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Full text of "Le littoral yougoslave de l'Adriatique"

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7 : 




50 



_Le littomL yougoslave 
de^rAdriatique : 

I. Les nationalités sur le littoral yougoslave 

Par le Dr. Arthur Qavazzi, Professeur à l'Université, Membre de l'Aca- 
démie Yougoslave de Zagreb. 

II. Aperçu de l'histoire du littoral oriental 

de TAdriatique 

Par le Dr. F. de SiSIé, Professeur à l'Université, Membre de l'Académie 
yougoslave de Zagreb. 

m. La civilisation yougoslave sur TAdriatique 

Par le Dr. Branko Vodnlk, Professeur agrège à l'Université de Zagreb 

IV. La Yougoslavie économique 

Par Philippe Lukas, Professeur à l'Académie de Commerce. 



Rédige au nom du Conseil national 
par M. Rojc 



Zagreb 1919 

Imprimerie provinciale 



Le littoral yougoslave 
de l'Adriatique: 



I Les nationalités sur le littoral yougoslave. 

Par le Dr. Arthur Gavazzi. Pag. 1—14. 

II Aperçu de l'histoire du littoral oriental 

de l'Adriatique. 

Par le Dr. F. de Sisic. Pag. 15—28. 

m La civilisation yougoslave sur l'Adriatique. 

Par le Dr. Branko Vodnik. Pag. 29—48. 

IV La Yougoslavie économique. 

Par Philippe Lukas. Pag. 49—72. 



Rédigé au nom du Conseil national 
par M. Rojc. 



BIBLIOTEKA 
EKONOMSKOG INSTITUTA 






Zagreb 1919. 

Imprimerie provinciale. 



'«r> 



Les nationalités sur le littoral yougoslave. 

Par le Dr. Arthur Gavazzi, 

Professeur à l'Université, Membre de l'Académie yougoslave de Zagreb. 

L'État des Yougoslaves a été fondé le \" décembre 1918. 
Sa superficie est d'environ un quart de million de kilomètres 
carrés, soit 8 fois celle de la Belgique et 7 fois celle de la 
Hollande. Mais le nombre de ses habitants est de beaucoup 
inférieur, puisque avec ses 14.000.000, il n'est que deux fois 
plus peuplé que la Belgique. 

Ce jeune Etat comprend toutes les contrées qui récemment 
encore faisaient partie de la Serbie, de la Crna Gora (pr. tseurna 
gora, Monténégro), de l'Autriche et de la Hongrie. C'est une 
masse nationale dans laquelle ne se trouvent que sporadiquement 
quelques éléments ethniques étrangers, tels que des Allemands,, 
des Madjares, des Russes, des Slovaques, des Italiens. Ces élé- 
ments étrangers sont en nombre si peu important par rapport à 
celui des Yougoslaves qu'on peut les considérer tout tranquil- 
lement comme de petites oasis. 

Les Yougoslaves commencèrent à émigrer de leur an- 
cienne patrie (aux environs des Carpathes) en leur pays actuel 
vers la moitié du VI^ siècle après J. Ch. L'élément romain a 
peu à peu disparu devant les nouveaux venus; une faible partie 
s'en est sauvée dans les villes fortifiées du littoral, une autre 
dans les montagnes, pour y vivre en bergers. Quelques familles 
à peine de Romains des villes ont conservé leur nationalité, 
tandis que les Romains des montagnes se sont complètement 
assimilés — par suite de leur petit nombre — avec les Slaves. 
Venise, on le sait très bien, pendant le cours de sa domination, 
a opprimé les Yougoslaves et tâché de les dénationaliser, afin 
de créer à l'aide des renégats une base pour ses aspirations 
impérialistes sur la côte orientale de l'Adriatique. Le résu'.^at 
en a été peu important: ce n'est que dans les villes du littoral — 
particulièrement à Zadar — que quelques Yougoslaves se sont 
transformés en Italiens. Mais lorsque le littoral yougoslave 
tomba sous la domination autrichienne, de tristes temps com- 



2052215 \ -'^«■■•«■«'"'T^ 



mencèrent pour la population. Les maîtres allemands de l'Autriche 
inaugurèrent leur méthode ancienne et éprouvée: ils persécutèrent 
les Yougoslaves et traitèrent les Italiens <en amis intimes. 

C'est dans cette manière d'agir que nous trouvons la 
raison des événements politiques en Yougoslavie. Dans les 
premières dizaines d'années du siècle passé commença en 
effet à se répandre l'idée ethnique de l'unité des trois ra- 
meaux de Yougoslaves sous le nom général d'„Illyriens". Mais 
comme ce nom ne répondait pas aux sentiments nationaux, 
l'évêque bien connu J. J. Strossmajer établit toute cette idée 
sur une base plus solide. 11 accepta le principe géographique- 
ethnographique: Les Croates, les Serbes et les Slovènes sont 
d'après leur origine des Slaves, qui parlent la même langue 
(avec plusieurs dialectes), et se trouvent d' après leur situation 
au sud de la zone allemande-hongroise. Sur la base de ces 
principes essentiellement naturels il se mit à propager l'idée 
de la communauté de ces trois rameaux nationaux, mais sous 
le nom de «Yougoslaves". Cette idée de l'unité nationale des 
Yougoslaves se relia avec l'idée de l'unité politique, qui vient 
enfin de se réaliser après bien des peines et des souffrances. 
L'aspiration des Yougoslaves vers l'unité politique était un 
épouvantail pour les Allemands d'Autriche et les Madjares: ceux 
ci ont bien compris que leur puissance et leur pouvoir tom- 
beraient du jour où les Yougoslaves seraient les maîtres chez 
eux. Il leur fallait donc combattre cette idée de l'unité politique 
yougoslave. L'autorité austro-hongroise trouva dans ce but une 
base opportune dans les Italiens du littoral yougoslave, bien 
assurée que leur petit nombre ne saurait lui nuire. Dans les 
villes où existaient des bureaux d'État à cause d'une population 
nombreuse, l'Autriche fit de la langue italienne la langue offi- 
cielle et mit des Italiens à la tête des bureaux. Partout elle les 
favorisa, et aussi à l'occasion du recensement de la population, 
persuadée qu'elle n'avait rien à craindre d'eux, même si elle 
augmentait artificiellement leur nombre de quelques dizaines de 
mille. Toutes les statistiques en ont été fraudées au détriment 
des Yougoslaves et en faveur des Italiens dans une telle mesure 
que de tels procédés ont inspiré du dégoût à des érudits mêmes. 
Le professeur de Faculté Monsieur N. Krebs dit ouvertement* 
„Le reproche, élevé volontiers du côté italien, .que l'Autriche 
triche dans les résultats statistiques en faveur des Slaves, ne 
saurait être maintenu; les essais que nous avons faits nous ont 



prouvé bien plus qu'un recensement conduit soigneusement devrait 
diminuer le nombre des Italiens." C'est d'une manière plus 
tranchante encore que l'érudit K. Czoernig junior s'attaque 
à une autorité qui permet aux commissaires de recensement 
de se laisser diriger par leur opinion politique. II cite entre 
beaucoup d'autres ce cas intéressant: A Nerezine (île de Cres) 
706 Italiens et 340 Yougoslaves ont été inscrits en 1880 par le 
commissaire. A l'appui de ce résultat fut ouverte une école 
primaire de langue italienne. Mais bientôt on constata que les 
enfants de Nerezine ne savaient pas un traître mot d'italien, 
et l'école dut être transformée en école yougoslave sur la de- 
mande même des parents. C'est ainsi que l'Autriche fit tous 
les recensements sur le littoral yougoslave. Aussi faut il ne s'en 
servir — suivant l'opinion de Czoernig lui même — qu'avec 
la plus grande résepve. 

Un facteur important a exercé une grande influence sur le 
résultat des recensements de la population du littoral yougo- 
slave: c' est ,,la Lega nazionale" bien connue. Dotée par le 
gouvernement italien de ressources pécuniaires importantes, 
la „Lega" a ouvert en majeure partie des écoles primaires 
parmi la population slave: elle a distribué gratuitement aux 
enfants des habits, des chaussures, des livres de classe et tout 
les accessoires, dans le seul but de les attirer le plus possible 
dans sa- sphère. L' élément slave du pays, pauvre en res- 
sources matérielles, s' est laissé séduire: la ,,Lega" a réussi à 
dénationaliser quelques habitants, mais la grande majorité est 
restée jusqu' aujourd'hui yougoslave. 

A côté de tous ces défauts mentionnés, nous devons nous' 
servir, faute d'autres, des listes de recensement „officielles" 
austro-italiennes de 1910. 

Nous exposerons les rapports de nationalités en divisant 
le littoral yougoslave en quatre groupes naturels: 

a) le premier groupe comprend la Dalmatie continentale 
avec les îles voisines — à 1' exception des îles de Rab et de 
Pag; 

b) le deuxième groupe comprend les îles du Quarnéro : 
Rab, Pag, Krk, Cres et Losinj ; 

c) le troisième groupe comprend le littoral de la frontière 
istrienne à la frontière dalmate: de Rijeka a Zrmanja; 

d) le quatrième groupe est la presqu'île istrienne. 



6 

a) D'après le recensement officiel autrichien de 1910 il y 
avait en Dalmatie 634.855 habitants, dont: 

Yougoslaves: Italiens : 

611.211, soit 96,3",, 18.028 soit 2,8',, 

La Dalmatie est donc un pays-essentiellement slave. Et 
pourtant, l'Italie veut, d'après le Pacte de Londres, lui arracher 
Jes arrondissements politiques ou judiciaires suivants: 

Yougoslaves: Italiens: 

arrond. judic. de Zadar^) 50.003 soit 80,4% 11.574, soit 18,6";, 



») 


>> 


,, Biograd 


8.599 


„ 


99,7" 


20 , 


, 0,2",, 


arrond. 


polit. 


„ Hvar 


26.293 


>) 


97,77o 


586 , 


, 2,2 . n 


»> 


>) 


„ Korcula-) 21.186 


>j 


98,07n 


436 , 


, 2.0"/o 


■»> 


>> 


,, Knin 


54.653 


») 


99,57n 


186 , 


, 0,3"/n 


■»» 


>> 


,, Benkovac 


: 43.945 


•) 


99,8" n- 


84 , 


, 0,2"'n 


5> 


V 


„ Sibenik 


56.004 


>i 


97,1"„ 


968 , 


, 1,7" « 


arronjd. 


judic. 


„ Trogir 


28.789 


>> 


99,1".. 


239 , 


, 0,8"/n 


j' 


)) 


„ Sinj 


43.008 


>5 


99,3" ft 


106 , 


, 0,2'o 


■>> 


>> 


„ Imotski 


42.018 


J> 


99,8" 


46 , 


, 0,1% 


>> 


>> 


„ Vrlika 


13.696 


I> 


99,9" 


5 „ 


, O.O'/o 



Total 388.194, soit 97,3" 14.250, soit 2,4",. 

" Cette statistique austro-italienne n'est pas digne de confiance, 
et pourtant, par elle, on peut se faire une idée du caractère 
national de ces pays de la Dalmatie: il y a plus de 97" ,i de 
Slaves et moins de 3',, d' Italiens et de leurs partisans. 

b) Sur les îles du Quarnéro (Pag, Rab, Krk, Cres et 
Losinj) il y avait d' après le recensement officiel de 1910 
54.000 habitants, dont: 

42.300 Yougoslaves, soit 78" n 
contre 9.700 Italiens, soit 18",,. 

Les Italiens donc ne forment pas même la cinquième 
partie de toute la population des îles du Quarnéro ; la majeure 
partie d'entre eux, d'ailleurs, habite les grandes localités. 



') Dans r arrondissement politique de Zadar j'ai omis les arron- 
dissements judiciaires de Rab et de Pag, que les Italiens voudraient 
aussi occuper, mais je les ai ajoutés au groupe des îles du Quarnéro. 

-) Dans r arrondissement politique de Korcula j'ai omis 1' arron- 
dissement judiciaire Peljesac (terre ferme), puisqu'il n'est pas men- 
tionné dans le Pacte de Londres. 



Italiens: 


Yougoslaves: 


Ville de Krk 1494, soit 86,8"n 


226, soit 13,2% 


„ „ Cres 2255, „ 55,7% 


1798 „ 44,3% 


„ Veliki Losinj 865, ., 54,7" o 


716 „ 45,3% 


„ Mali Losinj 3569, ,, 75,5" ,, 


1161 „ 24,5% 



Total 8183, „ 67,8% 3901 „ 32,2",, 

Donc de tous les Italiens qui habitent les îles du Quar- 
Tiéro, 84,4",, se trouvent concentrés dans les quatre villes 
citées: toutes les autres localités sont purement yougoslaves. 

c) De la frontière istrienne (près Rijeka) jusqu' à la fron- 
tière dalmate s' étend le ,, littoral croate". Toute la contrée 
compte 125.192 habitants, dont 49.806 reviennent à Rijeka et 
ses faubourgs. D' après la statistique officielle de 1910 il y 
avait sur le Littoral: 

Yougoslaves. Italiens. d' autres nationalités. 

90.461, soit 72% 25.004, soit 20", i 9.727, soit 8"o. 

Ces 20% d' Italiens sont tout naturellement concentrés 
dans la ville même de Rijeka (Fiume). Rijeka se compose de 
la ville, au sens même du mot, et des faubourgs Drenova, 
Kozala, Plase. Dans les faubourgs (ainsi que dans la ville y 
attenant de Susak) tous les habitants sont d' enragés Yougo- 
slaves, tandis que dans la ville il y a quelque peu d' Italiens, 
mais bien plus de Talijanasi^). Personne au monde ne voudra 
-croire que les chefs du parti italien à Rijeka: Grosic, GrbaC, 
Stiglic, Korosac, Sirola, etc. sont de véritables Italiens, puisque 
leurs noms sont purement yougoslaves et qu'eux mêmes sont 
nés sur le territoire yougoslave et de parents purement yougo- 
slaves. 

A côté des dates de 1910 nous allons mentionner aussi 
-celles des années précédentes, pour en déduire quelques re- 
marques. 

Rijeka. 

Population 

totale Yougoslaves Italiens Madjares 

1880 20.981 10.227 soit 49" û 9.237 soit 44% 379 soit 2%,- 

1890 29.494.13.478 „ 46 „ 13.012 „ 44 „ 1.062 „ 4„ 

1900 38.955 16.197 „ 42 „ 17.354 „ 45 „ 2.842 „ 7„ 

1910 49.806 15.692 „ 32 „ 24.212 ,, 49 „ 6.493 „ 13 „ 

1) Les Yougoslaves appellent Talijanasi (soi disant Italiens) ces 
Yougoslaves qui se disent Italiens, bien qu'ils n'aient absolument rien 
■de r italien. 



8 

Un regard jeté sur ces chiffres pourrait bien nous con- 
vaincre que le nombre des Yougoslaves de Rijeka diminue re- 
lativement (en 1910 même absolument), tandis que celui des 
Italiens augmente. Pour faire comprendre ces chiffres de la 
statistique officielle madjare-italienne, il nous faut insister sur 
quelques moments politiques tout récents. 

Lorsqu'en 1867 est né le dualisme dans l'ancienne mo- 
narchie austro-hongroise, la ville de Trieste resta dans la pos- 
session de l'Autriche comme port d'exportation important. Il 
fallait aussi un port à la Hongrie. En 1868, un compromis 
fut signé entre la Hongrie et la Croatie, mais, quant à Rijeka, 
on ne put s'entendre. Les Madjares enlevèrent alors à la 
Croatie d'une manière violente la ville de Rijeka et son arron- 
dissement, après avoir créé une espèce de „corpus separatum'* 
politique. Pour se l'asservir, ils se mirent à persécuter les You- 
goslaves de Rijeka. C'est ainsi que pour 13 milliers de Yougo- 
slaves ils fermèrent toutes les écoles nationales existantes, 
tandis que pour 13, milliers d' «Italiens" (en 1890) ils ouvri- 
rent des écoles italiennes-madjares. Cette confrérie italienne- 
madjare ne permit pas aux Yougoslaves d'ouvrir, même à leurs 
propres frais, une école primaire nationale, et tout cela se passa 
au su du monarque austro-hongrois, avec son approbation et son 
appui. Les Italiens et les Madjares, dans leurs écoles, pendant 
des dizaines d'années, inoculèrent la haine contre tout ce qui 
était slave, afin de dénationaliser le plus possible les habitants. 
Si l'on tient compte de la manière dont furent faites les listes 
statistiques de toutes les années et tout particulièrement celle 
de 1910, sans le moindre doute il y a à Rijeka plus de Yougo- 
slaves que d'Italiens. Les commissaires italiens — de même 
qu'en Dalmatie et en Istrie — , pendant le recensement, ont 
demandé au bas peuple yougoslave s'il savait parler l'italien, et, 
sur sa réponse affirmative, ils l'ont inscrit parmi les Italiens. 
Qu'on s'avise, par contre, de demander aux habitants de Ri- 
jeka s'ils savent parler le ' yougoslave, il n'y aura plus alors 
un 'seul Italien, car tous savent et parlent cette langue. Et 
c'est bien là la preuve la plus éclatante que Rijeka ne pourrait 
subsister sans les alentours et l'arrière pays, quand bien même 
toute la ville serait vraiment italienne. 

A côté de ces Italiens de Rijeka, leurs amis, les Madjares 
font aussi nombre. Ce sont des employés des chemins de fer, 
de tous les bureaux et écoles de Rijeka, envoyés avec la mis- 



9 



sion d'inoculer dans l'âme des Italiens l'amour pour „maman" 
Hongrie. Ce procédé a fait de tels progrès que, dans le Con- 
seil municipal de Rijeka, plus de 16.000 Yougosla- 
ves n'ont pas un seul conseiller, tandis que 6.000 Ma- 
djares en ont 12 et tous les autres conseillers sont des „Italiens" 
de Rijeka. 

Tout le pouvoir est donc entre les mains des Madjares 
et des Italiens, et, pour justifier cet abus, le recensement de la 
population a été, lui aussi, conduit dans ce but au détriment 
de la vérité et des Yougoslaves. Et pourtant, malgré toutes ces 
persécutions, l'industrie, le négoce, les finances et la navigation 
se trouvent presque complètement entre les mains des Yougo- 
slaves. Les Italiens de Rijeka trouvent de leur' côté un appui 
dans la populace à la solde et dans les jeunes gens de 20 à 
25 ans („Giovine Fiume"), qui terrorisent la population tran- 
quille et assidue yougoslave. 

d) D'après le recensement de 1910 il y avait sur la 
presqu'île istrienne environ 364.000 habitants. La statistique 
officielle austro-italienne a distribué les habitants par nationalité 
de la manière suivante: 

Yougoslaves: Italiens: 
Arrond. judic. de Kopar: 



Kopar 




20,57o 


78,97o 


Pasja Vas 


yy,y „ 


0,1 „' 


Dolina 




99,8 „ 


0,0 „ 


Marezige 




99,9 „ 


0.0 „ 


Muggia-Milje 


20,8 „ 


78,6 „ 


Ocisla 




99,6 „ 


0,1 „ 


Pomjan 




83,4 „ 


16.6 „ 


Arrond. judic. 


de Pirano: 






Isola 




25,17o 


. 74,4% 


Pirano 




15,8 „ 


82,9 „ 


Arrond. judic. 


de Buzet: 






Buzet 




96,07o 


3,97o 


Roc 




93,4 „ 


6,3 „ 


Arrond. judic. 


de Podgrad: 






Podgrad 




99,87o 


0,1 7o 


Jelsane 




yy,y „ 


0,0 „ 


Materija 




yy,y „ 


0,0 „ 



10 





Yougoslaves: 


Italiens: 


Arrond. judic. de 


Volosko: 




Kastav 


99,27o 


0.4% 


Lovran 


73,8 „ 


15,6,,? 


Moscenice 


99,6 „ 


0,4 „ 


Veprinac 


83,7 „ 


0,8 „ 


Volosko 


60,2 „ 


4,9 „ 


Arrond. judic. de 


Buje: 




Buje 


8,lVo • 


91.87o 


Novi grad 


0,0 „ ?? 


100,0 „ ?? 


' Groznjan 


27,4 „ 


72,6 „ 


Umag 


5,6 „ 


94,4 „ 


Crni* Vrh 


0,1 „ 


99,9 „ ?? 


Arrond. judic. 'de 


Motovun : 




Motovun 


66,97o 


32,87o 


Oprtalj 


34,0 „ 


66,0 „ 


Visnjan 


51,4,, 


48,4 „ 


Viznada 


38,6 „ 


61,1 „ 


Arrond. judic. de 


Porec: 




Vrsar 


52,7" „ 


47,l"o 


Porec 


32,3 „ 


67,4 „ 


Arrond. judic. de 


Pazin : 




Tinjan 


97,9". 


2,0% 


Boljun 


99,o „ 


, 0,6 „ 


Zminj 


97,3 „ 


2,7 „ 


Pazin 


91,8,, 


7,9.. 


Arrond. judic. de 


Labin: 




Labin 


. 84,8",, 


14,8"o 


Plomin 


73,3 „ 


11,1 „ 


Arrond. judic. de Rovinj : 




Kanfarnar 


76,3" 


23,6"yn 


Bal 


7,3 „ 


92,6 . 


Arrond. judic. de 


Vodnjan: 




Barbana 


97,7"n 


2,3",, 


Vodnjan 


43,5 „ 


56,3 „ 


Sv. Vincenat 


80,3 „ 


19,4 „ 


Arrond. judic. de 


Pula: 


~ 


Pula 


31,3"v, 


58,97n 


Ville de Rovinj 


1,1» 


96.1 „ 


En moyenne 54,9"» 


38,8 ,0 



tandis que 2,87ft retombent sur d'autres nationalités. 



11 

Déjà cette statistique officielle nous montre que toute 
l'istrie orientale et centrale est purement yougoslave, tandis que 
seule ristrie occidentale serait en partie italienne. 

Mais pourtant il faudrait corriger dans cette statistique 
au moins une faute, car elle est trop évidente. 

En Istrie se sont développés de l'ancienne „lingua rustica" 
deux dialectes vieux-romans. Le dialecte du Nord a déjà dis- 
paru: à Milje (Muggia) il s'est éclipsé il y a quelques dizaines 
d'années et a été remplacé par la langue itaîlienne dans la ville 
elle même et par la langue yougoslave dans les environs (Sko- 
fija, Hribi, Plavje, etc.). Le dialecte du Sud s'est maintenu par 
ci par là, entremêlé de mots italiens, dans les villages de 
Dignano (Vodnjan), Gallesano, Bal, Fasana, Sisan et Rovigno 
(Rovinj). Entre ces deux pays vieux-romans s'est introduite la 
langue yougoslave :elle sépare complètement les pays 
littoraux „romans" de l'istrie septentrionale des 
pays littoraux „roman s" de l'istrie méridionale. Elle 
s'étend jusqu' à la mer entre l'embouchure de la Mirna et celle 
du Lim, entourant de tous côtés la petite ville «italienne" de 
Porec. Il n'y a donc point de continuité continentale sur la côte 
occidentale istrienne entre les groupes nationaux „italiens", 
respectivement „romans". La langue de ces Yougoslaves de 
l'istrie occidentale s'est conservée dans toute sa pureté ; elle ne 
s'est quelque peu corrompue que dans les arrondissements judi- 
ciaires de Buje, de Motovun et de Porec. Dans cette langue, 
en effet, se sont introduits plus ou moins de mots italiens par 
le fait que la population était plus ou moins éloignée des petites 
villes «italiennes" du littoral. 

La statistique austro-italienne officielle n'a pas tenu compte 
de ce „dialecte" yougoslave, et a tout simplement inscrit toute 
cette population parmi les Italiens. Il y a environ 20.000 per- 
sonnes (d'après N. Krebs) qui parlent le susdit dialecte et qu'il 
faut inscrire parmi les Yougoslaves. Si nous réparons donc 
seulement cette erreur de la statistique officielle — et cela en 
toute bienveillance à l'égard des Italiens — il y a: 

Yougoslaves: Italiens: 

dans l'arrond. judic. de: 

Buje 12.337 9.398 

Motovun . 16.613 4.833 

/ Porec 8.775 8.325 

. soit: 37.725 22.556 



12 



TRIESTE y^.TRST ^^ q^ ^ 



PKMN 



MUGOIA ^y 






O 



V 



\ ^ 




Italiens mêlés de 
Yougoslaves 



Vieux-Romans 
mêlés de You- 
goslaves. 



Carte ethnographique de la presqu'île istrienne d'après le lecensemtnt 
officiel austro-italien de 1910. 



13 

contre, dans la statistique officielle: 

Yougoslaves: Italiens: 

18-996 41.285 

soit donc 18.792 de plus 18.792 de moins. 

D'après cette correction peu importante il y aurait sur la 
presqu'île istrienne: 

Yougoslaves: Italiens: 

207.993, soit 60,4",, contre 115.440, soit 33,5'!,, 

Un arbitre impartial n'y trouverait certainement pas même 
25''/o de vrais Italiens. 

Tout ce qui est italien, on le voit, est concentré dans 
certaines villes de la côte occidentale istrienne: à Kopar 
(Capodistria), Milje (Muggia), Izola (Isola), Umago, Porec (Pa- 
renzo), Rovinj (Rovigno) et Pula (Pola). Dans toutes ces villes 
il y a d'après la statistique officielle austro-italienne 58.471 
Italiens et partisans contre 15.964 Yougoslaves. 

La moitié de tous les habitants italiens de la 
presqu'île istrienne demeure dans ces sept villes. 
Le reste en est dispersé dans les autres grandes localités de l'Istrie, 
mais il s'y trouve en sensible minorité vis à vis des Yougo- 
slaves. Il résulte bien clairement de tout cela que la popula- 
tion rurale entière de l'Istrie est purement slave, 
tandis que seulement celle des villes de la côte 
occidentale est en majeure partie italienne, mais 
fortement mêlée d'éléments slaves. Si une commission 
impartiale, était chargée de demander consciencieusement aux 
habitants de chaque village de la zone litigieuse de la côte occi- 
dentale de l'Istrie à quelle nationalité ils appartiennent, il est 
certain qu'on n'y compterait pas même 30.000 vrais Italiens. 

Quant à la nationalité des environs de Trieste, voici 
ce qu'en écrit le nouvelliste Dali' Ongaro: „Nous ne devons 
pas en juger d'après l'idiome qu'on parle dans la ville même 
de Trieste; c'est de tous les coins du monde que sont venus 
ses habitants; nous devons pénétrer dans les chaumières des 
paysans des environs, si nous voulons connaître la nationalité 
du pays." La ville de Trieste elle même est habitée en grande 
partie par une population italienne, mais ce n'est qu'une oasis 
italienne sur le territoire slave. Entre Trieste et Monfalcone la 
population est purement yougoslave; ce n'est qu'à partir de 
Monfalcone, par Zagraj (Sagrado) et Cormons, que commence 



IbibÏiotbka i 
BKQHOM. IWSTITUTA J 



14 

à l'Ouest le territoire italien. Et même sur ce territoire il y a 
aussi beaucoup de localités yougoslaves, bien que les Austro- 
Italiens les aient italiénisées: telles Monfalcone (Trzic), Redi- 
puglia (Predipolja), Gradisca (Gradisce), etc., tandis que Gorica, 
heureusement, a été, est restée et restera slave. 

De Trieste (exclusivement) jusqu'à Spic, la frontière la plus 
méridionale de la Dalmatie, il y a sur le littoral yougoslave — 
répétons le — d'après la statistique officielle austro-italienne: 
951.965 Yougoslaves soit 817n contre seulement 

168.172 Italiens, et ses partisans soit 14" o. 

L'étranger, qui traverse le littoral yougoslave, peut faci- 
lement être induit en erreur par les apparences, s'il n'apprend 
point à connaître la population, ses mœurs, sa vie et toute sa: 
culture. Cette opinion se trouve bien justifiée par la remarque 
que fait l'écrivain américain, Madame Emily Greene Balch, pro- 
fesseur au Wellesley Collège dans son livre „Our slavic fellow.^ 
citizens" (New-York, 1910): , L'Italie, par son architecture et 
sa manière de vivre bien joliment aimable, comme la Turquie, 
par ses costumes et les coutumes de l'Orient voisin, cachent 
le fond slave aux yeux des étrangers. Nous nous approchons tout 
naturellement des objets de leur côté le plus connu, et juste- 
ment de cette manière, de même que nous connaissons seu- 
lement la forme germanisée des noms slaves — Agram au lieu de 
Zagreb, Lemberg au lieu de Lwôu^ —, de même, sur ce littoral 
yougoslave, nous ne connaissons que la forme italienne des 
noms. Nous disons Fiume au lieu de Rijeka, Ragusa au lieu 
de Dubrovnik, Monténégro au lieu de Crna Gora. Cette no- 
menclature, l'aspect vénitien des villes et la langue italienne 
qu'on parle par les hôtels, tout cela induit l'étranger en erreur. 
L'élément italien est à la vérité prépondérant dans les parties 
moins importantes du district de Gorica — Gradiska et de 
ristrie, et dans la ville de Trieste, mais le reste de la popu- 
lation de toute la côte adriatique d'Autriche et de Hongrie est 
essentiellement serbo-croate. En Dalmatie, que les touristes 
. considère ordinairement comme une autre Italie plus pittoresque, 
plus de 977n de la population parle le croate ou le serbe, qui 
ne sont qu'une seule et même langue, mais d'alphabet différent." 

C'est donc un fait absolument incontestable que toute 
la côte orientale de la mer Adriatique est habitée par 
une population yougoslave à rexception de quelque ville 
littorale. 



Aperçu de Thistoire du littoral oriental 
de TAdriatique. 

Par F. de §lsic 

Professeur à r Université, Membre de l'Académie yougoslave de Zagreb. 

Les Yougoslaves apparaissent tardivement sur la scène 
historique par le fait qu' a leurs plus jeunes débuts ils n' avaient 
point d' organisations indépendantes d' importance. Ce sont à 
vrai dire d' autres peuples, les Goths et les Avares surtout, 
qui les introduisent dans le monde. Les luttes avec ces peuples 
organisés militairement amenèrent les Slaves à commencer a 
se grouper en tribus importantes sous la conduite d' un duc, 
au côté duquel on cite expressément le conseil des notables. 
Ainsi organisés en tribus, les Yougoslaves passent alors de 
r Ukraine et de la Pologne actuelles du sud-ouest au commen- 
cement du VI^ siècle de 1' ère chrétienne le Danube inférieur 
et pénétrent dans 1' empire byzantin. Ils n' apparaissent donc 
pas au commencement de leur histoire comme un peuple uni- 
que avec un but unique — à 1' instar des Goths ou des Francs 
-— mais en groupes. Aussi 1' expansion et 1' établissement slave 
dans la péninsule des Balkans ne se sont ils accomplis que 
graduellement sans événements particuliers, comme 1' eau qui 
suinte ou comme les eaux d' une rivière débordée qui inondent 
lentement le pays environnant. Cette manoeuvre, les Yougoslaves 
r exécutent dans la seconde moitié du VI^ siècle et dans la 
première moitié du VII^ en compagnie des Avares. C est à 
cette époque qu' ils s' établissent dans tous les pays actuels 
de Bulgarie, Serbie, Macédoine, Hongrie occidentale du sud, 
Croatie, Slavonie, Bosnie, Herzégovine, Crna Gora (pr. tseurna 
gora, Monténégro), Istrie, Dalmatie et tous les pays slaves 
jusqu'à la frontière italienne aux abords de la Soca (Isonzo) à 
l'ouest jusqu' à la source de la Mour et de la Mourica (Murz) 
au Nord. Ils pénétrèrent en compagnie des Avares pour la pre- 
mière fois dans la province impériale byzantine de Dalmatie à 



16 

la fin du VI^ siècle, et par la suite de plus en plus souvent et for- 
tement, à tel point que dès 600 le pape Grégoire I^"^ craignait 
sérieusement que les Slaves ne fissent irruption par 1' Istrie en 
Italie même. Jusqu' au commencement du Vll^ siècle le littoral 
actuel dalmate fut épargné, mais après la mort tragique de 1' em- 
pereur byzantin Mauritius (602), alors ou 1' anarchie régnait dans 
r empire, ce fut son tour à lui aussi. Après bien d' autres 
villes romaines florissantes disparut finalement aussi vers 614 
la célèbre Salona, 1' ancien centre romain de la province de 
Dalmatie, et avec elle la puissance de l'empire byzantin dans 
le nord-ouest de la péninsule des Balkans. La détresse de 
r empire byzantin atteignit son comble, lorsqu' en 626 les Slaves 
et les Avares attaquèrent Constantinople même. Mais les Slaves, 
battus sur mer, se retirèrent et les Avares abandonnèrent le 
champ de bataille. L'insuccès sous les murs de Constanti- 
nople porta un coup terrible à la puissance des Avares, car 
il était un signe évident de leur faiblesse. Bientôt leur sujets 
de la veille, les Slaves s' abattirent sur eux de tous les côtés, 
et se délivrèrent de leur domination de la Save à la Mer Adria- 
tique: est ainsi que se termina vers la moitié du VIl^ siècle — 
sous le règne de 1' empereur byzantin Héraclius — 1' étabhs- 
sement des Slaves dans leur pays actuel. 

Pendant ces invasions en Dalmatie, 1' ancien élément 
roman a disparu en grande partie, et ne s' est conservé qu'en 
partie sur les île^s voisines de Krk (Veglia), Cres (Cherso), 
Losinj (Lussin) et Rab (Arbe) et dans quelques villes romaines 
fortifiées du littoral, telles que Zadar (Zara) et Trogir (Traù). 
Une partie des fugitifs de Salona détruite se réfugia dans le 
palais que 1' empereur Dioclétien s' était fait bâtir dès le com- 
mencement du IV^ siècle après son renoncement à la pourpre 
impériale. Ce vaste palais sur les bords de la mer fut, lui aussi, 
à la vérité pillé, mais non détruit, et offrit aux fugitifs un abri 
suffisamment sûr. Ceux ci s' élevèrent peu à peu des habita- 
tions durables et posèrent ainsi les fondements de la ville 
appelée Spalatum , aujourd'hui Split (Spalato). Au sud-est 
d' autre part les survivants de 1' ancienne ville romaine Epidau- 
rum se réfugièrent sur un ilôt voisin de la côte, où ils fon- 
dèrent peu à peu la ville appelée Raguse (Dubrovnik, en slave). 
Bien que 1' empire byzantin, occupé par de sérieuses guerres 
incessantes avec les Arabes, ne pût guère se soucier du reste de 
ses sujets, avec lesquels il avait perdu toutes relations directes 



17 

par terre, ceux-ci pourtant, même après la destruction de Salona, 
voyaient encore dans 1' empereur byzantin leur maître et pro- 
tecteur, tout en conservant leurs anciennes traditions chrétien- 
nes. Ce n' est qu' après la perte de 1' exarchat de Ravenne 
(750) que 1' empire se soucie davantage des débris de son 
ancienne province de Dalmatie. D'ailleurs les relations entre 
le reste des Romans et les Slaves païens voisins s' étaient 
améliorés, de sorte qu' on pouvait songer aussi à quelque re- 
nouvellement de r ancien état de choses. Avant tout, on réta- 
blit à Split (Spalato) 1' archevêché comme succession de Salona 
détruite, mais il fut subordonné au patriarche de Constantinople. 
Vers 780, le mausolée de 1' empereur Dioclétien fut transformé 
en cathédrale de Saint Domnius (évêque et martyr de Salona 
•f 304). L' organisation politique fut centralisée dans la ville 
bien conservée de Zadar (Zara), où résida le gouverneur impé- 
rial, qui portait le titre de stratège ou de proconsul, et avait 
aussi sous son ressort les villes de Trogir (Traù), Split (Spa- 
lato), Dubrovnik (Raguse) et Kotor (Cattaro) et les îles de Krk 
(Veglia), Cres (Cherso), Losinj (Lussin) et Rab (Arbe). Cette 
autorité continua à porter 1' ancien nom de Dalmatie (le thème 
de Dalmatie) et formait une partie intégrante de 1' empire by- 
zantin. 

Cependant, les Slaves se répandaient dans les immen- 
ses étendues de la péninsule des Balkans et de ses pays limi- 
trophes du nord-ouest (dans les anciennes provinces romaines 
de Pannonie et de Norique), sans tendance formelle déformer, 
un État unique, mais avec la seule tendance de trouver des 
endroits propices à ses organisations patriarchales par tribus. 
Ils ont, en effet, continué dans leur nouvelle patrie cette ma- 
nière de vivre politique qu' ils avaient établie dans leurs pre- 
miers foyers. Aussi ont-ils institué vers le IX^ siècle sur le 
littoral adriatique plusieurs gouvernements, dont deux étaient 
les plus importants: entre 1' embouchure de la Rasa (Arsa) 
dans r Istrie actuelle du sud-est et 1' embouchure de la Ce- 
tina dans la Dalmatie actuelle centrale s' étendait la Croatie, 
et au sud-est de celle-ci, sur les bords de la Piva, de la 
Tara et du Lim la Serbie. De ces deux centres se répandirent 
par la suite le nom de croate au nord jusqu' à la Drave et 
au sud jusqu' à la Neretva, et le nom de serbe au nord dans 
la Bosnie actuelle du sud-est et de 1' est et au sud-ouest 
dans les provinces méridionales actuelles de Dalmatie, d' Her- 

2 



18 

zégovine et de Crna Gora. C est ainsi qu' un seul et même 
peuple, qui parlait dès les temps les plus anciens une seule et 
même langue, connu tout d' abord seulement sous le nom 
collectif de SJaves, commença à se grouper autour des deux 
noms généalogiques de Croates et de Serbes. De même que 
dans la suite, durant des siècles, la puissance politique de 
r une ou de 1' autre de ces peuplades s' étendit, de même 
respectivement le nom national politique embrassa un espace 
tantôt plus grand, tantôt plus petit; de plus, des centres poli- 
tiques différents et bientôt après, une religion différente — les 
Croates en effet reconnurent 1' Église catholique latine, et les 
Serbes, 1' Église grecque orthodoxe — firent avec le temps d' un 
seul et même ensemble ethnique deux corps indépendants, lais- 
sant à un avenir plus heureux et plus judicieux le soin de 
réparer ce que le passé avait si funestement négligé. 

L'histoire politique de la côte adriatique orientale com- 
mence à lafinduVIII^ siècle, et au commencement du IX^ siècle. Les 
armées de Charlemagne viennent de conquérir 1' Istrie et bientôt 
après elles soumettent à leur autorité la Croatie jusqu'à l' embou- 
chure de la Cetina, tandis que la Dalmatie [c'est-à-dire les 
îles de Krk (Veglia), Cres (Cherso), Losinj (Lussin) et Rab 
(Arbe) et les villes de Zadar (Zara), Trogir (Trau), et Split 
(Spalato), resta à 1' empire byzantin. Les Croates furent alors 
— au commencement du IX^ siècle — baptisés par des mis- 
sionnaires francs, d'où s'en suivit ^ans la ville de Nin (Nona) 
la création d'un évêché croate particulier, soumis directement 
à r autorité du pape. V empereur Charlemagne laissa d'ailleurs 
aux Croates complète autonomie avec un duc à' leur tête, choisi 
librement par le peuple, mais reconnu par l' empereur. Dans 
les affaires militaires seules le duc croate était soumis à l'au- 
torité du margrave de Frioul et, de plus, il était tenu de payer 
un tribut annuel à 1' empereur des Francs. 

Lorsque, quelques dizaines d'années plus tard, sous les 
faibles successeurs de Charlemagne, l'immense empire de ce- 
lui-ci s'écroula, la Croatie devait tomber sous la puissance alle- 
mande. Mais ce changement provoqua parmi les Croates une 
révolte qui se termina vers 877 par 1' affranchissement de la 
Croatie. C est alors que la Croatie devint un État complètement 
indépendant sur les bords de la mer Adriatique. 

A la même époque, la Serbie, la Dalmatie actuelle du sud 
et la Crna Gora tombèrent sous 1' autorité suprême byzantine. 



19 

A cette occasion, les Serbes de ces contrées furent baptisés 
et entraînés dans le giron de 1' Église grecque orthodoxe; mais, 
à part cela, ils vécurent, eux aussi, sous leurs propres ducs, 
qui conduisirent en toute indépendance le sort de leur peuple. 
Seules les villes de Dubrovnik (Raguse) et de Kotor (Cattaro) 
continuèrent à faire directement partie de 1' empire byzantin. 

Cependant 1' État croate commença à s'affermir et à s'éle- 
ver de plus en plus sous la dynastie de la famille du duc 
Trpimir, qui régna, à quelques exceptions près, jusque vers la 
fin du XI^ siècle. Vers 924, la Croatie devient un royaume et 
obtient de 1' empire byzantin sous son administration ces îles 
et villes dalmates, qui venaient enfin de passer du patriarchat 
de Constantinople sous la juridiction du pape romain. L' em- 
pereur byzantin d' alors, Constantin Porphyrogénète nous a 
donné une idée des forces militaires de la Croatie au X^ siècle. 
Il lui attribue faculté de lever une armée de 100.000 fantassins 
et 60.000 cavaliers. Sa flotte se montait à 80 sagènes, capables 
de contenir chacune 40 hommes, et à cent condures, montées par 
dix ou vingt hommes. ,,Cela suppose, dit M. Rambaud, de 
l'Académie Française, une population de seize cent mille à deux 
millions d' habitants". Cette puissance militaire importante a 
permis à la Croatie de pouvoir repousser 1' ennemi de ses 
frontières. Ce même empereur Constantin écrit — d' autres 
chroniques byzantines le confirment aussi — que les troupes 
bulgares de F empereur Siméon, dans une guerre avec les Cro- 
ates, ont été totalement défaites par eux. La Croatie s' élève 
aussi culturellement et à ce point de vue c' est un fait bien 
caractéristique qu' elle a su à cette époque obtenir dans 1' église 
r emploi de la langue slave, droit qu' elle a en partie gardé 
'jusqu' à nos jours^ „Plus voisine d'ailleurs de la mer et des 
peuples policés, c'est elle qui, au X^ siècle, est à la tête de 
la civilisation slavo-illyrienne", dit M. Rambaud. 

Mais à la fin du X^ siècle, des désordres intérieurs affai- 
blissent de plus en plus 1' État croate. Le doge de Venise 
Pierre Orséolo en profite pour obtenir de 1' empereur byzantin 
la permission de prendre sous sa protection et administration 
les îles et villes dalmates. C est ainsi qu' en l'an 1000 Venise, 
pour la première fois, établit provisoirement sa puissance sur 
la côte orientale de la mer Adriatique. Quelques années après, 
la Croatie se relève et les îles et villes dalmates reviennent 
sous la direction de leurs souverains, et même, vers 1069, le 



20 

roi Pierre Kresimir les ramène sous son entière domination. 
Ce roi fut le rénovateur de la puissance de 1' État croate. Il dit 
lui-même dans un document qu e „le Dieu tout-puissant a 
agrandi son État sur terre et sur mer". Ses capitales étaient 
Nin (Nona) et Belgrade (Zara Vecchia) sur là mer qu' il appelle 
„notre mer dalmate" ; il portait aussi le titre de roi de Cro- 
atie et Dalmatie. 

Après sa mort (1074), les désordres intérieurs recom- 
mencèrent en Croatie pour se calmer provisoirement sous le 
règne de Démétrius Zvonimir, qui fut couronné à Solin (Salona) 
près Split (Spalato) par un envoyé du pape Grégoire VII. Ce 
roi gouverna éncrgiquement toute la Croatie de la Drave à la 
Néretva et toutes les villes et îles dalmates. Après sa mort, des 
troubles, plus forts que jamais, attristent de nouveau 1' État 
croate. Sous 1' influence de la femme de Démétrius Zvonimir, qui 
était la sœur du roi hongrois Ladislas, se forme alors dans la 
noblesse croate un parti hongrois, qui appelle le roi Ladislas 
dans le pays et lui offre la couronne croate. Ladislas ne réus- 
sit pas, mais bien son successeur Koloman, qui fut, en 1102, à 
Belgrade, couronné roi de Croatie et Dalmatie avec la couronne- 
croate. A cette occasion, Koloman garantit sous la foi du ser- 
ment tous les droits publics et politiques au royaume croate: 
La Hongrie et la Croatie auront désormais un seul et même 
souverain, mais elles formeront deux royaumes particuliers reliés 
en communauté politique par la personne du roi. 

Le couronnement de Belgrade imposait aussi à Koloman 
r obligation de regagner, en sa qualité de souverain légitime 
du royaume croate-dalmate, les villes et îles dalmates, qui, 
pendant la période d' anarchie en Croatie, étaient retombées 
sous la direction de Venise. Dans cette question-là, c'est tou- 
jours encore 1' empereur byzantin qui avait le mot décisif. En 
1107, celui-ci, pour se gagner l'alliance de Koloman contre les 
Normands du sud de l'Italie, lui céda la Dalmatie. Mais lorsque 
quelques années plus tard se rompit l'amitié et l'alliance entre 
le roi Koloman et l'empereur Alexis Comnène, Venise commence 
la lutte pour la Dalmatie. Cette lutte entre les rois hongrois- 
croates et Venise pour la possession de la côte orientale de 
la mer Adriatique dure sans interruption de 1115 à 1358. Et 
le plus intéressant, c'est que les villes et îles dalmates mêmes 
s'opposent de toutes leurs forces aux Vénitiens, ne voulant 
absolument pas tomber sous leur domination. Zadar (Zara) 



21 

tout particulièrement, en sa qualité de ville dalmate la plus 
importante, se soulève contre la république de S'- Marc chaque 
fois qu'elle a pu compter sur l'aide du roi hongrois-croate. Ce 
n'est donc que par la force que Venise a pu s'implanter pour 
quelque temps dans les villes dalmates et sur le littoral croate. 
La plus caractéristique des expéditions vénitiennes fut celle de 
1202, alors que le doge conduisit contre Zadar toute l'armée 
croisée, qu'il devait faire passer en Palestine; c'est la fameuse 
quatrième croisade, qui — directement au service de l'avide 
Venise — se termina sous les murs de Constantinople et ne 
vit pas même la Terre Sainte. Le roi hongrois-croate Louis l^"" 
obtint un brillant succès après une longue et terrible lutte sur 
terre et sur mer avec Venise, en forçant enfin Venise par la 
paix de Zadar (1358) à renoncer à toute la côte de Rjecina 
(Fiumara) à Kotor (Cattaro). Dubrovnik (Raguse) tomba aussi 
sous le protectorat des rois hongrois-croates (1358 — 1526), 
tout en conservant son indépendance politique de république 
aristocratique, tandis que Kotor (Cattaro) — ville qui d'ailleurs, 
avec les Bouches de Cattaro, se trouva à partir du Xl^ siècle 
régulièrement à l'intérieur des frontières de l'État serbe — ne 
tomba que provisoirement (1358 — 1385) sous le protectorat du 
roi hongrois-croate. La flotte croate redevint alors florissante 
et notamment quelques uns de ses amiraux (admiratus regnorum 
Croatiae et Dalmatiae) se sont distingués de 1358 à 1413. 

L'occupation permanente du territoire de la Dalmatie actuelle 
par Venise ne date que du XV^ siècle, lorsqu' après la mort 
de Louis I^^ (f 1382) éclatent en Hongrie et en Croatie de 
longues guerres de succession, qui finissent par briser entiè- 
rement leur force. Et même alors Venise n'obtient du succès 
que pacifiquement et durant quelques dizaines d'années. La sépa- 
ration de la Dalmatie commença en juillet 1409, lorsque l'An- 
gevin Ladislas de Naples, compétiteur de Sigismond de Lu- 
xembourg (f 1437), vendit au doge, après un long marchandage, 
pour cent mille écus ce qu'il possédait alors de la Dalmatie, 
c'est à dire la ville de Zadar, Vrana, Novigrad et l'île de Pag. 
De plus, Ladislas renonça en faveur de Venise à ses droits de 
roi de Hongrie, Croatie et Dalmatie sur tout le reste de la 
Dalmatie. La nouvelle de l'infâme trahison de Ladislas de Naples 
fit que les villes et îles Dalmates vexées et attristées se rendirent 
en grande partie volontairement sur la base de la convention 
à l'autorité vénitienne, pour sauver de cette manière le plus 



22 



possible leur ancienne autonomie. C'est ainsi que tout de suite 
après Zadar se soumirent à Venise dès 1409 les îles de Cres 
et Rab et la ville de Nin, puis Skradin en 1411, Sibenik en 
1412 (après un long siège), les îles de Hvar, Brac et Koréula 
et les villes de Trogir, Split et Kotor en 1420. Omis en 1444 
et enfin l'île de Krk en 1481. Vers la fin du XV^ siècle, Venise 
était donc en possession de toutes les villes et îles du littoral 
à l'exception de Dubrovnik. C'est alors que se répand 
aussi le nom de Dalmatie sur ces villes et îles du 
littoral qui jusque là n'avaient point formé la notion 
géographique de Dalmatie, car la Dalmatie comprenait 
avant le XV^ siècle les îles de Krk, Osor et Rab et les villes 
Zadar, Trogir et Split. Tout le reste dans leur voisinage immédiat, 
tel Klis près Split, Knin ou Sinj, se trouvait encore dans 
le royaume de Croatie (in regno nostro Croatiae). Cette 
possession permanente, sa plus ancienne, la République de 
Venise l'appela plus tard (au XVII^ siècle) „aquisto vecchio", 
l'ancienne acquisition, naturellement pour la distinguer de celle 
qu'elle avait acquise alors (au XVll^ siècle). Les Bouches 
de Cattaro étaient appelées Albanie vénitienne (Albania 
ven'eta); elles étaient séparées de la Dalmatie par le territoire 
de la République de Raguse. L'état politique géographique sub- 
sista ainsi de la moitié du XV^ siècle jusqu'à la moitié du 
XVI^, c'est à dire jusqu'un jour où Venise trouva un nouveau 
rival dans l'Empire ottoman, qui, après la chute de la Serbie 
(1459), de la Bosnie (1463) et de l'Herzégovine (1480) se mit 
à s'approcher dangereusement des bords de 1' Adriatique. Dès 
la première moitié du XVI^ siècle, les armées du sultan Ba- 
jazid II pénétrèrent en Croatie, aux environs de Knin et de 
Sinj et bientôt après arrivèrent sous les murs de Split qu'ils 
assiégèrent, pour pousser ensuite vers Sibenik, Trogir et Klis. 
Ce furent alors de tristes jours pour la Croatie : dès la 
moitié du XVI'^ siècle, les Turcs la conquirent toute entière; 
seules les villes fortifiées du littoral restèrent sous la domina- 
tion de Venise, menant une vie désespérée remplie de craintes 
et de luttes continuelles. II en fut ainsi jusqu' à la moitié du 
XVII^ siècle. A cette époque la notion de Dalmatie était iden- 
tique avec la possession vénitienne. L'ancien titre politique 
géographique de «Croatie" disparut donc alors, 
dans le courant du XVI^ siècle, de la Dalmatie ac- 
tuelle. 



23 

Sur ces entrefaites éclata, vers le milieu du XVII^ siècle, la 
guerre de 24 ans (de Candie) entre Venise et la Turquie, pen- 
dant laquelle -les Vénitiens furent sérieusement soutenus par de 
nombreuses troupes volontaires de Croates et de Serbes^), qui 
voulaient avant tout se délivrer de la domination turque into- 
lérable. Cette guerre se termina par la paix de Candie (1669). 
Venise y renonça à l'île de Candie (Crête), mais en dédom- 
magement elle étendit sa possession sur la côte adriatique: la 
nouvelle frontière courut le long de la côte sur la crête des 
montagnes du golfe de Novigrad jusqu' à la Cetina inférieure, 
de sorte que Klis tomba sous la domination vénitienne. Cette 
ligne limitrophe reçut — d'après l'envoyé vénitien qui la fixa 
avec la commission turque — le nom de linea Nani, et en 
même temps ce territoire commença aussi à être considéré plus 
tard comme aquisto vecchio, l'ancienne acquisition. La 
guerre contre les Turcs reprit dès 1684, après la fameuse ca- 
tastrophe des Turcs sous Vienne, lorsque Venise s'allia à l'Au- 
triche et à la Pologne. Dans cette nouvelle guerre de quinze 
ans, les Vénitiens conquirent, — surtout au prix du sang 
des Croates et des Serbes, qui, cette fois encore, les se- 
condèrent bien largement — Sinj au nord et Herceg-Novi (à 
l'entrée des Bouches de Cattaro) au sud. La paix de Karlovci 
en Syrmie (1699) fixa la nouvelle frontière entre Venise et la 
Turquie; le Vénitien Grimani la détermina, d'où le nom de 
linea Grimani. Cette frontière fut tirée d'une façon toute 
simple: les points Knin, Sinj et Gabela sur Neretva furent 
réunis par des lignes droites sans" souci des montagnes et autres 
élévations du sol. Autour de chacun de ces points, on laissa 
une région d'une heure de marche comme zone neutre de dé- 
fense. Au sud, par contre, Venise acquit presque entièrement 
les Bouches de Cattaro et Budva. La linea Griman'i était 
donc la frontière de la possession appelée nuovo aquisto, 
la nouvelle' acquisition, et avec elle, naturellement, le nom de 
Dalmatie s'étend à nouveau davantage dans l'intérieur, dans la 



1) Les Serbes commencèrent à s'installer par le territoire de la Dal- 
matie actuelle au nord de l'embouchure de la Cetina dès le XlVe siècle, 
mais leur établissement principal remonte aux XVIe et XVlIe siècles, lors- 
qu'ils vinrent de Bosnie. Les contrées situées au sud de la Cetina, res- 
pectivement de la Neretva, furent de toujours des parties de l'organisa- 
tion politique serbe, respectivement bosnienne, habitées principalement par 
une population serbe. 



24 

Croatie d'autrefois. En 1714 recommence la guerre turco- 
vénitienne, qui se termine par la paix de Pozarevac sur le 
Danube (1718). Cette paix reconnaît la linea.Mocenigo, 
qui reste la frontière de la Dalmatie vénitienne jusqu' à la 
chute de la République de S' Marc (1797), ou en d'autres mots: 
c'est cette frontière même qui existe aujourd'hui 
encore entre la Dalmatie et la Bosnie-Herzégovi ne; 
il faut en excepter uniquement le point le plus méridional Spic 
(Spizza), qui n'appartient à l'ancienne monarchie austro-hon- 
groise qu'en 1878 et le territosre de l'ancienne République de 
Raguse entre l'embouchure de la Neretva et Herceg Novi. La 
possession nouvellement acquise, comprise entre ces deux lignes 
de Mocenigo et de Grimani est appelée aquisto nuovisimo 
et en même temps le nom de Dalmatie s' (tend à nouveau 
davantage à l'Est dans l'ancienne Croatie. Cette explication 
montre clairement que la notion politique géographi- 
que actuelle de la Dalmatie au nord de la Neretva 
est à vrai dire le dernier circuit de la possession 
vénitienne sur la côte orientale de l'Adriatique. 
Cette possession, par contre, est due en partie à la remise vo- 
lontaire des villes et îles du littoral au XV^ siècle et en partie 
à la vaillance et aux sacrifices des Croates et des Serbes sous 
l'étendard vénitien aux XV1I<^ et XVIII^ siècles. 

Dubrovnik avec son territoire et les Bouches de Cattaro 
(Albania Veneta), qui n'ont jamais fait partie de la 
Dalmatie vénitienne, font exception, comme nous l'avons 
déjà dit. Mais il y aurait encore quelque chose à accentuer. Peu 
rassurée par le voisinage de Venise, la République de Du- 
brovnik déclare à la paix de Pozarevac (1718) qu'elle a cédé 
deux minces bandes de terres, l'une au nord et l'autre au sud 
de son territoire, à la Turquie, qui de cette manière s'étend 
jusqu'à l'Adriatique. C'est ainsi que se formèrent les enclaves 
de Neum-Klek à l'embouchure de la Neretva et de Suto- 
rina à l'entrée des Bouches de Cattaro; ces deux parties appar- 
tiennent, aujourd'hui encore, à l'Herzégovine, qui s'est ainsi 
avancée jusqu'à la mer. 

Par la chute de la République vénitienne (1797) et la paix 
de Campoformio, toute la Dalmatie avec les îles du Quarnéro 
et les Bouches de Cattaro (comme ancienne possession véni- 
tienne) passent dans les mains de l'Autriche, tandis que Du- 
brovnik continue à rester quelque temps encore une république 



25 

indépendante. Sur la nouvelle de la chute de la République de 
Venise, la Dalmatie toute entière se soulève, et particulièrement 
les habitants des campagnes, qui redoutaient la domination des 
„Jacobins impies", les Français calomniés par les Franciscains. 
Le désir unanime de voir la Dalmatie réunie à la Croa- 
tie se fait jour dans toutes les classes de la population. Aussi 
le général autrichien Mato Rukavina, Croate de la Lika 
voisine, fut-il reçu avec enthousiasme, lorsqu'il fit son entrée 
dans le pays au nom du roi hongrois-croate. Mais la réunion 
avec la Croatie n'eut pas lieu, car l'Autriche officielle et non 
officielle s'y opposa, voyant sa proie dans la Dalmatie. 

Cependant, quelques années après, l'Autriche perd la Dal- 
matie par la paix de Presbourg (1805) et la cède à l'empereur 
Napoléon, qui réunit Dubrovnik à la Dalmatie et aux Bouches 
de Cattaro. C'est ainsi que, pour la première fois, au 
commencement du XIX^ siècle, le nom de Dalmatie 
signifia tout le territoire qui désigne ce pays 
aujourd'hui aussi. Mais voilà qu'en 1809 Napoléon acquiert 
par la paix de Schônbrunn toute la Croatie de la rive droite 
de la Save à l'embouchure de TUna, la Carniole, la Carinthie 
occidentale, l'Istrie avec Trieste et toutes les îles du Quarnero. 
Napoléon demanda ces pays pour avoir une communication 
directe par terre avec la Dalmatie, réunie alors avec le royaume 
d'Italie, bien que son gouverneur, Vincenze Dandolo, ad- 
ministrât sa province presque indépendamment. En 1809 Napo- 
léon enlève la Dalmatie à lltalie et crée, en la réunissant à ses 
autres provinces yougoslaves, l'Il 1 y r i e (les provinces illy- 
riennes), à la tête de laquelle il place le général Marmont. La 
domination française ne dure que quelques années dans les 
pays yougoslaves, et pourtant le peuple a gardé un souvenir 
durable de ce gouvernement qui était pour lui idéal. Jamais 
le peuple yougoslave n'a eu d'administrateurs, ni 
de maîtres si généreux, ni si bienveillants que le 
général Marmont, „duc de Raguse". L'administration, 
les écoles, la justice, les questions économiques, tout a pris 
sous la domination française le caractère d'institutions qui se 
soucient des intérêts nationaux. Les îles du Quarnero de Cres, 
Krk, Losinj et de Rab et la ville de Rijeka (Fiume) sont réu- 
nies à la Croatie civile, à laquelle Napoléon joint en- 
core l'Istrie orientale. Aussi la chute de Napoléon fut-elle un des 
coups les plus terribles qui frappèrent jamais les pays yougo- 
slaves (1815). 



26 

Le retour de la domination autrichienne fait revivre la 
question de la réunion de la Dalmatie avec la Croatie; mais 
le'gouvernement de Vienne s'y oppose conséquemment; il a 
maintenant même commencé à soutenir l'éli^ment 
italien, sachant bien qu'il ne s'échauffe pas pour 
de telles idées, mais que lautonomie du pays le conten- 
tera. Le gouvernement autrichien, bien plus, refusa à la Croatie, 
jusqu'en 1822, de lui retourner le territoire qui s'étend de la 
rive droite de la Save à la mer. Lorsque pourtant enfin il 
le fit, il enleva à la Croatie l'Istrie orientale et les îles de 
Cres, Krk et Losinj et les réunit à l'Istrie, à laquelle jamais 
jusqu'alors ces îles n'avaient appartenu, tandis qu'il rendit 
Rab à la Dalmatie. Et c'est ainsi que le tout resta jus- 
qu'aujourd'hui. 

Mais ce fut en vain: l'idée de la réunion nationale ne se 
laissa étouffer par aucune lettre patente impériale; au contraire, 
elle se répandit de plus en plus, gagnant les esprits de la Soca 
(Ispnzo) et des bords de la mer jusqu'au Timok et au Vardar à 
l'Est. Il la connaissait bien, cette disposition des esprits du littoral, 

e grand patriote et homme d'Etat italien Cavour, lorsque le 
28 décembre 1860, il s'exprimait en ces termes^): »Évitons 
toute expression qui permette de supposer que le 
gouvernement du roi (Victor Emmanuel) aspire non 
seulement à la possession de Venise, mais aussi à 
celle de Trieste y compris l'Istrie et la Dalmatie. 
Je sais pertinemment que, dans les villesdu litto- 
ral, le fond de la population est de race et de sen- 

iments italiens, mais que le reste de la population 
du pays appartient exclusivement à la race slave; 
faudrait donc sans aucune raison judicieuse se 
brouiller avec les Croates, les Serbes, les Madja- 
res et les Allemands, si nous voulions montrer que 
nous aspirons à enlever complètement cette grande 
partie de l'Europe cenUale. Tout mot qui touche 
cette question, quelque légèrement qu'il fût exprimé, 
deviendrait une arme dangereuse dans les mains 
de nos ennemis. Ils sauraient bien s'en servir pour 
soulever l'Angleterre contre nous, car cette puis- 



') GI. Chiala: Lettere ciel conte Cavour, vol. IV, 139-14U. 



27 

sance non plus ne saurait voir d'un <i'il favorable 
la mer Adriatique redevenir, comme au temps de 
Venise, mer italienrîe«. 

Nous sommes persuadés que les chefs actuels du peuple 
italien se souviendront, eux aussi, de ces mots du fondateur 
de l'Italie moderne et qu'ils ne voudront pas se convaincre à 
leurs propres dépens de leur profonde vérité. 



La civilisation yougoslave sur TAdriatique. 

Par le Dr. Branko Vodnik, Professeur agrégé à l'Université de Zagreb. 

I. 

Lorsque les saints frères Cyrille et Méthode, nés à Salonique 
en 863, se rendirent sur l'ordre de l'empereur Michel, et à l'invitation 
du prince de Moravie Rostislav, de Constantinople en Moravie, 
le premier comme apôtre et théologien, le second comme po- 
liticien et organisateur . . . dans leurs saintes mains se trouvait 1 e 
premier livre slave. A cette époque, la civilisation à Con- 
stantinople était supérieure à celle de l'Europe occidentale, et 
les Slaves se tournèrent vers le côté oii la lumière était la plus 
éclatante. Pourtant, même en ces premiers temps, ils imprimèrent 
à la civilisation byzantine déjà acceptée, leur cachet particulier. 

Le premier livre slave fut une traduction de la langue 
grecque, mais il était écrit en glagolite, lettres slaves, et 
l'esprit en était aussi slave ; le premier livre slave exprime la 
résistance politique et culturale du prince Rostislav contre l'État 
des Francs, donc contre la nationalité allemande, de peur que 
brandissant l'étendard de la croix, elle n'arrivât à anéantir pour 
toujours la liberté politique des jeunes peuples slaves qui ve- 
naient d'apparaître dans l'histoire des nations. Le christianisme 
occidental, unifié par la langue latine morte, était entravé et non 
libre, et précisément les théologiens allemands lui donnaient 
un caractère de pllis en plus dogmatique, tandis que le chris- 
tianisme à l'est était plus libéral, permettant à côté de l'Église 
grecque toute, une série d'Églises nationales. Aussi les Slaves 
se tournèrent-ils vers l'Orient où il y avait plus de civilisation 
et plus de liberté, estimant que la véritable civilisation ne peut 
exister sans la liberté, de même que la vraie liberté ne peut 
être sans civilisation. 

La première civilisation slave s'établit en Moravie, et 
de là comme d'un foyer rayonnant, commença à influencer les 
tribus slaves du nord et du sud, mais cela dura à peine une 



30 

vingtaine d'années, car en attendant, les Allemands et les 
Magyars renversèrent l'État morave. 

L'État fut renversé, mais dans sa civilisation, bien que 
toute nouvelle, il y avait une telle force de vie et de dévelop- 
pement, qu'étant prédestinée aux Slaves, elle ne put pas être 
anéantie par la chute de la Moravie. Elle fut transportée aux 
Yougoslaves. Sous l'influence immédiate de la sphère grecque, 
le nouvel alphabet cyrillique, emprunté à l'alphabet grec, fit 
reculer la glagolite, et pendant le schisme, ces pays plus soumis 
;i l'influence de l'Église orientale, restèrent unis à Byzance. 
Une lutte des plus difficiles attendait les Croates, peuple yougo- 
slave, qui avaient émigré du nord et étaient parvenus jusqu'à 
l'Adriatique ; ce peuple mi-civilisé, mi-sauvage et de nature 
guerrière, avec une religion naturelle qui ne s'était pas. encore 
élevée jusqu'au degré d'une mythologie, s'installa sur les bords 
de l'Adriatique pour garder durant des siècles, au prix des 
plus terribles luttes, le littoral oriental de l'Adriatique, voulant 
là, sur les ruines de l'empire romain et sur la partie la plus 
civilisée du sol yougoslave, au contact immédiat du monde 
extérieur, marcher parmi les Yougoslaves à la tête de tous les 
progrès de la civilisation. 

Sur l'Adriatique, de Duklia à Rasa, fut créé l'État croate, 
le plus ancien royaume sur le territoire de l'ancienne Autriche- 
Hongrie. Hésitant entre l'orient et l'occident, cet État finit par 
se joindre au X^ siècle, à l'occident. Mais en embrassant 
l'Église occidentale, le peuple croate sut, même dans sa civili- 
sation moyen-âgeuse, parfaitement conserver son caractère na- 
tional. Sur l'Adriatique fut fondée une Église nationale 
avec le service divin en paléo-slave et avec des livres glago- 
litiques. Ce phénomène exceptionnel, dans l'histoire de l'Église 
occidentale, est une preuve de la force et de la particularité de 
l'esprit yougoslave sur l'Adriatique, ce qui est encore davantage 
démontré par le fait que l'Église catholique nationale, bien que 
sur un territoire assez restreint, s'est conservée encore jusqu' à 
nos jours. L'énorme pouvoir politique et ecclésiastique dont 
disposait le pape au moyen-âge était en vain et inutile; en vain 
les Latins obtenaient dans l'Église les places les plus élevées; 
inutile fut la plus forte pression de la République vénitienne: 
le simple curé glagoliticien, ferme et sans plier, organisait sur 
l'Adriatique en Dalmatie, sur le littoral croate, en Istrie et dans 



31 

les îles, son Église nationale et la civilisation nationale du 
moyen-âge. 

Lorsque la réformation allemande essaya d'arriver, par les 
Yougoslaves, jusqu' à Rome, en fondant une imprimerie à 
Urach, où on imprimait pour les Yougoslaves des livres avec 
des lettres cyrilliques, glagolitiques et latines (1561 — 1564), les 
prêtres glagoliticiens les plus cultivés d'Istrie et du littoral croate 
se réunirent autour de cette imprimerie : Etienne Konzul Istranin, 
Antoine Dalmatin, Georges Cvecic, Georges Jurisic et autres, 
et ils s'efforcèrent comme écrivains de répandre le protestan- 
tisme dans le midi slave. Originaire d'Istrie était aussi Mathieu 
Vlacic (Mathias Flacius lUyricus), professeur à l'université de 
Wittenberg, Jena, Strassbourg et Anvers, véritable encyclopé- 
diste de la Réformation et aussi son chef avec Luther et Mélan- 
chton. Les prêtres glagoliticiens acceptaient avec enthousiasme 
les livres glagolitiques imprimés, car la hiérarchie romaine 
désirait que les Glagoliticiens restassent sans livres et sans 
civilisation, pour quils périssent dans l'ignorance. Pourtant le 
protestantisme n'y prit pas racine ; tout en se servant de livres 
glagolitiques de l'imprimerie protestante, ils restèrent ce qu'ils 
étaient avant: des prêtres nationaux. Ils ne se souciaient pas 
de subtilités théologiques, ils détestaient, comme toujours, 
la haute hiérarchie étrangère, ils se servaient de la langue 
nationale ;ï l'église; avant et après le Concile de Trente, ils 
se mariaient et vivaient la vie de famille, de sorte que la 
Réformation ne leur apporta rien de nouveau qui piit les attirer. 

La littérature glagolitique du moyen-âge nous a laissé plu- 
sieurs documents précieux qui prouvent une civilisation remar- 
quable chez les Glagoliticiens, par exemple: le Missefdu prince 
Novak (1386) et le Missel de Hrvoj, duc de Spalato, avec des 
Initiales magnifiques du commencement du XV^ siècle ^); le 
Code de Vinodol (1288) est d'une grande importance, c'est un 
des plus vieux recueils slaves du droit coutumier populaire. 

Très intéressant est aussi l'Évangile slave glagoli- 
tique de Reims (1395), appartenant à la bibliothèque de 
la ville de Reims, sur lequel les rois de France, le jour du 
sacre, prêtaient serment. M. V. Jagic dit au sujet des travaux 



1) Missale Glagoliticum Hervoiae, Ducis Spalatensis. Recensuerunt 
V. Jagic, L. Thallôczy, F. Wickhoff. Vienne, 1891. 



32 

des Glagoliticiens: „Si tous les livres avaient été conservés dont 
les fragments, plus ou moins grands, se trouvent encore aujourd'- 
hui en grand nombre à Zagreb, à Ljubljana et à St- Péters- 
bourg, puis à Vienne, Prague et aussi chez des particuliers, 
il faudrait rendre hommage aux Glagoliticiens croates, comme 
à des modèles d'application dans la copie des livres glagoli- 
tiques; et si un jour on arrivait à réunir et à éditer les 
exemplaires les mieux écrits et ornés des magnifiques Initiales, 
le monde impartial de nos pays et de l'extérieur admirerait cette 
page de notre civilisation du moyen-âge"^) 

Au moyen-âge, les Yougoslaves ont eu deux centres de 
civilisation: l'un, dans l'ancienne Serbie, où avait été créée une 
grande et riche civilisation sous l'influence de Byzance, malheu- 
reusement écrasée dans sa plus belle floraison, par l'invasion 
turque; l'autre centre était sur l'Adriatique, que même l'intrusion 
des Magyars, des Turcs, des Vénitiens et des Allemands ne 
parvint à détruire complètement. Les Glagoliticiens ont accompli 
une grande œuvre de civihsation nationale. 

L' Église nationale et la littérature glagolitique furent du- 
rant des siècles des barricades dont les Yougoslaves sur 
l'Adriatique, durent entourer eux-mêmes, leur pays et leur âme 
contre l'influence étrangère; ils ont aussi prouvé qu'ils ne pou- 
vaient être arrachés de l'Adriatique par leurs quatre ennemis 
qui se servaient con.tre eux d'armes, de politique et de civili- 
sation: les armes, ils les repoussaient héroïquement; la politique, 
ils la supportaient et y survivaient; et quant à la civilisation, 
ils l'acceptaient sans danger et l'assimilaient à leur âme. 

II. 

Comme au moyen-âge, les Yougoslaves devaient se barri- 
cader, de même, au commencement de la nouvelle époque, au 
moment de la Renaissance, il leur était nécessaire de se mettre 
en avant pour rivaliser avec leur voisine l'Italie qui était de- 
venue le berceau d'une nouvelle civilisation européenne. 

La Renaissance, ainsi que tous les grands mouvements, 
avait un caractère national et en même temps un caractère 
général humain, et elle put créer une grande littérature natio- 



1) V Jagic et B. Vodnik: Histoire de la littérature croate, Zagreb, 
1913, page 24. 



33 

nale italienne et eut une influence sur toutes les nations éclai- 
rées de l'Europe. 

Ce furent justement les Yougoslaves qui répondirent les 
premiers à son appel. A partir de la moitié du XV^ siècle, ils 
créèrent leur civilisation de Renaissance qui est dans l'hi- 
stoire des civilisations de tous les Slaves, la plus 
ancienne, la plus riche, et qui tient une place impor- 
tante dans l'histoire de la civilisation européenne. 

Déjà, parmi les humanistes, il y a toute une série d'huma- 
nistes yougoslaves qui se servent dans leurs écrits de langue 
grecque et latine. Le Ragusain Élie Crijevic (Aelius Lampridius 
Cerva), disciple de Pomponius Laetus, fut couronné à l'Aca- 
démie du Quirinal comme poeta laureatus. Le franciscain ra- 
gusain Georges Dragisic (Georgius Benignus), partisan du do- 
minicain Jérôme Savonarole, humaniste et philosophe ecclésias- 
tique, fut le maître de Jean de Médicis qui devint l'illustre 
pape Léon X. 

Parmi les plus anciens imprimeurs, se distingue André Pal- 
tasic de Cattaro (Andréas de Paltascichis de Cattaro). Le Ra- 
gusain Dobrusko Dobric (Boninus de Boninis), son plus jeune 
camarade, fut en renom vers la fin du XV^ siècle comme libraire, 
imprimeur et éditeur, avec ses éditions qui parurent à Venise, 
Vérone, Brescia et Lyon. Lucien Lovranac (Luciano de Lovrana) 
•de Lovran en Istrie, bâtit le magnifique palais ducal d'Urbino 
et le palais de Gubbio, il fut le maître de Donato Bramante, 
architecte de la nouvelle Église de Saint-Pierre à Rome. En 
Italie, fut aussi célèbre comme peintre, André Medulic de 
Sebenico (Andréa Schiavone) élève de Titien; mais plus célèbre 
encore fut le miniaturiste Jules KJovic (Giulio Clovio, 1498— 
1578) de Grizane sur le littoral croate; son paroissien qui se 
trouve dans la bibliothèque du Musée national de Naples, est 
considéré comme une des œuvres les plus parfaites de pein- 
ture en miniature; un de ses missels précieux est en la posses- 
sion de lord Holford en Angleterre!^) 

Ainsi les Yougoslaves de l'Adriatique partagent non-seu- 
lement les progrès du nouveau temps de l'Italie, mais ils con- 
tribuent beaucoup eux-mêmes au développement de la Renais- 
sance, et prennent une place honorable parmi les artistes et les 
érudits de leur temps. 



1) Bradley: The life, timesant works of Giulio Clovio. London, 1891. 

3 



34 

Les circonstances d'alors, sur les bords de l'Adriatique^ 
n'étaient pas favorables au progrès de la civilisation ; le roi 
ungaro-croate Ladislas de Naples, voyant qu'il ne pourrait se 
maintenir sur son trône, vendit en 1409 pour 100.000 ducats 
les villes de Zara, de Novigrad, de Vrana et l'île de Pag, avec 
ses droits sur toute la Dalmatie, à la République de Venise qui 
de là, étendit, durant le XV^ siècle, son pouvoir sur tout le 
littoral dalmate et sur les îles environnantes. Cet état dura 
jusqu'à la décadence de la république de St. Marc (1797). 

Vers cette même époque, après la chute de la Serbie 
(1459), de la Bosnie (1463) et de 1' Herzégovine (1482), la pres- 
sion turque se faisait toujours plus fortement sentir en Dal- 
matie, du côté continental, s'avançant même jusqu'aux villes 
du bord de la mer. La Dalmatie, menacée du côté de la mer 
par la République vénitienne ennemie, inquiétée dans le dos 
par les Turcs, n'avait pu créer un 'centre de civilisation, où la 
civilisation yougoslave eût pu se développer naturellement, 
et c'est pourquoi quantité de grands hommes yougoslaves, 
ne pouvant travailler en repos, furent obhgés de quitter leur 
pays et de partir à l'étranger. 

Dans la Dalmatie vénitienne, il n'y avait pas de liberté 
politique, et là où celle-ci manque, il ne saurait y avoir de civi- 
lisation. Mais heureusement, il existait sur 1' Adriatique une 
petite république yougoslave, du nom de Saint-Biaise qui avait 
son siège à Raguse et qui devint, à cette époque, le centre de 
la civilisation des Yougoslaves sur l'Adriatique. 

Dans la „Dubravka" (1628) pastorale de Jean Gundulic, 
cette liberté politique de Raguse, qui devait être le point le 
plus attrayant pour les Dalmates opprimés, a été remarquable- 
ment bien symbolisée dans la scène, où le jour de la célébration 
de la Liberté de Raguse, on voit arriver, parmi les bergers 
libres des forêts, un pauvre vieux pêcheur, qui fuyant devant 
les violences vénitiennes, venait chercher là, dans ses vieux 
jours un abri „dans le doux nid de la liberté chérie". 

A Raguse florit, à partir du XV^ siècle une si belle, si 
forte, si riche poésie épique, lyrique et dramatique yougoslave 
de la Renaissance que la plus grande nation pourrait en être 
fière. Les plus grands peuples slaves n'ont pas eu à cette 
époque une telle littérature: et tout cela naquit de lame yougo- 
slave sur ce petit lambeau de liberté ragusaine! Les poètes 
ragusains marchaient de pair avec leurs contemporains d'Italie. 



35 

Leur simultanéité peut être prouvée par ce fait, que la traduc- 
tion de „r Aminte" du Tasse par Dinko Zlataric avait été 
imprimée avant 1' original italien. Les savants allemands ne 
s' occupèrent jamais de la littérature des petits peuples slaves, 
mais le phénomène de la Renaissance ragusaine ne laissa pas 
de les étonner, W. Creizenach, professeur à 1' université de Cra- 
covie, dans son ouvrage „Geschichte des neueren Dramas" 
(Histoire du théâtre moderne) Halle, 1901, y consacre un 
chapitre spécial, intitulé : Das serbokroatische Drama in Dal- 
matien, (p. 506 — 526) où il traite du drame ragusain-dalmate du 
XVI^ siècle. 

A Marin Drzic, le plus grand auteur comique ragusain 
de cette époque, Creizenach a réservé une première place dans 
r histoire du théâtre moderne, et de la pastorale fantastique- 
allégorique de cet auteur „Plakir" il dit: „En tous cas, c' est 
une œuvre des plus intéressantes du genre mi-fantasque, mi- 
réahste et qui a trouvé ensuite une interprétation inimitable 
dans le „Songe d' une nuit d' été" de Shakespeare. 

W. Creizenach n' a étudié que le XVI^ siècle du théâtre 
ragusain-dalmate, et c'est seulement vers le XVII ^ siècle 
qu' apparut le plus grand poète yougoslave sur 1' Adriatique : 
Jean Gundulic (1588—1638). Sa pastorale „Dubravka" et 
son épopée romantique-héroïque „Osman" peuvent hardiment 
être comptées parmi les plus grandes œuvres de cette époque. 
„Dubravka" est une pastorale tout à fait originale, sans cette 
sentimentalité conventionnelle qui se trouve dans les meilleures 
pièces italiennes de ce genre ; elle est pleine de poésie, de 
sentiments nobles, profonds, rehaussée par 1' idée da la liberté 
et inspirée d' un grand souffle patriotique; et quoique certains 
critiques littéraires d' Italie considèrent ,,1' Aminte" du Tasse 
comme sa plus belle œuvre, on peut dire que la „Dubravka" 
sous tous les rapports est supérieure à ,,1' Aminte". 

„Osman", épopée romantique du XVII^ siècle, où est dé- 
crite la lutte désespérée, qu' alors le christianisme devait livrer 
contre les Turcs, pour laquelle les Yougoslaves ont donné tant 
de héros et de martyrs restés inconnus, est considérée par M. 
Murko,. professeur de langue et littérature slave à l'Université 
de Leipzig comme une plus grande œuvre que la „Jérusalerri 
délivrée" du Tasse^). 



^) M. Murko: Die sùdslavischen Literaturen. Die Kultur der Gegen- 
wart (Les littératures yougoslaves. La civilisation du temps présent) Teilil, 
Abt. 9. Leipzig 1908. * 



36 

Au XV^ et au XVI* siècle, la Dalmatie vénitienne possède 
aussi, à côté de 1' élément pur slave dans les villages, un grand 
nombre de gens cultivés dans les villes; c' est pour cela, qu' à 
cette époque, il y eut en Dalmatie quelques grands écrivains. 
Marko Marulic (1450—1524) de Split (Spalato) fut non 
seulement dans son pays considéré comme un grand poète 
yougoslave, mais il fut aussi à 1' étranger reconnu comme un 
des plus forts penseurs chrétiens du début de la Réformation; 
aussi traduisait-on ses œuvres en français, portugais, allemand 
et italien," lesquelles furent imprimées à Florence, Bâle, Cologne, 
Paris et Anvers. 

Dans r île de Hvar (Lésina) apparurent deux grands poètes 
tout-à-fait originaux: An ni bal Luci c (1485— 1553) et Pierre 
Hektorovic (1487—1572). Lucie est un poète lyrique exquis; 
il a écrit, en se tenant à la tradition et à la donnée nationale, 
le drame „Robinja" (une esclave). Creizenach déclare que ce 
drame a une grande importance dans 1' histoire du théâtre mo- 
derne, étant un des premiers essais du genre romantique-profane. 
Seulement après Lucie se développa le drame romantique-pro- 
fane chez les Anglais et chez les Espagnols; mais la pression 
vénitienne se faisant sentir toujours plus fortement, empêchait 
chez les Yougoslaves sur 1' Adriatique le développement du 
théâtre dans ce sens, et les traditions nationales yougoslaves, 
riches et brillantes qui se trouvaie^nt si bien concentrées dans 
la poésie épique nationale, restèrent elles aussi, pour le théâtre 
des Yougoslaves jusqu'au XIX^ siècle sans aucune impor- 
tance. Pierre Hektorovic a composé une épopée de pêcheurs 
„Ribanje" (La pêche), dans laquelle apparaît pour la première 
fois dans la littérature yougoslave la poésie épique nationale 
dans toute sa force. Le savant russe N. Petrovski qui a écrit 
sur Hektorovic un ouvrage entier, fait ressortir 1' importance 
extraordinaire pour ce temps du démocratisme de ce poète, 
et la grande valeur artistique de „Ribanje" par rapport à la 
poésie cenventionnelle de ce genre en Italie : «Hektorovic, 
seigneur de Lésina, avec ses idées démocratiques sur la société 
est r ami intime de ses pêcheurs, chanteurs nationaux, et comme 
artiste, il est un réaliste remarquable, et avec son réalisme, il 
a devancé son temps de troix siècles entiers^)". 



') H. neTpoBCKiii: coinHeHinxi. llerpa TeKTopoEHia (Oeuvres 
poétiques de Pierre Hektorovic, Kazan 1901). 



37 

Aussi dans la Dalmatie du nord, les sentiments de la 
nationalité chez les gens cultivés sont profonds vers la fin du 
XV*^ et XVI^ siècle, même plus profonds qu'à Spalato et à Lésina, 
car autour de Zara, centre du pouvoir vénitien, la pression de 
Venise et des Turcs était la plus forte. Voilà ce que Jan Hasistein- 
sky z Lobkovic, qui voyageait en 1493 de la Bohême au Saint- 
Sépulcre dit de Zara dans' son journal de voyage'^): «Cette ville 
est assez grande, il s'y trouve aussi des seigneurs vénitiens; on 
y parle grec, italien, mais le plus, slave, et autour de cette ville 
toute la population est slave". Zara avait donc jusqu' à un 
certain point le caractère d' une ancienne colonie grecque ; les 
fonctionnaires vénitiens et les immigrants lui donnaient un peu 
le caractère italien, mais en somme, elle était encore à cette 
époque, après un siècle presque entier de domination vénitienne, 
une ville entièrement slave par elle-même et surtout par ses 
environs. C est pour cela que Zara a pu donner le jour à 
Pierre Zoranic (né en 1508) qui a écrit un roman pastoral 
„PIanine" (Les montagnes) 1' œuvre la plus patriotique de 
l'ancienne httérature yougoslave sur 1' Adriatique. 

Marulic, Lucie, Hektorovic et Zoranic sont des figures 
originales de la littérature yougoslave , mais après eux , 
n' apparaissent sur le territoire de la Dalmatie vénitienne que 
quelques écrivains sans aucune importance. Les Vénitiens ont 
gouverné la Dalmatie comme si elle était leur propre colonie; 
ils ont entièrement épuisé le sol et le peuple, ils ont abattu les 
forêts pour construire leurs vaisseaux , ils ont laissé le peuple 
s'exterminer dans des luttes sanglantes avec les Turcs et ils 
ont dénationalisé les gens cultivés. 

Aussi, dans ce miheu sans Hberté, à l' époque où les 
plus grands poètes apparaissent dans Raguse libre, la httérature 
en langue nationale s'est presque tout à fait éteinte sur le 
même territoire où, auparavant avaient été créées des œuvres 
dont serait fière n' importe quelle littérature de cette époque. 

Au XVIII^ siècle, on sent un mouvement quelconque, mais 
alors, il ne s'agissait plus de créer de grandes œuvres appelées à 
représenter la civilisation d'une nation, car les gens cultivés 
n'étaient plus aptes à créer et à s' assimiler la civilisation 
nationale, il s' agissait seulement d' entretenir chez le simple 
peuple la conscience vive du sentiment national. 

2) Jan Hasisteinsky z Lobkovic: Putovâni k svatému hrobu (Voyage 
au Saint-Sépulcre) Prag, 1907. 



38 

Le Père Philippe Grabovac, aumônier des soldats dalmates 
de r armée vénitienne, a écrit: „Cvit razgovora naroda" (La 
fleur des causeries du peuple, Venise 1747); dans une chanson 
ée ce recueil, il chante la gloire d'autrefois, la compare à 
la léthargie qui règne à cette époque en Dalmatie et il 1' engage 
à secouer son esclavage; dans une autre, il expose au peuple 
ce triste fait, qu' il combat et verse son sang au profit d' au- 
trui. A cause de ces chansons révolutionnaires, on lui mit les 
fers et on le transporta de Vérone à Venise; là, il fut jeté en 
prison où il mourut après avoir subi de grandes tortures (1750). 

Son successeur, le Père André Kacic travailla dans le 
même but, mais avec plus de prudence. Voyageant à travers 
la Bosnie et l'Herzégovine, comme missionnaire du pape pour 
surveiller les couvents des franciscains, il apprit comme on 
peut, même dans un pachalik turc, vivre et travailler pour son 
pays, et il devint un opportuniste prudent à 1' instar des fran- 
ciscains de Bosnie. 

11 a écrit: „Razgovor ugodni naroda slovinskoga" (Causeries 
plaisantes du peuple slave, Venise, 1756), livre dans lequel il a, 
à la manière d' un „guslar" (joueur de gouslé) national, chanté 
tout au long l'époque entière des luttes yougoslaves contre 
les Turcs. Ses causeries ont été le premier livre populaire qui a 
été lu dans tous les pavs yougoslaves; les „guslars", chanteurs 
nationaux ont chanté ses chansons avec les leurs propres, car 
entre elles, il n' y avait pas de différences notables. Kacic ré- 
pandit ainsi le premier, dans le peuple opprimé et démembré 
l'idée de 1' union nationale et la confiance en la force natio- 
nale; malheureusement le poète ne pouvait s'exprimer aussi 
clairement et formellement qu'il l'aurait voulu, car il craignait 
d'encourir la destinée tragique de Grabovac, et il fut obligé 
malgré lui, de flatter le doge de Venise et certains chefs de 
y armée de Venise. 

Lorsqu' en 1667 le grand tremblement de terre de Raguse 
mit la ville en ruines et amena la république presque au bord 
de sa perte, et alors que les Turcs affaiblis exigeaient des 
Ragusains une contribution féodale toujours de plus en plus 
lourde, la liberté de Raguse n'était déjà plus qu'apparente; 
le commerce, et avec lui le bien-être de la république dispa- 
rurent de plus en plus, la Méditerranée perdit l'importance 
qu' elle avait eue jusqu'alors, et les fondements de la riche 
civilisation ragusaine s'écroulèrent. 



39 

Dans la littérature triompha le formalisme, et à Raguse 

;aussi, sous 1' influence des jésuites, les gens cultivés furent 

dénationalisés ayant été élevés dans le latinisme mort et dans 

la littérature italienne contemporaine, qui était elle-même alors 

en décadence. 

La force de création jadis si puissante et originale avait 
baissé et était remplacée par 1' art de 1' imitation, car on subis- 
sait des influences de tous les côtés. 

Au XVIII^ siècle, Molière a un théâtre permanent à Raguse, 
pour lequel on a remanié et localisé une vingtaine de ses co- 
médies; et cependant le pseudo-classicisme rigide finit par 
triompher. 

Vers cette époque surgit un grand homme connu du monde 
entier, le ragusain Ruggiero Bosko vie, une des plus grandes 
intelligences de son temps, célèbre mathématicien, physicien, 
astronome, philosophe et qui a encore aujourd' hui son impor- 
tance comme père de l'atomistique dynamique. 

. Il est intéressant de remarquer que vers la fin du XVIlb 
siècle, dans Raguse dénationalisée, le plus grand et le plus 
populaire poète soit un Français Marc Bruère Desriveaux, 
né à Lyon, dont le père avait été consul à Raguse. Il s'y était 
complètement acclimaté, et pendant que les poètes du pays 
rivalisaient à qui chanterait en meilleur latin classique, (Rai- 
mond Kunic a traduit en latin l'Iliade et Bruno Zamanja, 
l'Odyssée) ce Français nationalisé, lui, se détournait du pseudo- 
classicisme depuis qu'il avait découvert dans les alentours de Ra- 
guse, l'Homère ressucité se rapprochant davantage de l'esprit du 
temps, le „guslar" (joueur de gouslé) chanteur national; et l'imitant 
dans ses créations poétiques, ce Français d' origine écrit dans 
la plus pure langue nationale, et blâme d' une satyre mordante 
les poètes ragusains à cause de leur dénaturalisation. Avec 
Rousseau, il est partisan de la vie naturelle, qui dans les en- 
virons de Raguse s' était conservée intacte; non seulement, il 
a comprend théorétiquement, mais il s' y adonne de tout son 
cœur en suivant son inclination. 

Bruère Desriveaux, de tous les poètes ragusains se rap- 
proche- le plus des idées contemporaines qui ont servi, après 
la disparition du pseudo-classicisme, au commencement du 
développement du romantisme. 

La venue intéressante de Bruère Desriveaux est une preuve 
de plus combien l'esprit yougoslave possède d'éléments sym- 



40 

pathiques, pour qu'un étranger appartenant à une si grande- 
nation, les ait adoptés et développés quand, momentanément, la 
force nationale est venue à manquer aux indigènes cultivés. 

Raguse est la première ville yougoslave où la civilisation 
française se soit acclimatée au XVIII^ siècle. Molière, est aux 
ragusains de cette époque, ce que leur était au XVI*^ siècle. Marin 
Drzic. La langue française était tellement répandue à Raguse 
que même les remanieurs des comédies de Molière, blâmaient 
les dames de Raguse à cause de cette mode de „francezarije" 
(parler, et faire tout à la française). 

Raguse est aussi la première ville où un Français de nais- 
sance, estimant les qualités de l'esprit national yougoslave a 
prouvé qu' une harmonie et entente parfaites étaient possibles 
entre l'esprit français et yougoslave, entre la civilisation fran- 
çaise et yougoslave. 

Au XVIII^ siècle, la civilisation sur l'Adriatique est en dé- 
cadence, mais dans les autres pays yougoslaves le recul est 
encore plus sensible; du reste, c'est le siècle delà décadence 
et même chez de beaucoup plus grandes nations. 

Malgré tout cela, le XVllI^ siècle a accompli sur l'Adria- 
tique une très importante tâche; il a préparé le terrain pour 
l'occupation française, qui apporta aux Yougoslaves, les idées 
d'une Renaissance nationale au point de vue de la politique 
et de la civilisation. 

IIL 

Les Yougoslaves, c'est-à-dire: les Croates, les Serbes et 
les Slovènes sont une même nation qui, depuis des siècles, 
Vit continuellement sur son intégral territoire ethnographique. 
Cette nation a occupé un territoire qui se trouvait entre deux 
mondes, entre l'Orient et l'Occident, et son premier développe- 
ment politique et civilisateur a eu lieu à l'époque où les con- 
trastes entre ces deux mondes étaient les plus forts. C'est la. 
cause pour laquelle les Yougoslaves, concernant la politique 
et la civilisation, ont été séparés en deux. Le pays lui-même, 
en raison de sa formation et de ses traditions s'est morcelé en 
provinces, de sorte que le principe „divide et impera" a tou- 
jours été un moyen naturel de gouverner les Yougoslaves: il 
a été employé par tous leurs dominateurs, car les Yougoslaves 
n'ont jamais eu à leur tête, un maître unique, soit de leur côté,, 
soit du côté étranger. 



41 

Enfin le territoire habité par les Yougoslaves est peut- 
être le plus important de l'Europe du sud, et c'est justement 
là le point tragique de leur histoire; car ce territoire est de- 
venu désirable et considéré comme nécessaire au développe- 
ment de tous leurs voisins, malheureusement plus forts qu'eux; 
et par cette force brutale, les Yougoslaves furent toujours jus- 
qu'à nos jours un peuple morcelé comme il n'y en a pas eu 
dans l'histoire du monde. C'est pour cela que les Yougoslaves 
jusqu'au XIX*^ siècle ne purent pas avoir une unique civilisation 
et que chaque petite province vivait de sa propre vie, concer- 
nant la civilisation. Mais, malgré cela, depuis des siècles, les 
plus grands esprits yougoslaves cultivaient l'idée slave et 
yougoslave, cherchant à se délivrer et à s'unifier nationalement. 
La confiance qu'ils avaient nourrie jusqu'alors dans les grandes 
nations slaves, s'était évanouie. L'„Osman" de Gundulic était 
seulement resté une belle illusion poétique sur l'État polonais 
qu'il avait espéré devoir être le libérateur des Yougoslaves. 

Après Gundulic, dans la seconde moitié du XVII^ siècle, 
apparaît Georges Krizanic, grand théoricien politique qui, 
ayant confiance dans la Russie, s'était rendu dans ce pays 
énigmatique comme le premier fanatique de l'idée slave; il vou- 
lait régénérer ce pays, espérant qu'une fois régénérée, la Russie 
deviendrait la grande libératrice de tous l'es Slaves. Krizanic 
a écrit sa ^Politique" pour les souverains russes. A cette époque, 
oii les luttes économiques et politiques commencèrent en Europe, 
il démontre que la Russie doit accepter la civilisation occiden- 
tale, qu'elle doit aussi se soustraire entièrement à l'influence de 
l'Allemagne qui lexploite économiquement; elle deviendrait 
ainsi politiquement et économiquement libre, forte, et formerait 
un État national, entièrement slave qui serait à même alors de 
libérer et d'unifier tous les autres Slaves. La Russie ne com- 
prit pas le grand Yougoslave; et à cause de ses idées avan- 
cées, Krizanic dut passer la plus féconde partie de sa vie en 
Sibérie dans l'exil. (1661—1676). 

Au XIX^ siècle l'idée yougoslave est devenue la pierre 
fondamentale de l'idéologie nationale en ne tenant pas compte 
des divisions politiques; à partir de cette époque, elle est le 
rêve de tous les gens cultivés de la nation et de toute la 
civilisation qui se fond, seulement maintenant, en une seule et 
unique civihsation, par laquelle l'idée yougoslave pénètre for- 
ement dans l'âme du peuple. Et ce revirement foncier dans la 



42 

résolution du problème de l'union yougoslave, au point de vue 
de la politique et de la civilisation, a été pour la première fois 
mis en branle et exécuté aussi sur l'Adriatique, et ce sont les 
Français, qui les premiers, en ont donné l'initiative et qui l'ont 
réalisé. 

En 1797 la République de Saint-Marc s'effondra et la 
Dalmatie épuisée, appauvrie, amoindrie en territoire et en popu- 
lation, avec ses hommes cultivés dénationalisés, se libéra de 
la domination vénitienne. A la paix de Presbourg en 1805, la 
Dalmatie tomba au pouvoir de Napoléon; en 1808 la vieille 
république ragusaine tomba aussi dans les mains du grand 
Corse, qui à la paix de Schoenbrunn obtint aussi la Carniole, 
la partie autrichienne de l'istrie, la Croatie, les Confins militaires 
de la Save jusqu'à la mer, et aussi quelques districts de la 
Carinthie, de la Styrie et du Tyrol. 

Napoléon sut apprécier ces acquisitions, considérant les 
Yougoslaves, comme il le disait lui-même, une sentinelle 
placée devant les portes de Vienne. Tout le littoral de l'Adria- 
tique, y compris les terres qui s'avancent profondément à 
l'intérieur, après un démembrement séculaire, se trouvèrent 
enfin réunis en une seule main, sous une même administration 
€t ayant à accomplir une seule mission politique et civih- 
satrice. Après avoir arrondi ses acquisitions dans le midi 
yougoslave. Napoléon fonda un État autonome „Pr ovin ces 
d'Illyrie" (1809). Les Français tâchèrent en Illyrie, surtout 
dans le domaine le plus négligé de la Dalmatie vénitienne de 
faire avancer, avant tout, la culture matérielle, mais peu de 
temps après, ils donnèrent une nouvelle base à la civilisation 
intellectuelle. On développa les écoles élémentaires; on fonda 25 
lycées et deux établissements supérieurs du genre Université, à 
Zara et à Ljubljana. En Dalmatie, il y eut dans certains endroits 
des lycées.» qui furent après' supprimés, sous le régime autrichien. 
Déjà en 1806 commença à paraître à Zara le plus ancien 
journal^ yougoslave „Kraljski Dalmatin" ; une littérature sco- 
laire et populaire se développa, servant de base sur laquelle 
devait plus tard se développer une civilisation supérieure, et 
tout cela dans la langue nationale et en harmonie avec les 
particularités et les tendances de la nation. 

Les Français furent les premiers qui donnèrent aux Yougo- 
slaves une idée moderne du mot: Nation, qui depuis ce temps- 



43 

là, signifia non seulement, seigneurs, nobles et clergé, mais 
aussi bourgeois et paysans. 

En Illyrie, on abolit les droits féodaux (en Bosnie ces 
droits féodaux ont existé sous la domination austro-hongroise, 
jusqu'à nos jours) et les classes furent égalisées. Tous ressen- 
taient enfin le sentiment de la vraie liberté. 

Lorsqu'une Seigneurie de ce côté-ci de la Save faisait 
un procès à ses vassaux d'au-delà de la Save en Illyrie, exi- 
geant- certains droits injustes, les paysans répondaient fièrement 
en latin dans le procès-verbal : „Galli sumus, ergo liberi". 

Les Français, les premiers, trouvèrent sur la base de l'idée 
nationale, la solution logique du problème yougoslave con- 
cernant la politique et la civilisation. Tout au contraire de la 
politique autrichienne qui démembrait, morcelait les pays yougo- 
slaves, Napoléon, le premier, les unissait. Le premier État 
yougoslave uni donna une nouvelle vie à l'idée de l'union 
nationale, et l'illyrie aurait, si la chute de Napoléon n'était 
arrivée si tôt, sans aucun doute, rassemblé autour d'elle les 
autres provinces yougoslaves qui sont restées sous la domi- 
nation autrichienne, magyare et turque. Le problème de la 
civilisation fut aussi résolu d'une manière ingénieuse. Dans 
l'état-major de Napoléon, le savant Marcel de Serres était rap- 
porteur pour tout ce qui concernait les affaires yougoslaves; il 
édita plus tard l'ouvrage „Voyage en Autriche ou Essai stati- 
stique et géométrique sur cet empire" (Paris, 1814). Dans le 
chapitre intitulé .-Des Esclavons et de leur langage", il expose 
des idées rema'^quablement justes sur la civilisation yougo- 
slave unifiée. Les Français respectaient aussi les idées des 
écrivains yougoslaves et résolvaient, d'accord avec eux, toutes 
les questions. L'union politique réalisée exigeait une prompte 
décision au sujet de l'union de la culture intellectuelle. 

L'illyrie ^devait, déjà à cause de l'administration et de l'in- 
struction unifiées, avoir une langue littéraire et une orthographe 
uniques, car jusqu'à ce temps, presque chaque province se. 
servait, dans la littérature, de son propre dialecte et de sa propre 
orthographe qui se rapprochait de celle de la nation voisine 
(italienne, allemande, magyare). Ainsi la question de la langue 
littéraire et de l'orthographe était-elle la question fondamentale 
de notre union culturale. Sous l'influence française parut le Vo- 
cabulario italiano-illyrico-latino (1810) de Joakim Stulli. dédié 
.à Marmont, gouverneur de l'illyrie napoléonienne, et la Qram- 



44 

matica délia lingua Ilirica (1808) de F. M. Appendini, l'un et 
l'autre édités à Raguse. 

ATriesteparut la „Novaricoslovicailiricka" (Nouvelle gram- 
maire illyrique, 1812) de Siméon Starcevic. Dans tous ces travaux 
se fait remarquer une visible tendance pour que les Yougoslaves 
forment une seule et même nation, pour qu'ils parlent une 
même langue, ayant plusieures dialectes différents, avec la remar- 
que qu'il faut intro^iuire dans la vie publique, dans les écoles 
et dans la littérature Un seul dialecte dit „Sto" qui était de tous 
les dialectes dalors le plus répandu et le plus parfait; l'ortho- 
graphe aussi devait être uniforme et s'adapter aux exigences 
de la langue. 

L'illyrie française, dont le centre de gravité politique et 
cultural était sur l'Adriatique, tomba en même temps que Na- 
poléon et fut de nouveau démembrée en plusieurs parties ad- 
ministratives, mais ridée de l'État de l'illyrie continuait cepen- 
dant à lui survivre. 

La vie de l'illyrie, bien que courte fut cependant assez 
longue pour enraciner dans le peuple l'idée de l'union nationale 
pour un futur développement. 

Mais ce développement s'annonçait difficile, car après 
l'occupation française, toutes les puissances voisines cherchèrent 
à opprimer les tendances nationales des Yougoslaves. Les 
Yougoslaves se sont unifiés plus difficilement que les autres 
peuples, car les pouvoirs turcs, autrichiens et hongrois s'op- 
pqsaient même à leur union culturale, voyant là aussi, un moyen 
qui aiderait les Yougoslaves dans la propagation de leur idéal 
politique. 

Et cependant, bien que l'illyrie de Napoléon fût tombée, 
parut en ce même temps le héros de Topola, Karageorges qui 
déliyra la Serbie des Turcs, et ce pays délivré devint le Pié- 
mont politique des Yougoslaves; mais seulement plus tard à Za- 
greb, en Croatie fut créé le centre de civihsation danslequel se déve- 
loppa l'idée de l'union yougoslave. C'est là que la jeunesse 
commença la Renaissance nationale, résolvant le problème na- 
tional sur la même base, d'après la même méthode et avec le 
même nom i llyrique comme cela avait été dansl lllyrie du temps 
de Napoléon. Malheureusement la renaissance nationale n'a pu 
unir tous les Yougoslaves ni au point de vue politique ni au 
point de vue civilisateur. Sans relations politiques avec les autres 
nation de 1' Europe, les Yougoslaves durent pendant l'année 



45 

révolutionnaire de 1848, les armes à la main, défendre leur 
langue contre les violences magyarisatrices des Magyars et 
exiger de l'Autriche qu' elle créât un État fédératif pensant 
qu'ils trouveraient seulement ainsi assez de liberté pour vivre 
leur vie nationale, et assez de force pour libérer leurs compa- 
triotes qui gémissaient encore sous le joug turc, en Bosnie et 
en Herzégovine. 

La marche de l'unification de la civilisation a fait tout de 
même de grands progrès, car jusqu'à cette époque-là, il n'y 
avait que des littératures régionales, c'est-à-dire que chaque 
province écrivait seulement pour elle-même, avec son dialecte 
et son orthographe, mais à partir de la Renaissance nationale, 
il y a trois littératures: littérature serbe, croate et Slovène. 
Entre la littérature serbe et croate, il n' y a même aucune dif- 
férence, excepté dans l'alphabet, les Serbes se servant de 
lettres cyrilliques, tandis que les Croates emploient des lettres 
latines; mais entre la littérature croato-serbe et celle des Slovènes, 
il y a une petite différence dans le dialecte. Bien que la Re- 
naissance nationale n'ait pas pu parfaitement réaliser l'union 
nationale, elle a donné aux Yougoslaves le même idéal en 
politique et en civilisation qui, après l'année manquée 
-de 1848, où à la place du fédéralisme s'était installé l'absolutisme 
de Bach, devenait quand même de plus en plus visible. 

A la demande de la diplomatie turque qui s'effrayait de 
voir pénétrer l'idée illyrique en Bosnie et en Herzégovine, encore 
sous la domination turque, l'Autriche défendit en 1843 qu'on 
employât le nom: illyrique. Depuis ce temps le nom: Yougo- 
slave sert d'appellation commune pour les Serbes, Croates et 
Slovènes, et comme chef de la nation, avec la devise de l'idée 
yougoslave, apparaît vers la seconde moitié du XIX^ siècle le 
grand évêque Joseph Georges Strossmayer, le célèbre ora- 
teur Hbéral au Concile du Vatican. La vie nationale et civilisée 
se développa jusqu'à nos jours sous le nom de yougoslave 
et les tendances à l'unification y devenaient toujours plus claires. 

En 1867, Strossmayer fonda à Zagreb l'Académie yougo- 
slave pour qu'elle devînt le centre scientifique des Serbes, Cro- 
ates et Slovènes. Mais les autres branches de la civilisation 
inclinèrent aussi à se réunir, notamment celle de la littérature. 

Les littératures: croate, serbe et Slovène ont produit, il 
est vrai, au XIX^ siècle de grandes œuvres, mais lorsque les 
petits contrastes auront disparu, alors une littérature 



46 

yougoslave unique créée pour 12 millions d'âmes, présen- 
tera seulement l'expression parfaite de l'esprit yougoslave. 
Le contraste entre la littérature serbe et croate existe dans 
la différence de l'alphabet; le comte Janko Draskovic. chef 
politique de la renaissance nationale dans la première moitié 
du XIX^ siècle, proposa que les Croates se servissent de 
l'alphabet cyrillique, mais la proposition ne fut pas acceptée. 

Le chef des intellectuels serbes modernes, le D"^ Jean 
Skerlic, déclara à son tour en 1910, au congrès des écrivains 
yougoslaves de Ljubljana qu'il se chargeait de faire accepter 
aux Serbes l'alphabet latin. 

Ainsi les plus grandes intelligences yougoslaves furent 
les porteurs de l'idée de l'union nationale et ce procès d'unifi- 
cation de la civilisation yougoslave est à présent en tant pa- 
rachevé, que l'union politique des Serbes, Croates et 
Slovènes en un État, sousla dynastie des Karageor- 
gévic qui donna le libérateur de la Serbie et des 
Yougoslaves, est le faitnaturel d'une terminaison 
logique de tous les efforts accomphis jusqu'ici, et 
de cette façon la question yougoslave se trouve 
définitivement résolue. 

Dans les efforts civilisateurs accomplis jusqu' à présent,, 
la source de la nouvelle vie yougoslave n'a que commencé à 
jaillir. Unis au point de vue de la civilisation et de la poli- 
tique, ils n'ont plus qu'à créer une culture intellectuelle par 
laquelle ils acquerront dans le monde, comme travailleurs civi- 
hsateurs, la même renommée qu'ils ont acquise comme guerriers 
dans l'histoire qui les a placés au premier rang. L'héroïsme 
devint le trait principal du caractère yougoslave, et cet hé- 
roïsme fut toujours au service de la civilisation 
contre la barbarie. Les souffrances des Yougoslaves 
dans les luttes séculaires qu'ils soutinrent contre les Turcs 
sauvèrent la civilisation européenne de l'anéantissement par le 
sabot turc. Aussi le poète ragusain Vladislav Mencetic, célébrant 
les héros de la famille de Zrinski, a-t-il bien . dit déjà au 
XVII^ siècle: 

L'Italie aurait depuis longtemps sombré 
Dans les vagues de l'esclavage, 
* Si la mer ottomane n'était venue se briser 

Contre les écueils croates. 



47 

Les terres de l'Adriatique sont le berceau de la plus 
ancienne civilisation yougoslave; elles doivent aussi, à l'avenir, 
mettre les Yougoslaves en relation avec le monde entier ; 
elles possèdent les traditions les plus grandes et les plus belles; 
elles ont donné le jour à de grands hommes. Parmi eux, nous 
comptons: le sculpteur Jean Mestrovic, le peintre Vlaho Bu- 
kovac, les poètes Jean Mazuranic, Silvius Kranjcevic, Ivo Voj- 
novic et Vladimir Nazor. Les terres de l'Adriatique seront aussi 
dans l'avenir la source et le centre de la civilisation yougo- 
slave; si elles sont mutilées, l'avenir des Yougoslaves sera 
aussi mutilé; c'est pourquoi l'intégralité complète des terres 
yougoslaves sur l'Adriatique est l'impératif catégorique de la 
vie politique et civilisée des Yougoslaves. 



La Yougoslavie économique. 

(Court aperçu.) 
( Par Philippe Lukas, Professeur à l'Académie de Commerce.) 

1" Lignes fondamentales du développement économique. 

L'espace est le fondement de toute économie, car c'est 
la partie de la surface terrestre sur laquelle l'homme se meut 
et développe ses forces physiques et intellectuelles. En second 
lieu, l'économie dépend des conditions naturelles qui résultent 
des circonstances géologiques, morphologiques, climatériques 
et floristiques-fauniques d'un pays. La situation géographique 
joue là dedans un rôle très influent. En troisième lieu, l'éco- 
nomie dépend du travail de l'homme, car toutes les ressources 
naturelles resteraient des capitaux morts, si l'homme ne les ex- 
ploitaient pas, et si l'économie ne les développait pas suivant 
certaines lois sociales. Le mode d'exploitation dépend des forces 
productives intellectuelles, qui trouvent leur expression dans 
la, technique et l'organisation du travail. L'économie, c'est 
en premier lieu, le travail avec la nature et, en se- 
cond lieu, le travail contre la nature. 

Au point de vue de la grandeur de l'étendue^ 
de la situation géographique et de la richesse des 
ressources et forces naturelles, la Yougoslavie 
figure parmi les pays richement dotés, mais, au 
point de vue du degré de la culture matérielle, elle 
se trouve au début de son développement écono- 
mique, car elle ne vient que de commencer à ex- 
ploiter ses ressources et ses forces, tandis que les 
biens culturels ne sont qu'en train de se faire 
sentir. 

2" Superficie, situation, frontières. 

La Yougoslavie a une superficie d'environ 250.000 kil. carr., 
elle est un peu plus petite que la Grande Bretagne sans l'Ir- 
lande, qui en a une de 231.000 kil. carr. 

4 



50 

Elle comprend les Etats de Serbie et de Crna Gora (Mon- 
ténégro) et les parties yougoslaves de l'ancienne monarchie 
austro-hongroise. Elle forme le pays de transition entre l'Eu- 
rope centrale, la mer Egée et la mer Adriatique. Tandis que le 
royaume de Serbie en tant qu'Etat moravien-vardarien forme 
le centre de la péninsule des Balkans et relie l'Europe centrale 
avec la péninsule des Balkans, la mer Egée et l'Asie Mineure, 
les pays yougoslaves de l'ancienne monarchie austro-hongroise 
forment le territoire de transition entre les pays alpins et da- 
nubiens d'une part et la mer Adriatique d'autre part. Mais 
tandis que le royaume de Serbie barre la route à ces forces 
qui tendent à une plus vaste sphère politique et à l'expansion 
intercontinentale (Express-Orient, chemins de fer de Bagdad, 
Europe Centrale), les pays yougoslaves de l'ancienne monarchie 
austro-hongroise sont un objet de lutte entre les pays et forces 
des Alpes et du Danube et les forces qui agissent sur la mer 
Adriatique. 

De la Soca jusqu' à la Bojana, les Yougoslaves forment 
une chaîne ininterrompue, flanquant la partie orientale de la mer 
Adriatique. Tandis que les frontières maritimes sont sans conteste 
naturelles, les frontières continentales de la côte occidentale 
sont différemment comprises par les Yougoslaves et les Italiens. 

L'Italie est sans aucun doute une des plus belles indivi- 
dualités continentales, un ensemble borné par des frontières 
naturelles, mais elle s'étend de la Sicile aux Alpes sans la dé- 
passer. C'est dans cette étendue naturelle que se trouve la force 
de l'Italie, et sur ce territoire se développèrent deux peuples, 
le peuple romain dans les anciens temps et le peuple italien 
dans les temps modernes. Lorsque l'Etat romain franchit ces 
frontières naturelles, il perdit son caractère national et devint 
une sorte de forme juridique internationale pour les acquisitions 
culturelles de peuples sur la périphérie de la mer Méditerranée. 
Après la chute de l'Empire romain, l'Italie se trouva dans son 
territoire naturel, sur lequel se développa le peuple italien. 

Aux temps de son expansion, les frontières de l'Italie 
furent portées à l'Est jusqu' à la Rase (Arse) en Istrie, jamais 
plus loin; mais tout cela n'est pas fondé géographiquement et 
disparut, d'ailleurs, bien vite au temps des émigrations des 
peuples, sans que le nom d'Italie ne se conservât sur ce ter- 
ritoire géographiquement différent. Les circonstances ethniques 
et autres de ces deux pays nous font voir combien diverse- 



^ 51 

ment agit le territoire naturel. Tandis qu'en Italie, tous les peu- 
ples, et même leurs conquérants (les Goths, les Normands, les 
Lombards), se sont assimilés avec les indigènes et devenus 
Italiens, l'Istrie a pris une forme ethnographique toute différente. 

L'élément roman, maigre la domination de Venise de plus 
de 1000 ans, ne s'est nulle part maintenu, excepté quelque peu 
dans les villes et sur les côtes occidentales, et cela, par la loi 
géographique de conservation, d'après laquelle les survivants des 
peuples déchus trouvent en tout temps et en tout lieu leur salut 
ou dans les montagnes, ou sur les côtes (les Celtes, dans le 
pays de Galles, en Bretagne et en Normandie; les Grecs, en 
Asie Mineure) le long des bords de la mer. 

Pour pouvoir apprécier la situation géographique de ces 
contrées que les Italiens réclament pour eux, il faut avoir de- 
vant les yeux les lignes naturelles de l'Europe entière. 

Le continent européen peut se diviser en deux moitiés 
naturelles, l'une découpée, à l'Ouest, l'autre massive, à l'Est. 
La partie orientale est Hmitée par la ligne du Dnjester et de la 
Vistule et la partie occidentale par la ligne Dantzig-Trieste. A 
l'Est de la première ligne se trouve le tronc continental de 
l'Europe, et, à l'Ouest de la seconde, une sorte de péninsule 
européenne de climat océanien et mi-océanien. Au centre s'é- 
tend une partie de transition, où se font sentir dans le climat, 
la flore et la culture les influences des deux autres parties. 

La ligne la plus importante et en général la 
ligne culturelle la plus marquante de I' Europe 
qui sépare les races romanes et germaines de la 
race et de la langue slaves, se trouve sur la li- 
gne Dantzig-Trieste. Il y a bien quelques trangressions 
d'un côté et de l'autre, mais elles sont si peu importantes 
qu'elles ne changent point 1' essence du problème. Les Slaves 
ont franchi cette ligne de démarcation et ont passé en forme 
de coin dans la plaine lombarde; les Italiens se sont mainte- 
nus sur la périphérie occidentale de 1' Istrie; mais toutes ces 
transgressions peuvent se résoudre sur la base du principe 
national dans l'esprit des principes de Wilson. Ceux qui ^de- 
mandent ces pays pour 1' Italie sur la base de la géographie 
ou de la ligne de partage des eaux, sans tenir compte de 
l'ethnographie et des autres facteurs physiques, ne sont pas 
moins téméraires que ces géographes autrichiens qui réclament 
la plaine Lombarde sur la base de la ligne de partage des eaux 
ap'ennine. 



52 ^ 

Ce n'est pas seulement le principe ethnographique, mais 
aussi la géographie qui parle en faveur des Slovènes. La Soca 
passée, en venant de l'Italie, on rencontre une tout autre 
constitution du sol et de toutes nouvelles apparitions de la 
nature. La formation calcaire du sol près de Monfalcone pénè- 
tre jusqu'à la mer et s' étend jusqu'à la Bojana. 

Les îles voisines de la terre ferme, d'après leur forme, leur 
formation et leur direction concordante, ne sont que des parties 
du continent et se sont formées à la suite du déplacement 
séculaire des côtes dalmates et istriennes, pendant lequel la mer 
a pénétré dans les bas fonds pour les transformer en canaux et 
baies, tandis que les monts, se dressant au dessus de la mer, 
ont formé des îles. Les côtes de la terre ferme et les 
îles de la mer forment un ensemble organique 
géographique, dont 1' un ne saurait se détacher 
de r autre, sans causer la déformation de 1' orga- 
nisme tout entier. Les limites qui séparent 1' Ita- 
lie de la Yougoslavie se trouvent au milieu de 
la mer Adriatique dans la direction de son axe. 

Revendiquer pour l'Italie, sur la base' de la géogra- 
phie, les côtes orientales de la mer Adriatique, ce n' est 
pas moins fondé que de demander pour 1' Allemagne les 
côtes de Finlande. Les géographes italiens voudraient peut 
être baser les prétentions de l'Italie aux îles et côtes dalma- 
tes et istriennes sur la loi connue de la force de réunion de 
la mer. La mer, en effet, réunit des côtes opposées, et même 
toutes les côtes du monde, en un ensemble, mais ce ne sont 
que des liens de communications et de commerce; les liens 
politiques exigent d'autres conditions plus fortes. .Jadis, la 
chose était toute simple à cet égard, lorsque la vie politique 
et commerciale se passait dans le voisinage des côtes; mais, 
de nos jours, les continents sont organisés, et les communi- 
cations continentales balancent suffisamment déjà les avantages 
de la mer; les côtes, aujourd'hui, ne font face qu'aux 
besoins de leur arrière pays. 

La mer, au point de vue géographique poli- 
tique, remplit les fonctions de limites, c'est à 
dire qu'elle sépare les Etats, tandis que sa force de 
réunion se manifeste aussi, en second lieu, au point de vue 
des communications et du commerce. Côtes opposées, 
esprit opposé, dit on bien caractéristiquement en anglais. 



53 

3« Climat. 

Ne parlons du climat que pour faire ressortir les différen- 
ces floristiques et culturelles qui existent entre le littoral et 
r arrière pays, et pour attirer 1' attention sur la Rivière (Cor- 
niche) dalmate, qui, par la chaleur des mois d'hiver, passe 
avant les bains hivernaux français et autres. 

La latitude géographique, la constitution du sol et la situ- 
ation sur la mer, voilà les facteurs essentiels du climat. 

D'après la latitude géographique, la Yougoslavie appar- 
tient à la zone tempérée; d' après la constitution du sol et 
r altitude, on remarque dans l' arrière pays d' assez grandes 
différences entre l'été et l'hiver; d'après la situation sur la 
mer, on trouve en Yougoslavie une petite contrée climatérique 
méditerranéenne de caractères climatériques identiques à ceux 
qu'on rencontre en Italie et dans la France méridionale. 

L'influence particulière sur le climat de la Yougoslavie 
résulte de la direction des montagnes, qui s' élèvent immédia- 
tement jusqu' à la mer, parallèlement aux côtes. La tempéra- 
ture en est abaissée à l'intérieur, car les montagnes ne lais- 
sent point pénétrer le souffle marin, mais, en même temps, elle 
en est élevée sur le littoral, où il fait plus chaud que dans les 
autres endroits de même latitude géographique et de même 
situation méditerranéenne. Les températures annuelles moyen- 
nes et les températures moyennes du mois le plus froid de 
r année nous le prouvent au mieux. 



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L'énergie calorique développée par la mer pendant 1' hiver 
est limitée à une bande étroite de la côte, ce qui fait que la 
température y est si élevée, mais, déjà à quelques centaines de 
mètres de la mer, cette influence cesse, un doux climat conti- 
nental y règne avec des oscillations de chaleur plus ou moins 
grandes et la flore de 1' Europe centrale et de la mer Noire. 

4" Peuple. 
La Yougoslavie compte environ 14.000.000 d'habitants, qui 
se divisent en trois groupes: les Serbes, les Croates et les 



54 

Slovènes. A l'origine, il n'y avait aucune difft^rence entre eux; 
des influences culturelles et une vie historique diverse les ont 
différencies, mais pourtant, ils ont conservé entre eux un vif 
sentiment de l'unité nationale, et leur attitude actuelle n'est que 
la conséquence de leurs aspirations et de leurs efforts. 

L'étendue géographique occupée par les Yougoslaves 
possède cette particularité qu'elle ne forme pas un ensemble 
naturel unique, à l'instar de la France et de l'Angleterre, mais 
qu'elle se compose de quelques provinces plus ou moins petites. 
A l'exception de la Serbie, qui, d'après l'artère principale des 
fleuves Morava-Vardar, peut s'appeler Etat mora vi en-var- 
d a r i e n, les autres Yougoslaves occupent les formations calcaires 
Alpines-istriennes, croato-dalmates, bosniennes et les parties 
orientales des Alpes et du Danube moyen. Tandis que la 
Croatie méridionale, la Dalmatie, la Bosnie et Herzégovine et 
la Crna Qora ont un dos orographique commun dans la Velika 
et la Mala Kapela, Pljesevica et les Alpes danubiennes avec 
dçux penchants, l'un vers le Nord, l'autre vers le Sud du côté 
de la mer, la Slovénie et les pays croates-slavoniens sont réunis 
en un ensemble par. le bassin de la Save et de la Drave, qui 
de Triglava se continue vers l'Est sans aucune limite visible. 

Les Slovènes se déplacèrent le plus loin des Yougoslaves 
vers l'Ouest et occupèrent les parties des Alpes orientales, 
justement celles qui se trouvent entre la mer et les autres pays 
alpins. Ce fut pour leur développement d'une importance 
capitale, car, dans l'organisation des pays alpins, ils vinrent 
comme composants de forces plus puissantes, les Allemands. 
Aussi sont ils restés, au point de vue de l'organisation, derrière 
les autres Yougoslaves, à qui le nombre et la situation ont 
permis une plus grande liberté de développement. 

Les Croates ont occupé à l'Est des Slovènes le pays 
compris entre la Save et la Drave et la partie orientale de la 
péninsule avec les côtes istriennes et dalmates les plus décou- 
pées. On y trouve une infinité d'îles, de baies et de canaux 
ouverts largement vers le Sud et l'Ouest, ce qui fait que de 
ce côté s'est toujours fait sentir une forte influence, surtout 
alors où le continent n'était pas encore organisé politiquement. 
Le littoral Yougoslave est peu fertile et peu étendu; aussi n'a 
on jamais pu y fonder d'Etat de grand style, bien que sur lui 
se trouvât le centre de l'Etat croate et de l'Etat ragusien. Cette 
partie fut d'ailleurs un objet perpétuel de luttes entre les forces 
continentales et maritimes. 



00 

Au point de vue ethnique, il n'y a point de différence 
entre les Yougoslaves. A côté de tous les mélanges étrangers 
il s'est formé un type unique, connu sous le nom de race 
*dinarique, caractérisé par la haute taille et le crâne brachicéphale. 
Dans ses études sur le caractère distinctif du corps, l'anthro- 
pologue anglais W. Ripley (The Race of Europe, London, 1900.) 
en arrive à conclure que les Illyriens modernes (Arbanais) et 
les Serbo-Croates forment un type unique physique, connu 
sous le nom de race dinar ique. D'après cela, cette opinion 
de quelques écrivains italiens n'est pas fondée, suivant laquelle 
les habitants de l'Istrie et de la Dalmatie appartiendraient 
ethniquement au peuple itahen^). 

Les Yougoslaves sont physiquement sains et moralement 
d'une grande fécondité. D'après les données statistiques, le 
nombre des naissances dépasse celui des décès en moyenne, 
de 1901 à 1910, de 14,8 pour mille. 



1)11 n'est pas sans intérêt de faire remarquer qu'il y a des écrivains 
italiens (entre autres, Carlo Errera: Una carta etnico-linguistica) qui mê- 
lent les moments ethniques et linguistiques, afin de pouvoir, de cette 
manière, signaler un nombre d'Italiens plus grand qu'il ne l'est en réa- 
lité. Le caractère principal des peuples est la volonté d' après laquelle 
chacun se dit appartenir à un certain groupe social. Aussi Renan prétend 
il justement que cet aveu se manifeste par un plébiscite de chaque jour. 
La langue, cela va de*soi, est un des moteurs principaux de la volonté, 
mais la langue seule ne forme pas le peuple. Les Irlandais, par exemple, 
parlent anglais, les Norvégiens danois, et pourtant ce caractère lingui- 
stique ne saurait faire dire à personne que les Irlandais sont des Anglais 
et les Norvégiens des Danois, et cela pour cette raison que ces peuples 
ne veulent pas qu'il en soit ainsi. En second lieu, la langue italienne n'est 
pas justement si répandu dans le pays que pourrait le croire celui qui 
arrive du côté de la. mer et juge tout le pays d'après l'impression faite 
sur lui dans les villes, car à l'intérieur presque personne ne parle italien. De 
plus, faisons le remarquer, presque tous les Italiens parlent aussi slave tout 
aussi bien que les quelques pour cent de Yougoslaves parlent italien, de 
sorte que les Italiens ne peuvent pas en appeler au caractère linguistique 
du pays. Si la langue italienne est plus répandue qu'elle ne devrait l'être d' 
après le caractère ethnique du peuple, cela résulte de deux facteurs: le pre- 
mier, ce sont les anciennes réminiscences, dont il est resté bien peu dans 
le pays; le second, qui est plus important, c'est la politique autrichienne, 
qui, lorsqu'elle dominait la province lombardo-vénitienne, voulut aussi 
créer en Dalmatie les mêmes circonstances culturelles, pour se façonner 
les fonctionnaires nécessaires. Elle n'ouvrit que des écoles italiennes en 
Dalmatie et sur le Littoral croate, et, plus tard, elle aida les Italiens, pour 
entraver, avec leur assistance, la réunion des Yougoslaves de ces con- 
trées en un ensemble national, ce qui lui a longtemps réussi. 



56 

Le grand nombre des naissances démontre non seulement 
leur vigueur physique, mais aussi leur force démographique 
future, qui se manifestera au point de vue de la défense et de 
l'économie. 

Socialement, les Yougoslaves sont un des peuples les plus 
démocratiques de la terre, car, en Serbie, Crna Gora et Bosnie, 
il ny a pas de noblesse, et dans les contrées de 1 ancienne 
monarchie austro-hongroise, les nobles y sont très rares. 

Malheureusement, au point de vue culturel, les Yougo- 
slaves se trouvent assez en arrière vis à vis des peuples occi- 
dentaux, obligés qu'ils ont été de dépenser toute leur énergie 
pour dc'fendre leur existence nationale; quant à ceux de 
l'ancienne monarchie, des gouvernements étrangers leur ont 
imposé toutes les entraves possibles, pour les empêcher de 
s'élever culturellement. Tandis que, par exemple, il y a, en 
moyenne, en Autriche, une école primaire pour 1.250 habitants 
en Bosnie et Herzégovine il y en a une pour 3.715. 

* 

5^ Production agricole. 

La Yougoslavie est un pays éminemment agricole, et même, 
d' après le pour cent des habitants qui s^ occupent d' agri- 
culture, elle est la première en Europe.^) Cependant le mode 
de travail agricole est encore assez primitif,. au moins dans une 
grande partie du pays. Les machines modernes s" emploient 
très rarement, et il y a encore bien loin jusqu' à la culture in- 
tensive du sol. Et pourtant, la production est assez grande ; 
une culture rationnelle 1' élèvera considérablement. 

Le tableau ci joint contient les noms des espèces importantes 
de plantes et la quantité de la production ; bien d' autres plantes 
utiles (lin, chanvre, arbres fruitiers) ne sont pas mentionnées, 
parce que la statistique de toute la production n' en est pas 
confirmée, bien qu' elle soit assez importante. 

La production absolue est assez grande, mais la production 
relative est bien faible. Au Danemark, un hectare donne 30 quin- 



^) En 1910 se sont occupés d' agriculture : 

en Serbie 84",, en Ualie 59% 

en Bosnie et Herzégovine 88" „ en France 49''/o 

en Croatie et Slavonie 85" „ en Angleterre^ 13"/ft 

en Dalmatie 83, 7" „ en Russie 75" „ 

en Slovénie 65% 



57 



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58 



taux de froment, en Angleterre 21, tandis que dans la contrée 
la plus fertile de la Yougoslavie, les pays riverains de gauche 
du Danube, où la terre (Loss) est de beaucoup plus fertile qu' au 
Danemark et en Angleterre, on récolte 10,2 quintaux, à peine 
par hectare. 

Ce tableau fait ressortir en même temps de grandes diffé- 
rences entre les territoires productifs particuliers de la Yougo- 
slavie (Istrie ^ Dalmatie). Non seulement la production totale 
des céréales à pain peut couvrir les besoins de la population, 
mais même une partie en pourra être exportée (environ 15.000.000 
de quintaux de farine). 



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Bêtes 

à 
cornes 


Chevaux 


Moutons 

et 
Chèvres 


Porcs 


Volaille 


Serbie 


1.000.000 


152.617 


3.800.000 


900.000 




Croatie 
et Slavonie 


1.200.000 


350.000 


950.000 


1.100.000 




Slovénie 


506.000 


59.000 


86.000 


544.000 




Istrie 


64.490 


21.000 


203.000 


17.209 




Bosnie et 
Herzégovine 


1.300.000 


224.000 


2.500.000 


511.000 


i 


Dalmatie 


104.714 


42.000 


1.100.000 


70.844 


Pays riverains 
du Danube 


839.000 


516.000 


1.900.000 


1.300.000 




Cma gora et 

Serbie 
Vardarienne 




Inconnu 


« 




Total 


5.014.204 ■ 


1.364.617 


10.539.000 


4.443.053 














■ 



Dans la production du froment, d' après le nombre d ha- 
bitants, la Yougoslavie figurera' avec 160 kgr. par personne au 
quatrième rang en Europe : 



59 

Bulgarie avec 400 kgr. 

Roumanie „ 348 „ 

France „ 228 „ 

Yougoslavie „ 160 „ 

Quant à la production du maïs, la Yougoslavie, avec ses 
37 à 40 millions de quintaux, prendra la première place en 
Europe, suivie à de grands intervalles par les autres Etats 

européens: 

Roumanie avec 28 millions de quintaux, 

Italie „ 21 

Espagne , 7 „ „ „ , 

France „ 6 „ „ „ 

Le pain de maïs est le pain de beaucoup préféré du paysan 
yougoslave, d'où il restera pour l'exportation une plus grande 
quantité de froment. 

A côté d'une assez belle production de plantes commer- 
ciales (lin, chanvre, tabac, betterave à sucre, chrysanthèmes), de 
fruits (prunes, amandes^ figues^ pommes, poires, oranges, 
citrons, caroubes) et de plantes à huile (navettes, olives), il 
faut faire ressortir la grande valeur des forêts^ yougoslaves. Les 
10.000.000 d' arpents^ de forêts couvrent un espace deux fois 
plus grand que ne 1' est la Belgique toute entière. Jusqu' à pré- 
sent, on a exporté de grandes quantités de bois, des planches et 
des douves surtout, dans l'Europe méridionale et occidentale 
(à Cette, en France) ; 1' organisation de meilleures communica- 
tions en élèvera considérablement l'exportation. 

6" Elevage. 

Suivant le sol et le climat, l'élevage des bestiaux est très 
différent. Au Sud, dans la zone méditerranéenne, où rarement 
il pleut l'été, ce qui fait que le sol passe au steppe, l'élevage 
des bêtes à cornes est faible; dans l'arrière pays, au contraire, 
où il pleut l'été et où la culture des prés est développée, l'éle- 
vage des bêtes à cornes est assez avancé. 

Les races qualitatives importées, en particuher les bonnes 
vaches à lait, se trouvent surtout en Slovénie et Croatie ; vers 
l'Est, les races sont plus faibles. Le nombre des moutons s'élève 



1) La Dalmatie et l' Istrie fournissent 17.000 quintaux cl' amandes. 

2) La Dalmatie fournit annuellement 60.000 quintaux de figues. 
•0 La Dalmatie fournit 40.000 hl. d'huile d'olive, l'istrie 6000. 

*) 1.737 arpents ~ 1 hectare. 



60 

en chiffres ronds à 15.000.000 de têtes ^); daprès le nombre 
des habitants, la Yougoslavie occupe le deuxième rang. Pour 
100 habitants il y a: 



en Bulgarie 


189 


moutons, 


„ Yougoslavie 


107 


n > 


„ Roumanie 


96 


» 5 


„ Espagne 


81 


n > 


„ Grande Bretagne 


59 


» > 


„ France 


43 


» > 


„ Italie 


4 


» 



Les Yougoslaves se nourrissent avant tout de viande de 
moutons. Le nombre de la volaille ne figure pas parmi les don- 
nées statistiques; au point de vue volaille, te Yougoslavie 
occupe une place importante; jusque maintenant il a été exporté 
un grand nombre de dindes et d'œufs sur les marchés de l'Ouest, 
à Londres particulièrement. L'élevage des bêtes à cornes se 
trouve aussi à une belle hauteur, et la Slovénie peut exporter 
du lait et du beurre, la Serbie de la viande. L'élevage des 
porcs n'est pas moins important ; avec ses 5.000.000 de têtes, 
en communauté avec la Serbie vardarienne et la Crna Gora, il 
occupe, d'après le nombre des habitants, la quatrième place en 
Europe; pour 100 habitants il y a: 

au Danemark ' 54 porcs, 

en Allemagne 34 „ , 

„ Roumanie 29 „ , 

„ Yougoslavie 28 „ . 

La Serbie a jusqu'ici exporté principalement du bœuf et du 
porc gelé et de la graisse, et cette branche d'exportation con- 
tinuera à se développer favorablement dans cette direction. 

7" Richesses minérales. 

Les événements géologiques historiques qui ont formé le 
relief extérieur de la Yougoslavie sont la cause des diverses 
espèces de richesses minérales. 



^) Le tableau n'indique que 10.500.000 têtes ; mais on n'y a pas fait 
figurer la Crna Gora et la Serbie vardarienne (53.200 l<il, carr.), qui four- 
nissent sûrement 4.00(1.000 de têtes au moins. La Yougoslavie toute en- 
tière fournit donc le nombre ci dessus. 



61 

Dans les formations archéennes et paléozoïques de Bosnie 
-et de Serbie on trouve des minerais de fer, de plomb, de 
cuivre, d'or.^) 

Dans les formations mézozoïques des Alpes calcaires du 
Sud, on trouve des minerais de plomb et de zinc, du mercure 
et de la houille (Pecuh [Fiinfkirchen], etc.. Les formations ter- 
tiaires contiennent des couches de houille en Istrie et en Dal- 
matie. Les minéraux les plus importants sont: la houille, dont 
on a extrait en 1913, sans tenir compte des pays riverains du 
Danube (mines de Pecuh), environ 32.000.000 de quintaux-), 
le mercure, dont on a produit à Idrija, en Carniole, 8.200 quin- 
taux d'une valeur de 3.900.000 couronnes. 

Le deuxième minéral, si important pour l'industrie, le mi- 
nerai de fer, se trouve aussi en belles quantités. Le gisement 
le plus considérable est celui de Vares en Bosnie, où le mi- 
nerai est extrait et fondu. La production annuelle s-' y élève à 
16.000.000 de quintaux de minerai, dont on reçoit 500.000 quin- 
taux de fer brut. Pendant la guerre, on a commencé à en 
extraire à Ljubija, et- ce minerai semble avoir un plus grand 
pour cent de fer que celui de Varesa. Il y a aussi des minerais 
de plomb, de zinc et de soufre, mais la production n'en est 
pas grande. 

La Croatie et la Dalmatie méridionales, avec tout leur 
système calcaire, abondent en immense quantité en cryolite 
pour l'extraction de l'aluminium; pendant la guerre, on en a 
produit en plusieurs endroits (seulement en Istrie, 200.000 
quintaux). 

La marne pour la fabrication du ciment abonde dans 
toutes les contrées de la Yougoslavie, et tout particulièrement 
en Croatie et en Dalmatie, dont cette dernière travaille pour 
l'e'xportation. Les pierres de construction et le marbre se trou- 
vent en grande quantité dans le Velebit et en Dalmatie; d'im- 
posants palais (celui de Dioclétien à Split et le parlement de 
Vienne) sont construits avec les pierres de Brac ou de Korcula. 
Le marbre d'Unesic s'exporte de Dalmatie. 



') La Serbie donne annuellement une petite quantité d'or, 450 kgr. 
d'argent, 900 kgr., mais 7.000 tonnes de minerai de cuivre. 

') Slovénie : 18.000.000 de quintaux; Bosnie et Herzégovine: 8.400.000; 
Serbie: 4.000.000; Croatie et Slavonie: 1.100.000; Dalmatie et Istrie: le 
reste. L'Italie en extrait 5.000.000; de là sa convoitise pour Siveric en 
Dalmatie. 



62 

La Yougoslavie possède de grandes richesses d' eaux mi- 
nérales et acidulées; citons en les plus connues: Koviljaca, en 
Serbie; llide près Sarajevo, en Bosnie; Topusko, Krapinske 
Toplice, Varazdinske Toplice, Stubicke Toplice, Sutinske To- 
plice, en Croatie; les bains d'iode de Lipik, en Slavonie; les 
bains sulfureux de Split, en Dalmatie; Rogatec, en Styrie, etc. 

8" Développement culturel. 

a) Industrie. 
Le problème industriel est partout, en premier lieu, la 
conséquence de 1" organisation sociale de la société et du par- 
tage du travail, ce qui suppose une certaine civilisation et une 
certaine densité de la population. En second lieu, le dévelop- 
pement de l'industrie dépend de la quantité des matières pre- 
mières, du capital disponible, de la force consommatrice du 
pays, de l'esprit d'entreprise, de l'habileté des ouvriers, des 
marchés extérieurs et de la situation géographique. La Yougo- 
slavie dispose de beaucoup de ces conditions, bien que, pour 
une plus grande impulsion de l'industrie au point de vue de 
r exportation, elle ne produise pas assez de fer, ni de houille. 
Mais le manque de houille noire peut se suppléer par la ho- 
nille blanche, qui, elle, ne s'épuise pas.^) 



1) Le géologue compétent, professeur Dr. Frech, compte que la quan- 
tité probable de houille bosnienne s' élève à 3^':, milliards de tonnes. 
Mais, outre la houille noire, la Yougoslavie possède en grandes quanti- 
tés de la houille blanche. Jusqu'ici des études techniques ont été faites 
sur une partie des eaux, et, d' après 1' ingénieur Th. Schenkel (Karst- 
gebiete und ihre Wasserkraîte), la force hydraulique de toutes les eaux 
de la province de Lika s'élève à 200.000 HP., 
de la Recina 2.000 „ , 

de lajRicica 15.800 „ , 

de la province de Dalmatie 195.000 „ . 

(d'après lui et d'après le technicien Baucic, qui a étudié ces eaux, mais 
n'a pas encore publié le résultat de ses travaux). Déjà maintenant, il 
existe des installations de SS.'JOO HP sur la Krka, de 36.000 HP sur la 
Cetina (près Gabavica). On y a construit un bassin pour 100.(00 HP, et 
si l'on y terminait l'installation, cette centrale serait, par la force hydrau- 
lique, la première en Europe, tandis qu'elle n'est que la deuxième. 

La Trebinjcica, en Herzégovine, pourrait procurer une force de 
7(1 à 80.00*-) HP et aussi les rivières de la contrée calcaire de la Yougo- 
slavie livreraient environ 600.000 HP. 

Pour une force de cheval d' une heure on a besoin de 1 à 1 kgr 
5 de charbon avec 7.000 calories; pour 600.000 forces de cheval d'une 
heure il faudrait 35.000.000 de quintaux de charbon. Ces forces hydrau- 
liques auraient donc une valeur annuelle de 35.0(-i0.000 de quintaux de 
charbon de Cardiff. 



63 

La caractéristique du travail industriel actuel, c'est qu'il 
se fait dans de petites entreprises et qu'il est lié à la trans- 
formation des matières premières du pays et à la production 
domestique. Le travail industriel vient de commencer à se 
développer, et le pays devra avoir recours, longtemps encore, 
aux marchés occidentaux-. 

L'industrie textile, en tant qu'elle ne sert pas à la 
production domestique, est bien faible; tous les articles 
de coton, laine et lin sont venus de l'étranger. La confection 
est en général d'origine étrangère. Certaines espèces de travaux 
textiles sont prospères dans le pays, tels la toile bosnienne, 
les tapis de Pirot, les broderies et dentelles de Slavonie et 
Dalmatie (Pag, Konavlje). Les dentelles de certaines contrées 
peuvent, par leur exécution et la finesse de leurs desseins, 
figurer à côté des produits de la Flandre. 

L'industrie alimentaire est mieux développée et se livre- à 
l'exportation dans quelques branches. Citons lés abattoirs, la 
fabrication des conserves de viande, la préparation du saucisson, 
le sèchement des prunes, la fabrication de la marmelade de 
prunes, la fabrication de l'esprit de vin et des liqueurs (eau de 
vie de prunes, rosolio dalmate, marasquin, muscat), la prépa- 
ration des sardines à la Nantes (Vis), la fabrication du sucre 
(importation nécessaire) et de la bière. Des manufactures de 
tabac, il y en a dans toutes les contrées, mais surfont en Bosnie. 

L'industrie du bois est bien développée, quant aux planches 
et aux douves, et l'e'xportation s'en fait en grand ; mais pour 
les articles de bois, la Yougoslavie en est réduite à l'importation. 
Il y a bien quelques fabriques de meubles qui se distinguent 
par leurs créations, mais cependant l'importation de produits 
étrangers est" nécessaire. 

La préparation des cuirs est bien avancée, et même, la 
fabrique de cuir de Zagreb était considérée comme la première 
de l'ancienne monarchie; mais les produits de cuir venaient 
presque complètement du dehors. 

Les produits chimiques de quelques articles sont en pleine 
production et sont exportés^), tandis que d'autres (fabriques 
d'allumettes) couvrent les besoins des habitants. 



') La fabrication du carbide et de l'engrais artificiel à Sibenik et 
à Dugi Rat (près Split) a déjà une renommée européenne. La fabrique 
de carbide de Dugi Rat a produit pendant la guerre 80 tonnes de carbide 
par jour, et se trouve être, par là, la première en Europe. 



64 

Les fabriques de ciment (Portiand) travaillent pour l'ex- 
portation; le ciment de Split est expédia en Italie, en Egypte, 
en Afrique et en Argentine. 

La construction de bateaux compte quelques chantiers 
maritimes, mais la plus grande partie des bateaux du pays sont 
construits en Angleterre; la Yougoslavie continuera à être dé- 
pendante de l'Angleterre dans cette branche de commerce. 

Toutes les autres branches de l'industrie sont faiblement 
développées dans le pays; elles doivent compter sur une forte 
importation. Il faudra tout particulièrement: des locomotives, 
des wagons, des automobiles, des aéroplanes, des appareils 
téléphoniques et télégraphiques, des fils, des instruments de pré- 
cision, des instruments de physique, des articles d'école, des 
accessoires géographiques, des globes, des cartes, des compas, 
des sextants, des atlas, des livres scientifiques, des articles de 
luxe de cuivre, d'argent et d'or, des montres, des nouveautés» 
des marchandises, de soie, de laine et de coton, du fil, des 
habits de confection, des articles de toile, de feutre, des jouets, 
des instruments de musique, des marchandises de peau, des 
gants surtout, des couleurs, des fusils et armes, des appareils 
et accessoires photographiques, des drogues, des médicaments, 
des huiles éthériques, du savon, des télescopes et prismes, du 
laiton, de la houille pour les ports, des marchandises de terre 
€t de porcelaine, du riz, du jute, du caoutchouc, des denrées 
coloniales, etc. . . 

6'' Communications et commerce. 

Le principe cher aux Habsbourgs „divide et imper a" 
ne s' est plus fait sentir dans aucune partie de l'administration 
politique que dans le service des communications. Les voies 
de communications n'ont pas seulement une importance com- 
merciale, elles sont aussi une force politique; aussi l'ancienne 
monarchie austro-hongroise a-t-elle construit des voies de com- 
munications en premier lieu, pour favoriser ses peuples domi- 
nants, les Allemands et les Madjares, et, en second lieu, elle 
les a construites de manière à séparer de plus en plus les 
Yougoslaves les uns des autres. La Dalmatie centrale, en étendue 
la partie principale de la Dalmatie, n'est pas réunie par une 
voie ferrée à la Bosnie, son arrière pays naturel: c'est la poli- 
tique divide. La Croatie n'est pas encore reliée directement 
par une voie ferrée à la Dalmatie, où habite le même peuple. 



65 

avec lequel elle est aussi territorialement unie : c'est la politique 
divide; mais des chemins de fer ont été construits de Vienne 
et de Budapest jusqu'à la mer et en Bosnie, dans l'intérêt 
des races dominantes: c'est la politique impera. De Zagreb 
à Split, le trajet durait en chemin de fer 39 heures et de Vienne 
ou Munchen à Trieste, de 12 à 13 heures. 

Ces chemins de fer, comme toute voie de communications, 
«talent sans doute utiles aux Yougoslaves, mais ils les ont 
politiquement isolés et nationalement affaiblis, car ils ont apporté 
la langue, l'esprit et la force des peuples dominants sur le 
territoire des Yougoslaves. Les voies ferrées ont été les meil- 
leurs pionniers du germanisme et du madjarisme, car, partout 
oiJ elles menaient, des écoles publiques madjares et allemandes 
ont été ouvertes dans le but de coloniser et de dénationaliser 
les Slaves. 

La longueur des voies ferrées s'élève maintenant à en- 
viron 10.000 kms, soit 4 kms, de voie ferrée sur 100 kil. carr. 
au douzième rang en Europe. 

Le premier devoir de la Yougoslavie dans ce sens sera 
de construire une ligne de chemin de fer à double voie qui 
reliera les Etats occidentaux avec l'Est. Cette ligne jouerait le 
rôle de la ligne européenne actuelle, 1' Express Orient. 

Les autres lignes, qui attendent d'être construites sans 
retard, sont celle de Zagreb-Knin-Split (Sibenik) par la vallée 
de r Una et celle de Beograd-Sarajevo-Split. 

Quant aux routes, la Yougoslavie est encore plus mal 
dotée, au point de vue non seulement de leur longueur, mais 
aussi de leur qualité. La Dalmatie 1' est mieux dans ce sens, 
car la France, pendant son heureuse domination de sept ans, 
y a construit un beau nombre de routes^). 



1) Un témoignage classique de 1' esprit de l' administration française 
en Dalmatie nous est donné par l'empereur d'Autriche François I^r lui 
même, lors de sa visite en ce pays après le départ des Français. A toutes 
ses questions, qui a construit ce pont, cette route, cette école, il recevait 
invariablement cette réponse: les Français. C'est alors qu' il dit : „Ah ! 
<iuel dommage que ce peuple ne soit pas resté ici quelques années en- 
core, tout serait construit." Les Français sont venus en Dalmatie, ex- 
ception faite des quelques années (1797—1806) de la domination autri- 
chienne, après le gouvernement de 700 ans des Vénitiens, qui ont exigé 
du peuple des soldats et des impôts, abattu les forêts et transformé le 
pays en pleine inculte, sans rien faire de bon pour lui. 

5 



66 

Dans ses rapports avec l'extérieur, la Yougoslavie a la 
mer et des côtes sur une longueur de 2000 kms, avec un grand 
nombre de ports, qui ne peuvent être tous utilisés dans la 
même mesure. 

Les relations nlaritimes étaient déjà auparavant assurées 
par plusieurs sociétés de navigation à vapeur aux capitaux 
yougoslaves; on a construit un beau nombre de vapeurs pour 
la navigation au long cours et le cabotage. Les sociétés les 
plus importantes sont: Dalmatia (34 vapeurs d'un tonnage 
brut de 9130 tonnes), la Compagnie de navigation à 
vapeur hongroise-croate à Rijeka (42 vapeurs, 17.44S 
tonnes), la Société austro-croate de la Krka (3 vapeurs), 
la Navigation libre à Rijeka (6 vapeurs), l'O r i e n t à Rijeka 
(6 vapeurs, 40.000 tonnes). A Dubrovnik il y a 6 sociétés de 
navigation avec 36 vapeurs d'un tonnage brut total de IIO.OOO 
tonnes. 



Pour donner une idée par un témoignage impartial de l'administration 
vénitienne en Dalmatie, qui n'a pas ouvert une seule école, voici ce que dit 
le journal officiel Reggio Dalmata dans son premier numéro du 12 juillet 
1806 à l'article de fond: „Des protecteurs peu sûrs, des ignorants et des- 
espions ont transformé cette contrée florissante et intéressante en un 
pays désert et triste". 

Ce sont les paroles de Vincenzo Dandolo, du premier gouverneur 
français (proveditore) en Dalmatie, sur la domination vénitienne en ce pays 
Il ne faut pas ignorer que V. Dandolo était un Vénitien de naissance; à 
cause de ses principes démocratiques, il a dû quitter Venise, s' en est 
allé en France, d' où il fut envoyé en Dalmatie. 

Les monuments architecturaux ne sont pas 1' œuvre des Vénitiens, mais 
bien celle des habitants eux mêmes, qui les ont élevés à force de sacrifices, 
rivalisant entre eux. Faute de ressources, il a fallu des centaines d' années 
pour les terminer, ce qui explique cette direction des styles dans les églises 
dalmates. La superbe église de Sibenik attendit même 1' occupation autri- 
chienne, et pour la terminer, il fallut une subvention de Vienne. Les sou- 
venirs du peuple ne se laissent pas falsifier; de même que le peuple se 
souvient de 1' heureuse domination des Français — de la grande et noble 
nation —, de même le souvenir des dominations vénitienne et autrichienne 
lui est odieux. Voilà qui est bien caractéristique: les Français ont posé 
les premiers fondements de l'union des Yougoslaves, en . créant le 
Royaume d' Illyrie; le premier journal croate, en général, „Kraljski 
Daim afin", ce sont eux qui l'ont fondé. Les Italiens, aujourd'hui, 100 ans 
plus tard, après la proclamation des principes de Wilson, sont à peine 
entrés dans les pays qu' ils enlèvent des églises et des cimetières les 
inscriptions croates et défendent aux prêtres de parler croate avec leurs 
fidèles à 1' église. 



67 

Les ports qui peuvent entrer en compte dans le déve- 
loppement des communications, sont déterminés par les con- 
ditions naturelles et locales. Ce sont en premier lieu: Trieste, 
Rijeka, Susak, Sibenik, Split et Gruz (Dubrovnik). La direction 
des communications d'après la situation des pays environnants 
se trouve dans l'axe de la mer Adriatique, c'est à dire qu'il se 
meut dans une direction longitudinale et non transversale. Les 
Apennins et les Alpes Dinariques s'élèvent immédiatement sur 
les bords de la mer et ces deux hautes montagnes tournent le 
dos à la mer Adriatique. L'arrière pays de la Yougoslavie, 
malgré tous les obstacles orographiques, doit graviter vers la 
mer Adriatique, par manque d'autre issue jusqu'à la mer; l' Italie, 
.an contraire, a toujours gravité vers la mer Tyrrhénienne où 
elle a ses côtes les plus découpées et ses villes les plus gran- 
des. Si les Vénitiens ont conquis les côtes orientales, c'était, tout 
• d'abord, pour protéger leur route longitudinale, qui conduisait 
au Levant (Echelles); la Dalmatie n'était pour eux qu'un point 
d'appui, et non un but de commerce. 

D'après la situation productrice et, en général, écono- 
mique de la Yougoslavie, sa politique commerciale future est 
toute simple. Elle aura besoin de produits industriels et expor- 
tera des matières brutes, en premier lieu des denrées alimen- 
taires et du bois, et, pour cette raison, elle devra jeter les 
yeux vers les Etats occidentaux. 

c. Ports. 

Le centre du commerce mondial s'est déplacé sur les 
côtes de l'Océan Atlantique, de sorte que pas un port de la 
mer Adriatique ne peut avoir l' importance d' un emporium 
mondial. Trieste occupait, avant la guerre, dans le commerce 
des marchandises le 12^ rang parmi les ports européens; après 
la guerre, son importance sera bien plus localisée, car elle 
perdra sans nul doute une partie de son arrière pays central 
et spécifique. 

Trieste ne s'est pas élevé comme Venise, par sa force 
politique, et par là elle n'a pas pu se développer commerciale- 
ment, tandis que Venise était puissante, car elle à toujours 
soigneusement veillé à ce qu' une ville de commerce quelcon- 
que — sa rivale — ne se développât point dans son voisinage. 

La prospérité de Trieste est exclusivement l' œuvre de 
r organisation pohtique et commerciale de son arrière pays. Si 

* 



68 

la question de cette ville se décidait sans égard aux intérêts 
de l'arrière pays et même contrairement à eux, ce serait la 
réduire à une stagnation inévitable. Pour décider de cette ques- 
tion, il ne faut pas perdre un moment des yeux, cela va de 
soi, les intérêts spécifiques économiques et nationaux de la 
ville elle même et de ses environs. Trieste est en majeure par- 
tie nationalement une ville italienne, mais il faut donner aussi 
à la minorité yougoslave assez grande de 327o l'occasion de 
pouvoir se développer nationalement, d'autant plus que les 
environs de la ville sont exclusivement yougoslaves et qu' ils 
sont traversés par les deux lignes de chemins de fer qui relient 
Trieste à 1' arrière pays voisin et lointain. 

Le ministre des affaires extérieures Sonnino avait aupa- 
ravant une toute autre opinion sur cette question. Voici ce qu'il 
écrivit sur Trieste le 29 mai 1881 dans le Rassegna settima- 
nale : „Trieste est le port le mieux situé pour le commerce 
allemand; sa population est mêlée comme tout ce qui habite 
sur nos frontières orientales. Revendiquer Trieste comme un 
droit serait une exagération du principe des nationalités." C'est 
là ce que Sonnino pensait de Trieste et des frontières de la 
Soca: mais que doit il donc penser de Tlstrie, où il n'y a pas 
même 30"'n d'Italiens, et de la Dalniatie, où il n'y en a pas 
même 2,57n? 

Tandis que le caractère national de la ville de Trieste 
elle même, naturellement sans les environs, ne peut pas être 
contesté, la question de Rijeka est bien différente. Malgré tous 
les essais des Italiens et des Madjares réunis pour dénationa- 
liser par force les Yougoslaves, les différences ethnographiques 
dans la ville elle même sont si peu importantes que cela ne 
saurait être décisif dans la question de savoir à qui la ville 
appartient, d' autant moins que les environs, de prés et de loin, 
sont, sans exception, yougoslaves (pag. 7—8). 

Rijeka, d' après le Pacte de Londres lui même, qui livre 
à la merci des Italiens de grandes parties de la Yougoslavie, 
n' entre pas dans la sphère des aspirations italiennes, et pour- 
tant elle est occupée par eux. La raison en est bien claire. 
Trieste occupée, il resterait encore une porte à la partie Slo- 
vène de la Yougoslavie pour arriver à la mer, c' est à dire la 
ligne latérale de la Compagnie des Chemins de fer du Sud 
qui va de S' Peter à Rijqka. Pour fermer aussi cette issue à 
toute la Slovénie, les Italiens ont aussi occupé cette ligne et 



69 

pris possession de Rijeka, afin de lui boucher toutes les portes 
et la forcer à faire passer par les ports italiens son commerce 
d' importation et d' exportation. 

La question de Rijeka n'est pas seulement locale, elle ne 
regarde davantage ni l'Italie, ni les Yougoslaves, mais elle est 
d'une grande importance internationale, car d'autres grandes puis- 
sances y ont des intérêts commerciaux, et de plus grands même 
que ceux de l'Italie. 

D'après la statistique de 1911, par mer il a été importé 
à Rijeka par mer 7.750.000 quintaux de marchandises, et ex- 
porté 8.530.000. 

Il saute de suite aux yeux que le commerce de Rijeka'^a 
été plus exporteur qu' importeur, ce qui, à la^ différence de 
Trieste-), où le contraire s'est produit, prouve que Rijeka dé- 
pend plus de son arrière pays continental que des pays ma- 
ritimes. La part de l'Italie dans l'importation de Rijeka était 
de 846.000 quintaux de marchandises d'une valeur de 15.000.000 
de couronnes, soit, d'après la valeur totale des marchandises im- 
portées, 7,5" 0. L'Angleterre a importé 1.500.000 q. de marchan- 
dises d' une>aleur de 22.000.000 cour. ; les Indes, 1.900.000q. d' une 
valeur de 49.000.000 cour.; les Etats Unis, 611.000 q. d'une va- 
leur de 17.000.000 cour.; les ports dalmates et istriens (Yougo- 
slavie), 1.000.000 q. d'une valeur de 26.000.000 cour. L'Italie par- 
ticipait dans r exportation de Ri^ekap our 2.050.000 q., dune va- 
leur de 25.000.000 cour.; la Grande Bretagne, pour 1.030.000 q., 
d'une valeur de 29.000.000 cour.; les ports dalmates et istriens, 
pour 1.600.000 q., d'une valeur de 43.000.000 cour.; les colonies 
anglaises en Asie, pour 319.000 q., d'une valeur de 11.000.000 
cour.; les Etats Unis, pour 670.000 q., d'une valeur de 12.000.000 
cour.; la France, y compris l'Algérie et la Tunisie, pour 770.000 
q., d'une valeur de 11.000.000 cour. La part de l'Italie, d'après 
la valeur totale de l' exportation, est de 137o, ce qui prouve 
qu'elle dépend commercialement de l'arrière pays rijekain de la 
Yougoslavie actuelle plus que cet arrière pays ne dépend de 
l'Itahe. 

Les nombres statistiques susdits sont une preuve évidente 
que Rijeka est, au point de vue économique, plutôt anglaise, 
américaine, indienne et yougoslave qu'italienne. Si Ton tient 



A Trieste l'importation par mer était de 2L400.000 q. et l'expor- 
tation de 9.300.000 q. 



70 

compte du commerce continental, la part du royaume de Serbie 
a été de huit fois plus grande que celle de Tltalie, et celle des 
pays riverains du Danube de 200 fois. Les intérêts commerciaux 
de la Yougoslavie et de l'Italie ne doivent pas se toucher à 
Rijeka; il faut choisir un autre point, et ce point, c'est à l'Etat 
qui sera maître de l'arrière pays, de le décider. D'après tout 
cela, l'arrière pays yougoslave est plus utile à Rijeka que Rijeka 
à la Yougoslavie. On comprend que Rijeka est naturellement le 
port le plus propice pour la partie occidentale de la Yougo- 
slavie, mais l'Etat yougoslave peut par un tarif différenciel, 
l'organisation de voies ferrées et maritimes, par des tarifs de 
transit et les prix de transport diriger le commerce vers les 
ports les plus éloignés, et l'Italie sans doute ne va pas vouloir 
occuper toutes les côtes, pour 1' en empêcher. Angelo Vivanti, 
écrivain objectif italien, dit bien justement: ^La politique de 
conquête territoriale, vers laquelle le néo-nationalisme voudrait 
bien conduire l'Italie, semble donc dans la zone de l'Adriatique 
une absurdité économique." (Irredentismo adriatico). 

Le port de Sibenik a sa sphère d'intérêt dans l'arrière 
pays dalmate, la Bosnie occidentale et la Croatie centrale (Si- 
benik se trouve sur le méridien de Zagreb). Les aspirations 
de l'Italie à ee port et au territoire jusqu'à Knin ne peuvent se 
justifier, pas même sous un prétexte quelconque d'intérêts na- 
tionaux, car ces contrées figur.ent parmi les parties les plus 
slaves de la Yougoslavie, où il n'y a pas même 17o d'Italiens. 
Le vrai motif, c'est l'égo'ïsme impérialiste (sacro egoismo): l'Italie 
voudrait arriver jusqu'aux chutes d'eau de la Krka et jusqu'aux 
houillières de Siveric. Elle va même plus loin dans sa convoi- 
tise, jusqu'à la ligne de partage des eaux de la Butusnica, 
pour mettre ainsi la main sur une partie de la Bosnie. Dans le 
coin de Knin, quelle aurait en sa possession, se trouve la seule 
porte naturelle qui relie la Dalmatie et la Bosnie, où passe au- 
jourd'hui le chemin de fer de Steinbeis et où viendra aboutir, 
après une longue attente, la ligne de la Lika, qui est en con- 
struction: l'Italie, de cette manière, séparerait complètement la 
Dalmatie de la Bosnie et de la Croatie, Ce serait pour la You- 
goslavie une blessure par trop forte en pleine chair. D'ailleurs, 
nous. refoulons l'idée même d'une telle possibilité. 



71 

Conclusion. 

Il résulte de ce court aperçu que les aspirations de l'Italie 
aux côtes orientales de la mer Adriatique manquent de base 
nationale, géographique et économique; elles sont le résultat 
dune seule force motrice: l'égoïsme impérialiste. 

Les porteurs de cette force brutale, ce sont les puissances 
centrales, qui n'ont été vaincues qu'alors que l'humanité civi- 
lisée, sous la conduite de Wilson, a mis l'idée en avant et a 
anéanti la puissance de la matière. 

La manière d'agir de l'Italie à l'égard des Yougoslaves ne 
le cède pas à celle de l'Autriche. Tandis que l'Autriche poly- 
glotte employa la force sous une certaine forme légale et or- 
ganisa la germanisation graduellement, r Italie, elle, unie nationale- 
ment, ignore ces formes et ces méthodes et n'a recours qu'à 
la force brutale. Elle a en vue des plans étendus: l'occupation 
des parties orientales de la mer Adriatique n'est qu'une étape 
dans la réalisation de plans impérialistes plus grands. Des écri- 
vains itahens parlent de contrées italiennes qui ne sont pas 
encore délivrée's (Malte, Nice, la Corse, etc.); la situation de 
ritahe au milieu de la Méditerranée, à portée de Tunis, où il 
y a un grand nombre de colons italiens, avec le tiers de tous 
les habitants répandus tout autour du grand bassin, sa situation 
demande d'elle, suivant l'opinion des écrivains italiens, une 
sphère d'activité dans cette mer plus forte que celle qu'elle a 
eue jusqu'ici. 

Avant tout, 1' Italie doit, d'après eux, résoudre le plus 
petit problème, le problème adriatique; il faut occuper toutes les 
îles importantes, s'implanter à Pulje, Sibenik et Valona et faire 
ainsi de 1' Adriatique une „mare clausum",il faut y entraver 
le développement d'une flotte de guerre, pour pouvo ir alors, 
à pleine force, aborder la réalisation du problème méditerranéen. 

L'intérêt des puissances occidentales, contraire à celui de 
r Italie, est bien celui-ci: que la Yougoslavie soit aussi forte 
que possible et qu'elle développe non seulement sa force con- 
tinentale, mais aussi sa force m.aritime. 

Les Allemands et les Madjares profiteront de toutes les 
complications internationales, pour anéantir, après s'être à nou- 
veau réunis, les Etats libres des petits peuples. C'est la You- 
goslavie qui est la première sur leur chemin; elle aura à garder 
la porte de 1' Orient, par laquelle l'Allemagne a voulu, pen- 



72 

dant cette guerre, gagner la route de Bagdad et de l'Egypte, 
pour réduire à néant l'imperium anglais. 

Mais, en plus de ces raisons, les puissances occidentales 
et les Etats Unis réalisent par l'établissement de la Yougoslavie 
libre le principe des nationalités pricipe que Wilson a pro- 
clamé et qu'elles ont admis dans leur programme. Une forte 
Yougoslavie est la meilleure garantie de la paix dans les 
Balkans. 

Le problème des Balkans el de 1' Adriatique demande une 
solution impartiale en faveur de la Yougoslavie; il a aussi une 
grande importance européenne. 

Les races slaves sont partout en contact Dantzig-Trieste 
avec les Allemands, excepté sur une petite étendue sur la Soca 
et en Istrie, où leur voisins sont les Italiens. Jusqu' ici les Al- 
lemands n'ont pas de tout compris les ces slaves, et même ils 
leur ont témoigné leur inimitié. Dans le propre intérêt de la 
race romane elle même et aussi pour le développement gé- 
néral de la civilisation européene, les Slaves ne doivent pas 
rencontrer chez les Italiens la même haine quaht à leurs justes 
aspirations nationales et politiques. Le peuple qui comprendra 
leur esprit national et se fait une juste idée de leur dévelop- 
pement, ce peuple peut, comptant suj- leur grande force 
démographique, jouer, d' accord avec eux, le plus grand rôle 
dans la destinée de 1' Europe. 

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