés de correspondance 
avec les émigrés. 

Bourrée-Corberon courait le risque d'être accusé d'émigra- 
tion lui-même. Il protestait qu'il n'avait pas émigré et qu'il 
en avait détourné les autres. Il était allé à Dusseldorf, en octo- 
bre 1 791 ,pour engager son frère, émigré, à revenir. Son voyage 
avait duré six semaines à peine, il avait profité de l'occasion 
pour voir plusieurs villes d'Allemagne, Francfort, Mayence 
et autres. C'est de Dusseldorf qu'il avait écrit à Colliez, et 
c'est à Mayence que Colliez lui avait répondu •. 

Pierre-André Teissère avait été l'agent d'un émigré. Il 
avait cessé toute correspondance avec lui depuis le 27 mars 
1792, et ne lui avait pas envoyé d'argent. Il avait seulement 
adressé, par commission, du vin à une personne de Francfort, 
de qui il avait reçu 1200 liv. en assignat^; et cette personne 
lui écrivait : « Que ceux qui ont des dettes à présent sont 
heureux I ils peuvent les acquitter à bon marché. » De ces 
assignats, deux de 200 livres étaient faux, et on s'en prenait 
à celui qui les avait reçus'. 

J.-B.-Félix Blanquet était envoyé de Dieppe comme coupa- 
ble aussi de correspondance au dehors. Il était armateur. 
Dans son interrogatoire à Dieppe, il avait avoué qu'il avait 



1. ArcliÎTCS, >V 567, dossier 819, pièces 09 el 93. 

2. Ibid.f dossier 821, pièce 14. 
5. Ibid.f pièce 9i. 



496 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉYOLUTIONNAffiE. 

fait passer en deux fois 1240 iiv. en Angleterre ^ Il chercha à 
revenir, devant le juge du tribunal révolutionnaire, sur cet 
aveu, alléguant son trouble ; il convenait seulement qu'il 
avait éciit à son frère, déporté comme ci-devant curé. Il n'a- 
vait reçu d'Angleterre que des lettres relatives à un de ses 
vaisseaux, pris par les Anglais, lettres où il n'était pas ques- 
tion de la Révolution* ; mais, indépendamment de ses aveux 
on avait une lettre de lui où il disait : 

a Enfin je commence à Tespérer, mes fils en seront quittes 
pour entendre la harangue virulente des représentants du 
peuple qui, pour parvenir à compléter le recrutement, ne 
prêchent que sang et carnage, et vous immolent de gaieté de 
cœur père, mère et enfants, pour le prétendu bonheur du 
peuple et le soutien de ses droits'. » 

Denis-Joseph Clerc, fileur de laine, s'était vanté d'être en 
correspondance avec les émigrés. Il se vantait, car il ne 
savait ni lire ni écrire^; mais il parlait beaucoup. 11 se disait 
aristocrate. L'accusateur public le représente sous les traits les 
plus noirs : a Souillé de tous les crimes qui tout à la fois font 
rougir la probité et portent atteinte à la liberté. » Il le donne 
comme coalisé avec les fanatiques de sa commune : a Convaincu 
de fabrication de faux assignats, de s'être introduit chez quel- 
ques habitants des campagnes, de s'y être rendu maître par 
force et de les avoir voulu empoisonner dans de la soupe, » 
Rien de pareil n'avait été allégué dans Tinterrogatoire qu'il 
avait eu à subir. 

Louis Pacot (33 ans), vicaire de paroisse, envoyé par le 
comité de surveillance de Givet au tribunal, était originaire 
du pays de Liège. Il était venu en France en 1780 pour se 
faire dominicain. Il avait quitté l'habit religieux après la 
suppression de son couvent en 1790; il le portait cependant 
de temps à autre a pour l'user. » Il n'avait pas prêté le ser- 

1. Archives, \Y 307, dossier 821, pièce 25. 

2. Ibid., pièce 56, cf. pièces 28 et 27, lellres des 5 et 2 mars 1793. 

3. Ibid., pièce 33 et Bulletin, n» 96, p. 383. 

4. Archives, /. /., pièce 79. 



FLORÉAL AN H. 191 

ineiil ni reçu de pouvoii-s de l'évèque constitutionnel de 
Sedan ; il tenait se^ pouvoirs de l'évèque de Liège. — Pour- 
quoi pas de l'évèque de Sedan'.' — Il ignorait la loi et ne 
savait pas que l'évèque de Liège fût ennemi de la France'. 
On avait trouvé cliez lui trois lettres que lui avait adressées 
son ancien supérieur, le P. Pribozta, et deux sermons qu'il 
reconnut comme de son écriture. Dans l'un on incriminait cette 
phrase : « Que les intérêts de Dieu.... sont d'un ordre si re- 
levé qu'ils ne peuvent jamais être balances par aucun autre 
intérêt. » Et encore ; n Non, le Seigneur ne laissera pas tou- 
jours les verges des méchants étendues sur l'héritage des 
justes. » 

Le juge lui fait remarquer « que ces différents passages 
soûl contraires à maintenir la paix publique, a 

R. « Que ne connaissant que l'ancien régime, it ne pou- 
voit se conformer au nouveau qui lui étoit inconnu', o 
— Jeim -François Seclet, meunier, fut acquitte. 
Salle de l'Ëgalité : huit accusés pour divers propos ou 
actes contre-révolutionnatres ; 

Ixiuis-Claude Cf:sERON. Voy. p. 457. 

André Sabalêrt, « fanatique et contre-révolutionnaire' », 
accusé par le comité de surveilbnce de Vairéas, district 
d'Orange, d'avoir enlevé des lois afllchces : 

It. Qu'il a arraché une affiche incomplèleeta fait assem- 
bler le' conseil pour décider s'il n'était pas plus convenable 
de publier cette loi en écharpe et avec solennité, ainsi que de 
l'afficlier tout entière. 

D. S'il ne s'est pas opposé à ce que les piédestaux des 
croix abolies servissent à construire une tribune, au pied de 
l'arbre de la liberté? 

It. Qu'il a dit son opinion à la société populaire, laquelle 
opinion consistait à faire enlever les pierres ayant servi de 
cniix, attendu que le fanatisme qui existe dans cette com- 

I. A^l^lljves, ibiiL. [»i-ce» 15<17. 

'1. Ibiil-, piùce Ï3. 

5. Arehire». W 307. .lotsier KÏO. lla'IHh,. r." l»6 «l 97. 



498 JOURNAL DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 

mune était attisé par la prétendue profanation de ces signes 
du culte. 

D. S'il a un défenseur*? 

Antoine Mathii^u (50 ans), emballeur au magasin de la 
caserne (à Franciade ou Saint-Denis), accusé par le district 
de Franciade de propos contre-révolutionnaires : 

D, S'il n'a pas dit que, s'il étoit requis pour aller aux fron- 
tières, il passeroit de l'autre côté; que Lyon ne seroit pas 
bombardé, mais bien ceux qui l'assiégeoient; que le patriote 
étoit elui qui égorgeoit au Champ de Mars et a Nancy? » 

Il nie tout. 

Jean Porta (24 ans), natif de Brescia, résidant en France 
depuis le 18 juin 1793, déserteur de l'armée autrichienne; 
accusé de propos grossiers contre les Français : il était ivre*. 

— Avec ces quatre, Louis Quenet, maréchal des logis nu 
lO"" régiment des chasseurs, sortant de l'hôpital de Senlis et 
allant rejoindre son corps en Vendée. Le district de Fran- 
ciade l'avait fait arrêter comme ayant dit que la Convention 
nationale était composée de tous gueux ainsi que les trois 
quarts des municipalités. Propos pas trop militaire qu'il nie 
énergiquement'. 

Barthélémy Pomel, brocanteur, qui aurait dit : « Coupe/ la 
tète aux commissaires, et vous aurez ce dont vous avez 
besoin. » Il ne se le rappelle pas; il avait bu\ 

Et deux autres, Joseph Serre et Gilbert-Bardet Frome^teau, 
pour d'autres propos tenus, disait-on, au cap Français (Saint- 
Domingue). 

Les quatre derniers furent acquittés, les quatre premiers 
condamnés'. 



1. Arcliiycs, W 367, doMÎcr 820, pièce 8. 

2. Ibid., pièce 68. 
5. Ibid,t pièce 59. 

4. Ibid,, pièce 69. 

5. Ibid., pièces 74 et 75. 



AIM'ENDICES 



L««(r« «e Phllipprani. 

l'hilipiieimx, reprittntanl du peuple, à t.ft colligue* 
et à Kl eoncitoyent. 

ti nivôse, l'an II de la République française, 
une, indivisible et impërisEable. 

DaiH une noie préliminaire, l'auteur rappelle sa lettre du 
16 rrimairc au Comité de salut public, où îl résumait les 
faits consignés dans ses quatre rapports sur la Vendée, cl il 
explique pourquoi il revient sur le même sujet. 

«Je Irémissaisde voir que, depuis mon retour, une nouvelle 
boucherie de 40 000 patriotes, et la dévastation de quatre 
nouveaux départements eussent été la suite d'une opiniâtreté 
cruelle, d'un système atroce. Je voulus ouvrir les yeux à la 
Convention nationale sur les désastres trop prolongés dont 
on lui déguisait l'affreux talileau, et tel lui l'objet de ma 
lettre du 16. J'y révélai tout snns ménagement et sans flat- 
terie;., mais je voulus que la Convention seule fût initiée à 
CCS horribles mystères, parcequ'elle seule, à mon sens, de- 
vait avoir la main haute sur son Comité de salut public... 
k'w9\ donc pour ne pas fournir des armes à la malveillance, 
je ne fis tirer ma lettre que à 1000 exemplaires, » — et la 
planche fut rompue. 

(-; Le Comité de salut public ne m'a tenu aucun compte 
tie ma délicatesse. Dans sou rapport du 25 frimaire, il m'a ou- 



500 APPENDICES. 

tragé d'une manière peu républicaine... Mais, je serai plus 
juste que lui... Je Taccuse seulement de faiblesse et d^une 
crédulité trop aveugle envers une ligue de fripons et de jon- 
gleurs hypocrites, qui ont mis la République à deux doigts 
de sa perte... Mais comme j'aperçois qu'on cherche à égarer 
le peuple, à ourdir des trames perfides pour assurer aux cou- 
pables la plus révoltante impunité, je dois fouler aux pieds le 
manteau de la circonspection, pour dévoiler au public les 
pièces de ce grand procès qui intéresse la France entière. Le 
peuple est un juge impartial... Je détache de ma lettre pour 
son instruction les faits principaux ; la masse des crimes que 
j'ai dénoncés à la Convention est si énorme, qu'il faudrait un 
volume pour les détailler tous. » 

Suit répitre elle-même, dont je citerai quelques passages : 

a Les amis de la République attendent avec inquiétude 
quelle sera l'issue de cette lutte odieuse qui s'élève entre le 
crime et la vertu. Aussi opiniâtre dans ses eiforis, que perfide 
dans ses moyens, la ligue des tyrans se revêt de tous les cos- 
tumes pour arriver à son but atroce. Naguères elle dirigeait 
les mouvements d'une faction conspiratrice, qui voulait nous 
abimer dans les déchirements du fédéralisme. Aujourd'hui 
que cette faction est foudroyée, elle nous en suscite une nou- 
velle qui, sous un autre masque, vise à des résultats non 
moins détestables. Plusieurs de ses agents sont dans les bu- 
reaux de la guerre, au parquet de la commune, dans l'élat- 
niajor de l'armée révolutionnaire. Je vais mettre le lecteur 
à même de les juger, par une simple exposition des faits dont 
je défie le plus effronté d'entre eux, d'oser combattre la 
moindre circonstance. 

« La guerre de Vendée, si longtemps un labyrinthe de mys- 
tères et de prestiges, tour à tour un sujet d'espérances et 
de terreur, a moissonné plus de 100000 patriotes; elle a 
ravi au peuple plus de subsistances, au trésor national pli. s 
de millions, à uos arsenaux plus d'artillerie que les autres 
guerres toutes ensemble. » 

Il accuse les premiers généraux, Rerruyer, Marcé, Ligon- 



I. PHILIPPEAUX A SES COLLÈGUES ET A SES CONCfTOYENS. 50! 

nier, Quétineau. Mais il tombe surtout sur ceux qui leur ont 
succédé : 

« Ronsin, qui sous Dumouriez avait rempli ses poches d'or 
à Liège, et affiché dans la Belgique un luxe scandaleux 
comme commissaire ordonnateur, vint, sur ces entrefaites, 
exercer sa funeste influence dans les régions de l'Ouest. Le 
ministre lui avait confié, avec des sommes considérables et 
des lettres de cachet en blanc, une sorte de dictature sur la 
guerre de la Vendée qu'il dirigeait sous le titre de général 
ministre, Qu'a-t-il fait avec Rossignol et la phalange d'états- 
majors, d'histrions et de catins qu'ils s'adjoignirent? Au 
lieu d'exercer nos soldats à la tactique et à la discipline 
militaire, ils leur offrirent tous les exemples de dissolution 
et de brigandage, pour en faire une cohue d'hommes effrénés, 
non moins redoutables à l'habitant paisible, que les rebelles 
eux mêmes. Aussi les résultats furent dignes de cette mé- 
thode funeste. Les déroutes éternelles de Saumur, Yihiers, 
Coron, Doué, etc., en furent les suites naturelles; 40 ou 
50000 patriotes fuyaient périodiquement devant une poi- 
gnée de rebelles, abandonnant fusils, munitions, canons, 
bagages : nous n'avions d'armée dans ce pays que pour attes- 
ter notre opprobre. Il est de fait que les généraux de Saumur, 
dans leurs prouesses successives , ont fourni aux rebelles 
plus de 200 canons. » 

Tunck, qui répare ces désastres, est destitué parRonsin, 
rétabli par Bourdon et Goupilleau avec Tapprobation do la 
Convention. « Mais une puissance rivale de la Convention, 
l'oblige par une lettre de cachet du 3 septembre à quitter 
l'armée, et le 5, les brigands, qui, sans doute, avaient le mot 
d'ordre, furent victorieux. 

Ray, général divisionnaire, est arrêté de même dans ses 
succès par Rossignol. « Cet homme va trop grand train : 
« il faut s'en défaire. » On le destitue le 8 octobre, et il est 
jeté à la Conciergerie, où il attend ce qu'il plaira à ses enne- 
mis. 

« Ainsi donc, sur le très nombreux ^tat-major des côtes delà 



502 APPENDICES. 

Rochelle, deux géiicraux seuls ont fait leur devoir et Taincu les 
brigands ; ces deux généraux sont destitués et proscrits. Tous 
les autres sont des scélérats, ou des rrî|>ons, ou de parfaits 
înibcciles qui sans cesse ont déchiré la République ; ils sont 
au fuite des honneurs. Louis Capet, ou Pitt ou Cobourg tien- 
draient-ils une conduite plus signiGcative? » 

Apres deux mois de séjour sur le théâtre de la guerre, 
Philippcaux était revenu à Paris et avait soumis au Comilé 
de salut public un plan de campagne qui à sou avis devait 
infailliblement roussir : 

a II s'agissait de faii-e descendre à Nantes Tarniée de 
Maycnce, d'interdire aux brigands toute communication avec 
la mer et la ci-devant Bretagne» et de les écraser d*un seul 
coup par une attaque brusque et simultanée de toutes les 
colonnes, qui n'avaient agi jusqu'alors qu'en sens contraire. 
L'évidence de ce projet fixa l'assentiment unanime du comité; 
il l'approuva par un arrêté formel, et je ropartis le 25 août 
pour son exécution. Arrivé à Tours le 27, je trouvai les 
états-majors de Saumur en insurrection contre cette mesure ; 
elle était décisive, ils en frémissaient. Comment s>e résoudre 
à perdre 40, 50 et 100 000 livres de traitement, avec le tour 
du bâton? On nie lani;ait des regards étincelants. J*étais un 
conlre-révolulioniiaire ; vite on dépcelie un courrier extraor- 
dinaire au comité de salut public, pour faire rétracter cet 
arrêt si terrible. Déjà lionsin et Rossignol sont à Paris, les 
intrigues se multiplient, j'écris de mon côté une lettre ful- 
minante contre ces manœuvres. Le comité tint ferme ; il ne 
donna que son adhésion a la tenue d'un conseil de guerre ; on le 
convoqua à Saumur. Ronsin et Rossignol y arrivent triom- 
phants, h 

C'est le plan de Philippoaux pourtant qui l'eniporta; mais 
il s'agissait de l'appliquer, et quand Philippcaux se mit en 
action, quand des succès connnenvaient à justifier ses vues. 
Rossignol donne contre-ordre et l'arrête. 11 ne tint pas à 
Ronsin que les braves soldats de Mayence. victorieux la 
veille, ne fussent écrasés. 



I. PHUIPPEAUX A SES COLLÈGUES ET A SES CONCITOYENS. 503 

« Tout entre dans un système contre-révolutionnaire : 
5 000 hommes au milieu de tous les obstacles écrasent 
25 000 brigands : ces héros sont traités de royalistes, frappés 
d*anathème, et privés de leurs chefs (Canclaux et Dubayet); 
90000 patriotes sous Ronsin et Rossignol sont accablés par 
3000 brigands. Ces deux bourreaux, pour récompense, sont 
nommés, Tun général de Tannée révolutionnaire, et l'autre 
général de Tarméedes côtes de Brest. » 

Pour combler la mesure, Léchelle était nommé général de 
l'armée de l'Ouest, en remplacement de Rossignol. Il n'y 
avait plus rien à faire. Philippeaux, voyant ses protestations 
inutiles, sollicita et obtint son rappel. 

De retour à Paris, il se trouva en face de ceux dont il avait 
dénoncé les amis : Vincent, Hébert qui jurèrent sa perte, qui 
le lui dirent. Les circonstances pourtant semblaient lui 
donner raison. Léchelle et Rossignol continuaient leurs 
exploits. Si les Vendéens, au retour de leur hardie campa- 
gne de Granville, furent écrasés au Mans, ce ne fut point 
par eux^ 

Ronsin, Vincent, faillirent une première fois succomber 
eux-mêmes, quand on les arrêta le 27 frimaire; mais ils 
avaient trop de gens liés à leur fortune pour qu'on les 
laissât en prison ; Levasseur se fît aux Jacobins leur dé- 
fenseur contre Philippeaux (3 nivôse), et quand Philippeaux 
voulut répliquer, les clameui^s, les trépignements couvrirent 
sa voix. 

C'est contre cette audacieuse faction qu*il proteste dans 
sa lettre : 

<x Une puissance, dit-il en unissant, qui a pu causer tous 
ces désastres , qui dispose d'un millier de places et de 
300 millions par mois, a des phalanges d'avocats et de ca- 
lomniateurs à ses ordres. Si elle a élevé ses prétentions j us- 
qu'à rivaliser avec le Sénat, si même elle a tenté de l'avilir 

i. Rossignol, attaqué par Philippeaux, ne se faisait pas du reste illusion sur 
son mérite : «c Je ne suis pas f... pour commander une armép, s disait-il 
après des échecs qui étaient vraiment tout mérite à cet aveui 



504 APPENDICES. 

et de le dissoudre, que ne fera-t-elle point contre un simple 
membre de la représentation nationale? Je ne me dissimule 
point le péril que j*ai couru en attaquant un tel colosse de 
moyens, lorsque Topinion publique semblait être opprimée 
par les conspirateurs que je poursuis; mais quoiqu'ils fas- 
sent, je serai plus fort qu'eux avec ma conscience, mon cou- 
rage et la vérité. Jacobins, écoutez-la, celte vérité sacrée ; 
levez-vous à la hauteur des circonstances; prouvez à l'Uni- 
vers que vous êtes des amis de la justice, protecteurs de la 
vertu, et vengeurs du crime. Ecrasez ces vils insectes qui 
essaient de vous subjuguer pour vous faire partager leur in- 
famie, et ne souffrez pas qu'on dise que les grands coupa- 
bles peuvent demeurer impunis sous votre égide, comme 
ils l'étaient sous l'ancien régime avec la protection de la 
cour. 

« Convention nationale! Maintenez cette altitude ferme et 
imposante qui terrasse les conspirateurs, encourage la vertu 
et ranime Tespérance du peuple ; qu'aucun de vous ne soit 
accessible à cette fausse prudence qui est la vertu des lâches, 
qui permet tout aux audacieux et accable les hommes de 
bien. Quand nos braves défenseurs sont en présence de Ten- 
nemi, calculent-ils froidement les chances périlleuses avant 
de s'élancer au combat, et de remplir leurs serments? Ils se 
dévouent et ils triomphent. Ne soyons pas moins magnani. 
mes, et tous les vils égoïstes, les intrigants et les fripons ren- 
treront dans la poussière. 

« Comité de salut public ! tu viens d'avoir de beaux mo- 
ments; mais redoute l'ivresse des succès; presque toujours 
elle est perfide. Surveille plus que jamais, redouble de zèle 
et de vigilance; pénètre avec des yeux de lynx les hommes 
qui t'entourent, et crois bien que tes Qatleurs ne sont pas tes 
meilleurs amis; ceux-là crieraient demain Vive le roi! si la 
République pouvait s'anéantir. Sache surtout que nous som- 
mes environnés de machinateurs et d'hommes pervers, plus 
dangereux peut-être que l'ennemi du dehors; que tu dois 
donner à l'opinion publique une direction forte et généreuse 



II. LUTTE DU VIEUX CORDELIER ET DU P, DUCHESNE 505 

pour écraser ces téméraires, qui ne sont puissants que de notre 
faiblesse ou de notre apathie. Il est temps de faire jouer contre 
eux la massue que nous t'avons déposée (remise); si lu tardes 
un mois, une décade, un jour peut-être, les rênes du Gouvei - 
nenient t'échappent, et le peuple dans les fers ne nous cou- 
vrira plus que de malédictions et d'infamie. Que si au con- 
traire tu fais respecter sa puissance, si tu le sauves, si tu 
obliges tous les personnages à se prosterner devant elle, tu 
acquiers une gloire impérissable et la vénération universelle. 

Pnn.ippEAUx. » 



11 

(Page 30.) 
LuMe do c Vieux C^ordelier » et du Père Dneheiine. 

Nous n'extrayons du n** Y du Vieux Cordelier que ces 
deux passages : 

« Est-ce loi qui oses parler de ma fortune, toi que tout Paris 
a vu, il y a deux ans, vendeur de contre-marques à la porte des 
Variétés, dont tu as été rayé pour cause dont tu ne peux 
avoir perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes 
4000 livres de rente, toi qui, sans-culotte et sous une mau- 
vaise perruque de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta 
maison loges aussi luxurieusement qu'un homme suspect, 
reçois i 20 000 livres de traitement du ministre Bouchotte, 
pour soutenir les motions des Clootz, des Proly, de ton journal 
officiellement contre-révolutionnaire comme je le prouverai... 

« Penses-tu que j'ignore que c'est avec l'intime de Dumou- 
riez, le banquier hollandais Kocke, que le grand patriote 
Hébert, après avoir calomnié dans sa feuille les hommes les 
plus purs de la République, allait dans sa grande joie, lui et 
sa Jacqueline, boire le vin de Pitt et porter des toasts à la 
ruine des réputations des fondateurs de la liberté? » etc. 

C'est à ce numéro que le Père Duchesne fit sa réplique. 



r,06 APPENDICES. 

J; /}. Hébert à Camille Desmoulins et Cie. 

a Braves Sans-culoltes ! 

c( Il est un grand homme que vous avez oublié; il faul que 
vous soyez bien ingrats ; car il prétend que, sans lui, il n'y 
aurait jamais eu de révolution. Il s'appelait autrefois le procu- 
reur général do. la Lanterne ; vous rr.)yez que je vous parle de 
ce fameux coupe-tcte dont la barbo si célèbre faisait fuir tous 
les aristocrates; non, celui dont il s'agit se vanto au contraire 
d'être le plus pacifique des humains. A Fen croire, il n'a pas 
plus de fiel qu'un pigeon ; il est si sensible qu'il n'entend 
jamais parler de guillotine sans frissonner jusques nnx os; 
c'est un grand docteur qui, à lui seul, a plus d'esprit que tous 
les patriotes ensemble, et plus de jugement que la Convention 
entière ; c'est grand dommage qu'il ne puisse pas parler, 
pour prouver à la Montagne et au Comité de salut public 
qu'ils n'ont pas le sens commun. Mais s'il ne parle pas, 
maître Camille, en revanche il écrit au grand contentement 
des modérés, des feuillants, des royalistes et des aristocrates. 

« Vous ne connaissez pas. Sans Culottes, un nouveau journal 
de sa façon intitulé le Vieux CordelierlJe vous plains. Si vous 
aviez lu cette feuille, vous sauriez que vous n'êtes que des im- 
béciles, et que toutes les mesures révolutionnaires qui vous 
ont sauvé n'ont au contraire d'autre but que de vous perdre. 
Cet écrit salutaire vous prouverait qu'un auteur fameux 
nommé Tacite, et qui vivait il y a environ 1600 ans, a dit 
que vous êtes des bourreaux et des cannibales ; que plqs 
vous tuez d'aristocrates, plus il en renaît; qu'au lieu de rem- 
plir les prisons comme vous le faites, vous les devez ouvrir, 
et demander excuse à ceux que vous appelez si impoliment 
des gens suspects, des maux que vous leur avez fait souHrir. 
C'est le seul moyen d'avoir la paix, dit le Vieux Cordelier^ 
et de vivre heureux et libres. Ainsi donc, il ne reste plus de 
ressource que de nous faire tous aristocrates^ pour que tout 
le monde soit d'accord. 

« Ce langage m'a indigné coitime tous les bons citoyens. 



111. MISE EN JUGEMENT DE DANTON, ETC. 507 

« J'avais pour luoi la raison ; Camille a cherché à mettre 
les rieurs de son côté, mais rira bien qui rira le dernier. » 

II passe ensuite aux accusations de Camille contre lui : 
« vendeur de contre-marques, voleur ; » 

... « Il est vrai qu'après avoir présenté an ci-devant specta- 
cle des Variétés, maintenant théâtre de la République, quel- 
ques essais dramatiques, je fus employé par les entrepre- 
neurs dans leur administration. Je quittai cette occupation à 
la Rn de 1788. » 

Et il cite une lettre de regret que lui adressa le citoyen 
Guillard, entrepreneur de ce théâtre, du 15 novembre 1788. 

Il répond encore à d'autres imputations, par exemple les 
souscriptions du ministre de la guerre au Père Ducliesne. On 
lui a pris d'abord 5000 exemplaires, puis 6000 et jusqu'à 
12 000 sur les demandes des représentants du peuple dans les 
armées. Il les a vendus au tiers du prix des autres abonnés, etc. 



ill 

(l*age n9.) 

MîMe en Jugement de t^niille Deaniouliiis, llér«nll, DAnlon, 

PhilippeAux et Laeroix. 

Atw citoyens président et juges du tribunal révolutionnaire. 

L'accusaleur public, vu l'accusation portée par la Conven- 
tion nationale, par son décret du il germinal, présent mois, 
contre les nommés Camille Desmoulins, Hérault, Danton, 
Phelippeaux et Lacroix, députés, ledit décret portant accusa- 
tion contre les susnommés, comme prévenus de complicité 
avec d'Orléans et Dumouriez, avec Fabi*e d'Ëglantine, et les 
ennemis de la République, d'avoir trempé dans la conspira- 
tion tendante à rétablir la monarchie et détruire la représen- 
tation nationale et le gouvernement républicain. Ledit décret 
ordonnait en conséquence leur mise en jugement avec Fabre 
d'Églantine. 



508 AFI»ENDICES. 

a Requiert, qu'attendu le décret d'accusation susdaté et en 
exécution d'icelui, il soit ordonné par le tribunal assemblé 
qu'à sa diligence, et par un huissier du tribunal porteur de 
l'ordonnance à intervenir, Camille Desmoulins, Hérault, 
Danton, Phclippeaux et Lacroix, députés à la Ck)nvention na- 
tionale et décrétés d'accusation par le décret susdaté, seront 
appréhendés, pris au corps et arrêtés partout où ils se trou- 
veront, et écroués sur les registres de la maison d'arrêt du 
Luxembourg, pour y rester comme en maison de justice, 
comme aussi que ladite ordonnance à intervenir sera noti- 
fiée tant aux accusés qu'à la municipalité de Paris. 
• Fait au cabinet de Taccusateur public, ce 12 germinal de 
Tan II de la République française une et indivisible. 

L. Q. FOUQUIER. 

a Le tribunal, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur 
public, luy donne acte de ses diligences. En conséquence, 
ordonne qu'à la diligence du requérant, en exécution du dé- 
cret de la Convention nationale du H germinal présent mois, 
et par un huissier du tribunal, porteur de la présente ordon- 
nance, Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Phdippcaux et 
Lacroix, députés à la Convention nationale, décrétés d'accu- 
sation par le décret susdaté, seront appréhendés, pris au 
corps et arrêtés partout où ils se trouveront, et écroués sur 
les registres de la maison d'arrêt du Luxembourg, pour y 
rester comme en maison de justice, comme aussi que la pré- 
sente ordonnance sera notifiée, tant aux accusés qu'à la 
municipalité de Paris. 

« Fait et jugé au tribunal le 12 germinal de l'an H de la 
République française une et indivisible, par les citoyens Anne- 
Martial Herman, président; Antoine-Marie Maire, Etienne 
Foucault, Gabriel Deliège et Claude-Emmanuel Dobsent, juges, 
qui ont signé. » 

Suivent les signatures \ 

1. \V 542, dossier 648, !'• partie, pièce 25. 



IV. DERNIÈRE LETTRE DE C. DESMODLfNS A SA FEMME. 50.1 



IV 

(Page 142.) 

Dernière lettre de €«iuille DesnioulioM à Quelle (•« remme). 

Duodi, germinal, [2« décade'] (1" avril). 

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre 
quand on dort ; on n'a point le sentiment de sa captivité ; le 
ciel a eu pitié de moi. 

Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous em- 
brassais tour à tour, toi et Horace ; mais notre petit avait 
perdu un œil par une bumeur qui venait de se jeter dessus, 
et la douleur de cet accident m'a réveillé. 

Je me suis retrouvé dans mon cachot; il faisait un peu de 
jour. 

Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi 
et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te 
parler et l'écrire. iMais, ouvrant mes fenêtres, la pensée de 
ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me sépa- 
rent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d'àme. 

J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans 
mon tombeau : Lucile! Lucile! où es-tu ?... 

Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon cœur s'est 
également fendu quand j'ai aperçu dans le jardin ta mère. 
Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les bar- 
reaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui 
gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa dou- 
leur à son mouchoir, et à son voile qu'elle a baissé, ne pou- 



1. MaUon, cil puiiliiinl cetlc Ictlrc. oiikl <]'iiidii|uci' que c'c^l le 2 jour de la 
2* décade, cVsl-à-dirc le 12 (1" avril). Il dil (p. 25) que la IcUro fut aclicvi'c à 
la Couciergerio après la première audience du procès. C'est une erreur. Tout 
indique qu'elle est du Luxembourg, que Camille n'a pas encore reçu son acle 
d'aciusation. L'uilcrrogiloire qu'il a subi est devant le juge délégué du tribunal 
révolutionnaire (Deni/ol), et non devant le Irihmial. Il ne l'ail .'uicune allusion 
à une sjance du tribun li. 



510 APPENWCKS. 

vaut tenir à ce speclaclc. Quand vous viendrez, qu'elle s'as- 
seye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. 
Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette 
n'est pas bien bonne. Je voudrais que tu m'achetasses de ces 
lunettes comme j'en avais une paire il y a six mois, non pas 
d'argent, mais d'acier, qui ont deux branches et qui s'atta- 
chent à la léte. Tu demanderas du n^ 15... Mais surtout, je 
t'en conjure, envoie-moi ton portrait; que ton peintre ait 
compassion de moi qui ne souffre que pour avoir eu trop 
compassion des autres ; qu'il te donne deux séances par jour. 
Dans l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un 
jour d'ivresse et de ravissement, celui oij je recevrai ton 
portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux, que je les 
mette contre mon cœur. 

Ma chère Lucile! me voilà revenu au temps de mes premiè- 
res amours, où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il 
sortait de chez toi. Hier, quand le ciloyen qui t'a porté ma 
lettre fut revenu : « Eh bien! vous l'avez-vue? lui dis-je. » 
Comme je disais autrefois à cet abbé Landrevillc, et je me 
surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, 
sur toute sa personne, quelque chose de toi. C'est une àme cha- 
ritable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, 
à ce qu'il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce mes- 
sager de mes douleurs me devient aussi cher que l'aurait 
été autrefois celui de nos plaisirs. J'ai découvert une fente 
dans mon appartement; j'ai appliqué mon oreille; j'ai en- 
tendu gémir; j'ai hasardé quelques paroles, j'ai entendu la 
voix d'un malade qui souffrait. Il m'a demandé mon nom, je 
le lui ai dit: « mon Dieu! » s'est-il écrié à ce nom, en 
retombant sur son lit d'où il s'était levé, et j'ai reconnu dis- 
tinctement la voix de Fabre d'Églantine. « Oui , je suis 
Fabre , m'a-t-il dit; mais toi ici! la contre-révolution est 
donc faite? » Nous n'osons cependant nous parler, de peur 
que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si 
on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et res- 
serrés plus étroitement; car il a une chambre à feu, et la 



IV. DERNIÈRE LETTRE DE C. DESMOULLNS A SA FEMME. 511 

mienne serait assez belle si un cachot pouvait Tctre. Mais, 
chère amie, tu n'imagines pas ce que c'est que d*étre au 
secrotf sans savoir pour quelle raison, sans avoir été inter- 
rogé, sans recevoir un seul journal ! c'est vivre et être mort 
tout ensemble ; c'est n'exister que pour sentir que l'on est 
dans un cercueil ! On dit que Tinnocence est calme, coura- 
geuse. Ah! ma chère Lucile ! ma bien-nimée ! Souvent 
mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un 
père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me trai- 
tassent si durement; mais mes collègues! mais Robespierre 
qui a signé l'ordre de mon cachot, mais la République après 
tout ce que j'ai fait pour elle ! C'est là le prix que je reçois 
de tant de vertus et de sacrifices! En entrant ici, j'ai vu Hé- 
rault-Séchelles, Simon, Ferreux, Chaumette, Antonelle; ils 
sont moins malheureux, aucun n'est au secret. 

C'est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de 
haines et de périls pour la République, moi qui ai conservé 
ma pauvreté au milieu de la Révolution, moi qui n'ai de par- 
don à demander qu'à toi seule au monde, ma chère Lolotte, 
et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon cœur, 
malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi ; c'est moi que 
des hommes qui se disaient mes amis, qui se disaient répu- 
blicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j'étais 
un conspirateur. Socrate but la ciguë; mais au moins il voyait 
dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus 
dur d'être séparé de toil Le plus grand criminel serait trop 
puni s'il était aiTaché à une Lucile autrement que par la 
mort, qui ne fait sentir au moins qu'un moment la douleur 
d'une telle séparation ; mais un coupable n'aurait point été 
ton époux, et tu ne m'as aimé que parce que je ne respirais 
que pour le bonheur de mes concitoyens. On m'appelle... 

Dans ce moment les commissaires du tribunal révolution- 
naire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette ques- 
tion : Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision I 
et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur I Je 
vois le sort qui m'attend* Adieu. 



512 APPENDICES. 

Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de Tingrati- 
lude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront 
pas. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressenti- 
ments furent toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste 
pour ses vertus ; j'ai été bon mari, bon fils ; j'aurais été 
aussi bon père. J'emporte l'estime et les regrets de tous les 
vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. 
Je meurs à trente-quatre ans, mais c'est un phénomène que 
j'aie traversé depuis cinq ans tant de précipices de la Révo- 
lution sans y tomber et que j'existe encore, et que j'appuie 
ma tête avec calme sur l'oreiller de mes écrits trop nom- 
breux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même 
désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la 
hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puis- 
sance enivre tous les hommes, et que tous disent comme 
Denis de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » 
Mais, console-loi, veuve désolée! l'épitaphe de ton pauvre 
Camille est plus glorieuse, c'est celle des Brutus et des Caton 
les tyrannicides. ma chère Lucilel j'étais né pour faire des 
vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heu- 
reuse, pour composer avec ta mère et mon père, et quelques 
personnes selon notre cœur, un Otaïli. J'avais rêvé une répu- 
blique que tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que 
les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser 
que quelques plaisanteries, dans mes écrits, contre des collè- 
gues qui m'avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes 
services! Je ne me dissimule point que je meurs victime de 
ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie 
mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et 
puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous aban- 
donner et pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne 
connais point, mais à coup sûr les plus grossières, je puis 
dire que nous mourons victimes de notre courage à dénoncer 
deux traîtres et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons 
bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons 
les derniers des républicains. Tardon, chère amie, ma véri- 



IV. DERMÈRE LETTRE DE C. DESHOULINS A SA FEHHE. M5 
table vie, que j'ai ptxdue du moment qu'on nous a séparés, 
je m'occupe de ma mémoire. 

Je devrais bien plutôt m'occuper de te la faire oublier. Ma 
Lucile, mon bon Louloul ma poule à Cachant', je t'en con- 
jure, ne reste pas sur la branche, ne m'appelle point par tes 
cris : ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter 
pour ton petit, vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu 
lui diras ce qu'il ne peut entendre, que je l'aurais bien aime! 
Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang 
effacera mes fautes, les faiblesses de l'Iiumanitc ; et ce que 
j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le 
récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucilel ô Ânnette! 
Sensible comme je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue 
de tant de crimes, est^elle un si grand malheur? Adieu, 
Loulou, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre. Je te 
laisse de bons amis, tout ce qu'il y a d'hommes vcriueui et 
sensibles. Adieu Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile, adieu 
Horace, Annette, Adèle! adieu mon père! Je sens fuir devant 
moi le rivage de ta vie. Je vois encore Lucile ! je la vois ma 
bien-aimée! ma Lucile! mes mains liées t'embrassent, et ma 
tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants. 

— Cette lettre évidemment n'était pas seulement pour sa 
femme ; il lui parle, mais il veut être entendu du dehors. La 
lettre a été rendue pulilique en effet; mais sans avoir passé 
d'abord par les mains de Lucile. Lucile avait suivi son épous 
i la mort, avant que celui à qui le message était confié eût eu 
le temps de le lui remettre. Elle fut transmise à un ami de 
Danton qui en resta possesseur. Voy. Matton, Corresp. inMite 
de Camille Desmoulins, p. 21. 

1. t Cacliint est an petit village qui »c trouve pri's de Paris lur te clicniin 
de Bourg- la-Itc'iae, ou Umc Du|ilcj«i9 avait uiie maiMn de rniiipagnc. Cimille ot 
LuciJe, en sllanl voir Urne Du|ilessl9. oraiont «luvent l'ciiiarijui- à Cachant uns 
poule qui, ineonso1al!e d'avoir ponlii fou cm], rotait jrjiir cl nuit sur la aiimû 
braaclieet poussait des cria qui déchiraient l'imi'j elli' ne voulaïi plus prendre de 
nourriture et demandait la mort. C'est i celte poule que DcimauJiiu bil ici 
alluikn. > {KoU de J». Halton.) 



514 APPENDICES. 

V 

(Page 142.) 
Ijedre de Philippeaux à mi remme. 

Pliilippeaux se troiivail dans la même situation que Camille 
Desmoulins, ayant une jeune femme et un fils. On a aussi 
trois lettres de lui à sa femme qui, elle au moins, lui survécut. 
Elles sont d'un ton plus ferme (un peu compassé), plus ré- 
signé, plus résolu, selon la différence des deux caractères. 

La première lettre est du lendemain de son arrivée au 
Luxembourg (11 germinal) : 

« Je te conjure, lui disait-il, ma tendre et vertueuse amie, 
de soutenir le coup qui nous frappe, avec autant de calme et 
de sécurité que j*en éprouve dans ma nouvelle demeure : je 
crois y être aussi bien que peut Tétre un prisonnier. La cause 
qui m'a procuré cet acte de vengeance doit élever et agrandir 
nos âmes. Sois digne d'elle et de moi, en repoussant toute 
atteinte de douleur et d'accablement, il est beau de souffrir 
pour la République et le bonheur du peuple. 

« Je te salue et te presse contre mon cœur. 

« Je viens d'apprendre que Danton, Camille et Lacroix sont 
également arrêtés; j'en ignore la cause. » 

Dans une seconde lettre datée du jour suivant, 12 germi- 
nal (l*^ avril 1794), il lui écrivait encore : 

« J'ai reçu hier, ma vertueuse et tendre amie, le paquet de 
linge et ustensiles que tu m'as envoyés. 

« Je t'engage d'aller à li Convention avec mon fils, et de lui 
demander pour quel crime je suis arrêté, séquestré de la 
société entière, et réduit à ne pouvoir pas même lire un jour- 
nal ; tu connais mon cœur, jamais il n'eut rien de mystérieux 
pour toi, et tu sais que le plus ardent amour de la Répu- 
blique, le plus pur dévouement à son salut, est mon unique 
passion, il y a dans mon arrestation une bien fatale méprise, 
ou une grande scélératesse. Je voudrais que cette énigme me 



V. LETTRE DE PUILIPPEAUX A SA FEMME. 515 

fût expliquée, pour connaître au moins mon sort. Au surplus, 
du courage et de la dignité. La femme d'un martyr et d'un 
homme vertueux ne doit prendre le ton suppliant vis-à-vis de 
personne. 

« Si vous êtes justes, brisez les fers de la vertu outragée : 
si vous êtes des lâches et des méchants, je n'ai plus rien à 
vous dire. 

« Envoie-moi, je te prie, une demi-livre de tabac : car j'en 
manque depuis hier au soir, et je dirai presque comme le bon 
Suisse que c'est comme si on manquait de pain. Au reste, 
tous les égards de l'humanité me sont offerts, et si tu obtiens 
la permission de me venir voir, tu seras contente de mon 
pelit logement. 

a Embrasse mon Auguste. » 

La troisième est du 13 au malin, lorsquMl va être conduit 
au tribunal : 

« Enfm, ma vertueuse et respectable amie, je n*ai plus le 
tourment du doute sur le genre de crime dont les ennemis 
de toute vertu ont jugé convenable à leur politique de m'ac- 
cuser. Hier, à onze heures du soir, un huissier du tribunal 
révolutionnaire est venu me signifier Tacte d'accusation, avec 
la liste des jurés et témoins en présence desquels je devais 
paraître à neuf heures. Je me nourrissais en ces moments 
des réflexions d'IIelvétius sur la probité, la gloire et la vertu. 
Sans admettre les sophismes ingénieux de ce philosophe sur 
le principe matériel et périssable de nos facultés intellec- 
tuelles, j'ai toujours été son disciple sur la morale et le tendre 
amour de l'humanité; j'avais malheureusement oublié les 
dialogues du bon Jean-Jacques Rousseau qui avait fortifié 
mon âme et versé un baume consolateur sur les blessures 
que lui ontfait[es], depuis trois mois, la noire méchanceté de 
mes implacables ennemis.... Je me suis couché à minuit, non 
sans agitation. Un sommeil paisible de cinq heures me rendit 
frais et dispos pour la grande épreuve que je vais subir. Mon 
cœur et ma conscience m'assurent qu'elle n'aura rien de 
fatal.... Cependant; mon amie, comme la justice des hommes 



516 APPENDICES. 

est soumise à tant de passions et d'erreurs, je suis résigné à 
tout ; s*il faut à la patrie une victime bien pure et bien 
dévouée, j'éprouve un certain orgueil à lui servir d'holo- 
causte : le sacrifice injuste d'un homme de bien avance quel- 
quefois plus une révolution que celui de mille scélérats. 
J'aime à croire que tu te pénétreras de ces grandes idées, et 
te raidiras contre toute faiblesse indigne de la cause sublime 
pour laquelle je suis proscrit. Porcia et Cornélie doivent être 
tes modèles, comme j'ai toujours évoqué Tàme de Brulus et 
celle de Caton. Je laisse auprès de toi une tige précieuse, 
digne de la République; tu te dois tout entière à l'éducation 
de cet être intéressant. Communique- lui ton âme et la 
mienne; les exemples de son père le porteront à la vertu. 
Quand il sera d'un âge à pouvoir s'élever aux idées sublimes, 
pénèlrc-Ie du sentiment de l'Être suprême et de l'immorta- 
lité de l'àme. Ce dogme consolateur est le seul refuge de la 
vertu flétrie et opprimée. J'espère qu'alors la République 
sera bien affermie, car je la crois impérissable, malgré les 
horreurs dont on la souille. Qu'il se contente de dire : Mon 
père a concouru de tout son être à cimenter le bonheur de 
ses semblables ; mais point de ressentiments ni de vengeances 
contre mes oppresseurs : ne seront-ils pas assez punis par 
leurs remords? Que jamais aucune passion odieuse ne désho- 
nore la gloire de mon sacrifice. Quand on a tout fait pour la 
patrie, c'est elle-même qui doit nous venger, sans y être pro- 
voquée.,.. Une loi bien dure et qui seule a le pouvoir de me 
troubler, confisque tout mon juste avoir à la République; 
elle n'y gagnera pas beaucoup, car. Dieu merci, je n'ai 
jamais possédé, avec un travail opiniâtre, que le pur néces- 
saire, et je suis du petit nombre de ceux qui sortent de la 
Convention avec la même indigence qu'ils y sont entrés. Si 
on exécute celte loi à la rigueur pour t'enlever le peu qui me 
reste, supporte avec fermeté ce nouveau désastre.... La même 
loi charge la patrie de pourvoir à l'existence des familles des 
condamnés qui n'ont pas de quoi vivre, elle te procurera 
nécessairement plus qu'on ne peut t'ôter. Attends que les 



V. LEHRE DE PHILÏPPEAUX A SA FEMME. 517 

préventions cruelles soient amorties, et alors lu diras au 
Sénat des Français que je t'épousai, il y a dix ans, sans autre 
dot que celle de tes vertus, et qu'il y va de sa gloire de ne 
pas te réduire aux horreurs de la misère.... Je n'ai pas 
besoin de te recommander ma mémoire : si quelques mains 
barbares essayaient encore de la flétrir, tu as dans la con- 
naissance intime de mes sentiments et de mes actions, depuis 
que nous sommes ensemble, de quoi confondre la calomnie; 
et puis j'espère qu'on ne poussera pas la tyrannie jusqu'à 
t'enlever mes ouvrages sur la Vendée. Un manuscrit pré- 
cieux est sur mon bureau ; je l'avais retiré deux fois de l'im- 
pression, persuadé que l'intérêt de la chose publique n'en 
avait plus désormais besoin. Tous mes persécuteurs y sont 
complètement confondus; mais comme la publication de cet 
ouvrage eût pu occasionner de nouvelles dissentions, je 
sacrifiai l'intérêt de ma gloire personnelle et ma réputation 
même à l'intérêt beaucoup plus éminent de la chose pu- 
blique. Cependant, comme c'est une propriété sacrée où je 
démontre que je n'ai jamais eu une seule pensée, un seul 
mouvement iqui ne tendit au bonheur du peuple, ce serait 
un attentat sacrilège que de t'en dépouiller : le ravisseur en 
serait garant aux dieux et aux hommes. 

Adieu, ma charmante et infortunée amie ; si cette lettre 
est mon testament et' mon dernier baiser conjugal sur la 
terre, il est un autre séjour où les âmes vertueuses et ai- 
mantes doivent se rencontrer. Fasse le Ciel que ce terme n'ar- 
rive que quand mon Auguste n'aura plus besoin de toi. Je 
vous envoyé, à l'un et à Tautre, la bénédiction du juste. 
(Des Essarts, tomel, p. 231-256.) 



518 APPENDICES. 

VI 

(Page 185.) 

Témoisnas^* divem «ur les prineipaas ineidents 

du procès de Danton. 

ft C*cst dans cette affaire, dit le greffier Paris (Fabricius), 
que j'ai vu les comités de salut public et de sûreté générale 
employer le machiavélisme le plus raffiné, et Fouquier ainsi 
que Dumas se prêter lâchement et complaisamment aux pro- 
jets perfides des deux comités. » 

Il signale la tactique du président qui, le deuxième et le 
troisième jour, fait commencer très lard la séance afin d'ar- 
river d'autant plus sûrement, en abrégeant les débats, au 
terme où ils pourront élre clos par décision du jury; la parole 
retirée à Danton le deuxième jour et refusée le troisième, sous 
le prétexte qu'il fallait interroger les autres; et comme les ac- 
cusés insistaient pour la comparution des témoins qu'ils in- 
diquaient, la lettre de Fouquier-Tinville les présentant comme 
en état de révolte et demandant à la Convention un décret: 

« C'étoitun décret de mise hors des débats que demandoit 
Fouquier, comme on le verra par la suite; et il en avoit 
besoin, car pour cette fois seulement, et pendant un instant, 
on a vu la vertu et Tinnoccnce faire pâlir le crime. Fouquier 
et son digne ami Fleuriol, tout atroces (|u'ils étoient, juges 
et jurés, étoient anéantis devant de tels hommes, et j*ai cru 
un inslant qu'ils n'auroient pas Taudace de les sacrifier; 
j'ignorois alors les moyens odieux qu'on emploNoit pour y 
parvenir, et qu'on fabriquoit une conspiration au Luxem- 
bourg à l'aide de laquelle, et de la lettre de Fouquier-Tinville, 
on a surpris la religion de la Convention nationale, en lui 
arrachant un décret qui meltoit les autres hors des débats. » 

Et il raconte, ainsi qu'on Ta vu plus haut, comment Amar 
apporta, comment Fouquier-Tinville reçut le décret homicide 
et le dénouement que nous avons exposé en partie d'ajirès lui. 



Vf. INCIDENTS DU PROCÈS DE DANTON. 519 

(( Les accusés demandèrent la parole pour démontrer l'ab- 
surdité et rinvraiseniblance de cette conspiration ; on leur 
répondit en levant la séance. Pendant les trois jours qui 
s'étoicnt écoulés depuis le commencement de cette affaire, 
les membres du comité de sûreté générale et particulière- 
ment Amar, Vouland, Yadier et David n'avoient point quitté 
le tribunal : ils alloient^ venoient, s'agitoient, parloient aux 
juges, jurés et témoins, disoient à tous venants que les 
accusés étoient des scélérats, des conspirateurs, et particu- 
lièrement Danlon. Dumas, Arthur et Nicolas en faisoient 
autant. Les membres du comité de sûreté générale corres- 
pondoient de là avec le comité de salut public. Le lende- 
main, qui éloit le quatrième jour, les membres du comité de 
sûreté générale étoient au tribunal avant neuf heures; ils se 
lendirent au cabinet de Fouquier; et lorsque les jurés furent 
assemblés, je vis Ilerman, président, avec Fouquier sortir de 
la chambre des jurc*s. Pendant ce temps Amar, Vouland, 
Vadier, David et autres députés qu'il reconnut pour être 
membres du comité de sûreté générale, étoient à la buvette. » 
{Procès de Fouquier-Tinville, n* 25 et 20.) 

Le commis greftier Wolf dit dans le même procès (n» 2î) : 
« Loi*s de Taffaire de Danton, Camille, Philippeaux et autres, 
on avoit surpris un décret de mise hors des débals, sous 
prétexte que les accusés « étoient en rébellion ouverle », 
quoiqu'ils n'eussent pas manqué de respect au tribunal. 
Dans ce procès, ces accusés ne furent point entendus sur le 
fond de l'affaire, mais seulement sur des interlocutoires. 
Quand ils vouloient s'expliquer sur un fait on les arré!oit en 
leur disant qu'ils développeroient tous leurs moyens dans 
leur défense générale. C'est de colle manière que se passèrent 
trois séances de débats. Le quatrième jour, les jurés se reti- 
rèrent pour la forme dans leur chambre, et vinrent dire au 
tribunal qu'ils étoient suffisamment instruits, quoiqu'ils 
n'eussent entendu ni les accusés ni les défenseurs dans leur 
défense. Ils furent sur le champ reconduits à la Conciergerie, 



520 APPENDICES. 

où on envoya le greffier leur lire le jugement qui les con- 
damnoit à mort. (Procès Fouquier, n*» 25, p. 2.) 

a Le jour que la mort de Danton fut décidée au tribunal 
révolutionnaire, dit Courtois dans ses notes, trois jurés» 
Topino-Lebrun, Trinchard et Sambat, vinrent trouver David 
pour lui demander conseil sur la position difficile oii ils se 
trouvaient. Ils ajoulèrcnt qu'ils ne voyaient pas que Danton 
fût coupable. — « Comment, reprit avec force cet homme 
sanguinaire, il n'est pas coupable? Est-ce que l'opinion 
publique ne Ta pas déjà jugé? Qu'attendez-vous? Il n'y a que 
des lâches qui puissent se conduire ainsi? » Et la mort de ce 
fondateur de la liberté fut résolue. » (J. Claretie, Camille 
Desmoulins, p. 471.) 

A la suite du 9 thermidor, Lecointre de Versailles, ami de 
Danton, voulut avoir satisfaction de ceux qui, après Robes- 
pierre et Saint-Just, avaient le plus contribué à le perdre, 
et il accusa en particulier Billaud-Yarennes, Collot d'Herbois 
et Barère du Comité de salut public; Yadier, Amar, Voul- 
land et David, du Comité de sûreté générale. Billaud-Varennes 
accepta hautement la responsabilité de la mort de Danton : 
« Si le supplice de Danton est un crime, dit-il, je m'en 
accuse. J*ai dit que si cet homme existait, la liberté était 
perdue, » et il osa ajouter : « Danton était le complice de 
Robespierre. » 

Amar et Voulland se défendirent beaucoup plus timidement 
des faits qui leur étaient imputés et que l'on a vus plus haut : 

« Je déclare, dit le premier, à la Convention et à la France 
entière, que les faits qui me sont imputés ainsi qu'à Voulland 
sont des calomnies atroces. Nous étions, Voulland et moi, au 
tribunal, derrière les juges et les jurés, dans un espace très 
étroit et très resserré, au moment où Ton apporta le décret 
dont on parle ; conséquemment ce n'est pas nous qui l'avions 
apporté. Il est également faux de dire que Voulland et moi 
ayons voulu influencer le président et les jurés, car aucun 



Vn. LETTRE DE RIGâUD â SA FEMME. 521 

de nous ne leur parla et nous ne vîmes même pas Fabricius. » 
Duhem. « Fabricius était le chien courant de Danton. » 
Voulland prend ensuite la parole, protestant qu'il n'a pas 
porte le décret; il a seulement été chargé par le Comité de por- 
ter au tribunal la déclaration de Laflottc qu'il remit au prési- 
dent Herman. — C'est déjà quelque chose : mais à peine a-t-il 
fini, qu'Amar, reprenant la parole, est forcé de se démentir : 
Amar. « Tallien vient de me faire observer que j'ai commis 
une erreur. J'étais au comité des procès-verbaux lorsqu'on 
vint y expédier le décret. // est vrai que je le portai au, 
tribunal; mais il est faux que je menaçai les juges. 

Mais les Thermidoriens n'en étaient pas encore à se man- 
ger les uns et les autres ; et il eût été périlleux de faire le pro- 
cès à ceux qui avaient sacrifié Danton. La Convention décréta 
que les accusations étaient calomnieuses. (Séance du 13 fruc- 
tidor, Moniteur du 15 et du 16 (1" et 2 septembre 1794.) 



VU 

(Page 297.) 

Le lire de WLlgmuû^ eonseiller «a parlemenl de Toaloa«e9 

à 0« femme. 

(!•' floréal) 

C*cst au moment de paroitre devant Dieu mon souverain 
mètre, ma chère et digne épouse, que j'ai encore la force et 
le courage de t'écrire pour te faire mes tendres et éternels 
adieus, quoique ma plume tremble dans ma main, quoique 
mon cœur soit opressé et que mes larmes couvrent le papier, 
je me sens encore assez de courage pour te prier de te sou- 
venir de moi, je te demande mille pardons de tout ce que je 
puis tavoir fait depuis que jai eu le bonheur dctre uni à 
toi. Je demande pardon a mon père de tous les manquements 
que je puis avoir eu envers lui^ pardonnés-moi lun et lautre, 
et souvenés-vous que quand vous recevrés ces traits gravés 



522 APPENDICES. 

sur ce papier, j'aurai déjà rendu compte au juge des juges de 
toutes les actions de ma vie; j'espère quil me fera miséri- 
corde, je te prie par l'attachement que tu m'as toujours 
témoigné de conserver ta santé pour avoir soin de mon 
respectable père et de mes enfants, dis a ces derniers que 
mes dernières volontés sont quils respectent mon père, quils 
ayent pour toi tous les égards et toutes les attentions quils 
doivent pour une tendre mère, quils aiment Dieu par dessus 
tout, dis leur que je pardonne du meilleur de mon cœur a 
tous mes ennemis, quels quils soient, que je leur defens 
dans quelle position quils puissent se trouver de rechercher 
directement ni indirectement ceux quils pouroient croire 
mavoir entrené dans ma perte, que cest la loi de Dieu^ quils 
doivent la suivre et que dans ces tristes moments, cest un 
père qui parle, sils laiment ils lui obéiront avec plaisir; quils 
se souviennent quelquefois de moi comme dun père qui les 
a bien aimés et qui regrete plus la vie par raport à eux que 
par rapporta lui ; je suis au desespoir des événements qui vont 
suivre ma triste destinée, mais Dieu qui nabandonne jamais 
ses enfants aura pitié des miens, quils soient braves gens 
il leur donnera de quoi vivre ; je tenvoye, ma chère femme, 
le seul bien qui me reste, que tu trouveras dans ma lettre, 
cest une toupe de mes cheveux, quand tu les regarderas tu 
penseras quelquefois a quelquun qui ta bien aimé, quand a 
Auguste je lui envoyé la seule chose quon mait laissée, cest 
la boucle de mon col que jenferme dans ma lettre je le prie 
de la porter tout le temps quil ne maura pas oublié, te dire 
ce que jai souffert jusques a ce moment il est impossible de 
te lexprimer, Dieu peut être men tiendra compte. Adieu 
mille fois, adieu pour la vie, prie Dieu quil me reçoive en 
son saint paradis. Mon cœur est sufoqué, je n'en puis dire 
davantage. Adieu, oui adieu. 

El au dos : 

A la citoyenne Rigaud, rue du Temple, a Toulouse*. 

1. Archives, \V 1*21, pièce 110. 



VIIL DÉCRET RELATIF A VERDON (9 FÉVRIER 1795). 523 

VIII 

(Page 325.) 
Déerel relMif à Verdun. 

(9 FÉVRIER 1795) 

La Convention nationale... 

Considérant les circonstances dans lesquelles se sont trou- 
ves les habitants de cette ville, décrète ce qui suit : 

Art. 1". La Convention nationale rapporte les dccrels 
qu'elle a rendus relativement aux habitants de Verdun, 
déclare qu'ils n'ont pas démérité de la patrie. 

Art. 2. Les membres du directoire du district et ceux de 
la municipalité, les citoyens Lépine, Georgia et Clément 
Pons exceptés, ont encouru la peine de la destitution, et sont 
déclarés inéligibles, pendant tout le temps que durera la 
guerre. 

Art. 5. Il y a lieu à accusation contre les gendarmes 
nationaux qui résidaient à Verdun, et qui ont continué leur 
service sous les Prussiens. 

Art. 4. La Convention nationale décrète d'accusation Bru- 
neliy, ci-devant adjudant-major de Verdun; Neyon, lieute- 
nant-colonel; Desnos, ci-devant évèque; Lacorbière, ci-devant 
doyen de la cathédrale; Dépréville, ci-devant vicaire-général; 
Nicolas-j.ouis Fournicr, Coster, Guilain, Lcfebvre, Martin, 
ci-devant prieur de Saint-Paul ; Oueauv, llerbillon, ci-devant 
curé de Sainl-Médard; Baudot, ci-devant curé de Sjint- 
Pierre; Leroux, ci-devant curé de Saint-Pierre-Lechery; Bau- 
get, ci-devant vicaire de Saint-Sauveur; Marguerite Robillard, 
Collox, Bousmard, Pichon, Drèche, Lamèle, juge de paix; 
Barthe, avoué; GrimoarJ, Martin et Gossin, ci-devant cha- 
noines. 

Art. r). L'information faite par les commissaires munici- 
paux provisoires, et les pièces qui y sont jointes, seront 
envoyées sans délai aux tribunaux compétents, pour le pro- 



521 APPENDICES. 

ces être fait et parfait aux accusés qui y sont dénoncés, et 
notamment à ceux qui se portèrent en attroupement à l'hôtel 
de la commune pour presser la capitulation, et aux femmes 
qui furent au camp de Bar, haranguer le roi de Prusse et 
lui offrir des présents. 

Art. 6. Tous les ci-devant chanoines de la cathédrale et de 
la collégiale, religieux et autres ecclésiastiques, non fonc- 
tionnaires publics, non compris dans le décret d'accusation, 
qui, sous la domination prussienne, sont rentrés dans leur 
ancien bénéfice ou monastère, sortiront hors du territoire de 
la République dans le délai de trois jours, à compter de la 
publication du présent décret; et il leur est défendu d'y ren- 
trer, à peine de mort. 

Les membres du district, ceux de la municipalité seront 
mis en liberté. 

Art. 7. Le pouvoir exécutif rendra compte à la Convention 
de l'exécution du présent décret. 



IX 

(Page 324.) 
Iji0le« arrêtées par le tribunal criminel de la Blense'. 

fiomenclalure des personne» comprises dans le décret du 9 février 1793 
(vieux style), relatif à la reddition de Verdun, 

Neyon, arrêté; Bousmard, émigré; Pichon, émigré; Drèche, 
mort; Denos, émigré; Henry Grimoire, arrêté; Lacorbière, 
arrêté; Guilain-Lefebvre, arrêté; Depréville, émigré; Coster, 
émigré ; Martin, émigré ; Martin, ci-devant chanoine, décapité ; 
Ilerbillon, ci-devant curé de Saint-Médard, arrêté; Beaudot, 
émigré; Leroux, émigré; Beanjette, émigré; Colox, ci-devant 

i . Je garde l'orUiograpkc souvent inexacle du texte. 



IX. LISTES DES PRÉVENUS DE VERDUN. 525 

bénédictin et Gossin, ci-dcYant chanoine, arrêtés ; Barde, 
juge de paix et Lamelle, avoué, aussi arrêtés. 

Nomê de ceux et celles qui te eotit portés en attroupement à la maison 
commune pour presser la reddition et qui ont été au camp de Bar haran^ 
guer le tyran prussien, 

Périn, droguiste; Henri-François Croyet; Lemoine Dauber- 
minil, ci -devant major de la citadelle; Marie-Françoise Henry, 
femme Lalance de Mongo; la nommée Lestrade; Marie-Jeanne 
Grandvoir Watrouville; la nommée Despondaillan , morte; 
Anne Watrin; Hélène Watrin; Louise-Henriette Watrin; 
Françoise Herbillon, femme Masson; la nommée Brégcot, 
femme Nonancourt; la nommée Longcliamp, absente, incon- 
nue; Marie-Anloinelte-Yictoire Renaud, absente; Suzanne 
Henry; Gabrielle Henry ; Barbe Henry ; la nommée Grandfebvre, 
femme Tabouillot et sa fille; TLérèse Pierson, femme Bestel, 
et la nommée Lagirousière, tous de Verdun. 

Gendarmes qui ont continué leur service, 

Pelgrin, capitaine ; Tuilleur, Depré, Leclerc, Joulin et Myly 
amc; 

Lesquels, ainsi que les dénommés ci-dessus et d'autre part, 
ont été envoyés au tribunal extraordinaire comme prévenus 
de crime de lèse-nation. 

Verdun, ce 29 ventôse. Tan 2""* de la république fran- 
çaise une et indivisible. 

Les président et juge du tribunal du département de la 
Meuse, 

Lemau, Gu.un. 

(Archives, W 552, dossier 718, V partie, pièce 29.) 



526 APPENDICES. 



X 

(PaKC 459.) . 
Arrêté du tft floréal. 

Exlrail deê regisiret du comité de «altU public de la Convention nationale, 
du vingt-cinquiènie jour de floréal^ l'an II" de la République française 
une et indivisible. 

Les Comités de snlut public et de sûreté générale, cii 
vertu de la loi du 23 veutôse, arrêtent : 

Qu'il sera ctibli une commission populaire composée de 
cinq membres, qui sont les citoyens Soubleyras, vice-prési- 
dent du tribunal révolutionnaire; Thibolot, greffier de la 
municipalité de Vilry, près Paris; Laveyron, cultivateur à 
Crcteil; Degalomsier, membre du comité de surveillance de 
la section des Gardes-Françaises; Fourneuot, membre du 
Comité de surveillance du département de Paris. 

Celte commission fera le recensement de tous les gens 
suspects et déportés, conformément à la loi des 8 et 13 ven- 
tôse. 

Si elle découvre des citoyens qui lui paroissent injustement 
arrêtes, elle en formera la liste, et l'enverra au Comité de 
salut public et au Comité de sûreté générale, qui prononce- 
ront définitivement sur leur mise en liberté. 

Les détenus qui ne seront pas compris dans ces deux 
classes seront envoyés au tribunal révolutionnaire. 

Cette commis>ion résidera à Paris et exercera ses fonctions 
à regard des personnes détenues dans les maisons d'arrêt de 
cette commune. 

Sou arrondissement sera déterminé plus particulièrement, 
ainsi que pour les autres commissions qui pourroicnt être 
établies à Paris pour le même objet. 

Le commissaire de la police générale, administrations et 
tribunaux, est chargé de Tinstaller sans délai. 

Les membres de la commission tiendront une conduite 



X. ARRÊTÉ DU 25 FLORÉAL AN If. 527 

digne du ministère imposant qu'ils ont à remplir; ils ne per- 
dront jamais de vue le salut de la patrie qui leur est confié, 
et qui doit être la règle suprême de leurs décisions. Ils 
vivront dans cet isolement salutaire qui concilie aux juges le 
respect et la conGance publique et qui est le garant de l'in- 
tégrité des jugements; ils seront inaccessibles à toutes solli- 
citations et fuiront toutes les relations particulières qui peu- 
vent influencer la conscience, et affaiblir l'énergie des défen- 
seurs de la liberté. 

Signé au registre :B. Barère, R. Lim)et, Carnot, 
Billaud-Varennes , CoLLOT d'IIerbois , C.-A. 
Prieur, Coutiion, Yadier, Rorespierre, ëlic 
Lacoste, Dldarra.n. 

(Cf. Archives, AF ii 22, dossier 69, pièce 92.) 

Pour Tarrêté du 24 floréal, nous avons renvoyé à Saladin« 
{Rapport, etc., p. 201-202, n° xxxvi). Cet arrêté, écrit entiè- 
rement de la main de Billaud-Yarennes, est signé de la plu- 
part des même noms : Voulland, Amar, Élie Lax:oste^ Robes- 
pierre, Billaud'Varennes. Dubarran, D, Barère, C-A. 
Prieur, Couthon, Louis du Bas-Rhin, Jagot, Caimot^ Vadier. 



TABLE DES MATIÈRES 

CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME 



CHAPITRE XXY 

PRÉLIMlNAiRES DBS GRANDS PROCÈS DE GERMIHAL. 

I Pas« 

les enragés et les modérés 1 

II 

Premières escarmouches contre les enragés. Premier manifeste contre les 
deux {Mirtis : rapport de Saint-Just, 8 ventôse 20 

m 

Attaques plus directes contre les enragés. Nouveau rapport 'de Saint-Ju^tt, 
suivi du décret du 23 ventôse 30 

CHAPITRE IIYI 

PROCÈS D*HÉB£RT (lS PÈRE DCGHBSKk) ET DES VIOLEATS. 

I 

Disposition des esprits à l'égard d*Uébcrt et consorts 41 

II 
Ouverture des débats 45 

III 
lie procès dans la rue... 59 

lY 
Conclusion du procès 03 

TR1B« RÉTOL. 111 34 



550 TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE XXVIIl 

GERHIHAL (ENTRE HEBERT ET DANTON ) 

Le curé Poitou; le citoyen Moulin, ci-devant Lemy ; la tamille Rougane.. 69 

11 

L'abbé Goutte, ex-constituant; les deux frère» Balleroy ei le faussaire 
Thiry, dit Bcaurozicr 74 

III 

Madeleine Yillemain et Mnrie Chainboran ; Jacques Pernet; l'ex-capucin 
Peussetet ; niorl de Condurcel ; L. F. Puiré cl les trois religieux de Cluny. 77 

IV 
Le commandant Lavcrgne cl sa l'eninie 88 

Y 
Salabcrry ; Brochet Saiiil-Prcst ; Culivct : Ëiilogc Schneider 100 

CIIAPITRK XXVllI 

DAMON, CAMILLE DESMOULINS, ETC. (aUUESTATKKn) 

I 

Mouvement de l'opinion contre les enragés à la suite du procès d'Hébert.. 115 

II 

Réaction des CotniU'^s contre les indulgenis. ArrcsUiliuiJ df r)anton« Camille 
Desmoulins, Lacroix et Pbilippcaux 118 

m 

Hérault de Séchelles et Fabre d'Êglautine 129 

IV 

Affaire de la Compagnie des Indes : Fabre d'Ëglantine, Delaunay, Chabot, 
Bazire, Junius et Emmanuel Frey, Dicdericlisen, Gusman et l'abbé d'Ës- 
pagnac 135 

V 

AVcstermann. — Danton, Lacroix, Hérault de Séchelles, et CamiHe Det- 
ujouluui au Luxembourg « 140 



TABLE DES MATIÈRES. 531 

CHAPITRE XXII 

DA!fTOIf, CAMILLE DESMOULINS, ETC. (pROCÈS) 

I P«««* 

Danton, Camille Desmoulios, Philippeaux et Lacroix à la Conciergerie. ... 151 

II 

13 germintl. — Ouverture du procès, acte d'accusation. 'Westermann joint 
aux accusés. Débat sur TafTaire de la Compagnie des Indes 155 

III 

Intcrgatoire de Danton (14 germinal). — Notes du juré Topino-Lcbrun. . • 101 

lY 

15 germinal. — Lhuillier mis en accusation. Interrogatoire de Camille 
Desmoulins, de Gusman, de Lacroix, de Philippeaux, de Westermann, 

de Diederichscn, âes deux Frey • 109 

V 

Inquiétude du tribunal sur la suite dos débats. — Lettre de Fouquier- 
tinville à la Convention. — Discours de Sainl-Just. — Décret du 15 ger- 
minal 176 

VI 

16 germinal : La parole retirée aux accusés. — Les jurés circonvenus. 
Application du décret du 15 germin.ii. *— Jugement 184 

VU 
Derniers moments dea condamnés 188 

CIIAPITUK XXX 

CHAUMETTE, GOBEL, LES VEUTES d'hÉBERT ET DE CAMILLE DESMOULIRS, ETC. — 

SECONDE MOITIÉ DE GEBMUfAL 



I 

Moyens employés pour tromper l'opinion publique sur le procès de Dan- 
ton 195 

H 

Prétendue conspiration des prisons où l'on réunit Dillon, Cbaumette, 
Gobcl, elc 196 



532 TABLE DES MATIÈRES. 

m 

Délais da procès. Brouillon du réquisitoire. Jugement. Lettres de la mère 
de Lucile Desmoulins à Robespierre et de Lucile à sa mère.. 207 

IV 

Procès divers qui ont occupé le tribunal entre Danton et Ghaumette : 
17 germinal : Ilanappicr Desormes, P. Reigné, Baron ; — 18 germinal : 
le marquis d'Apclion et la veuve D. Péricard, le marquis et la marquise 
Lamotte de Senones. — 19 germinal : Cath. Boiry, femme Bonfant, le 
curé Gaudron; la famille Danqucchin-Dorval ; la veuve de Chevilly. — 
Le cavalier révolutionnaire Borsat 215 

V 

Procès qui suivirent la condamnation de Gbaumette : 24 germinal : Bros- 
sard et Ragondet; — 25 : Morisset et Bossu; le marquis de Ressu veille; 
le libraire Gattey ; — 26 : Claudine Gattey 225 

VI 

Jugements irréguliers : 26 germinal, Gb. d'Âlençon, etc., Larevellière, etc.; 
— 27 : Gassegrain, Laville, etc. — J. Marino, acquitté ; — 28 : les prêtres 
Decous, Baudot et Ghalot 253 

CHAPITRE XXXI 

LES LOIS DU 12 ET DU 27 GERMINAL ET LE BUREAU DE LA. SURYBILLAlfCB 

ADMINISTRATIVE ET DE LA POUCE 

I 

Lois des 12 et 27 germinal 258 

II 

Accroissement du pouvoir du Comité de salut public. — Bureau de la 
surveillance générale et de la police : Rapports du mois de floréal 263 

III 
Rapports du mois de prairial 970 

CHAPITRE XXXII 

FLORÉAL (première DÉCADE] 
I 

Rapport de Billaud-Varenncs (1" floréal) 280 

II 

!•' floréal : !'• fournée des parlementaires de Paris et de Toulouse 283 



TABLE DES MATIÈRES. 555 

ni 

2 floréal : Mme de Boullene; Bellepaume et Detcamps; 3 floréal : Ma- 
lesherbes et sa famille, etc 297 

n 

A floréal : accusés étrangers les uns aux autres et réunis dans le même 
jugement. Marie-Louise Goutelet, veuve Neuvéglise 315 

V 
5 floréal (24 avril) : les victimes de Verdun 318 

VI 

5 floréal : amalgame pour propos ou écrits ; 6 floréal : Anisson-Duperron. . 338 

VII 

7 floréal : Mme de Bellecise ; le capitaine Trinquelague; le cocher Mangin. 
8 floréal : ouvriers et paysans 346 

vm 

9 floréal : grande fournée de trente-trois : hommes de cour et hommes 
du peuple, aristocrates et sans-culottes; aristocrates presque sans- 
culottes : le duc de Villeroy, Tamiral d'Estaing 350 



CHAPITRE XXim 

FLORiAL (dEUXIÀMB DéciDS) 
I 

10 floréal : indemnité au bourreau; 11 : Montagnards incompris; 12 : une 
fournée de famille (Famille de Pommeuse), et une fournée par amal- 
game ; 13 et 14 : Diacon, Gorbillet et o curé Petra, les bataillons des 
Filles Saint-Thomas et des Petits-Pères au 10 août 364 

II 
1 & floréal : fournée aristocratique et fournée populaire 376 

m 

Une protestation publique contre U guillotine : Françoise Loiisillier; 
Marie-Madeleine Virolle et Mélanie Enouf (16 floréal) 382 

IV 

17 floréal : les administrateurs de la Moselle, les prisonniers de Dijon ; 
18 floréal : nouvelles fournées ; défenseurs du Château ; abus de pou- 



534 TABLE DES MATIÈRES. 

Toir dans les prisons ; l'ancien député Hameau, elc. — Témoins confondus 
avec les accusés . « 592 

Y 
19 floréal : Lavoisier et les fermiers généraux 398 



CHAPITRE XXXIV 

FLORÉAL (troisième DÉCADE) 

1 

Proclamation de l'existence de Dieu et de Timmorlalité de Tâme : idtes 
annuelles ; fêtes décadaires ; — fête journalière : la guillotine 403 

II 
21 floréal : Madame Ëlisabetli et ses compagnons et ses compagnes 407 

m 

2*2 floréal : la demoiselle Goyon, cto 426 

IV 

23 floréal : le curé Voillcrault et le surnuméraire Lamiiert ; quatre autres 
groupes d'accusés clran«j[ers les uns aux au(res et jugés en même temps. . 430 



24 floréal : accusés de divei-s départements ; 25 : trois fermiers généraux 
oubliés. Mme Douet appelée comme témoin -et jugée, séance tenante, 
comme coupable. Un hussard peu républicain ; 26 : précipitation des 
mises en jugement, 436 

VI 

27 floréal : acquittement de l'nncien conseiller Frettcau, du curé Lcfebvre, 
delà veuve Brochant; 28 : l'artisan Deligny et le prêtre Rougane ; 29 ; 
un ennemi du divorce ; ce qu'il en coûtait pour avoir préféré Raffet à 
Hanriot 445 

vn 

Mesures prisses pour bâter les jugements. Application du décret du 23 ven- 
tôse. Les arrêtés du Comité de salut public des 24 et 25 floréal 457 

Journal du Tribuxal rkvoldtioxxaire 4^1 

Appexuicks 499 



Kl\ DK I.A TARI.R. 



SUPPLÉMENT A VERRATA DU TOME II 



Page 74, I. 11, au liou de Duberuiion, lisez: Dumerbion. 

187, 1. 9, — Dans la même audience, lisez : le 13 Irimaire. 

19tî, 1. 12, — 4 octobre, lisez : 5 octobre. 

312, 1. 9» — On sut bientôt pourquoi, lisez : On sut bien- 

tôt sou vrai nom, Uosalie Dalberl, et pour- 
quoi, etc. 

306, 1. 10, — 13 uivôse (2 janvier 1753), lisez : 13 nivôse 

(2 janvier 1794). 

372, 1. 4, — 21 janvier (2 nivôse), lisez : 21 janvier 

(2 pluviôse). 

430, 1. 14, — soutenir le peuple, /ûea : soulever le peuple. 

481, 1. 31, — avant Joacliim Pichelin, ajoutez : 20 (17). 

550, 1. 22, — Denis Ghivklbt, le curé Osseun, etc., à re^ 

porter du 15 brumaire au 15 frimaire, 

544, 1. 30, — adjudant aux adjudants, lisez : adjoint aux 

adjudants. 



ERRATA DU TOME lil. 



Page 405, 1. 12, après Claude Devillarst acquitté, au lieu de Voyez p. 82, 

lisez : Bulletin n* 12, p. 47. 
479, 1. 31, au lieu de Bertault, lisez : Bertbeaux. 



blU. — Typographie A. Lahure, rue de FluurUs, 9, à l'an». 





-^»,W.'V/i7,**l*k^vVS^ 




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