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DICTIONNAIRE 

DE PÉDAGOGIE 

ET 

D'INSTRUCTION PRIMAIRE 



4434-81. — CORUEIL. IMl'HIMKRli; CHÉÏÉ. 



DICTIONNAIRE 

DE PÉDAGOGIE 

ET 

d'instr.u(;tion primaire 



i-uitLii: su us LA iii Ki':<: riu[N ui: 



F. BUISSON 

agrégé de l'Université 
inspecteur générai de l'enseignement prima 



AVEC LE CONCOURS D UN GRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS 

MEMBRES Dli LINSTITUT, PUBLICISTES. 

tONCTIOnxAinES DE l'instruction PUBLIOUE, INSPECTEURS, PROFESSEURS 

KT INSTITUTEURS DE FRANCE ET DE L'ÉTRANGER 



II' PARTIE 



TOME SECOND 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHE T TE ET C 

7 'J , Il (I U I. r, V A H 11 SAIN T - li B H M A I N , 7 '.) 



188:.' 






p 



DICTIONNAIRE 

DE PÉDAGOGIE 

ET D'INSTRUCTION PRIMAIRE 

(DEUXIÈME PARTIE) 



IDEli:. — Psycliologie, V. — Etym. : du grec 
eidos, image. — L'idée pourrait, d'après l'étynio- 
logie, se définir : l'image des objets dans l'esjjrit. 
Cependant la significaiioii du mot idée est plus 
générale encore : il désigne l'acte le plus simple Je 
l'intelligence, s'appliquant soit au monde extérieur, 
soit au monde intérieur de la conscience, soit h 
l'ordre des réalités suprasensibles. Ainsi nous 
avons les idées des sons, des couleurs, de diffé- 
rents êtres, inanimés ou vivants : voilà pour le 
monde extérieur; nous avons les idées de plaisir 
et de douleur, celles des résolutions que nous 
avons pu prendre autrefois, etc. : voilà pour le 
monde intérieur ; nou.ç avons les idées d'espace 
infini, du temps éternel, d'être parfait, etc. ; voilà 
pour le monde suprasensible. 

L'idée se distingue à la fois de la sensation pure 
et de la détermination volontaire. Je puis avoir en effet 
l'idée d'une souffrance ou d'une jouissance, sans les 
éprouver actuellement; je puis d'autre part avoir 
l'idée d'un choix à faire entre deux motifs d'action, 
sans pour cela me décider. Enfin, si l'idée est une 
représentation des choses dans l'esprit, elle n'im- 
plique pas nécessairement l'existence d'un objet h 
titre de réalité distincte do l'esprit lui-même. 
Un cheval ailé, une montagne d'or, n'existent pas 
dans la nature ; il m'est cependant possible de 
m'en former l'idée. Mais on remarquera que ces 
idées factices, ainsi que les appelait Descarles, 
nous apparaissent comme telles, c'est-à-dire que 
nous avons conscience de les produire volontaire- 
ment, et nous connaissons par là même qu'elles 
ne correspondent à rien de réel ; on remarquera 
de plus que la nature et l'expérience nous eji 
fournissent tout au moins les éléments. S'il n'existe 
pas di^ montagne d'or, l'or et la montagne existent 
séparément : c'est seulement la combinaison des 
idées représentuiit ces deux objets qui est notre 
œuvre, et nous le savons très bien. On peut donc 
admettre en principe que toute idée qui ne nous 
apparaît pas comme une création artificielle de 
notre esprit, et qui est accompagnée de la croyance 
h l'existence d'un objet en dehors de nous, impli- 
que l'existence réelle de cettç objet. Là est le fon- 

2' PARÏIK. 



dément de toute certitude relativement à l'existence 
du monde extérieur et de Dieu. 

En un sens, le nombre des idées est illimité ; il 
dépend, pour chacun, du degré de savoir ou de 
réilexion auquel il est parvenu. L'homme fait a 
plus d'idées que l'enfant, le savant que l'ignorant. 
Mais les idées présentent entre elles certains traits 
de ressemblance ou de différence qui ont permis 
de les classer. Ces classifications elles-mêmes sont 
de valeur inégale selon la nature des caractères 
considérés. 

Ainsi les idées sont dites claires ou obscures, 
distinctes ou confuses, particulières ou générales, 
abstraites ou concrètes, vraies ou fausses, etc. 
Elles sont claires quand elles représentent vive- 
ment leur objet à l'esprit ; distinctes, quand elles 
représentent l'objet avec tous les attributs essen- 
tiels qui lui appartiennent dans la réalité; en ce 
cas, elles reçoivent quelquefois le nom d'adéquates. 
Une idée peut être claire sans être distincte : si 
je me brûle la main, j'ai l'idée très claire de la 
douleur éprouvée; cependant j'ignore comment 
une modification toute mécanique des tissus do la 
peau peut produire dans l'âme une sensation : 
l'idée de la souffrance n'est donc pas ici une idée 
distincte. Une idée particulière est celle qui 
n'exprime qu'un seul individu'; par exemple, l'idée 
do tel homme, Pierre ou Paul. L'idée générale, 
au contraire, est colle qui convient à toute une 
espèce ou à tout un genre : l'Idée de l'homme, da 
l'animal, etc. L'idée particulière est également 
concrèie, c'est-à-dire qu'elle représente un objet 
ayant une existence propre et indépendante de 
l'esprit; l'idée générale est par là même abstraite, 
l'abstraction étant ce procédé qui consiste à déga- 
ger des caractères multiples des individus qui for- 
ment un genre, ceux qui conviennent à tous, en 
négligeant les autres. Mais si toute idée générale 
est le produit d'une abstraction, il est dos idées 
abstraites qui ne sont pas pcjur cela des idées gé- 
nérales ; ainsi je puis, dans une orange, considérer 
seulement la forme, ou la couleur : les idées do 
ces qualités prises à part seront ahsti-aites, sans 
qu'il soit nécessaire de les affirmer do tous les 



IDEE 



1002 — 



IDEE 



fruits appelés oranges. Enfin les idées vraies 
sont celles qui sont conformes à leurs objets, bien 
qu'en réalité le vrai et le faux soient plutôt des ca- 
ractères du jugement, lequel est l'expression d'un 
rapport entre deux idées. 

Tous ces principes de classification ont leur uti- 
lité en logique ; mais leur importance n'est après 
tout que secondaire. En effet, telle idée, claire et 
distincte pour tel esprit, sera obscure et confuse 
pour tel autre; une idée sera plus ou moins géné- 
rale, selon qu'on la considère en rapport avec celle 
de l'espèce dont elle exprime le genre, ou celle du 
genre supérieur dont elle n'est que l'espèce. Par 
exemple, l'idée d'homme est plus générale que 
celles de Pierre, de Paul, de Français, d'Européen : 
et moins générale que l'idée d'être animé. Aussi 
les psychologues sont-ils à peu près d'accord pour 
reconnaître que la véritable classification des idées 
est celle qui se fonde sur la diB'érence d'origine. 

La question de l'origine des idées, qui touche 
aux problèmes les plus élevés de la métaphysique 
et de la morale, est une de celles qui ont tenu le 
plus de place dans les préoccupations des philoso- 
phes à toutes les époques de l'histoire. Les uns, 
ce sont les sensualistes, ont prétendu dériver 
toutes les idées, par suite toute la connaissance 
humaine, soit de la sensation (Epicure, Hobbes, 
Condillac); soit de la sensation et de la réilexion 
(Locke, Laromiguière) ; plus généralement, de 
l'expérience externe ou interne 'sensou conscience), 
d'où le nom d'empirique (do grec empeiria, expé- 
rience) donné quelquefois a cette école. Les au- 
tres se sont elTorcés de montrer que certaines 
idées doivent être nécessairement rapportées à 
une source différente, qu'elles sont le produit 
d'une faculté souveraine distincte des sens, de la 
conscience, et des opérations intellectuelles telles 
que la comparaison, l'abstraction, la généralisa- 
tion, le raisonnement; cette faculté est la vais'ut, 
et les philosophes qui professent celte doctrine 
sont appelés rudonalistes. Le rationalisme est re- 
présenté dans l'histoire de la philosophie par les 
noms de Platon, de Descartes, de Leibnitz, deKant, 
de Royer-Collard et de Victor Cousin. 

Nous ne pouvons retracer ici les phases diver- 
ses de ce grand débat ; contentons-nous d'esquis- 
ser, dans ses traits essentiels, la démonstration 
de la thèse rationaliste. 

Un examen, même superficiel, de nos idées, 
suffit à faire reconnaître que les unes sont contin- 
yçntes, les autres 7iéi:essaiies. Les idées contin- 
gentes sont celles qui pourraietit ne pas exister 
dans l'esprit sans que leur non-existence impli- 
quât contradiction. J'ai les idées d'arbre, de mai- 
son, de couleur, mais je pourrais ne pas les avoir ; 
mon intelligence n'en subsisterait pas moins. 
Tout autres sont les idées nécessaires : elles sont 
telles que l'on ne saurait concevoir un esprit qui 
ne les possédât pas, à un degré quelconque de 
clarté et de précision. De ce nombre sont les idées 
d'espace et de temps. 

Ce caractère de nécessité de certaines idées ré- 
sulte évidemment de la nécessité même de leurs 
objets. Tandis que je puis sans absurdité suppo- 
ser anéantis la table sur laquelle j'écris, la cham- 
bre qui la renferme, la maison que j'habite, et la 
terre même, et le système solaire, et les millions 
d'étoiles qui peuplent les deux, je fais de vains 
efforts pour supprimer par la pensée l'espace vide 
et illimité. Antérieurement à toute création, il est 
là pour ctmtenir les corps possibles : l'univers 
fùt-il anéanti, il serait encore là, éternellement 
prêt à en recevoir un nouveau. 

De même pour le teinps. Dans la nature exté- 
rieure, comme au sein de ma conscience, les phé- 
nomènes s'écoulent. Chacun d'eux a commencé 
d'exister; la série tout entière a eu un conimen- 
■ement. Mais puis-je concevoir qu'ils ne se succè- 



dent pas dans le temps, que le temps ait com- 
mencé d'être, qu'un temps ait été où le temps ne 
fut pas, et qu'à un moment quelconque de l'ave- 
nir, le temps puisse cesser d'exister? De telles 
hypothèses répugnent à la raison; elles impli- 
quent contradiction dans les termes : comme l'es- 
pace, le temps est nécessaire. 

L'école rationaliste énumère d'autres idées en- 
core à qui elle reconnaît le même caractère de 
nécessité : l'idée de cause première, celle du bien 
absolu, ou fin suprême de la volonté, celle d'être 
parfait, etc. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle 
n'a jamais pris soin d'en dresser une liste complète 
et méthodique. 

Une idée nécessaire est en même temps abso- 
lue, c'est-à-dire qu'elle ne dérive d'aucune autre ; 
l'idée contingente, au contraire, est relative. Je 
ne puis concevoir un corps sans concevoir l'espace 
qui le contient; mais la réciproque n'est pas vraie. 
L'idée de corps est donc relative à l'idée d'espace ; 
elle en dépend, tandis que celle-ci est première, 
et ne dépend que de son objet, lequel ne dépend 
de rien. 

Enfin, les idées nécessaires sont universelles; 
elles existent, plus ou moins claires, mais tou- 
jours identiques, dans toutes les intelligences. 
Les idées contingentes sont particulières, en ce 
sens qu'elles peuvent ne pas exister dans tous les 
esprits, ou être conçues différemment par chacun 
d'eux. 

De cette opposition de caractères, l'école ratio- 
naliste conclut à une différence d'origine. Il est 
manifeste que les idées contingentes, relatives, 
particulières, viennent des sens ou de la cons- 
cience, en un mot de l'expérience. Il n'est pas 
moins évident que les idées nécessaires, absolues, 
universelles, ne sauraient découler de la même 
source. L'expérience nous révèle ce qui est, à tel 
point de l'espace, à tel moment de la durée : non 
ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui est et 
doit être, partout et toujours. La faculté qui nous 
donne ces connaissances d'ordre supérieur s'ap- 
pelle la raison '. 

Sans nier les différences profondes qui séparent 
ces deux classes d'idées, les philosophes de l'école 
empirique cherchent à les atténuer, en dénaturant 
les notions nécessaires pour les rapprocher insen- 
siblement des notions contingentes. C'est ainsi 
qu'ils ramènent les idées d'espace, de temps, à 
celles d'étendue, de durée indéfinies. Nous com- 
mençons, disent-ils, par considérer abstraitement 
telle étendue' particulière, celle de ce livre ou de 
cette table ; cette étendue, bornée de toutes parts, 
nous l'amplifions par l'imagination, nous l'agran- 
dissons au delà de toutes limites assignables : 
voilà l'espace infini des rationalistes; il n'est en 
réalité que l'indéfini, notion route négative, qui 
exprime simplement l'impuissance où nous som- 
mes de fixer un terme à la multiplication idéale 
des étendues que l'expérience nous fournit. Celle- 
ci donne les matériaux : l'abstraction, la générali- 
sation, l'imagination les élaborent : nul besoin 
d'une faculté spéciale pour expliquer l'existence 
dans l'esprit de prétendues notions nécessaires qui 
ne sont que les transformations ultimes des don- 



de même l'idée de temps éternel à celle de durée 
indéfinie; l'idée de cause première à celle d'une 
succession de phénomènes, à laquelle nous ne 
saurions assigner de premier terme; l'idée de bien 
absolu à celle d'utilité, etc. Jlais il faut recon- 
naître que leur tentative est partout infructueuse. 
En fait, nous avons conscience que les notions né- 
cessaires n'apparaissent pas dans notre esprit 
comme les produits laborieux de procédés d'ab- 
straction et d'amplification : elles se manifestent, 
spontanément, immédiatement, à l'occasion du 



IDÉE 



1003 



IDIOTISME 



contingGnt et du relatif. L'étendue bornée éveille 
invinciblement la notion de l'espacé sans limites, 
la durée des phénomènes qui passent fait conce- 
voir l'éternité Immuable, l'onclialnement des cau- 
ses secondes, provoque l'affirmation de l'existence 
d'une cause première absolue. Logiquement, 0:1 
aura beau multiplier le fini par lui-môme, on n'en 
fera pas sortir l'infiiii : si modifié, si torturé qu'on 
le suppose, le contingent ne donnera jamais le 
nécessaire, ni le relatif, l'absolu. Il y a plus : le 
fini ne se conçoit que comme négation de l'infini; 
de ces deux termes, l'infini seul a une significa- 
tion positive ; l'intuition du nécessaire, do l'ab- 
solu, rend seule explicable la connaissance du 
contingent et du relatif. 

L'erreur des empiriques tient à ce qu'ils ont 
confondu, dans la question de l'origine des idées, 
l'ordre logique et l'ordre chronologique. Il est 
clair que dans la première période de sa vie, 
l'homme étant pour ainsi dire tout sens, est inca- 
pable de s'élever encore à la notion distincte du 
nécessaire : la raison se développe tardivement, et 
si les données de l'expérience ne venaient solli- 
citer son éveil, elle resterait éternellement en- 
gourdie. Chronologiquement, les idées contin- 
gentes précèdent donc les idées nécessaires. Mais 
il est clair aussi que dans l'ordre logique, celles-ci 
sont antérieures h celles-là. C'est la raison seule 
qui rend possible la connaissance en organisant 
l'expérience et en lui imposant dès le début ses 
formes et ses lois. 

On voit d'après cela quelle est l'exacte valeur 
des critiques célèbres qu'au xvii' siècle le philo- 
sophe anglais Locke adressait à la doctrine des 
idées innée!, de Descartes. Locke avait sans doute 
raison de soutenir que l'enfant, le sauvage, le fou, 
l'idiot, n'ont pas l'idée claire de l'infini, de l'être 
parfait, etc.; mais en parlant d'idées innées. 
Descartes avait entendu tout autre chose. Il pré- 
tendait seulement que nous apportons en naissant 
la faculté de concevoir de telles idées, et que 
cette faculté est en elle-même et par sa nature es- 
sentiellement distincte des autres modes d'acqui- 
sition de la connaissance. Et Leibnitz, réfutant 
Locke et amenant la doctrine cartésienne à un de- 
gré de précision supérieur, comparait les idées 
nécessaires à des veines qui, dans l'intérieur d'un 
bloc de marbre, dessineraient vaguement la figure 
d'une divinité. Ces veines sont ignorées, jusqu'à 
ce qui le ciseau du sculpteur fasse tomber les 
écailles qui les dissimule et, suivant les lignes tra- 
cées à l'avance, produise au grand jour la statue 
que la nature avait en quelque sorte préformée. 
De même les notions nécessaires sont des semen- 
ces que nous apportons en naissant, des traits lu- 
mineux cachés au dedans de nous-mêmes, et que 
la rencontre des objets extérieurs fait paraître dans 
la conscience. 

Après la réfutation de Locke et de Condillac 
par Leibnitz, Royer-Collard et Cousin, il semblait 
que le débat séculaire entre l'école empirique et 
l'école rationaliste fiit épuisé. Mais de nos jours, 
l'illustre philosophe anglais Herbert Spencer est 
venu apporter un élément nouveau dans la ques- 
tion : c'est celui de l'hérédité. Herbert Spencer 
estime, avec les rationalistes, que certaines no- 
tions, certains jugements ne sauraient s'expliquer 
par l'expérience de l'individu ; mais il pense qu'on 
en peut rendre compte par l'expérience de la race 
tout entière. Pendant des générations innombra- 
bles, les hommes ont dii, nécessairement, et cela, 
pour ainsi dire, à chaque instant, faire quelques- 
unes de ces observations élémentaires sans les- 
quelles ils n'eussent pu maintenir leur existence 
contre les causes de destruction qui les assiégeaient 
de toutes parts. Ces observations indéfiniment 
répétées ont dû imprimer à la longue à leur or- 
ganisation cérébrale certaines modifications dura- 



bles, car il est de principe, pour M. Spencer, qu'à 
tout état do conscience correspond un état déter- 
miné du cerveau et du système nerveux. Si l'on 
admet, comme les faits l'établissent, que les dis- 
positions organiques des parents passent aux en- 
fants, on comprendra que dans la suite des âges, 
les hommes, héritiers d'un cerveau déjà façonné 
par les pensées habituelles de leurs premiers 
pères, manifestent une prédisposition innée à re- 
produire les mêmes pensées, à formuler les mêmes 
jugements. Les idées et vérités nécessaires ne se- 
raient alors que les expériences les plus générales 
et les plus constantes des générations antérieures, 
accumulées pour ainsi dire et gravées en traits 
ineffaçables dans l'organisme de leurs descen- 
dants. 

Cette théorie ingénieuse, vraie peut-être à quel- 
ques égards, ne semble pourtant pas en état de 
répondre à toutes les objections que soulève la 
doctrine empirique. D'abord, l'hérédité des dispo- 
sitions intellectulles est encore une hypothèse sans 
valeur scientifique suffisante; puis, fût-elle admise, 
il resterait toujours à expliquer comment le con- 
tingent devient le nécessaire, comment la con- 
naissance de ce qui est se transforme en une con- 
naissance de ce qui ne peut pas no pas être. Que l'on 
considère l'expérience de la race, ou celle de 
l'individu, la difficulté est la même ; elle est seule- 
ment répartie sur un plus large espace et une 
plus longue durée. L'expérience du genre humain, 
comme celle de chacun de nous, implique des 
principes et des idées qui la dépassent, lui soient 
logiquement antérieurs et l'organisent de manière 
à la rendre vraiment intelligible. Kant a fait voir 
qu'il y a déjà dans la plus humble sensation quel- 
que chose que la sensation ne donne pas, .et 
Leibnitz corrigeait admirablement l'axiome sensua- 
liste : Il il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait 
été d'abord dans la sensation, » en ajoutant : 
« excepté l'entendement lui-même. » L'esprit avec 
ses formes constitutives, la raison avec ses notions 
essentielles, aussi obscures et enveloppées qu'on 
veuille les supposer à l'origine, voilà ce que dut 
apporter l'humanité naissante en face de la nature, 
sous peine de l'ignorer éternellement. Voilà par 
oii la science, l'art, la moralité, la religion, tout 
progrès et toute civilisation sont possibles, et par 
où se manifeste ent'-e l'homme et la bête une dif- 
férence en quelque sorte infinie. 

Pour la réfutation du sensualisme de Locke, voîr 
surtout le premier livre des Nouveaux essnis sur 
l'entendement humain, de Leibnitz, et les leçons 
sur t'Iiistoire de la philosophie au xviii" siécfe, de 
V. Cousin, t. II. [L. Carra»,] ' 

IDIOTI.SME. — Grammaire. XXI. — Etyftio- 
logie : de la racine grecque idios. propre, pan- 
ticulier à). — h' idiotisme est une façon de parler 
particulière et propre à une langue, mais quf s'é- 
carte des lois générales de la grammaire. Chaque l(in>- 
gue a ses idiotismos. Wte befinden Sie ■?>/(? (mot 
à mot: comment se trouvent-ils?) pour demander : 
« comment vous porlez-vous ? ■> est un idiotisme alle- 
mand. How doyvu do? (mot à mot : comn)cnt faitt's- 
vous faire?) pour dire : « comment vous portez'- 
vous?» est un idiotisme anglais. Comnieîif vous 
ffOrtez-vous? pour demander: (dcommeut est votre 
santé'?» est un idiotisme français. 

Idiotisme <^st lo nom générique; rjermanitmé. 
ani/licisme, latinisme, etc., désignent les cs^ 
pèces. ' 

Les idiotismes français se nomment des galli- 
cismes. : I 

Un gallicisme est donc Une façon de s'exptimer 
toute particulière à notre langue. Cette particu^ 
larité d'expression peut se trouver snlt dans le Sens 
figuré, soit dans la construction .syntaxique de Xts. 
phrase. Ainsi cette proposition : lia le cœur sui" tti 
main, n'a rien qui répugne à notre syntaxe, ihais 



IDIOTISME 



1004 



IDIOTISME 



''image hardie qu'elle évoque est propre au fran- 
çais et serait intraduisible dans toute autre langue. 
C'est un fjallicisme de fiyure. Au contraire dans : 
J'ai entendu dire cela à vntre père, chaque mot 
a son sens propre, la phrase n'a rien de figuré; 
mais à est explétif et presque impossible ;\ expli- 
quer grammaticalement. C'est un gallicisme de 
syntaxe. Pour analyser cette proposition il fau- 
drait mettre : J'ai entendu votre père dire cela. 
Mais la phrase devient aussitôt lente et incolore; 
un étranger pourra parler ainsi, un Français, ja- 
mais. C'est que le gallicisme n'est pas seulement 
une tournure en dehors des règles communes, 
une expression destinée à exercer la patience des 
apôtres fervents de l'analyse grammaticale et logi- 
que ; c'est le tour préféré du français si alerte et 
si vif; c'est ce qui donne à notre langue je ne 
sais quoi de pittoresque et de liardi, avec une 
sorte de grâce native qui n'appartient qu'à elle et 
que les Français peuvent seuls lui conserver. Mais 
tout dépend de l'heureux emploi du gallicisme; 
c'est ce qui constitue le bon goût chez nous, ce 
qui constituait I'î;' hanité chez les Latins et Yatti- 
cisme chez les Grecs. Tous les auteurs qui ont 
écrit dans le genre tempéré, Pascal, madame de 
Sévigné, La Fontaine, Voltaire en fourmillent. 
C'est une des ressources du dialogue comique, et 
Molière, Regnard, Destouches en usent largement. 
Par contre, dans Racine, Bossuet, Massillon, on 
en trouve peu ; à mesure que le style s'élève, 
les gallicismes sont plus rares. Aussi la langue 
populaire en est pleine, et la plupart de nos pro- 
verbes sont des gallicismes. 

Nous n'entreprendrons pas d'en donner une liste 
complète; un volume n'y suffirait pas. Citons seu- 
lement quelques exemples des deux grandes clas- 
ses de gallicismes que nous avons établies, en 
commençant par ceux qui sont particulièrement 
du domaine de la grammaire, c'est-à-dire par les 
gallicismes de construction ou de si/ntaxe. 

1° Gallicismes de syntaxe. — Ces gallicismes 
sont presque tous des plirascs explétives, ou des 
formes elliptiques qu'il faut redresser si l'on veut 
les analyser. 

H y a s'écrivait autrefois il a Oa forme il y a 
apparaît cependant dès le treizième siècle). Il y a 
des gens signifie donc il (on) a (trouve) îles gens. 
Il est pris dans le sens neutre, et correspond 
aux pronoms allemand et anglais es et it. Quant 
à V, il se trouve placé là, dit M. B. Jullien, pour 
éviter la confusion de cet impersonnel avec la 
troisième personne du singulier du verbe avoir. 

Mon lime est un gallicisme euphonique : mnn 
est mis pour ma i V. Adjectif, p. 30). 

Les vieille^ gens sont soupçonneux : gallicisme 
historique dont l'explication' se trouve au mot 
A'om. 

Cela ne laisse pas de nous inquiéter : ici, 
laisse a le sens de cesser, de s'abstenir, de dis- 
continuer et est par conséquent verbe neutre. 

Si j'étais que de vous est mis pour si j'étais vous, 
et que de est explétif. 

Ce que c'est que de 7ious : phrase explétive ; de 
est surabondant. 

Onn'ajani'nsvu, que je sache, les alouettes tom- 
ber toutes rôties. L'expression que je sache est la 
traduction littérale de quo'l siiim, que les Latins 
employaient avec le sens de : à ma connaissance. 
L'autre forme de cette locution : je ne sacUe pas 
qu'on oit jamais vu, est une inversion toute fran- 
çaise. Le verbe savoir conserve le mode subjonc- 
tif, en prenant la négation de l'autre verbe, et le 
que suit je sache au lieu de le précéder, en entraî- 
nant l'autre verbe (ait vu) au subjonctif. 

H s'en faut de b'-aucoup qne la Seine ait monté 
si haut : ici, fatit ne représente pas le verbe fal- 
loir au sens ordinaire, mais le verbe tuanquer (en 
latin fallere). « Au bout de l'aune faut le drap .., 



disaient nos pères, c'est-à-dire ; manque le drap 
Le vrai sens de ce gallicisme est donc : H s'en man- 
que de beaucoup, etc., en supposant que s'en man- 
quer soit français. 

Ils criaient à qui mieux mieux est un peu plus 
difficile à expliquer. Nos ancêtres disaient : qui 
mieux mieux, et même qui phf phis, sans mettre 
«, Nous aurions donc, en décomposant notre exem- 
ple : ils criaient, celui qui criait le mieux, faisait 
le nivux; c'est-à-dire : ils criaient à l'envi les uns 
des autres. La préposition o a été ajoutée plus 
tard, comme dans les locutions à tue-léte, à lou- 
che que venx-lu, à profusion, etc. 

Coûte que coule, c'est-à-dire : que cela coûte ce 
que l'on voudra que cela coûte, 

F.Ji vouloir à quelqu'un est un des innombra- 
bles gallicismes formés par le mot en. Il signifie 
proprement : avoir un fevtiment de rtmcune con- 
tre quelqn'un. Vouloir, ']nmi. à la particule en, si- 
gnifie avoir des prétentions sur une chose; de là, 
le sens dérivé de mauvaise intention. 

A'e vodà-l-il pas une belle équipée? est un sin- 
gulier exemple de gallicisme. L'adverbe voilà est 
composé, comme chacun sait, de vas et là; mais 
dans le cas particulier qui nous occupe, voit est 
évidemment à la troisième personne, et la locution 
complète est pour : Ne voit-il pas là une belle 
équipée? Le ( est amené ici par le son a qui 
donne au mot composé voilà l'apparence d'un 
verbe de la première conjugaison Cette assonance 
finale nous paraît une des raisons qui ont fait pré- 
férer voilà à voici dans cette locution. Mais // est 
mis ici pour on; et la phrase redressée serait donc : 
Ne voit-on pas là une belle équipée. 

Tout et quelqu» donnent naissance à une foule 
de gallicismes qu'on trouvera expliqués à leur 
place (V. Syntaxe). 

Nous bornerons là notre étude sur les gallicis- 
mes de construction ; le peu que nous en avons 
dit suffira pour en faire comprendre le sens et en 
faciliter l'analyse. 

i» Gallicismes de figure. — Ces gallicismes 
proviennent le plus souvent d'tine ellipse, d'un 
pléonasme ou d'une inversion. 11 faut alors, pour 
les analyser et les expliquer aux élèves, suppléer 
à l'ellipse, retrancher le pléonasme, faire dispa- 
raître l'inversion et surtout bien dégager le sens 
figuré. Ainsi coiffé à la Tilus signifie coiffé à la 
façon de Titus. 

l'ail à la dvible, fait à la manière du diable. 

Battre la campngiie, qui se dit d'un malade dans 
le délire, est une métaphore qui rappelle les chas- 
seurs ou les soldats ennemis qui courent les 
champs. 

Battre quelqu'un à plate couture, c'est-à-dire le 
battre complètement, au point d'aplatir les cou- 
tures de son habit. 

Monter sur ses grands chevaux, se mettre en 
colère, montrer de la sévérité dans ses paroles. 
Cette expression nous fait remonter au temps de 
la chevalerie. On distinguait alors deux espèces de 
chevaux : le palefroi et le destrier. Le palefroi 
était le cheval de promenade, de parade; le des- 
trier, le cheval de bataille, pins grand et plus fort 
que le palefroi. Quand un chevalier montait sur 
son destrier, c'était pour la bataille ou le tournoi. 
De là le sens de se mettre en colère. 

l'aire pièce à que/qu'un, se moquer de quel- 
qu'un. I' De même que l'on invente des sujets, 
des pièces de théâtre, dit Vaugelas, aussi ce qu'on 
invente contre une personne pour s'en jouer et 
divertir, s'appelle une pièce ; et inventer ces cho- 
ses-là s'appelle faire une pièce. >> 

Avoir maille à partir avec quelqu'un, c'est-à- 
dire avoir un différend avec lui, s explique avec 
un peu do grammaire historique. La maille, 
monnaie de billon carrée qui avait cours sous les 
rois Capétiens, était la plus petite de toutes les 



IMAGINATION 



— 1005 — 



IMAGINATION 



monnaies ; quand on voulait \o. partii' (la parlager], 
on ne pouvait que se quereller, puisqu'il n'y avait 
aucune unité monétaire au-dessous d'elle. Du reste 
ce mot maille, qui entre aujourd'hui dans plusieurs 
gallicismes, était autrefois d'un usage courant et 
signifiait un demi-denier. On dit encore : « Un 
pince-maille, n'avoir ni sou (autrefois ni denier) 
ni maille », etc. 

Beau, belle, forment aussi une foule de galli- 
cismes, sur le sens étymologique desquels on n'est 
pas bien d'accord : Vous avez beau jeu; vous avez 
beau dire; il cria de plus belh'; vous me la baill'-z 
belle; il la échappé he'le. 

Cœur, grâce ;\ ses sens multiples de viscère, 
sentiment, partie intime d'un objet, etc., forme 
également nombre d idiolismes : Il est au cœur de 
la difficulté ; je vous aiderai rie grand cœur; il a 
ride Don cœur; il a le cœw snlide, etc. 

Nous n'insisterons pas davantage ; on voit seule- 
ment, par ces quelque * exemples, que la plupart 
de nos gallicismes de figure sont des expressions 
Tenues de notre vieille langue et détournées peu 
à peu de leur sens primitil'. On les emploie et on 
les cite à tout propoi aujourd'hui, en comprenant 
d'instinct le sens général et figuré qu'elles repré- 
sentent; mais on serait souvent bien en peine de 
les analyser et de rendre raison de chacun des 
termes pris à part. Il y a pourtant là une source 
d'études curieuses que nous ne saurions trop re- 
commander aux instituteurs. [J. Dussouchet.] 

Auteurs à consulter. — B. Jullien. Grammaire gé- 
nérale. — Émari-AIartin, Courrier de Vavgelas. — Quitard, 
Dictionnaire des Proverbes. — Charles Kuzan, les Petites 
Ignorances de la conoersation. 

IMAGINATION. — Psychologie, IX. — Défini- 
tiondel'imiitjina'ion :sinalure. — L'imagination est 
un mot complexe qui exprime des états de l'esprit 
assez différents les uns dus autres. D'abord, et 
sous sa forme la plus simple, l'imagination se 
confond presque av. c la mémoire, dont elle n'est 
qu'un degré particulier : elle consiste alors dans 
le fait de se représenter les objets en l'absence 
des objets, de les voir, de les entendre mentalement, 
comme si on les voyait, si on les entendait en 
réalité. Elle est la simple faculté de concevoir, les 
yeux fermés, ce que tout à l'heure on a aperçu, 
les yeux ouverts. Vous venez de considérer un 
paysage qui maintenant a disparu de devant vous; 
mais ce paysage, vous pouvez encore lo contem- 
pler dans votre pensée, vous pouvez le revoir et 
en retrouver tous les détails, tous les traits, dans 
une sorte de photographie intérieure : vous avez 
de l'imagination. 

Sous cette première forme, l'imagination n'est 
qu'une mémoire vive, une mémoire descriptive et 
pittoresque, qui représente toutes choses à votre 
esprit comme si elles étaient encore devant vos 
yeux, qui anime ses conceptions au point qu'il 
vous semble que vous continuez de sentir, quoique 
vous ne fassiez plus que penser. On l'appelle 
imaf/ination représc^itative. 

L'imagination représentative n'est donc que la 
faculté de produire des imagos, comme la mémoire 
celle de produire des souvenirs. L'image sera plus 
ou moins parfaiie, selon qu'elle reproduira avec 
plus ou moins de fidélité l'impression primitive : 
et bien que ce mot image s'applique proprement 
au renouvellement des Impressions de la vu(!, 
tous les sens peuvent donner lieu à des représen- 
tations imaginaires. Le musicien imagine les sons 
comme le peintre les formes et les couleurs. Tout 
ce qui a été impression sensible peut se renou- 
veler dans l'esprit sous forme d'imagination 
mentale. 

Ajoutons que, dans l'état normal d'une intelli- 
gence saine, l'image, quelque vive qu'elle puisse 
être, n'entraîne pas la croyance à l'existence do 
l'objet qu'elle représente. C'est seulement dans 



les troubles de l'esprit, dans le rôvo, dans la folie, 
([ue l'imago est prise pour l'objet lui-même : il 
se produit alors ce qu'on appelle une hallucitia- 
*;o)i, c'est-à-dire une confusion de la pensée avec la 
réalité. 

Mais l'imagination est le plus souvent tout 
autre chose que la représentation fidèle des im- 
pressions antérieures des sens. D'ordinaire, ce mot 
désigne le travail spontané ou réfléchi d'un esprit 
qui combine à sa façon les images déjà acquises et 
conservées par le souvenir, qui les modifie, qui les 
groupe et les ordonne dans des cadres nouveaux ; 
qui en altère les proportions, qui les rapetisse ou 
les agrandit, qui enfin les transforme à son gré et 
les idéalise. L'imagination alors est synonyme d'in- 
vention, d'esprit inventif : elle est la fantaisie libre 
qui ne s'astreint plus à copier servilement la réa- 
lité. Par la nouveauté des formes qu'elle impose 
aux éléments qu'elle emploie, aux matériaux qu'elle 
rassemble de toutes parts, elle a les apparences 
d'un pouvoir créateur, et on l'appelle imagination 
créatrice. 

Les oeuvres propres do l'imagination créatrice 
sont les fictions, les fictions de toute espèce, cel- 
les qu'enfante le poète, comme celles qui égarent 
le fou. Seulement le poète n'est pas dupe de ses 
inventions imaginaires, tandis que le fou croit à 
la réalité de ses chimériques rêveries. 

C'est une question de savoir si l'imagination 
représentative est capable de renouveler autre 
chose que les impressions des sens extérieurs, si 
elle peut faire revivre, dans un fugitif retour, les 
émotions de la sensibilité. Il semble cependant 
qu'il soit possible de resseniir à distance et par 
la seule force de l'imagination les passions jadis 
éprouvées. En tout cas, le doute n'est plus permis 
pour l'imagination créatrice, qui a bien certaine 
ment le pouvoir de combiner les sentiments et 
les idées non moins que les images et les sensa- 
tions. Le poète dramatique qui imagine un carac- 
tère ressenten partie les passions qu'il lui attribue, 
tout comme lo peintre ou le poète descriptif voit 
les traits de la figure idéale qu'il dessine ou qu'il 
dépeint. 

C'est ainsi que, partie des commencements les 
plus humbles, l'imagination s'élève et s'épure 
peu à peu : d'abord liée .aux représentations sen- 
sibles, faite d'éléments pour ainsi dire matériels, 
elle devient une force propie do l'esprit, elle est 
la manifestation d'une intelligence qui conçoit le 
beau et qui le réalise dans les différents arts. Elle 
est alors guidée par l'idéal, c'est-à-dire par une con- 
ception intellectuelle qui, comme une loi supé- 
rieure, domine les images et les oblige à se grou- 
per dans un certain ordre. 

Il est aisé de démêler les rapports de l'imagina- 
tion avec les autres faits de la vie morale. Puissance 
dérivée à l'origine, puisqu'elle emprunte ses ma- 
tériaux à l'expérience, elle acquiert ensuite son 
initiative propre ; mais dans les âmes bien réglées 
elle reste sous la dépendance de la pensét:, dont 
elle est l'instrument. Elle dépend aussi de la sen- 
sibilité, elle obéit à la tristes-e et à la joie. Dans 
une âme triste, les imaginations se conforment 
à l'état général de l'esprit et se teignent d'une 
couleur sombre ; dans une âme joyeuse, au con- 
traire, il se fait comme une éclosion spontanée 
de représentations riantes et gaies. Soumise à la 
volonté chez les esprits réfléchis, elle a cependant 
ses heures de caprice et do licence : il lui arrive 
de s'émanciper, de secouer tout frein, et alors, 
sans règles et sans contre-poids, substituant son 
action indépendante à l'action des autres forces 
morales, elle enfante des situations anormales, la 
divagation, le rêve, la folie. 

Du rôle de l'i'naginati.n. — D'après l'analyse 
qui précède, on comprend sans peine pourquoi l'i- 
magination est de toutes les facultés do l'esprit la 



IMPOTS 



— 1006 



IMPOTS 



plus vantée et aussi la plus décriée, la plus utile peut- 
être et certainement la plus pernicieuse, le don le 
plus brillant et le plus funeste de la nature. 
Pascal l'appelle une n maîtresse d'erreur et de 
fausseté, ■> et, en effet, longue serait la liste 
des illusions, des superstitions qu'engendre « cette 
partie décevante de l'homme. » On a dit d'elle dans 
ce même sens qu'elle était la « folle du logis, » 
parce que dans les esprits où elle est livrée à 
elle-même, elle bouleverse tout, elle met le dé- 
sordre et la confusion. Mais à côté des égarements 
dont elle est la source, il n'est que juste de rap- 
peler ses bienfaits. 

Dans la vie pratique, elle alimente ces rêveries 
innocentes qui embellissent et charment l'existence. 
Elle entretient l'espérance. Elle est même un res- 
sort essentiel de l'activité : ceux-là seuls travaillent 
ardemment pour atteindre le but de leurs efforts, 
qui l'imaginent avec vivacité. Enfin, elle est né- 
cessaire pour animer les rapports sociaux, et si 
nous voulons aimer véritablement nos semblables, 
il est bon que notre imagination se mêle k notre 
sensibilité. 

Dans la reclierclie de la vérité scientifique, elle 
a aussi son utilité : elle inspire les hypothèses, et 
un philosophe éminent de notre temps, M. Paul 
Janet, a pu demander sans paradoxe qu'une logi- 
que complète contînt un chapitre intitulé « Des 
erreurs commises par défaut d'itnagination ». 

Enfin dans les beaux-arts elle est la faculté 
essentielle et souveraine. Si nous la supprimons, 
la peinture cède la place h la photographie et la 
poésie au réalisme. Et encore le réalisme lui- 
même, pour assurer l'exactitude de ses descrip- 
tions, a-t-il besoin du premier degré de l'imagina- 
tion, l'imagination représentative. 

Sur les avantages et les inconvénients de l'ima- 
gination, comme sur l'analyse de ses opérations, 
on consultera avec fruit, parmi tant d'autres tra- 
vaux consacrés à l'étude de cette faculté, les livres 
récents de_M\I. Tissot, Micliaut et Joly : L'Imaqi- 
natiOH, s^s' bie'ifaits et ses égnreinenls, 1868 ; i)e 
l'Imaginition, étude psychologique, 1876; l'Ima- 
f/ination, étude psychologique, 187". 

(Gabriel CompajTé.] 

I.MPOTS. — Législation usuelle. V. — l. Dé- 
finition et notions générales. — L'impôt est la 
part contributive de chaque citoyen dans les dé- 
penses d'intérêt public. Le gouvernement assurant 
h chacun la sécurité, le respect de la propriété, le 
libre exercice du travail, il est juste que cliaque ci- 
toyen contribue aux charges publiques. On emploie 
comme synonymes les mots impôts et contributions. 

Deux principes essentiels dominent la matière 
des impôts : le premier est qu'aucune contribu- 
tion publique ne peut être perçue qu'en vertu 
d'une loi votée par la Chambre des députés et le 
Sénat; le second est que l'impôt doit être propor- 
tionnel, c'est-à-dire payé par chacun proportionnel- 
lement à ses facultés. Pour arriver à ce résultat, le 
législateur a été amené à établir des impôts assez 
nombreux afin d'atteindre les différents éléments 
imposables. 

Division des impôts. — L'impôt se perçoit sous 
diverses formes. Tantôt le chiffre dû par le contri 
buable est déterminé à l'avance, inscrit sur un 
rôle où figure le nom du contribuable, et en vertu 
duquel des poursuites sont exercées contre lui en 
cas de non paiement : c'est l'impôt direct. Tantôt 
l'impôt est perçu à raison de l'entrée en France ou 
de la vente de certaines marchandises, ou à l'occa- 
sion de certains actes ; il ne frappe nominative- 
ment ancun contribuable, mais est payé par celui 
qui consomme la marchandise ou accomplit l'acte 
soumis au droit: c'est l'impôt indirect. Enfin l'btat 
s'est réservé le monopole de la vente de certai- 
nes denrées, comme le tabac, ou l'exploitation de 
certaiDS services, comme les postes et les télé- 



graphes ; il y a là encore une autre forme de l'im- 
pôt. 

Distinction des contrilmtions rib'ectes et indi- 
rectes. — La distinction des contributions directes 
et indirectes est essentielle : le mode d'établisse- 
ment, de perception est différent pour les contri- 
butions directes et les contributions indirectes. Les 
contributions directes sont perçues en vertu de 
rôles nominatifs dressés chaque année par les 
agents de l'administration ; les contributions indi- 
rectes sont perçues en vertu de tarifs généraux, 
établis par la loi, et qui doivent recevoir leur exé- 
cution tant qu'une loi nouvelle ne les modifie pas. 
Des administrations financières distinctes sont 
chargées du recouvrement de ces deux natures d'im- 
pôts. Les contestations entre les particuliers et l'ad- 
ministration à l'occasion de la perception des impôts 
directs sont jugées en général par le conseil de 
préfecture ; les contestations relatives à la percep- 
tion des contributions -indirectes sont jugées par 
les tribunaux ordinaires. 

Impôts de répavlition et de quotité. — Les im- 
pôts se divisent aussi en impôts de répartition et 
impôts de quotité. Dans les impôts de répartition, 
le cliiffre total que l'impôt doit atteitidre est déter- 
miné à l'avance par la loi de finances votée chaque 
année ; puis, au moyen de répartitions successives 
entre les départements, les communes et les contri- 
buables on arrive à déterminer la part que chacun 
doit payer. Dans les impôts de quotité, le chiffre à 
percevoir n'est pas déterminé à l'avance, et il varie 
suivant que l'élément imposable est plus ou moins 
considérable. Les impôts de répartition sont : 
l'impôt foncier, l'impôt personnel et mobilier, 
l'impôt des portes et fenêtres. Toutes les contri- 
butions indirectes, et, parmi les contributions di- 
rectes, celle des patentes, sont des impôts de 
quotité. 

2. Impôts directs. — Les contributions ou im- 
pôts directs sont ; l'impôt foncier, l'impôt person- 
nel et mobilier, l'impôt des portes et fenêtres, 
l'impôt des patentes. Il faut distinguer dans les 
contributions directes le principal de la contribu- 
tion, et les centimes additionnels qui s'ajoutent 
par corrélation au principal, à raison d'un certain 
nombre de centimes par franc. Ces centimes addi- 
tionnels sont établis pour subvenir à des charges 
accidentelles et temporaires, et spécialement pour 
faire face aux besoins particuliers des départe- 
ments et des communes. Le produit des contribu- 
tions directes se partage ainsi entre l'État, pour les 
dépenses générales, le département et la commune, 
pour leurs dépenses spéciales. Le principal des 
contributions directes est fixé par le budget 
de 1878 de la manière suivante: impôt foncier, 
17:5 000 011(1 fr. ; impôt personnel et mobilier, 
69 319 OiiO fr. ; portes et fenêtres, 41 109 000 fr.; 
patentes, 118 1 04 000 fr. 

Impôt foncir. — L'impôt foncier est établi sur 
le revenu net des propriétés bâties et non bâties. 
Le chiffre total de l'impôt foncier et le contingent 
de chaque département sont fixés par la loi de 
finances. Le conseil général fait, dans chaque dé- 
partement, la répartition entre les arrondisse- 
ments ; le conseil d'arrondissement, sous l'au- 
torité du conseil général, opère la répartition entre 
les communes ; enfin, dans la commune, la réparti- 
tion est faite entre les contribuables par une com- 
mission de répartiteurs. Cette répartition entre 
les contribuables a lieu au moyen du cadastre, 
qui contient la désignation des parcelles, leur con- 
tenance, la classe à laquelle elles appartiennent et 
le revenu afférent à cette classe. 

Impôt pnsonnel et mobilier. — L'impôt person- 
nel et mobilier est dû par tout habitant de l'un ou 
de l'autre sexe, français ou étranger, non réputé 
indigent ; il se compose de deux taxes : la taxe 
personnelle et la taxe mobilière. La taxe person- 



IMPOTS 



— 1007 — 



IMPOTS 



nello représente le prix moyen de trois journées 
«le travail, suivant le tarif lixé pour chaque com- 
mune par le conseil général. La taxe personnelle 
est (lue dans la commune du domicile réel du con- 
tribuable. La taxe mobilière est établie sur la va- 
leur locative des locaux consacrés h l'habitation 
personnelle du contribuable; elle est due partout 
où la personne a une habitation. 

Impots des portes et fenêtres. — L'impôt des 
portes et fenêtres est établi sur les ouvertures, 
portes ou fenêtres donnant sur les rues, cours et 
jardins des maisons et bâtiments; il n'atteint point 
les portes et fenêtres qui servent seulement b. 
aérer les granges, bergeries, caves et autres locaux 
non destines à l'habitation. L'impôt se perçoit 
d'après un tarif fixe suivant la population et la 
qualité des ouvertures; si ce tarif donne un chiffro 
insuffisant, le complément est fourni par un droit 
proportionnel qui s'ajoute au droit fixe. L'impôt des 
portos et fenêtres peut être exigé du propriétaire; 
mais lo propriétaire, k moins de convention con- 
traire, se fait rembourser par lo locataire sur le- 
quel l'impôt doit pesor en définitive. 

Impôt des patentes. — L'impôt des patentes est 
payé par tous les citoyens exerçant une profession 
qui n'en est point expressément dispensée. 11 se 
compose d'un double droit: un droit fixe établi 
d'après la profession et suivant la population, et 
un droit pi'oportionnel, assis sur la valeur locative 
des locaux consacrés à l'exercice de la profession. 
Certains patentables ne paient qu'un droit fixe ; 
d'autres que le droit proportionnel. 

liecouvrenient des contributions directes. — Le 
rôle des contribuables de chaque commune est 
dressé tous les ans par la direction des contribu- 
tions directes. Les rôles sont rendus exécutoires 
par le préfet, publiés et affichés, et mis en recou- 
vrement par le percepteur. Los contributions sont 
payables par douzième et d'avance; le contribuable 
n'est valablement libéré qu'en représentant une 
quittance signée du percepteur. Le contribuable 
qui ne paie point peut être poursuivi par le per- 
cepteur. 

Demandes en décharge ou réduction. — Le con- 
ti'ibuable qui prétend avoir été imposé à tort, ou 
imposé à un chiffre trop élevé, peut demander la 
décharge ou la réduction de sa cote de contribu- 
tion. Ces demandes doivent être formées dans les 
trois mois de la publication des rôles; elles sont 
adressées au sous-prefet, ou au préfet dans l'arron- 
dissement chef-Ueu. Les quittances des douzièmes 
échus doivent être jointes h la demande, qui sans 
cela ne serait point recevable. Les demandes en 
décharge ou réduction sont jugées par le conseil de 
pr(5fecture, dont la décision peut être déférée par 
voie d'appel au conseil d'Etat. 

Demandes en remise ou modération. — Ces de- 
mandes ne doivent pas être confondues avec les 
demandes en décharge ou réduction de cote. Il y a 
lieu à remise ou modération lorsque, par suite d'é- 
vénements imprévus, le contribuable a perdu tout 
ou partie de son revenu ; il s'adresse à l'équité de 
l'administration pour être exonéré en tout ou on 
partie du paiement de l'impôt. Le contribuable en 
pareil cas n'invoque point un droit, et n'a aucun 
recours à exercer si sa demande n'est pas accueil- 
lie. Les demandes en remise ou modération sont 
adressées au préfet, qui, à la fin de l'année, statue 
sur toutes les demandes dont il a été saisi. 

3. Impôts indirects. — Les contributions indi- 
rectes forment la partie la plus considérable des 
revenus publics; elles comprennent un grand 
nombre de droits dont les principaux sont : les 
droits sur les boissons, les droits de timbre et 
d'enregistrement, les droits sur les sels et les su- 
cres, les droits de douanes. 

Impôt des boisso'is. — Les boissons, le vin, la 
biere, le cidre, les eaux-de vie et esprits sont 



frappés de diverses taxes : d'abord un droit de 
circulation qui est perçu lorsque les liquides sor- 
tent des caves du producteur et sont transportés 
chez les consommateurs, et à chaque enlèvement 
ou déplacement du liquide soumis au droit. Le 
liquide ne peut voyager que muni d'un congé qui 
constate le paiement du droit de circulation. Un 
droit spécial appelé droit d'entrée, et qui ne doit 
point être confondu avec le droit d'octroi, est perçu 
dans les villes ayant une population agglomérée et 
permanente de 4,000 âmes au moins. La vente en 
détail des vins donne lieu h la perception de deux 
droits : nul ne peut s-e livrer à la vente en détail 
sans avoir obtenu et payé une licence délivrée 
par la régie; en outre le débitant est assujetti à 
un droit de tant pour cent sur la valeur vinale de 
la marchandise. Les détaillants sont soumis à 
l'exercice, c'est-à-dire que les employés de la ré- 
gie ont toujours le droit de pénétrer chez eux pour 
vérifier les quantités de marchandises livrées à la 
consommation. Le produit de l'impôt des boissons 
en 1877 a été de 400 lâCOOO fr. 

Timbre. — Le timbre consiste dans une em- 
preinte apposée sur un papier qui est vendu aux 
particuliers par l'administration. On distingue le 
timbre de dimensions, dont le prix varie, suivant 
la grandeur du papier, de 60 c. à 3 fr. 00 c. par 
feuille, et le timbre proportionnel, qui est employé 
pour les effets de commerce, billets à ordre, lettres 
de change ; la valeur du timbre, et par suite le 
droit perçu, est graduée suivant la somme portée 
au billet. Un timbre particulier du prix de 10 cen- 
times doit être apposé sur toutes les factures, quit- 
tances ou actes de même nature délivrés aux 
particuliers. Les quittances des comptables de 
deniers publics sont assujetties à un droit de tim- 
bre de 20 centimes. Le produit du timbre en 1877 
s'est élevé à 156078 000 fr. 

Obliçiation d'employer te papier timbré; sanction. 
— Tous les actes ou écrits, publics ou privés, des- 
tinés il constater un droit ou i être produits en jus- 
tice, doivent être sur papier timbré Les demandes 
adressées aux administrations publiques sont éga- 
lement soumises à cette condition. La sanction 
de l'obligation d'employer le papier timbré consiste 
dans une amende qui est perçue indépendamment 
du droit de timbre sur l'écrit non timbré. Cette 
amende, lorsqu'il s'agit du timbre proportionnel 
des billets, est fort considérable : elle s'élève à 
6 p. 10» du montant du titre. En général l'omission 
de l'emploi du papier timbre n'influe pas sur la 
validité même des actes; une convention écrite sur 
papier non timbré a entre les parties la même va- 
leur que si elle était portée régulièrement sur pa- 
pier timbré. 

Enregistrement. — L'enregistrement est une 
formalité qui consiste dans l'inscription d'un acte 
sur un registre public tenu par un agent de l'admi- 
nistration, appelé receveur de l'enregistrement. 
L'accomplissement de cette formalité donne lieu à 
la perception d'un droit : à ce point de vue 
l'enregistrement a lo caractère d'un impôt; mais 
l'enregistrement a, en outre, endroit civil, cet effet 
important de donner date certaine aux actes sous 
seing privé soumis à la formalité. Les droits 
d'enregistrement se divisent en droits fixes et 
droits proportionnels. Le droit fixe pour les actes 
de même nature ne varie point suivant l'impor- 
tance de l'acte ; le droit proportionnel est calculé 
à tant pour cent sm* la somme ou la valeur faisant 
l'objet de l'acte. Le droit proportionnel est dû 
toutes les fois qu'il y a mutation, c'est-à-dire 
transmission de propriété ou d'usufruit, obligation 
ou libération. 

Droits de mutatioji à titre gratuit. — Le droit 
de mutation à titre gratuit est dû par l'héritier 
qui recueille une succession, par le légataire ou 
donataire. La quotité des droits s'élève à mesure 



IMPOTS 



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IMPOTS 



que le degré de parenté s'éloigne ; en ligne directe 
entre ascendants et descendants, le droit de mu- 
tation par sucression ou legs est de I p. 100; par 
donation, de 2 fr. 50 c. p. 100; en ligne collatérale 
le droit varie de G fr. oO c. à 8 p. 100 ; les do- 
nations ou les legs faits i des étrangers sont as- 
sujettis à un droit de 9 p. 100. Il faut remarquer 
que le droit se paie sur l'actif brut, sans déduction 
des dettes qui grèvent la succession ou des char- 
ges attachées à la donation ou au legs. 

Droits de muiatmi à tUre onéreux, d'o'ilir/ation 
et de quittance. — Le droit de mutation h titre 
onéreux est dû en cas de vente ou d'échange ; il 
s'élève à 5 fr. 50 c. p. ino pour les immeubles, et 
à 2 p. 100 pour les meubles. Le droit d'obligation 
est en général de 1 p. 100 ; le droit de quittance 
de 50 centimes par l'jO fr. Pour les baux, le droit 
e^t calculé sur le prix du bail capitalisé pour toute 
sa durée, ou, s'il est divisé en périodes, capitalisé 
pour chaque période, mais le droit n'est que de 
20 centimes par 100 fr. Lorsqu'il n'y a pas de bail 
écrit pouvant ôire présenté à l'enregistrement, le 
propriétaire doit faire une déclaration et avancer 
le droit dont il se fait rembourser par les loca- 
taires. 

Délai pour le paiement des droits; double droit. 
— Les actes reçus par les notaires doivent être 
enregistrés dans un délai qui est au maximum de 
quinze jours, i peine d'une amende contre le no- 
taire. Les actes sous seing privé doiveni être pré- 
sentés ù l'enregistrement par les parties dans un 
délai de trois mois en général. Les droits de mu- 
tation par décès, succession ou legs, doivent être 
acquittés dans les six mois du décès. Le retard 
dans le paiement entraîne comme peine la percep- 
tion d'un double droit. Les droits d'enregistre- 
ment représentent pour l'année 1877 un chiffre 
de 4C9C9S000 fr, 

Droit-: sur les sels et les sucres. — Les sels sont 
soumis à une taxe de consommation ; les sels pro- 
venant de l'étranger acquittent, en outre, un droit 
de douane. Les sucres fabriqués en France sojit 
soumis à une taxe de consommation élevée. Pour 
assurer la perception du droit, les fabriques de 
sucre indigène sont soumises à, l'exercice, c'est-à- 
dire à la surveillance permanente des agents de 
l'administration, qui constatent les quantités pro- 
duites et livrées à la consommation. Les sucres 
venant des colonies ou de l'étranger paient un 
droit de douane plus ou moins élevé suivant la 
provenance. En 1877 les droits sur les sels se sont 
élevés à .33 575 000 fr. ; les droits sur les sucres 
coloniaux et étrangers à 77 053 000 fr., et lo 
droit de fabrication sur les sucres indigènes à 
Iï3 09y000fr. 

Droits de douane. — Les droits de douane sont 
perçus sur les marchandises importées en France 
ou .sur les marchandises exportées de France à l'é- 
tranger. Ils sont perçus en vertu de tarifs généraux 
établis par une loi. Les traités de commerce faits 
avec les puissances étrangères peuvent apporter 
certaines modifications à la perception de ces 
droits. Les droits de douane sont calculés, tantùt 
sur la valeur de la marcliandise, tantôt en ayant 
égard au poids, à la mesure ou au nombre des 
objets. Le produit des droits de douane en 1877 a 
été de 195 964 000 fr. 

Octrois. — Les droits d'octroi constituent un 
impôt particulier perçu au profit de la commune 
sur les objets de consommation. Lorsque les re- 
venus d'une commune sont insuffisants, un décret 
rendu en Conseil d'Etat, sur la demande du con- 
seil municipal, peut autoriser 1 établissement d'un 
octroi. Les règlements relatifs aux octrois et les 
tarifs sont arrêtés par décret rendu en Conseil 
d'Etat. 

4. Monopoles établis au profit de l'État. — L'É- 
tat s'est réservé le monopole de la vente do certains 



produits ou de l'exploitation de certains services. 
Ces monopoles ont différents caractères : les uns 
sont de véritables impôis, comme le monopole de 
la vente des tabacs et du papier spécial destiné k 
la fabrication des cartes à jouer; d'autres sont fon- 
dés sur des raisons d'intérêt général, ont un but 
de sécurité publique, comme la fabrication et la 
vente de la poudre, ou tendent i assurer la régu 
larité et le bon fonctionnement de certains services, 
comme les postes et les télégraphes : ces derniers 
monopoles peuvent augmenter les revenus de l'E- 
tat, mais dans ce cas le caractère fiscal n'est qu'ac- 
cessoire. Nous allons parcourir les plus importants 
de ces monopoles. 

Tabacs. — L'importation des tabacs étrangers et 
la culture en France ne peuvent avoir lieu que 
pour le compte de l'Etat, qui seul fabrique et vend 
les tabacs, soit étrangers, soit indigènes. La cul- 
ture du tabac n'est autorisée que dans certains dé- 
partements ; dans ces départements celui qui veut 
se livrer à la culture du tabac doit en faire la dé- 
claration et se munir d'une permission. Le culti- 
vateur doit compte à l'Etat de la totalité de sa 
récolte ; la culture est soumise i une surveillance 
constante et rigoureuse des agents de l'adminis- 
tration des contributions indirectes. La fabrication 
des tabacs se fait dans les manufactures de l'Etat, 
et la vente aux particuliers dans des débits dont les 
titulaires sont nommés par l'administration. Des 
pénalités sévères assurent contre la fraude le 
monopole de l'Etat. Le produit de la vente des 
tabacs en 1877 a atteint le cliiffre de 329 443 000 fr. 

Cartes à jouer. — La fabrication des cartes i 
jouer n'est permise qu'avec une autorisation ou 
licence de l'administration des contributions indi- 
rectes. Le papier servant à la fabrication est 
fourni par l'administration, et la vente des cartes 
n'est permise qu'aux marchands commissionnés par 
la régie. 

Foudres. — Le monopole de la fabrication et do 
la vente des poudres se justifie par les dangers 
que pourrait faire courir la fabrication, la vente ou 
la détention de ce produit. La poudre ne peut être 
fabriquée que dans les poudrières de l'Etat, 
sous la surveillance d'ingénieurs spéciaux. La 
vente et la détention de la poudre de t;uerre 
sont interdites en principe. Les poudres de chasse 
et de mine sont vendues par des débitants choi- 
sis par la régie. Les particuliers ne peuvent avoir 
chez eux plus de 2 kilogr. de poudre de chasse 
ou de mine. 

Monnaies. — La monnaie est fabriquée sous la 
surveillance de l'Etat, qui, par son intervention, en 
garantit le titre et la valeur. La monnaie est fa- 
briquée dans des ateliers spéciaux créés dans 
difl'érentes villes. Le contrôle de la fabrication est 
exercé par les agents de l'administration des mon- 
naies : aucune pièce fabriquée n'est mise en cir- 
culation qu'après constatation par les agents 
qu'elle est conforme au type adopté, tant pour le 
poids que pour la qualité du métal et le mode de 
fabrication. 

Postes et télégraphes. — Les postes et les télé- 
graphes sont réunis aujourd'hui en une seule 
administration, et forment un minisière appelé mi- 
nistère des postes et télégraphes. La taxe des let- 
tres est fixée pour toute la France, par la loi du 
H avril 1878, à 15 cent, pour les lettres affranchies, 
à 3(1 cent, pour les lettres non affranchies par 15 
gramiues ou fraction de la grammes. Des taxes ré- 
duites sont établies pour les itupriiués. les papiers 
d'affaires, les échantillons. La ta.\e pour les dé- 
pèches télégraphiques est de 5 cent, par mot 
pour toute la France, sans qu'elle puisse descen- 
dre au'-dessous de 50 cent. iLoi du 21 mars 1878). 
Le produit des postes pour l'année 1877 a été de 
119453 000 fr. [E. Delacourtie.] 

l.Ml>UliSSIO>'. — V. Tissaije. 



IMI'UIMERIE 



looy 



IMPRIMERIE 



IMPItlMICItlK OU TVPOGUAPIIIE. — Tout d'a- 
bord cxplic|uoiis nous sur le sens réel des mots 
dont on se sert pour désigner cet art qui a litté- 
ralement cliangé la face intellectuelle du monde. 
Ces mots, nous les tenons des anciens (des La- 
tins pour le premier, du verbe hnpnnœre, des 
Grecs pour le second, des deux mots typos, em- 
preinte, et fjrnp/iain, écrire). Devons-nous en con- 
clure que les anciens, ayant les mots, avaient la 
chose ? Nous pourrions répondre affirmativement, 
si nous ne voulions considérer que l'opération, 
toute naturelle en quelque sorte, qui consiste à 
faire qu'un objet portant un relief quelconque en 
laisse l'empreinte, l'impression sur un autre ob- 
jet. Presque aussi loin que nous remontions dans 
riiibtoiro, nous entendons, par exemple, parler 
de cachots gravés qui servent à sceller, à au- 
thentiquer les écrits. Mais les anciens n'allèrent 
pas au delà, et ce que nous appelons l'imprime- 
rie leur resta toujours inconnu. \\s piirent des em- 
preintes d'objets gravés : ils n imprimèrent pas 
dans la véritable acception du terme, tel que nous 
l'entendons aujourd'hui. Ils n'imprimèrent pas 
plus que ne le font maintenant les Chinois, qui 
passent cepejidant pour avoir connii l'imprimerie 
plusieurs siècles avant les Européens, mais qui, 
en réalité, ne font, eux aussi, que prendre des 
empreintes, puisque pour faire un livre ils gra- 
vent encore autant de planches que ce livre a de 
pages. 

Pour nous, l'imprimerie, la typographie réside 
essentiellement dans l'emploi de caractères ou 
typos mobiles qui, après avoir été assemblés de 
telle façon en vue de l'impression de tel ouvrage, 
peuvent être séparés et assemblés d'une autre 
façon pour l'impression d'un autre ouvrage. C'est 
li seulement que se trouve le trait de génie qui 
donna naissance k cet art admirable, vers le milieu 
ou dans la seconde moitié du quinzième siècle. 
Nous ne précisons rien ; car une ombre égale en- 
veloppe la date de l'invention aussi bien que 
l'histoire, nous pourrions dire la légende de l'in- 
venteur ou des inventeurs. 

Tout s'enchaîne fatalement dans le progrès. On 
sait de source certaine, et pour en avoir retrouvé 
les témoignages effectifs, que dès le commence- 
ment de ce quinzième siècle d'ingénieux artisans, 
et notamment des cartiers ou faiseurs de cartes 
à jouer, avaient imaginé de graver des planches 
de bois dur dont ils se servaient pour produire 
de grossières estampes, qui se vendaient dans le 
populaire, industrie favorisée par la fabrication 
<iu papier de chiffons, qui depuis un certain temps 
était venu se substituer économiqurment au vélin, 
.au parchemin jusque-là employés pour l'écriture, 
et dont l'usage était fort onéreux. Il arriva môme 
■que certains d'entre eux, ayant gravé plusieurs 
planches où le dessin était accompagné de légendes 
et avait trait au môme sujet, en formaient des ca- 
hiers, qui étaient on réalité de véritables livres et 
qui avaient un débit considérable. C'est ce qu'on 
est convenu d'appeler la xi/lograpliie (de xylon, 
bois, et i/rapltei)i, écrire), procédé qui, répétons-le, 
n'est autre que celui dont les Chinois se sont servis 
longtemps avant nous, et dont ils se servent exclu- 
sivement encore, mais qui n'a qu'une sorte d<î 
communauté de résultat avec l'imprimerie pro- 
prement dite. 

Comment se fit la transition des types invaria- 
bles aux types mobiles ? A cette question répond 
la douteus'" légende. Ecoutons-la, elle sera brève. 
Il y avait dans la ville de Harlem en Hollande 
certain Laurent Coster, garde ou concierge du 
palais royal, qui, se trouvant à la campagne, g'avisa 
de tailler avec son couteau des écorces de hôtre 
■en forme de lettres, avec lesquelles il traça sur du 
papier, en les imprimant l'une après l'autre, un 
modèle composé de plusieurs lignes pour l'instruc- 

2* PAllTIK. 



tion de ses enfants. Puis, donnant de l'extension i 
cet outillage primitif, il aurait imprimé des livres. 
Ainsi disent les gens de Harlem, qui veulent avoir 
l'honneur de la grande découverte. Mais voici 
venir ceux de Strasbourg qui, avec plus de raison, 
somble-t-il, en réclament le mérite, pour un de 
leurs compatriotes, Jean Gœnsfleisch, dit Guten- 
berg. Fort bien ! mais comme nul n'est prophète en 
son pays, ce Gutenberg, aussi pauvre qu'ingénieux, 
n'ayant pas trouvé à Strasbourg l'aide nécessaire 
pour mener h bien son invention, se rendit à 
Mayence, dont il était originaire, et où cet appui 
lui aurait été donné par ua riche orfèvre nommé 
Jean Fust ou Faust, qui adjoignit à ses travaux 
son gendre Pierre Scliœffer. A l'origine, pouvons- 
nous croire, Gutenberg se servait de caractères 
sculptés sur de petits parallélipipèdes de bois, qui, 
rapprochés les uns des autres, serrés ensuite d'en- 
semble , formaient la planche typographique . 
Schœffer, qui était ouvrier bijoutier, aurait eu, 
dit-on, l'idée de graver les lettres sur acier, et de 
les frapper sur du cuivre, pour former des matri- 
ces où l'on pouvait les couler en plomb : ce qui 
constituait un grand progrès. Quoi qu'il en fût, au 
moment où le premier ouvrage important allait être 
livré au public, Gutenberg se trouva évincé de 
l'association où il n'avait malheureusement ap- 
porté que son esprit inventif; et le livre porta les 
seuls noms de Faust et de Schœffer. 

Gutenberg trouva peu après un nouvel associé, 
avec le concours duquel il put monter un autre 
atelier. Mais, soit qu'il fut las à la suite d'une 
longue et très active carrière, ou qu'il eût à subir 
de nouveaux tracas commerciaux, après avoir mis 
au jour une édition fort remarquable d'une es- 
pèce de manuel encyclopédique (le Cutholicvn du 
génois Jean Balli), il céda son matériel aux ouvriers 
qu'il avait formés, et se retira auprès de l'élec- 
teur-archevôque de Mayence, qui l'avait pourvu 
d'un titre et d'une pension modestes. 11 mourut, 
dit-on, en 14C8. La postérité, lui tenant particii- 
lièrement compte des nombreux déboires qu'il 
éprouva, et qui semblent ôtre l'apanage distinctif 
des chercheurs de génie, l'a reconnu comme titu- 
laire véritable de la magnifique invention ; et c'est 
à son nom que, de l'aveu général, en reste acquise 
la principale, la première gloire. 

Les premiers livres signés de Faust et de 
Schœffer, et le livre publié sans signature par Gu- 
tenberg, parurent de 1456 i HG'2 ; telle serait par 
conséquent la date qu'il conviendrait d'assigner 
aux débuts pratiques de la typographie. Débuts 
fort brillants en vérité, car ces anciens spécimens 
nous prouvent que l'art nouveau avait atteint dès 
le principe une singulière perfection; si ce n'était la 
différence des types employés, ils supporteraient 
certainement et presque sans désavantage la com- 
paraison avec les produits des plus belles époques 
de l'art. 

Puisque nous mentionnons ces types primitifs, 
avons-nous besoin de remarquer qu'ils reprodui- 
saient les caractères gothiques généralement em- 
ployés alors pour la confection des manuscrits. De 
quoi s'agissait-il, en somme?D'obtenir économique- 
ment, à l'aide de procédés mécaniques, ces livres 
que les écrivains ou copistes produisaient avec tant 
de lenteur et devaient, en conséquence, vendre si 
cher. Et, commercialement, industriellement, on 
pourrait même nous demander si le but visé ne fut 
pas de les imiter assez fidèlement pour que la con- 
fusion ou la substitution devint possible. Eh bien I 
pourquoi ne le constaterions-nous pas'? Il est avéré 
que les premiers se vendirent bel et bien comme 
manuscrits, au-dessous du prix ordinaire, cela va 
de soi ; car c'était en quoi la production méca- 
nique pouvait songer à l'emporter sur la produc- 
tion manuelle. 
I Toutefois il n'en alla pas longtemps ainsi; et 

ti4 



IMPRIMERIE 



10!0 — 



qncfik c^ofc pîufmits nt^^a^iouficnt pow? 
i>tfùp\iomta fbppfeffc ôcfe/ïe quiiauoita 
caufc ôefbi) nwf corne iatàitcfbtmnt/(oï^ 

fms'^( cfîoitpKuUjommeaukttnitk 0c 
€onnc cojiuecfaCîoî). iBt ni/quee a (a%a^nc 
l-'aSêf dîf«nt ccufj) qui ç ontefïe qug if a rai/ 
fui)/ mai 6 t)c nua;e cî^o/e qwi [oit ottftcc/efôî'^ 
rteepoitceDc meca^ ne. ftttouné nut^^udc 
frtf^êt fore que pac commune Knomm^ç (î g 
fjO^t genetaCTe Des gCB aîfî que ta j? îiit c00 
iiant/ncûtmoim que e j) auftteejpo^ e fee û^s 
ou^tacSpfec/maîencmiefittç/pîoptcmêf* 
^f efqueûl'6 c^feefcîit/que laSiefiitSns 
<îH{!f te c^euaftetôse païtîes '^D0cmaiqln^^ 

qut iwC^ aufttee gcne Du înSSe» Ceflu? c^e^ 
mîiu o^t pacfec Oe« metùeiffeeÈelluffiicf es 
^icôcfuddeç aî^ÊC/eC ainfi kfifi. pàttzfi 
ttjeimftec /ceut ot) pfuB fiouaedeméîOes mec 
iîeùfïBDecefup J/^o^aufme auparaSieôefsé 
to?}icûe;è^ôitfe/(equefcomptaDefo3£îpttnff 
DuSent/DeeDiagonô/ DeopisUeedemeCaf/ 
€t ùçeauïtteô ci^fcsainfi que pac fe rappo^ 
dî!p:e0|ïcec|lûit/6£crôortrtca»0î;fjpîe5iïî;c 
pfuBôcfop 

4|L^fl mamtu5nimtkc§tuaUtt cntiab0 
e«î8 ;îfuf de^cotwe (ïde/ê03ês.8«afî}çj% 




lîiÇfeÉ^I^ 



Fac-similé d'une colonne dun livre d'Aut. de la Sale [La Salade, 
ouTrage encyclopédique), imprimé en 1520. 



IMPRIMERIE 

[ le moment vint bien vite où les livres, 
obtenus sans le secours a du roseau, du 
style ou de la plume ", furent diffé- 
renciés des manuscrits par le soin même 
I que prenaient les imprimeurs concur- 
rents d'en indiquer le mode de confec- 
tion. 
j Imprimeurs concurrents, disons-nous, 
bien qu'il ne s'agisse que des com- 
mencements de l'imprimerie : c'est qu'en 
etïet, quoique Faust et Scbœffer d'une 
part, et Gutenberg de l'autre, eussent 
attentivement veillé tout d'abord à ce 
que leur secret restât ignoré, encore 
avaient-ils dû le révéler i des ouvriers, 
à des aides, dont quelques-uns ne se 
firent nul scrupule d'en aller tirer profit 
loin des lieux où ils l'avaient appris, de 
telle sorte que l'imprimerie se répandit 
avec une rapidité vraiment surprenante. 
Les premières bibles imprimées 
avaient été apportées en assez grand 
nombre à Paris, centre intellectuel où 
elles devaient naturellement trouver 
un facile débit. On dit même que les 
icrivtihis, voyant leur industrie mena- 
cée, portèrent contre les vendeurs, qui 
n'étaient autres que des émissaires ga- 
gés par Faust et Scliœffer, une accusa- 
tion de magie, et les firent condamner 
à la prison, à l'amende et à la saisie 
des exemplaires. Mais l'affaire vint aux 
oreilles du roi Louis XI, qui, s'en étant 
fait rendre compte, non seulement cassa 
l'arrêt, mais encore fit partir pour 
Mayence (en 1 !G'2) un graveur de la mon- 
naie de Tours, nommé Kicolas Jenson, 
« afiii de s'informer secrètement de la 
taille des poinçons et caractères, au 
moyen desquels se peuvent multiplier 
les plus rares manuscrits, et pour en 
enlever siiblilement l'invention. » 

L'envoyé s'acquitta très habilement 
de sa mission, mais, le secret enlevé, 
au lieu de l'apporter en France, il alla 
se fixer à Venise, où il l'exploita pour 
son propre compte. Peu après cepen- 
dant, toujours sans doute à l'instiga- 
tion du roi, qui comprenait « le profil 
et l'utililé pouvant revenir dudit art à 
toute la chose publique tant pour l'aug- 
mentation de la science qu'autrement », 
trois imprimeurs allemands venaient 
s'établir dans une des salles de la Sor- 
boiine, où, en l'espace de quatre ans, ils 
imprimèrent une vingtaine d'ouvrages. 
Entre temps, des ouvriers de Faust el 
Scliœffer, passant les monts, s'étaient 
allés réfugier dans un couvent des en- 
virons de Rome, où ils firent plusieurs 
éditions d'anciens auteurs latins. Un de 
leurs apprentis no tarda pas K s'établir 
à Rome même, pendant qu'un autre 
transfuge des ateliers de Mayence, Jean 
de Spire, allait à Venise, accompagné de 
son frère Viiidclin, se poser en concur- 
ii-nt de Jenson. Nous ne sommes encore 
qu'en li(i9. En IfO on compte sur les 
divers points de l'Europe civilisée cinq 
villes qui voient s'établir des^imprime- 
ries; on en signale vingt de H"l à 147.3 ; 
et de 1474 à U75 trente, parmi lesquelles 
Londres, et Valence en Espagne. Dès 
lors la diffusion de l'art typographique 
est un fait largement accompli, et qui 
va progressant à ce point que les biblio- 
graphes constatent qu'i la fin du quin- 
zième siècle le nombre des éditions 



IMPRIMERIE 



— 1011 



IMPRIMERIE 



faitos par Ici; diverses imprimeries s'élevait dcjh 
îi seize mille. 

Destiné k l'alimentation dos esprits et dos imes, 
lo nouvel ai-t n'exigeait pas seulement de ceux 
qui s'y consacraient une habileté purement maté- 
rielle ; aussi le vit-on, presque dès l'origine, exercé 
par des hommes qui, le considérant comme une 
sorte de noble ministère, s'y distinguèrent par 
l'union du savoir, du goût et d'un véritable en- 
thousiasme professionnel . Les Aide , Jean de 
Tournes, Dolet, les Esticnne, Froben, Tory, 
Gryphe, Plantin, les Elzévir, les Didot, pour ne 
citer que quelques noms, sont autant de per- 
sonnalités ayant une place d'honneur dans l'his- 
toire intellectuelle des derniers siècles. 

Nous avons dit, en en signalant la raison, qu'à 
l'origine les caractères typographiques gardaient 
la forme ;,'(iihique de ceux qui étaient employés 
pour les IhiTs manuscrits, et il en fut de même, 
au moins dans la plupart des imprimeries, jusque 
vers le quart du seizième siècle, mais notamment 
durant la fin du quinzième. Aussi est-ce aux livres 
imprimés ainsi (jue les bibliographes appliquent 
plus particulièrement la dénomination lïincuiii- 
bles \à\i mot latin incunabula, qui signifie à la fuis 
berceau pris au sons positif, et enfance, coinnien- 
cements, pris au sens figuré), ce qui est une façon 
de les considérer comme les prémices de l'art 
typographique (V. \e fac-simtle ci-contre). Toutefois 
cette qualification doit être pareillement appliquée 
à des éditions faites i l'aide de caractères qui, 
bien qu'employés par les premiers imprimeurs, 
s'éloignent déjà du type originel. Jeuson, s'éta- 
blissant à Venise, se servit de caractères beaucoup 
moins hérissés que ceux des Allemands, imitant 
en cela les écrivain!:- français qui, même dans les 
manuscrits, avaient fait subir une demi-métamor- 
phose à la gothique. " Aide Manuce le Vénitien, dit 
M. P. Lacroix, dans le seul but de faire que sa 
patrie ne dût pas son écriture nationale à un 
Français, adopta le caractère italique, renouvelé 
de l'écriture cursive ou de chancellerie, qui ne fut 
jamais qu'une exception dans l'imprimerie, malgré 
les beaux travaux des .\lde et d'autres imprimeurs 
vénitiens. » L'avenir était pour le caractère romain, 
de Nicolas Jenson, qui, à quelques modifications 
près, est encore celui qu'on emploie de nosjours. Un 
type un peu dilïérent, dit Elzévir, est dû aux im- 
primeurs hollandais de ce nom : il avait été gravé 
par les Sanlecque {lG2o-lG28), et olfre des formes 
plus archaïques que le romain ordinaire ; il a été 
remis en honneur depuis quelques années par un 
certain nombre d'imprimeurs. 

On désignait autrefois les différentes hauteurs 
du caractère (ce qu'on appelle sa force de corps) 
par des noms conventionnels, tels que Philoso- 
phie, Cicéro, Sinnt-Augiislin, tirés en général du 
titre de l'ouvrage où le caractère de ce corps 
avait été employé pour la première fois. Ainsi, 
le Cicéro avait servi à imprimer la première 
édition des Lettres familières de Cicéron, parue 
à, Rome en 1407; le Saint-Augustin dut son nom 
h la grande édition des œuvres de saint Augus- 
tin faite à Bâle on 1500. Ces appellations ne sont 
plus en usage aujourd'hui, et on désigne simple- 
ment le caractère par le nombre de points de sa force 
de corps (corps douze, corps onze, corps dix, etc ). 
Le point typographique équivaut à 0"'"',.370 (autre- 
fois 1/6 de ligne). Le texte courant de notre 
Dictionnaire de jtédagoçjie, parexemple,estimprimé 
avec des caractères romains de 7 points, non in- 
terlignés. On nomme œil l'aspect général des carac- 
tères ; Vœil peut être gros uu petit, la force do cor/js 
restant néanmoins la même. Chaque texte courant 
d'ailleurs, outre ses lettres capitales ou majus- 
cules, comporte pour les nécessités que nous 
pourrions appeler pittoresques de la composition, 
des types de même corps ou bauteur, qui sont plus 



ou moins fantaisistes; par exemple Vitalir/ice, dont 
l'usage est univrrsrllfiii-iit consacré pour repro- 
duire les mots qui' l'.iiiiuur a soulignés dans son 
manuscrit; la noriiiaiitle, qui n'est qu'un romain 
très gras ; l'égyptienne, qui est un romain 
écrasé; les capiliaires, toutes faites de déliés, etc. 

Ces quelques détails purement professionnels 
nous ayant introduits dans l'atelier typographique 
moderne, restons-y pQur tâcher do prendre une 
idée sommaire des travaux qui s'y exécutent. 

Les caractères employés aujourd'hui sont faits 
parle procédé dont on attribue la première idée à 
Schcelîor, c'est-à-dire que la lettre ouïe signe ayant 
été d'abord gravé à l'extrémité d'une petite barre 
d'acier doux que l'on durcit ensuite par la trempe, 
on se sert de ce poinçon pour former, en le frap- 
pant sur du cuivre, une matrice qui en garde 
l'empreinte creuse, et dans laquelle, après l'avoir 
placée au fond d'un petit encaissement quadran- 
gulaire, on coule un mélange fondu de 80 ou 
•JO parties de plomb pour 10 ou 20 d'antimoine, 
contenant aussi parfois un peu d'étain, ou de 
enivre qui lui donne plus de dureté. Cette coulée 
irrroidir, l'i'iKMissiMiinit OU moule s'ouvre, et l'on 
rii rciiii- un |i ir.illi'lipipède de métal mesurant 
■J)""",.ii) ■le li.imuiir. sur une largeur et sur une 
épaisseur dcpend.int du corps que doit avoir le 
caractère, et portant en relief à l'une de ses extré- 
mités (mais renversée) la lettre ou le signe gravé 
sur le poinçon primitif. Chacun de ces caractères 
se trouve marqué, au cours de la fusion même, 
sur celle de ses faces latérales qui correspond au 
haut du signe qu'il représente, d'un cran dont 
nous verrons plus loin le rôle. Fondus en quantité 
suffisante de chaque nature, et en assortiment tel 
qu'il soit possible de répondre à toutes les éven- 
tualités de la composition, ces caractères, rompus, 
frottés, coupés de façon à ce que rassemblés ils 
soient tous exactement de même hauteur et ar- 
rivent à ne former par juxiapusitiiin latérale qu'un 
bloc des plus homogènes, sunt livn'S à l'impri- 
meur. Il y est joint une (piantii.' nliiive de pièces 
de fonte de même métal, dune liauleur un peu 
moindre que celle des caractères, les unes appe- 
lées espaces et destinées à être placées entre les 
mots afin de ménager les blancs qui les séparent, 
les autres appelées, selon Irur volume, cadrais ou 
cadratins, devant servir à combler les vides iles 
lignes non achevées ou reculées par l'alinéa; enfin 
des lames qui sont coupées à la longueur assignée 
aux lignes, et qui, comme l'indique leur nom 
d'interlignes, doivent servir à ménager entre les 
lignes des blancs ou vides analogues à ceux que 
les espaces établissent entre les mots. 

Le compositeur, qui e^t l'ouvrier chargé d'as- 
sembler les lettres d'après les indications du texte 
à imprimer, travaille ordinairement debout. Il a 
devant lui une sorte de grand casier placé sur un 
pupitre appelé rang; ce casier, nommé casse, est di- 
visé en autant de compartiments que lo texte peut 
nécessiter de lettres, de signes ou d'espaces diffé- 
rentes. Dans ces compartiments ou cassetius ont 
été distribués les caractères livrés par le fondeur. 
Les compartiments les plus éloignés de l'ouvrier et 
par conséquent les plus élevés, dont l'ensemble 
porte le nom de liaut de eusse, ont reçu les grandes 
et petites capitales, et les signes qui sont d'un 
emploi peu fréquent. Les autres, dont l'ensemble 
est dit bas île casse, et qui sont plus immédiate- 
ment sous la .nain du compositeur, contiennent les 
lettres ordinaires et les signes auxiliaires qui re- 
viennent lo plus souvent dans le texte courant, 
ainsi que les espaces et les chiffres. Le composi- 
teur, ayant sous les yeux un feuillet de la copie 
(nom donné au texte qu'il s'agit de reproduire), 
tient dans la main gauche un instrument nommé 
composteur, qui est fait de deux réglettes do fer 
assemblées en équerre : à un bout l'angle est fer- 



IMPRIMERIE 



— 1012 



IMPRIMERIE 



mé par un talon de métal, à l'autre est une 
pièce semblable, mais mobile, qui peut avancer ou 
reculer vers la première et qu'une vis arrête au 
point voulu, c'est-à-dire à une distance égalant la 
longueur que doivent avoir les lignes de la com- 
position. Le compositeur, ayant lu un mot du 
texte, prend de la main droite, une à une, dans le 
compartiment où il sait qu'elles ont été mises, les 
lettres qui doivent servir à composer ce mot, et il 
les place dans le composteur, le cran latéral en 
dessous, en suivant l'ordre de gauche à droite: le 
mot fini, il place une espace, et il va ainsi jusqu'à 
ce que le vide ménage entre les deux pièces de 
métal formant les réglettes du composteur soit 
rempli, ce qui indique qu'une ligne est finie. 
Avant d'en composer une seconde, il place ordi- 
nairement sur l'ensemble de la première une in- 
terligne plus ou moins épaisse, selon le plus ou 
moins de blanc qui doit exister entre les lignes. 
Quand il a composé ainsi plusieurs lignes, il les 
enlève adroitement du composteur, et les met sur 
une plancliplte bordée de deux eûtes seulement, 
qui :i reçu le nom de galée, et où le composi- 
teur les dépose en les massant contre l'encoi- 
gnure des rebords de la galée. Quand la galée 
est pleine de lignes, le compositeur lie provisoire- 
ment ce paquet de plusieurs tours de ficelle, et 
glissant ordinairement par dessous une feuille de 
papier fort, il place ce paquet sous son rang, où 
viendra le prendre le metteur en pages, pour en 
former des placards. Il est alors tiré de la com- 
position une ou plusieurs épreuves; elles sont don- 
nées h lire au correctetir et à l'auteur, qui l'un et 
l'autre marqueront en marge, en regard de chaque 
ligne, les modifications ou corrections qui leur 
sembleront devoir être faites pour la pureté et la 
bonne disposition du texte. 

Quand les épreuves ont été vues, un ouvrier 
procède aux changements de lettres, de mots, 
aux rcinaniemeyilsie lignes, de phrases, d'alinéas 
indiqués sur l'épreuve. 

Le metteur en pages, comme son nom l'indique, 
et qui d'ailleurs n'est autre qu'un compositeur 
chargé d'une tâche plus difficile, plus délicate, 
prend dans les paquets autant de lignes qu'il en 
faut pour faire une page; s'il s'agit d'un livre, il y 
ajoute les folios des pages, les titres, il espace par 
des interligaes les chapitres, il comble par des ca- 
drats les fins de pages devant rester blanches, il 
intercale s'il y a lieu les gravures, les vignettes, 
place les notes, enfin tout ce qui, formant en quel- 
que sorte l'accessoire de la composition, n'appar- 
tient pas au travail courant. Cela fait, il procède 
à X'impùsiiion, qui consiste à placer et à espacer 
ces paquets, représentant les pages, sur un marbre, 
c'est-à-dire sur une table autrefois recouverte d'une 
plaque de marbre, mais qui aujourd'hui a le plus 
souvent pour plateau une plaque de fonte très 
unie ; il les serre ensuite, au moyen de garni- 
tures et de cuifis, dans un cadre ou châssis de 
fer de la grandeur de la feuille de papier sur 
laquelle l'ouvrage doit être imprimé. Il dispose là 
chaque page de façon à ce qu'après l'impression, 
la feuille étant pliée sur elle-même dans un ordre 
convenu, les pages se succèdent régulièrement. 
Avons-nous besoin de faire remarquer que l'im- 
pression d'une feuille exige l'emploi de deux for- 
mes qui doivent successivement imprimer les deux 
faces du papier, et de telle manière que la conti- 
nuité du texte soit conservée après le pliage de la 
feuille. 

Ce sont là, on le comprend, autant de détails pu- 
rement technologiques sur lesquels nous ne sau- 
rions insister, étant donné que nous ne pouvons 
faire ici qu'un simple résumé des travaux typogra- 
phiques. 

Lorsque, enfin, après une ou plusieurs révisions, 
suivies chacune d'un nouveau travail de correction, 



l'état de la mise en pages a été reconnu irrépro- 
chable soit par l'auteur s'il s'agit d'un ouvrage 
nouveau, soit par le prote (premier) ou chef de 
l'atelier s'il s'agit d'une réimpression, les mots bon 
à tirer étant écrits sur la dernière épreuve, la forme, 
bien serrée, à l'intérieur de laquelle la composition, 
bien plane, ne semble plus constituer qu'un bloc 
très résistant, est portée sous la presse pour le 
tirage ou impression. 

A l'origine, au temps de l'imprimerie xylogra- 
phique, les imprimeurs, après avoir encré leur 
planche à l'aide d'un tampon, et après l'avoir re- 
couverte de la feuille sur laquelle devait s'emprein- 
dre l'image, se bornaient, dit-on, à frotter par 
dessus avec un corps dur ou légèrement élastique, 
comme par exemple nous faisons avec le dos de 
l'ongle quand nous voulons lustrer la place du pa- 
pier où nous avons usé du grattoir. Mais ce pro- 
cédé élémentaire fut aussitôt délaissé par Gutenberg, 
qui, voulant obtenir une action plus régulière, ap- 
pliqua au tirage de ses livres une presse analogue 
à celle que de temps immémorial les vignerons 
ont employée pour extraire le jus de la vendange, 
en plaçant toutefois sous le plateau un drap, un 
feutre rendant la pression plus moelleuse et empê- 
chant l'écrasement des caractères. Cette presse 
primitive est venue jusqu'à nous sans perdre son 
principe d'action verticale et d'ensemble sur toute 
l'étendue de la forme. Il va de soi que la machine 
de Gutenberg a reçu depuis le .xv" siècle toutes 
sertes de perfectionnements que nous n'avons pas 
l'intention de décrire, et qui en ont rendu le jeu 
aussi régulier et aussi rapide que possible. Elle 
est, en somme, composée d'une forte et solide 
table à chariot, portant la forme qui, après avoir 
été encrée au dehors du bâtis principal, et après 
avoir reçu la feuille à imprimer, va chercher la 
pression en entrant sous le plateau que fait des- 
cendre sur elle un levier qui, mu par le bras de 
l'imprimeur, tourne l'écrou d'une vis; un ressort 
remonte le plateau, quand la pression est donnée. 
La table à chariot revient en dehors du bâtis ; on 
enlève la feuille, on encre de nouveau, et l'on con- 
tinue le tirage. L'encrage s'était fait longtemps à 
l'aide d'un gros tampon portant le nom de balle, 
sorte d'entonnoir de bois dans le creux duquel on 
bourrait de la laine et qu'on recou\Tait d'une peau 
très fine clouée tout autour du bord. Puis on se 
servit de rouleaux à manche, garnis pareillement 
de peau. De nos jours ces rouleaux, coulés en gé- 
latine, ont tous les avantages de moelleux et de 
finesse désirables. 

Notons simplement que les feuilles à imprimer 
ont dû être au préalable humectées, et que, s'il 
s'agit de travaux soignés, on les soumet au glaçage, 
qu'opère une pression puissante ou un laminage. 
Lue fois tirées elles sont séchées. puis pliées, puis 
assemblées, puisle livre, étant broché, peut paraître. 
Quelque glorieux états de services qui puissent 
être reconnus à la presse de Gutenberg, ou p)-csse 
a bras, qui en divers temps a mis au jour tant de 
magnifiques éditions, et à laquelle on recourt en- 
core pour un certain nombre d'impressions de 
luxe toutes spéciales, il est évident qu'avec notre 
siècle où le champ de la publicité s'est accru si 
considérablement, l'heure devait sonner où la len- 
teur relative de son action l'empêchait de répon- 
dre aux besoins nouveaux, ^ous voulons parler no- 
tamment de la dilTusion des journaux, qui aurait 
été normalement empêchée, si des appareiis extrê- 
mement plus expéditifs, aidés d'ailleurs par la 
stéréotypie, ne fussent venus se substituer à 1 an- 
cienne machine. , 
L'idée des presses mécmiiques, appartenant â 
un journaliste américain, daterait, paraît-il, de 1700, 
mais la première fut construite à Londres en 1814 
pour l'impression du journal le Times, sans que 
toutefois il fût possible d'y voir autre chose que le 



INCLINATIONS 



— 1013 — 



INDE 



point de départ d'un incroyable avancement dans 
l;i voie dos tiratçes rapides. Nous ne saunons vouloir 
décrire ici en f|iieli|ues lignes ces merveilleux ins- 
truments pour la création desquels plusieurs prin- 
cipes ont été mis en ceuvre, et qui chaque jour 
d'ailleurs bénéficient de quoique nouveau progrès. 
Tout d'abord, et même pendant longtemps, la 
presse mécanique exigea de nombreux auxiliaires 
humains, véritables esclaves do la travailleuse 
automatique. 11 fallait lui présenter les feuilles, 
les recevoir, les lui redonner h imprimer d'un se- 
cond côté après qu'elle les avait imprimées sur une 
face. Aujourd'hui on met ;\ l'une de ses extrémités 
un énorme rouleau de papier sans fin, dont on se 
borne à engager le bout sur ses rouleaux ; en une 
heure elle imprime, découpe, plie, compte et livre, 
dans des corbeilles qu'on emporte à mesure, jusqu'à 
15 et 20 mille numéros de journal ; ne le faut-il pas 
ainsi, puisqu'il est actuellement telle feuille popu- 
laire parisienne qui, mise sous presse seulement 
vers minuit, se répand au point du jour à un demi- 
million d'exemplaires, dont le texte, i vrai dire, 
composé une seule fois, mais reproduit en 5 
ou 6 planches stéréotypées, est tiré par autant de 
machines. 

Quant aux procédés stéréotypiquos que nous 
venons de mentionner et qui servent d'auxiliaire à 
la presse mécanique, bornons-nous à dire qu'ils se 
réduisent aujourd'hui il prendre un moulage, une 
empreinte de l'ensemble de la composition, et à 
couler dans ce moule du métal en fusion qui, 
refroidi, produit d'un seul bloc un cliché identique 
à la forme composée de caractères mobiles ; cette 
empreinte est ordinairement prise aujourd'hui en 
foulant vigoureusement sur la composition une 
épaisseur de feuilles de papier humide que 
l'on fait ensuite sécher et qui donne le moule 
oii l'on coule la matière métallique. C'est même à 
la flexibilité de ce moule que l'on doit de pouvoir 
transformer à la fonte l'empreinte plane en forme 
cylindrique, pouvant s'adapter aux rouleaux im- 
primants do la presse mécanique. Il suffit pour cela 
de les placer à l'intérieur d'un cylindre de même 
calibre que celui de la presse. Quoi qu'il en soit, 
la stéréotypie permettant d'obtenir presque immé- 
diatement plusieurs formes semblables à la com- 
position première, il s'ensuit qu'on peut tirer sur 
autant de presses le môme texte, et partant arri- 
ver à un chiffre de tirage vraiment prodigieux en 
très peu d'heures. Pour les procédés de clichage 
en usage dans la gravure, V. Galvanoplastie. 

Quel que soit, du reste, le système des presses 
mécaniques, il a toujours pour base un va-et-vient 
mettant successivement en contact la forme typo- 
graphique avec des rouleaux encreurs, puis avec 
des rouleaux presseurs qui amènent et appuient la 
feuille blanche. La forme est tantôt placée telle 
qu'elle a été composée, tantôt rendue cylindrique 
par l'opération stéréotypique : mais il faut avoir 
vu fonctionner une presse mécanique, s'en être 
fait expliquer le jeu et avoir réussi à le compren- 
dre, pour prendre une idée juste de ce que peut 
l'ingéniosité humaine. 

Notons, pour achever, qu'en ces derniers temps 
une presse mécanique a été présentée qui, tout en 
gardant une extrême célérité, permet de faire sur 
une même feuille des tirages de diverses couleurs, 
non seulement simultanés, mais encore juxtaposés. 
Serait-ce le dernier mot du progrès'? — Non, car 
qui dit progrès ne saurait dire arrêt. De ce que nous 
vivons vu bien des merveilles, nous devons con- 
clure qu'il nous en reste bien d'autres à voir. 

[Eugène Millier.] 

I\CH.\ATIO.\S. — Psychologie, l'V. — Les 
divers penchants inhérents i la nature humaine 
sont souvent désignés indifféremment par les noms 
i' inclinations ou d'iii-slincts. Toutefois, tandis que 
le mot d'instinct s emploie de préférence on par- 



lant des animaux, le mot d'inclinations est réservé 
à l'enseinblo dos prédispositions naturelles de la 
sensibilité chez l'homme. 

Les inclinations peuvent se ramener à un petit 
nombre de groupes distincts, suivant les objets 
auxquels elles se rapportent. On ne peut aimer 
que soi-même, ou autrui, ou un objet pris en 
dehors de l'humanité. Delà, trois.classes d'inclina- 
tions, les unes personnelles, les autres socinles, les 
autres qui peuvent être appelées plus spécialement 
morales. 

Le tableau ci-dessous présente, groupées sous 
ces trois chefs, l'énumération de nos principales 
inclinations: 

/ Relatives au I Nutrition. 
I corps } Exercice et sommeil. 
(appétits) ( ReproLluctioo. 

! Amour de la vie. 
Amour de la propriété. 
Amour du tiien-ètre (domicile, vête- 
ment, santé, etc.). 
ipliitiveq à i Amour de l'honneur (orgueil, etc.). 
ràrae Amour du commandement (ambition). 

( Amour de l'indépendance. 
' In&tiuct de société ou amour des hommes. 

Afi'ections patriotiques ou amour de la patrie. 
\ l Amour conjugal. 

Amour paternel et ma- 



Affe 
indivi 


Juelles 


' domestiques 
électives 


tcrnel. 
.\mour fraternel 
Amour filial. 
Amitié. 


Amou 
Aniou 
Amou 
Amou 


r du Beau, principe de l'art. 
• du Vrai, principe do la science, 
r du Bien, principe de la morale. 
r de Dieu, principe de la religion. 



Notre intention n'est pas de traiter ici en détail 
de ce qui se rapporte à chacune de ces inclinations : 
nous avons voulu seulement en donner une classi- 
fication qui permît à la mémoire d'en retenir plus 
facilement la nomenclature. On trouvera des dé- 
veloppements relatifs il un certain nombre de ces 
penchants de notre nature aux articles Instinct, 
Passi07is, Sensibilité, Morale. 

I.\DE. — Histoire générale, L — Populations 
primitives. Castes. — Séparée du continent asia- 
tique par la gigantesque et infranchissable bar- 
rière des monts Himalayas, enveloppée dans sa 
partie méridionale par l'Océan, l'Inde forme un 
monde à part. Il n'est aucune région du globe 
plus belle, plus merveilleusement douée. Nulle 
part on ne trouve une plus vaste quantité de terre 
arable, arrosée par de plus nombreux et de plus 
magnifiques cours d'eau, propre à la fois k la cul- 
ture du blé et du riz, du palmier et de la vigne, 
possédant un climat chaud, mais tempéré par des 
séries régulières de vents et da pluies. Peuplée 
aujourd'hui de 2io millions d'agriculteurs et de 
marcliands, cette terre favorisée en pourrait porter 
et nourrir sans peine le double. 

Cette vaste péninsule, d'une forme triangulaire 
presque parfaite, ne communique avec le reste du 
globe (les communications maritimes étant laissées 
de côté) que par ses deux angles nord-ouest et 
nord-est. C'est en effet sur ces deux seuls points 
que la barrière de montagnes s'abaisse et laisse 
deux trouées assez vastes, l'une à l'ouest par la 
vallée de Caboul, l'autre à l'est par la haute vallée 
du BrahmapDUtra. C'est par ces deux seuls points, 
il n'en faut pas douter, (|ue sont entrées toutes 
les races étrangères qui composent aujourd'hui, 
avec l'élément autochthonc , la population de 
l'Inde. 

Les habitants primitifs do l'Inde appartenaient îi 
une race noire, à cheveux lisses, que l'on a nom- 
mée nt'fjritoïde pour la distinguer de la race nègre 
africaine à cheveux crépus. Ces nèf/ritox, de pe- 
tite taille, aux membres grêles et ciiétifs, n'ayant 



INDE 



101-4 



INDE 



d'autres armes que des pierres taillées ou des bâ- 
tons durcis au feu, ne purent opposer une résis- 
tance sérieuse aux premiers envahisseurs, et du- 
rent se soumettre ou se réfugier dans les monta- 
gnes et dans les marais empestés de l'Inde cen- 
trale, où on les retrouve encore aujourd'hui à 
l'état primitif. Les premiers conquérants de l'Inde 
furent des peuplades jaunes venues du nord-est, 
de la Chine et du Thibet. Comme nous l'avons dit, 
ils refoulèrent en partie les noirs autocliihones, 
mais ils se mélangèrent aussi à eux, donnant nais- 
sance à une importante race do métis. Cette pre- 
mière invasion eut lieu à une époque reculée, 
bien des siècles avant l'arrivée des conquérants 
Aryas, qui n'envahirent l'Inde qu'environ vingt 
. siècles avant notre ère. Les Aryas, branche impor- 
tante de la grande famille blanche ou hido-euro- 
péenne, arrivaient des plateaux de l'Asie centrale, 
au nord du Pamir. D'une civilisation relativemenl 
avancée, professant un culte d'un naturalisme 
sublime, et parlant une des plus belles langues 
imaginées par le génie humain, le sanscrit, ces 
Aryas se divisaient en deux grandes classes, les 
Brahmanes ou prêtres et les Kchatriijas ou guer- 
riers. Trop faibles par le nombre pour asservir les 
peuples qui les avaient précédés dans la pénin- 
sule gangétique, ils se les assimilèrent en leur ou- 
vrant leurs rangs et les classant dans la hiérarchie 
brahmanique. Les conquérants de race jaune for- 
mèrent la troisième caste, celle des Vaïchyas, tan- 
dis que le peuple des métis constituait la quatrième 
caste, celle des Soudras. Quant aux populations 
noires q.ui ne s'étaient ni soumises ni croisées avec 
les jaunes, elles restèrent en dehors de l'organisa- 
tion des castes et formèrent la classe vile et mé- 
prisée des Parias. Telle est, dépouillée de l'au- 
réole de fables dont l'entourèrent, depuis, les 
écrivains brahmaniques, l'origine de l'institution 
des castes dans l'Inde. 

Le Brahma7iis»ie. Védas. Lois de Manou. — 
A leur arrivée dans l'Inde, les Aryas profes- 
saient le culte brahmanique dans toute sa pu- 
reté, tel qu'il était exprimé par les Védas, simple 
recueil d'hymnes et de prières que la tradition 
se transmettait depuis des siècles, et qui ne fut 
rédigé définitivement dans sa forme actuelle que 
140u ans avant J.-C. Les Védas nous montrent 
les premiers Aryas adorant la voûte du firma- 
ment et le tonnerre, le soleil, le feu, l'aurore, 
les forces de la nature en général. Respectueux 
de tout ce qui a vie, ils s'interdisaient la viande 
des animaux, ne se nourrissant que de laitage ou 
de légumes. Des divinités spéciales présidaient à 
chacun des éléments ; trois d'entre elles, Brahma, 
Vichnou et Siva, finirent par occuper le premier 
rang, et constituèrent une sorte de trinité, la Tri- 
mourti, dans laquelle Brahma joue le rôle de dieu 
générateur, père de toutes choses, Vichnou celui 
de dieu conservateur, et Siva celui de dieu des- 
tructeur. Les Brahmanes, chargés de conserver les 
traditions sacrées, n'avaient d'abordaucune fonction 
sacerdotale ; ils cultivaient le sol, gardaient les trou 
peaux, tandis que les Kchatriyas veillaient à la 
défense de la communauté. Mais à peine les 
Aryas furent-ils arrivés dans l'Inde, cette organi- 
sation si simple, si rationnelle, ce naturalisme pur, 
se modifièrent rapidement. Enorgueillis par la 
conquête, les Kchatriyas s'adjugèrent le gouverne- 
■ ment des vaincus, tandis que les Brahmanes, 
abandonnant la charrue, devenaient les prêtres du 
culte nouveau qu'ils créaient pour séduire les 
grossières populations primitives. Délaissant les 
pures doctrines des Védas, ils élevaient peu à peu 
un monstrueux panthéisme où, non contents de 
faire entrer Brahma, Vichnou, Siva, Indra, et tou- 
tes les anciennes divinités symboliques,ils plaçaient 
au même rang des démons ou les grossières idoles 
du culte des aborigènes. Le brahmanisme devenait 



ainsi la plus fantastique idolâtrie qu'ait vue le monde. 
Plusieurs siècles après la conquête, le^ Brahma- 
nes rédigeaient les lois de Manou, code antique 
qui avait été la règle des premiers Aryas, et dans 
lequel ils introduisaient toutes leurs barbares in- 
novations. Ce code, que l'on a longtemps considéré 
comme une œuvre très ancienne, ne date proba- 
blement, dans sa forme actuelle, que du troisième 
siècle avant notre ère. Les grands poèmes épiques 
du Makabharatit et du Ramayana ne remontent 
eux-mêmes qu'au quatrième siècle. 

Le Bouddhisme. — Le brahmanisme, arme puis- 
sante des conquérants aryens, s'était répandu sur 
toute la péni[isule, lorsque le bouddhisme vint ar- 
rêter son essor. L'n prince aryen, Çakya-Mouni, né 
vers 638 av. J.-C. dans une vallée du sud de 
l'Himalaya, est regardé comme l'auteur de cette 
réforme; mais il parait aujourd'hui prouvé que le 
bouddhisme, sous une forme primitive , existait 
dans l'Inde bien avant Çakya, peut-être avant 
l'invasion aryenne. En tous' cas Çakya, rejetant les 
doctrines brahmaniques, opposait au système des 
castes l'égalité absolue de l'homme, et promettait 
l'émancipation finale de l'âme au lieu de l'inces- 
sante métenipsychose des Brahmanes. Le succès du 
bouddhisme fut immense ; refoulant le brahma- 
nisme, il se répandit sur l'Inde entière, puis de là 
gagna l'Indo-Chine, la Malaisie, la Chine, tout le 
nord do l'Asie et peut-être le nord-est de l'Europe. 
Mais ce succès, dans l'Inde, où il avait eu à lutter 
contre la puissante organisation brahmanique, fut 
d'une durée relativement courte. Sous leur appa- 
rente humilité, les immenses couvents bouddhi- 
ques, les congrégations enseignantes, le clergé 
régulier avaient fini par dominer, accaparer le pays 
entier; l'égalité était devenue un vain mot. Aussi 
au VIII' siècle de notre ère, après quatorze siècles 
de domination, le bouddhisme disparut complète- 
ment, radicalement de l'Inde, balayé par une for- 
midable réaction. Les Brahmanes, instigateurs de 
ce mouvement anti-bouddhique, avaient gagné le 
peuple en abaissant encore leur doctrine jusqu'à 
lui ; pour lui plaire ils remplacèrent les Védas par 
les Pouranas (i.x" siècle), et détrônant les anciens 
dieux, ils placèrent au sommet de leur Olympe un 
héros populaire, Krichna, autour duquel ils grou- 
pèrent tous les symboles les plus grossiers. C'est 
ce brahmanisme, religion basse, corrompue, indi- 
gne d'un grand peuple, qui règne encore aujour- 
d'hui sur rind(!. 

Histoire politique jusqu'à la conquête musul- 
mane.— Lorsque les Aryas entrèrent dans l'Inde, 
ils se partagèrent en petits royaumes la région en- 
tre rindus et le Gange, et ce n'est que lentement, 
progressivement, qu'ils avancèrent dans le pays. 
Quinze siècles avant notre ère, leur domination 
s'arrêtait aux Vindhyas, chaîne de montagnes qui 
coupe la péninsule en deux parties: au N., l'Hin- 
doustan ou pays des Hindous, au S. le Déklian ou 
du Sud. C'est à cette époque, sans doute. 



pays _.. . . 

qu'il faut placer l'expédition dans le Dckhan qui 
fait l'objet du poème du Ramayana. Le roi Rama, 
aidé des populations noires, s'avança dans le sud 
et poussa son expédition jusqu'à CeyIan.Mais il ne 
fit que traverser le pays en conquérant, et, sauf 
quelques parties, le Déklian resta, comme il est en- 
core de nos jours, aux mains des races jaunes de 
langue dravidienne. Au moment où Alexandre, 
en 327, franchissait l'Indus, l'Hindoustan se parta- 
geait encore en d'innombrables principautés, et 
Porus et Tasile n'étaient que deux des nombreiix 
rois du seul Pendjab. Cependant, presque à la 
même époque il se fondait dans le bas de la vallée 
du Gang.', un royaume, le Magadha. qui, gouverne 
par un Soudra, c'est-à-dire un homm.^ de la der- 
nière caste, allait rapidement absorber tous ses voi- 
sins. Chandragoupta, le Sandrakotes des Grecs, 
roi du Jlagadha, étendait en 313 sa domination sur 



INDE 



— 1015 



INDUSTRIE 



tout l'Hindoustan, de l'Indus aux bouches du 
Gange, et installait la capitale de son empire à 
l'alibothra (Patna), sur le Gange, où il recevait 
l'ambassadeur grec Még;astliènes. Son petit-lils, 
Açoka, durant son long règne de 263 à T}!, portait 
à son apogée la puissance de l'empire de Magadlia, 
et réunissait l'Inde entière sous son sceptre. Ce 
prince, fervent zélateur du bouddliisme, fut un des 
principaux propagateurs de la religion de Çakya- 
Mouni. Mais à sa mort, l'empire se morcela de 
nouveau en une infinité do petits royaumes. 

Au iv° siècle de notre ère, des peuplades d'ori- 
gine douteuse, quoiq\ie se rapprochant par leur 
type des Aryens, les Rajpouts, passèrent l'Indus, 
euvaliirent en petit nombre le nord-ouest de l'Inde 
et se répandirent sur le Rajpoutana et le Gange 
supérieur. C'étaient des tribus guerrières, offrant 
dans leur organisation quelque ressemblance avec 
les Germains. Leurs chefs portaient le titre de 
roi, mais tous se considéraient comme égaux et se 
paraient du nom de Rajpout. c'est-i-dire fils de 
roi. Ils apportaient avec eux des superstitions bar- 
bares, le culte du soleil sous l'emblème d'un clie- 
val et l'infanticide dos filles. Les Brahmanes, alors 
opprimés par les Bouddhistes, accueillirent ces 
nouveaux venus comme des frères, leur conférèrent 
en masse le titre de Kchatriya et, pour mieux les 
gagner, ouvrirent leurs dogmes à toutes leurs su- 
perstitions. Les Rajpouts se répandirent alors sur 
l'Inde entière, où ils s'emparèrent partout du pou- 
voii-, mais sans que leur nombre très restreint pût 
avoir une influence ethnique sur les populations. 
Ce fut une conquête plutôt qu'une invasion. 

Conijiidte musulmane. — Quatre siècles après les 
Rajpouts, an nouvel élément redoutable faisait son 
apparition dans l'Inde. Cent ans à peine après 
l'hégire, en 711, les Musulmans franchissaiejit 
l'Indus, et, sous la conduite de Mohammed Kacim, 
s'emparaient du Scinde. A partir de ce moment, 
rislam va s'acharner à la conquête de cette riche 
proie. Durant deux siècles, les Musulmans ne font 
que de faibles progrès; mais en UT", Sabouktigliin, 
sultan de Ghazni, s'empare de tout le Pendjab ; en 
99", son fils Mahmoud s'avance jusque dans le 
Goudjerat et pille la cite sainte de Somnath. 

Ce n'est cependant qu'en 1205 que le général 
Koutaé, esclave affranchi de Mohammed Ghor, s'em- 
pare de Delhi, et, usurpant la couronne, se proclame 
empereur des Indes. Ses successeurs étendent 
leur dominati^m jusque dans le Dékhan. En 1397, 
TimourLang ou tamerlan, le farouche dévastateur, 
envahit l'Inde, prend et brûle Delhi, et quitte 
le pays qu'il abandonne à l'anarchie et au dé- 
sordre. 

Daolat Lodi, un aventurier afghan, monte sur 
le trône resté vacant et le laisse à son fils. En 
1525, Baber, descendant de Tamerlan, s'empare de 
Delhi et fonde la dynastie des Grands-Mogols ou Ti- 
mourides. Son petit-fils Akbar le Grand (i 555-1 GU5) 
amène l'Lide h un degré do grandeur et de 
prospérité qu'elle n'a plus possédé depuis. Sous 
son règne, le pays se couvre de routes et de 
canaux, l'agriculture se développe, de magnifiques 
monuments s'élèvent. 

Arrivée des Européens. Conquête anglaise. — 
Mais déj:\ les Européens commencent à apparaître 
<Jans l'Inde. Le Portugais Vasco de Gama double 
le cap de Bonne-Espérance et atteint en 14!JS la 
ville de Calicut, que son successeur l'amiral Albu- 
querque prend et brûle en 1510. Les Portugais 
s'établissent sur la côte k Goa et à Bombay. En 
1599, la reine Elisabeth d'Angleterre autorise la 
fondation de la Compagnie anglaise des Indes, et 
le premier ambassadeur de la nouvelle société se 
présente en 1003 à la cour de l'empereur Akbar. 
tilwij-Djihan,'; successeur d'Akbar (1(;05-1G27), au- 
torise eti 1611 les Anglais à fonder des factoreries 
à Surat, Cambayc et Ahmedabad. Cette date mar- 



que le commencement de l'influence anglaise dans 
l'Inde. Tandis que celle-ci va grandir avec une ra- 
pidité prodigieuse, la puissance des Grands-Mo- 
gols décline à grands pas. 

Aurangzcb, fils de Chah Djihan (1658-1707), 
peut être considéré comme le dernier empereur 
musulman de l'Inde. Lui-même se voit déjà arra- 
cher les plus belles provinces de l'empii'c par les 
Maharates, tribu guerrière du Dékhun (jui se ré- 
pand en bandes de pillards sur le pays entier. 
Mais ses successeurs indolents cèdent bientôt de- 
vant ces envahisseurs qui leur enlèvent i la fin 
du xviii^ siècle jusqu'à l'ombre du pouvoir. 

Durant ces dissensions intestines, les Anglais 
augmentent rapidement leur puissance. Un mo- 
ment, en 1744, ils se voient menacés par la 
France qui leur dispute l'empire des Indes. Battus 
par Dupleix en 1749, puis remis en possession 
par le traité de Poiidichéry en 175^ , ils se 
voient sur le point de perdre le Bengale par un 
soulèvement des indigènes. En 1758, de nouveau, 
les Français conduits par Lally-Tollendal conquiè- 
rent le Dékhan, que le honteux traité de Paris 
(1763) rend aux Anglais. Ceux-ci, n'ayant plus dé- 
sormais d'autres rivaux que les Maharates et les bel- 
liqueux princes deMaïssour ou Mysore, Haïder-Ali 
et son successeur Tippou-Saïb, poussentactiveraent 
leur conquête. En 1799, Tippou-Saib est tué dans sa 
capitale, Seringapatam, et en 1804 le traité de 
Barhampour scelle la déchéance des princes Maha- 
rates. Dès lors l'Angleterre règne virtuellement 
sur l'Inde entière. Une formidable révolte éclate 
en 1857, mais est étouffée dans des flots de sang; 
et la Compagnie des Indes ayant abandonné .son 
privilège i la reine Victoria, celle-ci est procla- 
mée en 1878 impératrice des Indes. 

Statistique. — La vaste péninsule indienne, avec 
l'ile de Ccylan, son annexe, occupe une superficie 
de 3 803 050 kilomètres carrés, représentant un 
territoire égal à celui de l'Europe sauf la Russie, 
la Suède et la Norwège. Sa population s'élevait 
en 187V à 243 103 900 habitants. 

Les possessions anglaises do l'Inde s'étendent 
aujourd'hui sur un territoire de ? 125 000 kilomè- 
tres carrés (non compris Ceylan), égal à quatre 
fois le territoire de la France, avec une population 
de 190 millions d'habitants. 

Les Rajahs ou princes Indigènes de l'Inde, Raj- 
pouts, Maharates, Sikhs, etc., possèdent encore 
un territoire de I 428 000 kilomètres carrés, pres- 
que trois fois plus grand que la France, et peuplé 
de 48 millions d habitants. 

La France conserve dans l'Inde un territoire 
de 509 kilomètres carrés avec une population 
de 270 0;,0 âmes; et le Portugal 3 720 kilomètres 
avec 445110:1 sujets. [Louis Rousselct.] 

I.NDUCTIOIV. — V. Raisomiement. 
I.NDUSTltlE. — Histoire générale, XXXVII; 
Histoire de France, XXXVII. — Le mot Industrie, 
comme bien d'autres, a plusieurs acceptions, dé- 
rivées d'une même source, il est vrai, et plus ou 
moins voisines, mais qu'il importe, à cause de cette 
parenté même, de ne pas confondre. 

Dans le langage vulgaire, dit Ch. Coquolin [Dict. 
d'économie politique), ou n'entend guère par indus- 
trie que ce genre d'opérations, plus ou moins 
compliquées, par lesquelles l'homme amène i l'état 
de produits, dits fabriqués, les dons spontanés de 
la nature ou les fruits directs de l'exploitation du 
sol, généralement désignés sous le nom de matières 
premières. V industrie, in ce sens, c'est \a manufac- 
ture, par opposition à Vayriculturp et au cotn- 
merce. Encore convient-il d'ajouter que, par suite 
de l'extension qu'a prise dans le monde moderne 
l'emploi des forces naturelles, la manufacture, qui 
était à l'origine le façonnage des choses à la main, 
est devenue la préparation par procédés mécaniques 
et par masses; en sorto que le nom d'industrie se 



INDUSTRIE 



— 1016 — 



INDUSTRIE 



restreint de plus en plus à ce qu'on appelle, quand 
on veut préciser davantage, la grande industrie. 
Un industriel est celui qui a sous ses ordres un 
personnel d'une certaine importance et dirige des 
ateliers étendus. 

Dans un sens plus large, on comprend sous la déno- 
mination d'industrie tous les travaux, quel qu'en 
soit l'objet, qui s'appliquent à la matière ou ten- 
dent il un résultat matériel ; mais on en exclut les 
occupations intellectuelles du savant, de l'artiste, 
de l'administrateur. Un chimiste, un physicien, 
dans ce sens, feront de l'industrie lorsque, dans 
une usine à laquelle ils seront attachés, ils déter- 
mineront la composition d'un bain de teinture, ins- 
talleront un moteur électrique, ou surveilleront 
la préparation d'un sel ou d'un acide destiné à la 
vente ou à l'alimentation des ateliers : ils n'en fe- 
ront pas lorsque, dans leur laboratoire, ils cher- 
cheront les lois d'une combinaison ou se livreront 
à des études d'un caractère actuellement théorique. 
Un agriculteur ou un horticulteur, de même, fera 
de l'industrie lorsqu'il élèvera des bestiaux ou des 
volailles, effectuera des croisements ou produira 
des espèces nouvelles en vue du profit; il n'en 
fora pas lorsque son mobile sera l'avancement des 
connaissances agricoles ou la satisfaction de son 
goût pour les beaux animaux ou les plantes rares. 
Des leçons, des conférences, seront une industrie 
pour le chef d'institution ou pour le professeur qui 
en vit ; elles n'en seront pas une pour l'ami désin- 
téressé de l'instruction qui ne compte pas sa 
peine. 

Dans un troisième sens, enfin, plus étendu, et 
en réalité plus exact (car il est aisé de voir que 
les distinctions précédentes sont forcément incer- 
taines et jusqu'à un certain point arbitraires), dans 
le sens économique et philosophique du mot, on 
embrasse sous l'appellation générale d'industrie 
tous les travaux, de quelque ordre qu'ils soient, 
qui tendent à assurer l'existence et le développe- 
ment de rhunianité en pourvoyant à la satisfaction 
de ses besoins. L'industrie, ainsi entendue, c'est 
l'ensemble des travaux, tant intellectuels que ma- 
tériels, par lesquels l'homme, être imlustrieux 
par excellence, exerce sa domination sur la nature 
et se procure, en vue de cette œuvre, les lumières 
qui l'éclairent et la sécurité qui la protège. Les 
observations de l'astronome qui relève la carte des 
cieux en font partie aussi bien que l'art de l'opti- 
cien qui fabrique les lunettes ou les boussoles ; et 
l'intervention du gendarme qui prévient le désor- 
dre ou du magistrat qui réprime la fraude n'y est 
pas plus étrangère que celle du mineur qui extrait 
la houille, du voiturier qui la transporte ou du 
chauffeur qui l'onfourne. C'est en se plaçant à ce 
point de vue que Rossi a pu dire qu'un juge ou un 
préfet vendent de la justice ou de l'administration 
comme le boulanger vend du pain et le marchand 
de nouveautés des étoffes. Dunoyer, de son côté, 
a rangé le professeur, le médecin et le moraliste 
parmi les producteurs de richesse au même titre 
que le maître de forges, le charpentier et le vigne- 
ron ; procurer l'instruction, a-t-il dit, la santé ou la 
bonne conduite, n'est-ce pas fournir des choses sans 
lesquelles le travail, même le plus matériel, s'arrête 
ou s'égare? Donnera la société des hommes éclai- 
rés, sains et honnêtes, n'est-ce pas la pourvoir des 
instruments de production les plus précieux'? 
J.-B. Say avait dit, plus anciennement : o 11 n'y a 
qu'une seule industrie si l'on considère son but et 
ses résultats généraux ; il y en a mille si l'on con- 
sidère la variété de leurs procédés et des matières 
sur lesquelles elles agissent. » 

C'est à. la technologie qu'appartient la description 
de ces procédés et l'énumération de ces matières : 
nous n'avons à envisager ici que les lois générales 
du travail humain, telles que l'étude de l'homme les 
révèle et que l'histoire les montre en action. 



On a dû, sans doute, pour mettre de l'ordre 
dans l'exposition des phénomènes, partager ce do- 
maine immense en un certain nombre do parties 
plus ou moins nettement délimitées. Nous avons 
rappelé tout à l'heure la classification vulgaire : 
agriculture, industrie, commerce ; nous rappelle- 
rons également, sans commentaire, celle à beau- 
coup d'égards plus complète et plus scientifique, 
mais plus en dehors de la langue courante, qu'avait 
adoptée M. Dunoyer : 1° industries agissant sur les 
choses, se subdivisant en industrie extractive, 
agricole, manufacturière et voiturière; et 2° indus- 
tries agissant sur les hommes, parmi lesquelles il 
distinguait celles qui s'occupent du soin du corps, 
celles qui ont pour objet l'éducation de Vintelli- 
gonce, celles qui tendent à la culture de Vimagina- 
lion et des sentiments, celles enfin qui ont trait à 
ï amélioration morale. Mais quelle que soit, parmi 
ces classifications, celle que l'on adopte, une con- 
clusion commune se dégage toujours de l'observa- 
tion des faits : c'est que le grand moteur de tout le 
mouvement industrieux de l'humanité est l'inté- 
rêt personnel, contenu en même temps que sti- 
mulé par la concurrence ; et que la liberté est 
l'àme du progrès. C'est aussi que tout se tient dans 
le grand organisme du travail, et que des liens 
étroits unissent ensemble la grandeur matérielle 
et la grandeur morale, l'avancement des sciences 
et celui des métiers, la richesse publique et la 
prospérité privée. 

(1 Les terres, a dit Montesquieu, nesontpas cul- 
tivées en raison de leur fertilité, nia'S en raison de 
la liberté. » Qu'on élargisse la formule; qu'au lieu 
des terres on mette l'universalité des professions, 
et l'on aura, en deux mots, toute la philosophie de 
l'évolution économique do l'humanité. L'histoire 
n'est autre chose que l'émancipation graduelle du 
travail, et l'avènement, graduel aussi, de la masse 
humaine, d'abord dégradée et foulée, à la dignité 
et îi la liberté. 

Au début (et ce début a duré longtemps, puisque 
dans l'ancien monde l'antiquité entière a vécu sous 
ce régime, et que dans le nouveau il a subsisté 
jusqu'il hier), le travail manque absolument de li- 
berté, et il est le lot d'êtres qui ne s'appartiennent 
pas. On a parlé de nos jours de Youvrière, comme 
d'une nouveauté impie qu'aucun siècle n'aurait 
connue avant le notre. 11 y avait des ouvrières, 
quoiqu'on en ait dit, et des ouvriers aussi, fort 
misérables même, et fort méprisés, dans le vieux 
monde paycn ; mais ce qu'il y avait surtout, c'é- 
taient des esclaves, c'est-à-dire des hommes réduits 
à la condition de bétail et d'instruments passifs. 
Sans entrer à cet égard dans des détails dont la 
place est ailleurs (V. Esclavage), que pouvait être 
l'industrie sous un tel régime ? En faisant du tra- 
vail le lot d'êtres inférieurs et dégradés, on désho- 
norait le travail ; et en déshonorant le travail on 
lui enlevait tout élan et toute énergie. Et en sépa- 
rant, d'autre part, la jouissance de l'effort qui en est 
le sel, on lui enlevait à la fois toute saveur et 
toute réserve, et on lâchait la bride comme à 
plaisir à toutes les convoitises et à toutes les exi- 
gences. On supprimait, et pour le maître et pour 
l'esclave, le stimulant et le frein do la responsabi- 
lité. Or la responsabilité, a dit Bastiat, est le tout 
de l'homme, a C'est son moteur, son rémunérateur, 
son professeur et son vengeur. " 

Aussi a-t-on remarqué que dans les sociétés à 
esclaves les produits de luxe abondent, comme 
ils abondent encore dans l'Inde, où tant de raffine- 
ments et de richesse se mêlent à tant de grossiè- 
reté et de misère ; mais les produits courants, les 
produits à l'usage de ce que les Anglais appellent 
le million, soni rares et insuffisants : c'est à peine 
ai, parmi les inventions de ces sociétés, on en 
compte quelques-unes d'un intérêt vraiment gé- 
néral. L'antiquité, en particulier, a succombé sous 



INDUSTRIE 



— ion — 



INDUSTRIE 



ses vices autant que sous les ravages des Barbares. 
Elle ne produisait plus assez pour se soutenir. 

L'un des principaux effets du christianisme, très 
certainement, a été de relever le travail. « Quicon- 
que ne travaille pas n'est pas digne de manger », 
a dit saint Paul, faisant des tentes pour joindre 
l'exemple au précepte. « Qui travaille prie, » a dit 
à sou tour saint Augustin. Et dans les primitives 
communautés de l'Orient, comme plus tard chez 
ces moines do l'Occident auxquels est dû en partie 
le défrichement de l'Europe, le travail, la sueur 
même, étaient d'obligation stricte : « sudore tuo 
vexceris pane. » Les outils étaient bénits et consa- 
crés ; et mainte légende témoigne de l'estime dans 
laquelle étaient tenues les « vertus qui sortaient 
des mains, » vouées au labeur même le plus rude. 

Des siècles se passent cependant avant que 
l'esclavage ait disparu du sein des nations 
devenues chrétiennes. A l'esclave succède non 
l'homme libre, mais le serf ; et bien des entraves 
encore pèsent sur le serf (V. Servage). Le chris- 
tianisme, en outre, s'il relève le travail par un 
côté, le rabaisse par un autre ; car il a pour la ri- 
chesse et pour les moyens qui la procurent des 
anathèmes dont toute trace n'est pas effacée en- 
core. Il prêche le renoncement, il exalte la pau- 
vreté ; et il conserve, à l'égard des travaux manuels 
ou salariés, cette expression de servies à laquelle 
on n'a pas cessé d'opposer celle d'occupations 
libérales. L'oisiveté, en môme temps, est considé- 
rée par les puissants du jour comme un privilège 
non moins que l'ignorance. Tel déclare fièrement 
ne savoir iigner, vu sa 7ioblesse, et tel autre se 
vante d'être de race vivant noblement, c'est-îi-dire 
sans rien faire. La plupart des professions font 
déroger; et quoique le commerce maritime, le 
« grand commerce », soit au nombre des excep- 
tions admises, lorsqu'un gentilhomme en Bretagne 
est contraint par la pauvreté à s'y livrer, il dépose 
son épée et ne la doit reprendre que le jour où il 
aura entièrement renoncé au négoce. Les Thébains 
dans l'antiquhé allaient plus loin : ils exigaient, de 
la part de ceux d'entre eux qui s'étaient souillés 
par l'industrie ou le commerce, la purification de 
cinq années d'oisiveté complète avant de pouvoir 
entrer au Sénat. Les temps sont bien changés ; ne 
nous en plaignons pas. 

Des articles spéciaux sont consacrés, dans ce 
Dictionnaire, aux Communes, au Commerce, aux 
Paijsaiis, etc. On y trouvera ce qui ferait double 
emploi dans celui-ci; il nous suffira d'ailleurs, pour 
donner une idée de la condition de la masse labo- 
rieuse et par conséquent du travail pendant le 
moyen âge, de deux citations. 

L'une est de Beaumanoir, le jurisconsulte de la 
féodalité : « Le sire (le seigneur), dit-il, peut 
prendre aux serfs tout ce qu'ils ont, et les tenir 
en prison toutes les fois qu'il lui plaît, soit à 
tort soit à droit, et il n'est tenu à en répondre fors 
à Dieu. » 

L'autre est de Guibert de Nogent, chroniqueur 
du xii'' siècle. « Communes, dit-il à son tour, est 
un mot nouveau et détestable ; et voici ce qu'on 
entend par ce mot. Les gens taillables ne paient 
plus qu'une fois l'an à leur seigneur ce qu'ils lui 
doivent; et s'ils commettent quelque délit, ils en 
sont quittes pour une amende légalement fixée. » 

Il y a eu des serfs, il ne faut pas l'oublier, jusqu'à 
la Révolution ; la lutte de Voltaire contre les 
moines de Saint- Claude, sur le territoire desquels 
on ne pouvait demeurer un an et un jour sans 
compromettre sa liberté et risquer do faire per- 
dre à sa famille tout droit sur son héritage, est là 
pour l'attester. Les tailles arbitraires, les corvées, 
les taxes de toutes sortes, contre lesquelles a si 
courageusement travaillé Turgot, les droits de 
banalité (four, pressoir, moulin et le reste), le 
gibier du roi, le gibier du seigneur, et le colom- 



bier, et la garenne, sans compter les pillages et 
les violences personnelles, ont, malgré des .adou- 
cissements graduels, continué jusqu'à la fin de 
l'ancien régime d'écraser les terres et les gens. 
Aussi la première de toutes les industries, l'indus- 
trie nourricière, était-elle misérable, etles famines 
fréquentes; telles que personne, si haut que fût 
son rang, ne pouvait se flatter d'en éviter toujours 
les atteintes. On a vu, en ICG^i, des personnes 
« vêtues de soie » tromper une faim de deux jours 
avec du son bouilli ; et M'"» de Maintenon, en 1709, 
à Versailles, a dû manger du pain d'avoine. Quant au 
pauvre peuple, les rapports officiels des intendants 
à Colbert le montrent dévorant l'écorce des ar- 
bres et broutant l'herbe des champs ; et le régent, 
sous Louis XV, apporte au Conseil du pain de fou- 
gère pour faire voir au roi de quoi ses sujets se 
nourrissent. 

La condition des artisans, ou de l'industrie pro- 
prement dite, était-elle beaucoup meilleure? Sans 
doute, en se groupant dans les villes, les gens de 
métiers, comme on les appelait, avaient pu se 
donner un peu de la sécurité personnelle qui 
manquait presque totalement .aux paysans. C'est 
même de ce besoin de défense que parait être née 
la corporation. Ces hommes faibles, qui s'élevaient, 
dit Rossi, Il comme des plantes tendres et frêles 
au milieu des épées et des faux tranchantes », 
s'étaient groupés, parce que l'isolement pour eux 
eût été la ruine et la mort, pour travailler, pour 
exister. La corporation fut d'abord une armure dé- 
fensive ; gênante ou non, il n'y avait pas moyen 
de s'en passer. 

Mais avec le temps le caractère de cette associa- 
tion changea, et à l'esprit de légitime défense, qui 
en avait été l'inspirateur, succéda l'esprit d'op- 
pression et de monopole. Les maîtres, eu posses- 
sion d'une situation faite, touvèrent bon de fermer 
la porte derrière eux aux nouveaux venus; et les 
rois, de leur côté, après avoir, comme saint Louis 
lorsqu'il fit rédiger le Lyvre des mediers, songé 
surtout à la loyauté du travail et à la bonne con- 
fection des produits, songèient à battre monnaie 
avec les faveurs et privilôijes qu'ils octroyaient ou 
maintenaient en vigueur. Ils en vinrent peu à peu 
à affirmer, comme Henri III, que « le droit de tra- 
vailler éuit un droit domanial et royal, que le roi 
pouvait vendre et que les sujets devaient acheter, » 
et à déclarer, comme Louis XIV, c< qu'au roi seul 
appartient do faire des maîtres ès-arts. » 

L'histoire des corporations demanderait à elle 
seule un volume. Disons seulement que deux faits 
principaux caractérisent ce régime : 1° la classifi- 
cation officielle des métiers, avec les règlements 
de fabrication etiasurveillance desdnée àengaran- 
tir l'observation ; et 3» la limitation du nombre des 
maîtrises, dans plus d'un corps de métier, et, dans 
ceux mêmes où le nombre n'en était pas limité, 
l'obligation de se faire accepter par les maîtres en 
exercice, avec l'apprentissage forcé, le chef-d'œu- 
vre, et les formalités de réception. 

L'impossibilité d'arriver librement à la maîtrise, 
c'était évidemment la coalition permanente des 
maîtres contre les ouvriers et contre le public; 
l'exclusion de quiconque portait ombrage ou 
déplaisait, limpuissance pour quiconr|ue récla- 
mait. H Le consommateur, dit Turgot, a toujours 
tort. » 

L'apprentissage forcé, c'était une servitude tem- 
poraire, généralement fort longue, sept, huit, dix 
ans, au profit des maîtres, et d'ailleurs sans issue 
la plupart du temps. C'était aussi, à défaut du mé- 
tier qu'on avait appris, la fermeture des autres. 
« Tu as appris à faire des clavecins, dit encore à 
ce propos Rossi ; on n'en fait plus, mais on fait dos 
harpes, et tu pourrais y réussir. Tant pis pour toi ; 
tu n'en feras pas. » 

Pour ce qui est dos règlements de fabrication et 



INDUSTRIE 



1018 



INDUSTRIE 



de la division officielle des professions, la moindre 
réflexion montre ce qu'il faut penser de cette pré- 
tention de <i l'orgueil administratif. » En fait de 
travail tout se touche et tout se modifie. On ne 
peut, comme dit très bien M. Dr.z, « concilier des 
goûts et des besoins changeants avec des règle- 
ments inmiuablcs; et c'est un singulier moyen de 
perfectionner les arts que de leur interdire le pro- 
grès. 1. Aussi n'hésite-t-il pas, après avoir justifié 
cette conclusion par des exemples, à appeler cette 
consécration de la routine n une guerre» perpétuelle 
« de l'administration contre l'industrie. » Quelle 
situation, dit pareillement M. F. Cadet (Ti/ri/o^, Li- 
brairie centrale des publications populaires), que 
celle d'hommes enfermés dans ce dilemme : ou 
étouffer en eux l'esprit d'invention, ou violer la loi ? 
Tçlle était pourtant, au siècle dernier encore, la 
situation commune, et l'on n'y échappait, exception- 
nellement, comme Réveillon, le célèbre et malheu- 
reux inventeur des papiers peints, qu'en obtenant 
l'érection de son établissement en manufacture 
royale. « Les règlements, » d'ailleurs toujours 
violés, n s'entassent sur les règlements. Colbert à 
lui seul en fit cent quarante-neuf. Les procès de 
leur côté se multiplient et s'éternisent. La querelle 
des fripiers et des tailleurs, sur la distinction d'un 
habit neuf avec un vieil habit, » dure plus de deux 
siècles; elle durerait encore sans la suppression 
des maîtrises. « De 1578 à 1767, les savetiers et les 
cordonniers se disputent pour arriver il la défini- 
tion d'une vieille botte. Les oyers-rùtisseurs, les 
poulaillers, et les cuisiniers,» d'une part;« les mer- 
ciers, les gantiers et les bonnetiers-chapeliers, >• de 
l'autre, sont également aux prises; et « le Parle- 
ment rend des arrêts contradictoires, mais toujours 
graves, sur le droit de vendre de la viande cuite 
ou crue, de faire des sauces, sur le nombre des 
plats de fricassée à porter en ville, ou sur la 
quantité de gants ou de chapeaux h mettre eu éta- 
lage. » 

On n'en finirait pas d'énumérer seulement les vices 
de ce régime, a Patrons et ouvriers en souffraient 
également. Les patrons étaient gênés dans leurs 
moyejis d'action, dans le nombre d'apprentis et 
d'ouvriers qu'ils pouvaient faire travailler, dans 
leurs achats et leurs ventes, dans leur fabrication ; 
et leurs privilèges ne les empêchaient pas de souf- 
frir des privilèges des autres. Les ouvriers étaient 
enfermés dans une profession, » et ne pouvaient 
d'ailleurs, sauf de rares et dispendieuses excep- 
tions, espérer d'arriver à la maîtrise. 

On a dit que, du moins, la corporation étant une 
faniille, dont l'ouvrier faisait partie, il était cer- 
tain de ne jamais être abandonné ; la confrérie, 
•sainteetbienfaisaiite union defraternité chrétienne, 
ne lui ofl'rait-elle pas un refuge assuré;' C'est une 
«rreur. n Ni compagnons, ni apprentis, dit M. Le- 
vasseur, n'avaient droit aux secours; ils n'étaient 
pas plus admis au bénéfice de l'aumône qu'aux 
autres avantages de la communauté. Les maîtres 
seuls et leurs veuves en profitaient. «Eiicore fallait-il 
que les secours fussent sollicites. En réalité, « dans 
une société fondée sur des privilèges, chacun est 
jaloux de celui qu'il possède, .i et c'est de l'un h 
l'autre une cascade de dédains. Les bourgeois mé- 
prisaient les artisans; « ce mépris, les artisans le 
rendaient avec usure aux ouvriers, )i et ceux-ci, 
« de leur côté, ne ménageaient guère les appren- 
ais. » 

Au point de vue social, en somme, au point do 
vue moral, aussi bien qu'au point de vue profes- 
sionnel, le régime de la réglementation était dé- 
plorable. La dignité humaine n'en souffrait pas 
moins que le travail. 

On a dit aussi qu'il n'y avait alors ni chômages 
ni grèves, et que les difficultés contre lesquelles 
lutte notre temps étaient inconnues au temps 
i>assé. Cela n'est pas plus exact. M. Levasseur si- 



gnale k Lyon, en 17i-i notamment et en 1786, d'ef- 
froj-ables crises suivies de grèves et d'insurrections; 
chaque fois la ville est pendant plusieurs jours aux 
mains des ouvriers, et l'ordre n'est rétabli que par 
une occupation militaire. D'ailleurs, remarque-t-il 
justement, « les mauxles plus apparents ne sont pas 
toujours les plus réels. Des générations entières 
ont pu se succéder, végétant et mourant les unes 
après les autres, sans même concevoir la pensée 
d'une situation meilleure. Le silence do l'histoire 
cache à, la postérité ces misères muettes. Elles n'en 
sont pas moins réelles; elles sont même d'autant 
plus tristes pour qui sait réfléchir qu'elles sont plus 
générales et moins faciles à guérir. » 

C'est donc de la chute des corporations que date, 
en France au moins, l'émancipation matérielle et 
morale de l'industrie, l'affranchissement du travail 
et l'afl'ranchissement de l'homme qui travaille. En 
Angleterre des règles analogues avaient été édictées, 
notamment par le statut de la cinquième année 
d'Elisabeth, ou statut des apprentis; mais le mal 
avait été moins grand, grâce à cette habitude d'ap- 
pliquer les lois dans leur lettre qui est un des 
traits du caractère britannique. Les dispositions 
restrictives n'étant observées qu'à l'égard des in- 
dustries et des localités formellement visées, le 
travail avait pu trouver la liberté sous d'autres 
noms ou dans d'autres lieuj. Le carrossier, dont le 
métier était réglementé, ne pouvait faire de roues ; 
mais Vouvric'- en roues, au sujet duquel la loi se 
taisait, pouvait faire des carrosses. Les centres 
manufacturiers pour la plupart n'étaient pas villes 
à l'époque d'Elisabeth ; ils se trouvaient en dehors 
des entraves imposées aux villes, et pouvaient se 
développer librement. De là, sans aucun doute, 
pour une bonne part, l'avance prise par l'industrie 
anglaise. 

C'est k Turgot d'abord, à la Constituante eii- 
suite, que revient, en France, l'honneur d'avoir 
brisé les chaînes de l'ancien régime industriel. 
Turgot, en l'IC, après avoir magistralement dressé 
l'acte d'accusation des corporations, et non moins 
magistralement proclamé, dans un immortel 
préambule, la charte du travail libre, faisait rendre 
par Louis XVI, et enregistrer par le Parlement (au 
prix d'un lit de justice, il est vrai), un édit par 
lequel, sauf l'imprimerie, la pharmacie, l'orfèvrerie 
et les offices de barbiersperruquiers-étuvistes, 
toutes les professions étaient déclarées libres. 

La coalition des privilégiés le renversait, quel- 
ques mois après, et détruisait en grande partie son 
œuvre. Mais la Constituante la reprenait, et après 
avoir, par l'art. 2 de la loi du 2 mars 1791, sup- 
primé " les brevets et lettres de maîtrises, et tous 
privilèges de proression,sous quelque dénomination 
que ce soit, " elle déclarait, dans l'art. 7, « libre 
à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer 
telle profession, art ou métier qu'elle trouvera 
bon, » sous la condition seulement <> de se pour- 
voir d'une patente, d'en acquitter le prix et de se 
conformer aux règlements de police. » Ce ne sont 
plus là des exclusions ni des faveurs ; ce sont des 
mesures d'ordre, plus ou moins bien entendues, 
mais les mêmes pour tous, et qui laissent le 
champ libre à toutes les ambitions comme à toutes 
les capacités. 

Telle est, depuis bientôt un siècle, .sauf quelques 
exceptions qui ne sont peut-être pas toutes suffi- 
samment justifiées, mais qu'il serait trop long 
d'examiner ici, la condition du travail en France. 
Il est libre, h l'intérieur au moins, qu'il s'agisse 
de culture, de commerce ou d'industrie propre- 
ment dite. A l'extérieur la cause est pendante, et 
ce n'est pas une des moindres questions de l'heure 
présente. Chacun, quel qu'il soit, est seul maître 
du choix do sa profession; et chacun, dans cette 
profession, marche comme il lui convient, à ses 
risques et périls. 



INDUSTRIE 



1010 — 



INDUSTRIE 



On sait quelles ont été les conséquences do ce 
cliangement; et quel essor ont pris, une fois déli- 
vrés de leurs entraves, non seulement la produc- 
tion et le commerce, mais la science. M. Moreau 
deJonnus,dans son livre sur la Stalistigue de l'in- 
dustrie eu France, a montré cette industrie, af- 
franchie de la veille, sauvant la France en I"!I3, et, 
pour premier emploi do sa liberté, improvisant les 
plus merveilleux moyens de défense et d'équipe- 
ment. M. Droz qui, comme lui, avait connu l'an- 
cien régime, et pouvait parler pertinemment de 
ses vices et de son dénuement, a lui aussi, dans 
une page non moins remarquable, attribue à n la 
liberté donnée h l'industrie, dans l'inlciiew df 
l'Etat, » la facilité avec la(iuelle la France, dans le 
premier tiers de ce siècle, a supporté tant de cala- 
mités et réparé tant de ruines. Nous avons fait, 
plus récomment, la môme expérience : c'est assu- 
rément à la puissance de son activité productrice, 
affirmée avec tant d'éclat dans la dernière Expo- 
sition, que la France a dû la rapidité avec laquelle 
elle s'est relevée des désastres de la guerre étran- 
gère et de la guerre civile. 

Le même Moreau de Jonnès écrivait, à la pre- 
mière page du livre qui vient d'être cité, les lignes 
que voici : 

Il Abandonnée aux esclaves chez les peuples de 
l'antiquité, dévolue aux serfs pendant tout le 
moyen âge, enchaînée jusqu'à nos jours par les 
jurandes et les corporations, l'industrie a passé 
quarante siècles au moins dans la servitude, ran- 
çonnée comme un ennemi, vendue comme un cap- 
tif au pouvoir des pirates, opprimée dans les 
moindres actes de son travail et de son intelli- 
gence, châtiée comme le nègre et méprisée comme 
le paria. Elle est aujourd'hui libre, riche et ho- 
norée ; elle est l'arbitre des destinées des premiers 
peuples du monde, qui lui doivent à la fois leurs 
trésors, leur puissance et leur civilisation raffinée. » 

Ces lignes peuvent paraître, au premier moment, 
dictées par un enthousiasme exagéré. Elles ne 
sont, en réalité, que l'exact résumé de l'histoire de 
l'industrie. 

Aux premières heures de l'humanité, l'industrie, 
à vrai dire, n'existe pis. L'homme n'est qu'un ani- 
mal qui, sous l'impérieuse impulsion du besoin, 
cherche autour de lui la pâture et l'abri. 11 ne 
produit pas alors; il consomme, on pourrait dire 
qu'il déoasle. Aussi a-t-il bientôt épuisé le coin de 
terre sur lequel il se trouve jeté, et lui faut-il, 
pour végéter péniblement d'une vie misérable, des 
espaces immenses. Mais l'intelligence chez quel- 
ques-uns s'éveille, la prévoyance apparaît ; aux 
ressources spontanées de la nature on songe i, 
ajouter des ressources préparées par la main do 
l'homme ; on façonne le bois, la pierre, le métal ; 
oji ci-euse des tanières ou l'on élève des huttes; 
on garde des animaux ou l'on multiplie des plantes. 
Toutefois le cercle dans lequel s'opère cette ac- 
tion est étroit eucor.e, et l'effort matériel y do- 
mine. Les muscles, mal armés, restent le principal 
outil, et contre les résistances sans nombre de la 
nature cet outil est trop faible pour remporter 
d'importantes victoires. Quel<|ues-uns seulement, 
les plus forts et les plus habiles, en se faisant des 
autres des instruments, arrivent à se procurer 
quelque aisance et quelque luxe relatif : la force 
est le grand moyen d'acquisition, et l'esclavage 
soutient, i la surface des sociétés, un état-major, 
au fond bien mal pourvu lui-même, d'hommes plus 
ou moins libres qui se disent la nation et la cité. 
Le Spartiate, selon la vieille chanson dorienne, la- 
boure avec sa lance et moissonne avec son glaive; 
il n'en est pas beaucoup plus heureux pour cela. 
Le Germain, d'après Tacite, estime honteux d'a- 
cheter au prix de la sueur ce quo le sang peut 
payer; sa vie ne paraîtrait guère enviable aux plus 
humbles do nos ouvriers contemporains. La ri- 



chesse, en tout cas, infectée dans sa source, est 
le plus souvent le prix de la rapine et de l'oppres- 
sion, et l'industrie, pour si peu qu'elle existe, est 
à toute heure la proie du brig:nidage. De là, 
pour le dire en passant, les anathèmes, alors trop 
justifiés, dont le souvenir pèse encore sur la ri- 
chesse. 

Les hommes cependant, par la guerre même ou 
parles voyages, voient s'élargir peu àpeuleur hori- 
zon . Des productions inconnues leur sont révélées ; 
des désirs nouveaux surgissent en eux. Des échanges, 
d'abord rares, et bornés naturellement, saufpourles 
courtes distances, aux objets rares, les seuls qui puis- 
sent supporter des déplacements difficiles, commen- 
cent à s'opérer, et le commerce, auquel la sécurité 
est indispensable, impose, sous peine de refuser 
ses services, de premières habitudes d'ordre et de 
loyauté. Il exige en même temps de premiers 
moyens de communication ; des sentiers sont tra- 
cés, des lignes de caravanes s'organisent, et la na- 
vigation s'essaye le long des côtes pour se hasarder 
bientôt plus loin. Peu à peu, avec les choses, les 
hommes se mêlent, et les idées s'échangent comme 
les produits. Et non seulement on vend et l'on 
achète, c'est-à-dire on porte ici ce qui était là et 
là ce qui était ici ; mais on s'associe et l'on obtient, 
par des rapprochements qu ; la nature n'avait pas 
faits, des ressources nouvelles et des produits d'o- 
rigine humaine. Ces trouvailles, souvent, sont 
dues au hasard ; mais souvent aussi, au lieu d'at- 
tendre patiemment les heureuses rencontres, on 
veut aller au-devant et l'on cherche, au risque de 
ne pas trouver. On observe, on expérimente, on 
raisonne; des faits connus on déduit des lois, et 
des lois on déduit la possibilité, la certitude même 
d'autres faits. La science ainsi emprunte sa lu- 
mière à la pratique, et à son tour l'éclairé. La 
chimie, la physique, la mécanique, la minéralo- 
gie se mettent au service de la production ; les 
outils se perfectionnent ; les machines se multi- 
plient; la vapeur, l'électricité, en réduisant sous 
les pas de l'homme l'espace et le temps, agrandis- 
sent sa place sur la teire et de plus en plus lui 
permettent de dominer la matière- Ce n'est plus 
le bras alors qui est l'outil, il n'est que l'in- 
termédiaire par lequel la pensée commando à 
l'outil. La navette et le marteau, selon la prophé- 
tie peut-être inconsciente d'Aristote, marchent 
seuls, et le labeur servile n'est plus nécessaire. 

Et non seulement il n'est plus nécessaire, mais 
il est impuissant et dangereux. Au perfectionne- 
ment de l'outillage le perfectionnement de 
l'homme doit répondre. Pour conduire les puis- 
sants et délicats eni;ins de la mécanique moderne, 
pour ne pas compromettre à toute heure, par de 
fausses manœuvres, non seulement le travail, 
mais le matériel, et le personnel lui-même, il faut 
des hommes à l'abri des témérités de l'ignorance 
et des irrégularités de l'insouciance. De là, comme 
pour le maniement plus délicat et plus dangereux 
encore de la machine politique, la nécessité d'une 
instruction plus générale, plus étendue et plus 
précise. De là aussi, par une inévitable réaction, 
l'élévation du niveau général, et la mise au jour 
d'une foule d'aptitudes qui, dans d'antres condi- 
tions, se seraient toujours ignorées. L'industrie, 
dit admirablement encore M. Moreau de Jonnès, 
donne aux hommes la nourriture et le vêlement; 
elle change les torrents en force motrice, la foudre 
en messagère, et fait du soleil un peintre à nos 
ordres. Par elle les hameaux deviennent des 
villes, et la richesse éclôt dans les déserts. Mais 
« elle fait mieux, elle féconde les esprits par ses 
inspirations. Un pauvre ouvrier, un barbier, un 
filateur, un tisserand, » un mineur, un Arkwright, 
un Jacquart, un Stephenson, « deviennent des 
mécaniciens habiles, des hommes de génie, qui 
reculent les limites du possible, et agrandis- 



INDUSTRIE 



— 1020 



INFLORESCENCE 



sont la sphèro où semblaient enfermées à jamais 
nos destinées... C'est beaucoup de préserver le 
peuple des intempéries et de la malpropreté, qui 
attiraient sur nos ancêtres les fléau.x meurtriers 
des épidémies; » mais c est davantage de « don- 
ner aux populations l'activité du corps et de l'es- 
prit, qui agrandit leurs facultés et les rend capa- 
bles d'accomplir la mission départie à l'homme 
sur la terre, celle de gagner sa vie par son la- 
beur... De tous les phénomènes, le plus impor- 
tant pour le moraliste et le philosophe c'est le 
perfectionnement de l'entendement humain par 
la diffusion des connaissances utiles. L'industrie 
moderne a fait naître par les inspirations de ses 
nécessités plus do dessinateurs, de calculateurs, 
de mécaniciens, de chimistes, que tous les ensei- 
gnements n'en avaient pu produire pendant des 
siècles. Elle a infusé dans des populations nom- 
breuses des habitudes d'ordre, de devoir, de ré- 
flexion, de recherche, etc.. Enfin, et pour termi- 
ner cette longue et incomplète nomenclature, c'est 
à l'industrie que le monde moderne doit les no- 
tions », très insuffisantes assurément, «d'économie 
politique qu'il possède. » 

Où s'arrêtera ce mouvement? Il serait témé- 
raire de le dire. Le passé, quel qu'il soit, ne donne 
qu'imparfaitement la mesure do l'avenir. Mais il 
est, dès maintenant, parmi les conditions du déve- 
loppement industriel et scientifique dont nous 
sommes témoins, des conséquences qui s'impo- 
sent, comme s'est imposée la liberté intérieure, et 
qui avant peu se réaliseront. Au premier rang est 
la nécessité, pour tous les peuples, d'étendre leur 
sphère d'action et de devenir, de plus en plus, 
par leurs achats et par leurs ventes, les fournis- 
seurs et les clients les uns des autres. L'industrie, 
le commerce, l'agriculture elle-même, à mesure 
qu'ils augmentent la puissance de leurs moyens, 
sont forcés d'augmenter leurs ressources, et de 
franchir les limites, non seulement de leur terri- 
toire propre, mais des continents. Le travail, quoi- 
qu'il en ait, devient international. La fraternité, 
avant de passer dans les esprits, est déjà dans les 
faits. Aucun peuple, fùi-il le plus riclie et le plus 
sobre du monde, ne peut plus se suffire : il est, 
i toute heure, et sous mille formes, en relations 
avec les autres; et si, par son fait ou sans son fait, 
ces relations, comme pendant la guerre de Crimée 
ou la guerre de la sécession américaine, se trou- 
vent interrompues, il souffre dans sa nourriture, 
dans son vêtement, dans son travail, aujourd'hui en 
proie à la disette du blé et demain à la famine du 
coton, .\insi le veut la solidarité croissante du 
genre humain, et c'est l'intérêt, c'est l'industrie 
qui, ici encore, au nom du progrès matériel, com- 
mando le progrès moral. C'est elle qui, après 
avoir rapproché les villages, puis les provinces, et 
créé les peuples, rapproche les peuples eux- 
mêmes et peu k peu les pousse vers cette société 
du genre humain que nommait déjà Cicéron, socie- 
tas f^eneris humani. 

L'industrie, on le voit, n'est donc autre chose 
que l'exploitation, d'abord grossière, puis moins 
imparfaite, puis savante et puissante du globe par 
le travail. Elle est l'ascension graduelle de 
l'iiomme non seulement vers le bien-être, mais 
vers la liberté, vers l'égalité, vers la justice, vers 
la paix, grâce à l'expérifnce qui éclaire et à la 
science qui découvre. OEuvre, non de la main, 
mais de l'esprit, elle agit sur la matière sans 
doute, mais pour la dompter et pour s'élever au- 
dessus d'elle. Et c'est pourquoi il ne faut pas mau- 
dire en elle, a bien dit AL de Fontenay, n le progrès 
matériel ; » il faut saluer et bénir « le signe maté- 
riel du progrès, " lequel est moral. « Nous avons 
des corps, avait déjà dit Franklin, mais nous 
sommes des esprits. » 

[Frédéric Passy, do l'Institut.] 



INDUSTRIES CLASSÉES. — V. Salubrité pu- 
blique. 

I.NFLOnESCENCE. — Botanique, IX. — Le 
terme A' inflorescence s'emploie dans deux accep- 
tions : il signifie tantôt l'arrangement des fleurs 
sur la plante, tantôt un ensemble de fleurs non 
séparées les unes des autres par des feuilles bien 
développées. 

Dans une inflorescence, on appelle pédoncules 
on pédicelles les axes qui supportent les Heurs, et 
bractées les feuilles à l'aisselle desquelles naissent 
les pédoncules; ces bractées manquent dans quel- 
ques inflorescences, par exemple dans celles des 
crucifères. Les bractées varient dans leur forme ; 
elles sont généralement petites (oseille), membra- 
neuses, vertes, ou diversement colorées. 

On nomme axe primaire de l'inflorescence le 
pédoncule commun d'où naissent tous les autres ; 
ces derniers prennent les noms à'tixes secondaires, 
axes tertiaires suivant leur ordre d'apparition. 

L'inflorescence est dite définie lorsque son axe 
primaire et tous ceux auxquels il donne nais- 
sance se terminent par une fleur (mouron des oi- 
seaux, ancolie, etc.). 

L'inflorescence est indéfinie lorsque l'axe pri- 
maire, au lieu de se terminer par une fleur, s'al- 
longe indéfiniment et que les fleurs sont portées 
sur les branches secondaires nées à l'aisselle des 
feuilles de l'axe primaire. 

Les fleurs sont so/itaires, quel que soit le mode 
d'inflorescence, lorsque chaque pédoncule est sim- 
ple, qu'il naît immédiatement de la tige, et se 
montre isolé des autres par des feuilles peu défor- 
mées. 

Les fleurs réunies en groupe sont tantôt pour- 
vues de bractées et tantôt nues. 

Inflorescences indéfinies. — Les inflorescences 
indéfinies sont : la grappe, le corymbe, Vombelle, 
l'épi et le capitule. 

La grappe est une inflorescence dont les axes 
secondaires, à peu près égaux, naissent le long de 
l'axe primaire. La grappe simple est celle dont les 
pédicelles naissent immédiatement de l'axe pri- 
maire et se terminent par une fleur ^réséda, gro- 
seille). La grappe composée oupa'iicule est une in- 
florescence composée dans laquelle les axes secon- 
daires nés de l'axe primaire se ramifient en axes 
tertiaires (yucca). Le particule se nomme thijrse 
quand les pédicelles du milieu sont plus longs 
que ceux des extrémités, et que l'ensemble de 
l'inflorescence présente une forme ovoïde. 

Le corymbe est une inflorescence voisine de la 
grappe, danslaquelle les pédicelles inférieurs, beau- 
coup plus longs que les supérieurs, mettent les 
fleurs sur un même plan, formant ainsi une sorte ' 
do parasol à rayons inégaux. 

h'ombelle est une inflorescence que l'on peut 
comparer à une grappe dont l'axe primaire e.xtrê- 
mement raccourci est réduit à une surface étroite, 
et dont les-axes secondaires, égaux entre eux, par- 
tent tous d'un même point. L'ombelle est simple 
quand les axes secondaires se terminent chacun par 
une fleur. L'ombelle est composée quand les axes se- 
condaires émettent chacun des axes tertiaires dis- 
posés eux-mêmes en ombelles simples que l'on 
nomme oméeWw/es (carotte). Les bractées des ombel- 
les, ramenées sur un même plan, puisque tous les 
axes secondaires partent d'un même point, forment 
un verticelle que l'on appelle invnlucre pour l'om- 
belle tout entière, et invotucetle i|uand il embrasse 
la base des rayons de chaque ombellule. 

L'e'/yi est une grappe dont les axes secondaires 
sont nuls, de telle sorte que les fleurs sont sessiles 
sur l'axe primaire (plantain), h'épi est dit com- 
posé lorsque les axes secondaires de l'inflorescence, 
au lieu de fleurir, produisent chacun un petit épi 
distique nommé épillet ,(blé). L'épi prend le 
nom de chaton lorsque ses fleurs sont incomplètes 



INFLORESCENCE 



— 1021 



INONDATIONS 



> 



(cliôiio). Lo cliaton lui-mftme est désigne') sous le 
nom de cône ou slmbilc lorsque ses écailles sont 
grand(3S et épaisses (pin) ; il est désigné sous le 
nom de spadice lorsque dans sa ji'unesse le cha- 
ton est enveloppé par une grande bractée nommée 
spnthe (arum pied de veau), ho spudice ruineux des 
palmiers a reçu le nom de régime. 

Le capitule est une inflorescence dans laquelle 
les fleurs sont agglomérées en tôte sur un récep- 
tacle commun ; c'est un épi aplati dont l'axe pri- 
maire s'est refoulé sur lui-môrae de haut en bas 
(composées). Lo capitule, de même que l'om- 
belle, est ordinairement muni i sa base de bractées 
dont l'ensemble forme un involucre. Tantôt cha- 
que fleur du capitule est pourvue de sa braciée, 
réduite à l'état d'écaillé (camomille) ou de simples 
poils (bleuet). D'autres fois, toute trace de ces 
bractées intérieures a complètement disparu (pis- 
senlit). C'est au capitule qu'on doit rapporter 
l'inflorescence du figuier nommée hypanthodie . 
C'est un réceptacle très déprimé qui porte des fleurs 
incomplètes, enchâssées dans des enveloppes à 
bords déchirés. Les fleurs mâles occupent le haut 
de la tige, et les petites écailles qui ferment son 
orifice représentent un involucre de bractées qui 
dans l'état normal ceindraient la base du récepta- 
cle commun, comme cela a lieu dans les capitules 
ordinaires. 

Dans la grappe, l'épi, le corymbe, l'ombelle 
simple, le capitule, la floraison se fait soit de bas 
en haut, soit de la circonférence vers le centre de 
l'inflorescence. 

Inflorescences définies. — Los inflorescences dé- 
finies sont désignées d'une manière générale sous 
le nom de lymes; les principales sont les cymes 
bipares et les cymes uiiiparcs. 

Cymes bipares. — Pour former une cyme bi- 
pare, la tige se termine par une fleur dont le pé- 
doncule porte à sa base deux bractées ; k l'aisselle 
de chacune de ces dernières naît un axe secondaire 
terminé lui aussi par une fleur dont le pédoncule 
porte inférieurement deux autres bractées, dans 
l'aisselle desquelles naissent deux axes tertiaires 
terminés chacun par une fleur. 11 y a donc li une 
série de bifurcations portant cliacune une fleur dans 
son aisselle. Si, au lieu do bifurcation, en chaque 
point naissaient trois branches de second ordre, 
la cyme serait dite tripnre (cerastium). 

Cymes unipares. — La cyme imipnre a pour ori- 
gine une cyme bipare dont une des branches avorte 
constamment à chaque nouvelle division. On dis- 
tingue deux sortes de cymes unipares : les cymes 
unipares scorpioïdes et les cymes unipares hili- 
coïdes. 

La cime unipare scorpioïde est ainsi nommée 
parce que l'espèce de grappe unilatérale qu'elle 
constitue, et dans laquelle la formation des fleurs 
marche de la base au sommet, se contourne en 
volute. Son rachis résulte de la superposition d'un 
grand nombre de petits axes nés les uns des autres. 
Les fleurs, toutes situées d'un môme côté en deux 
files longitudinales, sont opposées à'tojit autant de 
bractées situées de l'autre côté du rachis (myo- 
sotis) . 

La cyme imipnre hélicoide (hémérocalle) ne dif- 
fère de la cyme scorpioïde que parce que les fleurs 
qu'elle porte, et les bractées qui leur sont oppo- 
sées, s'élèvent le long du rachis suivant une ligne 
spirale. 

On désigne sous le nom de (jloméndes ou cymes 
contractées des cymes à pédicelles très courts, 
quelle qu'en soit d'ailleurs la nature spéciale. 

Plusieurs auteurs (MM. Duchartre et Decaisne) 
appellent inflorescences mixtes celles qui parti- 
cipent à la fois des inflorescences définies et des 
inflorescences indéfinies (labiées, mauve); et l'on 
désigne sous le nom à' inflorescences épipkylles 
-celles de certaines plantes dont les fleurs sem- 



blent naître sur des feuilles ou sur des bractées. 
[C-E. Bertrand."! 

IISFUSOIUIÎS. — V. Protozoaires. 

INONDATIONS. — Météorologie, XIX; Agricul- 
ture, IV. — Les inondations sont produites, soit 
par des pluies prolongées ou extraordinairement 
abondantes, soit par la fonte rapide des neiges 
accumulées sur le sol dans les jours antérieurs. 

Il est impossible d'établir, par une formule gé- 
nérale, les relations qui existent entre le volume 
des eaux pluviales qui tombent sur le bassin d'un 
fleuve et le volume des eaux débitées par le fleuve. 
Ces dernières sont le résidu de l'évaporation du 
sol et de la transpiration des plantes, qui changent 
avec la saison et le climat, avec la nature et l'incli- 
naison des terrains, avec les cultures de chaque 
région. L'observation locale pourrait seule ren- 
seigner à cet égard, par la mesure du débit de 
chaque ruisseau, comparée avec la somme des 
pluies que reçoit son bassin d'alimentation. Cette 
comparaison, commencée par M. Belgrand pour la 
Seine et ses affluents, lui a permis de formuler les 
règles pratiques de l'annonce des crues prochai- 
nes aux populations menacées. Ces règles sont 
appliquées couramment par M. Le Moine, élève 
et collaborateur de M. îielgrand. Une commis- 
sion hydfologique fonctionne depuis un grand 
nombre d'années à, Lyon pour le Rhône et la 
Saône ; M. Poincarré en a établi une à Bar-le-Duc 
pour la Meuse. Il est à désirer que de semblables 
institutions s'étendent à toute la surface de la 
France. 

Les inondations sont rares dans la saison d'été ; 
celles qui s'y produisent sont dues â de violents 
orages, à des trombes d'eau, qui peuvent parcou- 
rir dos bandes de terrain assez longues, mais 
généralement étroites. Leur soudaineté produit 
quelquefois de grands desastres, surtout quand les 
nuées longeant les flancs d'une grande chaîne de 
montagnes, leurs eaux se réunissent rapidement 
dans les thalwegs dos vallées. Le plus générale- 
ment ces inondations sont locales et ont peu d'ac- 
tion sur les grands cours d'eau. Dans cette période 
de l'année, en effet, la végétation dans toute son 
activité retire du sol de grandes masses d'eau 
qu'elle verse dans l'atmosplière sous forme de 
vapeur ; la terre peut donc accepter des pluies 
copieuses sans en être saturée et sans ruisselle- 
ments superficiels abondants, surtout quand sa 
surface est peu inclinée et que le sous-sol est per- 
méable. 

Dans la saison froide, au contraire, la végétation 
est peu active et l'évaporation considérablement 
réduite. La terre perdant moins d'eau est plus 
promptement saturée par les pluies dont l'excé- 
dant fait gonfler les rivières et les fleuves. 

Une différence non moins grande est produite 
par la nature du sol et du sous-sol. 

Il est des terrains perméables par eux-mêmes et 
qui reposent d'autre part sur des sables, des gra- 
viers ou des roches fendillées au travers desquel- 
les l'eau s'infiltre aisément. Ces terrains sont im- 
propres aux prairies sauf dans le voisinage des 
cours d'eau, à moins que les pluies de la région 
ne soient fréquentes ou que l'on puisse irriguer 
en été ; les vallées secondaires y sont ordinaire- 
ment dépourvues de tout cours di'eau et le ravine- 
ment des terres y est exceptionnel. 

Il est d'autres terrains, au contraire, qui sont 
argileux et reposent sur l'argile ou la marne, ou 
bien qui sont assis sur des roches compactes. Ces 
terrains sont toujours frais ; les sources y sont 
nombreuses, et les prairies naturelles faciles à 
établir. 

Les uns et les autres so comportent tout 
différemment sous l'action des pluies un peu 
prolongées. Dans les premiers, les eaux du ciel 
pénétrent profondément dans le sol ; elles échap- 



INONDATIONS 



— 1022 — 



INONDATIONS 



pcnt ainsi, en partie, aux racines dos plantes et 
se rassemljlent lentement dans les nappes sou- 
terraines qui émergent au dehors en sources gé- 
néralement abondantes et ne subissant dans leur 
débit que des oscillations graduelles et relativement 
peu prononcées. Dans les seconds, les eaux du 
ciel, arrêtées i une faible distance de la surface, 
restent longtemps disponibles pour la végétation 
locale ; le surplus suinte du sol en sources nom- 
breuses dont le débit suit de très près la marche 
des pluies. Dans la saison où ces dernières sont 
abondantes, et surtout si le terrain présente des 
décli\ités très accusées, les eaux ruissellent en 
outre h la surface, et se rendent directement dans 
les cours d'eau dont le volume augmente avec 
rapidité et décroît ensuite avec une rapidité pres- 
que égale. 

Tout cours d'eau dont le bassin est composé en 
majorité de terrains imperméables, soit par eux- 
mêmes, soit par suite de leur déclivité exagérée, 
est à régime torrentiel : les crues y sont souvent 
subites et violentes, mais peu durables. Tout cours 
d'eau dont l'ensemble du bassin est composé de 
terrains perméables garde des allures tranquil- 
les. Ses crues sont lentes et aussi ses décrues. 

Cette différence de régime se retrouve tou- 
jours, que les terrains soient nus ou boisés. Un 
terrain imperméable, tel que ceux du Morvan, 
le liuz de la Grenetière, dont le bassin est entière- 
ment boisé, passe par les mêmes alternatives que 
le Cousin, dont le bassin est aux deux tiers déboisé. 
D'un débit de 2 "00 mètres cubes par heure en 
hiver, il peut tomber à sec en été. Les passages du 
régime d'hiver au régime d'été, et réciproque- 
ment, y ont hou en mai et en octobre comme dans 
les terraius déboisés. Dans les régions de la 
Champagne pouilleuse, à peu près absolument 
déboisées, mais à sous-sol très perméable, nous 
voyons, au contraire, les eaux de l'Ardusson, l'un 
des principaux affluents de la Seine, ne varier que 
de 0'°,20 en hauteur dans ses plus fortes crues. En 
dehors du climat et du mode de répartition des 
pluies, le régime d'un cours d'eau dépend donc 
essentiellement du degré de perméabilité et du 
degré d'inclinaison des diverses parties de son 
bassin. 

Les bassins de la Loire et de l'Allier sont pres- 
que entièrement composés, dans leurs parties hau- 
tes, de terrains imperméables ; leur lit, presque h 
sec en été, a besoin d'être endigué, et souvent il 
déborde en hiver. Dans le bassin de la Seine, au 
contraire, les terrains perméables sont en majo- 
rité ; le régime du fleuve est mixte et ses crues 
sont complexes. Jusqu'à Montereau, la Seine a des 
allures tranquilles ; k partir de ce point, l'Yonne 
lui apporte des eaux torrentielles. Les crues de 
l'Yonne passent toujours avant les crues de la Haute- 
Seine qui ne font que soutenir les premières ; mais 
si plusieurs crues se succèdent de manière, par 
exemple, qu'une seconde crue de l'Yonne coïn- 
cide avec une première de la Haute-Seine, le vo- 
lume total des eaux charriées par le fleuve peut 
prendre de grandes proportions. L'annonce des 
crues de la Seine n'est pas fondée sur le régime 
des pluies ; il est plus simple de s'appuyer sur les 
alliires des petites rivières, particulièrement des 
rivières torrentielles qui résument le mieux les 
effets de ces pluies sur le sol, et que l'expérience 
a montré être le plus directement liées aux crues 
générales qu'il importo de signaler à l'avance. 

Le régime de nos cours d'eau n'est pas invaria- 
ble ; il cliange beaucoup d'une année à l'autre ; et, 
de plus, il se modilie graduellement avec le temps. 
L'afi'aiblissement de leur débit a été général en 
Europe depuis le dernier tiers du siècle dernier, 
et Berghauss, en partant de cet affaiblissement, 
prétendait que s'il continuait, il faudrait dès le 



bateaux employés sur l'Elbe. On l'attribuait au 
déboisement; mais il s'est également produit sur le 
Volga, dont l'immense bassin n'a subi que des 
déboisements relativement imperceptibles. Il y a là 
dos oscillations climatcriques à longues périodes 
qui se sont déjà reproduites plusieurs fois, ei aux- 
quelles se surajoute l'influence du progrès des 
sociétés humaines. De nos jours encore, on voit, 
dans des régions depuis longtemps déboisées de 
la France, des sources anciennes disparaître peu 
à peu, tandis que les innondations d'hiver persis- 
tent et s'aggravent. 

Le drainage des terres, le curage des ruisseaux, 
le dessèchement îles marais, diminuent de plus en 
plus les eaux dormantes ; les résidus des eaux 
pluviales s'écoulent plus promptement vers les 
fleuves dont les crues sont plus rapides et plus 
hautes, en même temps que les nappes souter- 
raines ont moins de ressources d'approvisionne- 
ment. Mais il est une autre cause dont on ne 
tient pas suffisamment compte on été. Autre- 
fois nos champs ne portaient que de maigres ré- 
coltes et les jachères étaient fréquentes. Aujour- 
d'hui une culture plus parfaite a augmenté les 
rendements ; les plantes fourragères remplacent la 
jachère, et leurs racines vont profondément puiser 
l'eau du sol qu'elles rendent i l'atmosphère à l'état 
de vapeur. Or, si on considère que chaque kilo- 
gramme de blé produit enlève à la terre de 1 000 
à 1 200 kilog. d'eau, et que le sainfoin, le trèfle, la 
luzerne, en dépensent deux ou trois fois plus 
que le blé, on comprendra que plus les rende- 
ments s'élèvent, plus la proportion des eaux plu- 
viales consommées par les récoltes augmente, et 
plus aussi est faible la proportion qui s'en écoule 
vers les sources. C'est la loi nécessaire du progrès 
agricole et qui se retourne contre ce progrès même. 
Le seul moyen d'y pourvoir est d'aménager les 
eaux d'hiver, toujours surabondantes, rarement 
utiles et fréquemment désastreuses. 

C'est à leur origine même qu'il faut lutter contra 
les dangers des inondations ; et si nous ne pouvons 
rien sur les pluies, nous pouvons, du moins, en 
régulariser les efl'ets. 

Dans les pays à pluies fréquentes et générale- 
ment modérées, le ravinement des terres est peu 
à craindre, sauf par le débordement des eaux ve- 
nues de plus haut. La végétation naturelle y suffît 
à la défense du sol contre l'exagération des pluies 
qu'il reçoit. Le reboisement et le déboisement n'y 
sont qu'une simple question d'exploitation du sol 
et de rendement maximum. Il n'en est plus ainsi 
dans les pays à pluies torrentielles et à pentes ra- 
pides. Alors même que le sol en serait naturelle- 
ment perméable, il n'y suffit plus à l'absorption 
des eaux qu'il reçoit. Une forte partie de ces eaux 
ruissellent à sa surface ; si cette dernière est nue, 
les ruisselets forment des ruisseaux dont la rapidité 
et la puissance d'entraînement augmentent avec 
leur volume ; ils deviennent bientôt des torrents 
dont rien ne peut ralentir la vitesse croissante. 
Les terres sont ravinées et charriées au loin. Leurs 
parties les plus fines et les plus précieuses sont 
emportées à la mer où elles sont perdues sans 
retour; les graviers qui se déposent, d'autant 
moins loin qu'ils sont plus lourds, encombrent les 
lits des l'ivières et forcent leurs eaux à se frayer 
d'autres voies en propageant le fléau et ses ruines. 
11 ne s'agit donc plus ici, seulement, d'aménager 
des eaux nuisibles pour les riverains d'un fleuve, 
mais de conserver dans la montagne les richesses 
que le temps y avait accumulées et qui lui appar- 
tiennent, tout on les empêchant de devenir une 
cause de ruine pour les pays situés plus bas. 

Là où les longues sécheresses, la déclivité trop 
prononcée du terrain, les abus de la dépaissance, 
ont rendu le gazon impuissant à lui seul à défendre 



milieu du siècle actuel changer le tonnage des I le sol, le déboisement a été une faute et le reboi- 



INSliCTES 



— 1023 



INSECTES 



scment est devenu une impérieuse nécossitiS. Les 
crues n'en conserveront pas moins leur caractère 
torrentiel, mais leurs dévastations seront répri- 
mées. La nioiitagne gardera sa terre et cessera 
d'oncombrer les lits des torrents; les eaux rencon- 
trant plu< d'obstacles à leur écoulement, auront 
moins de tendance à se réunir, elles auront moins 
d'impétuosité dans leur descente; une plus forte 
proportion pourra rester sur place, dans la terre 
protégée par sa végétation. Les crues torrentielles 
en seront donc allongées et réduites dans leur hau- 
teur. En mémo temps les eaux, moins chargées de 
détritus du sol, rendront possibles les travaux d'a- 
ménagement destinés à les répartir sur la saison 
où elles font défaut. 

Mais si le reboisement de certains cantons mon- 
tagneux est une opération préliminaire indispen- 
sable, il faut se garder d'y chercher la solulion 
complète d'une question encore plus vaste. H l'sl 
des cantons entièrement boisi'S dont les inonda- 
tions sont presque aussi redoutables en hiver, et où 
la sécheresse n'est pas moins nuisible en été. Il 
faut aménager les eaux d'hiver; rintér:t de l'agri 
culture, qui est l'intérêt du pays, l'exige impé- 
rieusement. Il faut y pourvoir à l'aidé de travaux 
d'ensemble, mais qui sont variables suivant les 
conditions spéciales de chaque région et qui ap- 
pellent le concours simultané de l'ingénieur et 
du forestier. — V. Irri'iations. [Mari'é-Davy.] 

IISSECTES. — Zoologie, XXIIl, XXIV. — Classe 
de l'embrancliement des Articulés*. Le mot insecle 
signifie en latin coupé en segments ; il a la même 
signification que le mot grec enlome, qui est inu- 
sité, mais dont on a fait entomolofjie, étude des 
animaux segmentés. Le nom d'Insectes était donné 
par Linné à tout l'embranchement des Articulés 
actuels, animaux dont le corps et les appendices 
sont formés d'articles plus ou moins nombreux, en 
série à la suite les uns des autres. On a succes- 
sivement séparé des Insectes, dans cet embran- 
chement, les classes des Crustacés* et des Arachni- 
des*, enliii celle des Myriapodes*, que Cuvier 
réunissait encoreaux Insectes. 

Caractères généraux. — Les Insectes, tels que 
les restreignent les auteurs modernes, sont des Ar- 
ticulés dont les anneaux du corps, à l'état parfait 
ou adulte, capable de reproduire l'espècg, se grou 
prnt, presque toujours très nettement, autour 
de trois centres, la tète, le thorax et l'abdomen ; 
les ganglions de la cliaîne ventrale du système 
nerveux suivent la même coalescence. Le thorax 
se divise en trois segments, prothorax, mésotho- 
rax, niétathorax, qui portent, à leur arceau ventral, 
chacun une paire de pattes, de sorte que le second 
caractère géiiéral des insectes adultes est d'avoir 
six pattes (Hexapodes de Blainville) ; presque tou- 
jours les deux arceaux du dos du mésothorax et du 
niétathorax portent chacun une paire d'ailes ; il 
n'y a jamais d'ailes au pruthorax. La tête offre en 
avant deux antennes, qu'on appelle vulgairement 
cornes, présentant les loilgueurs et les formes les 
plus variées, organes certainement de l'odorat et 
très probablement aussi de l'ouïe (tiges vibrant il 
l'unisson des sons extérieurs). Au-dessus de la 
tète sont assez souvent, et surtout chez les insec- 
tes industrieux et constructeurs de nids, des yeux 
simples ou ocelles, ordinairement au nombre do 
trois, destinés i une vision avec grossissement à 
très courte distance ; sur les côtés se trouvent 
deux yeux composés ou à facettes, ne manquant 
presque jamais, très aisés à voir à la loupe sur une 
libellule, sur un frelon, sur un faux-bourdon (abeille 
mâle) ou sur une grosse mouche à viande. Ce sont 
plusieurs milliers de petits yeux accolés, formant 
un réseau d'hexagones, chacun avec sa cornée, 
son cristallin en cône allongé, son fllet nerveux 
optique ; leur ensemble constitue un appareil 
sphéroïde ou ovoïde de vision panoramique, en 



tous sens, plus développé chez les mâles que chez 
les femelles, de même que les antennes. En dessous 
de la tète s'ouvre la bouche, entourée de pièces 
buccales très diversifiées, servant aux insectes à 
la préliension de leurs aliments, soit h l'état solide 
soit h l'état liquide, et qui ont une très grande 
importance pour la classification des insectes, la- 
quelle est fondée â la fois sur les ailes et sur les ap- 
pendices qui entourent la bouche. 

A l'intérieur, les insectes offrent toujours l'a- 
nus à la région opposée à la bouche (caractère de 
supériorité animale), avec un tube digestif compli- 
qué et plus ou moins flexueux. Un sang incolore 
circule entre les divers organes internes, qui en 
sont baignés, sans qu'il y ait de vaisseaux propres ; 
il reçoit l'impulsion, d'arrière en avant, par une 
siM'ii' il:' cirurs placés au milieu du dos [unisseau 
linrsiil . rt ilimt on voit très bien les mouvements 
ilr Kiiitrartion sur la clieniUe du bombyx du mû- 
rier ou ver à soie. L'air, destiné à l'hématose du 
sang, pénètre dans toutes les parties du corps des 
insectes, contenu dans des tubes, ou cylindriques 
et maintenus béants par l'élasticité d'un fil spirale, 
ou renflés en ampoules d'autant plus volumineuses 
que les insectes adultes sont meilleurs voiliers. 
Ce sont les trachées, qui s'ouvrent sur les côtés 
du corps par des orifices nommés sliijmates, en- 
tourés d'un cercle corné, le péritrème, et si visibles, 
par une coloration différente^ sur les flancs de 
beaucoup de chenilles. 

L'hématose devient considérable chez les insectes 
adultes , surtout ceux à vol puissant ; ils sont 
alors de vrais animaux à sang chaud ou à tempé- 
rature constante et dégagent une forte chaleur. 
On sent entre les doigts la cljaleur du corps des 
gros sphinx (sphinx du liseron et du troène), 
papillons dont on ne distingue plus les ailes, tant 
elles vibrent vite, et qui butinent le soir sur les 
fleurs des jardins. Ce sont surtout les insectes 
sociaux et vivant en colonies qui offrent une cha- 
leur accumulée considérable, d'un grand nombre 
de degrés au-dessus de l'air extérieur, de 8° à 12° 
pour les nids de bourdons, les fourmilières, les 
guêpiers, bien plus encore pour les ruches d'a- 
beilles, où règne en hiver la chaleur du printemps 
au milieu des pelotes d'insectes serrés les uns 
contre les autres; dans ces ruches, lors de l'es- 
saimage, la température peut monter à plus de 
<0°, au point de décoller des gâteaux de cire. C'est 
dans le thorax, portant les muscles des ailes et 
des pattes, que se localise la chaleur ; lors du 
vol, chez les bons voiliers, la température du 
thorax peut être de 4° à 8" supérieure à celle de 
l'abdomen. Cette dernière région du corps, qui est 
sans pattes chez les adultes, se termine souvent 
chez les femelles en une Inrière ou oviscnpte, tuyau 
soit rigide, soit mou et rétractile, destiné à la ponte 
dos œufs. Une partie des Hyménoptères offre, chez 
les femelles, la tarière transformée en un aiguil- 
lon acéré, organe défensif du couvain ou réunion 
des petits. 

Malgré leur faible taille, les insectes sont, parmi 
les Articulés, des animaux supérieurs, car ils 
en possèdent au plus haut degré les apanages, c'ost- 
i-dire le mouvement et la sensibilité. Les sphinx 
du liseron et du laurier-rose arrivent au vol dit 
centre de l'Afrique jusqu'en Angleterre; les légions 
désastreuses des criquets passent au-dessus des na- 
vires en plein Atlantique ; diverses mouches suivent 
les trains de chemin de fer et pénètrent dans les 
voitures. Certains sens des insectes, l'odorat sur- 
tout, ont une perfection incroyable; dès qu'une 
taupe ou un inulot sont gisants sur le sol, arrive à 
la ronde la troupe funèbre des nécrophores (Co- 
léoptères) ; les mouches stercoraires et celles des 
viandes viennent d'une grande distance, attirées 
par l'odeur et non par la vue, car on peut recou- 
vrir la viande gâtée d'un linge sans mettre fin 4 



INSECTES 



— 1024 — 



INSECTES 



leur odieuse poursuite. Il y a des papillons, les 
Bombyciens, dont les mâles interrogent l'atmo- 
sphère avec leurs larges antennes plumeuses et, 
d'un vol à continuelles saccades, se rendent de 
riutérieur des bois et des jardins i plusieurs kilo- 
mètres auprès des femelles, même dans l'intérieur 
des villes; ainsi le Bombyx tau, le Bombyx dis- 
parate, VOrygie antujue, etc. Les insectes in- 
dustrieux qui construisent des nids savent, par 
une paresseuse sagacité, approprier à leur usa^je 
les vieux nids et crus d'autres espèces, de manière 
à n'avoir à exécuter qu'un minimum de travail; 
bien plus, placés par le fait de l'homme dans des 
conditions insolites, ils exécutent des actes qu'il 
est impossible d'attribuer à l'instinct seul, de 
sorte qu'on est obligé d'accorder le raisonnement 
et des lueurs d'intelligence à ces chétives 
créatures. 

Chez les insectes, les sexes sont toujours sépa- 
rés, et les femelles pondent des œufs, à part quel- 
ques cas exceptionnels (les pucerons, certaines 
mouches à viande, etc.) où elles mettent au jour 
des petits vivants. 1! y a des insectes sans inéta- 
morptwses, dans lesquels l'évolution s'est accom- 
plie tout entière il l'intérieur de l'œuf. Dans ces 
insectes, toujours sans ailes ou nptéres, les petits 
sortent de l'œuf pareils aux adultes, sauf la taille, 
ont la même nourriture, sans autre phase que des 
mues ou changements de peau et l'accroissement 
général; ainsi les Poux et les Ricins, parasites des 
mammifères et des oiseaux, et les Thysanoures 
.lépismes, podures, etc.). D'autres insectes, à 
métamorphoses incomplètes, n'ont jamais de phase 
d'inactivité. D'abord la7-ves sans ailes, ils de- 
viennent, après plusieurs mues, nymjjlies, offrant 
des ailes renfermées dans des fourreaux et im- 
propres à la fonction du vol, puis adultes, aptes 
à la reproduction , ayant des ailes servant au vol ; dans 
ces divers états, ces animaux ont la même nourri- 
ture, ce qui rend très funestes leurs espèces nui- 
sibles, dont les dégâts ne cessent à aucune phase 
de l'existence. Tels sont les Perce-oreilles, les 
Blattes, les Courtilières, les Grillons, les Sauterelles 
et les Criquets, les Termites, les Libellules, les 
Punaises des bois et des jardins, les Cigales, les 
Pucerons, les Cochenilles, etc. Enfin les insectes 
réputés les plus parfaits passent par trois états bien 
différents après leur sortie de l'œuf; d'abord larves 
sans ailes, en particulier clienilles chez les Papil- 
lons, sans pattes ou avec des pattes en autre nombre 
que l'adulte, ils prennent ensuite un état d'immobilité 
presque complète, sans avoir besoin de nourri- 
ture, ayant les organes de l'adulte, en particulier 
les ailes, envL-loppés sous une peau plus ou moins 
dure; ce sont les tiym/jhes, chrysalides ou fèves, 
etpupes. Puis paraissent les adultes, b. ailes bien 
développées et fonctionnelles, prenant souvent 
une alimentation tout à fait distincte de celle de 
leurs larves. Dans ces insectes à métamorphoses 
complètes se rangent les Coléoptères, les Fourmi- 
lions, Chrysopes et Phryganes, les Hyménoptères 
(abeilles, guêpes, fourmis, ichneumons, cynips, 
tenthrèdes, etc.), les Lépidoptères ou Papillons, 
enfin cet ordre immense d'insectes qu'on nomme 
Diptères, parce qu'ils semblent, au premier aspect, 
n'avoir que deux ailes (cousins, moustiques , 
taons, mouches, etc.). 

La classification des insectes repose sur l'examen 
de certains appendices, sur lesquels nous devons 
donner des notions sommaires. En France, d'après 
Linné, les noms des ordres sont tirés des ailes 
(appendices dorsaux, qui sont toujours en réalité 
au nombre de quatre. Elle sont formées d'une 
membrane plus ou moins épaissie , tendue par 
des 7iervurcs qui déterminent un réseau de cel- 
lules, d'un grand secours dans la classification de 
détail, pourvue de poils plus ou moins abondants, 
parfois élargis en écailles (ailes farineuses des 



Papillons). Les pattes (appendices ventraux), aprèç 
un court article d'attache, la hanche, suivi d'ar- 
ticles plus longs, la cuisse et la jambe, se termi- 
nent par le tarse, dont les articulations succes- 
sives sont d'un continuel secours pour les 
classificateurs. Le tarse présente, le plus fré- 
quemment, 5 ou 4 articles, 3 plus rarement, 2 et 
1 très rarement; le dernier article se termine par 
un ou deux ongles ou crochets, parfois avec une 
pelote molle entre eux, servant au tact. Les pièces 
qui entourent la bouche ont aussi une importance 
capitale pour subdiviser les insectes. D'abord 
vient, au-dessus de la bouche, une pièce impaire, 
le labre ou lèvre supérieure ; puis la Ijouche est 
entourée de pièces paires, jouant latéralement, 
c'est-à-dire dans un sens perpendiculaire à celui 
dos mâchoires de l'homme et des vertébrés. Ce 
sont les mandibules, élargies en meules pour 
broyer, ou tranchantes et coupant les aliments 
comme des cisailles (ces mandibules mordent 
notre doigt chez le carabe, la sauterelle, la guêpe) ; 
puis les mâchoire^', h un ou deux lobes, achevant 
la division des aliments; enfin, au-dessous de la 
bouche, la lèvre inférieure, à deux pièces plus ou 
moins soudées sur la ligne médiane. Sur les côtés 
externes, les mâchoires et la lèvre inférieure 
portent des palpes articulés, presque toujours 
grêles, ramenant vers la bouche les parcelles 
échappées aux pièces buccales, servant surtout 
d'organes de tact pour apprécier la nature et la 
consistance des aliments. Telles sont les pièces de 
la bouche dans les insectes, soit adultes, soit 
larves, qui sont broyeurs. Quand les aliments, 
visqueux ou fluides, sont léchés ou sucés par les 
insectes, ces mêmes pièces se modifient. Certaines 
disparaissent, d'autres s'allongent, soit en languette 
molle, que l'insecte applique pour lécher, soit en 
tube flexible et spirale au repos, lui servant à 
aspirer les jus sucrés, soit en lancettes perfo- 
rantes, formant en outre une gaine de succion 
qu'il enfonce dans les divers organes des plantes 
ou sous la peau des animaux, dont il aspire le 
sang pour se nourrir. 

CLASSIFICATION. 

On divise les Insectes en cinq grandes sections, 
comprenant chacune un ou plusieurs ordres. 

I. Ordres broyeurs a l'état d'adulte et de larve. 

1° Coléoptères, à métamorphoses complètes. — 
Nous avons consacré à cet ordre un des plus im- 
portapts, un article spécial. 

2° Orthoptères, à métamorphoses incomplètes. 
— Tantôt carnassiers, tantôt omnivores, taniôt phy- 
tophages (vivant de fruits, de fleurs, de feuilles, de 
tiges), les Orthoptères sont les gros mangeurs de 
la création eniomologique ; les moins nombreux 
des insectes en espèces, ils sont en compensation 
d'une extrême fécondité, de façon que certaines 
espèces ont une quantité d'individus excessive. 

Deux sous-ordres : 1° Fo;ificuliexs ou Perce- 
Oreilles. — Ces insectes, toujours de couleurs 
brunes ou fauves, sont remarquables par la pince 
courbe qui existe au bout de l'abdomen dans les 
deux sexes. Cette pince, de faible force pour ser- 
rer, rappelle le petit outil dont se servaient autre- 
fois les joailliers pour percer le lobule de l'oreille 
des enfants. Leurs ailes supérieures sont de cour- 
tes élytres ou étuis cornés, ne recouvrant pas 
l'abdomen, de sorte que les forficules semblent 
porter une veste. Sous ces ailes de la première 
paire, si réduites, se trouvent des ailes membra- 
neuses, très amples, plissées en éventail, puis re- 
pliées, dont l'insecte se sert très rarement et 
qu'il étale avec sa pince. Les jardins nourrissent en 
abondance la Forficule auriculaire, Linn., très nui- 
sible aux fruits et aux fleurs par sa voracité, et dont 



INSECTES 



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INSECTES 



les jeunes larves vivent en société. Elle fuit la lu- 
mière ; on on profite pour la recueillir dans des 
chiffons humides, dos amas de paille, dws pots ii 
fleurs renverses et pleins de mousse, des sabots 
de cheval, des cornets de papier, des fouilles de 
chou plices en quatre, puis on livre les forfl- 
cules aux flammes vengeresses. 

2° Ohthoptèbes piiOPBKs. — Ce second sous-or- 
dro tire son nom des ailes antérieures ou pseu- 
délytrcs, longues et droites, demi-coriaces, sous 




Fig. 1, — Mante religieuse saisissant une mouche, 

lesquelles les secondes ailes membraneuses , 
très larges, sont plissôes en éventail au repos. 
Cette disposition dos ailes est bien visible sur la 
grande Sauterelle verte et sur ces Criquets aux 
ailes bleues ou rouges qui volent en abondance à 
la fin de l'été sur les coteaux secs. Un premier 
groupe, celui des mnrchews ou coureurs, a les 
pattes impropres au saut; ce sont, en outre, des 
insectes muets. On y range les Blaltes, insectes 
lucifuges, très plats, 
bruns ou jaunâtres, 
à corselet arrondi, 
cachant la tète. Les 
femelles traînent 
leurs œufs dans une 
capsule qui ressem- 
ble à une graine. Les 
Blattes sont omni- 
vores et deviennent 
aisément domesti- 
ques, dévorant nos 
jirovisions, nos vê- 
ii monts, nos livres. 
Nous citerons, par- 
mi les Kakerlacs ou 
Cancrelats , comme 
on les nomme aussi, 
la rjrande lllatle ou 
lilatte amériraine, 
d'un roux ferrugi- 
neux, infestant les 
serres, les docks, 
les vaisseaux, où 
l'on est forcé d'en- ' 
fermer en des cais- 
ses de fer-blanc sou- 
dées h l'étain les 

comestibles et mar- ' 't- -~ u^ ijimc 

chandises; Xn Blatte 

orientale, Linné, ou blatte des cuisines [cafard, 
tjete noire, ravet), d'un biun noir, ne volant pas 
par atrophie des ailes, souillant la nuit les aliments 
dans les cuismes et les armoires, se réfugiant 
dans les cneminées, sous les marches d'escaliers, 
dans les gonds des portes, près des machines à 
vapeur, pour manger les graisses, etc. ; la Mutte 
rjermanique, plus petite et jaunâtre, vivant libre 
dans nos bois sous les feuilles sèches et sur les 
2« Partie. 




grandes herbes, domestique dans les maisons en 
Allemagne, en Russie, dans le nord de la France, 
dans certains restaurants de Paris, dévorant jusl 
qu'à l'encre et au cirage, difficile h détruire parce 
qu'elle vole bien. Il faut employer contre les 
blattes les insufflations de poudre Vicat, ou les 
recueillir entre dos linges mouillés, puis les brû- 
ler. ) 

Les Mantes sont, au contraire, d'utiles carnas- 
siers do proie vivante, verts ou jaunâtres comme 
les feuilles, toujours ii l'affiit sur les broussailles, 
les vignes, les grandes herbes, saisissant les insec- 
tes entre la jambe et la cuisse de devant, repliées 
on pinces et munies d'épines acérées, et les portant 
sous leurs mandibules. Elles semblent dire leurs 
prières ; aussi les paysans du Midi les nomment 
prie-Dieu, prega-Diou. L'espèce principale est la 
Mante reliijieuse, Linné, qui remonte jusqu'à Fon- 
tainebleau et plus au nord sur les côtes océani- 
ques. Il faut recommander aux enfants de ne pas 
luer les mantes, et de respecter les grosses cap- 
sules ovoïdes et papyracées , où les œufs sont en 
série dans des logettes, capsules collées aux rochers 
et aux arbustes. 

Les autres Orthoptères propres sont des sau- 
teurs; leurs cuisses postérieures, à muscles éner- 
giques, se débandent comme un ressort pour lan- 
cer l'insecte en avant. Ce sont dos insectes 
bruyants, surtout le soir, les mâles étant munis 
d'appareils de stridulation propres à appeler les 
femelles par des bruits variés et qui difl'èrent sui- 
vant les espèces. 

L'instrument musical n'est pas toujours le 
même : les Grillons et les Sauterelles sont des 
cymbaliers, produisant le son d'appel en frottant 
l'une contre l'autre leurs pseudélytres, munies d'un 
tympan ou miroir formé par une membrane sèche 
et vibrante ; les Criquets, au contraire, sont des 
violonistes, les mâles frottant vivement leurs pat- 
tes postérieures cré- 
nelées contre de 
fortes nervures de 
leurs pseudélytres, 
formant des tiges 
sonoi-es , rigides. 
Les femelles des 
groupes des Gril- 
lons et des Saute- 
relles ont l'abdomen 
terminé par une lon- 
gue tarière saillan- 
10, tantôt droite 
comme une épée, 
tantôt recourbée 
comme un sabre ; 
c'est un tube formé 
d- deux gouttières 
accolées, par lequel 
passe l'œuf, qui est 
ainsi déposé dans 
le sol, et, bien plus 
rarement, à l'inté- 
rieur de végétaux. 

Z--:, Le groupe des 

J r^;^"^ Grillons nous pré- 

-' '■'"" sente d'abord les 

Courtilières (du 

cnucivure pou.ia[ii. yieux mot français 

courtil, qui veut 

dire jardin), dont les pattes de devant ont les 

jambes robuîtes, élargies et digitées, fouillant la 

terre comme les mains de la taupe, d'où le nom 

du genre Taupe-grillon ou Gryllotalpa. La Cour- 

tilière est un gros insecte d'aspect hideux, de la 

couleur et un peu do l'apparence d'une écrovisse, 

ses longues ailes repliées en fourche dépassant 

l'abdomen. Elle abonde dans les jardins à terre 

meuble et sablonneuse, dévorant les légumes et 

65 



INSECTES 



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INSECTES 



bouleversant aussi les racines pour cliercher les i 
larves, car sa voracité la rend omnivore. Elle pond 
des œufs en tas dans le fumier ou le terreau. Tl ' 
faut verser de l'huile ou du pétrole dans les trous 
de refuge de la Courtilière, disposer dans les 
plate-bandes, i ras du sol, des vases pleins d'eau 
recouverte d'essence de térébenthine, où elle se 
noie et s'empoisonne ; enfin, lui dresser des ap- \ 
pâts-piège^, formés de petits tas de fumier chaud; i 
écraser avec soin. ( 

Les vrais Grilloiu ont les pattes pareilles, et 
l'abdomen de la femelle terminé par une tarière 
droite et saillante pour la ponte des œufs. Ils no ] 
sont pas nuisibles. Citons le Giillon itomestir/ue, \ 
d'un jaune enfumé, vivant derrière les plaques de 
cœur des cheminées et dans les boulangeries, in- 
secte très frileux, le cri-cri du foyer, buvant avi- 
dement l'eau et le lait, sortant parfois en été pour 
se promener au soleil ; et le Gri/lon cliampétre, 1 
gros insecte brun, dont les femelles se tiennent à 
l'entrée de leurs terriers, tournés au midi, tandis 
que les mâles se promènent le soir aux alentours, 
appelant les femelles par une stridulation intense. , 
Les Lnciislcs ou Snuterells vraies sont peu | 
nuisibles. On reconnaît les femelles à leur longue 
tarière, tantôt recourbée en sabre, tantôt droite 
comme une épée, avec laquelle elles déposent 
leurs œufs en terre ou dans les fentes des arbres. 
Les antennes des Sauterelles sont très longues, 
comme des fils, et leurs tarses ont quatre articles. 
La plus connue est la Grtmde Snuterelle lerte, 
faisant entendre tout l'après-midi son cri : zic-zic 
au milieu des chaumes et dans les buissons; elle 
est appelée Cigale dans le nord de la France et 
près de Paris, erreur que partageait La Fontaine, 
car, dans une édition illustrée faite sous les yeux 
du fabuliste, on voit la cigale de !a fable si connue. 
In Ciyale et la Fowmi, représentée sous la forme 
d'une sauterelle. Une autre grande espèce, com- 
mune dans les jardins, crise, marquetée do noir, 
est le Dc' tique verrucivore. Linné. Ces grandes 
Sauterelles mangent des chenilles, et nous les 
croyons plus utiles que nuisibles ; leur salive brune 
ot acre indique des carnassiers. Les paysans sué- 
dois se font mordre les verrues des mains par la 
seconde espèce, afin de les cautériser. 
Les Acridiens ou Criqurts, nommés très souvent 
et à tort Sauterelles, ont les 
anteinies courtes et fortes, 
les tarses de trois articles, 
l'abdomen des femelles dé- 
pourvu de tarière de ponte. 
Certaines espèces, les unes 
de l'ancien monde, les au- 
tres du nouveau, méritent 
véritablement le nom de 
fléau que leur donne la Bi- 
ble. A certains moments, 
chassées des déserts par la 
faim, elles s'envolent, aidées 
par le vent, en nuages épais 
qui cachent le soleil et la 
' d'A- imip pendant des journées 

*v-.,.™.o=ij'^ssi. entières, font table rase de 

toutes les cultures sur les- 
quelles elles s'abattent, rongeant à la fin jus- 
qu'au bois des arbres et aux portes des maisons. 
L'espèce la plus funeste est le Cnquel pèlerin, 
Olivier, qui se rencontre des rivages de la Chine 
à l'extrémiic occidentale du Maroc, envoy. nt quel- 
ques sujets égarés en Andal nsie. Selon les races 
il est jaunâtre ou rougeàtre, marqueté de noir. Il 
exerce ses ravages en .41gérie à peu près tous les 
vingt-cinq ans, et ses larves, sorties des œufs, 
continuent la dévastation. C'est par corvées de 
milliers d'hommes qu'on requiert l'armée ; on cher- 
che k empocher la descente des Cri(|ucts sur les 
champs cultivés par des bruits divers même par 




le canon, à les pousser au-dessus de tranchées 
creusées à l'avance où on les enterre, ou sur des 
broussailles arrosées de pétrole, auxquelles on 
met le feu. L'invasion de 1806 a causé la mort, par 
la famine et les épidémies, de plus d'un million 
d'Arabes, et l'histoire est pleine des récits lamen- 
tables de ces famines suivies de peste, dues au 
Criquet pèlerin. Ce sont d'autres espèces, de l'Eu- 
rope orientale et méridionale, qui dévastent la 
Provence par intervalles, imposant aux villes des 
sacrifices pécuniaires considérables en primes de 
destruction. L'une des espèces est le Pachytyle 
miyratew, Linné, grisâtre, à ailes membraneuses 
incolores; l'autre, le Caloptène italique, Charpen- 
tier, à ailes rosées. Les enfants des écoles peuvent 
rendre de grands services en ramassant ces Cri- 
quets, et surtout en recueillant les amas d'œufs, 
collés par un enduit glutineux et pondus sur le sol 
môme par les femelles, dépourvues d'instrument 
pour creuser la terre. Les prairies nous présentent 
en abondance de petits Acridiens, généralement 
verts, du genre Stenofjoifuus, que les enfants des 
villages nomment Sautriaux ou Saulériaux. Un 
Criquet très commun en certaines années dans 
les vignes, sur les collines et les falaises, est 
l'OEdipode à bandes. Siebold, remarquable par ses 
ailes d'un beau bleu, ou d'un rouge vif dans une race 
plus méridionale, avec bande noire. Ces derniers 
Criquets ne sont pas nuisibles d'ordinaire. _ 

3° Névroptères. — Cet ordre esi caractérisé par ses 
quatre ailes membraneuses et finement réticulées, 
sans plissement, avec tous les rapports de gran- 
deur d'une paire à l'autre. Il se divise en deux 
sous-ordres bien nets. 

Le premier, celui des NÉvr.oi>TÈi<FS pseudor- 
THOPTÈRES, que les entomologistes allemands et 
anglais réunissent aux Orthoptères vrais, n'offre 
que des métamorphoses incomplètes. 

Un premier groupe de ces Névroptères est con- 
stitué par les Termile.i. les grands balayeurs de 
la nnture des auteurs anglais, rongeant toutes les 
matières ligneuses, faisant disparaître les végé- 
taux morts. Ce sont des insectes sociaux, com- 
prenant des mâles et des femelles ailés, qui 
sortent au dehors par essaims et perdent leurs 
ailes après l'accouplement ; et des neutres sans 
ailes, se distinguant en ouvriers, en nombre im- 
mense, allant butiner au dehors, construisant les 
nids ou termitières, nourrissant les larves, et en 
soldats, â grosse tète, armés de fortes mandibules 
saillantes, défenseurs de la demeure commune, 
dirigeant les colonnes d'ouvriers. En France, l'es- 
pèce la plus nuisible, à l'état sauvage dans les 
souches de pins des Landes, est le Termite luci- 
fiiqe, Rossi, détruisant les tiges des plantes, les 
poutres et planchers des maisons, les meubles, le 
linge, les fruits secs, inf stant les maisons de plu- 
sieurs villes et villages des (.harentes, du nord du 
Bordelais et d'Algérie, où elle est en quelque sorte 
en domestication. Les essaims paraissent au prin- 
temps, puis en été; on ne rencontre d'ordinaire 
que les ouvriers et les soldats, de la taille d'une 
fourmi, dun blanc jaunâtre {fhunnis bUmches), 
sans yeux composés, n'ayant que deux très petats 
ocelles, cheminant toujours à l'abri de la lumière 
dans des tubes de parcelles de bots disposes le 
Ions des murs de cave et des puits. Si on racle 
cestubes. on ramasse, moles aux débris ligneux, 
une multitude d'ouvriers et quelques «oldats; ces 
insectes répandent une forte odeur de rhum. II 
faut silicatiser les bois de charpente ou les rem- 
placer par des solives de fer, enfermer les hnges 
et les registres dans des boîtes de fer- blanc. 

Une autre série de ces Névroptères est celle 
des Ampiiib'Oiiques, comprenant les Libellules. 
les Ephémères et les Verirs, passant les états de 
larve et de nymphe au fond des eaux douces où 
elles vivent d'insectes d'eau et de mollusques. Les 



INSECTES 



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INSECTES 



Libellules sont appelées vulgairement Demoiselles 
chez nous, et Mauches-Driif/oiis par les Anglais, nom 
bien plus exact, car ces insectes sont do conti- 
nuels chasseurs de proie vivante, mettant en pièces 
papillons et raouclies. Les enl'unts ne doivent pas 
les détruire, sauf dans le voisinage immédiat des 
ruches d'abeilles. Les couleurs de tous ces in- 
sectes sont fort vives, bleues, vertes, jaunas, avec 
taches noires; leurs yeux énormes interrogent 
l'horizon en tous sens, et leurs antennes ne sont 
que de très courtes soies. Les Libellules propres 
ont un vol rapide, et tiennent leurs quatre grandes 
ailes à plat au repos; par les beaux jours on voit 
attachées aux roseaux les dépouilles des nymphes 




Fig. 4. — Libellule adulte sortant de sa nymphe. 



d'où sortent les adultes, ayant d'abord les ailes 
courtes, ramassées, qni se sèchent et s'étalent peu 
à peu au soleil. Les Cnloptén/x, qui ne quittent 
pas le bord des eaux courantes, ont le vol plus 
faible, les ailes h, demi relevées au repos, ornées 
chez les mâles de magnifiques bandes d'un bleu 
chatoyant. Les Agrions ont le corps grêle, comme 
un gros (il, les yeux très proéminetits sur des pé- 
doncules, le vol faible, les ailes le plus souvent 
relevées au repos. 

_ Les Ephi'mères sont des Libellules dégradées, à 
ailes inférieures réduites et même nulles dans 
certains genres, ne mangeant pas à l'état adulte, 
ne durant guère qu'une journée, à moins qu'on 
ne les empêche de s'accoupler, auquel cas elles 
peuvent vivre plus d'une semaine. En larve et en 
nympheaquatiques,leurvieestde près d'une année. 
On voit les Épliémères voler, en montant et des- 
cendant continuellement au-dessus de l'eau, leurs 
longues pattes de devant dressées au delà de la 
tète. On les attire le soir avec des lumières et on 
s'en sert comme exc-llentos amorces de pôclie 
{manne des poissons); il y a des pays où leurs 
cadavres couvrent le sul en nombre tel, qu'on les 
ramasse par charretées pour fumer la terre. 

Le sous-ordre des Néviioptéhes vrais présente 
des métamorphoses complètes, une nymphe inactive 
venant s'intercaler entre la larve et l'adulte. Us ne 
nous offrent que des espèces utiles ou indifférentes. 

Les Panorpes volent sur les broussailles et dans 
les prairies, surtout dans les lieux ombragés et hu- 
mides. Leurs pièces buccales sont prolongées en 
une sorte de bec et perforent les insectes vivants, 
auxquels Its panoipes, très courageuses, font une 
chassj acliarnée. Nous avons deux espèces de ces 
Névropières, la Pwiorpe i-onimune, Uimi, et la 
Panovpe gannanique, Brauer, toutes deux à ailes 



variées de taches noires. Les mâles ont l'abdomen 
redressé et muni d'une grosse pince rougeàire. 
d'une ressemblance grossière avec le dard caudal 
du scorpion, ce qui a fait nommer les Panorpes 
Mouches- Scorpions. La femelle ofl're l'abdomen pro- 
longé en tarière effilée et rétractile, et pond ses 
œufs dans la terre humide, où les larves vivent de 
racines et de détritus. 

Un autre groupe de Névroptères offre une singu- 
lière conformation de la bouche des larves, toutes 
carnassières d'insectes vivants. Les mandibules et 
les mâchoires soudées constituent une pince courbe 
et creuse, communiciuant à la bouche et servant à 
sucer le sang des insectes dans lesquels s'enfon- 
cent ces crochets. Les larves de Fourmilions creu- 
sent dans les talus sableux des entonnoirs de sa- 
ble, au fond desquels elles se tiennent cachées. 







Fig. 3. — Eutoniioii du fourmilion. 

la pince et les yeux sortant seuls. Elles sont tra- 
pues et poilues, d'un gris rosé, et lancent, avec leur 
large tête, une pluie de sable sur l'insecte impru- 
dent qui roule au fond du précipice, dont les parois 
s'éboulent sous lui. Son cadavre, sucé au fond de 
l'entonnoir, estrejeté au dehors, d'un vigourouxcoup 
de tête. Ces larves se filent des cocons sphériques, 
d'une douce soie blanche au dedans, mêlée à l'ex- 
térieur de grains de sable. De la nymphe roulée dan.. 





Fig. ti. — Larve, nymphe et cocon du Fou 



ces berceaux soyeux, sortent d'élégants insectes, 
répandant une odeur de rose, munis de longues ailes 
de gaze, à antennes grenues, ressemblant un peu i 
des Libellules, mais bien différentes pourquiconque 
les voit voler le soir, d'un vol frémissant, faible et 
comme moelleux. Des espèces de genres voisins ont 
des larves qui ne creusent pas de pièges de chasse, 
mais se cachent dans le sable et s'élancent sur tous 
les insectes qui passent à leur portée. 

Plus utiles encore sont les 6'/irî/«ope.s, qu'on appelle 
souvent hemoisetles terrestres ou Demoiselles à yeux 
d'or, àcanse de la couleur éclatante de leurs yeux. 
On les voit voler le soir, mais d'un vol lent et laHjle, 
sur les buissons et dans les jardins, piissant la journée 
sous les feuilles, fermant leurs ailes, h nervures 
vertes ou jaunâtres. Si on saisit ces insectes, ils 
laissent aux doigts une odeur d excréments. Le^ fe- 
melles pondent sur les feuilles des œufs portés sur 
de longs filets blancs et dont l'am.is e.st souvent 
pris pour des champignons, mais qu'il faut bien rn- 



INSECTES 



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INSECTES 



commander aux jardiniers de ne pas détruire. En 
effet il en sort des larves, que Réaumur appelle 
lioTudes pucerons, et qui parcourent sans cesse les 
plantes chargées de coclicnilles et de pucerons, 
dans les sociétés desquels elles portent le carnage. 
La larve saisit un puceron entre ses pattes de de- 
vant, le suce avec sa pince buccale, puis rejette 
la peau vide, ou, dans certaines espèces, la place 
sur son dos, de sorte qu'elle porte une couverture 
des dépouilles de ses victimes. Ces larves devien- 
nent nymphes dans de petites boules de soie 
blanche, fixées aux feuilles. Les instituteurs re- 
commanderont aux enfants d'apporter des Chryso- 
pes dans les serres et sous les châssis, où ils ver- 
ront les plantes infestées de pucerons, et de ne 
pas détruire les Chrysopes qui se réfugient en 
hiver dans les maisons champêtres. 

Les Névroptères vrais se terminent par une tribu 
d'insectes aquatiques dans leurs premiers états, 
les Trichnpléres (ailes poilues), ressemblant un peu 
à des papillons nocturnes, ne prenant pas de nour- 
riture à cause de l'imperfection de leur bouche, et 
s'écartant très peu des eaux, où les femelles laissent 
tomber leurs œufs en paquets gélatineux. On les 
appelle encore Pliryganes (fagots), parce que leurs 
larves, véritables chenilles d'eau, rampent au fond 
des eaux, entourées de fourreaux de soie qui re- 
tiennent des morceaux de feuilles, de mousse, de 
branchettes, des grains de sable, des débris de co- 




Fig. 1. — Fourreaux de la larve de la Phrygane rhombique 
1,^ et de la Phrygane flavicorne, ce dernier construit avec des 
coquilles. 

quilles, même des coquilles encore habitées ; aussi 
les paysans les nomment charrées, porte-bois, 
po>-te-safjle<. La tête et les pattes du thorax de la 
larve sortent du fourreau ; elles se cramponnent au 
fond par une paire de crochets, ce que savent bien 
les pêcheurs à la ligne, qui ont soin de pousser la 
larve hors du fourreau, à partir du fond, pour l'ob- 
tenir entière; ces larves constituent d'excellentes 
amorces de pêche. 

II. Ordke a adultes léchecrs, a larves 

EROYEUSES. 

4° Hyménoptères, Ji métamorphoses complètes. 
Les quatre ailes sont entièrement membraneuses, 
comme chez les Névroptères, mais les inférieures 
toujours bien moins amples que les supérieures, 
auxquelles les rattachent à la base de petits cro- 
chets. Les mandibules sont restées pareilles à celles 
des ordres précédents, propres à couper, déchirer 
et broyer les aliments ; mais les mâchoires et la 
lèvre inférieure se sont allongées eu une longue 
langue flexible et rétractile, propre k lécher les li- 
quides sucrés. Ce sont des insectes souvent indus- 
trieux, doués d'instincts admirables et de lueurs 
d'intelligence, d'une grande puissance de vol, avec 
des yeux composés, qui envahissent toute la tête 
chez les mâles, et possédant presque toujours trois 
ocelles en triangle au-dessus de la tête. Les larves 
des Hyménoptères se filent presque toutes des co- 
• cons, qui ont en général plutôt l'aspect d'un fort 
papier que d'un tissu de soie, et s'y changent en 



nymphes, laissant bien voir tous les organes de 
l'adulte, repliés et emmaillotés sous une mince 
pellicule. 

Un premier sous-ordre, celui dos hyménoptères 
a abdomen pÉiiicuLÉ, Comprend des insectes qui 
f'07it la taille de giiépe, c'est-K-dire dont l'abdomen 
est toujours uni au thorax par un pédicule étroit, 
de longueur très variable. Leurs larves sont sans 
pattes, le plus souvent aveugles, n'ayant que des 
mouvements de translation très imparfaits ou nuls, 
un épidémie très délicat, incapables de se défen- 
dre, même contre l'ennemi le plus faible. Aussi la 
mère passe toute sa vie à assurer, par des provi- 
sions convenables mises à sa portée, l'existence 
d'une progéniture qui lui demeure le plus souvent 
inconnue. 

Le groupe des Hi/ménopiéres porte-aiguillon 
offre des femelles ayant au bout de l'al.domen un 
aiguillon acéré, communiquant à une poche à 
venin, formé surtout d'acide formiquo. Les mâles 
ne piquent pas. L'aiguillon est une arme purement 
défensive, dont l'insecte ne se sert que pour pro- 
téger sa vie ou celle de son couvain ; on peut sans 
danger laisser tous les Hyménoptères so poser sur 
notre corps. 

Dans ces porte-aiguillon se trouvent d'abord 
les MeUifiques, formés d'insectes léchant le nectar 
des fleurs et apportant à leurs larves une pâtée 
de miel et de pollen. Ils ont une grande utilité 
agri-ole générale, car, en butinant sur les fleurs, ils 
assurent la fécondité de beaucoup d'entre elles, 
surtout les Légumineuses, les Crucifères, les Com- 
posées ; on doit apprendre aux enfants h. ne jamais 
détruire les Mcllifiquis. 11 en est de sociaux, 
réunissant en commun une ou plusieurs femelles 
fécondes, des mâles, et des ouvrières ou femelles 
avortées, à la fois nourrices des larves ou couvain 
et architectes des gâteaux de cire. Tels sont les 
Abeilles (V. ce mot), et les Bourdo7is, dont les socié- 
tés sont une dégradation de celles des abeilles. Les 
nids des bourdons sont sous terre, ou au milieu des 
mousses ou des gazons ; les larves vivent dans des 
boules grossières do raiel et de pollen, et il y a en 
outre des pots de cire contenant un miel très fin, 
que savent recueillir les faucheurs. Les sociétés 
des bourdons ne durent qu'un an ; tout périt à 
l'entrée de l'hiver, sauf de grosses femelles, fé- 
condées au début de l'automne et qui passent 
l'hiver engourdies dans des trous. Réveillées par 
les premiers soleils du printemps, elles parcourent 
les prés et les bois et commencent seules les nids, 
qu'agrandissent bientôt les ouvrières nées de la 
première ponte de la mère. 

La plupart des MeUifiques sont solitaires et font 
des nids très variés où les femelles pondent leurs 
œufs entourés de miel et de pollen ; souvent ces 
nids sont creusés dans la terre des talus (Antho- 
phoi-es), ou dans les vieux troncs d'arbre et les po- 
teaux (Xylocopes ou Abeilles charpentiers, h ailes 
violettes), dans les murs et les coquilles de coli- 
maçons (OsmiesU ou façonnés en terre gâchée et 
collés aux murailles {Chalicodomes];les Megachiles 
coupent avec leurs mandibules les feuilles de rosier, 
de bourdaine, et façonnent, avec les morceaux circu- 
laires, des cornets empilés où elles pondent ; les 
Anthûcopes tapissent des trous en terre avec les 
pétales du coquelicot ; on peut dire que leurs en- 
fants naissent dans la pourpre, qui entoure le nid 
d'une collerette éclatante. 

D'autres Hyménoptères porte-aiguillon sont les 
Guêpes ou Diploptéres, ainsi nommées parce que 
leurs ailes de devant se plient en long au repos. 
Les Guêpes sociales ont dans leurs nids ou guê- 
piers les trois sortes d'individus que nous avons 
cités pour les abeilles et les bourdons. Elles ne font 
pas de cire, mais édifient les alvéoles hexagonaux 
de leurs gâteaux avec une espèce de papier formé 
de fibres de bois agglutinées par la salive de l'in- 



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socte ;, certains alvéoles contiennent du miel. 
Les GuCpes dévorent les fruits, dont elles portent 
les morceaux à leurs larves ; elles décliiquètent 
avec leurs mandibules les viandes des bouclieries 
de villa^i;, où le mieux est d'abandonner à leur vo- 
racité un foie, sur lequel elles se jettent de pré- 
férence, il cause du glucose qu'il renfi-rmo ; elles 
viennent dans les maisons dévorer le sucre, les pâ- 
tisseries, les confitures. Les espèces les plus nui- 
sibles sont le Frelon, à, piqûre redoutable, faisant 
un guêpier très friable dans les vieux troncs; la 
Guêpe commune et la Guêpe germanique, espèces 
très voisines, dont les guêpiers sont sous terre. 
La Gw'pe silvcstre attaclie son guêpier, couvert 
de feuillets do papier gris, aux branches des ar- 
bustes. Les Polistes sont do petites Guêpes, peu 
nuisibles, dont les guêpiers sont à découvert, sans 
enveloppes, fixés par un pédicule aux murs de jar- 
dins ou aux espaliers. Il faut détruire les guêpiers 
à l'eau bouillante ou par des injections de pétrole: 
les mères-guêpes fécondées passent seules l'iiiver, 
car les colonies des Guêpes meurent h l'arrière- 
saison ; l'instituteur recommandera aux enfants de 
chasser au iilet les mères-guêpes qu'ils verront au 
printemps butijiant sur les groseilliers-cassis en 
fleurs; chaque femelle écrasée est un guêpier de 
moins pour la fin de l'été. 

Les Guêpes solitaires ressemblent d'aspect aux 
Guêpes sociales, par leurs colorations jaunes et 
noires et leurs ailes de devant pliées en long ; mais 
leurs mœurs, très différentes, sont celles des Fouis- 
seurs. Ces derniers sont des Hyménoptères à ailes 
non pliées, qui approvisionnent leurs nids d'une fa- 
çon très curieuse. Leur nourriture consiste en nectar 
des fleurs; mais la nourriture du premier état est 
tout autre, car les larves sont carnassières et ont 
besoin d'une proie toujours fraîche et sans défense. 
Les femelles creusent des nids en terre, ou dans les 
branches sèches, ou les maçonnent en terre gâchée ; 
elles y apportent des insectes de toute sorte, non 
pas tués, mais engourdis et anesthésiés par le 
venin de l'aiguillon, etquirestentainsi, pendantplii- 
sieurs mois, incapables de résister aux morsures 
des larves. Les Sphex apportent des criquets et 
des grillons, les bembex des diptères, les Ammo- 
phites, à très long abdomen effilé et rougeâtre au 
bout, traînent des chenilles nuisibles jusqu'à leurs 
nids, creusés sur les talus de sable et qu'il ne faut 
pas détruire. Quelques fouisseurs nous sont nui- 
sibles : le Phitanthe opù'ûî'e emporte au vol, dans son 
terrier, ventre contre ventre, l'Abeille domestique 
engourdie par son venin ; les Pélopées et les Poni- 
piles ravissent les araignées, qui sont si utiles, 
pour approvisionner leurs nids. 

Les Fourmis sont des Hyménoptères véritable- 
ment anormaux, formant des sociétés de mâles et 
do femelles ; seules ailées, les femelles perdent leurs 
ailes après l'accouplement qui suit l'essaimage; 
d'ouvrières sans ailes, architectes des fourmilières 
et nourrices des larves; parfois de soldats h fortes 
mandibules. Les larves et les nymphes, qu'on 
appelle à tort œufs de fourmis, sont ti'ès recher- 
chées pour nourrir les jeunes oiseaux de faisan- 
derie et de volière. Elles sont l'objet do la con- 
tinuelle sollicitude des ouvrières, qui les por- 
tent de place en place dans la fourmilière, aux 
endroits les plus chauds et les moins humides. Les 
Fourmis se nourrissent de gommes et de sucs vé- 
gétaux, de débris de fruits, d'insectes blessés ou 
récemment morts et même d'insectes vivants. Il en 
est qui ne savent pas nourrir et élever leurs lar- 
ves ; après la ponte une fureur guerrière anime ces 
amazones. Elle vont â l'assaut des fourmilières 
d'espèces à instinct maternel bien développé, em- 
portent comme esclaves les jeunes fourmis ouvriè- 
res, encore en nymphes. Celles-ci, à l'éclosion, 
trouvant dos enfajits à élever dans leurs nouvelles 
habitations, no s'inquiètent pas de la provenance 



et prennent, pour toute leur vie, l'état de nourri- 
ces sur lieu. 

Beaucoup de Fourmis parcourent sans cesse les 
plantes chargées de cochenilles et de pucerons, 
les caressant de leurs antennes, afin de leur faire 
éjaculeruneliqueursucrée, dentelles sontfriandea, 
ce qui a fait dire à Huber : « Qui aurait cru que les 
fourmis fussent des peuples pasteurs I » Parfois 
les fourmilières sont établies autour de racines 
chargées de pucerons, et les Fourmis ont alors 
leurs vaches à l'étable. 

Il ne faut pas détruire en général les Fourmis 
des bois, parce qu'elles nous délivrent de beau- 
coup d'insectes nuisibles aux arbres. 11 est néces- 
saire d'empêcher les Fourmis de grimper après 
les .arbres à fruit, soit parce qu'elles dévorent les 
fruits ou bien qu'elles excitent outre mesure les 
pucerons, au détriment de l'arbre qu'ils épuisent 
pour refaire leur miellat sucré. On enduit le bas 
de l'arbre de glu ou de craie, qui s'éboule sous les 
pattes des Fourmis. Quant aux Fourmis qui enva- 
hissent les maisons, pour dévorer le sucre, le cho- 
colat et diverses provisions, ou bien pour celles 
qui pénètrent sous les châssis vitrés, le mieux est 
de les attirer dans des éponges pleines de mélasse, 
qu'on Jette ensuite dans l'eau bouillante. C'est par 
des aspersions d'eau bouillante ou do pétrole qu'on 
détruit les fourmilières. 

Les Fourmis se divisent en trois groupes : 1" les 
Fourmis vraies, dépourvues d'aiguillon et dont les 
nymphes sont en général entourées de cocons ; 
elles lancent en abondance de l'acide formique 
quand on bouleverse la fourmilière ; v° les Potières, 
qui ont un nœud au pédicule de l'abdomen, un 
aiguillon et des cocons autour des nymphes ; S" les 
Mf/rmirjues, ayant deux nœuds au pédicule de 
l'abdomen, un aiguillon sensible à 1 homme dans 
les grandes espèces, et dont les nymphes restent 
nues. A ce dernier groupe appartient une espèce 
du midi de la France, de Corse et d'Algérie, VAltri 
strwtor, très nuisible aux jardins et aux champs, 
car elle amasse dans de grands trous enterre des 
graines de céréales, de plantes fourragères, de lé- 
gumes, etc., provisions d'hiver que mangent ces 
Fourmis, quand l'amidon de ces graines a subi un 
commencement de transformation en sucre. C'est 
ce genre Atta qui a donné lieu aux fables qui cé- 
lèbrent la prévoyance des Fourmis; les Fourmis 
du nord meurent ou s'engourdissent en hiver, et 
ne font pas de provisions comme les Fourmis 
7noissonneuses du midi de l'Europe. 

D'autres Hyménoptères du premier sous-ordre 
sont appelés Térébrants, parce que l'aiguillon de 
la femelle est transformé chez eux en un tube ou 
tarière, de longueur très variable et par lequel 
passe l'œuf. La plupart sont des enlomopharies 
internes : au lieu de donner à leurs larves une 
proie vivante engourdie, ils percent la peau des 
larves et des chenilles vivantes et pondent leurs 
œufs à l'intérieur. Les larves qui en sortent vivent 
d'abord du tissu graisseux sans attaquer les orga- 
nes vitaux essentiels, de manière h. prolonger 
le plus possible la vie de leurs victimes; puis elles 
se filent des cocons soit k l'intérieur du cadavre, 
soit aussitôt après en être sorties en perforant la 
peau. Bien plus utiles que les oiseaux, ces ento- 
mophages internes sont les grands protecteurs de 
l'agriculture, en détruisant k leur premier état 
un nombre énorme d'insectes nuisibles. Les insti- 
tuteurs doivent comprendre le danger d'organiser 
leurs élèves au hasard en sociétés de destructeurs 
d'insectes indistinctement; au contraire, qu'ils 
leur recommandent le respect des entomophagos. 
Ces entomophages courent sur les talus, les murs, 
les troncs des arbres et des arbustes, agitant sans 
cesse leurs longues et grêles antennes, en quête 
de victimes par l'ouïe et l'odorat. Les grandes espè- 
ces nous présentent les Ichneumons, les Trogues, 



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INSECTES 



les Tryphoiis, les Ophions h l'abdomen comprimé 
en faucille; tous ces gejires, à tarière courte, atta- 
quent les larves et les clienilles qui vivent à dé- 




. — Oiihion obscur. 



couvert ; les Cryptes, les Pimples, les Ephialfes, 
au contraire, à très longue tarière saillante, parais- 
sant formée de trois soies, interrogent les vieux 




Fig. 9. — Pimplc manifestateur femelle. 

arbres pour introduire leur tarière dans les larves 
qui ont creusé leurs galeries à l'intérieur. Les 
petites espèces, encore plus utiles, sortent par 
centaines d'une seule clienille; une espèce de 
Microijastre détruit la funeste chenille du papil- 
lon blanc du chou, et ses larves filent à coté du 
corps amaigri de la chenille mourante des amas 
de petits cocons jaunes, que les jardiniers doivent 
bien se garder d'enlever ; on voit briller, dans la 
sombre verdure des luzernes, les amas de cocons 
blancs d'un autre Microgastre, recouvrant le corps 
de chenilles de noctuelhis d'où les larves sont 
sorties; le fermier a lieu de se réjouir quand ses 
sacs de blé se recouvrent de légions de petits 
Chalcidiens d'un vert métallique, car ils ont dé- 
truit les larves de la calandre ou cliarançon des 
grains; de microscopiques entomophages se déve- 
loppejit dans un seul œuf de papillon et anéantis- 



sent les pontes de beaucoup de Bombyciens nuisi- 
bles. 

Les Cynips ont en général d'autres mœurs ; les 
femelles percent les végétaux avec leur tarière, et 
un afflux de sève produit des galles autour des 
œufs, les larves se nourrissant de la fécule de la 
galle. La forme des galles est très variée ; les bé- 
chyuars ou galles des églantiers sont chevelues. 
Le chêne offre beaucoup de galles diverses; c'est 
un Cynips qui, en Algérie et dans le midi de la 
France, fait naître sur les feuilles de chêne des 
galles sphériques et dures, dites noix de galle, 
très riches en tannin, servant à faire l'encre et les 
teintures noires : l'adulte sort de la galle en y per- 
çant un trou circulaire. 

Un second sous-ordre, les Hyménoptères a abdo- 
men SEssiLE, renferme des insectes i corps épais, 
dont l'abdomen est largement implanté sur le 
thorax ; les femelles sont munies d'une tarière de 
ponte, agissant par son tranchant dentelé, pour 
pratiquer au pétiole des feuilles ou dans les tiges 
des entailles dans lesquelles elles déposent leurs 
œufs, ce qui fait donner à ces Hyménoptères le 
nom de Mouches à scie. Les larves sont munies 
de pattes et ornées de couleurs variées, souvent 
vives; elles séjournent presque toutes à l'air libre 
sur les végétaux qu'elles dépouillent de leur 
feuillage, se déplaçant avec facilité. Leur ressem- 
blance avec les chenilles de papillons les a fait 
nommer fati<ses chenilles; le nombre des pattes 
est autre que chez les vraies chenilles, étant infé- 
rieur à huit ou supérieur à seize. Beaucoup s'en- 
roulent quand on les touche et laissent suinter 
une liqueur acre, d'odeur forte, qui les protège 
contre les oiseaux. Ces larves doivent souvent être 
détruites par l'échenillage, et sont très nuisibles 
par leur voracité aux bouleaux, aux aulnes, aux 




Fig. 10. — Lophyre du pio, mâle, gro; 



rosiers, aux arbres fruitiers, aux arbres verts, etc. 
Les pins ont beaucoup à souffrir des mandibules 
des fausses chenilles du Lophyre du pin, Linné, 




dont le mâle a de larges antennes pectinécs, 
comme les Bombyciens; il faut couper et brûler 
les extrémités des branches chargées des amas de 



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petits cocons bruns filés par les larves. Les Cim- 
bex comptent parmi les plus grosses mouches à 
scie; ainsi le ( imhex vanntde, vivant snr le saule 
le bouleau, le liêtre. Le Cèpke pygmde, Linné, en- 
taille la tige (lu froment au-dessous de l'épi ; la 
larve descend à l'intérieur de la tige qu'elle ronge, 
faisant avorter l'épi, et se filant un cocon près de 
la racine. 11 faut arraclier et brûler les chaumes 
après la moisson et passer la terre au rouleau 
compresseur, ou bien alterner la culture, si on 
veut détruire tout à fait la funeste engeance. 

in. Ordre a adultes siceuks, a larves buoveuses. 

£>" Lépidoptères ou Papillons, i métamorphoses 
complètes. Nous leur consacrons un article spécial 
au mot Papillon. 

IV. Ordres dont les larves comme les adultes 

ONT LA BOUCHE CONFORMÉE POUR LA SUCCION. 

C° Hémiptères, à métamorphoses incomplètes. 
La bouche se relie à un rostre de succion, rigide, 
articulé, placé au repos sous la poitrine, essen- 
tiellement formé de quatre lancettes perforantes, 
provenant des mandibules et des mâchoires trans- 
formées. 

Le sous-ordre des Hétéropti'-res présente les 
ailes inférieures entièrement membraneuses, tan- 
dis que les supérieures ou hémHytres sont coria- 
ces b. leur base, membraneuses seulement au bout. 
On réunit tous ces insectes sous le nom général 
de Punaises. Les unes, les Punaises d'eau, qui 
piquent fortement avec leur rostre quand on les 
saisit, vivent dans les eaux douces h tous leurs 
états, carnassières d'insectes, de mollusques , de 
frai de poisson. Telles bont les Népes et les Rnnâ- 
tres, à l'affût dans la vase, saisissant leur proie 
avec la patte antérieure transformée en pince ra- 
visseuse, comme chez les Mantes, et les Notonectes 
ou Punaises h avirons, qui nagent renversées sur 
le dos, à l'aide leurs longues pattes postérieures 
aplaties et ciliées. 

Les Punaises terrestres ont des genres, comme les 
Hydromèlres et les Gerris, qui n'entrent pas dans 
l'eau, mais courent sur sa surface pour chasser leur 
proie, soutenues par un effet de capillarité sous 
leurs tarses, comme une aiguille d'acier graissée 
qui llotte sur l'eau. La Punaise des lits, dont le 
rostre acéré fait naître des pustules, est privée 
d'ailes, même chez les adultes ; on la détruit par- 
faitement au moyen de la poudre de pyrèthre 
Vicat, non éventée, insufflée dans les trous 
de refuge. Elle a pour correctif une longue pu- 
naise, volant très bien, qui fait la chasse dans les 
maisons à la punaise des lits et aux mouches do- 
mestiques ; on la nomme le Itéduve masqué, parce 
que la larve masque sa présence en s'entourant de 
flocons de poussière. Il ne faut pas toucher aux 
Kéduves, car ils piquent très cruellement, avec 
leur rostre imprégné d'une salive venimeuse. 

Dans les jardins potage'rs et les vergers se trou- 
vent les Pentatomes (à antennes de cinq articles), 
répandant une odeur infecte ; plusieurs espèces 
percent les légumes, notamment les feuilles des 
navets et des choux, et sont très nuisibles ; la 
Pentatome qrise et la Pent'ito/ne verte, communes 
sur les framboisiers, les groseilliers et les arbres 
fruitiers, donnent une mauvaise odeur aux fruits 
sur lesquels elles courent. Les Scuteltéres présen- 
tent un écusson prolongé en pointe jusqu'au bout 
de l'abdomen ; les Tinqis sont bordés d'expansions 
foliacées, et une espèce, dite le Tigre du poirier, 
fait beaucoup de tort aux poiriers en espaliers, cri- 
blant leurs feuilles de trous. Les Lijgées sont peu 
nuisibles; ornées de vives couleurs rouges et noi- 
res, elles vivent en familles sur beaucoup de vé- 
gétaux. Lai Li/gée aptère, généralement privée d'ai- 
les, est très commune à la base du tronc des til- 
leuls de nos promenades et au bas des murs de 



jardin ; les paysans des environs de Paris l'appe- 
laient autrefois le Suisse, à cause de l'uniforme 
rouge des troupes suisses au service de la France. 

Les Hémiptères Homoptères, formant un second 
sous-ordre, ont les quatre ailes plus ou moins ana- 
logues dans toute leur étendue. 

Les Cigales ont les quatre ailes membraneuses, 
les inférieures plus petites. 
Les mâles ont â la base du 
ventre un appareil sonoie '', 
très bruyant. Deux grandes " ^ 

cavités, formant tambour de 
résonnance, et recouvertes 
de volets , présentent un 
tympan membraneux sec, 
que fait vibrer une sorte 
d'archet. Nous en avons trois 
espèces. La plus grande est 
la Cigale du fn^ne ou pie 
béienne, qui remonte jns 
qu'à Fontainebleau. La ( i 
gale de l'orne (arbre voisni 
du frêne) est plus méridio- 
nale; la Cigale sanglante, 
ainsi nommée à cause de 
ses marques rouges , vit 
dans les vignes du sud-ouest 
de la France. Les femelles 
des cigales ont une tarière 
de ponte, perforant les bran- 
ches pour déposer les œufs; 

les larves sucent les feuilles ^ 

et les bourgeons, les nym- 
phes vivent accrochées au 

pied des arbustes. Ces insectes sont peu nui- 
sibles. 

Les Aphropliores, dont les adultes sautent avec 
agilité, ont des larves qui font sortir la sève des 
plantes sous la succion de leur rostre et vivent 
entourées de sève écumcuse, en amas qu'on 
nomme crachat de coucou, crachat de grenouille, 
et qu'il faut enlever et brûler, car ces larves épui- 
sent les plantes. 





Fig. liî. — Larves d'.\.phrophûri; écuraeuse. 

De petits insectes sauteurs à, leurs divers 
états, qu'on réunit souvent sous le nom de Cica- 
delles, abondent en automne sur beaucoup de 
plantes ; les vignes sont souvent couvertes par un 
minuscule représentant de ce groupe, de couleur 
verte, criblant les feuilles de trous (Kyt>os sma- 
rag'lulus, Fallen), que beaucoup de vignerons con- 
fondent avec le phylloxéra. 

Ce sont les Homoptères dégradés, demeurant à 
poste fixe sur les plantes où ils s'attachent par leur 
rostre, qui sont les plus redoutables. Les Psyltes, 



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qui sautent à l'état adulte, sont sédentaires h 
l'état de larves et de nymphes, ces dernières pa- 
raissant entourées de collerettes, qui sont des 
fourreaux d'ailes. La Psi/l/e du figuier se rencon- 
tre sur tout le pourtour de la Àléditerranoe ; la 
Psylle du iuis remplit de ses larves les bourgeons 
du buis, qui se renflent en boules et qu'il faut 
couper et brûler ; d'autres Psylles font beaucoup 
de tort aux poiriers. 

Les Pucerons ou Aphidiens ont des espèces 
spéciales à cliaque plante. Pendant toute la belle 
saison il n'y a que des femelles, qui se succèdent 
continuellement, mettant au jour de petites lar- 
ves toutes femelles qui sortent vivantes de l'abdo- 
men de la mère, sans le concours d'aucun mâle. 
Quand les plantes s'épuisent, certaines de ces 
femelles, dites de migrnlion, prennent quatre 
ailes, et, à l'aide du vent, propagent sur d'autres 
plantes l'espèce funeste; c'est ce qu'on voit très 
bien sur le Puceron vert du rosier. Aux premiers 
froids seulement naissent des mâles ailés, qui 
s'accouplent à des femelles sans ailes. Celles-ci 
pondent alors des œufs, qui passent l'iiiver au- 
tour des bourgeons, et d'où naissent au printemps 
des femelles vivipares, qui recommencent le cycle 
destructeur. 

Beaucoup de pucerons éjacuient un miellat su- 
cré, qui attire les fourmis ; ces gouttes sucrées, 
tombant sur les feuilles et les fruits, servent de 
terreau à. un cryptogame noir, la fumagine, qui 
arrête la respiration des végétaux. Souvent du corps 
des pucerons suintent des filamejits de cire blan- 
che, qui semblent un duvet laineux. C'est ce qu'on 
remarque surtout sur le Puceron lanigère du 
pommier, espèce redoutable, importée d'Amérique 
à la fin du siècle dernier. Elle fait périr les pom- 
miers, qui se couvrent de nodosités. En hiver une 
partie de ces pucerons lanigères se porte sur les 
racines, et échappe ainsi aux agents destructeurs. 
Il faut badigeonner au pinceau ces pucerons avec 
de l'huile minérale, ou flamber les branches à la 
torche, ces deux moyens, bien entendu, avant 
l'épanouissement des bourgeons. Les procédés 
généraux de destruction des pucerons sont d'en- 
lever à la fin de l'hiver les bouts de rameaux 
chargés d'œufs et de les brûler, d'asperger en été 
les pucerons avec un lait de chaux mêlé d'acide 
phénique, ou des lotions de jus de tabac, des fu- 
migations de tabac sous les châssis, etc. 

Il y a des pucerons dont les succions détermi- 
nent des galles végétales, qui se remplissent de 
larves dans un duvet cireux ; certains pucerons 
souterrains vivent sur les racines des légumes, 
des céréales, des arbres. Bien des personnes les 
confondent avec le phylloxéra de la vigne; de 
là ces récits erronés, ou que le phylloxéra va 
passer sur les blés, ou bien qu'il suffit de semer 
certaines plantes entre les ceps pour en détour- 
ner le phylloxéra et sauver la vendange. 

Les Cochenilles sont aussi nuisibles que les pu- 
cerons. Chez ces insectes les femelles n'ont jamais 
d'ailes et se fixent aux tiges ou sous les feuilles 
par leur rostre ; les jardiniers les nomment poux, 
punaises, tigres sur bois, tigres sur feuilles. A 
certaines époques apparaissent pendant quelques 
jours des mâles très petits, à deux ailes, l'abdo- 
men ordinairement terminé par deux grêles filets 
blancs ; ils ne vivent que pour féconder les fe- 
melles. De même que chez les pucerons, beau- 
coup de femelles ont des exsudations sucrées que 
recherchent les fourmis, et qui donnent nais- 
sance, par leur aspersion sur les végétaux, à la 
fumagine, avec les accidents qui en résultent. La 
plupart des femelles se couvrent par suintement 
de filaments blancs cireux. 

Dans un premier groupe de Cochenilles, celui des 
Lécanules ou Kermès, les anneaux s'efi'acent chez les 



sent sous leur corps les œufs qu'elles pondent, puis 
meurent, la peau du ventre se collant à celle du dos, 
de façon que les œufs sont protégés par une ca- 
rapace dure, souvent entourée de filaments blancs. 
Une espèce couvre de ses coques roussàtres les 
vignes de treille; une autre parsème d'écaillés 
blanchâtres le dessous des feuilles de laurier-rose; 
une autre espèce, dite Kermès coquille, vit par 
milliers sur les écorces des pruniers, des pom- 
miers et surtout des poiriers, avec de petites co- 
ques brunes et arquées en virgule, comme une mi- 
nuscule coquille de moule. 

Le groupe des Coccides est encore plus nuisi- 
ble, parce que les femelles demeurent errantes et 
disséminent partout leurs flocons cireux et leur 
miellat; elles pondent leurs œufs dans un nid coton- 
neux derrière elles, et non sous leur corps, qui ne- 
se dessèche pas et reste annelé. A ce groupe ap- 
partiennent deux espèces utiles, originaires du 
Mexique, les Cockeyiilles proprement dites ou 
graines il' écurlafe . On cultive l'une d'elles en Al- 
gérie sur le cactus nopal, et le corps desséché des 
femelles fournit le carmin, la plus riche teinture 
rouge connue. Une espèce est très nuisible aux 
orangers et aux citronniers, dans l'extrême midi de 
la France ; une autre, le pou blanc des serres, cause 
de grands dégâts dans les serres chaudes. On em- 
ploie en général, pour détruire les cochenilles, les 
mômes moyens qu'à l'égard des pucerons, des 
badigeons de lait de chaux phénique, de jus de 
tabac, des enduits de savon noir mêlé i la fleur de 
soufre. 

Il est une très importante remarque, commune 
aux pucerons et aux cochenilles, et qui concerne 
un préjugé très répandu. Ces Homoptères prédo- 
minent sur les plantes de serre ou d'orangerie et 
sur les végétaux bien abrités des jardins, plutôt 
que sur les sujets des bois et des champs. Ce 
n'est nullement qu'ils aient une préférence pour 
les végétaux affaiblis par le premier mode de cul- 
turc, mais seulement parce qu'ils sont bien moins 
diminués dans ces conditions par les influences 
atmosphériques et par les entomophages internes. 
Les Phylloxéras (auxquels nous consacrons un 
article h part) sont intermédiaires entre les puce- 
rons et les cochenilles. 

7° Diptères, h métamorphoses complètes. Au 
premier aspect ces insectes semblent n'avoir que 
deux ailes, ce qui a donné le nom h l'ordre. En 
réalité ils en ont quatre, la seconde paire d'ailes 
étant constituée parles bahmcicrs, formés par une 
tige grêle, terminée par un bouton renflé; ces 
balanciers sont en vibration rapide pendant le vol, 
auquel ils sont indispensables, car lo diptère 
cesse de voler si on coupe ses bali)nciers avec de 
fins ciseaux. On voit très bien ces balanciers chez 
les Tipules, si communes dans les jardins. La 
bouche des Diptères est entourée do pièces de 
succion très variées, tantôt molles et n'agissant 
que sur des liquides ou des substances visqueuses, 
ainsi cliez les mouches; tantôt en stylets acérés, 
en dards rigides, perforant la peau de l'homme et 
des animaux pour sucer le sang. 11 ne faut jamais 
laisser les Diptères demeurer posés sur notre 
corps, car certains cherchent à nous piquer pour 
se nourrir; on peut, au contraire des Hyménoptères 
porte-aiguillon, saisir tous les Diptères entre les 
doigts, même les Diptères charbonneux, car, para- 
lysés par la peur, ils ne songent pas alors à leur 



alimentation et ne nous font aucun mal. 

Un premier sous-ordre, les NÉiiocÈnES, nous 
présente des antennes variées, mais assez longues 
et bien visibles. Tels sont les Cousins et les Moics- 
tigues, dont les larves et les nymphes vivent dans 
les eaux croupies et respirent par des branchies. 
Ils piquent l'homme et les animaux avec une 
trompe très grêle et sont le fléau des pays humides. 



femelles, qui demeurent toujours fixées. Elles pous- 1 soit chauds, soit froids. Les Tipulid'js, qui ont une 



INSECTES 



— 1033 — 



INSECTES 



trompe courte et épaisse et de longs et grêles 
balanciers, ne piquent pas. Parmi les CInrononies 
(genre appartenant aux Tipulides), une espèce 
à antennes plumeuses a une larve d'un rouge 
do sang qui vit sous l'eau dans le sable; c'est 
le ver de vase des pôcliours h la ligne. Les Ti- 
pules terrestres ont le corps élancé, avec le tho- 
rax renflé, le bout de l'abdomen renflé chez le 
mâle, terminé chez la femelle en longue tarière 
rétractile, pour pondre dans la terre humide. 
Elles se balancent pondant des heures entières, 
appuyées sur les feuilles par leurs pattes très 
longues et très grêles, qui rappellent celles des 
Faucheurs (Arachnides;. Une espèce, la Tipule des 
potagers, Linné, est très nuisible aux légumes. 




les ailes vibrantes, sous les rayons du soleil. Cer- 
tains genres nous sont très utiles dans les jardins, 
par li'urs larves, appelées souvent vers limanrs, 
sans pattes, à tête effilée, rampant sur les feuille* 
des arbres fruitiers, des groseilliers et des plantes 
de jardins, pour sucor les pucerons et les che- 
nilles des petites espèces de papillons, qui sont 
les plus nuisibles. A cette tribu appartiennent les 
Voiuce/les, dont certaines espèces, à corps paré 
de bandes jaunes et noires, pénètrent pour pondre 
dans les nids dos frelons et des guêpes; leurs 




l'iîT. li. — liimlL- des potagers, pomlaiit. 

dont ses larves allongées, sans pattes, à peau 
cuirassée et grise ( Vers à jaquette de cuir des 
Anglais) dévorent les racines. Les Cécidomyies 
sont de petites Tipulides dont les femelles per- 
cent les végétaux avec leur tarière pour y pon- 
dre leurs œufs , et font souvent naître des 
galles où vivent leurs larves. Plusieurs espèces 
perforent les jeunes poires qui tombent bientôt, 
et deux minuscules Cécidomyies, l'une jaune, 
l'autre noire, s'abattent en troupes sur les blés, 
leurs larves vivant dans le grain ; on est souvent 
forcé d'alterner la culture, pour s'en débarrasser. 

Les Simulies, qui piquent l'homme, les chevaux 
et le bétail, sont dangereuses parce qu'elles ont 
souvent sucé des animaux malades ou des cada- 
vres, et peuvent inoculer dans le .sang la bactéridie 
du charbon. 

L'autre sous-ordre des Diptères, celui des Bra- 
CHïcÉREs, n'a que de très courtes antennes. Les 
balanciers très courts sont souvent entourés de 
membranes blanchâtres, les cueillerons. LesAsi/es, 
h corps élancé, à pattes velues et robustes, sont 
des carnassiers qui saisissent au vol dans les 
champs et les sentiers des insectes vivants qu'ils 
percent de leur rostre. VAsile-fnVon, ayant les 
couleurs d'une guêpe, volo au soleil, se posant 
fréquemment sur les mottes de terre; les autres 
Asiles sont gris. Les Dusypngi.ns, à corps noir et 
luisant, ont les mêmes moeurs et sont des bois. Le 
groupe des Si/rplics comprend des Diptères à vol I 
très rapide, demeurant souvent on vol stationnaire, I 



Fig. 15. — Volucellc zonaria, adulte. 

larves grises, à peau cuirassée et épineuse défiant 
l'aiguillon, se repaissent du couvain. Les Taons 
sont des Diptères à corps robuste, large, aplati, la 
tète portant une trompe droite et acérée. En été, 
leurs bourdonnements irritent et épouvantent les 
chevaux et les bœufs, dont le sang coule bientôt 
sous les taons fixés à la peau pour aspirer le sang. 
A côté des Taons propremejit dits et plus petits, 
sont d'élégants Diptères à ailes diaprées de brun, 
qui piquent également l'homme et les animaux do- 
mestiques; l'un est le Chrysops aveuglant, h gros 
yeux d'un vert doré, l'autre est V Hémutopnte plu- 
vial, qui ne pique que par les temps d orage et 
après la pluie. Les piqûres de tous ces taons sont 
douloureuses, mais sans danger de charbon, car 
ces insectes ne suceni pas les cadavres. 

C'est aux Brachycères qu'appartient l'immense 
tribu des Musciens ou Mouclies, dont certaines es- 
pèces nous rendent des services, tandis que nous 
ne connaissons les autres que par leurs méfaits. 
Les larves sans pattes, à tête pointue, générale- 
ment blanchâtres, sont appelées asticots; elles ne 
changent pas de peau pour devenir nymphes, mais 
la dernière peau de la larve devient dure, brune 
ou noire, et l'adulte s'organise h l'intérieur de ces 
petits barillets, qui ressemblent à des graines de 
belle de nuit et qu'on nomma pupes. Certains Mus- 
ciens, poilus ou même épineux {Echin'imyies), 
rougeâtres ou d'un giis d'acier, les Tacliinnires, 
volent sans relâche en été au-dessus des plantes 
à la recherche dos chenilles. Les femelles, dé- 
pourvues de tarière, no peuvent pondre dans le 
corps des chenilles, mais collent leurs œufs sur la 
peau de leurs victimes. Les larves entrent dans 
la chenille, dont elles sucent l'intérieur, permet- 
tant en général la transformation en chrysalide. 
Elles sortent de celle-ci, tombent sur le sol où 
elles deviennent pupes, la reproduction du papil- 
lon nuisible étant ainsi interrompue. D'autres 
Musciens sont des agents de la salubrité atmo- 
sphérique. Les Scatophages, h corps jaunâtre et 
poilu, font disparaître lés excréments ; d'autres 
mouches amènent rapidement la destruction des 
animaux morts, sur lesquels elles pondent et qui 
bientôt sont remplis de larves. Trois mouches, dit 
Linné, débarrassent la terre du cadavre d'un che- 
val, plus vite que no le ferait un lion. Telles sont 
les Sarcophages, mouches rayées de gris et de 
noir, la plupart vivipares, pondant sur les viandes 
des larves vivantes, semblables à de petits vers 
blancs; les Caliiphores, comprenant la grosse 
mouche bleue de la viande; les Lucilies, à cou- 



INSECTES 



1034 



INSECTES 



ieurs métalliques, d'un vert doré ou bleuâtre. Ces 
deux derniers genres pondent des œufs. 

Nous devons signaler, parmi les Musciens nui- 
sibles, les Stomnxes, piquant l'homme et les ani- 
maux et pouvant amener des accidents charbon- 
neux, car ces mouches sucent les animaux mala- 
des et les viandes putrides. Dès qu'on a été piqué 
par une mouche, il faut placer à l'endroit même un 
petit emplâtre saupoudré de sublimé corrosif; un 
écarte ainsi tout danger de charbon. Les institu- 
teurs devront agir auprès des maires pour faire 
exécuter l'enfouissage immédiat des animaux mort-i 
du charbon. Une mouche de l'espèce dite Sarco- 
phage 7-to'ale, Meigen, pond dans les plaies des 
chevaux et les remplit do ses larves; elle fait périr 
les lièvres sous le nombre de ses larves. La Mou- 
che domestir/ue f.itigue beaucoup les malades et 
les blessés et devient parfois insupportable en 
automne par son abondance. Le remède est d'é- 
loigner du voisinage de la maison le fumier où 
vivent ses larves. 

Beaucoup de Musciens attaquent les divers or- 
ganes des végétaux, et nous ne pouvons guère 
trouver d'autre destruction que d'arracher et brû- 
ler, ou bien changer la culture. Les oignons, les 
choux, les carottes, les betteraves, l'oseille, les 
luzernes sont la proie des larves de diverses mou- 
ches ; VOrtnIis des cerises, i. ailes bigarrées de 
noir, pond dans les cerises, surtout les guignes et 
les bigarreaux, que dévore sa larve ; une petite 
mouche aux yeux verts remplit les olives de ses 
larves et compromet la récolte d'huile de la façon 
la plus grave. D'autres très petites mouches (gen- 
res Chlorops, Oscinis) pondent en mai, puis en 
octobre, sur les blés, les seigles et les orges, et 
leurs larves dévorent les tiges et les feuilles ; il 
faut enlever au sarclage les pieds attaqués, et 
souvent on est forcé d'alterner la culture. Ces 
petites mouches très frileuses se réunissent en 
nombre immense dans les greniers et les granges; 
on peut en tuer beaucoup par des flambages ou 
des injections de pétrole ; chaque mouche écrasée 
fait une tache huileuse. 

Il y a des Jlusciens qui attaquent d'une manière 
fort singulière nos animaux domestiques. La fe- 
melle de VŒstre du cheval colle ses oeufs aux 






Fig. 16. — OEstrc du cheTal, mile et fcmbUe. 

poils, dans les places que la langue de l'animal 
peut atteindre, de sorte qu'ils parviennent dans 
l'estomac ; les larves s'accrochent aux parois par 
des couronnes de crochets et y prennent tout leur 
accroissement, baignées dans les liquides stoma- 
caux; puis elles sont expulsées avec les excré- 
ments et deviennent pupes sur le sol. Les Cépha- 
lémyks s'introduisent dans les narines des mou- 
tons pour y pondre et leurs larves y vivent; les 
moutons s'enfoncent le mufle dans le gazon ou dans 
la terre pour échapper aux Céphalémyies; on les 
trouve en grand nombre rassemblées sur les soli- 
ves des bergeries. Les Hijpodermes pondent sur 
les bœufs et les vaches, en perçant la peau ; une 
tumeur purulente se forme autour de l'œuf, et la 
larve vit dans cet horrible berceau, puis crève la 
peau et tombe sur le sol où elle devient pupe. 



l'ig. 17. — Portion d'Lstomric de cheval avec Larves d ilL.strc5. 

Les derniers Diptères sont des épizoïques (para- 
sites), passant toute leur vie sur les mammifères ou 
les oiseaux. Ils ont souvent des ailes, mais ne s'en 
servent pas ; leur abdomen est énorme, car les larves 
se développent :\ l'intérieur du corps de la femelle, 
qui est /m/jipare, c'est à-dire pond des pupes. Tel 
est ÏHippobosqtte du che- 
val, ou la Mouche-Arai- 
gnée, qu'on trouve en grand 
nombre au printemps dans 
les aines et sous la queue 
de ce quadrupède. Ce dip- 
tère, à abdomen très dur et 
cuirassé, pique non seule- 
ment le cheval, mais l'hom- 
me et le chien. Dans la laine 
du mouton vit un épizoïque 
encore plus dégradé, puis- 
qu'il n'a plus d'ailes; c'est 
le Mélo/ihage ou poti du 
moidun. On voit souvent les étounieaux suivre en 
bandes les moutons, et se poser sur leur dos, les 
débarrassant à coups de bec de cette vermine. 

V. Orures satellites, broyeurs ou suceurs. 

Il y a quelques ordres dégradés, qui ne comp- 
tent ([ue peu d'espèces. Les Anoploures ou Épizoï- 
ques, auxquels les Diptères pupipares font un pas- 
sage, n'ojit pas de métamorphoses, et sont toujours 
privés d'ailes. 

Ils comprennent les Poux, qui sont suceurs, et 
vivent surtout sur les mammifères et les Ricins, 
munis de pièces buccales broyeuses, et passant 
leur vie sur les oiseaux. L'homme peut être atteint 
par plusieurs poux ; celui de la tête, collant aux 
cheveux ses œufs allongés, nommés lentes, est fré- 
quent chez les enfants. Les instituteurs devront 
exiger des parents les soins de propreté nécessai- 
res, et au besoin faire couper les cheveux ras et 
enduire la tête de l'enfant d'axonge ou d'onguent 
gris. Un Ricin infeste les poules dans les poulail- 
lers et s'attache souvent aux bras des femmes 
qui plument les volailles, mais se détache bientôt. 

Les Suceurs ou Puces sont constitués par des 
insectes qui ont la bouche conformée comme celle 
des punaises ; deux écailles sur les cotés de la 
puce représentent des ailes rudimentaires. Les 
puces ont des métamorphoses complètes; leurs 
larves sont des vers blancs allongés, sans pattes, 
ayant sur la tête un tubercule corné, qui leur sert 
à fendre la coque de l'œuf, comme celui qui se 
trouve sur le bec des jeunes oiseaux Ji l'éclosion. 
Ces larves vivent dans la poussière, les détritus 



INSECTIVORES 



— 1035 — 



INSTINCT 



divers, rongeant le sang desséché et d'autres ma- 
tières azotées ; elles tombent en grand nombre 
quand on peigne les longs poils des cliats angoras. 
Ces larvos se filent de petites coques de soie, où 
elles deviennent nymphes. La l'iice irritante est 
propre à l'homme, et pique surtout la peau déli- 
cate des femmes et des enfants ; les puces des 
mammifères et de quelques oiseaux offreiit de lé- 
gères différences spécitiques; celles du chien et 
du chat peuvent piquer niomme, mais moins for- 
tement que la Puce irritante, et le quittent volon- 
tiers. 

Les Thysanoptères ou Thrips sont de petits in- 
sectes, presque linéaires, volant sur les fleurs de 
beaucoup do plantes, dans lesquelles vivent leurs 
larves rougeàtres ; ils n'ontque des métamorphoses 
incomplètes. Les pièces de la bouche sont broyeuses, 
avec des mandibules très allongées. Il y a quelques 
espèces très nuisibles aux céréales, au lin, aux plan- 
tes de serre, rongeant les organes floraux et par- 
fois les feuilles. 

Les Thysanoures, privés d'ailes et sans méta- 
morphoses, sont des insectes broyeurs, les uns 
sauteurs, les autres coureurs. Nous citerons seu- 
lement parmi ces derniers les Lépismes, dont une 
espèce, le Lépisme riu sucre, est fort nuisible. C'est 
un insecte gris et plat, couvert d'écaillés argen- 



vermisspaux. Beaucoup d'entre eux sont à demi 
nocturnes, passent sous terre une partie de leur 
existence, et tombent, pendant la mauvaise saison, 
dans un sommeil léthargique. Quelques-uns, 
comme les Desmnns, ont des habitudes aquatiques 
et nagent avec une grande facilité. 

C'est i l'ordre des Insectivores qu'appartiennent 
ces petits mammifères, si communs dans nos cam- 
pagnes, que l'on connaît vulgairement sous le nom 
de Museites ou de Musaraignes, et qui, par les 
formes extérieures, par la nature et les couleurs 
du pelage, ressemblent beaucoup aux petites es- 
pèces du genre Rat. Les musaraignes toutefois se 
distinguent des souris par leur tète plus effilée et 
par leurs dents disposées pour couper de la chair 
et non pour broyer des graines. Leur corps est 
couvert de poils courts et de leurs flancs suinte 
une humeur odorante. Elles vivent dans des trous 
et se nourrissent d'insectes et de vermisseaux. 
Jamais, quoi qu'on en ait dit, elles n'ont causé, par 
leurs morsures, de maladies aux bestiaux ; ce sont 
au contraire des petites bètes extrêmement utiles 
qui méritent la protection des agriculteurs. 

Les Taupes sont d'autres Insectivores dont le 
corps est plus trapu, le museau plus allongé que 
celui des musaraignes, et dont les pattes de devant 

nt singulièrement raccourcies, dirigées en dehors. 



tées qui restent aux doigts, ce qui le fait appeler ' et terminée par des ongles énormes, propres à fouir 
petit poisson d'argent. Il court vivement dans les | la terre. A l'aide de ces sortes de pelles, les taupes 
armoires humides et les garde-manger, rongeant , creusent dans le sol, avec une rapidité extrême, 
le sucre, les matières sèches, pain, biscuit, etc., de véritables labyrinthes, avec des chambres de 
les linges empesés à l'amidon. On doit écraser refuge. Connue elles ne sortent presque jamais de 
ce lépisme quand on le rencontre. ces sombres retraites, le sens de la vue leur est 

presque entièrement inutile; aussi leurs yeux 
sont-ils d'une petitesse extrême, parfois même 
complètement imperceptibles. La Taupe commune, 
qu'on trouve dans les champs et dans les prairies 
de l'Europe, et qui est d'un noir de velours, a été 
pendant longtemps et est même encore, dans beau- 
coup de contrées, traquée et détruite comme un 
animal essentiellement malfaisant. Sur certains 
5<ue/f ^ points seulement des agriculteurs intelligents, loin 
battre, j de faire h la taupe une guerre acharnée, considè- 
Furne, Jouvet etC", 1866. — Tj'Boisduval, £'ssa!iui- ! rent ce petit Insectivore comme un auxiliaire, 
l'entomotogù horticole, Paris, Donnaiid, 1867. — H. Miot, ' chargé de purger les cultures des vers et des lar- 
les Insectes auxiliaires et les insectes utiles, Paris, librai- i ^gg nuisibles, et se contentent de niveler les tau- 
r.e agncole, 26, rue Jacob, «70. - J. L.chte..stein, Ma- i jnj^res nui déparent les prairies et qui empêchent 
jiuel d entomologie a t usage des horticulteurs du midi Je i 1;' , , ' ' i i 

la France. Montpellier, libraiiie centrale du Midi, 1872. - 1 de faucher au ras du sol. 

V. Rendu, Les Insectes tiuisibles à l'agriculture, aux jar- Enfin nous citerons encore, parmi les Insectivo- 
dms et aux forêts de la France, Paris, Haclielle et f.'», res, les Hérissons, dont le corps est couvert de 
1876. — Maurice Girard. Les Métamorphoses des insectes, ' piquants au lieu de poils, et qui, en fléchissant la 
5' éd., Paris, Hacheile et O'. 1879; Catalogue rniîOKne 1 ^^^g g^ jgs p^jtgs ygi-g le ventre et en contractant les 
X utiles et nuisibles de 'a/™'«e.. /"''''«/»"»: muscles de leur dos, peuvent prendre la forme 
du Ministère de l Instruction publique, ifasc. , "l^^^ ''.„..„ ,,.„:,,,,;„ Hp nnintPs_ et. défier ainsi les 



Bibliographie. — Les instituteurs ont intérêt à coq- 
naître les travaux publiés en France spécialement sur les 
insectes utiles et nuisibles. Voici les principaux ; Goureau, 
Les Insectes iiuisitdes aux arbres fruitiers, aux céréales, 
aux plantes potagères et fourragères, aux forêts et aux 
arbres d'avenue, à l'homme et cnt.v animnux dnmfstir/nes, 
3 vol. et 2 suppl., Paris, \iclor JI.issou et lils, ISjl a 1867. 
— Géhin, Notes pour servir d l'histoire des insrctes nuisibles 
à l'agriculture, à l'horticulture et à la syloicullure, Melz, 
■■> brochures, 1856 à 1860. — Menault, les Insectes considérés 
comme nuisibles à l'agriculture : moyens de les 



public 
.âge des institu- 
le, 3 fr. par an, 
■étaire de la So- 



uspices 

1., Paris, Hachette et L". 187ir. ■ 
d'entomoli>gie appliquée, à 
leurs, est le Bulletin d'insectologie ug 
Paris, 67, rue Monge, chez M. Hamet, 
ciété d'agriculture et d'insectologie. 

[Maurice Girard.] 

INSECTIVOnES. — Zoologie, VII. — D'une 
manière générale, le nom à' Insectivores convient 
à tous les animaux qui se nourrissent d'insectes ; 
mais, dans un sens particulier, il a été appliqué à 
un ordre de mammifères qui se rapprochent à cer- 
tains égards des chauves-souris ou Chiroptères, 



d'une boule hérissée de pointes, et défier ainsi les 
dents de leurs ennemis. Les hérissons tiennent 
par rapport aux porcs-épics, qui sont des Rongeurs, 
une place analogue à celle que les musaraignes 
occupent par rapport aux souris. Ils sont représeii- 
tés en Europe par une seule espèce, dont la chair 
n'est point bonne à manger et dont la dépouille 
est aujourd'hui sans usages. Dans l'antiquité, au 
contraire, les peaux de hérissons étaient fort re- 
cherchées et servaient à fabriquer des cardes pour 
peigner la laine. [E- Oustalet.J 

,^ ___ __ ^ INSTINCT. — Psychologie, IV, — Etym._: dii la- 
tout en°différant de ces derniers par la conforma- ] tin instigare ou instmgveie, exciter. — L'iiistinct 
tion des membres. Chez les Insectivores, en effet, serait ainsi, d'après l'élymologie, une sorte d exct- 
les pattes antérieures ne sont pas transformées en tation intérieure qui pousse l'animal ou l'homme 
ailes ; elles ressemblent par leur structure aux à accomplir certains actes, et cela sans l'inierven- 
pattes postérieures et se terminent, comme celles- tion do l'intelligence et de la volonté. Si en 
ci, par dos doigts, de longueur médiocre, munis | chemin mon pied rencontre une pierre qui me fasse 
dongles plus ou moins robustes. En un mot, les | trébucher, mes mains se portent rapidement en 
Insectivores sont des quadrupèdes qui peuvent | avant pour amorlir la chute et garantir le visage: 
cheminer sur le sol i la manière des Carnassiers, un tel mouvement est dit instinctif, car il précède 
des Rongeurs, etc. Ils ont trois sortes de dents, des j toute réHexion et n'est l'effet d'aucune détermina- 
incisives, des canines et des molaires, dont les der- tion volontaire. 

nières sont hérissées de pointes coniques et admi- L'instinct est un principe qui nous est commun 
rablement faites pour écraser les insectes et les [avec les bêtes; mais, chez celles-ci, les instincts sont 



INSTINCT 



1036 — 



INSTINCT 



plus nombreux, et les actes qu'ils produisent géné- 
ralement plus compliqués. CIihz les animaux eux- 
mêmes, h mesure que l'intelligence apparaît, les 
instincts sont plus pauvres et semblent perdre 
quelque chose de leur infaillibilité. Aussi Frédéric 
Cuvier et Flourens ont-ils posé cette loi que dans 
les animaux l'instinct et l'intelligence sont en rai- 
son inverse l'un de l'autre. Pour nous borner, en 
un sujet aussi vaste, nous considérerons principa- 
lement les instincts qui sont communs à l'iiomme 
et aux animaux, et nous énumérerons rapidement 
les plus importants d'entre eux. 

On peut distinguer, avec un éminent psycbolo- 
guo. M. Garnier, trois classes d'instincts : ceux 
qui se rapportent à des objets personnels, ceux qui 
se rapportent inos semblables, ceux qui se rappor- 
tent h des objets non personnels. 

I. Les premiers ont pour but la conservation et 
le développement de notre être ; s'il ne s'agit que 
de la vie physique, on les appelle les appétits. 
Comme tous les animaux, l'homme cherche instinc- 
tivement la nourriture qui lui est propre. Une che- 
nille, destinée à vivre d'une seule plante, voyage 
sur des milliers de feuilles d'une autre espèce 
sans en goûter ; arrivée à celles qui forment sa 
nourriture naturelle, elle s'y jette aussitôt, et les 
dévore avec avidité. De même, le nouveau-né dont 
les yeux ne sont pas encore ouverts se tourne 
vers le sein nourricier, guidé sans doute, comme 
l'animal, par l'odorat. Il accomplit dès la première 
fois, avec une précision parfaite, les mouvements 
si compliqués de la succion et de la déglutition. 
De tous les instincts, c'est celui-li peut-être dont 
le caractère vraiment primitif et inné est le moins 
contestable. Quelques auteurs admettent l'existence 
d'un instinct de la chasse ; et Bossuet va jusqu'il 
croire que l'agriculture et l'ai't pastoral ont été ré- 
vélés directement % l'homme par son Créateur. Ce 
qui est certain, c'est que quelques animaux sont 
naturellement cliasseurs, d'autres pasteurs. « Quel- 
ques races de fourmis élèvent et nourrissent dans 
des sortes d'étables d'autres espèces d'insectes, et 
principalement des pucerons, qu'elles soignent 
pour les traire et pour en obtenir un aliment assuré 
dans les temps de disette, comme nous tenons en 
domesticité nos vaches, nos chèvres, nos brebis. » 
(Duméril). 

On a rapporté aussi à un instinct spécial l'art de 
produh-e le feu. A peine pourrait-on citer une ou 
deux peuplades sauvages qui ignorent l'an d'allu- 
mer du feu en frottant l'un contre l'autre deux mor- 
ceaux de bois d'espèces dilTérentes. Et pourtant 
l'animal le plus intelligent est incapable d'en faire 
autant, u On raconte, dit M. Garnier, l'histoire d'un 
singe qu'une cliaine trop courte empêchait d'attein- 
dre une noix qu'il convoitait : un valet, en passant 
près du singe, ayant laisse tomber une seiviette, 
celui-ci s'en empara et s'en servit pour amener à lui 
l'objet de sa convoitise. Cependani ce même singe, 
placé en hiver près d'un feu qui s'éteignait, n'eut 
jamais l'idée de prendre du bois à un monceau 
voisin et de le jeter dans le feu, quoiqu'il eùl, vu 
plusieurs fois les valets lui en donner l'exemple, 
et quoiqu'il fût transi de froid. » 

L'instinct plus général de la conservation inspire 
aux animaux les actes les plus variés, et quelques- 
uns semblent ne pouvoir s'expliquer que par lui 
véritable raisonnement. Keimarus, G. Leroy, Fré- 
déric Cuvier, Flourens, abondent sur ce point en 
exemples intéressants. Ainsi, quand un limaçon 
s'est introduit dans une ruche, les abeilles, pour 
le faire mourir, l'enduisent tout entier de cette 
matière gommeuse qui leur sert i boucher les fen- 
tes de leur habitation. (» On a vu des ours pousser 
avec leurs pattes, dans le bassin de leur fosse, 
des gâteaux empoisonnés qu'on leur avait jetés, les 
agiter dan.s l'eau, puis les flairer avec attention et 
ne les manger que quand le poison s'était évaporé. 



On a vu un singe prendre la clef de la chambre 
où il était renfermé, l'enfoncer dans la serrure et 
ouvrir la porte. Un autre, éiant trop petit pour at- 
teindre h la serrure, alla cliercher une ciiaise et 
s'en fit un marchepied. Un troisième prie une pierre 
pour casser la noix qu'on lui avait donnée, et, comme 
celle-ci s'enfonçait dans le sol sous les coups, il la 
plaça sur une tuile pour la frapper avec plus de 
succès. » C'est aussi sans doute l'instinct général 
de conservation qui explique, chez l'homme et chez 
plusieurs espèces d'animaux, certaines appréhen- 
sions naturelles, telles que la crainte de la solitude, 
des ténèbres. « N'allons pas de ce côté, se disaient 
deux petits enfants; il n'y a personne, on pourrait 
nous faire quelque mal. » De 1,\ également les ruses 
si variées par lesquelles la plupart des animaux 
non domestiques cherchent à tromper leurs enne- 
mis. On sait que le renard change souvent de ter- 
rier, que le cerf, le daim, le chevreuil, le lièvre, 
vont et reviennent plusieurs fois par le même che- 
min pour dépister les chiens et les chasseurs, font 
des bonds considérables, tantôt d'un côté, tantôt de 
l'autre, pour interrompre leur voie, feignent de ren- 
trer au gîte, et s'en éloignent brusquement. De 
même, chez l'homme, la ruse semble innée à cer- 
tains individus et à certaines races. 

N'est-ce pas encore à l'instinct de conservation 
qu'il faut rapporter l'usage où sont quelques es- 
pèces vivant en troupes, de placer des sentinelles 
et de se clioisir un clief auquel toute la bande 
obéit? « Les peuplades de ruminants, de pachyder- 
mes, de singes, ont ries chefs auxquels le soin de 
la défense commune est confié par une délégation 
qui, pour être tacite, n'en est pas moins formelle... 
Une fois institué, le guide ou chef exige et obtient 
d ins toutes les circonstances une obéissance abso- 
lue, comme s'il personnifiait la peuplade entière et 
centralisait en soi l'instinct de tous. Aussi avec 
quelle dignité le vieux singe, par exemple, exerce 
son emploi d'intelligence directrice ou d'organe 
directeur! L'estime qu'il a su conquérir, exaltant 
son amour-propre, lui donne une certaine assu- 
rance qui manque à ses sujets ; ceux-ci lui font 
toujours la cour. Les femelles, remarque Brehm, 
mettent tout leur zèle à débarrasser son pelage 
des parasites incommodes, et il se prête h cette 
opération avec une grotesque majesté. En retour, 
il veille fidèlement au salut commun. Aussi est-il 
de tous le plus circonspect ; ses yeux errent con- 
stamment de côté et d'autre ; sa méfiance s'étend 
1 sur tout, et il arrive presque toujours à découvrir à 
j temps le danger qui menace la bande. 11 exerce le 
' commandement par la voix. De temps en temps, il 
monte au sommet d'un grand arbre, et du haut de 
cet observatoire il examine chaque objet d'alen- 
tour. Lorsque le résultat de l'examen est satisfai- 
sant, il l'apprend à ses sujets en faisant entendre 
des sons gutturaux particuliers ; en cas de danger 
il les avertit par un cri spécial. >> (Alf. Fouillée.) 
Il y a évidemment là, outre l'instinct de conserva- 
tion, la manifestation d'un instinct de sociabilité 
que nous mentionnerons tout à l'heure. Quant au 
fait lui-même, il est particulièrement intéressant 
en ce qu'il éclaire pour nous l'origine des gouver- 
nements humains. La crainte du danger a dû pri- 
mitivement grouper les hommes autour du plus fort 
ou du plus habile et lui déléguer l'autorité néces- 
saire pour veiller au salut de tous. 

Mentionnons encore, parmi les instincts se rap- 
portant à des objets personnels, l'amour de la pro- 
priété, qui existe aussi bien chez quelques espèces 
d'animaux que chez l'homme. Ou .^ait que le cam- 
pagnol, le mulot font des magasins, que le renard, 
le loup amassent des approvisionnements. Il sem- 
ble même qu'on puisse saisir dans le règne ani- 
mal quelques indices d'un amour de la propriété 
foncière : l'aigle, par exemple, a son canton où il 
ne souû're aucun compétiteur ; le rossignol, le 



INSTINCT 



— 1037 — 



INSTINCT 



rougo-gorgo agissent do môme; une fois litablio 
sur une montagne, une troupe de cliamois expulse 
tous ceux r|ui ne sont pas du troupeau. 

Nous sommes portés natundlement, non seule- 
ment b. conserver notre être, mais encore h l'agran- 
dir, h le di'velopper. Do \h certains instincts plus 
spécialement propres k l'homme, mais apparaissant 
aussi cliez certains animaux, tels que l'émulation, 
l'amour du pouvoir, l'amour do la louange. 

II. Inclinations qui se rapportent à nos sembla- 
bles. — Les principales sont l'instinct de société, 
la sympathie, l'amitié, l'amour, les affections de 
famille. 

L'homme est un Ctre sociable, et 1 existence 
d'un prétendu état de nature qui, selon certains 
philosophes (Hobbes, Rousseau), aurait précédé 
celle de la société, est une chimère. Pourquoi 
l'homme ne serait-il pas poussé d'instinct à vivre 
avec ses semblables, puisque certains animaux, les 
abeilles, les fourmis, les castors, les moutons, les 
chevaux, les bœufs, les éléphants, les chiens, etc., 
ne vivent qu'en communauté ? Quelques-uns 
même dépérissent dans la solitude. « On sait de- 
puis longtemps, dit Dugald Stewart, que les bœufs 
et les vaches n'engraissent pas aussi rapidement 
lorsqu'ils sont seuls que lorsqu'ils paissent en 
troupeaux, quand bien même on compenserait 
leur solitude par de plus gras pâturages. » 

La sympathie est très voisine de la sociabilité, 
et n'en est pour ainsi dire que la conséquence et 
le prolongement. Le plaisir (|ue nous causent la 
vue et le commerce de nos semblables nous dis- 
pose h une certaine bienveillance à leur égard ; 
par suite, nous nous réjouissons de leurs joies, 
nous nous attristons de leurs peines et nous faisons 
effort pour soulager leurs maux. La sympathie, 
chez les grandes âmes, fortifiée par le sentiment 
du devoir ou le sentiment religieux, devient la 
philanthropie, la charité, et engendre les plus su 
blimes dévouements. 

Sans attribuer aux animaux ni la moralité ni la 
religiosité, on ne saurait refuser à quelques-uns 
une sympathie pour ceux de leur espèce, qui va 
parfois jusqu'au sacrifice de la vie. Les singes ont 
leurs Décius et leurs Codés. Brelim a vu en 
Abyssinie un babouin tenir tête tout seul à une 
meute de chiens pour leur arracher un jeune de sa 
bande qu'ils allaient mettre en pièces. « Il y a 
quelques années, dit M. Darwin, un gardien des 
Zoological Gardens me montra quelques blessures 
profondes, à peine cicatrisées, que lui avait faites 
au cou un babouin féroce, pendant qu'il était à 
côté de lui. Un petit singe américain, grand ami du 
gardien, vivait dans le même compartiment et avait 
une peur horrible du babouin. Néanmoins, dès 
qu'il vit le gardien en péril, il s'élança à son se- 
cours et tourmenta tellement le babouin, par ses 
morsures et par ses cris, que l'homme, après avoir 
couru de grands risques pour sa vie, put s'échap- 
per. )> D'autres faits, plus touchants peut-être, ré- 
vèlent une sympathie qui ressemble à de la charité. 
On cite un péhcan, vieux et complètement aveugle, 
qui depuis longtemps était nourri par ses compa- 
gnons. Le même cas a été observé sur des corbeaux 
indiens et sur un coq domestique. Quant à l'amitié, 
elle se manifeste souvent chez les animaux entre 
deux individus d'espèces fort différentes, et parfois 
naturellement hostiles. M. Darwin a vu un chien 
« qui ne passait jamais à coté d'un de ses grands 
amis, un chat malade dans un panier, sans le lécher 
en passant, le signe le plus certain d'un bon senti- 
ment chez le chien. » <i Une lionne, dit Frédéric 
Cuvier, avait perdu le chien avec lequel elle avait 
été élevée, et, pour offrir toujours le même spec- 
tacle au public, on lui en donna un autre qu'aus- 
sitôt elle adopta. Elle n'avait pas parusouffrir do 
la perte de son compagnon : l'affection qu'elle 
avait pour lui était très faible, elle le supportait, 



elle supporta de même le second. Cette lionne 
mourut il son tour; alors le chien nous offrit un 
tout autre spectacle: il refusa de quitter la loge 
qu'il avait habitée avec elle ; sa tristesse s'accrut 
de plus en plus ; le troisième jour, il ne voulut 
plus manger, et il mourut le septième. » 

Nombre d'animaux connaissent l'amour conjugal, 
qui survit souvent à l'époque de la reproduction. 
L'atlachement réciproque du mâle et de la femelle 
chez les pigeons est passé en proverbe. Quant à, 
l'affection paternelle et maternelle; il n'est pas rare 
qu'elle inspire des actes d'un véritable héroïsme. 
Nous n'en donnerons qu'un exemple. « La voix 
craintive d'un jeune singe abandonné par sa mère 
dans sa fuite désordonnée, dit Brehm cité par 
M. Fouillée, se fit entendre sur un arbre au-dessus 
de ma tête. Un de mes Indiens y grimpa. Dès que 
le singe vit cette figure qui lui était étrangère, il 
jeta les hauts cris, auxquels répondirent bientôt 
ceux de sa mère qui revenait chercher son petit. 
Celui-ci poussa alors un cri nouveau tout particu- 
lier, qui trouva un nouvel écho chez la mère. Un 
coup de feu blessa celle-ci ; elle prit immédiate- 
ment la fuite, mais les cris de son petit la ramenè- 
rent aussitôt. Un second coup tiré sur elle, mais 
qui ne l'atteignit point, ne l'empêcha pas de sauter 
péniblement sur la branche où se tenait son petit, 
qu'elle mit rapidement sur son dos. Elle allait s'é- 
loigner avec lui, lorsqu'un troisième coup de feu, 
tire malgré ma défense, l'atteignit mortellement. 
Elle serra encore son nourrisson dans ses bras pen- 
dant les convulsions de l'agonie, et tomba sur le sol 
en essayant de se sauver. » 

III. La troisième classe d'inclinations que nous 
avons distinguées comprend celles qui se rappor- 
tent à des objets non personnels. Tels sont l'amour 
du bien moral, l'amour du vrai, l'amour du beau, le 
sentiment religieux. En efl'et, ces affections ne pré- 
tendent pas faire de leurs objets une possession 
qui leur soit propre. « Nous ne voulons pas, dit 
M. Garnier, exctare les autres du plaisir que nous 
causent la vertu, la science, les chefs-d'œuvre 
de la nature et de l'art; nous les appelons, au con- 
traire, au partage do notre joie, et nous la sentons 
doubler par celle qu'ils éprouvent. » 

Nous n'insisterons pas sur ces affections d'ordre 
supérieur, d'abord parce qu'elles ne nous sont pas, 
quoiqu'on en ait dit, communes avec les animaux, 
ensuite parce qu'elles diffèrent assez profondément 
selon que se modifie par le développement de la 
civilisation la conception rationnelle des objets 
auxquels elles se rapportent. 

Il est enfin quelques inclinations complexes qui 
ont aussi leur fondement dans la nature humaine 
et qu'il est assez difficile de l'aire rentrer dans l'une 
des divisions de la classification précédente. Tel 
est, par exemple, le patriotisme. 

Plusieurs théories ont été proposées pour expli- 
quer l'origine de l'instinct, principalement chez les 
bêtes. Descartes n'y voit qu'un effet purement mé- 
canique et inconscient de la structure des organes : 
hypothèse insoutenable, car elle fait de l'animal 
une machine et lui refuse tout principe sensible et 
affectif. Locke, Coiidillac, et surtout Darwin, ramè- 
nent l'instinct h l'habitude. Pour eux, les actes, 
aujourd'hui instinctifs, furent primitivement l'effet 
de la volonté et de la réflexion. On ne saurait nier 
que beaucoup d'instincts ne soient des habitudes 
acquises et devenues à la longue organiques et hé 
réditaires ; mais dans sa généralité absolue, cette 
doctrine n'irait à rien moins qu'à prêter à des ani- 
maux placés fort bas dans l'échelle dos êtres une 
intelligence égale, sinon supérieure, i celle de 
l'homme. Où auraient-ils appris la géométrie, les 
ancêtres de ces araignées qui disposent avec une 
régularité si parfaite les polygones concentri- 
ques de leurs toiles? Plusieurs faits analogues 
semblent absolument réfractaires à, la théorie de 



INSTRUMENTS ARATOIRES — 1038 — INSTRUMENTS ARATOIRES 



Darwin, et, jusqu'à nouvel ordre, l'instinct doit être 
considéré comme un principe aussi distinct de 
l'habitude que de l'intelligence et du mécanisme 
organique. — V. G. Leioy, Lettres philosophiques 
sur l'intelligence et la perfectibilité des animaux. 
Paris, 1802. — Reimarus, Observations physiques et 
morales sur l'instinct des animaux. Traduction 
française. Paris, 1870. — Frédéric Cuvier, art. Ins- 
tinct, dans le Dictionnaire des sciences médicales. 

Garnier, Traité des facultés de l'âme. — Flou- 

rens, l'Instinct etl'inlelligence des animaux. Paris, 
l(i45l — Joly, l'Instinct, ses rapports avec la vie et 
l'intelligence. Paris, 1S74. — Albert Lemoine, l'Ha- 
bitude et l'Instinct. Paris, 1875. — L. Carrau, 
Étuitei sur la théorie de l'évolution : Première 
étude. Paris, I87a. [L. Carrau.] 

I.>STUUME.>TS ARATOIUES ET M.i.CHI?iES 
AGRICOLES. — Agriculture, V. — Pour retirer 
du sol les produits que l'agriculture lui demande, 
pour préparer ces produits en vue de la consom- 
mation ou du commerce, il est nécessaire d avoir 
recours à des instruments spéciaux, h des machi- 
nes qui permettent de tirer le meilleur parti de 
la force employée. L'étude de l'adaptation de ces 
instruments aux besoins qu'il s'agit de satisfaire 
est donc d'une réelle importance pour l'agriculteur ; 
l'emploi de bons instruments économise la force ou 
lui permet d'obtenir un effet utile plus considé- 
rable. Un des caractères principaux du progrès 
agricole au dix-neuvième siècle a été l'abandon des 
anciens et grossiers engins de la culture, et leur 
remplacement par des machines, soit plus com- 
plètes, soit tout à fait nouvelles. 

La machine ne crée pas la force ; elle l'utilise, 
elle transforme son action . Mais cette transfor- 
mation ne se fait pas sans une perte, c'est-à-dire 
sans l'absorption d'une partie de la force par la 
machine elle-même pour le jeu de ses organes. 
Une des principales qualités des bonnes machines, 
c'est de n'absorber ainsi qu'une fraction très mi- 
nime de la force initiale. Mais il est impossible de 
construire une machine qui rende d'une manière 
absolument complète la force qu'elle reçoit. 

La force est produite par les moteurs. Ceux que 
l'agriculture a à sa disposition sont : l'homme lui- 
même, les animaux domestiques, la vapeur, l'eau 
et le vent. Mais ces deux derniers éléments ne 
sont utilisés que dans des circonstances tout à 
fait restreintes. La vapeur elle-même n'a encore 
pénétré que dans les exploitations d'une assez 
grande étendue, quoique l'on commence aujour- 
d'hui à construire des petites machines qui pour- 
ront rendre des services utiles jusque dans les 
petites exploitations. Mais l'homme et les animaux 
domestiques sont partout les agents principaux de 
la force employée dans les exploitations agricoles. 
La force de l'homme est utilisée soit pour sou- 
lever ou porter des fardeaux, soit pour manier des 
instruments divers, tels que la bêche, la pelle, 
la houe, soit pour faire tourner la roue d'un 
puits, etc. A la mécanique générale revient le 
rôle de donner la mesure de la force dépensée 
dans chaque circonstance. 

Les animaux domestiques employés comme mo- 
teurs sont le cheval, l'àne, le mulet, le bœuf et 
même la vache dans les contrées pauvres. C'est 
par la traction que leur force est utilisée. La trac- 
tion s'opère en ligne droite, lorsque l'animal est 
attelé à un chariot, sur une route, ou lorsqu'il tire 
la charrue qui laboure un champ, etc. Elle s'exerce 
suivant une ligne courbe , lorsque l'animal est 
attelé k un manège destiné i mettre un instru- 
ment ou une machine en mouvement. 

Le manège est, en effet, l'organe de transmis- 
sion de force le plus usité en agriculture. Il a pour 
but de transformer le mouvement lent de trans- 
lation des animaux en un mouvement de rotation 
rapide. On obtient cette transformation par une 



combinaison assez simple. Sur un engrenage cir- 
culaire central sont fixées des tiges ou bras hori- 
zontaux qui s'écartent comme les rayons d'un cer- 
cle. Les animaux, attelés à l'extrémité de ces bras, 
marchent en suivant la circonférence. L'engrenage 
central est ainsi mis en mouvement. Il actionne 
une série d'autres roues dentées ou de pignons 
combinés de telle manière que le mouvement soit 
accéléré. Ce mouvement est transmis à la machine 
à faire mouvoir, soit par un arbre, soit par une 
courroie sans fin. On distingue généralement deux 
systèmes de manèges : celui dit manège par terre, 
qui transmet le mouvement par un arbre de cou- 
che ; celui dit en l'air, qui commande les machines 
par une courroie sans fin passant au-dessus des 
animaux. La conduite des manèges est simple ; 
elle ne demande que quelques précautions. Il y a 
aujourd'hui plusieurs types excellents de ces ma- 
chines, que l'on rencontre dans la plus grande 
partie de la France. 

Les organes des machines agricoles sont ceux 
de toutes les autres machines : engrenages, pou- 
lies, arbres, coussinets, volants, etc. C'est à la 
mécanique qu'il appartient d'en faire connaître le 
rûle. Il n'y a pas lieu non plus de décrire les ma- 
chines à vapeur employées en agriculture comme 
moteurs. Il est toutefois utile de faire observer 
que, parmi les nombreux types qui sortent des 
ateliers de construction, il en est un qui est em- 
ployé presque exclusivement dans les exploitations 
agricoles : c'est la machine h vapeur locomobile, 
c'est-à-dire montée sur roues. Les cultivateurs 
la préfèrent, parce qu'elle n'exige ni construc- 
tion spéciale ni assises, et qu'elle répond, par 
sa facilité de transport, à la mobilité des travaux 
de la ferme. 

Après ces considérations générales, quelques 
détails doivent être donnés sur les principaux 
instruments et machines employés dans les tra- 
vaux agricoles. Afin que cette description soit faite 
avec ordre, nous la diviserons en srpt parties, 
savoir : instruments pour la préparation des terres, 
pour les semailles, pour l'entretien des récoltes, 
pour l'abatage et la rentrée des récoltes, pour le 
battage des céréales et autres graines, pour l'ali- 
mentation des animaux de la ferme, pour les tra- 
vaux divers. 

Instruments pour la pre'pnration des terres. — 
Le principal instrument pour la préparation du 
sol, est la charrue. C'est l'instrument essentiel du 
cultivateur ; on le retrouve dans l'histoire des 
âges les plus reculés. La charrue, jadis informe, 
faite en bois durci, munie seulement d'un soc mé- 
tallique, qui grattait le sol plutôt qu'elle ne le la- 
bourait, est aujourd'hui un instrument perfec- 
tionné, qui exige une dépense de force beaucoup 
moindre, tout en faisant un travail beaucoup plus 
considérable. 

Les principales parties de la charrue sont le soc, 
le contre, le versoir, l'âge, le sep, les manches ou 
mancherons, le régulateur. Le soc est la partie 
principale ; c'est un couteau placé horizontalement 
au dessous de l'âge, auquel il est fixé par sa partie 
supérieure ; il entre dans le sol et coupe, quand la 
charrue marche, une bande de terre proportion- 
nelle à sa largeur. Le sep est une pièce de bois 
muni de fer, ou une pièce tout en fer, placée der- 
rière le soc, et qui glisse au fond du sillon, en 
appuyant dessus. Le contre est un couteau vertical 
placé sur l'âge en avant du soc, et qui coupe ver- 
ticalement la bande de terre que le soc doit cou- 
per horizontalement. Le versoir est une pièce 
métallique, placée derrière le soc, et dont la sur- 
face est disposée de manière à rejeter sur le côte, 
en la retournant, la bande dj terre coupiie i)ar le 
soc. L'âge forme la charpente de la charrue ; c'est 
une pièce horizontale, le plus souvent en bois, 
parfois en fer, sur laquelle sont fixés les organes 



INSTRUMENTS ARATOIRES 



103!) 



INSTRUMENTS ARATOIRES 



(Hii vioiinoiit d'6tre décrits. Il se termine ;ï \;x par- I d'une série di: disques montes sur un mûme axe, 
tic postérieure par deux manches ou manclieroiis i et dont la circonférence est munie de dents puis- 
par lesquels le laboureur conduit la charrue; à santés. 11 agit à la fois par son poids et par ses 
sa partie antérieure est fixé le régulateur, qui i dents, pour briser les mottes. Quand il s'agit 
n'est pas autre chose qu'une pièce verticale, glis- j de terres facilement friables, le rouleau brise- 
sant dans une mortaise, de manière à élever ou ' mottes peut être remplacé par le rouleau plom- 
abaisser la ligne de tirage, suivant que l'on veut beur. Celui-ci est un rouleau en foute monté 
faire pénétrer le soc plus ou moins profondément sur un axe ; quand il a une grande longueur, 



dans le sol. 

On distingue deux grandes catégories de char- 
rues : les araires, et les charrues Sx avant-train. 
Elles ne sont distinguées les unes des autres que 



il est souvent divisé en deux ou tiois segments. 
Pour en rendre l'action plus puissante, le rouleau 
est parfois surmonté d'une caisse que l'on remplit 
de pierres, dont le poids est variable suivant les 



par l'absence ou la présence de l'avant-train. Celui- ] besoins du travail, 
ci se compose de deux roues mojitées sur un es- Pour achever le travail du rouleau, c'est-à-dire 
sien. L'extrémité antérieure de l'âge est fixée à I ameublir complètement le sol, do même que pour 
l'essieu, et celui-ci porte le régulateur qui devient, | extirper les mauvaises herbes, ou pour recouvrir les 
dans beaucoup de types, plus compliqué que dans ' semences, on a recours aux herses. On désigne sous 
l'araire. La charrue à avant-train demande plus ] ce nom des châssis munis de dents en bois ou en 
de tirage que l'araire, mais elle présente l'avan- i fer, droites ou recourbées, parfois tranchantes, qui 
tage d'exiger moins d'habileté de la part du la- attaquent la partie supérieure du sol. Les dents 
boureur. On construit môme aujourd'hui des char- doivent être disposées de manière à former des 
rues à avant-train qui, une fois réglées, demeu- raies parallèles, et h ne pas marcher les unes der- 
rent absolument fixes et stables, quelle que soit ' rière les autres. Elles doivent être assez espacées 
la profondeur du labour. 1 pour ne pas s'engorger. Enfin 1 attelage doit être 

Il serait oiseux d'entrer ici dans la description combiiié de telle sorte que l'instrument marche 
de tous les types de charrues. Chaque région a, j bien parallèlement an sol, que ni l'avant ni l'arrière 
pour ainsi dire, le sien qui a été plus ou moins , ne se relève. 11 existe beaucoup de modèles de 
modifié. La plupart des charrues perfectionnées herses. Celles qui sont aujourd'hui particulière- 
qui sont construites aujourd'hui dérivent de la ; ment estimées sont les herses articulées, c'est-à- 
charrueDombasIe.qui vient d'être décrite. Tous les j dire formées de cliâssis indépendants, reliés à une 
travaux de culture ne peuvent pas être faits par même barre d'attelage, et travaillant isolément de 
une seule charrue, comme on le verra à l'article manière à suivre toutes les irrégularités du sol. 
Labours. Il y a des charrues de défoncement, des Se)?(rti//e5. — Le plus ordinairement, les semailles 
charrues de labours profonds, des charrues de i des graines sont faites à la main. Pour les céréales, 
labours légers, des charrues tourne-oreilles, des ' on sème h, la volée, c'est-à-dire que le semeur, 
charrues bisocs ou polysocs, etc. ; l'utilité de ces : marchant d'un pas mesuré, jette métliodiquement 
divers instruments sera alors expliquée. | autour de lui les grains par un mouvement du bras. 

Il faut cependant donner ici quelques explica- Pour les légumineuses et plusieurs autres plantes, 
tions sur le labourage à la vapeur. Dans ce système ' on sème avec le plantoir, qui n'est autre qu'un pi- 
de labour, la force motrice n'est plus demandée ! quet de bois, avec lequel on fait dans la terre un 
aux animaux domestiques, mais à la vapeur. Deux ' trou qui reçoit la graine. Pour les pommes de 
puissantes machines à vapeur sont placées à cha- I terre, on sème soit à la charrue, soit à la lioue. 
que extrémité d'un champ; elles sont munies ' Avec la charrue, on fait une raie dans laquelle les 
d'un tambour où s'enroule un câble. Ce câble, quand tubercules sont ensuite placés; avec la houe, on 
la machine marche, traîne une charrue à plusieurs 1 creuse un trou qu'on remplit par un deuxième 
socs qui laboure plus ou moins profondément. La coup de houe, quand le tubercule est semé, 
charrue est tirée alternativement par chacune des L'emploi des semoirsmécaniquestend néanmoins 
machines; sous leur action, elle fait la navette à se généraliser. Il est, en eft'et, prouve aujourd'hui 
d'une extrémité du champ à l'autre. Parfois, on que le semoir, tout en faisant un travail plus ra- 
ne se sert que d'une seule machine à vapeur ; le pide, économise la semence et assure une plus 
mouvement de la charrue est obtenu par une ! grande vigueur à la végétation de la plante, 
disposition du câble qui tourne autour du champ, j Dombasle a inventé, il y a cinquante ans, le semoir 
Le labourage à vapeur peut rendre des services 1 dit à brouette. Il se compose d'une trémie dans 
dans les grandes surfaces planes, surtout quand il , laquelle on place le grain ; cette trémie se termine 
s'agit de défrichements ou de défoncemenls. par un plan incliné sur lequel glisse le grain pour 

Quand il s'agit de retourner la couche super- | arriver à une roue à godets, qui le jette dans un 
ficielle de la terre arable, afin de la débarrasser de i tube d'où il tombe par terre. Le mouvement est 
mauvaises herbes dont on veut empêcher la matu- donné à la roue à godets par l'essieu de la brouette, 
rite, nu d'enlever le chaume d'une céréale coupée, i Ce semoir est poussé par un homme, 
ou encore de préparer le sol pour un labour plus j Les semoirs à cheval sont plus grands et plus 
complet, on remplace la charrue par un instrument \ compliqués. Sur l'axe de deux roues est placée une 
spécial désigné sous h; 'nom d'extirpateur ou de longue caisse qui reçoit le grain. Elle est traversée 
scarificateur. C'est un bâti monté sur deux ou trois par un arbre muni de disques qui portent des pe- 
petites roues, portant de petits socs, ou des cou- tites cuillers. L'arbre tourne sur lui-même, et les 
teaux à pointe recourbée, qui pénèirent plus ou cuillers saisissent le grain, qu'elles font tomber 
moins profondément dans le sol. Ces instruments, dans des tubes verticaux et articulés (|ui se termi- 
généralemcnt légers, n'exigent que peu de force, nent près du sol. En avant de chacun de ces tubes. 

Les sillons ou les planches formés par la charrue un petit soc ouvre une raie dans laquelle tombe le 
sont constitués le plus souvent par une grande grain. La profondeur d'entrure des socs est réglée 
quantité de mottes de terre qu'il est nécessaire de ! par des leviers munis de contre-poids. La vitesse 
désagréger pour que toutes leurs parties subissent de l'arbre qui traverse la trémie, et par suite la 
l'action des météores. C'est avec les rouleaux ' quantité do semence répandue sur une surface 
qu'on obtient ce résultat. Autrefois on se servait i déterminée, peuvent varier à volonté, à l'aide 
de rouleaux en bois; leur action était souvent in- de pignons dentés qu'on substitue les uns aux 
suffi.sante. On a quelquefois recours à des rouleaux auin'S. 

en pierre; mais ceux qui rendent le plus de ser- Aux semoirs se rattachent les distributeurs d'en- 
vices sont les rouleaux en fonte. Le typ»; le plus grais, instruments destinés à répandre sur le sol 
estimé est le rouleau dit CrosskiU. Il se compose | les engrais pulvérulents, soit après les semailles, 



INSTRUMENTS ARATOIRES — 1040 — INSTRUMENTS ARATOIRES 



soit au printemps. Ils se composent généralement 
d'une caisse traversée par un arljre muni de pa- 
lettes, dont le jeu fait sortir l'engrais soit par des 
tubes, soit par des ouvertures à la partie inférieure 
de la caisse. 

liistrwnents pour les frnvai/x d'enh-etifiii des 
récoltes. — Toutes les plantes cultivées ne deman- 
dent pas, pendant leur croissance, les mômes 
soins. Il en est qui poussent et se développent 
presque sans qu' on ait à s'en occuper, du moins 
dans les années favorables. Pour d'autres, au con- 
traire, il faut faire des travaux de sarclage, de bi- 
nage, c'est-à-dire de nettoiement et d'ameublisse- 
ment du sol. D'autres enfin demandent que la terre 
soit relevée au pied de leurs tiges. De cette diver- 
sité de besoins, sont nés des instruments spéciaux, 
les houes ou bineuses, les buttoirs. 

Chacun connaît la houe à main, qui est employée 
pour le travail des vignes, de même que pour le 
sarclage. C'est une lame tranchante fixée à angle 
aigu sur un manche. Il y en a plusieurs types va- 
riant avec les dimensions de la lame. C'est un tra- 
vail pénible que de biner à la main les cultures de 
plantes-racines, d'autant plus qu'il demande à être 
fait avec une assez grande rapidité. La houe Ji 
cheval est destinée à remplacer la houe à la main. 
Elle est montée sur deux roues, et se compose 
d'un bâti portant un certain nombre de lames re- 
courbées ou rasettes qui ameublissent la surface 
du sol, et coupent les mauvaises herbes. Les plus 
petites houes n'ont qu'une rouelle à la partie an- 
térieure. Les rasettes doivent être mobiles sur les 
tiges auxquelles elles sont fixées, afin que leur 
écartement puisse être modifié. Toutes les plantes 
ne sont pas en efl'et cultivées sur des lignes égale- 
ment distantes, et la houe doit pouvoir servir pour 
les diverses natures de récoltes. La houe, qu'on 
désigne aussi sous le nom de bineuse, doit être 
conduite avec beaucoup d'habileté, car il suffit 
de déviations très faibles pour qu'on attaque les 
plantes cultivées, au lieu des mauvaises herbes. 

Les buttoirs servent à relever la terre autour du 
pied de certaines plantes, notamment les pommes 
de terre, les choux, le mais. Ils ont la forme 
d'une véritable charrue araire, souvent munie d'une 
petite roue à l'avant de l'âge. Ils se distinguent de 
la charrue ordinaire en ce qu'ils sont munis de deux 
versoirs placés dos à dos ; quand le buttoir marche 
entre deux lignes de plantes, il enlève la terre 
placée au centre de l'espace, et la rejette à droite 
et à. gauche. Les versoirs sont munis de charnières 
qui permettent de varier l'écartement de leur 
partie postérieure, suivant l'espacement des lignes. 

histruynenls de récolte. — La coupe et la ren- 
trée des récoltes fourragères et des céréales sont 
aujourd'hui la grande préoccupation des agricul- 
teurs. Ces travaux demandent i être faits rapide- 
ment et dans de bonnes conditions. 

Les fourrages des prairies naturelles ou artifi- 
cielles sont le plus souvent coupés à la faux. 
L'herbe étendue par terre est fanée, c'est-à-dire 
retournée avec des fourches en bois, jusqu'à ba 
dessiccation, puis le foin est ramassé avec des 
râteaux pour être chargé sur les chariots qui l'em- 
portent à la ferme. Toutes ces opérations peuvent 
être faites aujourd'hui avec lies machines parfai- 
tement appropriées au travail qu'on leur demande. 

Les faucheuses mécaniques coupent l'herbe. Elles 
sont presque toutes construites d'après le même 
type. La faucheuse est montée sur deux roues 
motrices présentant extérieurement des cannelu- 
res pour mieux mordre le sol. Intérieurement ces 
roues sont garnies d'une couronne dentée ; dans 
chaque C(mronne s'engrène un pignon. Les deux 
pignons sont portés par un axe commun, au mi- 
lieu duquel est un engrenage d'angle qui multiplie 
la vitesse et la transmet à un plateau manivelle, 
auquel est fixée la bielle chargée de donner à une 



scie son mouvement de va-et-vient. La scie, for- 
mée par de larges dents, est portée, latéralement 
au bâti de la faucheuse, par une barre rigide 
munie de pointes qui pénètrent dans la récolte à 
couper. Le conducteur, placé sur un siège au- 
dessus des roues motrices, tient d'une main les 
guides des deux chevaux qui traînent la faucheuse 
et, de l'autre, il peut faire manœuvrer un levier 
avec lequel il relève ou abaisse la scie pour 
qu'elle coupe à différentes hauteurs, pour qu'elle 
passe au-dessus des pierres ou des obstacles pré- 
sentés par le terrain. La largeur de coupe est de 
1 m. 30 environ. En même temps qu'elle fait un 
travail rapide, résulier, la faucheuse assure une 
grande économie dans le prix de revient de la 
coupe des fourrages. La difl'érence est surtout con- 
sidérable quand on a à couper des récoltes très 
fournies, sur de grandes surfaces. 

Les machines destinées à faire le fanage méca- 
niquement sont formées par un tambour disposé 
sur l'essieu de deux roues motrices. Ce tambour 
est armé, sur son pourtour, de longues dents re- 
courbées qui saisissent le foin sur le sol et le pro- 
jettent en tous sens ; suivant que la faneuse prend 
le foin par le côté concave ou le côté convexe de 
ses dents, cette projection se fait plus ou moins 
énergiquement. Un seul cheval suffit pour traîner 
l'instrument. La faneuse peut faire le fanage de 
quatre hectares à peu près par jour. 

Les râteaux à cheval destinés à réunir le foin en 
tas plus ou moins gros, ont à peine besoin d'être 
décrits. Us sont formés par de longues dents re- 
courbées, portées sur l'essieu de deux roues. Ces 
dents sont articulées de manièi-e à agir indépen- 
damment les unes des autres. Le travail du râteau 
à cheval est très rapide, et il est d'ailleurs excel- 
lent. Il peut remplacer une trentaine d'ouvriers. 
Enfin, récemment, on a imaginé un chargeur au- 
tomatique qu'on place à l'arrière du chariot, et qui, 
lorsque celui-ci est en marche, saisit le foin ré- 
pandu sur le sol ou en meulons, et le fait passer 
sur la voiture. 

La moisson des céréales peut être faite méca- 
niquement, comme la récolte des fourrages. C'est 
même sur la construction des machines à mois- 
sonner que se sont d'abord portés les efl'orts des 
inventeurs. Le problème est plus complexe que 
pour la fauchaison. Que demande-t-on, en effet, 
à une moissonneuse'? De couper régulièrement 
les tiges des céréales sans égrener les épis, et de 
déposer ces tiges sur le sol en javelles, c'est-à-dire 
en petits tas prêts à être liés pour former des 
gerbes. Il faut, pour arriver à un travail régulier, 
une combinaison de mouvements assez complii|Uée. 

La plupart des moissonneuses sont construites 
à peu près de la même manière. La machine re- 
pose sur une seule roue motrice munie intérieu- 
rement d'une couronne dentée. Sur celle-ci en- 
grène un pignon dont l'axe porte une roue d'angle 
transmettant le mouvement de la roue à une bielle 
qui agit sur un plateau manivelle pour imprimer à 
la scie placée latéralement, un mouvement rectiligne 
alternatif. La scie est supportée, comme dans la 
faucheuse, par une barre rigide, et derrière elle 
est fixé un tablier en bois muni a'armatures 
métalliques. Sur Taxe de la roue motrice, un 
deuxième pignon transmet le mouvement à une 
roue à cames qui commande l'appareil javeleur. 
Celui-ci se compose généralement de deux râteaux 
et de deux rabatteurs, passant alternativement sur 
le tablier, soit pour incliner les tiges sur celui-ci, 
soit pour les pousser en arrière et les déposer en 
javelles sur le coté de la piste de la moissonneuse. 
La vitesse de la scie est généralement de 1 m. 10 
à ! m. 20 par seconde. La machine demande deux 
chevaux. Grâce à des leviers placés sous la main 
du conducteur, celui-ci peut embrayer ou arrêter 
la machine, régler la hauteur de coupe, varier le 



INSTRUMENTS ARATOIRES — lO'tl — INSTRUMENTS ARATOIRES 

le batteur et le contre-batteur ne sont pas rigou- 
rfiusemoiit parallèles ; leurs surfaces sont plus 
rapprochées du côté des épis. Cette disposition a 
pour but d'empêcher le froissement excessif de la 
paille et de lui conserver sa valeur; dans les ma- 
chines en bout, au contraire, elle est toujours brisée. 

En sortant du batteur, les grains sont chassés 
au dehors par un ventilateur, dans les machines les 
plus simples, et la paille tombe sur un plan in- 
cliné en dehors de la machine. Dans les batteuses 
plus complètes, la paille est poussée sur un organe 
secoueur forme de lattes parallèles, animé par 
un arbre coudé d'un mouvement de Bassement, qui 
a pour but de la débarrasser de tous les grains 
qu'elle peut encore renfermer; elle est ainsi con- 
duite i l'extrémité de la machine. Dans ces mêmes 
batteuses, le grain passe dans un ventilateur qui 
chasse les menues pailles et les balles ; de là, 
dans un cribleur qui en achève le nettoyage. Dans 
les machines les plus complètes, l'opération du 
criblage se répète par plusieurs nettoyeurs, de 
telle sorte que le blé est séparé en qualités diver- 
ses et qu'il est débarrassé de tous les grains acces- 
soires qu'il peut contenir. 

Les machines à battre sont mues soit par un 
manège, soil par une machine à vapeur. Avec une 
batteuse à manège bien construite mue par un 
cheval, on peut battre par heure 40 à 60 gerbes de 
dix kilog. ; avec une machine mue par un manège 
à deux chevaux, 60 à lOil gerbes. Les batteuses à 
vapeur, pour moyenne culture, peuvent battre, 
avec une machine de trois chevaux, 100 à 150 
gerbes par heure; avec une force de cinq chevaux, 
on peut baltre 150 à 350 gerbes; avec les batteuses 
plus fortes, ou peut atteijidre 300 gerbes. 

Afin de faire profiter les cultivateurs des avan- 
tages de ces grandes machines, il s'est formé dans 
beaucoup de départements des entreprises de 
battage à façon. L'entrepreneur promène sa ma- 
chine h vapeur et sa batteuse de ferme en ferme, 
et il bat la récolte de chacun pour un prix modéré, 
qui est, en général, de 15 à 90 centimes par hec- 
tolitre de grain battu. 

On construit aussi des machines spéciales pour 
le battage des graines fourragères, des colzas; 
mais leur usage est beaucoup moins répandu. 

bistrumunts pour préparer la nourrilure du, bé- 
tail. — En première ligne se placent les instru- 
ments destinés au nettoyage des grains. Les uns 
servent simplement à nettoyer le grain et à le 
débarrasser des corps étrangers qui y sont mêlés; 
ce sont les tarares. Les autres, appelés trieurs, 
séparent le grain en qualités diflerentas, et le 
purgent de toutes les impuretés qu'il renferme. 
Ces divers instruments servent surtout pour la 
préparation des grains de semence. 

Les tarares se composent généralement d'un 
volant à ailettes, mù par une manivelle et surmonté 
par une trémie. Le mouvement du volant produit 
une ventilation énergique qui agit sur le grain, et 
chasse la poussière, les balles elles corps légers. 
Leur travail est, coanne on le voit, des plus 
simples. 

Dans les cylindres ou cribles trieurs, le grain 
passe sur des toili's métalliques portant des trous 
de différentes grandeurs, et disposés de manière 
à faire tomb(!r le grain dans des caisses spéciales 
pour les diverses sortes. 

Les moulins agricoles sont destinés à transfor- 
mer le grain en farine. Leur usage est peu ré- 
pandu, il faut toutefois faire une exception pour 
les petits moulins à bras destinés à préparer la 
farine d'oige qui entre, en de larges propor- 
tions, dans la ration des animaux soumis à l'en- 
graissement. 

Quant aux instruments destinés d'une manière 
absolument spéciale h. préparer la nourriture du 
1 bétail, l'agriculteur n'a que l'embarras du choix. 
G6 



javelage, de manière à faire un nombre de javelles 
plus ou moins considérable sur une longueur dé- 
terminée, suivant l'état de la récolte. 

Les résultats de l'emploi des machines à mois- 
sonner sont considérables. Elles donnent la faculté 
de mettre rapidement les moissons h, l'abri des 
intempéries, elles affranchissent le cultivateur des 
«xigencos des faucheurs, et elles laissent tous les bras 
disponibles pour le liage et le transport des ger- 
bes. On a même inventé récemment des moisson- 
neuses-lieuses qui livrent la gerbe toute liée. 

Quelques types de machines sont construits de 
manière à pouvoir servir successivement comme 
fau^ieuses et comme moissonneuses. A cet effet, 
on change la scie et quelques pignons pour mo- 
difier la vitesse du mouvement, et on adapte un 
appareil javeleur qui peut être enlevé à volonté. 
Mais la plupart de ces machines n'ont eu qu'un 
succès restreint. 11 n'en est pas de même des 
moissonneuses et des faucheuses à un cheval ré- 
cemment introduites. Elles sont construites exac- 
tement d'après les mêmes principes que les ma- 
chines Ji deux chevaux, mais elles ont une plus 
grande légèreté et elles coupent sur une largeur 
moindre. Ces machines peuvent rendre des servi- 
ces réels à la petite culture. 

Battage îles récoites. — Jadis le battage des 
céréales, c'est-à-dire la séparation du grain et de 
la paille, se faisait par les moyens les plus primi- 
tifs. Les épis, rangés sur une aire, étaient triturés 
par les pieds des chevaux, ou bien on faisait pas- 
ser par-dessus un gros rouleau de pierre. Le fléau 
articulé a succédé, dans le nord et dans le centre 
de la France, h ce premier système ; il règne en- 
core dans beaucoup de petites exploitations, mais, 
dans la plupart des fermes un peu importantes, 
il a été remplacé par la machine à battre. 

On distingue deux catégories de machines h 
battre. La première comprend les machines dites 
batteries en travers ; ce sont celles qui agissent à 
la fois sur toute la longueur de la paille. La se- 
conde renferme les batteries en bout, qui sou- 
mettent successivement toutes les parties de la 
paille, présentée par une de ses extrémités, à l'or- 
gane batteur. Dans chacune de ces catégories, on 
distingue plusieurs classes, d'après l'état du grain 
au moment où il sort de la machine. Tantôt il est 
rejeté pêle-mêle avec la paille : tantôt il en est sé- 
paré, mais sans être dégagé des balles et menues 
pailles; tantôt enfin, il esi plus on moins nettoyé 
et divisé en catégories de grosseur différente.' 

La première opération consiste à faire arriver les 
gerbes déliées sous l'appareil batteur. Dans la 
plupart des machines, les tiges sont posées sur 
une table et poussées par la main de l'ouvrier; par- 
fois le tablier est formé d'une toile ou d'une série 
de lattes mobiles qui entraînent les tiges. Dans ces 
derniers temps, quelques constructeurs ont ima- 
gmé des appareils spéciaux qui permettent de 
faire l'engrenage automatiquement. 

L'organe principal des machines à battre est le 
batteur. Celui-ci consiste le plus souvent en une 
sorte de tambour ou cylindre porté ]jar un axe 
horizontal, tournant très rapidement sur lui-même 
et dont la surface enveloppante est armée de 
barres espacées parallèlement, destinées à frapper 
la paille et à en séparer le grain. Le batteur est 
généralement en fonte, et les lames ou battes de 
•sa circonférence sont en fer ou en acier. Le con- 
tre-batteur consiste en une sorte de caisse curvi- 
ligne, concentrique au batteur, et dont la surface 
interne est munie de battes ou cannelée. La paille 
est froissée dans le passage entre le batteur et le 
contre-batteur, et les grains que les battes du 
batteur n'ont pas d'abord atteints sont ainsi sépa- 
res La distance qui sépare ces deux organes est 
réglée suivant la grosseur de la paille et la nature 
(lu grain. En outre, dans les batteuses en travers, 

2' PÀKTIE. 



INSTRUMENTS ARATOIRES — 1042 — INTELLIGENCE 



Les principaux instruments employés sont : 

Les concasseurs de grains, formés par des cy- 
lindres cannelés entre lesquels on fait passer les 
graines, pour les briser grossièrement, afin qu'elles 
soient plus facilement absorbées par les animaux 
domestiques ; 

Les aplatisseurs d'avoine, destinés à briser la 
pellicule souvent dure de l'avoine, avant que ce 
grain soit donné aux chevaux; 

Les coupe-racines, dont le nom indique suffi- 
samment l'usage : ils servent à débiter en tranches 
minces les carottes, navets, betteraves, etc. ; ils 
sont généralement composés d'une trémie ouverte 
sur un cùté; un disque muni de couteaux affleure, 
en tournant, cette ouverture, et coupe les racines 
qui dépassent par leur propre poids ; 

Les hache-paille, employés pour diviser en pe- 
tits morceaux la paille qu'on mélange aux autres 
aliments du bétail; ils sont formés d'un bâti 
portant un tiroir horizontal dans lequel sont pla- 
cées les tiges. Ce tiroir se termine par deux cy- 
lindres entre lesquels celles-ci sont forcées à 
passer, pour arriver devant les couteaux d'un 
disque tournant qui coupe la paille en morceaux 
de 2 ou 3 centimètres ou davantage, au gré du 
cultivateur. Il y a beaucoup de modèles construits 
d'après ce principe. Le hache-paille est U]i instru- 
ment d'une grande utilité dans une exploitation 
rurale ; 

Les laveurs, destinés à nettoyer les racines ou 
tubercules qu'on donne au bétail. Ils sont formés 
d'une caisse cylindrique à claire-voie, légère- 
ment inclinée, mobile autour de son axe, et plon- 
geant à moitié dans un baquet rempli d'eau. Les 
racines sont introduites par une extrémité dans le 
laveur, et elles sortent h l'autre extrémité. 

Il faut encore signaler, dans cette catégorie, 
les appareils pour la cuisson des racines, pommes 
de terre, etc. Ces appareils sont généralement très 
simples, sauf dans les grandes exploitations ayant 
des machines à vapeur, qui cuisent à la vapeur les 
aliments du bétail. 

Iiislruiiieiits pour travaux divers. — En dehors 
des catégories qui viennent d'èire décrites, il existe 
quelques instruments ou machines dont l'usage se 
répand de plus en plus. Il en est deux qui doivent 
être particulièrement signalés, la bascule et la 
presse à fourrages. 

Quand on entre dans une ferme, on peut tout 
de suite porter un premier jugement sur celui qui 
la dirige, par la présence ou l'absence d'une 
bascule, destinée à peser les voitures chargées 
qui entrent ou qui sortent, à juger le poids des 
animaux domestiques. La bascule est formée gé- 
néralement par un bâti en maçonnerie, portant 
un système de leviers sur lequel repose un ta- 
blier mobile : lorsque le tablier est chargé, la 
charge agit sur les leviers comme dans une bascule 
ordinaire, et son poids est indiqué sur un bras de 
romaine. 

Les presses à fourrages sont formées par des 
caisses à fond mobile faisant fonction de piston, 
de manière à coiuprimer le fourrage mis dans la 
caisse. Par des dispositions spéciales et variables 
suivant les systèmes, la botte de fourrage arrivée 
au maximum de compression est serrée par des 
liens qui la maintiennent au volume auquel elle 
a été réduite. On construit des presses à fourrages 
propres à donner une haute densité au foin, et de 
simples botteleuses qui forment seulement des 
bottes d'un poids déterminé. 

Soins à donner aux madiines. — L'entretien 
des machines et des instruments en assure la 
durée. Trop souvent les cultivateurs oublient ces 
soins d'entretien, et ils se plaignent d'avoir à re- 
nouveler souvent un matériel parfois coilteux. 

L'entretien des machines agricoles ne demande 
pas beaucoup de peine. Le cultivateur doit se 



souvenir que rien n'est plus nuisible k un métal, 
et surtout au fer, que l'humidité. Il aura donc soin 
de ne pas exposer ses instruments à l'action de la 
pluie, en dehors des cas de nécessité. 11 est bon 
d'ailleurs de graisser, de temps en temps, même 
les grandes pièces de machines au repos. Quant 
aux organes subissant des frottements, ils doivent 
toujours être huilés avec le plus grand soin. Le 
bon fonctionnement d'une machine, môme des 
plus simples, dépend souvent de son état de pro- 
preté ; la rouille en est le pire ennemi. 

I Henry Sagnier.] 
INTELLIGENCE. — Psychologie, V. — Etym. : 
du latin i?itelliijerp, comprendre. — L'intelligence 
est la faculté de penser. Penser est un de ces ter- 
mes à la fois si généraux et si clairs qu'il est inu- 
tile d'essayer de les définir. L'acte de la pensée, 
sous quelque forme et dans quelque circonstance 
qu'il se produise, est un phénomène d'une nature 
toute spéciale, nettement caractérisé, que l'on ne 
peut confondre avec aucun autre phénomène. On 
peut être et l'on est souvent embarrassé pour dé- 
terminer le point précis où commence la pensée, 
pour savoir ce qu'elle serait sans la parole, ou pour 
tracer la limite entre l'instinct chez l'animal et 
l'intelligence chez l'homme, entre la pensée de 
l'enfant et celle de l'adulte, ou encore pour dire 
quelle est rigoureusement la part de l'intelligence 
et celle des autres facultés dans certains faits de 
conscience qui sont multiples et complexes. Mais 
la difficulté que présentent toutes ces questions 
tient précisément ^ cette complexité, à cette indé- 
cision des divers éléments qui s'y mêlent et dont il 
faudrait pouvoir faire le départ pour résoudre le 
problème. Dès qu'il s'agit au contraire d'observer 
la pensée dans ses manifestations normales, les 
plus humbles ou les plus élevées, tout le monde est 
d'accord pour les reconnaître en quelque sorte à 
première vue, tout le monde convient qu'affirmer 
ou nier, que croire ou douter, que se souvenir ou 
prévoir, c'est penser ; que louer ou blâmer, cons- 
tater ou imaginer, dire vrai ou dire faux, c'est en- 
core penser; que percevoir, concevoir, raisonner, 
déduire, induire, comparer, comprendre et se faire 
comprendre enfin, ce sont autant de manières de 
penser, autant d'actes d'intelligence. 

Si, au lieu de se borner à cette définition, on re- 
cherche en quoi consiste essentiellement l'acte 
même de la pensée, on arrive à cette formule iden- 
tique à la précédente, quoique un peu moins gé- 
nérale dans l'expression : L'intelligence est la 
faculté de juf/er. Le jugemeyil n'est pas absolu • 
ment le seul phénomètio de la pensée, mais il en 
est l'acte par excellence, l'acte à la fois le plus 
simple, le plus normal et le plus complet ; non 
simlement il résuiue et resserre en soi tous les 
éléments de la pensée, mais il en fait un tout vi- 
vant, il leur donne une âme, un sens, une unité 
[logique. — V. Jugement. 

Si l'intelligence ou le pouvoir pensant a pour 
opération fondamentale le jugement, c'est par la 
diversité des différentes sortes de jugements que se 
distingueront le plus naturellement les divers mo- 
des d'action de l'intelligence, et la classification des 
; facultés intellectuelles sera sous un autre nom la 
' classification des jugements. Autant il y a de clas- 
ses distinctes de jugetnents, autant il y aura de 
I chefs sous lesquels on pourrra les grouper, c'est- 
à-dire de facultés intellectuelles, car une faculté 
n'est autre chose que le nom sous le(iuel on résume 
et on classe un ordre de faits psychologiques. 

Nous indiquons au mot Jnqement les principales 
classifications proposées par les divers systèmes 
de philosophie, avec la division des facultés intel- 
lectuelles qui y correspond. Aucune de ces classi- 
fications ne satisfait complètement l'esprit, parci' 
que toutes ont quelque chose d'arbitraire ou tout 
au moins d'artificiel. Il n'est pas nécessaire, du 



INTiaLIGENCE 



1043 — 



resto, d'adopter rigoureusement l'une ou l'autre et 
de s en faire une sorte d'article de foi. L'important 
pour tous, et principalement pour les instituteurs 
est d entendre les termes dont on se sert constam- 
ment en cette matière, d'en connaître le sens pré- 
cis et de no les employer que dans ce sens. Quant 
aux points controverses, et ce sont les plus nom- 
breux il ne faut pas prétendre les résoudre à moins 
a études tout à, fait spéciales et approfondies ■ en- 
core doit-on ajouter que ceux-là, mêmes qui ont fait 
ces études n'arrivent pas toujours à tomber d'ac- 
cord m sur les mots ni sur les choses de ce do- 
maine. 

Sous ces réserves et uniquement pour présenter 
avec un certain ordre nos observations sur les fa- 
cultes intellectuelles, nous choisissons parmi les 
classifications en usage celle qui distingue trois 
grandes formes d'activité intellectuelle dans 

I homme à 1 état adulte et civilisé : Vmtuitmi la 
'.■nnce^tw7i et le raisonnement. 

h'mtuition, comme le mot l'indique (du latin 
mtueri, voir), c'est la vue immédiate, sans effort 
sans intermédiaire, sans travail préparatoire. Par 
eue, 1 esprit aperçoit la réalité comme eitislant ou 
'.eliors de lui et se manifestant tout entière et tout 

II un coup : moyennant une seule condition, l'at- 
lention, les phénomènes d'ordre intuitif apparais- 
sent dans leur pleine lucidité en quelque sorte 
spontanément ; c est qu'ils ne dépendent pas de 
nous : Ils résultent d'un objet réel, distinct de 
notre esprit, et qui, pour ainsi dire, se montre lui- I 

cetr IXl >'""■'*'• -^"PP?"^'^ ''"''j^'' l'intuition 1 
cesse. Faites-Ie reparaître, elle recommence . 

La conception a bien encore, à un certain degré 
a spontanéité et la promptitude, mais elle n'a pas 
la vérité certaine, la ferme et indubitable solidité 

un Ih P,"'""- ,^''"'=r°"'' "^ "'«^' P''i« percevoir 
»! ^T ' " ''" '" '"^ i-eprésenter, c'est le placer 
devant"!^;'"'' ""Z'^'"'' °" ^'^' "" J**" ^e l'esprit, 
m/iî pvil, ^"""i '''' '"" imagination. On se figuré 
qu U existe, on le crée, on peut le façonner à son 
^re. La conception est, si l'on peut ainsi dire 
une intuition artificielle. Elle n'a plus besoin de h 

n Jf^ ^n" ^" ' 'absence de toute réalité : où rien 
n ex se, elle enlante des mondes, si elle le veut 
niars Lnh7f """^•^ d'invention et de fécondTté; 
l,lp =h^ ? trompeuse qui nous verse avec une 
égale abondance l'erreur et la vérité 

Le raisonnement enfin se distingue des deux 
modes précédents : il n'a pas la prompte et sou 
dame clarté de l'intuition, mais il en a toute "a 
>-urete ; ses résultats sont autrement, mais ausst 

noai^aîird'''"-' "' ^'""'"''''"' I' "« "ôus f 
.ipparaitre d un coup rien de réel, ni d'ima-i- 

■Z'aVelLZr/''' '''."«■,"«■". laborieusement 
,.- aduellement découvrir l'une après l'autre les 
diverses parties de la vérité. Par là môme U se 
sépare bien de la conception. S'il n'en a pas la vT 
vacué inépuisable, il n'en a pas non plus la le^g"!- 
rete inconsistante. Prenant son point de dénart 
mTchelemlnt^ certaines, il procè'de suWantSne 
mai eue certaine aussi et aboutit à des conséauen- 

denc'e T^r^r'''"''-''' ' P"^'' ''Srune 
vé ités înt H V? ' ""™ed.ate, comme celle des 
ventes intuitives, mais médiate et néanmoins de 
valeur absolument identique •^•"aoms ûe 

veM'à'fin/";''"'" P'-i'^'^Tales de la pensée peu- 

:uqî,efelreTs''rp";iiruer,?.'''"^'^" ''•^P^^^ '•"'j''' 

.o^u;rtrji^Sî"^;i:j-t--,'-^i't:- 

autres absolues et nécessaires. """'"'"Sentes , les 

tal se'"fiï,"'n» "? "'" O" '■"'"'"■"« '^^Pé'-l»ie„. 
percention In^? la perception. Los facultés de 
fes Être, P, ? l ,''"'' '1'^' """^ '»"' connaître 
v'xnérîencp '^'/''"««^ appartenant au monde de 
expérience, pouvant être connus par une expé- 



INTELLIGENCE 



r ence directe : il y en a de deux sortes, les uns 
d ordre matériel, les autres d'ordre spirituel LW 
périence dans le domaine matériel se produit nar 
Upercef. ion externe, les cinq sens. Lw"rience 
dans le domaine spirituel ou supra-sensible se?ait 
même i'ansT;? "■'"-'"' ""' ''''"= l'-ne reU ! 
,Jl ^''';"''''''" de l'absolu ou mtui/ion ration- 
ne le porte un nom spécial : on l'appelle la raiZ- 

que sone âuT^T"' "" '^""^ '^''P'-"' - H"" ' 
que sorte au fond de notre esprit, non nas les 
phénomènes d'ordre expérimental, mais "es^ois et 
les principes régulateurs de nôtre intelligence 
elle-même et en particulier de l'expérience" Ëue 
nous fait apparaître avec la souverrhié clarté de 
1 évidence immédiate les idées éternelles im- 
muables, nécessaires, absolues, qui sont pèut-^n 
dire, le point de départ et le terme de toutes nos 
pensées, sans lesquelles il n'y a pas d'intelli4nœ 

"enriTC^t"' 'r"" "P"-^ '^'"'^ P°P"'^i-'-"'^ 
tuent le bon sens, le sens commun, et dans leurs 

formes plus savantes les axiomes, et les Jn"& 
premières. "' 

La conception peut s'appliquer : ou à des obiets 
qui ont été réels et ont cessé de l'être aduelle- 
nient : elle s'appelle alors la me„i„»-e; ou à des 

I exister- "r'Ps?1'J''""-' '/'''^' '"^'^"1"' auraient pu 
exister. Cfi%\.\minyiwtion; ou à des obiets oui 
ne peuvent exister que dans l'esprit humain ou 
i!L™r, V""'^'""."'^''"' =, c'est xLtraTu^n^Z 
\ gme alisntwn, qui s'attachent aux idées abstraite.: 
[et générales, à ces produits factices de fa pens|e 
dZir ''"'h''' «'^«las'lqne appelait des fêtres 
déraison ,,, des « universaux .,, des ,. concepts ,-• 
ou enfin à des rapporta d'idées ou d'images -c'est 
1 association des idées. ** ' 

Le raiso'mement, enfin, s'exerce en deux sens 
différents : tantôt, il part de principes géné- 
raux et en tire des applications ou vérUés^a?- 

tit, tantôt, au contraire, il part de faits parti- 
çu lers et. s'élevant de plus en plus, en coSt 
des OIS générales: on le nomme alors raisonne- 
ment mduclif. Le premier fonde les sciences 
exactes dont les mathématiques sont le type le 
second les sciences expérimentales, ph/siqJes 
naturelles, historiques et morales. ' 

On a proposé de désigner ces trois groupes de 
facultés sous les noms de facultés d'ordre ,,riWe 
d ordre sec,,nd;ire, et d'ordre tertiaire, pouV bien 
marquer quelles difl-èrent non seulement par leur 
objet, mais par le degré de travail mental qu'elles 
supposent : percevoir est l'opération la plis é é- 
ri'elS, '^T'-'"""'™''"" Pi-ésuppose des perceptions 
déjà acquises et soumises par l'esprit à une cer- 
taine transformation artificielle, raison^l\^L 
est impossible sans la pleine possession des doux 
précédentes facultés et sans un effort métliodkme 
cerlairs rè'gTeL'" "'"•'^°'-'^'- '«^ P'-"d-ts suivint 



■iCCLTKS mSLLBCTUELLES 



( du fini : 
' (immédiate et ' pcrreption 



((immédiate et 

incertaine) 
j conception 



externe : sena. 
interne : conscience. 
de l'abiolu : ( j'*^" rf /Jnon. 
raison ] J"! «'nents à priori. 
I idée de Dieu, 
du passé : mémoire. 
du possible : imagination. 
des idées ( "liatraction. 

généralisation. 
des rapports "^^"i^'ation des idées. 

association lias ,-™„,.- 



il ^ X , ' "^^"""i'on des imanes. 
au général au particulier : raisonnement 
(teauctif. 
^"induc^îr'" "" ^'^"^"' '■ ''"'■"""•«"•'"'l 



On demandera peut-être pourquoi nous ne fai- 
sons pas entrer dans cette liste trois ou quatre 



INTELLIGENCE 



— 1044 — 



INTERET 



mois qui se trouvent dans beaucoup de traités en 
tête des facultés intellectuelles et dont nous ne 
méconnaissons pas l'importance : Vattentioii, la 
réflexion, la comparaison, le Jugement. Voici nos 
raisons. 

Aucun de ces termes, à proprement parler, ne 
désigne une faculté intellectuelle ; ils indiquent, 
soit des actes de toutes les facultés ou de certaines 
facultés, soit des manières d'être ou des caractères 
de l'intelligence. 

Vattention n'est pas une faculté spéciale ayant 
un objet spécial : elle s'applique à tout, elle donne 
à toutes les facultés leur puissance, h tous les ré- 
sultats de la pensée leur valeur. L'attention, c'est 
le degré d'intensité avec lequel l'esprit s'applique 
à un objet, soit par la perception, .-oit par la con- 
ception, soit par le raisonnement. On peut dans 
chaque ordre de facultés opérer avec ou sans atten- 
tion, avec plus ou moins de force d'attention. 

La réflexion est le nom qu'on donne à l'attention 
quand la pensée se replie sur elle-même ; avoir 
une grande puissance de réflexion, ce n'est pas 
exercer une faculté distincte des autres, c'est 
exercer son intelligence d'une certaine façon dont 
tous les esprits ne sont pas également capables et 
qui varie suivant les âges, les tempéraments, les 
circonstances. Tel a l'esprit porté i l'observaiion 
externe, Ji la constatation des phénomènes maté- 
riels; tel autre a plus de facilité à se recueillir, 
à rentrer en lui-même, i observer en quelque 
sorte sa propre intelligence. Savoir réfléchir, c'est 
avoir conscience plus fortement et plus nettement 
que le commun des esprits superficiels. 

La eumparaiion est un autre genre d'attention. On 
l'a assez mal définie une attention double, pour 
dire tout simplement qu'elle suppose l'attention 
rapprochant deux faits ou deux idées. Comparer, 
ce n'est pas être attentif à deux choses à la fois, 
c'est être attentif au rapport de deux choses, en 
saisir la ressemblance et la dilïérence. Il ne faut 
donc pas voir non plus dans la comparaison un 
ordre spécial de faits intellectuels ; c'est une opé- 
ration qui peut se produire dans toutes Irs facul- 
tés et qui est particulièrement fréquente dans les 
facultés secondaires, puisque la mémoire, l'imagi- 
nation, l'association des idées ne vivent que par 
d'innombrables comparaisons. 

Ainsi ces trois mots désignent non pas des fa- 
cultés à part, mais des conditions d'exercice des 
facultés intellectuelles, l'attention indispensable en 
particulier à la perception externe, la réflexion à 
la perception interne, la comparaison aux facultés 
de conception. 

Quant au jugement, nous n'en pouvons faire 
une faculté particulière, après ce que nous en 
avons dit au début de cet article. Juger, c'est pen- 
ser. Il n'y a pas un seul acte de l'intelligence qui 
ne se résolve en an jugement. On peut distinguer 
diverses espèces de jugements; mais le jugement 
comprend toute l'intelligence. Voir un objet, c'est 
juger qu'il existe, sur le témoignage de la vue ; 
avoir conscience de ce qu'on éprouve, c'est juger 
qu'on est dans tel ou tel é'at ; se souvenir ou ima- 
giner, c'est juger que telle chose a été, que telle 
autre pouvait être; raisonner, c'est juger plusieurs 
fois de suite et en mettant un certain rapport entre 
ces jugements. 

Ce n'est donc pas méconnaître l'importance du 
jugement que de l'omettre dans la liste des diver- 
ses facultés intellectuelles ; c'est au contraire lui 
restituer son véritable rùle, celui d'opération fon- 
damentale et essentielle de l'intelligence. 

Enfin il y aurait peut-être encore à expliquer 
pourquoi nous ne portons pas dans ce tableau cer- 
tains faits intellectuels complexes et dérivés dont on 
a proposé quelquefois de faire des facultés. Par exem- 
ple, certains termes empruntés à la vie religieuse, 
tels que croire, adorer, prie/-; ou d'autres qui ont 



trait à des opérations à la fois intellectuelles et phy- 
siologiques, parler, compter, lire; ou enfin d'autres 
qui concernent des opérations de la sensibilité ou 
de la volonté unies à celles de l'intelligence, admi- 
rer, se décider, obéir, etc. Notre réponse est dans 
le sens même de ces mots : aucun ne désigne ni une 
opération simple et irréductible, ni une faculté 
intellectuelle se manifestant isolément. Ce sont des 
produits mixtes, des résultats multiples, dans les- 
quels on peut rechercher quelle est la part des 
diverses facultés. Ce sera même là, un excellent exer- 
cice psychologique à faire faire dans une 'i' année 
d'école normale. Mais la classification des facultés 
intellectuelles doit évidemment se borner aux 
groupes de faits élémentaires et irréductibles; 
la liste que nous en avons dressée est ce qu'elle 
devait être s'il n'y manque aucun fait intellectuel 
sut c/eneris, et s'il n'y figure aucun phénomène 
complexe pouvant être ramené à des éléments 
plus simples. 

INTÉRÊT (Règle d'). — Arithmétique, XLL — 
1.— On appelle intérêt le bénéfice que rapporte une 
somme prêtée ou placée dans une entreprise quel- 
conque. La somme dont il s'agit prend le nom de 
capital, et on appelle taux de intérêt ce que 
rapportent lOU fr. dans une année. L'année com- 
merciale est comptée pour 300 jours. Dans le 
commerce, le taux stipulé ne peut être supérieur 
i6 p. 100 ; mais dans une entreprise industrielle 
le bénéfice peut être plus considérable. 

L'intérêt se calcule conformément à une règle 
facile à établir. Supposons, pour fixer les idées, 
que le capital placé soit de 2 800 fr., le taux 
6 p. 100, et que la durée du placement soit de 
90 jours. On raisonnera de la manière suivante : 



100' 


pendant 


300 jours rapportent G' 


100' 


- 


1 jour rapporteront — 


100' 


— 


6'X90 
90 jours rapporteront 


1' 


— 


-. : 6'X90 
90 rapporterait ^^^^^^ 


et 2800f 





28Û0'.fi.90 
90 - rapporteront 



On voit que, poicr obtenir Vintérét, il faut mul- 
tiplier le capital par le taux et par le nombre de 
Jours, et diviser le produit par 36000. Dans 
l'exemple actuel, on trouve 42 fr. 

On trouverait de même que l'intérêt de 596 fr. 
pendant 135 jours est : 



5 90'. 6. 125 
30 000 



ou 12' 41 



2. — Dans les maisons de commerce, où on a sou- 
vent i calculer les intérêts à un même taux, on 
simplifie un peu le calcul. Si le taux est de 
p. 100 par exemple, on remarque que mul- 
tiplier par et diviser ensuite par 30 000, revient 
à diviser tout de suite par 6000, c'est-à-dire que, 
pour obtenir l'intérêt, on multiplie le capital par 
le nombre de jours, ce qui donne ce que, dans 
les habitudes commerciales, on appelle le nombre; 
et l'on divise par 60tiO, qu'on appelle le diviseur 
fixe Ainsi, dans le second exemple traite plus 
haut, le nombre est 590' X 125, c'est-.Vdire 
■;4 500; en divisant par 6000 ou d'abord par 1000 
et ensuite par 0, on obtient comme ci-detsus 
12fr. 41. , , 

On pourrait, pour d'autres taux, employer le 
même procédé, en remarquant que, pour le 5 p. 
100, le diviseurfixe serait -200; pour 4^ le diviseur 
fixe serait 8000; pour 4 ce serait 9000; mais on 



INTÉRÊT 



_ 1045 — INTÉRÊTS COMPOSÉS 



préfère géndralemont commencer par calculer l'in- 
térêt à 6 p. lOi), et en déduire l'intérôt h un autre 
taux par la règle suivante, facile i justifier : 

Si le taux est 
5, retrancher 1 sur 6, ou prendre le sixième 
i\, — l^surG, — \c quart 

4, — 2 sur (i, — le Mrs 

3, — 3 surC, — \dL moitié 

Soit, par exemple, k calculer l'intérêt de 875 fr. pen- 
dant SO jours b.\\ p. 100. Lo nombre étant 875 X 80 
ou 65200, en divisant par 6000 on obtient d'abord 
10 fr. 8C66... ;retrancliant le quart ou 2 fr. 71000..., 
il reste 8 fr. 15. 

3. — Ouand l'inconnue du problème est lecapital, 
le taux, ou le nombre de jours, on remarque que, 
d'après la règle de l'intérêt simple, le produit de 
l'intérêt par 36000 doit être le même que le pro- 
duit du capital par le taux et par le nombre do 
jours. On obtiendra donc le nombre cherché en 
divisant ce produit : 

Par le taux et par le nombre de jours, si l'in- 
connue est le capital ; 

Par le capital et par le nombre de jours, si l'in- 
connue est le taux ; 

Par lo capital et par le taux, si l'inconnue est le 
nombre de jours. 

Supposons, par exemple, qu'un capital de lia fr. 
ait produit 13 fr. 20 d'intérêt, au taux de 6 p. 100, 
et qu'on demande le nombre de jours. On multi- 
pliera 13 fr. 20 par 36000, ce qui donne -475200, 
puis on divisera ce produit par 720 et par G, 
ou, ce qui revient au même, par 4320, ce qui 
donne 110. L'inconnue a donc pour valeur 110 
jours. 

Supposons, en second lieu, qu'un certain capital 
ait produit 19 fr. 20 au bout de 120 jours, au taux 
de 4j p. 100, et qu'on demande ce capital. On 
multipliera 10 fr. 20 par 3G0l)0, ce qui donne 
091 200 fr. ; puis on divisera par 120 et par 4.5, ou, 
ce qui revient au même, par 540, ce qui donnera 
1280 fr. pour le capital demandé. 

4. — Comme application de ce qui précède, nous 
traiterons une question qui se rencontre dans les 
transactions commerciales, et qui est connue sous 
le nom d'échéunce commune. 

Une personne a souscrit au profit d'une autre 
trois billets : l'un de5i0 fr. payable dans 90 jours, 
le second de 450 fr. payable dans 110 jours, le 
troisième de 370 fr. payable dans 180 jours ; et elle 
propose de les remplacer par un billet unique, 
énonçant la somme totale, et produisant le même 
intérêt ; la question est de savoir quelle échéance 
il faudra fixer. Remarquons d'abord que la somme 
totale est 1360 fr. La somme des intérêts, en dési- 
gnant par t le taux, sera d'après la règle d'intérêt: 



540'. /. 90 450'. <■ 110 

."ïri non t" !^(:nn(i 



+ 



370'. M 80 



Cette somme peut s'écrire : 

(5411.90 + 450.1 10 + . 370.180) x/ 



D'un autre côté, si nous désignons par n le 
nombre de jours cherché, la somme de 1360 fr. 
produirait un intérêt marqué par : 



Ces deux expressions de l'intérêt total devant 
être les mêmes, on doit avoir : 



d'où résulte 



164 700 = 1360.;; 



11= — '- = 121,10 ou 121 jours et une fraction. 

1300 

On adopterait 121 jours. On voit que la ques- 
tion est indépendante du taux de l'intérêt, et que, 
jwiir obtenir l'échéance commune, il faut faire la 
somme des nombres (produit des capitaux par les 
nombres de jours), et diviser par la somme des 
capitaux. 

S'il y a, par exemple, quatre billets. 

L'un de 810' payable dans 130 jours 

L'n second de 720' — 180 — 

Un troisième de 610' — 210 — 

Un quatrième de 1000' — 300 — 

le nombre n de jours exprimant l'échéance com- 
mune sera : 

810X130+720X180+640X210+1000X300 



810 + 720 + 640+1000 

_ eC9 300 
" 3170 



= 180,40 



On pourrait adopter 180 jours. [H. Sonnet.] 
INTÉRÊTS COMPOSÉS. — Arithmétique, LV. — 
I . — Une somme est dite placée i intérêts composés 
lorsque chaque année le capital s'augmente des in- 
térêts produits pendant l'année précédente. La 
somme placée prend le nom de capital primiiif, et 
ce capital, augmenté de ses intérêts composés, s'ap- 
pelle le C'ipital définitif. Supposons qu'on place 
une somme de 1100 fr. à intérêts composés, au 
taux do 5 pour 100. Puisque l'intérêt de 100 fr. en 
un an est de 5 fr. , et que le capital s'augmente de 
intérêts produits pendant l'année, un capital pri» 
mitif do 100 fr. devient au bout d'une année 105 fr; 

1 fr., dans la même circonstance, deviendrait — r- 

ou 1 fr. 05 ; et 1400 fr. deviendront 1400' x 1,05; 
Ainsi, on obtient le capital définitif au bout d'une 
année en multipliant le capital primitif par 1,05^ 
Au bout de la seconde année, la quantité 1400* 
X l,o.'> sera encore multipliée par 1,05, ce qui don- 
nera liOO' X (1,05)2. Au bout de la troisième annéo 
on trouvera 1400' x(I,05)-'. Et, en continuant ainsi, 
on voit que le capital définitif au bout de ?i années 
sera 1400' X (l,0.ij°. On voit que, pour obtenir le 
caiiital définitif, il faut multiplier le capital pri- 
mitif par l'unité plus te centième du taux élevé à 
une puissance marquée par le nombre des (innées. 
Plus généralement : soit a lo capital primitif et t 
le taux. Au bout d'un an, un capital de 100 fr. de- 
vient 100' + /," 1 franc, au bout du même temps, 

devient — ' "^ ou 1' +— ^ ou 1 +r, en désignant 

par r le centième du taux ; le capital a devient donc 
a (I + ;■). Au bout do la seconde année, ce résultat 
doit encore être multiplie par 1 + r, ce qui donne 
a (1 + r)2. An bout de trois ans on obtient a (l + >-)3. 
Et au bout de n années, le capital définitif A est 
donné par la formule : 



A = a (1 + r)" 



(1) 



qui revient ."i l'énoncé ci-dessus. 

En appliquant les logarithmes * à cette formule, 
on obtient : 



log A = log a + n log (1 + r) 



(2) 



c'est-i-dire que, pour obtenir le logarithme du ca- 
pital définitif, il faut, au logarithme du capital 
primitif, ajouter n fois le logarithme de l'unité plus 
le centième du taux. 
Soit par exemple : 



INTERETS COMPOSES 



1046 — INTÉRÊTS COMPOSÉS 



a = 1200', n=ï3, et -4^ le taux, d'où r=0,045 
on aura 
d"où : 



A = 1200' (l,05ô)i: 



log A = lo 



1200'+ 13 los (1,045) = 3,0791812 
+ 13 X 0,0rjll63 



log A = 3,3276931 



d'où : 



A = 212(i',C3 



2. — A l'aide de la formule (2), dans laquelle on 
suppose» = 1, on forme aisément le tableau des 
capitaux définitifs correspondant aux taux les plus 
usités, et i divers nombres d'années depuis I jus- 
qu'à 21. Pour toute autre valeur de a on n'aura 
qu'à multiplier les nombres de la table par la va- 
leur a du capital définitif. Voici ce tableau : 



ANNÉES 




5 1/2 


4 


4 1/2 


S 


3 1/2 


6 


1 


1,030000 


1,035000 


1,040000 


1,0450;10 


1,050000 


1 ,055000 


1,060000 


2 


1 ,000900 


1,071225 


1,081000 


1 ,092025 


1,102500 


1,U30S5 


1,123600 


3 


1,092727 


1,108717 


1,124864 


1,141166 


1,157625 


1,174242 


1,191016 j 


i 


1,1 25009 


1,147522 


1,169858 


1,192518 


1,21506 


1,238825 


1,262477 


5 


1,159273 


1,187685 


1,216652 


1,:46182 


1,276281 


1,306900 


1,338220 


6 


1,194052 


1,229254 


1,-.05318 


1.302260 


1,340095 


1,378843 


1,418520 


7 


1 ,229873 


1,272278 


1,315930 


1,300862 


1,407100 


1,454679 


1,503631 


8 


1,210769 


1,31U808 


1,368568 


l,4'J210l 


1,477455 


1,534687 


1,593849 


9 


1,304772 


1,362896 


1,4233.0 


1,486095 


1,551328 


1,619096 


1,689480 


10 


1,343916 


1,410597 


1,480243 


1,55291,9 


1,628894 


1,708140 


1,790845 1 


1! 


1,384233 


1,459963 


1,539452 


1,622853 


1,710339 


1,802094 


1,898300 


12 


1,425760 


1,51 lOOG 


1,001029 


1,695882 


1,795856 


1,901209 


2,012198 j 


13 


1,468532 


1,563954 


1,605072 


1,772190 


1,885649 


2,005776 


2,1.32930 ! 


14 


1,512588 


1,618692 


1,731674 


1,851940 


1,979931 


2,116094 


2,26090(i 


là 


1,557966 


1,075346 


1,800941 


1,935283 


2,078928 


2,232479 


2,-396.561 


16 


1,604706 


1,733983 


1,872979 


2,022370 


2,182875 


2,3552(i6 


2,540355 


17 


1,6528 46 


1,794672 


1,947897 


2,113377 


2,292018 


2,484806 


2,092776 


18 


1,702431 


1,857485 


2,025813 


2,208179 


2,406619 


5,621470 


2,854343 


19 


1,753504 


1,922197 


2,106845 


2,307861 


2,526950 


2,765651 


3,025604 


20 


1,806109 


1,989784 


2,191119 


2,411715 


2,653297 


2,917 763 


3,207141 


21 


1,860293 


2,059427 


2,278763 


2,520242 


2,785963 


3,078240 


3,399569 



Si nous reprenons, par e.\emple, les hypothèses 
a= 1200', t = i i.et n= 13,1a table donnera pour 
ce taux et ce nombre d'années 1,772196; en mul- 
tipliant ce nombre par 1200, on obtient 2120' 63, 
qui est le capital définitif trouvé plus haut. 

3. — Il peut arriver que la durée du placement 
se compose d'un certain nombre entier d'années 
augmenté d une fraction ; dans ce cas, on suppose 
que le capital primitif a été placé à intérêts com- 
posés pendant le nombre entier d'années, et que 
la somme produite est restée placée à intérêt sim- 
ple pendant la fraction d'année. La somme pro- 
duite au bout de n années étant toujours fl (1 + rj" 
produira, à intérêt simple, pendant une fraction 
k d'année, un capital définitif représenté par : 



A = a (1 -f 7-)» (I -I- 4,- 



(3J 



En appliquant les logarithmes à cette formule, 
on obtient: 

log A = log a + 71 log {1 + ,■) + log (1 + kr) (4) 

Si, par exemple, on a : 

= 1200', n=13, r= 0,045 et A = | 

on aura : 

log A = log 1200-1- 13 log (1,045) -4- log (1,03) 
d'où : 



log A = 3,0791812 + 13 X 0,0191163 + 0,0128372 
= 3,3405303 
d'où : 

A = 2190',43 

4. — Il peut se faire que l'inconnue du problème 
soit le capital primitif, le taux ou la durée du pla- 
cement. La solution des deux premiers cas se tire 
de la formule (2) qui donne : 



log a ^ 1 



log(l-f »■) = 



X — n lo 
log A 



(1 + '') 
-log a 



Lorsque c'est la durée du placement qui est in- 
connue, la même formule donne : 



log \ — log a 



(-) 



log (1 + )•) 

Mais si la valeur trouvée pour n est fraction- 
naire, et que m représente sa partie entière, il con- 
viendra d'employer la formule (4) en y remplaçant 
71 par m. On en tirera alors: 



k = 



ar (1 + rj" 



ce qui fera connaître la fraction d'année 
au nombre entier m. 



ajouter 



INTERETS COMPOSÉS — 1047 — 



INTERJECTION 



Supposons, par exemple» que l'on cliorche le 
tempsnocessaire pour qu'un capital placé à 5 p. 100 
et à inlércHs composés soit doublé ; il faudra faire 
A = 2 a, et )' = 6. La formule (7) donne alors : 

>n = 14 ; et la formule (8) : le = 2028 = -— ; la 

3U0 
durée cherchée est donc 14 ans, 2 mois et 
13 jours. A 4 ; pour 100, on trouverait de même 
15 ans, 8 mois et 27 jours. 

5. — Dans les questions relatives au Crédit fon- 
cier-., les intérêts, au lieu de se capitaliser par 
années, se capitalisent par semestres. En raison- 
nant comme on a fait pour établir la formule (I), 
on trouve qu'il faut y remplacer r par \ r, et le 
nombre n d'années par le nombre s de semestres, 
ce qui donne : 

A = a (1 + ) ,■)» (9) 

Soit, par exemple, 

a = 10 000', r = 0,045 et .5 = 17; 



A = 10 000' (1,0225)" 



co qui donne : 



A= 14 597',43. 



Si les intérêts se capitalisaient par trimestres, la 
formule à employer serait : 



, A = a (1 + ; r)T 



(10) 



en désignant par T le nombre de trimestres com- 
posant la durée du placement. 

6._ — On peut se proposer sur les intérêts com- 
posés un grand nombre de problèmes divers; nous 
nous contenterons d'en donner quelques exemples. 

I.^ — Une somme de CO 000 fr. a été placée à in- 
térêts composés pendant un certain nombre d'an- 
nées. Si elle élad restée placée un an de moins, le 
capital définitif eût été inférieur de 399G fr. \1; 
si, au contrnire, elle était restée placée un an de 
plus, le capital définitif eiit été supérieur de 
4156 fr. 02. On demande le taux de l'intérêt et la 
durée du placement. 

Remarquons d'abord que la différence entre 
«(l + r)o et a (1 +,-)n^iest «(i _)_ ,.)n-i. ,.. Les 
conditions du problème sont donc exprimées par 
les équations: 

6000U'(1 + î-)n-i.,- = 399CM2 
et: 

enono'd -f r)\ r = 4i5e',o2 

En les divisant membre à membre, on en tire 

1 + r = 0,04 

_ Au moyen de cette valeur, la seconde des deux 
équations devient: 

COOOC (1, 04)°. 0,04 = 4156,02 
ou : 

41.5B,02 



(1,04)" = 



60000 X 0,04 



d'où l'on tire par logarithmes n = Ji. 

II. — On a deux sommes, l'une de 2i00 fr., 
t autre de 3G0ii fr. à placer, pendant 10 ans, à 
deux taux différents et à intérêts composés. Si 
i on place la plus petite au taux le plws élevé et ta 
plus grande au tmix le plus bas, on obtiendra un 
capital définitif de 8747 fr. 44. Si, au contraire, on 
place la plus petite >.omme,au taux te plus bas et 
la plus grande an taux le plus élevé, on f/agnera 
à celte comlnnatson 341 fr. 97. On demande à quels 
taux lesdeuT. sommes doivent être placées. 

Si r et r' désignent l'intérêt annuel de 1 fr. 
correspondant à chacun des deux taux, les condi- 



tions de l'énoncé seront exprimées par les équa- 
tions : 

3CO0' (1 -f c)!» -f 2400 (1 -{■ c')'" = 8747',4'» 
2400' (1 4- rl'O-l- 3000 (1 + )'V° = 9089',42 

Posant : 

X = (1 + )•)!» et y = (\ -\- r')t», 

il viendra, en divisant par 100 : 

3Gx -f 24y = 87,4744 et 24x + 36?/ = 90,8942 

On en tire, par les méthodes connues (V, Equa 
lions) : 

X = 1,6288940 et j/ = 1,3439165 
d'où l'on déduit, à l'aide de la table ci-dessus : 
r = 0,03 et r' = 0,05 

Les deux taux demandés sont donc 3 p. 100 et 
5 p. 100. 

III. — Une somme a été placée pendant un cer- 
tain nombre d'années à intérêts composés, en capi- 
talisant les intérêts par semestre; à quel taux au- 
rait-il fallu placer la même somme pendant le même 
temps pour obtenir le même cupilal définitif, si les 
intérêts avaient été capitalisés par années ? 

Soit a le capital primitif, )■ le taux connu et x le 
taux cherché, n étant le nombre d'années du place- 
ment ; on devra avoir : 

a (1 -\-x)'' = a[\ +-»s» 

d'où, en divisant par a et extrayant la racine d'or- 
dre n : 

l -{-x = (l + l >')^ 
d'où : 

3; = (1 + ;->■)'— ! = '■ + Ir'- 

Si, par exemple, on a î-=0,04, on trouvera 
x = 0,040i ; c'est-à-dire que le taux serait 4 fr. Oi. 
[H. Sonnet.] 

INTESTINS. — V. Digestion. 

Ii\TEKJECTIO\. — Grammaire, XVIII. — L'in- 
terjection est un cri, une exclamaiii,^ qui exprime 
les mouvements subits de l'àme : ali! oh! fi! 
hélas ! 

Interjection vient du latin interjectio, propre- 
ment : action de jeter au milieu (de la phrase). 
C'est une sorte de cri jeté au milieu des autres 
mots. D'après cette définition, on comprend que 
les véritables interjections sont simplement nos 
voyelles a, e, i, 0, u, aspirées ou redoublées, sous 
les formes ah, ha, lié, hihi, oh, hue, etc. Elles 
n'ont en général sous cette forme aucun sens 
particulier ; leur signification très vague dépend 
du sentiment qu'il s'agit d'exprimer, et de l'ac- 
cent avec lequel elles sont prononcées. 

Les principales interjections sont : 

Pour exprimer la joie : Ah! bon 

— la douleur : Aie! ah! hélas! 

— la crainte : Ha! hé! ho! 

— l'admiration: Ah! eh! oh! 

— l'aversion: Fi! 
Pour encourager : Sus! 
Pour appeler : Holà! hé! 

Il faut ajouter à cette liste un grand nombre de 
mots qui s'emploient accidentellement comme in- 
terjections, tels que : peste, miséricorde, allons, 
courar/e, ferme, etc. 

Les interjections sont formées : soit à 1 aide de 
noms {paix! courage! patience!) ; soit à l'aide de 
verbes {soit! allons! suffit!) ; soit par de simples 
exclamations {ah! oh! etc.). 

Si nous laissons de côté les locutions telles qut 
pair.! courage! soit! etc., qui sont plutôt des 



INTERJECTION 



— 1048 



INVASIONS 



propositions elliptiques (pour fnites paix, prenez 
courage) que des interjections proprement dites, 
il nous restera peu de cliose à dire des interjec- 
tions. Deux seulement, liélas et dame, nécessitent 
quelques explications. 

Hélas! que nos aïeux écrivaient en deux mots : 
/«? .' las ! est composé de l'interjection hé ! et de l'ad- 
jectif las, qui signifiait malheureux dans notre 
vieille langue. On disait au xiii'^ siècle : «T.ette mère 
est lasse de la mort de son fils; Hé! las que je 
suis ! >i Ce n'est qu'au xv" siècle que les deux 
mots se soudèrent et qu'hélas devint inséparable. 
En même temps /as perdait son énergie primi- 
tive et passait du sens do douleur à celui de fa- 
tigue, comme cela est arrivé pour les mots gdne 
et ennui qui signifiaient à l'origine toiirment et 
haine. 

L'interjection dame ! (qu'il ne faut pas confon'lre 
avec le substantif féminin dame) est l'abréviation de 
Datyie-Dieu, exclamation de l'ancien français, qui 
signifie Seignew-Dieu! [Dvmine-Deus.) On trouve 
à chaque page dans les textes du moyen âge : « Que 
Dame-Dieu nous aide ! » Dume-Dieu, et simple- 
ment dame, s'employait comme interjection ; et 
l'exclamation Ali! dame, qui pour nous a perdu 
aujourd'hui toute signification, revient à dire : Ah ! 
Seigneur. Nous retrouvons encore ce mot dame 
dans les noms géographiques Dammartin, Dam- 
pierre, etc., qui signifient le sire Martin, le sîVe 
Pierre, 

Les termes .employés dans le langage familier et 
dans le style comique, tels que : corbleu, diantre, 
jarni, morbleu, etc., ne sont que des jurements et 
des blasphèmes aujourd'hui défigurés. Corbleu est 
pour corps (le Dieu; diantre pour diable; j'anii ou 
jarnidieu pour je renie Dieu, etc. 

Modèles d'exercices. — 1" Lire aux élèves 
le morceau suivant en leur faisant remarquer les 
interjections. 

Le Grondeur. 

M. Grichard, Bourreau! me feras-tu toujours 
frapper deux heures à la porte? 

Liiliue. Monsieur, je travaillais au jardin; au 
premier coup-- de marteau, j'ai couru si vite que je 
suis tombé en chemin. 

M. Grichard. Je voudrais que tu te fusses rompu 
le cou. double chien ; que ne laisses-tu la porte ou- 
verte ? 

Lolive. Hé ! monsieur, vous me grondâtes hier 
à cause qu'elle l'était; quand elle est ouverte, vous 
vous fâchez; quand elle est fermée, vous vous fâ- 
chez aussi : je ne sais plus comment faire. 

M. Gricliard. Comment faire? comment faire ? in- 
fâme !.. . 

Lolive. Oli çà, monsieur, quand vous serez 
sorti, voulez-vous que je laisse la porte ouverte ? 

M. Grichard. Non ! 

Lolive. Voulez-vous que je la tienne fermée? 

M. Gricliard. Non. 

Lolive. Si faut-il, monsieur.... 

M. Grichard. Encore! Tu raisonneras, ivrogne? 

Lolive, Morbleu 1 j'enrage d'avoir raison. 

Af. Grichard. Te tairas-tu? 

Lolive. Monsieur, je me ferais hacher. Il faut 
qu'une porte soit ouverte ou fermée : choisissez, 
comment la voulez-vous? 

lis. Grichard. Je te l'ai dit mille fois, coquin ! Je la 
veux.... je la.... Mais voyez ce maraud-là! Est-ce à 
un valet à me venir faire des questions? Si je te 
prends, traître ! je te montrerai bien comment je la 
veux.... As-tu baJayé l'escalier? 

Lolive. Oui, monsieur, depuis le haut jusqu'en 
bas. 

M. Grichard. Et la cour? 

Lolive. Si vous y trouvez ordure comme cela, 
je veux perdre mes gages. 

M. Grichard. Tu n'as pas fait boire la mule ? 



Lolirc. Ah ! monsi&ur, demandez-le aux voisins- 
qui m'ont vu passer. 

M. Grichard. Lui as-tu donné l'avoine? 
Lolive. Oui, monsieur, Guillaume y était pré- 
sent. 

M. Grichard. Mais tu n'as point porté ces bouteilles 
de quinquina où je t'ai dit? 

Lolive. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ai rap- 
porté les vides. 

A/. Grichard. Et mes lettres, les as-tu portées à la 
poste, Iiein ? 

Lolive. Peste I monsieur, je n'ai eu garde d'y 
manquer. 

M. Grichard. Je t'ai défendu cent fois de racler 
ton maudit violon ; cependant j'ai entendu ce ma- 
tin 

Lolive. Ce matin ? Ne vous souvient-il pas que 
vous me le mîtes hier en mille pièces ? 

M. Grichard. Je gagerais que ces deux voies de 
bois sont encore.... 

Lolire. Elles sont logées, monsieur. Vraiment, 
depuis cela, j'ai aidé Guillaume à mettre dans le 
grenier une charretée de foin, j'ai arrosé tous les 
arbres du jardin, j'ai nettoyé les allées, j'ai bêché 
trois planches, et j'achevais l'autre quand vous avez 
frappe. 

M. Grichard. Oh ! ... il faut que je chasse ce co- 
quin-là ; jamais valet ne m'a fait enrager comme ce- 

lui-ci;ilme ferait mourir de chagrin Hors d'ici! 

(Brueys.) 
1° Dicter ou écrire au tableau le même morceau, 
en remplaçant les interjections par des tirets ; les- 
élèves mettront les interjections convenables. 

3° Dicter ou écrire au tableau le même morceau 
et faire expliquer aux élèves le sens et l'origine de- 
chaque interjection. [J. Dussouchet.j 

INVASIONS. — Histoire générale, XXXIX-XL ; 
Histoire de France, XXXVIII-XL. — Le nom d'm- 
vasion pourrait s'appliquer à tout envahissement 
d'un pays par une armée étrangère ; mais on le 
réserve d'ordinaire, en histoire, à l'entrée en masse 
d'un peuple encore barbare sur le territoire d'un- 
peuple plus civilisé. En outre, abstraction faite 
du degré relatif de civilisation des peuples en 
jeu, une même nation appellera volontiers guerres 
à.'invasion celles où son propre territoire a été 
envahi, et guerres de conqui'te, campagnes, expé- 
ditions, celles où elle a joué elle-même le rôle 
d'envahisseur. Ainsi, dans l'histoire de France, on 
parle de la campagne d'Egypte en 1798, de la cam- 
pagne de Russie en ISl'i, et de Yinvasion des 
alliés en 1814. Les peuples latins désignent sous 
le nom A' invasion des barbares la prise de posses- 
sion de l'empire romain par les hordes germani- 
ques, tandis qu'en Allemagne cet événement s'ap- 
pelle la grande migration des peuples. 

Les principales invasions que mentionne lliis- 
toire universelle sont, par ordre chronologique : 
L'invasion des Hyc.sos ou Hyk-shos ( « rois pas- 
teurs ») en Egypte, vers le vingt-troisième siècle 
avant notre ère (.V. Egi/vte, p. 65'2) ; 

L'invasion des Scythes ou Kimmériens dans 
l'Asie occidentale, de 634 à C27 (V. Assyrie, Médie, 
Perse); 

Les diverses invasions des Gaulois en Italie, en 
Grèce, en Asie-Mineure (V. Gaule, p. 848) ; 

Celle des Cimbres et des Teutons, à la fin du se- 
cond siècle avant notre ère (V. Home); 

La grande invasion des Barbares, aux quatrième 
et cinquième siècles (V. Barbares et Rome) ;1 

L'invasion arabe, aux septième et huitième siè- 
cles (V. Arabes et Khalifes) ; 

L'invasion 7iormande' on Scandinave, en Angle- 
terre, en France, en Italie, à partir du septième 
siècle jusqu'au milieu du onzième (V. Normands 
et Scandinaves); 

Les deux invasions des Mongols sous Gengis- 
Khan et ses successeurs, au treizième siècle, et 



INVENTIONS 



— 1049 



INVENTIONS 



snus Tamerlan, à la fin du quatorzième siècle 
(V. Mnivjoh). 

INVr.Sf rUlN. — V. Componiion. 

IINVUM'IOiNS. — Histoire générale, XXXVII. 
— On demandait à Newton comment il était arrive 
il formuler la grande loi de la gi-avitation qui ré- 
git notre globe, notre système solaire, l'univers en- 
tier? — (( En y pensant, » répondit-il avec une no- 
ble simplicité. Ce mot, qui donne le secretdc la plus 
superbe découverte peut-être qu'ait faite notre es- 
pèce, s'applique également à la plupart, sinon h la 
totalité des inventions ; non pas que toutes soient le 
produit d'une longue réflexion, solentune déduction 
logiquement poursuivie de faits et de principes 
déjà connus — ces découvertes par la voie théori- 
que sont beaucoup plus rares que celles que l'on 
doit au hasard, comme on dit — mais le hasard n'a 
jamais rien montré aux hommes inintelligents ; pour 
transformer l'accident en acquisition durable, il a 
toujours fallu qu'un esprit avisé analysât, raisonnât 
le pourquoi, le comment, dégageât le principe géné- 
ral du fait particulier. L'histoire des inventions et 
des découvertes n'est autre que l'histoire de la 
pensée s'appliquant h mieux connaître la consti- 
tution de l'univers en son ensemble et dans ses 
détails, par l'emploi des connaissances acquises, par 
la meilleure adaptation de l'homme à son milieu, 
et du milieu Ji Ihorame. A mesure que cette 
adaptation s'accomplit, l'homme progresse etse per- 
fectionne, il se modilie lui-même à mesure qu'il 
transforme ia nature ambiante. Dans nos pays ci- 
vilisés, ces changements qui se poursuivent depuis 
qu'il y a une histoire, et qui avaient commencé 
longtemps auparavant, ont agi d'une manière déjà 
puissante sur la constitution chimique du sol, sur 
le régime hydrographique, sur le climat. L'homme, 
qui a bouleversé le pays qu'il habite, avait com- 
mencé, la langue le dit elle-même, par être un sau- 
vage, unebête fauve, certainement la plus féroce de 
toutes. Il n'avait à l'origine que des besoins tout à 
fait restreints, les seuls, d'ailleurs, qu'il pût satis- 
faire. Nos désirs portant tous sur quelque diminu- 
tion de peine, de fatigue et de temps, tendent, par 
conséquent, à une augmentation de force, de res- 
sources et de loisirs, à un accroissement de vie, aune 
augmentation quantitative et qualitative dans la va- 
leurde l'homme. Notre existence est tout autrement 
mobile, féconde en impressions variées et en senti- 
ments profonds que celle de nos premiers ancê- 
tres. Il est vrai que nous employons notre puis- 
sance accrue, notre intelligence mieux armée à 
former de nouveaux souhaits plus vastes qui pro- 
voqueront des efforts plus puissants, des réalisa- 
tions plus considérables. Notre puissance aug- 
mente et aussi nos inquiétudes, et le désir tou- 
jours inassouvi du mieux, et encore du mieux, qui 
n'est l'ennemi da bien que par exception, quoi- 
qu'on dise le proverbe. 

C'est le moment de rappeler la distinction qu'on 
a faite depuis longtemps entre les inventions et 
les découvertes. Les découvertes sont plus spé- 
cialement la simple constatation de faits, de lois, 
ou de principes inconnus jusque-là, en histoire, 
en géographie, dans les sciences en général. Les 
inventions impliquent le plus souvent une mise au 
point nouvelle, une transformi^on, une adaptation 
de la part de l'homme. Ainsi, la découverte des 
propriétés merveilleuses de la pierre aimantée ren- 
dit possible l'invention jde la boussole, qui permit 
aux navigateurs de perdre les côtes de vue, de se 
lancer dans la haute mer, et de mettre le cap vers 
des contrées encore inconnues. Les découvertes de 
nos physiciens et de nos chimistes donnent aux 
industriels et aux mécaniciens le moyen de faire 
une multitude d'Inventions dans le domaine pra- 
tique ; les découvertes de nos mathématiciens, 
les hautes analyses de nos géomètres sont mises à 
profit de mille et mille manières par les opticiens et 



ingénieurs. Rarement les inventions sontimaginées 
de toutes pièces; elles sont le plus souvent de 
simples modifications aux procédés en vogue, aux- 
quels on donne des applications Inédites, et que l'on 
simplifie ou l'on complique pour de nouveaux usages. 
On a remarqué qu'il y a des époques plus fé- 
condes en Inventions que les autres. Ainsi, notre 
génération et celles qui l'ont procédée, à partir de 
la publication de la grande Encyclopédie, ont fait 
déjà une œuvre immense, et, sans exagération au- 
cune, sont en train de renouveler la face du monde. 
Il est facile de s'expliquer l'intermittence de ces 
époques de transformation, qui sont le contre-coup 
des Impulsions religieuses et philosophiques, mo- 
rales et scientifiques se produisant de période en 
période. Quand une idée, quand une théorie gé- 
nérale est lancée dans le monde, les intelligences 
éveillées la transportent chacune dans la sphère 
d'activité qui lui est propre, l'y établissent, l'y dé- 
veloppent, l'y maintiennent, jusqu'à ce qu'une 
conception nouvelle amène d'autres changements. 
La série de ces révolutions partielles dans le temps 
et dans l'espace n'est autre que la grande évolu- 
tion de l'humanité. Les idées ont aussi leur évo- 
lution partielle; comme les plantes, elles germent, 
frondoient, fleurissent, fructifient, et leur semence 
reproduit des sujets similaires, mais cependant 
distincts et nouveaux. Voilà pourquoi des inven- 
tions analogues surgissent, à peu près au même 
instant, dans plusieurs cervelles, et l'inventeur 
qui tarde trop à publier sa découverte s'en voit 
dépouiller l'honneur par un rival plus pressé. Cette 
remarque a donné lieu au paradoxe que les in- 
venteurs ne trouvaient pas leur invention, mais 
que l'Invention allait trouver son inventeur. La 
vérité est que les idées nouvelles viennent en 
leur temps, parce qu'elles sont la production des 
idées antérieures, le résultat des développements 
de la science. 

Ce serait s'engager dans un dédale que de vou- 
loir énumérer les inventions qui ont été faites de- 
puis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; 
un volume, des volumes n'y suffiraient pas ; sans 
parler de l'impossibilité matérielle de fournir des 
dates authentiques, des renseignements certains 
sur plusieurs d'entre elles qui ne sont pas des moins 
importantes. L'histoire des inventions est une 
science par elle-même. Précise en ce qui touche 
aux temps modernes, elle est vague pour le moyen 
âge, incertaine pour l'antiquité, obscure pour les 
temps préhistoriques. Son étude ne date que d'hier, 
et n'aurait pu être abordée utilement avant les 
travaux de nos derniers géologues. Nous indique- 
rons les lignes principales de cette histoire aussi 
exactement que le permettent nos connaissances 
actuelles; nous en tenant principalement à la 
genèse même, à la filiation des Inventions, et à 
leurs relations mutuelles. Nous renvoyons aux ar- 
ticles spéciaux du Dictionnaire pour les détails 
relatifs aux inventions les plus importantes, telles 
que Vimprimei'ie, la /joussote, la poudre à canon, 
la mac/une à vapeur, le télégraphe, etc. 

La classificatloii la plus simple et la plus prati- 
que nous parait être celle des inventions: 1° par 
leur objet, ou par les besoins auxquels elles doi- 
vent satisfaire, 2" par les moteurs ou par la nature 
de la force qu'elles emploient. 

I. — La nécessité est la mère des inventions, dit 
un proverbe dont l'expérience journalière prouve la 
justesse. N'était le besoin qui nous presse, nous 
nous endormirions dans la jouissance et dans l'oi- 
siveté. Il est certain que la même cause qui au- 
jourd'hui nous fait perfectionner les découvertes 
antérieures les a inspirées sous une forme 
barbare dans les temps primitifs. Les besoins 
les plus urgents sont les plus efficaces à réveiller 
l'intelligence engourdie. Les besoins moindres ne 
se font sentir que lorsque ceux de premier ordre 



INVENTIONS 



— 1050 — 



INVENTIONS 



sont déjà satisfaits. Nul mobile n'a été plus puis- 
sant que la faim il créer des ressources nouvelles, 
et à modifier peu à peu l'ordre de choses précédem- 
ment établi. L'Iiomme, un omnivore, a commencé 
par demander à la chasse la presque totalité de sa 
subsistance. Il tuait pour manger. Ses armes ont 
pu à l'origine n'être que celles du gorille et de 
l'orang-outang : tantôt une pierre, tantôt une 
massue dans ses poings robustes. Ce fut une véri- 
table inspiration de génie quand il emmancha sa 
pierre au bout d'un bâton l'ourclm, se faisant ainsi 
un instrument qui fut le premier casse-tête, le 
premier marteau, la première hache, la première 
lance, le premier cpieu, le premier javelot, le pre- 
mier hoyau. D'abord, il avait pris ces pierres pour 
faire poids ; il fut amené à les prendre pour leur 
dureté, ensuite pour leur tranchant; il en vint à 
tailler les silex qui devaient lui donner toutes sortes 
d'instruments l'un après l'autre : couteaux, poi- 
gnards, épingles, aiguilles, grattoirs, ràcloirs, 
limes et scies, pointes aiguës et barbelées de plu- 
sieurs modèles. De ces pointes remplaçant les os 
et les arêtes de poissons, il arma les flèches qu'il 
venait d'inventer après avoir reconnu l'élasticité 
de certains bois et les profits qu'on en pouvait 
tirer en courbant une branche, en la sous-tendant 
de boyaux tordus. Plus tard, il se mit ;\ polir les 
pierres les plus dures, du grain le plus fin, le plus 
serré, et même à les percer, k les forer. On trouva 
des minerais plus durs, plus résistants et plus 
lourds que la pierre ; par exemple le cuivre natif 
dont on fit des armes redoutables. 

En taillant les silex, en les frappant l'un contre 
l'autre, on avait vu des étincelles jaillir, et l'on de- 
vina que cette étincelle est de même nature que 
l'éclair qui sillonne la nuée ; çà et laces étincelles 
avaient fait jaillir la flamme aux entours, ce qui ne 
manqua pas de remplir l'homme d'effroi. Combien 
de siècles, combien d'âges se passèrent avant qu'il 
se soit familiarisé avec les feux de la foudre, des 
cratères, des sources de gaz, de naplite, de pétrole, 
avec les divers usages de l'eau qui sourdait des 
fontaines thermales dans les pays volcaniques? 
C'est ce qu'il est encore impossible de dire. Enfin 
se fit la découverte des découvertes, l'inven.ion 
des inventions. L'homme se rendit compte des ma- 
tières qui sont plus facilement comi)UStibles que 
les autres, il les disposa liabilement dans le voi.si- 
nage des cailloux qu'il heurtait et dont il tirait des 
étincelles : ce fut le briquet. Il fit bien plus. A dé- 
faut de pyrites, il frotta des morceaux de bois sec 
les uns contre les autres, fit tourner rapidement 
la pointe d'un bois dur dans le trou d'un bois mou. 
Au prix d'efforts énergiques, habiles et persévé- 
rants, que nous avons encore l'occasion d'admirer 
chez plusieurs peuplades contemporaines , on 
voyait le bois s'éciiaulïer peu à peu, se charbonner, 
une fumée s'élever; au milieu de la tache noire 
apparaissait un point rouge, première lueur qui 
bientôt gagnait en étendue et en intensité ; encore 
un moment, le bois craquait et la flamme surgissait 
vive et vermeille. Seul de tous les êtres animés, 
l'homme a conquis le feu, seul il sait l'entretenir. 
Nous sommes en droit de dire qu'au point de vue 
pratique, c'est l'usage du feu qui met une ligne de 
démarcation aussi nette et tranchée entre l'homme 
et la bêle qu'il est possible de le désirer. Ceux 
qui ont fait du sujet une élude spéciale n'hésitent 
pas à affirmer que s'il était vrai, comme quelques- 
uns prétendent, sans raison suffisante, nous semble- 
t-il, qu'il existe, ou qu'il existait tout récemment 
encore, des hordes assez arriérées pour ignorer 
l'usage du feu, ces hordes n'auraient eu d'humain 
que la figure. M. Tyler, le savant auteur de la 
Civilisation primitive, a recherché les diverses 
manières employées par les sauvages pour faire 
le feu et montré qu'elles ont pu, qu'elles ont dû 
donner naissance i plusieurs instruments et pro- 



cédés mécaniques dont on ignorait jusque-là l'ori- 
gine : tarière, vilebrequin, baratte, archet, mortier 
et pilon, etc. La meule antique dans laquelle on 
broyait le grain est un de ces appareils dérivés. 
Sur la meule gisante, qui restait immobile, tournait 
la meule roulante emmanchée sur un axe. L'allu- 
mette chimique devait faire tomber ces procédés 
divers en rapide désuétude. Les trois choses que 
le monde sauvage envie le plus à notre civilisation 
sont : l'allumette ou bâtonnet à feu, l'eau de feu, 
l'arme à feu. 

Le feu ayant été ainsi obtenu à grand'peine, il 
fallait le conserver. Il est telle peuplade nomade 
chez laquelle les femmes portent au moindre de 
leurs voyages un tison qu'elles ravivent fréquem- 
ment en le faisant tournoyer dans l'air. Les tribus 
mieux assises entretiennent des foyers constam- 
ment allumés autour desquels se rassemblent les 
chefs et les guerriers. Ces prytanées sont les sanc- 
tuaires nationaux d'où les colonies emportent de 
précieux brandons dans leurs nouvelles demeures, 
où les chefs de famille vont au nouvel an prendre 
des charbons pour allumer leur foyer domestique. 
C'est ainsi que nous voyons le feu à l'origine des 
institutions nationales et familiales. Tant est vraie 
la légende des Grecs, d'après laquelle Prométhée 
ou Vulcain aurait été le créateur de l'homme : en 
d'autres termes, c'est au feu et à tout ce qu'il a 
produit et amené que notre humanité, celle des 
civilisés ou demi-civilisés, doit son existence. 

Jusque-là, on avait mangé cru; dorénavant, les 
viandes furent rôties ou bouillies ; fréquemment 
on torréfia le grain avant de le passer à la meule. 
On inventa le procédé pour la fabrication du pain, 
on découvrit les propriétés des levains ; on eut du 
pain levé, des boissons fermentées. 

L'art culinaire prit alors naissance. Les premiers 
vases avaient été des coquilles, des gourdes, de 
grosses noix, et autres fruits creux et dessécliés, 
des pailles et des roseaux étroitement tressés. 
Bientôt, on tira parti de la plasticité et de l'im- 
perméabilité de l'argile pour en enduire les roseaux 
tressés qui servaient de parois aux premières 
huttes, qui formaient les premières corbeilles qu'on 
transforma ainsi en cruches, et qu'on songea plus 
tard à durcir en les brûlant. Nos collections ont 
encore quelques débris de ces anciens brocs, dans 
lesquels des joncs et des carex, encore engagés 
dans la pâte, nous font surprendre les secrets de 
la fabrication primitive. Telles furent les origines 
de la céramique, art humble et bien modeste à ses 
débuts, mais qui a rendu à notre espèce d'incalcu- 
lables services ; donnant à peu de frais une matière 
qui se prêtait sans effort à toutes les fantaisies des 
doigts qui la pétrissent, et remplaçait en une foule 
de circonstances le bois, la pierre et les métaux. 
Les vases de toute espèce restèrent généralement 
lourds et irréguliers tant qu'on n'eut pas trouvé la 
roue, avec laquelle l'art du potier entra dans la 
période artistique. Ce n'est pas tout: avec l'aigile 
on construisit des fourneaux qui concentraient la 
chaleur à un degré que les foyers ordinaires n'eus- 
sent jamais pu atteindre; et dans ces fourneaux, 
on obtint la fusion des substances jusque-là ré- 
fractaires, qui livrèrent des vernis, des verres, des 
faïences, auxquelles les Chinois ajoutèrent la por- 
celaine. Ils permirent de procéder à la fusion des 
minerais : on obtint à l'état pur des métaux tels 
que le plomb, l'étain, le cuivre, l'argent, l'or; et 
enfin les alliages déterminés, tels que le laiton, le 
bronze, vrai métal précieux. La facilité de les obte- 
nir, non pas seulement en lingots, mais aussi en 
lames minces, flexibles, malléables, élastiques, 
susceptibles d'un beau poli, et relativement très 
légères, les fit rechercher pour l'ornementation. 
Lf s premiers guerriers étaient jaloux, plus encore 
que les femmes d'aujourd'hui, de se parer de 
chaînes, de diadèmes, de bracelets, de chevilles, 



INVENTIONS 



103 1 



INVENTIONS 



û<: pectoraux, de torqiids et cnllioi's, d'agrafes et 
fibules. L'absence bien constatée de tout oxyde de 
for dans les fouilles où l'on trouve déjà de nom- 
breux objets en bronze, a fait supposer que l'inven- 
tion du bronze a précédé d'un long temps l'inven- 
tion du fi^r, supposition que confirment certaines 
traditions relatées par les auteurs classiques. Ce- 
pendant, il se peut qu'on ait tout au moins exa- 
géré la période qui s'est écoulée entre les deux 
découvertes. M. de Morlillot explique la rareté 
relative des objets de fer dans les tombes, par la 
considération que ce métal, si facilement attaqué 
par la rouille, devait être tenu en bien moindre 
estime que le bronze et ne trouvait pas sa place 
dans les cercueils des chefs, des riches et des puis- 
sants, qui avaient seuls l'honneur de reposer dans 
des tumulus. Toujours est-il que le fer a été em- 
ployé en Egypte, déji du temps des premières dy- 
nasties, et qu'on a même retrouvé dans la chambre 
secrète d'une pyramide uu morceau de fer qui 
y avait été oublié. 

On a lieu de croire que le fer a été inventé dans 
l'intérieur de l'Afrique, où se trouvent des minerais 
le plus facilement réductibles, et où cette fabrica- 
tion s'effectue par des procédés simples et bien en- 
tendus qui se sont transmis de génération en géné- 
ration. Les perfectionnements successifs apportés 
au travail du foret du bronze, des armes offensives 
et défensives, provoquèrent maint bouleversement, 
mainte révolution dans l'histoire des empires, 
firent gagner mainte bataille, élever maint royaume 
sur les ruines d un antre royaume. Plus d'un his- 
torien attribue les victoires des Romains à la su- 
périorité de leur cpée, plus courte, mais mieux 
coupante et mieux irempéo que celles qu'on leur 
opposait. Parce que le fer a été le grand instrument 
de meurtre, n'oublions pas qu'il a fait le soc et le 
coutre, et que la charrue a nourri et fait vivre plus 
de millions d'hommes que la guerre n'en a tué. 
C'est au fer que nous sommes redevables de l'agri- 
culture. 

La passion avec laquelle on se jeta sur la posses- 
sion des métaux précieux, surtout ceux qui avaient 
été travaillés et frappés en médailles à l'empi-einte 
d'un dieu, d'un grand personnage ou d'un poten- 
tat, la faciliié avec laquelle on échangeait ces 
petites pièces contre des denrées et des marchan- 
dises incomparablement plus lourdes et plus diffi- 
ciles à transporter, donna naissance au commerce, 
au trafic de l'or et de l'argent monnayés. 

La vanité personnelle autant que la nécessité de 
se protéger contre les morsures du froid et de la 
chaleur, les piqûres des insectes et des épines, 
firent recourir aux vêtures, qui d'abord furent très 
succinctes : des herbes, des feuillages, des couches 
de cette même argile dont on enduisait les parois 
des masures et des corbeilles à contenir l'eau. 
Longtemps on convoita les dépouilles des ani- 
maux, brillantes écailles protectrices, toisons lé- 
gères, chaudes fourrures, beaux plumages ; mais 
le cuir sur lequel elles sont implantées se dessèche 
bientôt après la mort de l'animal, durcit et se rac- 
cornit, quand il ne pourrit pas. Avant de prendre 
possession de ces trésors convoités, il fallait in- 
venter les moyens de nettoyer le cuir, de lui 
rendre sa souplesse sans nuire à sa durabilité ; 
ce qu'on fit par les procédés primitifs de tannage, 
de mégisserie et de parcheminerie, qui, dans toutes 
leurs diversités, avaient cela de commun qu'ils 
étaient longs, fatigants et dispendieux. Un dos 
premiers résultats de la chimie régénérée, presque 
créée par Lavoisier et par ses émules et disciples, 
fut d'opérer une révolution dans cette fabrication. 

Les écorces qui, conjointement aux peaux de 
bêtes, couvraient les toits des huttes, firent surgir 
tine industrie parallèle à la tannerie. Certaines 
écorces, qui s'y prêtent bien mieux que d'autres, 
furent nettoyées, rouies, battues, triturées, tra- 



vaillées jusqu'à ce que le lacis de fibres eût été 
dépouillé de ses concrétions. Quelques-unes des 
étoffes ainsi préparées par les insulaires dos mers 
du Sud peuvent rivaliser avec nos plus belles 
mousselines. C'est ainsi qu'on travailla le papyrus, 
prototype de notre papier. C'est ainsi que nos 
premiers livres furent écrits sur du liber, et nos 
premiers a bou(|uins » sur l'écorce du hêtre (en al- 
lemand Buchet des forêts de la Germanie. 

Mais revenons aux claies qu'on fabriquait en 
entre-croisant les branches souples de saule ou 
d'osier, les branches droites et flexibles de tout 
autre arbre, les pailles et roseaux. Les plus 
lourdes et solides, accrochées à des pieux de 
distance en distance, formaient les toits et les pa- 
rois; les plus légères servaient de portes qu'on 
plaçait, déplaçait replaçait, à volonté; de plus pe- 
tits clayons, transportés avec la personne, servaient 
de manteaux, de coiffures. On a i-emarqué que les 
couvre-chefs affectent oouvent une ressemblance 
marquée avec le genre do toiture usitée dans le 
pays. Insensiblement, on étendit, on développa le 
procéilé dont il s'agit; on croisa des lanières de 
peaux et de fourrures, qui s'enroulèrent étroite- 
ment autour des surfaces de plus en plus petites. 
En rapprochant les mailles, on eut des tissus qui 
excluaient complètement l'eau, la lumière et même 
l'air; en les écartant, on eut des filets. Le tres- 
sage donna naissance à l'industrie du tricot, dont 
la mécanique vient de s'emparer. Le croisage des 
fils est à l'origine de tous les systèmes de tisse- 
r^nderie qui, transformés par le génie de Jacquart, 
ont pris un développement dont s'enorgueillit 
notre siècle. Toutes les ressources de la science 
ont été mises h la disposition du tissage et des 
filatures mécaniques, des teintureries et imprime- 
ries sur étoffes. Les lentes quenouilles, les fuseaux 
solitaires, dont nos anthropologues retrouvent les 
pesons dans les plus anciens palafittes, sont rem- 
placés dans nos fabriques par des milliers de 
broches mues simultanément par la vapeur et 
avec une rapidité qui les rend invisibles. Les 
riches couleurs qu'on applique sur ces tissus 
délicats, on ne les tire plus péniblement du suc 
de quelques fruits, de quelques bois, de quelques 
herbes, d'insectes ou de mollusques écrasés, 
cochenilles ou murex, mais des houilles qu'on 
distille par tonnes. Comme nous sommes loin de 
l'époque à laquelle les hommes, désireux de passer 
pour rouges, jaunes ou bleus, s'enduisaient d'ocro 
ou de marne ! Alors, ils s'ornaient de dessins, de re- 
présentations variées de plantes et d'animaux, de 
marques indiquant le rang, le titre, la fonction, 
qu'ils étaient obligés de se graver sur la peau. Ces 
ponctions, ces tatouages ont été, pensons-nous, la 
première écriture. I^uis la représentation directe des 
objets fit place h des figurations conventionnelles 
que, peu à peu, on abrégea jusqu'à les rendre 
méconnaissables ; mais grâce à l'habitude, grâce à 
la persistance des traditions, leur signification 
resta comprise; on écrivit en rébus. L'écriture 
hiéroglyphique, se faisant de plus en plus cursive, 
donna naissance à nos alphabets. 

De bonne heure, quelques dessins, des mots 
magiques, des mots de reproches, les noms des 
rois, des gouverneurs, des propriétaires, furent 
gravés sur des cachets. Coins et matrices, pour être 
ensuite reproduits sur l'argile molle, sur la cire, 
sur les monnaies et médailles, sur des plaques de 
métal, môme sur le front des criminels. On multi- 
pliait de la sorte les impressions et estampages. 
Les Romains avaient laissé à Mayence, la ville où 
naquit Gutenberg, de nombreuses tuiles avec des 
mots y estampés. Les monastères bouddhistes dis- 
tribuaient à foison aux pèlerins des prières et 
formules sacrées parfaitement imprimées sur du 
papier et dos étoffes. Les Chinois gravaient des 
volumes entiers sur des planches de bois; en Eu- 



INVENTIONS 



— 1052 — 



INVENTIONS 



rope, on fabriquait des cartes à jouer par les procé 
dés dits xylographiques, avant qu'on eut imajïiné de 
se servir des caractères mobiles, un pour chaque 
lettre. Cette simplification, qu'on s'étonne presque 
de n'avoir pas vu se produire bien des siècles au- 
paravant, donna une impulsion puissante à l'esprit 
humain. Elle généralisa l'instruction, la rendit 
accessible aux masses; une ère nouvelle com- 
mença pour l'humanité. Aujourd'hui, au moyen des 
clichages au plâtre, au plomb, au carton-pàte, b. la 
galvanoplastie, on reproduit indéfiniment les ca- 
ractères d'impression. Les matrices sont elles- 
mêmes moulées et reproduites en autant d'exem- 
plaires qu'on peut le désirer. 

L'indication des principaux moyens par lesquels 
les hommes se sont efforcés de satisfaire leurs be- 
soins de toute nature est loin d'être complète. 
Ainsi, nous n'avons encore rien dit des inventions 
qui ont été faites pour l'agrément purement intel- 
lectuel et artistique. On n'avait pas été sans re- 
marquer que les boucliers frappés rendaient des 
sorts éclatants, et les calebasses vides des sons 
sourds. Une peau fut tendue par hasard sur un pot 
de terre vide, et les tambourins et taraboukas se 
trouvèrent inventés. De bonne heure, on avait 
taillé dos roseaux en syringes ; on faisait montre 
de tibias humains accommodés en flûtes. Avec une 
outre pleine d'air, enmanchée d'une de ces flûtes, on 
eut la cornemuse ; avec plusieurs flûtes combinant 
leurs timbres divers, on eut l'orgue. On souf- 
flait dans des cornes, dans des conques et grands 
coquillages, qui plus tard se transformèrent en 
trompettes retantissantes. Les archers avaient ob- 
servé que, tandis que leur flèche partait en sifflant, 
le boyau tordu qui leur servait de corde émettait 
des sons aigus ; ils eurent l'idée de tendre plusieurs 
de ces cordes sur une planche creuse — ou sur une 
carapace de tortue, comme dit la légende — et l'o- 
reille se délecta désormais aux doux sons de la lyre 
et de la cithare. 11 leur prit la fantaisie de racler 
ces cordes tendues avec une autre corde tendue, 
celle de leur arc, et ils inventèrent le violon. Ils 
multiplièrent le nombre des cordes, les disposè- 
rent suivant certaines grosseurs, certaines lon- 
gueurs, et ils obtinrent la harpe, maîtresse de 
plusieurs octaves. La harpe donna naissance à l'é- 
pinette, au clavecin, au piano moderne. 

11. — Eli classant par groupes la majorité des prin- 
cipales inventions, en indiquant leur connexité, leur 
filiation tantôt prouvée, tantôt seulement présumée, 
nous n'avons pas achevé notre tâche. Il nous reste 
à indiquer à quelles forces nos arts et nos indus- 
tries ont eu recours, quels moteurs ils ont em- 
ployés, quels perfectionnements ceux-ci leur ont 
apportés. 

Chacun sait que l'homme n'a d'abord employé à 
ses différents ouvrages que la force de ses bras, 
que l'adresse do ses doigts. A l'origine le travail 
était essentiellement personnel ; mais dès que le 
groupe social se fut étendu et compliqué, les la- 
beurs durs, fatigants ou simplement lourds et en- 
nuyeux, furent réservés aux esclaves et plus tard 
aux serfs. Aristote ne croyait pas possible que les 
pierres meulières pussent tourner seules, que les 
navettes pussent flier.seules. Cependant on inventa 
des manèges auxquels des animaux domestiques 
furent attelés au lieu et place des hsnimes ; les no- 
rias ou puits à roue furent une des premières in- 
ventions de ce genre. Ce fut un bien grand esprit 
que celui qui imagina de faire tourner une roue 
par la rivière elle-même, de manière à lui faire 
déverser son eau dans les champs riverains, draguer 
elle-même les impuretés de son lit, ou bien encore 
mettre en mouvement le mécanisme d'un mou- 
lin. De là à nos turbines verticales et horizontales 
il y avait loin, mais le principe était trouvé, et de 
progrès en progrès on inventa la presse hydrauli- 
que. Aujourd'hui, on utilise en grand les chutes 



d'eau dont une seule peut équivaloir au travail 
utile do quelques milliers d'hommes. On parle 
déjà d'utiliser la chute du Niagara comme on a 
utilisé celles du Rliône à Bellegarde, de la Sarine 
à Fribourg ; d'utiliser la force énorme du flux et 
du reflux. Mais relatons ce qui est réalisé et non 
pas ce qui pourra l'être un jour. 

La force du vent a été mise à contribution pour 
la propulsion de nos navires à voiles et des ailes de 
moulins, pour l'assèchement des eaux. En divers en- 
droits de la Chine, nous racontent les voyageurs, 
le vent est utilisé pour la traction des brouet- 
tes et des chars sur les grandes routes. L'air com- 
primé a déjà accompli l'œuvre immense des 
percements du Mont Cenis et du Gothard, et va 
bientôt aborder le Simplon. La science de l'aéros- 
tation qui, à ses premiers débuts, excita un en- 
thousiasme immense et bien légitime, n'est encore 
que dans la phase des études préliminaires, et il 
ne parait pas qu'on doive entrer de quelque temps 
encore dans la période des grandes réalisations. En 
revanche, letéléphoneetlephonographesont venus 
récemment nous éblouir par l'étalage de merveilles 
auxquelles nous ne nous attendions pas. 

Les machines à vapeur nous donnent la combi- 
naison de l'air, de l'eau et du feu comme moteurs. 
C'est par millions que se comptent maintenant les 
chevaux-vapeur qui travaillent nuit et jour pour le 
compte de l'homme, faisant tous les travaux les plus 
rudes comme les plus délicats, mettant en oeuvre 
des machines-outils, qui forent, percent, clouent, 
liment, laminent, divisent ou assemblent, agrègent 
et désagrègent, compriment, détendent, scient, 
même le fer, et rabotent, môme l'acier, travail- 
lant nuit et jour, ne buvant que de l'eau, ne man- 
geant que de la houille, devenue ainsi mille fois 
plus précieuse à l'humanité que l'or, dont, le cas 
échéant, il serait facile de se passer, tandis que 
toute notre industrie s'arrêterait incontinent si 
la houille venait à disparaître soudain. Ce n'est 
pas ici le lieu d'entrer dans les divisions et sub- 
divisions de cet immense sujet: machines à vapeur 
fixes ou locomobiles,à basse, à haute pression, ter- 
restres, fluviales, steamers à aubes, à héli- 
ces, etc. La vapeur a révolutionné l'industrie et 
la locomotion ; elle tâte déjà l'agriculture sur plu- 
sieurs points, et en plusieurs endroits ; elle ne 
manquera pasde la transformer profondément dans 
un avenir plus ou moins rapproché. Elle modifie 
les conditions matérielles du travail et de l'indus- 
trie aussi radicalement que la poudre a déjà changé 
l'aspect politique des nations dans les deux mon- 
des. La poudre a été longtemps trop précieuse 
pour servir à autre chose qu'à tuer les hommes ; 
mais à mesure que sa composition et ses proprié- 
tés ont été étudiées et que sa théorie générale a 
été mieux comprise, on a fabriqué des poudres 
de raine, des fulmi-cotons, des nitro-glycérines. 
et plus récemment des dynamites dont on se sert 
maintenant pour faire sauter les écueils, faire 
tomber des montagnes, ouvrir de larges voies à 
travers les rochers. 

Les forces que la physique et la chimie ont en 
quelque sorte fait éclore grandissent à vue d'œil; 
à mesure que nous avançons dans leur connais- 
sance, leur puissance et leur grandeur semblent 
s'accroître. La chimie proprement dite a fait mer- 
veille dans ces dernières années. L'immense con- 
sommation de combustible faite par nos machines 
a appelé l'attention sur les houilles, leur produc- 
tion, leur constitution. Les mines de combustiT 
ble se sont trouvées être en même temps des mi- 
nes de gaz, d'huiles diverses, de goudrons, d'acides 
désinfectants, de matières colorantes; l'éclairage 
public et privé, le chaufl'ago se sont perfectionnés 
du coup. La fabrication des aciers a totalement 
changé de face, et bientôt un excellent acier ne 
coûtera plus que ce que coûte aujourd'hui une 



IRRIGATIONS 



— 1033 — 



IRRIGATIONS 



fonte m(^'diocre. De nouveaux métaux ont été dé- 
couverts, parmi lesquels l'aluminium s'est fait im- 
médiatement une place h part. Les découvertes 
dans le domaine de la science pure sont bientôt 
suivies par des inventions corollaires dans le do- 
maine industriel. Les reclierclies sur les électro- 
aimants, sur l'électricité statique et dynamique, 
ont précédé l'établissement des lignes télégraphi- 
ques, la création d'industries pour l'exploitation de 
la galvanoplastie, de la galvaiiograpliie, de la lu- 
mière électro-magnétique, pour la dorure, l'argen- 
ture et la nickelure par l'électricité. L'électricité 
s'est trouvée installée partout, môme dans la thé- 
rapeutique. Grâce à son action si rapide, si déli- 
cate et subtile, on a pu construire des appareils 
mesurant des modifications de la température des 
corps, et notamment de l'air, qui eussent été insen- 
sibles aux anciens thermomètres. Tout ce qui ser- 
vait à peser, à chiffrer, à évaluer, a pris un degré 
de précision qui nous semble admirable aujour- 
d'hui, mais qui demain paraîtra sans doute impar- 
fait. Après les t;nomons, les clepsydres, les sa- 
bliers, les bougies graduées; après les horloges et 
les montres qui ont donné successivement l'heure 
juste, les minutes, les secondes, on a voulu plus 
de précision, et nos navigateurs ont des chronomè- 
tres qui varient à peine de quelques secondes dans 
l'année, et nos astronomes ont des appareils qui 
mesurent un espace de temps aussi court que le 
millième d'une seconde; ils ont des plaques pho- 
tographiques sur lesquelles se dessinent et, au 
besoin, se gravent les paysages de la Lune, la cou- 
jonction du Soleil et de Vénus. Par l'analyse des 
rayons qu'ils recueillent dans leurs télescopes, 
ils discernent quels sont les métaux, quels sont 
les éléments qui constituent une étoile lointaine. 

Et la raison de tous ces progrès rapides qui ont 
été accomplis dans ces derniers temps, c'est que 
la géométrie devient le grand instrument d'inves- 
tigation. Bon gré mal gré, notre esprit se plie à la 
méthode mathématique, et l'on commence à com- 
prendre qu'il n'y a d'invention féconde que celle 
qui est précédée d'une étude patiente et dune 
observation consciencieuse. [Elle Reclus.] 

IRLANDE. — V. Angleterre. 

lllUl«ATIO>S. — Agriculture, IV. — Les irriga- 
tions constituent des opérations qui ont pour but 
de répandre méthodiquement sur les terres culti- 
vées une certaine quantité d'eau, afin de donner 
aux plantes l'humidité qui leur est nécessaire pour 
croître et se développer. 

La nécessité de l'eau pour la végétation n'a pas 
besoin d'être démontrée. Que l'on sème des graines 
dans un sol absolument sec, elles n'y germeront 
pas ; qu'un champ ne reçoive aucune goutte d'eau 
pendant la période de la végétation, etil ne donnera 
aucune récolte. D'un autre coté, l'excès d'humidité 
est nuisible à la végétation ; quand les pluies sont 
trop abondantes, les plantes ne poussent pas. Il 
en est de môme dans les terres naturellement sa- 
turées d'eau, soit par leur situation, soit à raison 
de la nature de leur sous-sol. On peut voir au mot 
Drainage les opérations par lesquelles on se dé- 
barrasse, dans beaucoup de cas, de l'excès d'eau. 

Il était naturel que la pratique de l'irrigation 
prît d'abord de l'extension dans les climats sucs et 
chauds où l'eau manque tr<Jp souvent. La plus 
liante antiquité nous a laissé le souvenir et les 
traces des irrigations faites par les peuples de 
l'Orient, les Assyriens, les Arabes, etc. De là, les 
travaux d'irrigation se sont répandus d'abord en 
Grèce et en Italie, puis en Espagne sui-tout au 
moment de la conquête par les Maures. Peu à peu, 
ils ont été pratiqués dans les autres parties de 
I Europe, plus ou moins, suivant les nécessités du 
climat, des diverses cultures, etc. En ce qui con- 
cerne particulièrement la France, les travaux d'ir- 
rigation ont été principalement exécutés, dans les 



provinces méridionales d'une part par suite du 
climat, et d'autre part, dans les régions monla- 
gneusos où les eaux sont plus abondantes et plus 
faciles b. capter. 

L'irrigation a un double luit. Elle sert d'abord à 
donner aux plantes l'humidité qui leur est néces- 
saire pour se développer. La plante exhale sans 
cesse, mais surtout sous l'influence de la chaleur 
et de la lumière, une grande quantité de vapeur 
d'eau. Quand le sol ne lui fournit pas cette quan- 
tité d'eau indispensable, la plante végète miséra- 
blement, elle languit et finit par mourir. Les pre- 
mières expériences sur la transpiration des plantes 
sont dues .'i Haies ; il a constaté, par l'expéi'ience 
et par le calcul, que les choux plantés sur un hec- 
tare de terre peuvent perdre, par transpiration, 
jusqu'à 20,000 kilog. d'eau pendant une journée 
de douze heures. L'activité des fonctions de la plante 
dépend de la régularité de cette transpiration. 

D'un autre côté, les eaux employées aux irriga- 
tions renferment toujours soit en suspension, soit 
en dissolution, une proportion notable de raalières 
utiles à la végétation. Les substances tenues en 
suspension ..sont déposées sur le sol cultivé, du 
moins en grande partie, pendant qu'il est recouvert 
d'eau ; quant \ celles qui sont en dissolution, elles 
sont introduites dans la terre végétale par l'eau 
qui y pénttre. Il en résulte que, tout en se gardant 
des exagérations par lesquelles on a dit quelque- 
fois que l'irrigation équivaut à une bonne fumure, 
on peut considérer certaines eaux d'irrigation 
comme pouvant fournir i la terre une proportion 
notable des principes que la fumure lui apporterait. 
Cela est vrai surtout quand il s'agit des irrigations 
faites avec les eaux d'cgout et certaines eaux pro- 
venant des usines et chargées de matières nom- 
breuses qui enrichissent le sol, tandis que ces 
eaux, dirigées immédiatement sur les rivières, ne 
pourraient que les polluer et détruire le poisson 
qu'elles renferment. 

Les eaux employées il l'irrigation ont des origi- 
nes diverses. Mais on peut les placer dans quatre 
catégories : 

1" Les eaux de source ou de ruisseau. Le pro- 
priétaire du sol a le droit de capter les sources qui 
sortent de terre sur son fonds, et de les employer 
à sa convenance. Il peut donc les employer à des 
irrigations. Il en est de môme des eaux des ruis- 
seaux qui traversent les propriétés, mais on est 
obligé de les rendre à la sortie de celles-ci. 

2° Les eaux de rivière arrosant les terrains sub- 
mersibles. Sur les bords de la plupart des rivières, 
surfout dans les pays de plaines, les terres du 
fond de la vallée sont souvent couvertes par les 
eaux quand le niveau monte et surtout quand il y 
a des débordements. C est là une irrigation natu- 
relle, mais souvent il est difficile de se débarrasser 
de l'excès d'eau qui peut être nuisible. 

:i° Les eaux des canaux. Le périmètre des terres 
qui peuvent être arrosées par les eaux d'une ri- 
vière est très limité. Le cours de celle-ci va tou- 
jours en descendant, de sorte qu'on ne pourrait 
utiliser la plus grande partie de ses eaux qu'en les 
élevant artificiellement. Pour parer à cet inconvé- 
nient, on construit des canaux d'irrigation. Un 
canal d'irrigation est une rivière artificielle qui dé- 
rive les eaux d'un point déterminé, et dont le tracé 
est creusé avec une faible pente en s'écartant de la 
rivière d'où il part, et en suivant la ligne de faîte 
des terres à irriguer. Il lui faut souvent coniourner 
des obstacles, traverser des bas-fonds sur des 
remblais ou même des aqueducs, de manière à 
embrasser le périmètre le plus étendu qu'il est 
possible d'atteindre. Parfois il revient, sur un point 
plus bas, à la rivière d'où il part; d'autres fois, il 
déverse dans une autre rivière l'excédant de ses 
eaux qui n'a pas été utilisé. Les canaux d'arrosage 
sont donc des entreprises considérables : le plus 



lURIGATIONS 



1054 



IRRIGATIONS 



souvent ils sont exécutés par l'État ou par des 
compagnies concessionnaires ; ce n'est que dans 
de rares circonstances qu'ils peuvent être faits par 
des particuliers. 

Les eaux des canaux de navigation sont parfois 
utilisées, sur leur parcours, pour des travaux d'ir- 
rigation. 

4° Les eaux élevées arlificiellement. L'eau des 
puits peut être employée pour les irrigations. Il 
faut avoir recours, dans ce cas, à des machines 
élévatoires. Aujourd'hui, dans un certain nombre 
de grandes exploitations, on emploie, à cet efl'ct, 
des pompes puissantes mues par de grandes ma- 
chines i vapeur. Mais le plus souvent on élève 
l'eau avec une noria mise en mouvement par un 
manège à chevaux ou à mules. La noria est une 
machine dont l'origine remonte i l'antiquité; elle 
consiste en une grande roue placée au-dessus du 
puits, sur laquelle s'enroule une longue corde ou 
chaîne qui descend dans celui-ci; sur cette chaîne 
.■^ont fixés des vases en terre qui se remplissent au 
fond du puits et déversent en haut leur contenu, 
en tournant sur la roue, dans une rigole qui aboutit 
à \in réservoir. L'antique noria a été perfectionnée 
par les constructeurs modernes, et il y en a aujour- 
d'hui d'excellents modèles. D'autres fois, on emploie, 
pour l'élévation artificielle des eaux, des turbines, 
des roues hydrauliques, des vis d'Archimède, etc. 

Les machines élévatoires peuvent aussi servir à 
élever l'eau des rivières, pour l'amener sur les 
terres hautes. 

Enfin h cette catégorie appartiennent encore les 
irrigations faites avec les eaux des puits artésiens. 
Ces eaux sont recueillies dans des réservoirs ana- 
logues à ceux adoptés pour emmagasiner les eaux 
de source, et elles sont répariies sur les terres sui- 
vant les besoins de la culture. 

Dans les régions méridionales, les irrigations 
sont appliquées au plus grand nombre des cultures. 
Elles sont adoptées pour les céréales, les cultures 
arbustives, les légumineuses, les plantes potagè- 
res, comme pour les prairies naturelles ou arli- 
licielles. Dans le centre de la Frajice, au contraire, 
sauf quelques cas particuliers où on les emploie dans 
les cultures potagères, les irrigations sont presque 
exclusivement réservées aux prairies naturelles. Et 
même, dans le raidi, ce n'est souvent qu'i titre 
exceptionnel que les irrigations sont faites sur les 
céréales et les cultures arbustives, dans les an- 
nées particulièrement sèches; elles sont presi|uc 
toujours réservées aux plantes potagères et fourra- 
gères. Il en résulte que, le plus souvent, quand on 
parle d'irrigation, on s'occupe des irrigations des 
prairies. 

Le terme générique d'irrigations est réservé à 
l'ensemble de l'opération. On désigne sous le nom 
d'arrosage l'opération partielle qui consiste h faire 
couler l'eau sur le sol pendant un temps déterminé. 
Ainsi, si, pendant une saison, on couvre deux ou 
trois fois une prairie d'eau, on dit que l'irrigation 
lie cette prairie comporte deux ou trois arrosages. 

Suivant la saison dans laquelle les irrigations 
sont faites, on distingue entre les irrigations d'été 
l't les irrigations d'hiver. Les irrigations d'été se 
t'ont du 1" avril au 30 septembre ; quant aux irri- 
gations d'hiver, elles se pratiquent depuis la fin du 
mois d'octobre jusqu'au printemps Dans quelques 
pays, on emploie ces deux modes d'irrigation si- 
multanément. C'est ainsi que, dans le Limousin 
par exemple, les prairies sont arrosées pendant 
l'hiver et au printemps, puis pendant l'été, après 
la fauchaison, pour activer la pousse des regains. 
Ailleurs, au contraire, les irrigations sont exclusi- 
vement des irrigations d'été. Dans la Provence, les 
canaux d'arrosage chôment à partir du 1" octobre, 
et ils ne donnent l'eau qu'après le i" avril. D'une 
manière générale, les irrigations d'hiver sont sur- 
tout des irrigations fertilisantes ; l'eau couvre le sol 



pondant longtemps, et elle s'y dépouille des subs 
tances qu'elle peut renfermer. Quant aux irriga- 
tions d'été, elles agissent surtout physiquement ; 
elles fournissent aux plantes l'énorme quantité 
d'eau nécessaire à leur évaporation, et elles en ac- 
tivent la végétation. 

Pratique îles irrignlions. — Après ces indica- 
tions sur les manières de se procurer l'eau et sur 
les diverses sortes d'irrigations, il faut insister 
sur la pratique des irrigations, d'abord pour les 
terres arables, puis pour les prairies. 

Il convient d'abord d'indiquer la quantité d'eau 
nécessaire pour les irrigations, suivant les circon- 
stances. Dans le midi, il est admis comme une 
règle que la quantité d'eau nécessaire à un hec- 
tare, pour une irrigation d'été complète, doit cor- 
respondre à un litre par seconde pendant la saison 
des arrosages, c'est-i-dire pendant les six mois 
d'avril h septembre inclusivement; c'est donc une 
quantité totale de 15,550 mètres cubes d'eau en- 
viron qu'un hectare doit recevoir. C'est sur cette 
règle que sont fixées les concessions d'eau faites 
aux canaux d'irrigation et que sont déterminés les 
périmètres que ces canaux peuvent arroser. Mais 
cette quantité totale d'eau n'est pas donnée en une 
seule fois ni d'une manière continue. Elle est ré- 
partie sur la surface en un nombre d'arrosages 
plus ou moins considérable, à intervalles plus ou 
moins longs, suivant la nature des cultures, les 
règles locales et les usages, etc. Pour régler cha- 
que arrosage, on se sert, sur les rigoles de répar- 
tition de l'eau, de vannes d'un débit déterminé, 
que l'on ouvre pendant un temps qui varie sui- 
vant la quantité d'eau qu'il .s'agit de donner h la 
terre. Quant aux irrigations d'hiver, les quantités 
d'eau qui y sont employées sont beaucoup plus 
considérables ; les exemples sont nombreux où, 
pendant les mois d'hiver, on donne au sol plus de 
50 litres d'eau par seconde et par hectare; la pro- 
portion atteint même parfois 150 litres. 

Il est certain que la quantité d'eau à employer 
doit varier, d'une manière générale, suivant les 
climats, la nature du sol et les plantes que l'on 
cultive. Elle dépend beaucoup des circonstances. 
Dans los cultures potagères, on va souvent jus- 
qu'au double et même au triple des quantités qui 
viennent d'être indiquées; on a même cité des 
exemples où il a été employé des quantités encore 
plus considérables. 

Quelquefois, on n'a qu'une faible quantité d'eau 
i sa dispositioii. Dansées circonstances, on la ré- 
partit au mieux des intérêts des cultures, d'a- 
près la saison, la nature des terres, leur perméa- 
bilité et les autres conditions particulières. 

Le sol doit être aménagé d'une manière spéciale 
pour les irrigations. Les travaux préliminaires va- 
rient suivant la disposition du sol ; ils ne seront 
pas les mêmes s'il est à peu près plan, ou s'il est 
en pente assez prononcée. 

Irriga/iim des terres cultivées. — Les méthodes 
d'irrigation des terres arables sont assez nombreu- 
ses, mais elles peuvent être ramenées h trois ou 
quatre types principaux qui, dans la pratique, sont 
assez souvent combinés ensemble. 

1° Irrigation par déversement. — On entoure le 
champ (dans ce qui va suivre, nous supposerons 
toujours qu'il s'agit d'un champ unique, ce qui est 
dit d'un champ pouvant s'appliquer ix un ensem- 
ble de cultures) par des rigoles communiquant à 
leur point le plus élevé avec le canal ou le fossé 
d'amenée de l'eau. La rigole de la partie inférieure 
est dite rigole docolature; elle serti l'évacuatioa 
des eaux excédantes après l'irrigation. Pour arro- 
ser, on dirige, à l'aide de vannes mobiles ou de 
pierres, l'eau dans une des rigoles, et on en ferme 
l'extrémité avec une vanne ou par un bourrelet en 
terre. L'eau, montant rapidement dans cette rigole, 
se déverse quand son niveau a atteint le bord de 



IRRIGATIONS 



— 1035 — 



IRRIGATIONS 



celle-ci, et elle so répand en nappe dans le cliamp. 
Une grande partie est absorbée par la terre, avant | 
d'arriver h la rigole de colature ou d asséclienient 
il la partie inférieure. L'eau en excès s'échappe par 

'^°Pom''r.ue l'irrigation par déversement fonctionne 
régulièrement, il importe que le cliamp naît 
qu'une faible déclivité, et en outre que le bord di, 
la rigole d'arrosage soit bien horizontal, pour que 
l'eau ne s'écoulo pas plus sur un point que sur 
l'autre ; on obtient cette horizontalité, au besoin, 
nar quelques remblais faits avec un peu do terre 
rapportée. 11 est inutile d'insister sur la nécessite 
d'aplanir, avant l'arrosage, le sol, pour que 1 eau 
ne s'arrête ni ne séjourne dans des parties lor- 
mant vallon. 11 y a en outre, quand le sol est sa- 
blonneux, h veiller à ce que le déversement de 
l'eau ne se fasse pas avec une trop grande rapidité ; 
il se produirait, dans ce cas, dos ravinements qu U 
est essentiel d'éviter. 

La même méthode peut être appliquée de ma- 
nière il arroser un champ par parties. On sépare 
alors celles-ci par de petits bourrelets, et on leur 
distribue successivement Peau, d'après les règles 
qui viennent d'être indiquées. . . 

Quand on n'a à sa disposition qu une quantité 
d'eau limitée, on arrête le déversement lorsque 
l'eau a couvert les trois quarts ou les quatre cin- 
quièmes du champ ; la partie inférieure s'arrose 
par approche et par imbibition, et il ne s'échappe 
qu'une très faible quantité d'eau dans la rigole de 
colature. ^ 1 j 

2" Irrigation par submersion. — Cette méthode 
ressemble i laprécédsnte par la disposition géné- 
rale des rigoles d'arrosage. Mais le champ est en- 
touré, en outre, par des bourrelets qui retiennent 
l'eau. Celle-ci est ainsi retenue à la surface, et 
elle y demeure pendant un certain temps. Quand 
on juge que la submersion est snffisammeni pro- 
longée, on pratique une saignée dans le bourrelet 
k la partie basse du champ, et l'eau qui n'a pas été 
absorbée par le sol s'écoule dans la rigole de co- 

Cette manière de faire évite quelques-uns des 
détails de la méthode précédente ; mais elle peut 
ofl'rir des inconvénients au point de vue des fonc- 
tions des plantes qu'on maintient complètement 
sous l'eau, et du limon qui peut se déposer sur les 
feuilles, lorsque les eaux en sont chargées. 

3» Irrigation par raies. — Elle consiste à diviser 
le champ en sillons larges ou planches de 1 mè- 
tre à l'°,50 de largeur, dirigées h peu près dans 
le sons de la plus grande pente, et à tracer la 
rigole principale d'arrosage perpendiculairement 
à ces raies, à la partie supérieure du champ. L'eau 
est dirigée de la rigole dans ces raies, et elle y 
séjourne un certain temps. Elle pénètre dans la 
terre des planches par infiltration ou imbibition. 
Quand on juge celle-ci suffisante, on fait écouler 
l'excédant de l'eau dans une rigole de colature. 

Ce système est celui qui est le plus fréquem- 
ment adopté pour les irrigations des céréales, des 
cultures maraîchères ou potagères, des jardins. Il 
donne presque toujours d'excellents résultats, et il 
présente l'avantage d'éviter l'action directe de l'eau 
sur les tiges et les organes foliacés de plantes sou- 
vent délicates. 

Dans tous ces systèmes, un point sur lequel il 
faut insister, c'est qu'il est indispensable d'assurer 
l'écoulement régulier des eaux après l'arrosage. 
Autant la pratique des irrigations est utile quand 
elle est oien organisée, autant elle peut devenir 
dangereuse quand l'excès (les eaux nu s'écoule pas 
et reste sur le sol. Il faut que celui-ci se ressuie 
rapidement ; autrement les plantes cultivées pour- 
rissent ou végètent mal, et elles sont remplacées 
par de mauvaises herbes qui aiment les eaux sta- 
gnantes. 



[niijatioti des pi-airks. — Quand les prairies 
font partie d'une exploitation sur laquelle les irri- 
gations d'été sont praticiuées, elles peuvent être 
arrosées suivant l'une des méthodes qui viennent 
d'être indiciuées. Mais quand on établit des irriga- 
tions spéciales pour les prairies, comme c'est le 
plus souvent le cas dans une grande partie de la 
France, on a recours, surtout pour les irrigations 
d'hiver, h des méthodes spéciales. 

Le plus souvent, pour l'arrosage spécial des prai- 
ries, les eaux dont on peut disposer sont des eaux 
de ruisseaux, de torrents et surtout de sources. 
C'est au propriétaire ou à l'exploitant à les amé- 
nager pour en tirer le plus grand profit A cet 
effet, des réservoirs sont construits à la partie 
supérieure des terres, et des rigoles ou canaux 
partent de ce réservoir pour amener l'eau aux 
prairies h arroser. Ces rigoles sont fermées par des 
bondes qui permettent de prendre au réservoir la 
quantité d'eau qui est nécessaire. Des agriculteurs 
intelligents savent même, sans avoir de sources, 
se procurer de l'eau en créant des réservoirs et 
on y amenant par des fossés les eaux pluviales 
provenant des fonds supérieurs. Ailleurs, on em- 
magasine dans le même but des eaux provenant 
des terres drainées. L'eau étant procurée, d'une 
manière ou d'une autre, et étant amenée par un 
fossé à la partie supérieure d'une prairie, nous 
allons indiquer quelles sont les différentes méthodes 
adoptées pour l'y distribuer avantageusement. 

1° Irrigations par les rigoles de niveau. — Cette 
méthode s'applique surtout aux prairies en pente. 
Elle consiste à faire dans la prairie, transversale- 
ment à la pente, une série de rigoles tracées de 
manière à conserver toujours le même niveau, et 
suivant les sinuosités du terrain. Lorsque l'eau 
remplit une de ces rigoles, elle se déverse par son 
bord inférieur et se répand en nappe sur l'herbe 
en aval, jusqu'à ce qu'elle atteigne la rigole infé- 
rieure, qui forme une nouvelle nappe qu'elle dé- 
verse en dessous, et ainsi de suite jusqu'au bas de 
la prairie. Sur ces artères principales s'embran- 
chent de petites rigoles qui se dirigent h droite et 
à gauche, sans issue, de manière h faciliter la for- 
mation des nappes. 

Par cette méthode, les diverses parties de la 
prairie sont arrosées successivement, et l'eau en 
excédant s'échappe par un canal de colature, où elle 
peut être employée pour arroser une autre prairie. 
Pour égoutter la prairie, quand ,1e sol n'estH pas 
suffisamment perméable, on pratique quelques 
saignées dans les rigoles secondaires, et elles se 
vident assez facilement. 

Ce système demande une grande surveillance de 
la part de l'irrigateur, pour maintenir l'eau à un 
niveau convenable dans les rigoles, pour l'empê- 
cher de séjourner dans les vallonnements du sol, 
et pour couvrir d'une manière à peu près uniforme 
toutes les parties do la prairie. 

2° Irrigations par razes ou par rigoles rectilignes 
inclinées. — Ce système diffère du précédent on 
ce que, pour la construction des rigoles de distri- 
bution,' on ne s'astreint pas à suivre les lignes de 
niveau. Elles sont prises sur les rigoles princi- 
pales qui suivent les lignes de plus grande pente, 
et elles s'en écartent en ligne droite, plus larges 
k leur commencement qu'à leur extrémité. Au bas 
de la praii'ie, comme précédemment, sont tracées 
les rigoles de colature. 

Dans ce système, l'eau court dans les rigoles 
avec une assez grande rapidité; c'est pourquoi on 
lui donne quelquefois le nom de système de rigo- 
les à eau courante. Quant à la répartition des 
ri<'oles de distribution et des rigoles d'arrosage, 
elîo peut varier dans des proportions très grandes 
suiviint la configuration du terrain, la peine, etc. 
:i" Irrigations par planches en ados. — C'est la 
méthode généralement adoptée pour les prairies 



IRRIGATIONS 



1056 



IRRIGATIONS 



en terrain plat ou dont l'inclinaison n'atteint pas 
5 cent, pour 1 mètre. 

Le canal d'amenée de l'eau longeant un des 
côtés de la prairie, celle-ci est divisée en planches 
bombées plus ou moins larges ; le plus souvent la 
largeur des planches est de 8 mètres ; elle est 
quelquefois de ii mètres, et elle atteint parfois 
20 mètres. Le relief de ces planches est, en géné- 
ral, de 20 cent, pour les planches étroites; il peut 
atteindre bO cent, pour les planches les plus 
larges. Un canal de distribution de l'eau est tracé 
sur la ligne de faite de chaque planche. Lorsque 
ce canal est rempli, l'eau se déverse à droite et à 
gauche, pour atteindre des rigoles de colature 
creusées entre les planclies. Ces rigoles de cola- 
ture aboutissent toutes à un fossé de colature qui 
court h la partie inférieure do la prairie. Quand 
on veut faire des arrosages abondants, on ferme 
l'extrémité des rigoles de colature, de manière à 
maintenir pendant le temps nécessaire l'eau sur 
les planches. 

Ce système est particulièrement avantageux dans 
les sols argileux et de nature de glaise, parce 
qu'il assure l'égouttement régulier de toute l'eau 
qui n'est pas absorbée par le sol. Le renouvelle- 
ruent de l'eau est d'ailleurs rapide et complet, et 
il n'y a jamais danger de stagnation ni de ses multi- 
ples inconvénients. C'est le système qui a été adopté 
dans les célèbres prairies du Milanais soumises 
^ux irrigations d'hiver connues sous le nom de 
marciles. 

i° Irrigations en terrasses. — Sur les coteaux 
rapides, on dispose parfois le sol en terrasses 
successives soutenues par des murs en pierres 
sèches. Pour arroser ces terrasses, on crée des 
rigoles de distribution d'eau h la partie supé- 
rieure, et des rigoles de colature à la partie infé- 
rieure; l'iirigation se fait alors par déversement, 
comme il a été dit plus haut. 

Quelle que soit la méthode d'irrigation adoptée, 
elle exige, comme on l'a vu, des travaux impor- 
tants : creusement de fossés et de rigoles, terras- 
sements parfois considérables, etc. En cmtre, il 
est de la plus haute importance que les fossés et 
les rigoles soient toujours en bon état d'entretien ; 
que leurs bords soient protégés contre l'érosion de 
l'eau, qu'ils soient refaits en cas de détérioration 
par un courant trop violent; que les rigoles soient 
périodiquement débarrassées des dépôts limoneux 
qui pourraient finir par les obstruer. Tous ces tra- 
vaux exigent des dépenses, mais ces dépenses sont 
largement récupérées par le produit des irrigations. 

E/fets ries inii/ations. — Le premier effet des 
irrigations est d'augmenter, dans des proportions 
très considérables, le produit de la terre. A 
quelque culture que l'on applique les arrosages, 
les effets sont toujours les mêmes; mais ils sont 
surtout manifestes pour les cultures maraîchères et 
pour les prairies. 

En ce qui concerne les cultures maraîchères, 
l'emploi de l'eau permet, dans le midi, d'obtenir, 
dans la même année, une succession ininterrompue 
de récoltes sur un sol qui n'en porterait aucune 
s'il n'était pas arrosé. 

Quant aux prairies, les irrigations d'hiver ont 
pour résultat d'assurer une fauchaison abondante, 
et de mettre la production fourragère absolument 
à l'abri des sécheresses qui, au printemps, em- 
pêchent souvent la pousse de l'herbe. Ces mêmes 
prairies, arrosées après la première coupe, donnent 
un regain très abondant, et, si la saison est pro- 
pice, elles peuvent encore fournir une troisième et 
une quatrième coupe. Dans le midi, sous la 
double influence de la chaleur, d'irrigations abon- 
dantes, et aussi de fumures copieuses, les prairies 
peuvent donner plus de 10,00o kilog. de fourrage 
sec par an, et les luzernes atteignent un produit 
qui dépasse quelquefois 15,000 kilog. 



Il est, en effet, absolument nécessaire, pour 
maintenir et accroître la production des prairies 
arrosées, de leur donner des engrais en assez 
grande abondance. Plus la vie végétale est active, 
et plus elle enlève au sol de principes utiles. Les 
eaux d'arrosage ne peuvent, le plus souvent, que 
lui en rendre une faible portion. Le rôle de la 
fumure est de combler cette lacune. La loi de la 
restitution est générale en agriculture, et elle 
trouve aussi bien son application dans les cultures 
irriguées que dans toutes les autres. 

L'augmentation de production des terres irriguées 
amène naturellement un accroissement propor- 
tionnel dans leur valeur locative aussi bien ([ue 
dans leur valeur vénale. L'application des irriga- 
tions sur des terres suffit toujours pour en doubler 
et en tripler la valeur, souvent pour la quintupler, 
et parfois même pour la décupler. Les exemples 
de cette plus-value sont multiples, et ils se ren- 
contrent presque tous les jours. C'est surtout dans 
le midi qu'ils sont frappants; dans la Provence, 
par exemple, les terres soumises à l'irrigation ont 
dix fois la valeur des terres non arrosées; c'est 
que, sous ce climat si sec, les premières donnent 
d'admirables récoltes, tandis que les secondes ne 
donnent presque rien. 

Il n'est pas étonnant qu'en présence de ces 
faits, l'eau employée aux irrigations ait parfois une 
valeur vénale considérable. Les compagnies pro- 
priétaires des canaux d'arrosage, dans les départe- 
ments méridionaux, font souvent payer l'eau très 
cher. Néanmoins les cultivateurs la recherchent 
avec ardeur, et on demande de tous côtés la 
création de nouveaux canaux. C'est là, en effet, 
une œuvre de la plus haute utilité, non seulement 
au point de vue de la production agricole, mais au 
point de vue plus élevé du développement de la 
richesse générale du pays. 

Iirigatioiis avec les eaux industrielles. — Jus- 
qu'ici il n'a été parlé que des irrigations faites avec 
les eaux naturelles. Dans certaines circonstances 
spéciales, on peut se servir avec avantage des eaux 
provenant de certaines usines, et qui sont chargées 
de substances pouvant être particulièrement pro- 
pices à la végétation. 

C'est ainsi que les eaux provenant des féculeries, 
des distilleries, des sucreries, les eaux de lavage 
des laines dans les fabriques de drap, etc., peuvent 
être employées aux irrigations avec un grand 
profit. Ces eaux, quand elles sont dirigées dans 
les rivières, les polluent, tandis que, dirigées sur 
les prairies, elles en accroissent notablement la 
production. 

Dans la plupart des cas, les résidus des usines 
doivent, pour produire un effet utile, être étendus 
d'une grande quantité d'eau. En effet, si ces eaux 
sont trop chargées de certains sels, ceux-ci peuvent 
avoir une influence néfaste sur la végétation. En 
outre, il est important de les employer sur des 
terres suffisamment perméables pour les absorber 
sa«s que la surface retienne un excès nuisible de 
sels contenus dans ces eaux. 

Irrigritions avec les eaiu iFéyout. — Les eaux 
d'égout sont un des fléaux des grandes villes, qui 
ne peuvent s'en débarrasser qu'en les rejetant dans 
les rivières voisines, au grand détriment de la sa- 
lubrité publique. Des expériences nombreuses 
faites en Angleterre, en Italie et en France, ont 
démontré que le meilleur système pour utiliser les 
eaux d'égout et les épurer, sans perdre les prin- 
cipes fertilisants qu'elles renferment en grandes 
quantités, est de les employer à des irrigations. 

L'eau des égouts filtre ii travers le sol qu'elle 
arrose, et elle s'y débarrasse de ses impuretés, 
pour en sortir à l'état de limpidité complète. C'est 
ce qui ressort des expériences faites par la ville 
de .Paris dans la presqu'île de Gennevilliers. Les 
irrigations par les eaux d'égout y ont donné les 



IRRIGATIONS 



— 1057 



ISRAELITES 



])lus reniai'ciuables résultats, tant pour la produc- 
tion fourraKÙrc que pour les cultures maraîchères. 
Mallioureusement, il est difficile de trouver des 
surfaces assez considérable? pour utiliser do cette 
manière la quantité énorme d'eaux d'égout que 
produisent les grandes villes. 

Oii a parfois émis dos craintes relativement 
à la qualité des produits venus dans des cliamps 
arrosés avec des eaux d'égout. Les faits ont dé- 
montré que ces craintes étaient chimériques : les 
légumes et les fourrages qu'ils produisent ne pré- 
sentent aucune différejice avec ceux venus dans les 
conditions ordinaires. 

Dessèchciiietits. — Les travaux d'irrigation se 
trouvent parfois liés à des travaux d'assainisse- 
ment ou de dessèchement de terrains marécageux 
ou môme complètement inondés. Quand ces ter- 
rains occupent de vastes surfaces, il y a lieu, pour 
les dessécher, de se livrer h de grands travaux 
qu'il est impossible d'indiquer ici. Mais quand ils 
sont limités à des portions de domaines, aux rives 
d'un petit cours d'eau, l'exploitant ou le proprié- 
taire peuvent les entreprendre assez facilement. 
Souvent, s'il s'agit de terres rendues maréca- 
geuses par le passage d'un ruisseau, il suffira de 
creuser un peu le lit de celui-ci, et de le resserrer 
par des remblais peu élevés sur chaque rive, pour 
ressuyer les terres voisines. Mais quand il s'agit 
de terres rendues marécageuses par des sources, 
il faut creuser des rigoles et des fossés pour donner 
issue aux eaux par de véritables ruisseaux créés de 
main d'homme. Le drainage * peut aussi rendre 
des services dans de semblables circonstances. 
Mais, dans tous les cas, il est essentiel de donner 
un écoulement facile à l'eau. 

A ces travaux se rattachent ceux du dessalage 
des terres conquises sur la mer ou voisines de 
celle-ci. Quand le sol est de nature assez com- 
pacte, deux ou trois irrigations suffisent souvent 
pour le dessaler pour toujours. Mais il n'en est 
pas de même pour les sols perméables, ou h sous-sol 
perméable, comme il en existe beaucoup sur les 
bords de la Méditerranée, notamment dans la Ca- 
margue. Dans ce cas, l'eau salée renfermée dans le 
sous-sol tend h remonter, par capillarité, pour rem- 
placer l'eau des couches superficielles, au fur et à 
mesure qu'elle s'évapore. Le sel remonte en même 
temps, et forme à la surface des efllorescences 
faciles i reconnaître. On ne peut dans ces natures 
de terre, du moins jusqu'ici, que se débarrasser 
^ temporairement de cette salure, par de fortes irri- 
gations d'hiver. 

Colmatage. — On désigne sous ce nom une 
opération qui a pour but de former sur un terrain 
naturellement stérile une couciie de terre suscep- 
tible d'être soumise à la culture et de donner des 
produits. Cette pratique, originaire d'Italie, a 
donné, dans diverses circonstances, en France, 
d'excellents résultats. Elloxonsiste à amener sur 
ces terrains, à l'aide de canaux spéciaux, les eaux 
limoneuses des rivières, et à les y faire séjourner 
pendant quelque temps, pour qu'elles y déposent 
la plus grande partie de leur limon. Les terres à 
colmater sont entourées do digues, de manière à 
retenir les eaux. Quand l'action de celles-ci est 
achevée, on les fait évacuer, avec une faible vitesse, 
par la partie la plus basse. 

Le meilleur moment pour employer les eaux au 
colmatage est celui des grandes crues, car c'est 
alors que les eaux renferment la plus grande pro- 
portion do matières limoneuses. La rapidité avec 
laquelle le colmatage se fait dépend de la nature 
des eaux, ainsi que des proportions de limon qu'el- 
les renferment. 

_ Suhmersion des vignes. — La dernière applica- 
tion des eaux dont nous ayons k parler est leur 
**?/ ^ la submersion des vignes, suivant le pro- 
cède imaginé par M. Faucon pour détruire le 
ii' Ta-.tie. 



phylloxéra *. La submersion des vignes se fait à 
l'autonuie, après les vendanges, ou au commence- 
ment de l'hiver. Elle doit durer au moins de trente 
i quarante-cinq jours, et le vignoble doit être 
complètement maintenu sous l'eau, depuis le com- 
mencement de l'opération jusqu'il la fin. 

L'efficacité de la submersion est aujourd'hui 
démontrée par une pratique de près de dix ans. 
Mais il est nécessaire que le sous-sol ne soit pas 
perméable à l'excès ; dans ce cas, l'eau ne pourrait 
pas être maintenue d'une manière assez complète 
sur la vigne. Cette pratique a trouvé des applica- 
tions assez nombreuses dans le Midi et dans le Bor- 
delais. 

Des fumures dans les terres irriguées. — C'est 
une idée assez généralement répandue que l'irriga- 
tion peut dispenser de l'emploi des engrais. C'est 
une erreur contre laquelle on doit réagir, quand 
il s'agit d'irrigations faites avec des eaux qui ne 
sont pas chargées de matières fertilisantes. 

En effet, l'irrigation a pour effet d'activer la 
puissance de la végétation et d'augmenter la quan- 
tité des produits récoltés. Sous cette influence, les 
plantes empruntent au sol une plus grande quan- 
tité de principes utiles. Il y a donc appauvrisse- 
ment de celui-ci, et cet appauvrissement n'est que 
faiblement compensé par ce que l'eau apporte, 
surtout dans les irrigations d'été. Il est donc in- 
dispimsable de faire au sol, par des engrais, la 
restitution nécessaire pour qu'il puisse donner de 
nouvelles récoltes. [Henry Sagnier.] 

ISLANDE. — V. Sca7idinaves (Ktnts). 
ISRAÉLITES. — Histoire .générale, IV. — 
L'histoire des Israélites est surtout celle de leurs 
idées morales et religieuses. Manifestées d'abord 
dans un petit pays de l'Orient, au sein d'une fa- 
mille de pasteurs nomades, ces idées sont, après 
bien des crises, devenues celles d'un peuple, puis 
se sont répandues dans l'humanité Pour les com- 
prendre dans leur développement primitif, il faut 
donc étudier le milieu où elles se sont produites, 
les circonstances qui les ont contrariées et le peu- 
ple qui s'en est fait le propagateur. Nous verrons 
ce peuple naître, grandir et disparaître politique- 
ment; mais ses idées lui survivent et deviennent 
le patrimoine de l'humanité. 

GÉoGri \PHiE DK L* PALESTINE. — La Palestine, où 
ont vécu les Israélites, a été le berceau de nos re- 
ligions européennes; elle porte différents noms 
qui résument toute son histoire : Terre de Canaan, 
Terre Promise, Terre d'Israël, Terre Sainte, Judée. 
Située sur le bord oriental de la Méditerranée, 
elle avait pour limites au nord la Phénicie, le 
Liban et le territoire de Damas; il l'est, elle s'é- 
tendait jusqu'au désort, et, au sud, sa frontière par- 
tait de la mec Morte et suivait le torrent d'Egypte 
jusqu'à la Méditerranée. 

La Palestine est un pays de montagnes. Le Liban 
ou Mont Blanc forme deux chaîries principales, 
le Liijan proprement dit, et VAntilihan qui péné- 
trait seul dans la terre d'Israël et dont les princi- 
paux sommets sont : le Ného, où mourut Moïse ; le 
Thahor, célèbre par la victoire de la pr!i])liétcsse 
Déborah et, selon saint Jérôme, par la transligura- 
tion de Jésus ; le Carmel, renommé par sa fertilité 
et aussi par la retraite qu'y fit le prophète Elle ; 
le Gell/oë, où périrent SaUl et ses fil» ; enfin les 
monts .S/071 et Moria/i et la Montagne d"S Oliviers, 
compris dans l'enceinte môme de Jérusalem. 

Entre ces montagnes coule le Jourdain, seul 
fleuve du pays, qtii prend sa source au nord dans 
la groitcde /'anéas, traverse les lacs de Mé-om et 
Ac^'lihêriade, et se jette dans la Mer Morte Cette 
mer, appelée aussi Lne Asphaltile, était autrefois 
une' riante vallée où se trouvaient les villes de 
Sodoine et de Comorrhe, déli'uitos à l'époque d'A- 
braham. V* . 
La fertilité de la Palestine était trjÈs grande ; 
67 • 



ISRAÉLITES 



— 1058 



ISRAELITES 



dans ses plaines arrosées par la fonte des neiges 
et les pluies du printemps et de l'automne, les cé- 
réales et les fruits croissaient en abondance. Les 
pâturages et les bestiaux y étaient nombreux : le 
lait et lu miel y coulaient, dit la Bible dans son 
langage figuré. 

Anciens habitants.— La Palestine était habitée, 
déjà avant l'arrivée des Israélites, par des peuples 
restés célèbres. Au nord, les Phéniciens, les plus 
grands commerçants de l'antiquité, les inventeurs 
de l'alphabet; leur capitale fut d'abord Sidon et 
ensuite Tijr. Au nord-est, les Syriens, qui avaient 
pour capitale Dainns. Au sud les P/iilisti?is, les 
Muabitcs, les Madianitts, les Idumcens, les Am- 
monites et enfin les Amalécites, ennemis hérédi- 
taires des Hébreux. Les habitants primitifs du pays, 
les Replinhn, d'une taille gigantesque et d'un as- 
pect terrible, étaient établis sur les deux rives du 
Jourdain. Ils avaient été subjugués, déjà avant l'é- 
poque d'Abraliam, par les Conanéein, émigrés des 
environs du golfe Persique, et par les Philistins, 
venus de Crète. Les Cananéens étaient divisés en 
plusieurs tribus, contre lesquelles les Israélites 
eurent surtout à lutter. 

Religions cananéennes. — Comme les grands 
peuples de la Haute-Asie et de l'Egypte, les po- 
pulations palestiniennes étaient idolâtres. Les 
astres étaient leurs divinités préférées. Dieux de la 
vie et du plaisir, le Soleil {Banl, Adunis, c'est-à- 
dire le Maître) et la Lune {Banla, Astarlé, c'est-à- 
dire la Maitreii-e, la Heine du ciel) étaient les plus 
populaires. Moloch (le Roi) était adoré par le 
meurtre des enfants, brûlés à ses pieds; Baaiphégor 
était le dieu impur des Moabites.et Dngon, moitié 
homme, moitié poisson, celui des Philistins. Le 
culte avait lieu sur les hauteurs, dans des bosquets 
consacrés ; des fêtes funèbres ou joyeuses célé- 
braient périodiquement Adonis mort ou ressuscité, 
c'est-à-dire le soleil que l'hiver éloigne ou que le 
printemps ramène. Les prêtresses s'arrachaient les 
cheveux, les prêtres se lacéraient le corps et les 
fidèles se jetaient dans les excès les plus odieux. 
On consultait les mouvements des serpents, la 
forme des nuages, les tressaillements des victimes 
qu'on sacrifiait. On demandait, avant d'agir, les avis 
des pythonisses ou des ohoth, sorte de sorciers 
qui prétendaient avoir la puissance de faire parler 
les morts. 

Au milieu de ces excès, tout sentiment moral 
avait disparu. La probité était méconnue ; le tra- 
vail, méprisé; la vie humaine, comptée pour rien ; 
les devoirs de la famille, ignorés absolument. Les 
femmes, regardées comme des êtres inférieurs, 
étaient prises et renvoyées sans égard ni pour les 
liens de la parenté, ni pour les lois du mariage. 
En un mot, la dépravation était universelle et c'é- 
tait la religion qui l'entretenait. 

Traditions isr.\élites primitives. — Environ seize 
siècles avant notre ère, un peuple de pasteurs, les 
Hébreux ou Israélites, qui comptait environ trois 
millions d'individus, quittait l'Egypte, conduit par 
un homme extraordinaire, Moïse, fils d'Amram, et 
se dirigeait vers la Palestine, où ses premiers an- 
cêtres avaient habité et dont il allait revendiquer 
l'héritage par les armes. Cette migration de pas- 
teurs devait avoir sur l'iuinianité entière une 
influence considérable. Ces tribus en efl'et portaient 
avec elles des idées religieuses qui étaient la né- 
gation formelle des dogmes dégradants de la 
Palestine et de tout le monde ancien, et qui devaient 
être le salut moral des hommes dans un avenir 
encore lointain. 

Les Israélites n'adoraient pas la nature; ils la 
croyaient au contraire l'œuvre d'une force intelli- 
gente suprême, d'un Dieu unique qui « dès le 
principe avait crée le ciel, la terre, » les astres 
et. tous les êtres. Après la création. Dieu, selon 
les croyances Israélites, continue à gouverner l'u- 



nivers; il y maintient l'ordre et le bien. L'espèce 
humaine est son œuvre de prédilection ; faite à l'i- 
mage divine, elle a le devoir et le droit de remplir 
et de dompter la terre. Pendant la création qui, 
suivant les traditions hébraïques, a duré six pério- 
des, Dieu lui-même a travaillé ; à son imitation, 
l'homme doit travailler six jours et se reposer le 
septième, comme signe de sa haute dignité. 

Les Israélites croyaient aussi par tradition à l'u- 
nité des hommes, à la sainteté du mariage et de la 
vie humaine, à la liberté et à la responsabilité. 
Adam, c'est-à-dire la terre, le so!, et Eve, c'est-à- 
dire la vie, sont nos premiers parents à tous. Eve 
est de la même chair qu'Adam, c'est-à-dire son 
égale, son épouse. Libres d'obéir ou de désobéir à 
Dieu, sauf à être récompensés' ou punis, ils ont, 
par leur faute, perdu, pour eux et leurs descen- 
dants, le bonheur dont ils jouissaient; leur fils, 
Cain, meurtrier de son frère Abel, a été poursuivi 
par la justice divine et n'a plus trouvé de repos 
nulle part. De même, après plusieurs siècles, 
quand un déluge universel est venu désoler la terre, 
c'était en punition de la perversité générale. Noé, 
le seul juste de son temps, échappe au fléau, et ce 
sont ses descendants, issus de ses trois fils, Sern, 
Cham et Japhet, qui repeuplent le monde. Une cu- 
rieuse table de leurs migrations, conservée par les 
Israélites, semblait le témoignage que, malgré la 
dispersion des hommes et la diversité des langues, 
les peuples ont une origine commune. 

Les Israélites ne prétendaient pas être arrivés 
d'un coup à des traditions religieuses si pures ; ils 
conservaient le souvenir de plusieurs ancêtres mé- 
sopotamiens qui étaient idolâtres, et ils faisaient 
remonter à .4i)Y//iom,fils de Tharé,la première ma- 
nifestation de leurs croyances. Abraham (c'est-à 
dire le Père élevé) avait quitté son pays pour se 
soustraire aux influences païennes, s'était établi en 
Palestine et s'y était fait une grande place par ses 
vertus. Il paraît avoir reconnu de bonne heure 
l'existence d'un Etre suprême ; c'est là sa vocation 
religieuse, féconde en bienfaits pour les hommes. 
Son Dieu, en efl'et, qui l'inspire dans de fréquentes 
visions, se montre à lui tout à la fois comme le 
protecteur et comme le justicier suprême des 
hommes; il est toujours prêta pardonner en fa- 
veur des justes, mais il n'hésite pas à frapper les 
méchants endurcis ; il est, par exemple, l'auteur 
de la catastrophe terrible dans laquelle ont péri 
Sodonie et Goinorrlie, à cause de leurs crimes 
odieux ; il apprend donc à Abraham à repousser 
les mœurs immorales et les sacrifices humains des 
Palestiniens barbares, et s'il accepte des ofl'randes 
et des prières, il veut par dessus tout que ses ado- 
rateurs marchent dans le chemin de la charité, de 
la justice et du droit. 

Cette religion fut léguée par Abraham à son fils 
Isaac et par Isaac à son fils Jacob. Isaac, homme 
très modeste, laisse peu de souvenirs. Jacob, au 
contraire, a une existence fort remplie. Après 
avoir eu des torts envers son frère aîné Esaù, 
dont il sut plus tard obtenir le pardon ; après avoir 
travaillé vingt années, subi de grands malheurs 
qui ne purent abattre son courage, et mérité le 
beau nom d'Israël, c'est-à-dire lutteur divi?i, Jacob 
laissa, avec sa bénédiction, l'idée religieuse de sa 
famille à ses douze fils et à leur descendance, dont 
un concours extraordinaire de circonstances ne 
tarda pas à faire un peuple puissant. 

Epopée égvptienne. — Jvsepli, un des fils d'Is- 
raël, avait été vendu comme esclave par ses 
frères qui le haïssaient ; mais, grâce à son intelli- 
gence, il devint, dans l'Egypte où il avait été con- 
duit et qu'il sauva de la famine, premier ministre 
du Pharaon ou souverain de ce pays. Oublieux 
des injures, il fit du bien à ses frères et les établit 
dans la fertile province de Gessen. Les Israélites 
s'y multiplièrent rapidement après la mort de Joseph, 



ISRAELITES 



— 1039 



ISRAELITES 



«rontinuèrenl;\ vivre en pasteurs, etrestèrcnt séparés 
de la grande nution au sein do laquelle ils avaient été 
amenés. L'hostilité se déclara bientôt rentre eux. 
Un prince, probablement Ramsès II, qui no se 
souvenait pas des services de Joseph et qui se 
préoccupait des embarras dont les Israélites pou- 
vaient être la cause en cas de guerre, essaya de 
les affaiblir par un travail excessif et par des 
cruautés odieuses. 11 ordonna que leurs petits gar- 
çons fussent étouffés on naissant ou jetés dans le 
Nil. Ces desseins abominables échouèrent ; une 
mère Israélite, Joi-ated, osa désobéir au tyran ; 
elle cacha d'abord son fils, et l'exposa ensuite sur 
le fleuve. La fille même du Pharaon le recueillit, 
l'adopta plus tard et lui donna le nom de Moïse, 
c'est-à-dire sauvé des eaux. 

Initié à la civilisation égyptienne, le jeune Moïse 
apprend en môme temps les traditions religieuses 
de ses frères et s'indigne des cruautés dont ils 
sont les victimes. Un jour, il prend ouvertement 
leur parti ; obligé de fuir pour échapper à la mort, 
il gagne le désert de Madian , dans la pres- 
qu'île Arabique, près du Sinai ; il est accueilli par 
un prêtre, nommé Jethro, dont il épouse la fille et 
garde les troupeaux. Dans cette vie paisible, Moiso 
pense à ses frères et au Dieu de ses ancêtres. 
Comme autrefois Abraham, Isaac et Jacob, mais 
avec une inspiration plus haute, il a des visions 
dans lesquelles la Divinité se révèle à lui et lui 
montre son devoir : ses frères souffrent, il faut 
qu'il les délivre; c'est en vain qu'il hésite, se 
méfie de lui-même et de ses frères, dégénérés par 
la servitude; son Dieu, qui se nomme Jahvêh {Je 
SUIS celui qui suis), c'est-à-dire le Dieu de la 
justice éternelle, le soutiendra dans la lutte. IVIoise 
se sépare donc de sa famille, et, secondé par son 
frère aîné Aaro7i, homme très éloquent, il vient 
demander au Pharaon Ménephta, fils de Ramsès, 
la liberté pour les Hébreux. 

Le roi d'Egypte refuse, et Moïse commence 
contre lui une longue lutte dont le pays est trou- 
blé profondément ; les traditions Israélites en tra- 
cent un tableau grandiose où la poésie vient se 
mêler à l'histoire. Des catastrophes nombreuses 
frappent successivement l'Egypte ; c'est la voix de 
Moïse qui les appelle; c'est le doigt de Dieu qui 
les accomplit. Le Pharaon cède enfin en se 
voyant lui-même terriblement atteint: pendant 
la nuit du U au 15 du mois d'Abib (germi- 
nal), alors que les Israélites, avertis et préparés 
au départ, célèbrent le repas de la Pdgue (passage 
de l'esclavage à la liberté), tous les premiers-nés 
égyptiens et les animaux sacrés, c'est-à-dire les 
prêtres et les divinités, sont frappés de mort. 
Les Israélites quittent en toute hâte ce pays où 
ils avaient résidé près de quatre siècles. Poursuivies 
par le roi, les tribus fugitives arrivent, sous la 
conduite do Aloise, à l.i poijite occidentale de la 
mer Rouge, du côté où se trouve aujourd'hui Suez 
Un vent d est très violent, venu de V Etemel, dit 
la Bible, avait divisé les flots ; les Israélites les 
traversent de nuit, à l'insu des Esyptiens, qui le 
matin veulent les suivre, sont surpris par le retour 
ûÇf eaux, et engloutis. Un cantique enthousiaste 
célèbre cette merveilleuse délivrance, et chante le 
Dieu gui a déployé sa force ; qui a précipité dans la 
mer chevaux et cavaliers. Il existe sur la servitude 
des Israélites et sur leur exode quelques rares docu- 
ments égypti(wis, desquels il résuhe, comme de la 
tradition Israélite, que la tyrannie du Pharaon a pro- 
voqué une révoltedestravailleursopprimés; c'estlà 
certainement une des plus glorieuses luttes d'éman- 
cipation qu'ait enregistrées l'histoire de l'humanité. 
Les Ishaélites dans le désert. — L'épopée 
commencée on Egypte continue au delà de la 

mer Les Israélites sont au milieu des plaines 
du binai où Moïse avait passé les années du son 
cxU, ils manquent d'eau, iU ont faim; une peu- 



plade arabe, les Amalécites, vient les attaquer. 
Moïse les soutient ; Josué, son disciple, bat l'en- 
nemi; la Providence leur fait trouver la nour- 
riture dont ils ont besoin ; leur libérateur insti- 
tue des chefs qui les jugent, et il leur apporte, 
au nom de Dieu, leur loi fondamentale, le Déca- 
lor/ue. C'était environ trois mois après la sortie 
d'Egypte ; les Israélites étaient au pied du Sinaï, où 
Moïse avait eu sa première vision; il en gravit la 
cime que des nuages entourent et d'où partent des 
éclairs et le bruit du tonnerre, et le peuple est 
témoin de la promulgation du décalogue. Le dé- 
calogue pose devant 1rs Hébreux les principes pre- 
miers de toute société; il est la plus haute et la 
plus précise expression de la vérité morale et 
sociale. 

Moïse descend du Sinaï portant deux tables do 
pierre sur lesquelles le décalogue était gravé ; il 
voit le peuple adorant un veau d'or, image de l'A- 
pis égyptien. Indigné, il brise les deux tables, 
châtie les coupables, et, pour empêcher le retour 
de semblables folies, fait construire un sanctuaire 
où le vrai Dieu seul devait recevoir un culte, et 
promulgue des lois civiles et religieuses d'une 
grande sagesse. Mais un peuple ne se fait pas en 
un jour ; Moïse l'éprouve bientôt. Les Israélites, 
qui craignent les géants de la Palestine, refusent 
d'avancer; ils erreront donc quarante ans dans le 
désert, et la conquête sera réseivée à une autre 
génération, plus digne du la liberté. Cette longue 
expiation est fertile en révoltes intérieures et en 
hostilités de la part des peuples voisins. Moïse 
triomphe de toutes les difficultés, et s'il ne lui est 
pas donné d'entrer en Palestine, il établit du moins 
deux tribus et demie à l'est du Jourdain, et meurt 
en confiant à Josué la direction de la conquête. 
Il laissait dans sa doctrine un éternel monument 
de sa gloire. 

Loi DE Moïse. — Les Israélites n'avaient eu jusqu'à 
Moïse d'autres règles de conduite que les tradi- 
tions patriarcales ; malgré leur élévation sous cer- 
tains rapports, ces traditions étaient loin d'être 
parfaites; il fallait donc les compléter tant au 
point de vue religieux qu'au point de vue social. 
et en développer les tendances morales. Tel fut le 
but de la législation de Moise. 

Dogme. — Le Dieu que Moïse enseigne n'est 
pas une divinité nationale; c'est le Créateur de 
l'univers, le juge de toute la terre, le maître des 
esprits de toute chair; il est éternel, infini, incor- 
porel ; voilà pourquoi on n'en peut faire aucune 
image. Il est unique ; c'est un Dieu jaloux, dit 
figurément la Bible pour indiquer qu'il ne souffre 
ni le mensonge, ni l'injustice ; mais si élevé qu'il 
soit, ce Dieu est la providence universelle des 
êtres; il n'est pas un Dieu de vengeance; il châ- 
tie, parce qu'il est juste, mais paternellement, 
parce qu'il est bon. Ainsi compris. Dieu devait 
remplir la vie entière du peuple hébreu ; il est la 
source de l'autorité et de la justice sociale ; 
la terre lui appartient. Le gouvernement est 
donc une théocratie, si l'on entend par ce mot, 
non point le pouvoir sacerdotal, mais la puis- 
sance impersonnelle d'une loi suprême à laquelle 
tout le monde est soumis, et qui est considérée 
par tous comme l'expression immuable de la vo- 
lonté divine ; cette loi auguste, c'est le décalogue. 

Loi poliiiijue. — Chez les patriarches, le père 
était l'unique représentant de Dieu ; il gouvernait 
la famille et présidait au culte. Moise ne réunit 
pas ces deux autorités en une seule main pour la 
direction du peuple ; il les sépare de son vivant, et 
maintient cette séparation dans sa loi. Le gouver- 
nement politique appartient à un chef suprême, le 
Suffète i,Jugc), nommé par les Anciens d'/sraël, et 
plus tard à un roi. Ce chef décide les cas difficiles 
avec le grand-prètre, mais sans lui être subor- 
donué ; il n'est soumis qu'à la loi seule ; c'est lui 



ISRAELITES 



— 1060 



ISRAÉLITES 



qui commande les armées. La guerre devait être 
conduite avec liunianité; l'extermination des Ca- 
nanéens n'a été qu'un fait exceptionnel, dont la 
cause était l'immoralité horrible des cultes pales- 
tiniens. 

A côté du sufl'èto ou du roi se trouvait parfois 
une assemblée de soixante-dix hommes, choisis par 
les anciens ; chaque tribu avait son prince, cha- 
que ville son conseil d'anciens, ses juges inférieurs 
et ses officiers de police. Quand l'intérêt public 
l'exigeait, tous ces chefs se réunissaient en assem- 
blée générale de la nation, sous la présidence du 
sufifète ou du roi ; on regardait leurs décisions 
comme inspirées par l'Esprit divin. 

La justice se rendait aussi au nom de Dieu ; on 
' ne prononçait aucune peine qu'après une enquête 
publique et sur la déclaration de deux témoins qui 
avaient vu le fait; les condamnations capitales 
étaient fort rares. Le principe général de la légis- 
lation pénale Israélite était la loi du talion : ceil 
pour ail, dent pour dent, etc., qui, d'après l'inter- 
prétation pharisienne. ne consistait pas à prendre 
au coupable un œil ou une dent en punition du 
mal qu'il avait commis, mais qui obligeait à rendre 
à l'ofi'ensé, par une compensation pécuniaire, la 
valeur approximative du membre dont on l'avait 
privé, ou, en général, du tort qu'on lui avait fait 
subir . 

Propriété. Famille. Esclavage. — Si Dieu est le 
maître unique, tous les citoyens sont égaux; il 
n'y a ni patriciens, ni plébéiens, et la loi est la 
même pour tous, même pour les étrangers. Les 
grandes fortunes sont rendues presque impossi- 
bles par la constitution spéciale de la propriété. 
La terre, qui appartient h Dieu, ne peut être ven- 
due que temporairement; tous les cinquante ans, 
le Jubilé la fait rentrer en possession des vendeurs 
ou de leurs héritiers, et l'égalité est rétablie. Dans 
la famille, comme dans la société, l'égalité est la 
loi fondamentale. Le mariage est une institution 
sacrée, moralement obligatoire, h laquelle les 
époux sont appelés avec les mômes devoirs. 11 est 
vrai que la polygamie et le divorce sont tolérés, 
mais ils sont entourés de restrictions, parce qu'ils 
sont contraires à l'esprit de la loi et aux vieilles 
traditions Israélites. Les femmes des patriarches, 
Sara, Kebecca, Rachel, Léa, gui ont fonilé la mai- 
son (l'Israël, sont représentées comme ayant exercé 
la plus grande influence sur leurs maris. Les en- 
fants sont aussi égaux entre eux; Moïse abolit 
l'ancien droit d'aînesse des patriarches, et en ré- 
duit le privilège à une double portion d'héritage. 
11 n'est pas jusqu'à l'esclavage dans lequel on ne 
retrouve chez les Hébreux ce même esprit de 
justice et d'égalité. Moïse n'a pu l'abolir; il l'a 
transformé. L'esclave hébreu est payé pour son 
service et recouvre sa liberté après six années; 
l'esclave étranger ne peut être maltraité impuné- 
ment. Fugitif, il n'est pas rendu à son maître; 
blessé gravement, il est de droit émancipé, et 
celui qui le tue est puni de mort. Le sabbat, insti- 
tution sociale grandiose, fait participer les maî- 
tres au travail et les serviteurs au repos hebdoma- 
dah-e. 

Culte. — Dans l'ordre religieux, les prêtres cl 
les lévites étaient les représentants de la Divinité 
devant le peuple et ceux du peuple devant Dieu. 
Ils avaient la direction du culte, dont le but était 
d'éloigner le peuple des immoralités idolâtres, de 
rappeler les grands faits de l'histoire nationale, et 
par dessus tout d'inspirer le respect de la loi cl 
l'amour de Dieu. Le culte domestique comprenait, 
entre autres actes, la circoncision, l'instruction 
des enfants, des règlements sur la pureté person- 
nelle et la nourriture, et la pratique du sabbat; le 
culte public consistait en sacrifices, et eu fêtes 
solennelles dont les principales étaient celles de 
Pùfjue (sortie d'Egypte], des Semaines (moisson), 



des Tentes (séjour dans le désert et récolte), du 
Souvenir et des Expiations (pardon des fautes). 
Par opposition aux cultes palestiniens, célébrés 
dans des bosquets sur les montagnes, le culte 
d'Israël ne pouvait s'accomplir que dans le sanc- 
tuaire où se trouvait l'arche sainte, contenant les 
deux tables du décalogue. 

Les lévites remplissaient les offices inférieurs 
du culte ; les prêtres, descendants d'Aaron, entre- 
tenaient les autels, convoquaient et bénissaient le 
peuple, et soignaient certaines maladies; leur nais- 
sance et leur moralité devaient être irréprocha- 
bles; ils se mariaient. Leurs seules possessions 
étaient les villes où ils demeuraient; leurs seules 
ressources, une partie des sacrifices et les dons 
volontaires. Au-dessus deux était le grand pon- 
tife, qui, malgré sa haute situation, n'avait aucune 
autorité dogmatique ni aucun pouvoir social excep- 
tionnel. Aaron et son fils, les deux premiers 
grands prêtres, avaient été installés par Moïse; 
dans la suite, leurs successeurs reçoivent l'inves- 
titure de la main des rois. Les prêtres et les lévi- 
tes devaient nécessairement étudier et enseigner 
la loi; mais cela ne constituait pas pour eux, 
comme dans l'Inde et l'Egypte, un privilège exclu- 
sif : Vous èles tous piètres, tous saints, dit la 
Parole sacrée: le premier Israélite venu, s'il se 
sentait inspire, pouvait se vouer à l'étude des livres 
saints, devenir pTO/)/.è(e, et acquérir ainsi au point 
de vue religieux et moral la plus grande autorité. 

Morale. — La constitution politique des Hébreux 
et leurs prescripiions religieuses étaient fondées 
sur une morale qui peut se résumer en deux 
mots : Aimer I ieu de tout son cœw et de toute 
son ôme, et son prochain comme soi-même. Cette 
belle morale apprend à l'homme le respect de soi- 
même, l'observation de la justice, la pratique de 
la charité et les vertus de la famille. L'homme est 
créé à l'image de Dieu; voilà pourquoi il est ap- 
pelé à être saint comme Dieu est saint. Comme 
Dieu, il doit repousser le mensonge et l'injustice 
sous quelque forme que ce soit. La superstition, 
la déloyauté, la fraude sont des abominations de- 
vant le Seigneur, et le travail honnête est une loi 
pour tous. La soumission aux autorités légales, le 
respect des vieillards, sont de stricts devoirs de 
justice ; la piélé filiale est une venu essentielle ; 
pour un enfant Israélite, le plus grand des mal- 
heurs, c'est d'être privé de la dernière benediciion 
paternelle. 

Mais la morale de Moïse ne se contente pas de 
devoirs négatifs. Tous les hommes, descendus des 
mêmes parents, doivent se traiter en frères. Prêts 
sans intérêts, protection des veuves et des orphe- 
lins, égards de toute nature envers les gens sala- 
riés et envers les pauvres, bienfaits envers les 
étrangers et les ennemis, enfin touchante bonté 
s'éiendant aux animaux eux mêmes, voilà com- 
ment la morale de Moïse entend la chanté. 

Bien que le Pentateuque contienne de nom- 
breuses allusions à une vie d'outre- tombe, sa mo- 
rale, surtout sociale et politique, ne formule pas 
le dogme de l'immortalité de l'âme, q"> "« fut 
enseigné aux Hébreux que bien plus tai-d. Pour 
maintenir son peuple dans le bien. Moïse use 
d'un moyen qui n'a rien de dogmatique; U 
fait appel aux sentiments puissants de la fa- 
mille et montre « que Dieu compte aux enfants 
l'iniquité des pères jusqu'à la troisième et à la 
quatrième génération, mais qu il use de bonté 
jusqu'à la millième envers ceux qui lui obéissent.» 
C'était dire qu'une solidarité impossible a briser 
existe entie toutes les génération- passées, pré- 
sentes et futures; que les suites des bonnes et des 
mauvaises actions se perpétuent à travers es siè- 
cles, et que, par conséquent, pour assurer la pros- 
périté de l'avenir, il faut dans le présent Être 
lidcle à la vertu et au bien. 



ISRAÉLITES 



1061 — 



ISRAELITES 



Telles sont les principales lois politiques, reli- 
gieuses et morilles des Hébreux ; elles enseignent 
l'unité et la spiritualité de Dieu, l'égalité, la jus- 
tice, l'amour et la charité universelles. 

CoNQuÈTn DE LA Palestine. — Josué, appelé par 
Moïse au gouvernement des Hébrcui, devait con- 
quérir la Palestine; il ne perd pas de temps; il 
fait célébrer la Pàque et, en peu do jours, il passe 
le Jourdain et s'empare de Jéricho, ville forte qui 
défendait l'entrée du pays. Les chants nationaux 
des Hébreux expriment la rapidité de cette marche 
foudroyante, en nous montrant le lleuve qui recule 
et les murs do la ville qui s'écroulent devant les 
vainqueurs. Effrayés de ces succès, les Gabaoïiitos, 
Cananéens du sud, deviennent par ruse les alliés 
des Israélites et, attaqués par leurs compatriotes, 
ils appellent Josué b. leur aide. En une nuit, Josué 
arrive, surprend l'armée cananéenne campée autour 
de Gabaoa et, après une longue journée de com- 
bat, la met on complète déroute. Dans le cantique 
qu'il compose pour célébrer cette victoire, il pré- 
sente poétiquement le soleil et la lune comme 
« s'étant arrêtés à son gré pour éclairer le combat » 
(Munk, Pak'sHw, p. TU). La défaite des Cana- 
néens du nord n'est pas aussi prompte; Josué 
parvient pourtant à les battre, et, maître de trente 
et une provinces, il les distribue aux Israélites, en 
leur laissant le soin de conquérir peu h peu le 
reste du pays. Il meurt sans avoir désigné de 
successeur. 

Les SuffètEs on Juges. — L'anarcbie ne tarda 
pas h régner et les cultes immoraux des Cananéens 
i séduire les Israélites abandonnés à eux-mêmes. 
Un sanctuaire, rival de celui du vrai Dieu établi 
à Silo, est élevé dans le nord de la Palestine. La 
guerre civile éclate, et la tribu de Benjamin y i st 
presque détruite. Au milieu de ces désordres, des 
héros s'élèvent et, sous le titre de suffètes, gou- 
vernent leurs frères, au nom de Dieu. Oihoniel 
délivre les Israélites de la domination du roi de 
Mésopotamie ; Ehod, de celle du roi de Moab ; Sam- 
gar, de celle des Philistins; Déhom, prophéte^se et 
suffète, de celle des Cananéens du nord; Gédéon 
bat les Madianites et, après sa victoire, refuse la 
royauté. ALimélech, son fils, l'usurpe et l'exerce 
pendant trois années, au bout desquelles sa cruauté 
excite une révolte où il périt. Thola et Jaïr ne sont 
que d'obscurs sufTètes ; Jephté au contraire est cé- 
lèbre par la défaite qu'il inflige aux Ammonites et 
par le vœu imprudent qu'il prononce au sujet de 
sa fille. Simion, renommé par sa force extraordi- 
naire, fait, sans résultat sérieux, une longue guerre 
aux Philistins, qui s'emparent de lui par trahison. 
Héli, grand-prêtre et sufîète, a moins de succès en- 
core; ses deux fils sont battus et l'arche sainte est 
prise ; mais Samuel, qu'il avait élevé et qui lui 
succède, réussit enfin à imposer la paix k ces bel- 
liqueux ennemis d'Israël. Juge et prophète, Sa- 
muel rétablit l'ordre, relève le culte, et fonde, pour 
instruire les jeunes prophètes, une confié' ie qui 
devait rendre d'immenses services. Malheureuse- 
ment ses fils, associés à ses fonctions, manquent 
d'intégrité, et le peuple demande un roi. C'est en 
vain que Samuel expose les inconvénients de tout 
genre dont le pouvoir héréditaire est la source, et 
pi'édit aux Israélites qu'ils gémiront un jour de 
leur résolution ; il est obligé de céder, et fait 
choix, pour occuper le trône, d'un jeune benja- 
mite nommé Saiil. 

Les premiers uois (1095). — Contestée d'abord, 
la royauté de Saiil fut bientôt unanimement recon- 
nue, grâce à ses victoires et à celles de son fils 
Jonathan sur les Ammonites, les Philistins, les 
Moabites, les Iduméens, les Syriens. Mais il n'é- 
coute pas les inspirations de Samuel au sujet des 
Amalécites, ennemis irréconciliables des Hébreux, 
et le prophète désigne secrètement pour la royauté 
le jeune David, fils d'Isaie de Bethléem. Cette 



rupture jette le roi dans une mélancolie profonde, 
(!t pour la dissiper on a recours au talent musical 
de David. Le jeune homme se distingue bientôt par 
son courage; il tue le géant Goliath, bat les Phi- 
listins et devient le gendre du roi. Mais la jalousie 
de SaOl l'oblige h s'exiler pendant de longues 
années, et ce n'est qu'après la mort du roi et de 
Jonathan, tués dans une bataille livrée aux Philis- 
tins, et après le meurtre d'isbosoth, autre fils de 
Saiil, que David est reconnu roi par toute la na- 
tion (lOâô). 

Sur le trône, David déploie les plus sérieuses 
qualités ; il conquiert Jérusalem, restée jusqu'alors 
au pouvoir des Jébusites, et en fait sa capitale. 
Puis il soumet les Philistins et, docile aux inspi- 
rations des prophètes Gad et Nathan, il donne au 
culte une première organisation; il s'allie avec 
Hiram, roi de Tyr, et traite avec générosité la fa- 
mille de Jonathan. Dans la suite, une faute grave 
qu'il commet et les désordres de ses fils, dont 
l'un, Absalon, son favori, se révolte contre lui, 
remplissent sa vieillesse de douleur. Son fils Salo- 
mon lui succède. 

Satomon, qui ne fut pas un guerrier comme son 
père, se rend dès le début très populaire par 
sa rare sagacité. Il construit un temple colossal et 
plusieurs villes; ses expéditions commerciales avec 
les Phéniciens, ses écrits de mor.ile et d'histoire 
naturelle (ces derniers ne nous sont pas parve- 
nus) , et son faste oriental portèrent partout sa 
réputation. Mais tant de luxe ne pouvait que mé- 
contenter le peuple et surtout les prophètes, déji 
froissés par les nombreux mariages du roi avec des 
femmes idolâtres. Aussi de graves symptômes de 
révolte éclatèrent-ils bientôt, et le roi, en mourant, 
ne transmit-il à son fils Roboam qu'une autorité 
fortement ébranlée (973). 

Le schisme des dix tribus. —Rnboam commence 
son règne en refusant avec arrogance la diminution 
des impôts; dix tribus l'abandonnent, et il reste roi 
de Juda et de Benjamin. Il se livre à l'idolâtrie et 
administre si mal ses Etats qu'il ne peut empê- 
cher Sésonchis, roi dlîgypte, d'entrer en vainqueur 
i\ Jérusalem. Jéroboam, ancien officier de Salomon, 
nommé roi d'Israël par les dix tribus révoltées, 
n'est ni plus sage ni plus heureux ; afin d'éloigner 
ses sujets du sanctuaire, il fait élever deux veaux 
d'or et abolit la loi mosaïque; vers la fin de son 
règne, Abinni, fils et successeur de Roboam, lui 
inflige une sanglante défaite. Aza règne avec 
gloi -e en Juda, d où il fait disparaître les cultes ca- 
nanéens, pendant que Nadab, fils de Jéroboam, périt 
assassiné par B'iusa. Cet usurpateur ose s'attaquer 
au roi de Juda, qui venait de repnusser les Ethio- 
piens; il est battu aussi. Ela, son fils, tombe sous 
les coups d'un autre assassin, et la guerre civile 
éclate en Israël. L'armée donne la royauté ;\ son 
général Orni-i, qui bâtit Samarie, en fait sa capi- 
tale, et laisse le trône ;\ son Mis .-Ic/ia*, peu d'années 
avant l'avènement de Josaphat, fils d'Asa, au trône 
de Juda. , 

Ces deux princes d'un caractère si opposé s al- 
lient étroitement. Josaphat poursuit l'idolâtrie et 
s'occupe de l'instruction du peuple. Achab au con- 
traire, poussé par la reine Jésabel, princesse phé- 
nicienne, et malgré l'énergique opposition du pro- 
phète Elle, fait régner en Israël le culte immoral 
d'Astarté. Brave et généreux cependant, il bat deux 
fois les Syriens, et, malgré le concours de Josaphat, 
il périt dans une troisième guerre qu'il entreprend 
contre eux. Ackanas etJornm, ses deux fils, restent 
les alliés de Josaphat, qui fait avec ce dernier une 
campagne contre les Moabites et termine sa belle 
carrière par d'utiles réformes dans l'administration 
de la justice. Le fils du pieux Josaphat, nommé 
Joram comme son beau-frère le roi d'Israël, suit 
l'impulsion idolâtre et cruelle de sa femme Athajie, 
fille de Jésabel; il fait périr ses frères, voit l'en- 



ISRAELITES 



— 1062 — 



ISRAELITES 



nemi cnvnhir ses États et tuer ses propres enfants ; 
il meurt apros quatre ans d'un règne honteux. 
Achasias, son seul fils survivant, lui succède, et à 
peine sur le trône ce malheureux prince périt, 
avec son oncle le roi Joram, sous les coups de 
Jéhu, général Israélite. Les deux trônes d'Israël et 
de Juda sont vacants à la fois (884). 

Fin du royaume d'Israël. — Athalie et Jéhu 
s'emparent des deux royaumes ; l'une massacre les 
enfants d'Achasias, ses petits-fllsj l'autre, toute 
la race d'Achab. Athalie favorise ardemment le 
culte de Baal, que Jéhu, docile à l'influence d'Elisée 
Ig prophète, poursuit au contraire avec sévérité. 
Après six ans d'un règne odieux, l'usurpatrice est 
mise à mort et remplacée par Joas, un de ses petits- 
onfants, sauvé de la mort par le grand prêtre Joiada, 
Bon oncle. 

Pendant que Jéhu laisse affaiblir son royaume 
par les Syriens, Joas, sous la tutelle de Joïada, 
maintient l'ordre et la religion dans le sien ; mais 
à la mort du grand-prêtre, il devient idolâtre et fait 
lapider Zacharie, le fils de son sauveur ; il périt 
lui-même assassiné. Joachaz, fils de Jéhu, ne réus- 
sit pas à tenir les Syriens en échec, mais son fils 
Joas les met en déroute et bat Amasias, roi de 
Juda, qui meurt assassiné, comme son père. Pen- 
dant un demi-siècle, l'ordre et la prospérité renais- 
sent dans les deux Etats, sous les règnes à'Osias 
et de Jotham, fils et petit-fils d'Amasias, et sous 
celui de Jéroboam II, fils de Joas d'Israël ; dans les 
deux Etats, le prophétisme, représenté par Jonas, 
Amos, Joël et Osée, exerce une haute influence 
morale; mais bientôt les crimes des rois amènent 
d'irréparables malheurs. 

Zacharie, fils de Jéroboam II, est assassiné par 
Sellum; Sellum, par Menahem, et Phaceia, fils du 
meurtrier, par Pékah, un de ses officiers. Pékah 
est vainqueur à'Achaz, fils de Jotham, roi de Juda, 
mais il est vaincu par Tiglat-Phalasar, roi d'As- 
syrie, et assassiné à son tour par Oser. L'anarchie 
est affreuse ; Tiglat en profite pour s'emparer d'une 
partie du royaume, et ce n'est qu'en devenant son 
vassal qu'Osée monte sur le trône. Achaz régnait 
alors en Juda ; c'était lui qui avait, malgré les 
conseils du prophète Isaîe, appelé Tiglat pour 
repousser l'usurpateur Pékah. Plus impie que les 
rois d'Israël eux-mêmes, Achaz élève des autels à 
Baal, consacre un de ses fils à Moloch, et laisse 
dévaster honteusement ses Etats. A sa mort, il est 
privé de la sépulture royale. Ezéchias, qui lui 
succéda, vit au début de son règne la ruine du 
royaume d'Israël. Osée, qui s'était révolté contre 
son puissant suzerain, Salraanasar, successeur de 
Tiglat, fut jeté en prison ; Samarie fut prise et le 
peuple Israélite emmené en captivité en Assyrie 

Les derniers rois de Juda. — Grâce à la sagesse 
d^Ezéchias, le royaume de Juda jouissait alors 
d'une grande prospérité; s'inspirant des conseils 
des prophètes Isaïe et Miellée, Ezéchias avait aboli 
les cultes phéniciens et rouvert le temple. Les 
Philistins sont repoussés, et le terrible Sennaché- 
rib, roi d'Assyrie, qui était venu mettre le siège 
devant Jérusalem, est obligé de se retirer précipi- 
tamment, après avoir vu presque toute son armée 
détruite par la peste, cette terrible messagère de 
Dieu, comme l'appelle la Bible. Les derniers évé- 
nements de ce règne presque constamment heu- 
reux furent une grave maladie du roi, que le pro- 
phète Isaîe soigna et guérit, une alliance impoli- 
tique avec les Babyloniens, et la fondation dune 
académie de savants, qui réunit les monuments de 
la littérature Israélite et assura le développement 
religieux de l'avenir. 

Manassé fut pendant quarante-cinq ans un des 
plus mauvais rois de Juda; une chronique incer- 
taine affirme qu'il revint à de meilleurs sentiments. 
Son fils Amon, qui suit ses mauvais exemples, 



périt assassiné au bout de deux ans; Josias, fils 
d'Amon, marche au contraire sur les traces d'E- 
zéchias. Jéré/tv'e, Sophome et la prophétesse Hulda 
le conseillent; la loi de Moise, dont on retrouve 
un antique exemplaire, est remise en honneur. 
Mais toute cette prospérité est arrêtée par de 
grands malheurs qui, en peu d'années, amènent 
la ruine complète de Juda. Placé entre les deux 
souverains puissants d'Egypte et de Chaldée, Josias 
eut le tort d'intervenir dans leurs iiuerelles; il 
voulut arrêter Néchao qui marchait contre Cabylone, 
et périt à la bataille de Mageddo; son fils cadet, 
Joachas, fut élu roi par le peuple, mais le vain- 
queur l'exila en Egypte et mit sur le trône Jo'ia- 
cliim, le fils aîné de Josias. Joïakim ne fut qu'un 
tyran odieux et un prince inhabile; malgré Jérémie 
qu'il persécute et malgré la délaite de Néchao, il 
se révolte contre le roi de Babylone, et meurt pres- 
que aussitôt. Jéchonias, son fils, subit les consé- 
quences de cette faute ; c'est en vain qu'il se rend 
k discrétion à Nabuchodonosor, il est exilé à Ba- 
bylone avec 10,000 Juifs, et remplacé par son oncle 
Sédécias. Après quelques années de calme relatif, 
le nouveau roi, oublieux de l'expérience du passé, 
se déclare indépendant. Nabuchodonosor revient, 
prend Jérusalem après dix-huit mois de siège, fait 
égorger la famille royale et crever les j eux îi Sédé- 
cias, qui est envoyé à Babylone. Le temple est 
brûlé et la ville détruite de fond en comble. 

Un assez grand nombre d'habitants notables du 
pays furent emmenés en Chaldée ; mais les vain- 
queurs laissèrent quelques laboureurs dont la sur- 
veillance fut confiée à un gouverneur Israélite, 
nommé Guéd'ilin,' qui, peu après son installation, 
fut traîtreusement assassiné. Ce meurtre causa la 
ruine complète du malheureux pays, dont pres- 
que tous les habitants furent envoyés à Babylone ; 
il n'y resta qu'une population pauvre et ignorante, 
mélange de Juifs, de Samaritains et de Cananéens 
idolâtres (588). Comme le royaume d'Israël, celui 
de Juda périt par la faute de ses rois ; mais il 
devait bientôt se relever, grâce aux principes de 
morale et de religion enseignés par les prophètes. 

Les prophètes et la littérature sacrée d'Is- 
raël. — On se trompe généralement sur les pro- 
phètes; leur mission n'était pas de faire des mira- 
cles et do prédire l'avenir, mais de moraliser et 
d'instruire le peuple, et c'est par là seulement 
qu'ils étaient considérés comme les envoyés de 
Dieu. Au point de vue politique, ils sont les con- 
seillers libres des rois ; mais on doit les regarder 
plutôt comme des orateurs religieux; ils détour- 
nent le peuple de l'idolâtrie, et surveillent le culte, 
qu'ils considèrent comme un moyen do moralisa- 
tion. Censeurs courageux des mœurs publiques, 
les prophètes n'hésitent pas à risquer leurs jours 
pour arrêter l'immoralité des princes et dos classes 
riches ; ils prennent le parti des pauvres et des fai- 
bles, protègent les étrangers, et mettent au-dessus 
de tout la justice et la charité. C'est par la prati- 
que de ces vertus qu'arrivera l'ère messianique, 
qui fera disparaître les haines et les guerres, et 
unira les hommes dans un amour universel. _ 

La littérature des Hébreux contient leur histoire 
et leurs doctrines; elle se compose de livres histo- 
riques et de livres poétiques, dans lesquels l'his- 
toire et la poésie sont mêlées étroitement. Le plus 
important de tous, le Pentatetigue, a conservé les 
traditions sur les premiers temps du monde et 
raconte l'histoire des Hébreux jusqu'à la mort de 
Moïse. Le livre de Josué est le récit de la con- 
quête ; celui des Juges paraît n'avoir pour but que 
de montrer les avantages du pouvoir héréditaire. 
Le lirre de Ruik, qui se rapport^ au même tenips, 
est une gracieuse idylle qui nous apprend l'origine 
de la race rojale de David et nous offre dans tout 
son charme le tableau de la charité. Les deux livres 
de Saynuel et les deux livres des Rois racontent les 



ISUAKLITES 



— 1003 — 



ISRAÉLITES 



i„ cai-.i An riivid de Salomon et l'histoire 
;S^.tS-^.KledeU.™^t.I^d.^ 

S[!;f,^r'K.S"::" S^^t ru- 
raux îe livres d'Ezra (B.v/ra,s-) e.i âe Micnie 
Ihîsi nue celui de Daniel, qui est écrit moitié en 
2l ald6cn, moitié en hébreu, continuent 1 histoire 
eénéralo des Israélites après le r.dour de la capti- 
fitén.ant au livre d'E.W-.r, il raconte un evcne- 
menV'pàrticuUer des annales juives sous la monar- 

""LoriTet- poétiques des Hébreux n'ont pas 
moins dHmportance que leur littérature lustonquo. 
Les "''•oi'e.L. et VEcclé.iast. contiennent des ma- 
rines de morale; l'un se termine par un remar- 
quable tableau des vertus do la femme 1 au re 
empreint d'un scepticisme décourageant énonce 
Dourtant le dogme de l'immortalité. Le lune ae 
TobZ un poème grandiose qui nous montre es 
malheurs d'un juste et nous enseigne à accepter 
les décrets de la sagesse suprême que nous ne 
pouvons toujours comprendre. . 

^ Les Psaumes, sublimes poésies 1^'^"!^ . ^o"» 
comme le cri de l'àme humaine : pat"»"^"^'^' 
vengeance, repentir, humilité, amour de Dieu 
vertu; Création, Providence, miséricorde et justice 
divines, tout y est d-anté dans, un magnifique lan- 
gage. Sous une forme plus simple, e Ca Mue 
hs Cantiques a une grande portée-, cest Ih^nne 
pastoral de deux jeunes fiances «^tro^emen «ms 
et dont l'amour contraste avec les abus de la po- 

Les prophètes, hommes politiques, moralistes et 
orateurs inspirés, tiennent une place considérable 
dans la littérature Israélite. Ceux dont les œuvres 
nous restent sont, avant la captivité, •/«"f"-/»'",'': 
livre est une parabole; Obadia, Amos Joël. Usée, 
hnïe et Michée, tous deux apôtres de la paix et de 
la réconciliation universelles ; Nahum Sophome, 
Habacuc; Jérémie qui prédit et voit la ""ne de 
Juda et dont les Lamentations. sont de touchantes 
élégies. Pendant la captivité, Ezéchiel a des visions 



réaliser ces espérances: la Babylonie fut cnnqiusc 
mr eux et le roi Cyrus, devenu le chef d'un im- 
mense empire, autorisa par un édit tous les Hé- 
breux de ses Etats h retourner dans leur patrie et 
Tyrobàtir leur temple (5:!G). Ceux de Juda,cest- 
-i-âire les Judéens ou Juifs, partirent ^ peu près 
seuls sous la conduite de Zorobabel, arrière- 
petit -fils du roi Jéchonias, et, s'établirent dans la 
Palestine, qui désormais prit d eux le nom de 
Judée La construction du temple, retardée pat les 
intrigues des Samaritains, ne fut achevée que sous 
e règne do Darius, fils d'Hystaspe; sous celui de 
Xerxès (Assuérus), prince fantasque, les_ Juifs, 
grâce à Esther, jeune Israélite appelée au trône, et 
i son oncle Mardochée, échappèrent h. la destruc- 
iion préparée pour eux par Aman, premier mi- 

"'urdemi-sièclo s'écoula, et le nouvel Etat juif, 
entravé d'ailleurs par les événements qui s étaient 
nasses en Perse, végétait sous la direction aristo- 
eratiTue des grànds'-prètres oublieux de leurs de- 
Soirs B-™ (Esdras;, autorisé par Artaxeixès 
Longue-Main à conduire en Palestine itne seconde 
colonie de Juifs, vint porter remède à la situa- 
tion 458). Ezra, qui appartenait h la classe des 
scribes était aussi pieux que savant; il fut se- 
condé dans son œuvre par W/,^»;. échanson du 
roi qui avait obtenu un peu plus tard les pouvoirs 
[es plus étendus, et par les derniers prophètes 
La rupture avec le paganisme fut consommée, et la 
foi de Moise remise en vigueur. Des synagogues, 
•éunions laïques, où la prière était faite et la loi 
ue et expliquée 'au peuple par les scribes, furent 
éUbUes danl le pays. Enfin un grand conseil na- 
donal suprême, U Grande Synagogue, composé des 
savants les plus distingués, fut institué avec la 
miss"on particulière de veiller au maintien des 
traditions et à l'étude de la loi; c'est à cette 
énott^e et par l'impulsion d'Ezra et de Nehemie 
que' fut commence^e la collection des livres sa- 

"ts années qui suivent ^sont paisibles pour la 



élégies. Pendant la captivité, fc'r.c/.ie/ a des vis.oi^s ^^?^ "™'=;. ' est toujours gouverné par les 

dont les allégories portent ""^^™P''<=."'^\"5; " nds-prètre^ investis de l'autorité politique, au 

babylonienne; après le retour de '«"'''/^S^f^. ^1^"^^ P^a «^ ,^„^, fonctions religieuses. 

Xacharie et Malachie sont les dermers orateurs &'^,''"'Î^X'"",^lude de la loi par le peuple, dans 



prophétiques. ....;,•„ 

Ecrits dans une langue enthousiaste et poétique, 
les livres sacrés des Hébreux n'ont qu un but : 
montrer un Dieu unique qui est la justice luhnie 
et dont l'action incessante se manifeste dans le 
monde physique comme dans la conscience et dans 
l'histoire des hommes. On n'est pas d accord sur 
les auteurs qui les ont écrits et sur l'époque de 
leur rédaction ; mais il est impossible de mécon- 
naître la vérité et la hauteur de la pensée religieuse 
et morale, qui, de cette grande littérature, a fait 
le livre par excellence de l'huinanite, la liibte. 

Les Juifs sous les Badvloniens et les Perses. 
Les synagogues. — Pendant les dernières années 
du royaume du Juda et après la prise de Jérusa- 
lem les rois de Babylone. avaient emmené en 
captivité un grand nombre d'Hébreux, parmi les- 
quels se trouvaient des hommes distingues, tels 
que Daniel, ses trois compagnons et le prophète 
Ezéchiel. Bien traités par les vaiiuiueurs, les exiles 
obtinrent de hautes positions politiques et purent 
vivre sous leurs propres lois religieuses. Les pro- 
phètes remplacent les prêtres désormais sans 
fonctions; Ezéchiel, et sans doute aussi 1 auteur 
inconnu de la deuxième partie du. livre d Isaie, 
réunissent autour d'eux les anciens et le peuple, 
et président aux assemblées de prières ; ils sont 
aidés dans leur tâche par des hommes pieux et 
savants, des scribes, qui copient les livres saints, 
et les Hébreux, maintenus ainsi dans leurs tradi- 
tions religieuses et consolés, entrevoient leur libé- 
rai ion prochaine. . ,, ■ » 
C'étaient les Mèdes et les Perses qui allaient 



Par contre, l'étude de la loi par le Pe^P «- dans 
les synagogues, prend de our en jour pl"s d im- 
nortance et il se forme ainsi, au sein des classes 
Soou lairès un parti, celui des Assidéens ou des 
^"ri qui se donne pour tâche de conserver, en 
déot de "classes supérieures, les traditions reh- 
ge"^ es de la natioi? dans toute le"'; 'ntégr.té 
Sons le nontificat de Jacklus, les Juifs passent 
fans tiUlëde la domination des Perses sous 
relie d'Alexandre le Grand i •)■!-'). 
DoMiNATmN GRECQUE. - Alexandre est très bien- 

veUlTpmir les Juifs et '« P^'firSv'rTe't" su"c- 
h tour sous les rois d'Egypte et de byrie, ses suc 
cesTurs. sVus le premier P/o«mae nous rencon- 
rons en Judée un grand-prêtre ce ebre le pet.t- 
fik de Jaddus S mon le Juste, qui tut un des 
derniers membres d.. la Grande Synagogue. Pen- 
drnîe poTtificat d'iVc^a^a^ frère et succes^^^^^^^^^ 
Simon le Pentatcuque est traduit en grec a 
Vlexandrie où vivait une nombreuse colonie de 
h ?fs ceuè traduction, attribuée à Tl savants en- 
voyés de Jérusalem et dite, pour ce motif, Version 
dis septante, fait connaître la Bible au monde 
niien (284 i '-'■"); elle fut continuée dans la 
su te et outre les livres canoniques, reconnus 
comme sacrés par les Juifs, on y inséra d autres 
ouvrTws dont les principaux sont : les livres de 
roi ec de Ju'iitt; romans historiques, les livres 
io 1. ^nnhmce et de VEcelésiasti<]ue. recueils de 
In ^nceretTes'^deux livres des ^ackabé^v^^ 
des graves événements arrives en Judée sous ic 
règne d'Antiochus Epiphane. 
La Judée, après plusieurs pontificats sans gloire 



ISRAELITES 



— 1064 



ISRAELITES 



mais non sans troublps. était passée définitive- 
ment sous la suzeraineté des rois de Syrie. Les 
grands-prôtres, de plus en plus oublieux do leurs 
devoirs, s'occupent d'intrigues de cour. Oiàas III, 
grand-prêtre pieux, est supplanté par son frère 
Jaso}}, quiaclièto le poiitiflcatct qui, à son tour, est 
trahi de la même façon par son plus jeune frère, 
Ménélas. Resté maître du pouvoir, par l'appui 
à.' Antioc/nis Epiphane , Ménélas fait vendre les 
trésors du temple pour payer sa dette, et as- 
sassiner son frère aîné, Onias III, resté à Antio- 
che. Il ose revenir à Jérusalem, où bientôt la 
guerre éclate entre lui et Jason, Antioclius, arrivé 
au secours de son protégé, massacre une pre- 
mière fois le peuple innocent de ces querelles et, 
l'année suivante, ordonne de nouveaux pillages et 
de nouvelles tueries. Un grand nombre de Juifs 
sont vendus comme esclaves; le temple est souillé 
■ et le culte proscrit; mais l'enseignement des scribes 
avait lentement porté des fruits, et le peuple juif, 
atteint dans sa patrie et sa religion, se soulève 
contre Antiocims (167). 

Gouvernement national des Machabées. — Ce 
fut un simple prêtre, Matathia':, de la famille 
Asmonéenne, qui leva avec ses cinq fils l'étendard 
de la révolte ; aidé par quelques patriotes, il tint 
la campagne pendant trois mois, et mourut. Le 
plus vaillant de ses fils, Juda dit Machahèe (Mar- 
tel), défait successivement tous les généraux 
syriens envoyés contre lui, reste maître de la Ju- 
dée au bout de trois ans, rouvre et purifie le tem- 
ple et, après de nouvelles victoires, meurt héroï- 
quement sur le champ de bataille. Joiiaihnn et 
Simon, ses frères, continuent la lutte avec l'appui 
des Romains, et le dernier reçoit de Démétrius, 
roi de Syrie, les titres de grand-prêtre et de prince 
des Juifs, titres qu'une assemblée nationale lui 
confirme. Comme Jonathan, Simon péril assas- 
siné, et Ihjrcaii, son fils, qui lui succède, proclame 
l'indépendance de la Judée, que la Syrie, affaiblie 
par ses querelles intérieures, est obligée de re- 
connaître. 

La victoire définitive des Machabées eut pour 
conséquence la réorganisation du pays. LaGran.de 
Synagogue, qui n'existait plus, fut remplacée par 
un sénat électif, le Sanhédrin, composé de soixante 
et onze membres, qui réunissait les hommes les 
plus instruits de la nation, à quelque classe qu'ils 
appartinssent. Le grand-prêtre n'en était le prési- 
dent que s'il avait les capacités nécessaires. Au- 
dessous de ce conseil, à qui étaient réservées 
les affaires d'intérêt majeur, on institua de petits 
sa?iliédiins de vingt-trois membres qui jugeaient 
les affaires criminelles ordinaires, et de t' ihu- 
naux de trois juges pour les contestations civiles. 
Ecoles et sectes juives. — Pour avoir amené 
avec tant de rapidité cette restauration politique, 
il fallait que l'enseignement des scribes eût pro- 
fondément pénétré dans le peuple; en effet, les 
écoles diverses qui s'étaient formées cbez les 
Juifs avaient fini par exercer une grande influence. 
Les Saitducéens, qui constituaient l'une de ces 
écoles, comprenaient les familles pontificales et 
les classes riches ; ils s'attachaient servilement à 
la lettre dans l'interprétation du Pentateuque, ils 
n'acceptaient pas les traditions orales, et repous- 
saient les dogmes de l'immortalité de l'âme et de l'a- 
vènement messianique. Egoïstes et orgueilleux, et 
très durs dans l'application des lois pénales, ils 
étaient fort impopulaires. Les Pharisiens sont op- 
posés en tout aux Sadducéens. Continuateurs des 
Assidéens et partisans de la tradition, ils sont les 
représentants de la démocratie et de l'esprit 
laïque ; leur interprétation, qui est large, facilite 
l'exécution de la loi et en assure le maintien, bien 
qu'elle descende parfois à de trop minutieux dé- 
tails réglementaires. Ils enseignent les grands 
dogmes de la Providence, de la liberté, de l'immor- 



talité et du messianisme. Comme leur morale 
était irréprochable et leur douceur au pouvoir 
très grande, ils étaient aimés du peuple et avaient 
une grande autorité ; aussi y avait-il parmi eux 
des faux- frères, que le Talnmd appelle pha- 
risiens leints et que l'Evangile nomme sépul- 
cres Ijlanchis. Une troisième secte, celle des Essé- 
niens, tenait des Pharisiens presque toutes ses 
doctrines, à cela près quelle admettait bien moins 
la Providence que la prédestination. Livrés au 
mysticisme, les Esséniens prétendaient faire des 
miracles et avoir puissance sur les esprits infer- 
naux; réunis hors des villes, ils renonçaient \ la 
propriété individuelle, évitaient de se marier, 
priaient, travaillaient et mangeaient en commun. 
Ils avaient des mystères qu'on n'était admis h con- 
naître qu'après un long noviciat. Ces différentes 
sectes étaient nées en Judée: en figypte aussi, 
il s était formé une autre grande école; cer- 
tains de ses membres, les Tliéi apeutes, dont les 
Esséniens avaient imité l'association, vivaient 
dans la solitude et la contemplation. D'autres, 
les Juifs hellénistes d'Alexandrie, désireux d'a- 
mener le triomphe de leur foi religieuse sur le 
paganisme expirant, s'efforçaient de concilier la 
philosophie grecque avec les vérités dogmatiques 
du judaïsme, et ils croyaient y arriver en faisant 
de la Parole créatricp, du Ve^ he divin de la Bible, 
une sorte d'intermédiaire entre Dieu et le monde, 
et en l'identifiant avec le Logos des philosophes 
platoniciens. L'un des derniers et des plus illus- 
tres représentants de cette école fut, un siècle plus 
tard, Philon, surnommé le Platon juif. Ce mouve- 
ment inquiet des esprits annonçait une grande 
crise religieuse prochaine ; elle allait se produire 
en môme temps que la ruine politique de la 
Judée. 

Domination romaine. Ruine de la Judée. — Hyr- 
can, fils et successeur de Sicnon Machabée, occupa 
le trùne et le pontificat pendant trente ans ; les 
Iduméens et les Samaritains furent soumis, et 
l'alliance conclue avec Rome par Jonathan et Si- 
mon fut renouvelée. Mais la fin de ce règne heu- 
reux fut troublée par les querelles des Pharisiens et 
des Sadducéens, tour à tour protégés par le prince. 
Arisiob'ile, son fils aîné, qui prit le titre de roi, et 
Alexandre Jannée, son deuxième fils. Sont d'horri- 
bles tyrans; le dernier mérite le nom d'assassin. 
Après une courte régence de sa veuve Aleian- 
dra, ses deux fils se disputent le pouvoir ; Htjr- 
can, l'aîné, est battu et devient grand-prêtre ; 
Aristohule, le cadet, est élu roi malgré les Pha- 
risiens. Le trrand Pompée, alors à Damas, inter- 
vient, s'empare de Jérusalent et donne à. l'Idu- 
méen Antipater le pouvoir dont Hyrcan ne con- 
serve que l'apparence. La Judée est désormais 
dépendante de Kome (G3). 

Antipater. habile et rusé, ne gouverne guère 
que dans l'intérêt de sa propre famille ; nommé 
procurateur de la Judée, il confie Ji ses deux fils 
de hautes positions dans l'Etat. Hérode, le plus 
jeune, est l'héritier de l'ambition et de l'habileté 
paternelles ; il épouse Marianne, petite-fille d'Hyr- 
can, et devient le favori du triumvir Antoine. 
Chassé de Jérusalem, il y revient accompagné de 
légions et avec le titre de roi qui lui avait été dé- 
cerné à Rome par le Sénat, et affermit son pou- 
voir par le meurtre des membres de la famille 
Asmonéenne et du Grand Sanhédrin. Bientôt la 
reine Marianna elle-même et ses propres fils de- 
viennent ses victimes ; enfin, après avoir fait 
élever des constructions splendides, il meurt au 
milieu d'horribles souffrances et de l'exécration 
universelle. 

La Palestine, déjà gravement troublée par les 
luttes des patriotes, les Zélateurs, et du parti ro- 
main, est partagée, h la mort d'Hérode, entre ses 
trois fils survivants, et peu après la Judée, enlevée 



ISRAELITES 



— l()0,"i — 



ITALIE 



ù Arcliélaiis, l'un d'eux, qui s'était attiré la liaiue 
publi(|UO, est réduite gm province romaine. Le 
pouvoir dos proconsuls pèse lourdement sur le 
nia]lieure\i\ pays privé de son indépendance ; un 
de ces ma;;istrats, Ponce-Pilate, mécontente grave- 
ment le peuple; c'est sous son gouvernement 
c|u'eut liini le procès et la condamnation de Jésus, 
mis en croix par ses ordres, sur les accusations des 
grands et des prêtres membres du parti saddu- 
céen et inféodes il la poUtir|ue de Rome (v7-;i(J). 

Sous Ciiligula, les Juils refusent d'adorer le fou 
qui était le maître du monde, et sont l'objet de 
cruelles persécutions, que l'empereur Claude fait 
cesser. Agri/ip'i, petit -fils d'Hérode, favori de 
Claude, est nommé roi de la Judée, qui prospère 
sous son règne trop court, mais qui retombe bientôt 
sous l'administration directe de Rome. C'en est 
fait désormais de toute paix. Les querelles vio- 
lentes des Juifs, des Samaritains et des Grecs, les 
brigandages commis impunément au milieu do 
l'anarchie, les insolences des soldats romains et 
surtout la rapacité inouïe des proconsuls excitent 
des révoltes journalières; enfin, sous l'administra- 
tion du féroce Florus, il éclate une insurrection 
générale. 

Les Zéhtteiirs en prennent la direction, et dès les 
premiers temps remportent de grands avantages 
sur les Romains, qui sont refoulés hors du pays. 
Néron confie à Vespusien le soin d'apaiser la révolte. 
Accompagné de son fils Titus, ce général vient. 
avec une armée formidable, mettre le siège devant 
Jotapat. Cette forteresse, défendue par un jeune 
prêtre qui fut plus tard l'historien FliiviusJosèphe, 
tomba au pouvoir des Romains après une vaillante 
résistance. Vespasicn, élu empereur, laissa le com- 
mandement à Thus, qui vint mettre le siège de- 
vant Jérusalem en proie à la plus affreuse discorde. 
Ne pouvant s'emparer de la ville par la force, Titus 
essaya de la prendre par la famine. Après une 
héroïque résistance, Jérusalem fut prise et le 
temple brûlé. Massada, forteresse près de la Mer 
Morte, ne se rendit pas aux vainqueurs; ses dé- 
fenseurs se tuèrent tous de leurs propres mains 
avec leurs femmes et leurs enfants. Environ! 100(100 
Juifs avaient péri dans la lutte; plus de 600 000 fu- 
rent vendus ou réservés aux jeux du cirque (12). 

Les Juifs n'étaient pourtant pas encore écrasés 
comme peuple, et leur doctrine restait debout. Au 
plus fort de la tyrannie d'Hérode, les écoles avaient 
continué à se développer; nous voyons fleurira 
cette époque chez les Pharisiens deux grands doc- 
teurs, Hillet et Schamaï, qui représentent des ten- 
dances opposées. Schamaï, dans son interprétation 
rigoureuse des textes bibliques, se rapproche des 
Sadducéens. Hillel au contraire fait la part des cir- 
constances et admet, dans l'intérêt même de la loi, 
la nécessité d'en abroger certaines dispositions. Sa 
réponse à un païen, qui lui demandait le résumé 
de la loi, est restée célèbre : Ce rjue tu n'aimer pas 
pour tiii, dit-il, ne le fuis pas à autrui; c'est là 
toute la loi; le reste n'en. est que le commentaire. 
Pendant le siège de Jérusalem, un autre docteur 
éminent, Johanan ben Zacia'i, avait quitté secrète- 
ment la ville et obtenu de Vespasien la permission 
de fonder une école à Jamnia, dans l'ancien terri- 
toire des Philistins. Cette école resta pour les 
Juifs un foyer ardent de patriotisme et de religion ; 
aussi les persécutions éprouvées sous Domitien, 
et les succès momentanés obtenus sous Trajan, 
leur firent-ils concevoir plus que jamais l'espérance 
d'un libérateur messianique. Sous l'empereur 
Adrien, qui avait d'abord favorisé, puis proscrit 
leur religion, ils font une dernière et terrible ten- 
tative pour recouvrer leur indépendance. Jérusalem 
n'était guère détruite que depuis un demi-siècle, 
lorsqu'un vaillant guerrier, Barcochl.ah, se souleva, 
prit le titre de roi, et se vit entouré d'une armée 
considérable. Akiba ben Joseph, illustre rabbin. 



chef des écoles Israélites, lui donna l'appui do son 
autorité et crut voir on lui le Messie annoncé par 
les prophètes. En peu de temps, Barcochbah fut 
maître du pays, et, pour dompter cette redoutable 
rébellion, Adrien fut obligé d'envoyer en Judée 
Jules Sévère, son meilleur général. Jérusalem est 
bientôt reprise et de nouveau rasée ; mais Bcthar, 
forteresse où liarcochbah s'était enfermé, n'est em- 
portée qu'après trois ans d'un siège horrible. Bar- 
cochbah mourut les armes à la main, Akiba dans 
les tortures, et environ GOO 000 Juifs furent massa- 
crés (135). 

Désormais la Judée n'est plus qu'un désert ; son 
existence politique est finie ; mais le mouvement 
dogmatique qui s'était produit dans son sein et les 
diverses doctrines religieuses qui y avaient pris 
naissance devaient régénérer le monde et le con- 
quérir aux vérités éternelles du Sinai. — Pour l'his- 
toire du peuple juif après sa dispersion définitive, 
V. Juifs. [E.-A. Astruc] 

ITALIE (GÉonnAPniE). — Géographie générale, 
XIIL — 1. Géographie physique. — Situation, li- 
mites. — L'Italie est une contrée de l'Europe mé- 
ridionale, comprise entre les Alpes, au nord, et la 
Méditerranée, au sud. Des mers secondaires dépen- 
dant de celle-ci la limitent de tous les autres côtés: 
la mer Ionienne et la mer Adriatique, à l'est ; 
la mer Tyrrhénienne, et le golfe de Gênes ou 
mer de Ligurie. à l'ouest. 

En latitude, l'Italie est comprise entre .38° et •47° 
de lat. N. : elle appartient donc essentiellement 
i la zone tempérée ; en longitude, elle va de 4° à 
10° h l'est de Paris. 

Forme, caps et golfes du littoral. — Sa direc- 
tion générale est au S.-O., sur une longueur de 
1000 kil. en ligne droite. Sa largeur moyenne est 
d'environ 200 kil. Elle a la forme caractéristique 
d'une botte, dont les caps Gargano, sur la mer 
Adriatique, Leuca et Spartivcnto, sur la mer Io- 
nienne, indiquent respectivement l'éperon, le ta- 
lon et la pointe. Entre ces deux derniers se creuse 
le golfe de Tarente. Du coté de la mer Tyr- 
rhénienne, le littoral est découpé ; les principaux 
golfes qu'il forme sont ceux de GaCte, de Naples 
et de Salcrnc. La partie septentrionale de l'Adria- 
tique, entre l'Italie et la péninsule d'Isirie, porte 
le nom de golfes de Venise et de Trieste. 

Iles. — Âu-devant des rivages, qui abritent des 
ports nombreux, l'Italie se complète parde grandes 
iles; au sud, laSicile, séparée du conlinentpar ledé- 
troit de Messine ; à l'ouest, laSardaigne et la Corse, 
cette dernière appartenant i la France depuis un 
siècle. Les iles plus petites sont : l'île d'Elbe, entre 
la Corse et la Toscane ; au devant des golfes do 
Gaete et de Naples, l'archipel des î.es Ponza, 
Ischia, Procida et Capri ; enfin , l'archipel volcani- 
que des Lipari, au nord de la Sicile. 

Superficie et population. — L'Italie avec ses dé- 
pendances a une superficie de 300000 kil. carrés en- 
viron, les trois cinquièmes de la France, et est peu- 
plée de près de 28 millions d'habitants, les trois 
quarts de notre population actuelle. Cela correspond 
en moyenne i !i4 habitants par kil. carré. Notre po- 
pulation spécifique n'est que de "0. 

OiioGiiAPHiE. — Les Alpes. — Les Alpes forment la 
plus haute chaîne de montagnes et en grande 
partie la limite septentrionale de l'Italie. Entre 
cette contrée et la France, la frontière suit pres- 
que constamment la ligne de faîte depuis le col 
de Tende, au nord-est de Nice, jusqu'au Mont Blanc, 
en passant successivement par le Mont Viso et le 
Mont Cenis. C'est encore la crête, passant par le 
Saint-Bernard, le Mont Cervin ou Matterhorn, et 
le Mont Rose, qui sépare la Suisse de l'Italie, 
entre le Mont Blanc et le Saint-Gothard. Mais h 
partir de ce point, la Suisse garde la haute vallée 
du Tessin, et le Tyrol autrichien comprend lu 
cours supérieur de l'.\dige et de la Brenta. Parmi 



ITALIE 



lOGG — 



ITALIE 



les pics qui jalonnent cette panio âe la frontière, 
U faut citer la Bernina, entre la source de l'Inn 
et l'Adda, l'Orteler et l'Adamcllo, entre celui-ci 
et l'Adige. La frontière suit ensuite les Alpes 
Cadoriques, puis Carniques. depuis la Drenta jus- 
qu'au col de Tarvis, sur la route de Venise h 
Vienne, et descend de là ;i l'Adriatique par une 
ligne conventionnelle courant entre l'Isonzo et le 
Tagliamento, deux petits tributaires du golfe de 
Venise. 

Les Apennins. — Les. Apennins, moins élevés 
que les Alpes, forment l'ossature de la péiiinsule. 
Courant d'abord de l'O. ;\ l'E. à une petite dis- 
tance de la Méditerranée, depuis le col de Tende 
jusqu'à l'extrémité du golfe de Gênes, ils se re- 
courbent ensuite au S.-Ë. en se tenant plus près 
de l'Adriatique que de la mer Tyrrliénienne. 
Depuis le col de Tende jusqu'à la source du Tibre, 
\ Apennin septeulrionat est peu élevé (1000 à 
150(1 m.). Entre la source du Tibre et la latitude 
de Rome environ, VApennm central est au con- 
traire beaucoup plus haut en même temps que 
plus large. C'est là que s'élève le Gron Snsso il'i- 
talin, sa cime maîtresse, qui atteint piès de -3000 
mètres et domine l'épais rempart des Abruzzes. 
A partir des sources opposées du Vulturne, affluent 
du golfe de Gaéte, et du Sangro. tributaire do 
l'Adriatique, VApennin méridional s'abaisse rapi- 
dement et se partage en deux branches : la plus 
orientale et en même temps la plus faible traverse 
la terre d'Otrante et finit au cap Leuca ; la plus 
occidentale forme la charpente de la montagneuse 
Calabre et se termine au détroit de Messine. 

Parallèlement à la chaîne principale des Apen- 
nins et au littoral de la mer Tyrrliénienne, le sol 
se relève en bourrelets moins prononces, qui por- 
tent successivement le nom d'Alpes Apouannes, 
Sub-Apennin toscan, montagnes de la Sabine, et 
obligent les affluents de la mer Tyrrhénienne, 
l'Arno, rOmbrone, le Tibre, à couler parallèle- 
ment au rivage, avant de s'ouvrir un passage qui 
leur permette d'y aboutir. Plus au sud, les monts 
de l'ancien pays des Volsques, entre Rome et 
Capoue, impriment la même direction au Gari- 
gliano. 

Volcans. — Seul sur le continent européen, le 
mont Vésuvi', près de Naples, donne encore de 
temps en temps le spectacle d'une éruption ; mais 
d'un bout à l'autre de la péninsule abondent les 
cratères des volcans éteints, où dorment aujour- 
d'hui des lacs charmants, qui sont un des princi- 
paux attraits de ce pays si pittoresque. 

La Sicile a l'Etna, dont la cime, haute de plus 
3000 mètres, se couvre de neige, en même temps 
qu'elle vomit la lave. Le Stromtjnti, dans les îles 
Lipari, est aussi de temps en temps en ignition. 

Entre le Vésuve et l'Etna, la Calabre a été fré- 
quemment agitée par de terribles tremblements 
de terre. Le dernier, celui de 185", coûta la vie à 
10000 personnes; celui de 1783 renversa 100 vil- 
les ou villages et fit périr plus de 30 000 âmes. 

Autres montagnes. — La Sardaigne et l'île 
d'Elbe sont montagneuses comme leur voisine la 
Corse. En Sicile, l'Etna forme le point culminant, 
mais ne se rattache pas à l'ossature montagneuse 
qui partage 1 île en trois versants, dont celui du S.-O. 
est le plus étendu, celui du nord le plus étroit. 
Dans l'Italie septentrionale, le Monferrat, qui 
étale ses pentes sur la rive droite du Pô, en 
face de Turin, se rattache au sud à l'Apennin de 
Ligurie. 

Hydrographie. — Versant de l'Adriatique. — 
Les .\lpes Carniques et Cadoriques n'envoient au 
golfe de Venise que des torrents rapides, dont le 
Tagliamentù et la Piave sont les plus célèbres. 
Puis vient la Brenta, qui passe à Padoue et finit 
dans les lagunes de Venise. 

L'Adige, né dans le Tyrol, descend rapidement 



au sud jusqu'à Vérone, et tourne ensuite à l'ouest 
pour finir entre Chioggia et les bouches du Pô. 

Le Pô. — Celui-ci, qui est le fleuve le plus con- 
sidérable de l'Italie, par sa longueur, l'étendue 
de son bassin et l'abondance de ses eaux, com- 
mence au Mont Viso et coule de l'O. à l'E. à 
travers le Piémont, la Lombardie, la Vénétie. 
C'est par sa rive gauche qu'il reçoit dos Alpes ses 
affluents les plus considérables. Il se grossit, à 
Turin, de la Doire Hipuaire qui descend de Suse 
et du Mont Genèvre ; entre Turin et Casai, de la 
Doire Bottée, qui descend du .Mont Blanc par le 
val d'Aoste ; puis de la Sésia, qui vient du Mont 
Rose. Ensuite commencent les grandes rivières, qui 
se débarrassent, dans les lacs qu'elles traversent, 
des alluvions qu'elles ont arrachées aux flancs 
des Alpes : le Tessi?i, qu'alimentent les neiges du 
Saint-Gothard, et qui, après avoir traversé le lac 
Majeur, sépare le Piémont, à l'ouest, de la Lom- 
bardie, à l'est, passe à Pavie et se réunit au Pô, 
un peu en aval de cette ville; VAdrta, qui sort des 
glaciers de l'Orteler, arrose la Valteline, traverse 
le lue de Cime, en sort à Lecco, passe à Lodi, et 
tombe dans le Pô entre Plaisance et Crémone ; 
VOglio, qui traverse le val Camonica, puis le lac 
d'Iséo ; le Mincio, qui sort du lac île Garde, 
forme les marais enveloppant la place-forte de 
Mantoue, et sépare la Lombardie de la Vénétie. 

Sur la rive droite, les affluents du Pô sont bien 
moins considérables. Le principal est le Tannro, qui 
descend du col de Tende et se grossit à Alexandrie 
de la Bormida. Puis viennent : la Scriiia, dont la 
vallée sert de débouché au port de Gênes vers 
Alexandrie et Milan, et qui passe à Tortone ; la 
Trebbie. qui tombe dans le Pô à quelque distance 
au-dessus de Plaisance ; la Seccliia, dont le con- 
fluent fait face à celui du Mincie ; le Panaro, le 
lieno qui passe à Bologne. Ces deux derniers se 
réunissent au Pô près de Ferrare, là où le fleuve 
se partage en plusieurs branches, dont le cours 
indécis se promène entre Venise et Ravenne. 

De tous les fleuves qui débouchent dans la Mé- 
diterranée ou les mers en dépendant, le Pô est, 
après le Danube, celui qui porte à la mer le plus de 
débris. Chargé d'alluvions, il exhausse sans cesse 
son lit et court au-dessus de la vallée qu'il arrose, 
entre des digues qu'on est obligé de renforcer et 
de surélever, pour protéger les campagnes envi- 
ronnantes et les villes assises sur ses bords con- 
tre le danger des inondations. Malheureusement, 
ces obstacles sont souvent impuissants h conjurer 
le fléau, et le fleuve non seulement se crée de 
nouveaux passages en recouvrant et dévastant des 
campagnes fertiles, mais abandonne à l'état de 
marécages fiévreux celles où il coulait précédem- 
ment. Ses apports continuels forment dans la 
mer un promontoire toujours grandissant (80 m. 
par an), ou sont entraînés par les courants de 
l'Adriatique pour former des cordons littoraux pa- 
rallèles au rivage, et qui séparent de la pleine mer les 
lagunes de Venise et celles de Cumaccliio, au nord 
de Ravenne. Cette dernière ville, qui fut autrefois 
un port florissant, est aujourd'hui à plusieurs kilo- 
mètres de l'Adriatique, moins loin toutefois en- 
core qu'Adrio, qui lai a donné son nom. 

Au sud du Pô, l'Apennin central n'envoie à la 
mer Adriatique que des torrents courts et rapides. 
Nous avons déjà nommé le Sangro ; plus loin coule 
VOfanto, sur les bords duquel les Romains perdi- 
rent la bataille de Cannes. 

Bassin de la mi-r Tyrrhénierme. — Du côté de 
la mer Tyrrhénienne, la Toscane verse VAriio, le 
fleuve de Florence et de Pise, et VOmbrone; 
Rome envoie le Tiér/»; le golfe de Gaéte reçoit le 
G'irigliuno et le Vulturne, au bord duquel est assise 
Capoue. 

Sans être un fleuve aussi considérable que le 
Rhône ou le Pô, le Tibre est sujet à de fortes crues 



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ijui ravagent la ville de Rome et ses environs. A 
l'ctat ordinaire, il roule deux fois moins d'eau que 
la Seine, mais en revanche il ne descend jamais 
aussi bas que ce dernier cours d'eau. 

L'ics. — lîn dehors des lacs dont les eaux se 
déversent dans le Pô, l'Italie renferme un certain 
nombre de lacs assez étendus, entre Rome et 
l'Ioronco notamment. Les plus importants sont 
cru\ de Péioiise ou de Trasitiiè-ic, de Bulséna et de 
lin rriuno. 

liÉGioNS PHVsiouES. — Par sa disposition orogra- 
phiquo, l'Italie est partagée en régions bien dis- 
tinctes. Le long du golfe de Gènes, les Apennins 
enferment un littoral étroit: c'est la Liijurie, pays 
essentiellement maritime en même temps qu'il 
jouit d'un des plus heureux climats du monde, 
grâce à son exposition méridionale, et au mur de 
montagnes qui l'abrite du vent froid du nord. 

Le bassin du Pô forme une deuxième région 
bien distincte. Dans l'antiquité, il n'était pas con- 
sidéré connue faisant partie de l'Italie, et s'appelait 
Gaule Cii'a/pi7ie, du nom des Gaulois qui l'avaient 
peuplé. C'était le Rubicon, petit torrent descendu 
de l'Apennin vers l'Adriatique, qui formait sa limite 
au sud. Dans cette région, le Pô forme la division 
principale par la largeur de son lit, et la difficulté 
qu'offre généralement son passage. Dans le haut 
de son bassin, le Piému7it s'étend sur ses deux 
rives au pied des montagnes {d'où son nom), jus 
qu'au contrefort des Apennins qui s'abaisse au 
nord vers Plaisance. Mais au delà du Tessin, quand 
le fleuve s'est grossi de ce puissant affluent, la 
J.ombarilie occupe seulement la rive gauche, jus 
qu'au lac de Garde où commence la Venétie. Le 
pays situé sur la rive droite du Pô depuis le 
Piémont jusqu'à l'Adriatique porte aujourd'hui le 
nom A'Emilie, d'après l'ancienne voie Emilienne, 
que suit à peu près le chemin de fer entre 
Plaisance et Rimini. C'est la route la plus directe 
pour aller de Milan à l'extrémité de la péninsule par 
les bords de l'Adriatique. De l'autre côté des 
Apennins, la Toscane, anciennement VElrur ' 
occupe les bassins de l'Arno et de l'Ombrone. Celui 
du 'fibre se partage entre l'Omhrie et le Lalium 
ou pays de Rome. A l'est de l'Ombrie, les Marches 
occupent la région comprise entre l'Apennin et 
l'Adriatique. A l'est du Latium, les Aliriizzes, 
l'antique Samnium, occupent la région la plus 
élevée de la péninsule. Quel contraste entre ce 
pays sévère et la riante Campayiie (aujourd'liui 
la Terre de Labour) qui lui confine au sud autour 
de Naples ! La Calabre, qui occupe la péninsule 
dirigée vers la Sicile, est de nouveau toute cou- 
verte de montagnes, tandis que la Fouille (l'an- 
cienne Apulie) ne porte du côté du canal d'Otrante 
que des plages sablonneuses dominées par les 
grands plateaux stériles des tavoliere, que par- 
courent les troupeaux de brebis. Entre la Pouille 
et la Calabre se creuse le golfe de Tarente, sur les 
bords duquel les Grecs fondèrent autrefois une 
foule de cités opulentes, Sybaris,Héraclée, Tarente 
et plusieurs autres. Aujourd'liui la vie s'en est re- 
tirée, et la Bnsilicate est une des régions les plus 
arriérées de la péninsule. 

Climat. — Par sa latitude, l'Italie appartient à 
la zone tempérée par excellence, puisqu'elle est à 
égale distancîe du pôle et de léquateur. Les mers 
qui baignent ses rivages contribuent en outre à la 
garantir des extrêmes du chaud et du froid, en 
même temps que les montagnes créent une diver- 
sité d'altitudes et d'expositions propres aux pro- 
ductions les plus différentes. Quoique en descen- 
dant vers le midi on se rapproche de plus en plus, 
dans la Sicile par exemple, du climat et des pro- 
ductions de l'Afrique, les endroits bien abrités du 
nord de l'Italie, tels que les îles Borromées, sur 
le lac Majeur, et les bords du lac de Corne, voient 



abritée par le rempart des Alpes contre les vents 
du nord, on peut dire que l'Italie, d'un bout à 
l'autre, jouit d'un printemps perpétuel. Kn re- 
vanche, la fièvre y sévit sur beaucoup de points. 
Dans la plaine du Pô, couverte de rivières souvent 
inondées, dans les Maremmes de Toscane, qui 
avoisinent l'embouchure de l'Arno et de l'Ombrone, 
dans les marais Pontins, entre Rome et Gaëte, au- 
tour de Ravenne, le long des côtes de Sicile, sur 
tous les points en général où les eaux douces sont 
arrêtées dans leur écoulement vers la mer, le mau- 
vais air (mùlaria) exerce ses ravages, et la fièvre 
existe h l'état d'épidémie permanente. Par un con- 
traste dont on est surpris, les lagunes de Venise 
et do Comacchio, remplies par le flot salé, échap- 
pent à ce fléau. Le voisinage des forêts est un 
élément de salubrité, et les plantations d'euca- 
lyptus sont en ce moment poussées .avec vigueur 
comme un sûr moyeu d'assainissement. 

II. Géographie agi'icole et industrielle. — Fer- 
tilité de l'Italie. — L'Italie est un pays d'agricul- 
ture plutôt que d'industrie. Où trouver ailleurs des 
campagnes plus fertiles que celles de la vallée du 
Pô, qui depuis des milliers d'années ne cesse de 
produire, grâce aux irrigations qui renouvellent et 
enrichissent sans cesse le sol de tous les débris 
arr.ac!iés aux montagnes. Dans la plaine, ce ne sont 
que rizières, champs de blé ou de mais, prairies 
qui donnent jusqu'à huit coupes dans une année. 
Tout autour des champs courent les ruisseaux d'ir- 
rigation à l'ombre des mûriers, des érables, des 
ormeaux qui portent, suspendus à leurs rameaux, 
les pampres grimpants de la vigne. Malgré les dé- 
sastres dos guerres et des inondations, tant de 
fois répétés depuis des milliers d'années, le paysan 
ne se lasse jamais de remettre en culture ce sol 
généreux. Les collines bordant la plaine sont cou- 
vertes de vignes et de mûriers, et des champs pé- 
niblement défrichés couvrent les flancsdes monta- 
gnes partout où le laboureur peut arrêter un peu 
de terre végétale le long delà pente rapide. 

La Toscane, cultivée comme un jardin, la Roma- 
gne sur le versant opposé des Apennins, ne sont 
pas moins fertiles. Et que dire de la Campanie, 
dont le sol, formé de cendres volcaniques, tire sa 
fertilité du soleil qui l'échauffé et du voisinage 
des volcans qui l'ont tant de fois bouleversé'? De 
même, sur les pentes de l'Etna, un vieux châtai- 
gnier peut abriter jusqu'à cent cavaliers sous son 
ombrage. La Sicile fut autrefois le grenier de 
Romo. Mais les ravages causés par les guerres, qui 
ont tant de fois désolé cette île, et les déboisements 
qui en ont rendu le climat plus sec, ont singuliè- 
rement diminué cette prospérité. 

Irviç/ations. — Les irrigations, si indispensables 
sous le soleil de l'Italie, y sont parfaitement en- 
tendues. Parmi les canaux créés dans ce but, on 
doit citer le canal Cavour, de construction récente, 
qui, dérivé du Pô à Chivasso, arrose les cam- 
pagnes de Verceil et de Novare et la Lomelline, 
entre la Sésia et le Tessin. Les canaux qui entou- 
rent Milan, ceux du val de Chiana, en Toscane, 
des environs de Fcrrare et de Rovigo vers les bou- 
ches du Pô, ne sont pas moins remarquables. 

Pboductions 1-rincipales. — Céréales, léguines,etc. 
— La principale culture alimentaire est celle du blé, 
dont on évaluait récemment la production à 50 
millions d'hectolitres. C'est la moitié de la récolte 
de la France, et cette quantité ne saurait suffire à 
nourrir une population qui est les .3/4 de celle de 
notre pays. Le mais fournit 30 millions d'hecto- 
litres, et sa farine bouillie, consommée sous le 
nom de polejitn, forme la principale nourriture 
d'une grande partie des paysans. Le riz, dont on 
récolte il millions d'hectolitres, est exporté en assez 
grande quantité. A ces ressources s'ajoutent celles 
des céréales de second ordre, seigle, orge, avoine. 



mûrir les orangers à la latitude de Lyon. Bien | cultivées surtout dans les montagnes, les légumes 



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secs, les cliàtaignes. C'est dans le Piémont et sur 
les Apennins qu'on trouve le plus grand nombre 
de châtaigniers. L'Italie produit aussi, grâce à son 
climat, beaucoup de primeurs, des oranges, des 
citrons, des amandes, qui viennent surtout de la 
Sicile et du pays napolitain. 

Trûtipeaux. — Le Piémont, la Lombardie, l'E- 
milie possèdent des troupeaux de bœufs et de 
vaches. Ce sont celles-ci qui fournissent le beurre 
du Milanais, le fromage parmesan et le sfracchino. 
Dans les pays marécageux de la Toscane et des 
anciens États pontificaux, le bœuf fait place au 
buffle. Les Apennins méridionaux et la Pouille 
nourrissent de nombreux troupeaux de moutons 
et de porcs, dont le nombre ne saurait être mis 
en parallèle néanmoins avec ceux de la France 
ou de l'Allemagne. La Calabre élève de petits 
chevaux de race arabe , remarquables par leur 
énergie; mais c'est dans la Vénétie qu'on trouve 
les chevaux les plus forts. 

Huiles et vhi^-. — Les huiles d'olives et les vins 
constituentune des grandes ressources de l'Italie.La 
vigne et l'olivier réussissent d'un bout à l'autre de 
la péninsule, sauf sur les terres trop élevées, et 
l'on récolte .3 millions d'hectolitres d'huiles, en 
grande partie exportées au dehors, et neuf ou dix 
fois autant de vins. Les huiles les plus estimées 
sont celles de Toscane; les vins les plus célèbres 
sont les vins liquoreux de Sicile, le Marsala, le 
Syracuse, qui sont surtout expédiés en Angleterre, 
en France ou en Allemagne; puis les vins de 
l'Emilie, ceux du Monferrat, de la Toscane, ou des 
environs de Naples, où ils puisent sur les cendres 
volcaniques un goût de terroir tout particulier. 

Cultures industrielles. — En fait de cultures 
industrielles, le chanvre et le lin occupent le pre- 
mier rang. Le premier ne couvre pas moins de 
133 000 hectares, dans la partie méridionale du 
versant méditerranéen, et surtout dans l'Emilie, 
qui, à elle seule, fournit plus de la moitié de 
la production totale, 500 000 quintaux. Lo lin 
couvre SO 000 hectares, et ne donne que le quart 
de la production du chanvre. C'est surtout la Lom- 
bardie qui le produit. 

Quant au coton, que la Sicile et le midi du 
royaume de Naples sont aptes à produire, la cul- 
ture en est en décroissance depuis que l'.iméri- 
que a recommencé à en fournir les manufactures 
européennes. 

Soie. — L'Italie est au contraire un grand pays 
producteur de soie. Dans certaines années elle 
aurait même dépassé la Chine sous ce rapport. In- 
dépendamment de ce que le pays consomme dans 
ses fabriques de soieries, il exporte en une seule 
année jusqu'à 3 600 000 kilogr. de soies grèges ou 
filées. 

liichesses minérales. — L'île d'Elbe contient une 
masse énorme de minerai de fer d'excellente qua- 
lité. On en exporte annuellement 200 000 tonnes 
de là ou de l'île do Sardaigne. Cette dernière pos- 
sède les riches mines de zinc de Mntfidano, de dé- 
couverte récente, et des gîics de plomb dont 
Texploitation remonte sans doute aux Phéniciens. 
On troui/e en outre du cuivre en Vénétie. 

La Toscane possède une richesse toute spéciale, 
les soffioni, qui laissent dégager l'acide borique. 
La Sicile approvisionne l'Europe entière de soufre 
dont on envoie raffiner une grande partie à Mar- 
seille. Les îles d'origine volcinique sont riches en 
produits chimiques, qu'on recueille sur place dans 
les Lipari. C'est aussi de là que viennent toutes 
les pierres ponces demandées par le commerce. 
Comme la Grèce, l'Italie est riche en beaux mar- 
bres. Le plus recherché par les sculpteurs est 
celui de Carrare, sur le versant sud des Apennins, 
entre la Toscane et la Ligurie. Puis viennent les 
marbres de Gènes et des Alpes. Près du lac Ma- 
jeur, le granit est assez commun pour qu'on sus- 



pende les fils télégraphiques à des piliers de cette 
pierre plutôt qu'à des poteaux de bois ou de fer. 
C'est à l'abondance et à la richesse des matériaux 
de construction qu'on doit en partie la splendeur 
des églises et des palais de Milan, de Gènes, bâtis 
tout en marbre. La ville do Pouzzoles, près de 
Naples, a donné son nom à la pouzzolane, terre 
d'origine volcanique, qui forme un excellent ci- 
ment. 

Industrie. — L'industrie proprement dite est 
peu développée en Italie à cause de l'absence de la 
houille et de la rareté des capitaux. Pour cette 
double raison, l'établissement d'une filature de 
coton, par exemple, coûterait moitié plus en Ita- 
lie qu'elle ne coûte en Angleterre, et les frais 
de fabrication seraient plus considérables. C'est 
dans le nord de l'Italie, sur les rivières descendant 
des montagnes, et fournissant la force motrice à 
bon marché, que se concenlrent surtout les usines. 
Textiles. — La filature du coton occupe à elle 
seule plus de 50 000 ouvriers dans la Lombardie 
autour de Milan, et près de Gênes. Le tissage se 
fait généralement dans les campagnes de Toscane, 
ou dans le royaume de Naples, et occupe 60000 
personnes. Lecco, Bergame, Brescia, Milan, Gênes, 
Bologne fabriquent aussi les toiles de chanvre ou 
de lin, dont la filature se fait surtout à la main, 
ainsi du reste qu'une partie du tissage. 

Côme, Lecco et les cités voisines ont encore la 
spécialité do la fabrication des soieries; Gênes, 
celle des velours. 

Quant aux draps, ils se fabriquent surtout dans 
le Piémont, en Toscane, et près de Naples. L'Italie 
ne trouve pas du reste dans ses troupeaux une 
quantité de laine suffisante ; elle en importe de la 
Plata, et beaucoup de draps ou de tissus, d'Angle- 
terre ou d'jillemagne. 

Industries diverses. — L'Italie a donné son nom 
aux pâtes alimentaires, faites avec la farine des 
blés durs. Entre Gènes et Savone, on trouve une 
centaine de fabriques de vermicelle, et qui n'a en- 
tendu vanter le fameux macaroni de Naples, les 
délices du lazzarone? 

C'est aussi en Italie, et surtout en Toscane, 
qu'on tresse les plus belles pailles pour la cha- 
pellerie. A elle seule cette industrie exporte pour 
30 millions de produits. 

Venise n'a plus, comme autrefois, le monopolede 
la fabrication des cristaux, mais elle produit encore 
beaucoup de ces verroteries de couleur, qu'on porte 
comme objets d'échange en Afrique, en Chine ou 
aux colonies, et en même temps des cristaux de luxe. 
C'est aussi en Italie qu'on a inventé la fabrication 
de la faïence, à laquelle Faenza a donné son nom. 
Aujourd'hui, cette industrie a passé dans d'autres 
pays. Toutefois Florence et Milan produisent en- 
core de la céramique. Florence fabrique aussi des 
camées, des mosaïques et une foule d'objets de 
luxe rentrant dans l'aptitude artistique des Italiens. 
Les bijoux de corail de Naples, l'or filigrane de Ve- 
nise ou do Gènes, appartiennent au même genre 
de produits. Les terres cuites de Naples se rap- 
prochent de la statuaire, pour laquelle les Italiens 
ont tant d'aptitude. Milan est renommée pour sa 
carrosserie, Brescia pour ses armes. C'est en Lom- 
bardie que se trouvent le petit nombre de forges 
italiennes. Grâce à la qualité des minerais, elles 
produisent d'excellentes fontes. On ne trouve d'a- 
teliers de construction qu'autour des grandes villes 
comme Naples ou Gênes. 

Milan et Turin fabriquent des produits chimi- 
ques; et l'on trouve sur divers points de nom- 
breuses papeteries, favorisées par la force motrice 
des cours d'eau et l'abondance du chanvre et autres 
matières premières. 

Savone a donné son nom aux savons, mais cotte 
industrie n'y a plus guère d'importance. 
L'Italie a des côtes fort étendues par rapport à 



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sa superlicio; aussi sa marine a-t-elle pris, depuis 
l'unification du pays, un grand développement. 
Les cliantiers de construction maritime ont une 
grande activité sur le littoral de Gènes et aux envi- 
rons de Naples. On se livre aussi à une pêche ac- 
tive sur les rivages. Le thon, la sépia, le corail 
sont les principaux produits de cette industrie dans 
la mer Tyrriiénienne, et sur les eûtes de Sicile et 
de Sardaigne. Du coté de l'Adriatique, les lagunes 
de Comacchio constituent de véritables réservoirs 
pour retenir et élever le poisson. 

CoMMEiicii. — De 1862 à 187C, le commerce ex- 
térieur de l'Italie a passé de 1500 millions à 
3700 millions; les exportations notamment ont 
doublé dans cet intervalle. C'est avec la l'rance, 
l'Angleterre, l'Autriche que se font le plus de tran- 
sactions. 

Flotta. — La flotte de commerce comprend 3500 
navires ou barques, dont le tonnage, un peu supé- 
rieur à celui de la marine fraiiiçaise, s'élève à près 
de 1 200 000 tonneaux. 

Ports principaux. — Les principaux ports de 
commerce sont, en première ligne. Gènes, qui dis- 
pute h Marseille le commerce de la Suisse et de 
l'Allemagne occidentale sur la Méditerranée. La 
Spezzia est le grand arsenal militaire du royaume, 
grâce à sa situation naturellement très forte. Li- 
vourne a pris la place qu'occupait l'ise au moyen 
âge, lorsque l'état de l'Arno et la taille des navires 
lui permettaient d'être, un port. Ciuittu-Veccliia a 
de même remplacé pour Rome le port d'Ostie en- 
vahi par les envasements du Tibre. A'a/jte et Mes- 
sine se disputent aujourd'hui le premier rang après 
Gênes. Le dernier est une étape importante sur la 
route de Marseille à Alexandrie, au canal de Suez 
et danstout le Levant. Paterme est un autre grand 
port; les produits de la Sicile peuvent du reste être 
embarqués sur une foule de points différents, rap- 
pelant de bien loin les anciennes cités si prospères 
de l'antiquité; Cotane, Syiacuse, Port Empéiloctf 
près de Girgenti (l'ancienne Agrigente), Trapani 
sont les principaux de ees ports. 

Du côté de l'Adriatique, Venise occupe le pre- 
mier rang. Elle a perdu la prépondérance dont elle 
jouissait au moyen âge lorsque sa flotte ét.it maî- 
tresse de la Méditerranée, et sa diplomatie la plus 
écoutée dans les conseils de l'Europe. Trieste lui a 
enlevé le commerce de l'Autriche; mais le viaduc 
qui la réunit par une voie ferrée à la terre ferme lui 
ouvre de nombreux débouchés en Lombardie, dans 
le Tyrol et l'Allemagne occidentale par le Brenner. 
A/icône jouit de l'avantage d'un col de montagne 
qui la met en communication relativement facile 
avec le versant occidental des Apennins, l'Ombrie, 
la Toscane et le Latium. Plus au midi, Brindisi est 
le port avancé de l'Europe vers l'Orient, tant que 
les chemins de fer ne traversent pas la Turquie et 
ne mettent pas Constantinople ou Salonique en 
communication du-ecte et ininterrompue avec l'Eu- 
rope occidentale. 

C/iennns de fer. — Les chemins de fer sont moins 
nombreux en Italie qu'en France. Le réseau n'y 
est guère que le tiers de celui de notre pays. C'est 
dans le bassin du Pô que les mailles en sont le 
plus serrées. Par le Mont Cenis, le Piémont est 
relié âla France; la Lombardie le sera bientôt à la 
Suisse par le Saint-Gothard. Le Brenner, le pre- 
mier passage des Alpes franchi par une voie ferrée, 
rattache la Vénétie au Tyrol. Parmi les voies de 
la péninsule méridionale, la principale à, signaler 
est celle qui suit l'Adriatique depûîs Rimini jus- 
qu'à Otrante, en continuant ainsi h ligne qui borde 
la voie Emilienne et réunit Plaisance,. Parme, Mû- 
dène, Bologne, tj'est actuellement une des grandes 
voies du trafic international. Sur le versant opposé, 
le t;olfe de Gênes est bordé par une voie littorale 
qui se continue au sud jusqu'à Civitta-Vecchia, et 
relie ensuite Rome et Naples, comme au nord elle 



rattache Gênes \s. Marseille. La ligne qui re'ie Bo- 
logne â Florence à travers les Apennins est la 
grande artère intérieure de l'Italie, rattachant en- 
semble Milan, 'Venise, Florence, Rome et Naples. 
Bologne est par suite le grand centre de jonction 
des voies ferrées de la péninsule. 
III. Géographie historique. — L'Italie ancienne. 

— Les plus anciennes populations de l'Italie fu- 
rent les Ligures, dont le nom est resté il la côte 
de Gênes; les Etrusques, qui avaient atteint un état 
de civilisation très avancé avant la fondation de 
Rome (75:i ans avant J.-C); les Grecs, qui étaient 
venus fonder dans l'Italie méridionale une foule de 
colonies riches et prospères, auxquelles se mêlèrent 
quelques établissements dus aux Phéniciens, les 
premiers navigateurs do la Méditerranée. Au nord 
enfin habitaient des Celtes, frères des Gaulois. 

Nous renvoyons â l'article Rome tous les détails 
concernant le développement successif de la puis- 
sance romaine, qui soumit une grande partie du 
monde connu il cette époque avant de s'écrouler 
sous les invasions barbares. 

Uiiirasion des barbares. — Les Hérules et les 
Ostrogoths fondèrent successivement en Italie 
des monarchies éphémères. Les Lombards, arri- 
vant à leur tour, se partagèrent l'Italie avec les 
empereurs grecs do Constantinople, Ceux-ci se fi- 
rent représenter en Italie par un exarque résidant 
à Ravenne, sur le côté des Apennins qui regarde 
l'Orient. Les Lombards avaient pour eux le pays 
qui porte encore aujourd'hui leur nom, la Toscane, 
et le duché de Bénévent dans le sud de la pénin- 
sule. A Rome, qui appartenait aux empereurs grecs, 
le pape devint bientôt indépendant et réclama l'ap- 
pui des Francs contre les Lombards. 

Cliarlemague, le patrimoine de Saint-Pierre. — 
Charlemagne, vainqueur de ceux-ci, ne leur laissa 
que Bénévent. Il forma au nord le royaume d'Italie, 
qu'il réunit à son empire, et au centre le patri- 
moine de Saint-Pierre attribué au pape, mais placé 
sous l'autorité impériale. Ce patrimoine compro- 
naiiToxarchat de Ravenne, que les Lombards avaient 
enlevé aux Grecs et que Charlemagne leur reprit, 
ainsi que la Pentapole l'Rimini, Pesaro, Fano, Si- 
nigaglia, Ancône), et l'ancien dvichc de Rome. 

Les rèpublii/ucs italiennes. — Au moyen âge, les 
villes maritimes se constituent en républiques : Gê- 
nes, Venise, Pise, Naples, Amalfi, et surtout les trois 
premières atteignent un haut degré de richesse et 
de prospérité. Le commerce de la .Méditerranée est 
entre leurs mains. Au nord d'autres républiques : 
Milan, Pavie, Crémone, Modènc, Padoue, Plaisance, 
Ferrare, vivent pendant plusieurs siècles d'une 
evisience indépendante. Au centre, les États de 
l'Eglise s'agrandissent par la donation de la grande 
comtesse Mathilde, et les cités de Florence, Luc- 
ques. Sienne deviennent de riches républiques 
marchandes. 

L'Ilalie méridionale. Les Français en Italie. 

— Au midi s'établissent les Normands, qui fon- 
dent le royaume des Deux-Siciles. Tandis que ce- 
lui-ci passe successivement dans la maison fran- 
çaise d'Anjou, puis dans la maison d'Aragon, pour 
rester déflnitivuinont au pouvoir de l'Espagne, la 
Toscane devenait le domaine des Médicis qui y 
firent fleurir les beaux-arts. Les Visconli, puis les 
Sforza rognaient il Milan, que se disputèrent bien- 
tôt la France et l'Espagne ; les Gonzague à Man- 
toue, la maison d'Esté il Ferrare ; Venise était de- 
venue puissance de terre ferme; le duc de Savoie 
jetait les fondements de cette dynastie qui devait 
arriver à posséder toute la péninsule. 

L'Italie moderne. — L'Espagne, l'ayant emporté 
sur les Français, resta maltresse du Milanais et des 
Deux-Sicilos jusqu'au dix-huitième siècle Ce fut 
alors r.Xutriciie (|ui devint souveraine du Milanais, 
tandis que les Bourbons d'Espagne s'établissaient 
à Parme et à. Naples. Dans le cours du même sicch 



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la Toscane passa entre les mains de la maison de Lor- 
raine, qui occupa bientôt le trône impérial d'Autri- 
che. Pendant les guerres de la république et de 
l'empire, les Français s'emparèrent de toute l'Italie, 
sauf de la Sicile, où les Bourbons maintinrent leur 
souveraineté ; on y forma successivement les répu- 
bliques cisalpine à Milan, ligurienne à Gênes, par- 
thénopéenne à Naples, qui n'eurent qu'une durée 
éphémère. Bientôt les départements français s'é- 
tendirent jusqu'il Rome, et le royaume d'Italie, 
formé do la Lombardie, de la Vénétie, d'une par- 
tie de l'Emilie, et des Marches, était une dépen- 
dance directe de l'empire. Le royaume de Naples, 
au midi, était l'apanage d'un frère ou d'un beau- 
frère de Napoléon. 

L'Italie de 1815 à 18G0. — Le congrès de Vienne, 
6(1 1S15, introduisit un nouvel ordre de choses. Il 
donna au roi de Sardaigne, possesseur de la Savoie, 
du Piémont, du comté de Nice, l'ancien État de 
Gênes ; le royaume lombard-véjiitien à l'Autriche, 
les duchés de Parme, de Modène, de Lucques, la 
Toscane h des princes de Bourbon ou de la maison 
d'Autriche. Le pape"'fut réintégré dans ses États ; 
le roi de Naples recouvra tout son royaume. En 
1847, Lucques fut réuni à la Toscane. 

L'Italie contemporaine. — En 1859, l'alliance de 
la France permit au roi de Sardaigne de lutter 
victorieusement contre l'Autriche. Abandonnant à 
la France la Savoie et une partie du comté de Nice, 
il réunit à ses États la Lombardie conquise par les 
armées alliées. En même temps les princes étaient 
chassés de Parme, de Modène et de Florence, et 
l'Emilie et les Marches se donnaient Ji Victor-Em- 
manuel. L'année suivante, la Sicile et le royaume 
de Naples étaient conquises par Garibaldi, et le 
roi de Sardaigne réunissait sous son sceptre, en 
prenant le titre de roi d'Italie, la péninsule tout 
entière, sauf la Vénétie restée entre les mains des 
Autrichiens, et la partie occidentale des États de 
l'Eglise laissée au souverain pontife. En ISlin, une 
nouvelle alliance, conclue avec la Prusse contre 
l'Autriche, permit aussi à l'Italie de s'annexer la 
Vénétie, et pendant la malheureuse guerre de 1870, 
ses troupes entrèrent à Rome qu'avait jusqu'alors 
protégée l'empereur Napoléon ill. Le pape conti- 
nue à résider dans la ville éternelle, où on lui a 
laissé le palais du Vatican et tous les attributs de 
la souveraineté; mais il n'a plus aucun territoire il 
gouverner. Les souverains étrangers entretiennent 
auprès de lui des ambassadeurs spéciaux, de même 
qu'il leur envoie de son côté des nonces. Le roi 
d'Italie, dont la capitale a été Turin jusqu'en ISfiB, 
puis Florence jusqu'en 1870, réside maintenant à 
Rome où sont réunis le parlement, les ministères et 
tous les organes du gouvernement central. 

IV. Gouvernement, divisions administratives. 
— Le nouveau royaume est soumis au régime 
de la monarchie constitutionnelle et parlemen- 
taire, ainsi que le règle la constitution ou sta- 
tut accordé aux Etats Sardes en 1848. Il est di- 
visé en C9 provinces, savoir 4 dans le Piémont : 
Alexandrie, Coni, Novare et Turin ; 2 dans la Li- 
gurie : Gènes et Port-Maurice ; 8 dans la Lombar- 
die : Bergame, Brescia, Côme, Crémone, Mantoue, 
Milan, Pavie et Sondrio ; 8 dans la Vénétie : Bel- 
lune, Padoue, Rovigo, Trévise, Udine, Venise, 
Vérone et Vicence ; 8 dans l'Emilie: Bologne, Fer- 
rare, Forli, Modène, Parme, Plaisance, Ravenne 
et Reggio. L'Ombrie forme la province de Pérouse; 
les Marches, les 4 provinces d'Ancône, Ascoli et 
Piceno, Macerata, Urbin et Pesaro. La Toscane 
comprends provinces : Arezzo, Florence, Grosscto, 
Livourne, Lucques, Massa et Carrare, Pise, et 
Sienne. Les environs de Rome forment la province 
de Rome ; les Abruzzes, 4 provinces : Aquila, Cam- 
pobasso, Chieti et Teramo. LaCampanie comprend 
5 provinces : Avellino, Bénévent. Caserte, Naples 
et Salerne ; la Pouillo 3 : Bari, Foggia et Lecco ; 



la Basilicate forme la province de Potenza ; la Ca" 
labre en comprend 3 : Catanzaro, Cosenza et Reg' 
gio; la Sicile 7 : Caltanisetta, Catano, Girgenti, 
Messine, Palerme, Syracuse et Trapani; l'île de 
Sardaigne, 2 : Cagliari et Sassari. 

L'Italie, qui ne renfermait, il y a un siècle, que 
15 millions d'habitants, en compte aujourd'hui 28 
millions. 

C'est la Ligurie, avec 164 habitants par k. c, 
qui offre la population la plus dense. Viennent 
ensuite la Campanie avec 158, et la Lombardie 
avec 153 habitants. La Vénétie, l'Emilie et le Pié- 
mont dépassent encore la moyenne de tout le 
royaume. Les parties les moins peuplées sont, au 
contraire, l'Ile de Sardaigne avec 27 habitants, et 
la Basilicate avec 49. 

L'unité de l'Italie s'est faite par les Italiens du 
nord, plus éclairés, plus laborieux que ceux du 
sud, encore ignorants, superstitieux, dépourvus de 
besoins et paresseux. L'accord moral est encore 
loin d être établi entre les deux parties de la pé- 
ninsule, également jalouses de leur indépendance 
et remplies d'attachement pour leurs anciennes 
mœurs. Si peu à peu les lumières de l'instruction 
et un état de civilisation plus avancé pénètrent 
au midi, le fléau dii brigandage y sévit encore, 
notamment en Sicile où, par moments, il exerce une 
véritable terreur. Pour soutenir les guerres au 
moyen desquelles elle a acquis son indépendance, 
pour développer les travaux publics, l'Italie a dû 
dépenser des sommes énormes qui ont endetté 
l'Etat tout en le chargeant d'impôts très durs, dont 
plusieurs, tels que l'impôt sur la mouture, ont un 
caractère particulièrement vexatoire. 

Grandes villes. — Les grandes villes sont plus 
nombreuses en Italie que dans notre pays, et sur- 
tout plus riches en souvenirs historiques, et en 
monuments ou collections antiques. C'est, avec la 
beauté du climat et les curiosités pittoresques du 
pays, ce qui y attire et cliarme tant les voyageurs. 
Tur i7i, la première capitale du nouveau royaume, 
après avoir été celle des rois de Sardaigne, ren- 
ferme plus de 200 O'IO habitants : les routes qui y 
aboutissent, en venant du Mont Cenis ou du Mont 
Genèvre, suivent les vallées dites Vaudoises (des 
protestants qui les habitent en partie), et passent 
par Suse et Pignerol, fameuses dans l'histoire des 
guerres, comme Saluces, qui est plus au sud et 
près du Pô. Sur la route de Turin à Savone sont 
Mondovi, MiUesimo, Muntenotte, Dego, témoins des 
premières victoires de Bonaparte en Italie. 

Alexandrie, la seconde ville du Piémont par sa 
population (61! OUO hab.), en est la principale for- 
teresse et occupe le centre du triangle Turin- 
Gênes-Milan. C'est presque sous les murs d'A- 
lexandrie que s'est livrée la bataille de Marengo, 
et c'est sur la route d'Alexandrie à Plaisance qu'ont 
été gagnées celles de Moittebello. 

Pavi-! (2o,000 hab.), au confluent du Pô et du 
Tessin, nous rappelle la triste défaite de François 
I". C'est aujourd'hui une ville universitaire. Plus 
haut, sur la même rivière, sont les ponts de Tur- 
bigo et de Buffalora qui conduisent à Magenta, 
entre Novare et Milan. C'est à Norare que Char- 
les-Albert fut vaincu en 1849 par les Autrichiens. 
Sa défaite retarda de dix ans l'unité de l'Italie. 

Avec ses faubourgs. Milan renferme près de 
300 0011 habitants. Sa population, son activité, son 
industrie, ses palais, sa cathédrale de marbre, son 
théâtre de la Scala, en font une des plus belles 
villes de l'Italie. Au nord de Milan, Monza (25 OoO 
hab.) garde la couronne de fer des anciens rois 
lombards. Cùine (25 000 hab.), Brgame (40 000 
hab.), Brescia (40 Ono hab.), se distinguent par 
leur industrie. Entre Milan et Crémone, voici 
Melegnano, l'ancien Mariynan, et sur les bords de 
rAdda,Z,orfi, théâtre d'une autre victoire des Fran- 
çais. 



ITALIE 



— 1071 



ITALIE 



Pliiisance (35 000 liab.) garde le passage du Pô 
au pied des contreforts des Apennins. En avançant 
à l'est, on trouve entre le Mincio et l'Adigo le fa- 
meux ([uadrilatère, sur lequel les Autrichiens 
appuyaient la défense de leurs possessions ita- 
liennes : Pcscliiei-a sur le lac de Garde, Muntoue, 
sur le Mincio, Vérone (70 000 hab.), et Lcgmi/o, 
sur l'Adige. 

C'est il l'ouest du Mincio qu'ont été livrées les 
batailles de Castiylione et de Solférino; c'est entre 
le lac de Garde et Vérone qu'a été remportée 
la victoire de Rivoli. Arcote est sur la rive gauche 
de l'Adige, entre Vérone et Legnago. Que de sang 
répandu sur ce petit coin de terre I Par leurs mo- 
numents, Vérone, Padoue (CC OuO hab.), la ville 
universitaire, servent d'introduction à la magni- 
fique Venise (VM) OOU hab.), si riche en œuvres 
d'art merveilleuses, palais, églises, musées. 

Dans l'Emilie, Ferrure est célèbre par le séjour 
du Tasse, Raveime, par la victoire et la mort de 
Gaston de Foix, Parme (45 000 hab.) par les œu- 
vres du Corrège ; Hologue, ville universitaire, oc- 
cupe aujourd'hui le premier rang parmi toutes ces 
cités, par sa population de plus de 100 OoO habi- 
tants et ses institutions scientifiques. 

C'est à peu de distance au sud de Rimini, où la 
voie Emilienne se terminait du côté de l'Adriatique 
par une porte triomphale, que l'on trouve, perché 
sur les montagnes, l'État minuscule de i-ai/it-Marin 
(7 000 hab, sur 57 kil. carrés), dont l'indépen- 
dance remonte à plus d'un millier d'années. 

Dans la Ligurie, Gé/ies, avec 1.30000 habitants, est 
aujourd'hui le premier port de la péninsule. Quand 
elle formait un État indépendant., elle possédait la 
Corse avant que cette île ne devînt française. 
Occupée par Masséna en 1800, elle soutint un des 
sièges qui ont le plus illustré les armées fran- 
çaises. 

En Toscane, f;ore?jce (170 000 hab.) est une des 
villes les plus riclies du monde par ses musées, 
ses palais. Son dialecte passe pour le plus pur de 
l'Italie, son industrie est fort active pour tout ce 
qui concerne les objets d'art. iiuoi«7ie (100 000 
hab.) n'est importante que par son commerce. 
Lucgues (70 000 hab.) est remarquable par les 
cultures qui l'entourent et l'ardeur laborieuse des 
jardiniers à qui elles sont dues. Pise (.50 000 hab.) 
a encore sa tour penchée, son fameux Campo- 
santo, mais a perdu son ancienne activité. Sienne 
(25 000 hab.) est remarquable comme Florence 
par ses admirables monuments. 

Rome, quoique n'ayant que 250 000 habitants, est 
la ville la plus célèbre do la terre par les souve- 
nirs qui se rattachent à l'époque où elle fut la mai- 
tresse du monde, le point de départ des lois et de 
la civilisation, par toutes les institutions qu'y a 
fondées l'Eglise catholique, par les admirables 
monuments qu'y ont laissés les anciens Romains, 
ou qu'y a élevés la foi chrétienne. Le Colisée offre 
les ruines d'un édifice grandiose ; l'église de Saint- 
Pierre est le plus beau tem|)le de l'univers ; les 
galeries, les bibliothèques retiferment les collec- 
tions les plus précieuses. Aussi est-ce à juste titre 
que le gouvernement français entretient à Rome 
une école pour ses jeunes artistes. 

Dans l'Ombrie, Pérouse (50 liOO hab.) est le siège 
d'une université. Dans les Marches, Urbin est la 
patrie de Raphaël, Pesaro, celle de Rossini ; A7ieone 
(45(100 hab.) est située dans une position maritime 
et militaire importante, qui l'a fait occuper par la 
France ou l'Autriche quand elles ont voulu dominer 
en Italie. 

A'»/jte, dans l'ancien royaume qui porte son nom, 
est la première ville de l'Italie par sa population 
(450000 hab.). Elle est aussi la mieux située, car aux 
avantages d'un port, elle réunit ceux d'un climat 
délicieux et d'environs admirables. Comme les 
autres grandes cités italiennes, elle est riche en 



(euvres d'art, et ses collections sont uniques sous 
le rapport des antiquités romaines recueillies ii 
PoniiM'i. Les cités populeuses se pressent autour 
de .Maples ; les richesses du sol et de la mer suffisent 
à nourrir de tiombreux habitants qui ont, du reste, 
peu de besoins. La douceur du climat permet aux 
lazzaroni de vivre presque nus ; un sou de maca- 
roni suffit aies nourrir, et quand ils se sont assuré 
la nourriture du jour, ils jouissent du soleil et de 
la belle nature, en vrais artistes qu'ils sont. Caserte 
est, après Naples, la principale cité de la Campanie 
(30 000 hab.) Gaé^e défendait le royaume de Naples 
contre l'Italie du nord. C'est là que le dernier roi 
a soutenu le siège dont l'issue a consacré sa dé- 
chéance. Sur la baie de Naples, Casteilamare, 
Surrente sont chéris des voyageurs à cause du 
charme qu'olïre leur séjour. Sur le golfe de Saterne, 
la ville de ce nom rappelle une école de médecine 
fameuse au moyen âge. C'est à l'ouest de Salerne 
que se trouve Amalfi, dont la prospérité remonte h 
la môme époque. Dans la Pouille, Fogi/ia est une 
ville de 5000tl habitants. 

Dans la Sicile, Pa/erme, remarquable par ses 
beaux monuments de l'époque arabe, renferme 
plus de 200 000 habitants. Messine, grande étape 
de passage, en a 1 10 000. Elle nous rappelle l'affreux 
massacre des vêpres siciliennes. Catane, malgré 
le voisinage de l'Etna qui la domine et la menace 
perpétuellement, en a 85000. Par contre, l'antique 
Syracuse, dont la population s'éleva peut-être à 
un million d'habitants, n'en a plus aujourd'hui 
qu'une vingtaine de mille. C'est aussi la population 
de Girrjenli, l'ancienne Agrigente, qui fait face à la 
Tunisie. Sur la côte occidentale, Mws'i/u, fameuse 
par ses vins, a 35 000 habitants. Elle occupe l'em- 
placement de l'ancienne Lilybée,et offre un lieu de 
débarquement facile, ce qui l'a fait choisir comme 
point d'attérissement par les Carthaginois jadis, et 
par Garibaldi en IStiO, lorsqu'avec ses mille com- 
pagnons il alla conquérir le royaume de Naples. 

En Sardaigne, Cagliari, sur le rivage méridional, 
est à, la fois le port le plus commerçant et la cité la 
plus populeuse (300iiO hab.). Sassnri, au nord- 
ouest, n'est pas au bord de la mer et n'en a que 
25(1011. [G.Meissas.l 

IT.VLIE (HrsToiRE). — Histoire générale, XXX. 
— L'Italie gothique, byzantine et lombarde, jus- 
qu'à la formation de l'Empire carolingien. — La 
révolution de 470 qui déposa le dernier empereur 
romain, Romulus Augustule, et donna le pouvoir 
à Odoacre, chef des Hérules, eut pour conséquence 
principale l'établissement définitif des Barbares sur 
le sol de l'Italie. Régis jusqu'à la fin du cinquième 
siècle par de vieilles dispositions des lois impé- 
riales, les Barbares, maîtres en réalité de l'Empire, 
n'avaient officiellement possédé que les droits des 
Ilotes et des auxiliaires. Odoacre leur distribua des 
terres, surtout celles du fisc, qui avaient appartenu 
aux anciens empereuis. Réduite à la condition de 
la Bretagne, de la Gaule et de l'Espagne, l'Italie 
ne pourrait-elle devenir un royaume uni, sinon 
homogène, sous l'autorité d'un Barbare capable 
d'imposer des devoirs à ses compatriotes armés, et 
de maintenir les droits de la population italienne ? 
Pendant douze ans (177-489) Odoacre essaya d'ac- 
complir cette tache, d'ailleurs difficile. Mais son 
œuvre fut brusquement interrompue par l'arrivée 
de nouveaux envahisseurs. 

Les Ostrogoths, frères des 'Wisigoths, s'étaient 
fixés jadis sur la rive droite du Danube, dans la 
province de Pannonie. Leur chef se nommait 
ïhéodoric. Comme beaucoup de jeunes barbares 
de distinction, Théodoric avait été élevé à la cour 
de Constantinople. A dix-huit ans, il revint en Pan- 
nonie. Allié de l'Empire d'Orient, il conçut le pro- 
jet do conquérir l'Italie, Le peuple ostrogoth tout 
entier suivit son chef. Odoacre vaincu dut partager 
le pouvoir avec le vainqueur. Théodoric régna à 



ITALIE 



— 1072 — 



ITALIE 



Vérone, et Odoacre à Ravenne. Rome se déclara en 
faveur de Tliéodoric ; les évÈques du nord lui 
étaient favorables. Tliéodoric se débarrassa bien- 
tôt de son rival par l'assassinat (490) . 

Deux cent mille Ostrogotlis partagèrent les ter- 
res de l'Italie avec les anciens propriétaires. Au^ 
Italiens furent confiées de préférence les carrières 
civiles, aux Ostrogotlis les carrières militaires. En- 
touré de conseillers romains, Cassiodore, Symma- 
que, Liborius, Tbéodoric pratiquait la politique de 
conciliation. Les Gotbs et les Romains composaient 
par moitié les tribunaux des provinces ; les formes 
administratives de Rome étaient conservées, tous 
les cultes respectés, sauf le paganisme. La loi bar- 
bare se retirait peu h peu devant le code théodo- 
sien, dont Tbéodoric ordonna la rédaction complote 
(SuO). L'Italie retrouvait enfin, avec le repos, une 
image de la prospérité passée. Les marais étaient 
desséchés, les mines exploitées. Rome reconnais- 
sante accueillait Tbéodoric avec de grands hon- 
neurs. A l'extérieur, la politique du roi gotb n'é- 
tait pas sans gloire. Uni aux familles royales des 
Francs, des Wisigotbs, des Burgundes, des Van- 
dales, il intervenait avec succès dans la guerre 
entre Clovis et Alaric II, étendait son autorité sur 
la Norique, la province d'Arles, le Valais, le Rouer- 
gue et le S'ivarais. Le pouvoir semblait bien fort, 
et, tout en affectant une grande déférence pour 
Constantinnple. Tbéodoric s'intitulait « héritier de 
l'Empire, toujours Auguste ». 

Mais cet empire si puissant tomba en décadence, 
lorsque Tbéodoric, qui était arien comme la plu- 
part des barbares, voulut lutter en faveur de l'aria- 
nisme contre l'église orthodoxe. Le pape Jean, 
envoyé à Constantinople pour réconcilier le prince 
et l'empereur, posa solennellement sur la tête de 
ce dernier la couronne impériale. Tbéodoric se 
crut environné de traîtres. Le sénateur Symmaque 
et l'écrivain Boèce furent livrés au supplice. Ce 
règne si brillant finissait dans la tristesse. A son 
lit de mort {ô2G), Tbéodoric recommanda à son 
petil-fils d'aimer Rome, le Sénat et l'Empereur. 

Tbéodoric laissait l'Italie à sa fille Amalasonthe 
et à un enfant, Athalaric. Malgré l'habileté d'\nia- 
lasonthe, la situation devenait tons les jours plus 
critique. Les Italiens invoquaient ouvertement l'ap- 
pui de Justinien, empereur onliodoxe d'Orient. 
Les Gotlis, que ne contenait plus la main ferme 
de Tbéodoric, se livraient sans retenue aux excès 
et aux querelles intestines. Athalaric mourut (.i34;. 
Un neveu de Tbéodoric, Thi-odat, s'empara du 
pouvoir. Amalasonthe, jetée en jirison, fut assas- 
sinée par Théodat, ou peut-être p.ar les Byzantins. 
Justinien trouvait enfin l'occasion patiemment 
attendue de mettre la main sur l'Italie. 

Pendant vingt ans, l'Italie fut mise à feu et à 
sang par les Grecs, les Gotbs et d'autres peuples, 
comme les Franks, que les belligérants appelèrent 
à leur secours. Dans la première période de la 
guerre (5^4-540 , les Grecs entrent à Naples, et Vi- 
tigès .succède à Théodat Ib'ib). Bélisaire, général de 
Justinien, s'empare de Rome, y soutient un siège 
d'un an (i.3T-.')3d,, et prend Viligès dans Ravenne 
(.J40). Dans la seconde période (549,, Rélisaire, 
victime d'intrigues, est remplacé par onze généraux 
que Totila, successeur de Vitigès, bat à Faenza et à 
Mugello. Mais bientôt un autre général grec, l'eu- 
nuque Narsès, relève ses compatriotes abattus. 
Totila est battu et tué à Lentagio {àbi). Son suc- 
cesseur Teias éprouve le même sort sur le Sarno 
(Ô53). L'Italie devient province grecque, et Narsès 
en est nommé exarque ou gouverneur. 

Débarrasse, après une grande bataille sur le Vul- 
turne, des Franks et des Alanians qui avaient à 
leur tour envahi l'Italie. Narsès songe à restaurer 
ce malheureux pays. Les campagnes, comme ku 
temps d'Odoacre, étaient désertes. Milan avait 
perdu la moitié de ses habitants. L'administration 



de Narsès fut remarquable. Mais l'exarque fut 
victime, comme R.lisaire, du misérable esprit d'in- 
trigue qui agitait la cour impériale. Il fut remplacé 
par Longin, personnage d'humeur opiniâtre et 
d'intelligence étroite. L'Italie mécontente suppor- 
tait impatiemment ces Grecs qu'elle avait cepen- 
dant appelés contre les Gotbs. Destinée à tourner 
durant des siècles dans un même cercle d'inva- 
sions et de tyrannies, elle cherchait des vengeurs 
nouveaux. Les Lombards se présentèrent (5ii8), 
conduits par Alboin. 

C'étaient de vrais barbares, étrangers à la civi- 
lisation romaine et au christianisme. Gouvernés 
par des rois héréditaires, des ducs et des cente- 
niers, ils triomphèrent facilement, grâce à cette 
organisation militaire, des Byzantins affaiblis. La 
Vénétie reçut un duc (5G8), ancêtre des ducs futtirs 
du Frioul; le duché de Spolète fut fondé (569). 
Alboin lui-même se fixa à Pavie. .assassiné en 
hVi, il a pour successeurs Helmichis (573-574), 
Kleph i5';4-57j). Rimini est emportée ; un duc 
lombard s'établit à Bénévent. Après la mort de 
Kleph, les ducs évitent de nommer un roi. Ils se 
partagent l'Italie, la divisent en 36 duchés, mais 
échouent devant Rome, séjour des papes, et de- 
vant Naples, où se maintiendra longtemps encore 
l'autorité des empereurs byzantins. Menacés par 
le pape Pelage 11, l'empereur Maurice 11, et les 
Franks, les ducs donnent enfin la couronne à Au- 
tharis (584-591). Les Franks sont repoussés au delà 
des Alpes, les Grecs chassés de Parme et de Plai- 
sance. Enfin un mariage unit Autbaris à Théode- 
linde, fille du puissant, duc des Bavarois. 

Le pouvoir des Lombards s'afl'ermissait. Autliaris 
leur donnait des lois. L'Italie appartenait aux 
vainqueurs, qui, en droit, étaient s"uls hommes 
libres. La population vaincue fut soupii>e, surtout 
dans les campagnes, à des tributs fixes. Une nou- 
velle société allait se former. La catlioliquo Théo- 
delinde, la Clotilde des Lombards, suscite des 
conversions nombreuses. La papauté brille d'un 
éclat nouveau sous le pontificat de saint Grégoire 
le Grand (.i9i)-G04). Le pape, qui ne se contente 
plus d'être l'évêque de Rome, impose son autorité 
spirituelle aux prélats de l'Italie et de l'Occident. 
Assiégé en W-V-S dans Rome par le roi lombard Agi- 
lulpli (591-615), il le repousse, mais lie bientôt 
avec lui des relations amicales, à la grande indi- 
gnation dos Byzantins. L'Italie, si longtemps bou- 
leversée par les guerres, allait-elle enfin trouver 
le repos au prix de la servitude? Sous le règne de 
Rotbaris (G3G-652), la grande assemblée de Pavie 
(641) promulgue les coutumes lombardes. Le roi, 
iivesti de certaines attributions monarchiques, 
domine également les ducs et les simples hommes 
libres. L'Iiomme libre, le soldat lombard, est le 
patron naturel des indigènes jadis libres, réduits 
désormais à la condition de colons. Ce n'est pas 
d'ailleurs la servitude. Le colon, comme dans l'an- 
cienne loi romaine, est plus près de la liberté que 
de l'esclavage. L'esclave lui-même peut être affran- 
chi. Devenu libre, il jouit de tous les droils, 
même de celui de mariage. Par là s'opérera lente- 
ment la fusion entre les vainqueurs et les vaincus. 

Il s'en fallait cependant que l'Italie eùi enfin 
trouvé le repos. De 652 à 712, le royaume lom- 
bard retombe dans l'anarchie. Entre les Lombards 
affaiblis et les Byzantins toujours impuissants, les 
grandes villes italiennes essaient de fonder leur 
liberté'.' Rome se soulève contre Constantinople 
en 6 12 sous, le pontificat de Sergius; dans l'Ile 
d'Héraclée, le patriarche de Grade et les princi- 
paux habitants investissent du pouvoir Anafestus, 
le premier des ducs ou doges de Venise. Le roi 
lombard Luitprand (612-744) essaie du ramener 
l'ordre dans ses Etats agités. Mais il trouve dan.'; 
les papes Grégoire II, Grégoire Ili et Zacliarie de 
redoutables adversaires. Le souverain lombard 



ITALIE 



1073 — 



ITALIE 



est orthodoxe, ami dos Franks et de Charles Mar- 
tel; prince libéral, il promulgue des lois favorables 
aux indigènes. Cette politique habile ne réconcilie 
pas avec les conquérants la majorité des popula- 
tions italiennes. L'Italie refuse Pavie pour capi- 



blés recommencèrent. Bernard, fils de Pépin, 
n'accepta pas le décret d'Aix-la-Chapelle, qui pro- 
mettait l'Italie à Lothaire, fils de Louis le Débon- 
naire. Il fnt mis k mort (818). Lothaire, qui lui 
succéda, lutta avec succès contre les papes Paul P'et 



taie. Elle se tourne vers Rome. Contre l'empereur Eugène II, qui visaient déjà h l'indépendance. 
Léon l'Isaurien, le prince iconoclaste, la papauté L'Italie, toujours tourmentée du désir de l'unité, 
prend la défense des image.s et d'un culte partout ' espérait trouver un roi national dans ce prince, 
populaire. Contre les Lombards, voisins trop mena- qu'elle soutint en !i.33 contre Louis le Débonnaire, 
çants,le Saint-Siège trouvera un appui dans laGaulo 1 en Sil contre Louis le Germanique et Charles le 
franke, orthodoxe depuis Clovis. Les descendants ; Chauve. Le traité de Verdun (843) sembla détruire 
de Pépin d'Herstall ont tout à espérer de la re- les espérances de l'Italie. Lothaire se fixa à Aix- 
connaissance d'un pape. Eu T-il, une ambassade la-Chapelle. Mais, après sa mort, Louis II, son 
romaine apporte à Charles Martel les clefs de saint fils (85.v875), doinia à la royauté italienne un der- 



Pierre, et réclame son appui contre les Lombards. 
Mais Charles est l'allié de Luitprand. En "51, pen- 
dant le règne d'Astolphe, prince mal disposé pour 
le Saint-Siège, le pape Zacharie donne à Pépin le 
titre de roi. Pépin descend en Italie (754-75.'>), im- 
pose à Astolphe la paix avec l'Eglise, et fait dona- 
tion au pape de l'Emilie, de la Pentapole et de 
Rome. Le pape devient prince temporel. L'élection 
pontificale n'intéressera plus seulement la religion, 
mais aussi la politique. Le roi lombard Didier 
(756) essaie inutilement de substituer à Etienne III 
un pape de son choix. L'Italie centrale et septen- 
trionale est en feu. Le pape et le roi se tournent 
vers les Franks. Le roi donne ses filles à Carloman 
et à Charles. Carloman meurt, Charles expulse les 
princesses lombardes : Didier proteste. Celui qui 
sera bientôt Charlemagne tend la main au pape 
Adrien I". L'Italie est envahie par les Franks (77:!). 
Acclamé à Rome par le pape et le peuple, Charles 
prend les titres de patrice et de roi (774). Les Lom- 
bards conservent leurs lois nationales, mais les 
perdent en 777, après une révolte inutile. Des 
comtes franks sont substitués aux ducs lombards. 
L'autorité de Charles, puis de son fils Pépin, cou- 
ronné roi d'Italie (781), s'étend sur tonte la Pénin- 
sule, sauf les duchés de Bénévent, de Naples, d'A- 
malfi, la Calabre et la Sicile. 

L'Italie dans l'empire carolingien (800-888). 
— Maître delà Gaule, de l'Italie, de la plus grande 
partie de l'ancienne Germanie et de l'Espagne 
septentrionale, Charles en 7'.J9 avait réuni sous 
son autorité la plupart des pays occidentaux qui 
composaient jadis le monde romain. Pour la pre- 
mière fois depuis le cinquième siècle, l'Europe occi- 
dentale et cenirale obéissait à un chef unique. Après 
les agitations qui avaient précipité dans l'ancien 
monde comme un monde nouveau, verrait-on se 
rétablir un Empire romain ? L'œuvre semblait d'au- 
tant moins impossible que les institutions romaines 
étaient vivaces encore; la « romanité », même au 
neuvième siècle, n'était pas un mot vide de sens. 
Un souvenir durable était resté de ce gouvernement 
qui avait donné aux provinces trois siècles de paix. 
Enfin la papauté, qui voyait avec terreur grandir 
à l'ombre du trône de Constantinople l'autorité de 
patriarches qui se proclamaient œcuméniques, dé- 
sirait opposer un empereur catholique d'Occident 
aux Césars orientaux. Le 2j décembre de l'an SOli, 
le pape Léon III proclama Charlemagne* empereur 
et posa sur sa tète la couronne impériale. La pa- 
pauté fondait peut-être sa puissance. Mais l'acte de 
l'an 800, en associant désormais le sort de l'Italie 
à celui de peuples étrangers, empêchait pour long- 
temps l'indépendance de ce malheureux pays. 

L'Italie conserva son roi Pépin, qui mourut en 
810. Quelques années de paix suffirent pour don- 
ner à la Péninsule au moins l'apparence de la pros- 
périté. Les villes, surtout dans le nord, croissaient 
en nombre et en richesse; le commerce florissait, 
grâce à l'expulsion des pirates sarrasins; Venise, 



nier reflet de grandeur. Les musulmans avaient 
pillé Rome sous le pontificat de Sergius. Ils furent 
écrasés h Bari (870). Cependant le Saint-Siège se 
proclamait indépendant du pouvoir temporel, sous 
le pontificat de Nicolas 1". Les ducs et les comtes 
luttaient contre l'autorité royale. Enfin la féodalité 
se formait, composée des seigneurs laïques et des 
évoques, grands propriétaires fonciers, morcelant 
partout l'autorité comme la terre. En 870, Charles 
le Chauve reçut de Jean VIII l'empire « comme un 
présent. » L'empereur était sans force, le pape 
lui-même trouvait un adversaire redoutable dans 
Ansperto, archevêque de Milan. En 881, ce dernier 
décida le pape à proclamer empereur Charles le Gros. 
A ce fantôme d'empereur on donnait un faniôme 
d'empire. Charles fut déposé (887), et le monde 
carolingien retomba dans le chaos. 

La féodalité italienne (88S-951). — A la fin du 
neuvième siècle, l'Italie comprend au nord le mar- 
quisat d'Ivrée et le duché de Frioul,les sièges épis- 
copaux de Milan, Pavie, Vérone, Turin; Venise et 
Gênes sont déjà indépendantes; au centre, le mar- 
quisat de Toscane, les villes de Pise et de Florence ; 
le marquisat de Spolète, dans l'Ombrie ; Rome, rési- 
dence des papes ; au sud, les duchés de Bénévent, 
Salerne et Capoue, l'abbaye puissante du Mont- 
Cassin, le duché de Naples, la ville libre d'A- 
malfi, le thème ou province de Lombardie, débris 
des possessions byzantines. La Sicile est ravagée 
et occupée par les Sarrasins. Ainsi divisée, l'Italie 
soupire encore après l'unité, dont elle aurait be- 
soin pour repousser les Hongrois et les musulmans. 
Mais on ne peut s'entendre sur le choix d'un sou- 
verain. L'archevêque de Milan donne la couronne à 
Bérenger, duc de Frioul ; le pape Etienne V pro- 
clame Guido, duc de Spolète. Bérenger a pour alliés 
les Allemands, Guido les Franks. L'Italie ensan- 
glantée voit s'ouvrir a le siècle de fer ». Guido vic- 
torieux veut imposer son autorité au pape Formose 
(892). Celui-ci appelle l'Allemand Arnulph. Eer- 
game est pillée; Guido meurt (894), et les Alle- 
mands entrentdans Rome {f'M'i). Aux lueurs del'in- 
cendie, Arnulph se fait couronner empereur. Alors 
une réaction s'opère. Le pape Etienne VI (S9C-897) 
tire du cercueil le cadavre de Formose, le traduit 
devant un tribunal, et le fait jeter dans le Tibre. 
Quant au roi Bérenger, tour à tour soutenu et 
combattu par le puissant Adalbert de Toscane, il 
n'a de la royauté que le nom. Le pape, respecté au 
dehors, est faible en Italie et presque prisonnier à 
Rome. Du haut de leurs maisons fortifiées ou 
dans les rues emcombrées de débris antiques, 
les barons romains se livrent souvent des luttes 
sanglantes. Le véritable maître de la ville est le 
comte Tliéophylacte. Après lui, sa veuve Thoodora, 
« patricienne et sénatrice » de Rome, fait donner 
le pontificat à l'archevêque de Ravenne, Jean X 
(91(). Le nouveau pape, plein d'énergie, forme 
contre les Sarrasins une ligue avec Bénévent, Ca- 
poue, Naples et l'empire d'Orient. Il ofTre la cou- 



avec le doge Participatius, prenait possession de renne impériale et le commandement des forces 
ses lagunes. Les lettres et les arts renaissaient confédérées à Bérenger (91. s). Les Sarrasins sont 
sur cette terre qui <( ressuscite les choses mortes. >■ écrasés sur les bords du Garigliano (!1I6). Mais le 
Mais, après la mort de Charlemagne (814), les trou- 1 marquis d'Ivrée se révolte contre Bérenger, et 

2« Partie. 6 S 



ITALIE 



— 1074 — 



ITALIE 



appelle en Italie Rodolplie de Bourgogne. Béren- 
ïer, craignant de perdre la couronne, invoque 
l'appui des Hongrois. La terreur et l'indignation 
soulèvent l'Italie. Bérenger est assassiné (924;. 

Rodolphe de Bourgogne parviendra-t-il à surmon- 
ter cette anarchie? La veuve du marquis d'Ivrée, 
llermengarde, épouse son frère utérin Hugues, 
usurpateur de la Provence, et le fait proclamer 
roi ('J-Jii). Dans Rome la fillede Théodora, Mnrozia, 
lutte contre l'autnrité de Jean X, épouse Guido, 
frère de Hugues, et fait élire pape son propre fils, 
sous le nom de Jean XI. Deux femmes semblent 
tf nir entre leurs mains les destinées de l'Italie. 
L'assassinat et l'adultère sont leurs moyens de 
:;ouvernement. Hugues surpasse par ses crimes 
oes femmes criminelles. La mort le délivre de 
r.uido; il chasse Hermengarde de son palais, et il 
vient à Rome épouser Marozia, la veuve de son 
IVère (9-32). L'Italie cependant n'était pas encoi'e i 
bout de souffrances. Un fils de Marozia, Albéric, 
se révolte contre Hugues. Le Saint-Siège devient le 
lief d'Albéric, patrice et consul, qui disposera pen- 
dant vingt ans de la tiare en faveui de créatures 
indignes. Hugues fugitif lutte contre les Sarrasiiis, 
non pour les exterminer, mais pour obtenir leur 
alliance (940). La conscience publique se soulève 
contre l'infâme. Bérenger II d'Ivrée, appuyé par 
'hs Allemands, expulse d'Italie Hugues qui va 



mourir dans un couvent de Provence. Le roi lais- 
sait un fils, Lotliaire, marié à Adelhaïde de Bour- 
gogne. Bérenger II etLothaire partagent le pouvoir. 
Mais Lothaire meurt (950), sans doute empoisonné, 
lîérenger II, seul roi, veut marier de force Adel- 
liaide il l'un de ses fils. La princesse résiste ; on 
l'enferme dans une tour du lac de Garde ; elle 
s'évade, et, du château de Canossa où elle s'est 
réfugiée, implore l'appui d'Othon 1", roi de Ger- 
manie. Les Allemands franchissent les Alpes (951J, 
Othcin épouse Adelhaïde k Pavie. L'Italie a trouvé 
de nouveaux et de terribles maîtres. 

L'Italie et les empereurs allemands (951-12.50). 
— Othoii 1" s'allia d'abord à la papauté, qui sem- 
blait préférer la domination étrangère à une 
royauté nationale. En 9G;', dans Rome garnie de 
troupes, il se fait couronner empereur par le pape. 
Mais l'autorité germanique parut bientôt insup- 
portable, et des révoltes éclaièrent CV. Communes, 
p. 4i;.5), et remplirent la fin du règne d'Othon I" ' 
et celui d'Othon II*. 

Othon III* est le vrai fondateur du Saint-Empire 
romain germanique. Si jadis on avait vu Jean X 
et Jesn XI soumis à rnitluence toute-puissante 
d'une Marozia et d'un Albéric, on voyait mainte- 
nant un pape, Grégoire V, soumis à l'autorité non 
moins puissante de l'impératrice Tlièoplianie, mère 
du jeune Othon III. Cependant l'Italie ne paraissait 
pas entièrement résignée à la servitude. Le Ro- 
mani Crescentius. prenant le titre de consul, es- 
sayait de restaurer la république romaine. Il est 
défait par les Allemands et mis à mort (997). A 
(îrégoire 'V, Otlion III substitue le Français Gerbert 
Sylvestre II), son ancien précepteur, dévoué à 
l'Allemagne. Alors se forme un empire étrange, 
qui a pour chefs un empereur et un pape, mêlés 
également aux choses de la politique et de la reli- 
gion ; dualité mystique qui prétend gouverner les 
âmes et les corps. Othon III est un moine, Syl- 
vestre II est un empereur; ils sont tous doux en 
même temps empereur et pape. Sylvestre agrandit 
l'empire (conversion de la Hongrie) ; Othon agran- 
dit le domaine de l'Eglise des comtés de Romagne. 
Le pape se félicite d'avoir pour soldat le clief de la 
Germanie, l'empereur pense trouver dans l'appui 
de l'Eglise une force nouvelle. Mais une telle con- 
fusion sera-t-elle de longue durée ? A peine 
Othon ni est-il mort (lOOij, qu'Ardouin, marquis 
d'Ivrée. profitant de la faiblesse de l'Allemand 
Henri H ' ilOO.'-lO-'l), se fait couronner roi à Pa- 



vie (1003). Tandis que le roi et l'empereur se font 
une guerre sanglante, les vassaux s'aflTranchissent, 
la féodalité s'affermit, les évêques étendent leur 
pouvoir spirituel et temporel au delà même de 
leurs cités épiscopales. Henri II ne pouvait arrêter 
le courant qui allait bientôt transformer la société 
italienne. Son ambition était d'étendre ses droits 
vagues de suzerain sur l'Italie méridionale. Mais 
il mourut sans avoir pu réalisiT ses projets. 

Une Italie nouvelle se formait. Les évêques très 
puissants luttaient contre les bourgeois. Ceux-ci se 
rapprochaient des petits vassaux; les barons en- 
traient au service des villes. Le nom de l'empe- 
reur Conrad II *■, couronné en 1027 par Jean XIX, 
était à peine prononcé. Ce prince promulguait ce- 
pendant en 1037 la constitution de Pavie, qui 
déclarait les fiefs des vassaux o irrévocables, immé- 
diats et héréditaires. ".\u temps de Henri III *( 1039- 
I05C), l'Eglise, réformée par les moines de Cluny, 
de Saint-Romuald et de Vallombreuse, tendit à 
s'affranchir de l'Allemagne. L'empereur lui fit 
sentir durement son autorité, en déposant trois pa- 
pes au concile de Sutri (1040), et en leur substi- 
tuant des prélats allemands. Clément II, Benoit IX, 
Damase II, Léon IX. La politique du Saint-Siège 
était dirigée par un homme énergique, Hildebrand, 
moine de Cluny, que secondait le vertueux Pierre 
Damien, évêque d'Ostie. Hildebrand pousse 



Léon IX à lutter contre les Normands établis dans 
le midi de l'Italie. Battu par eux à Civitella (1053), 
il transforme les vainqueiirs en vassaux. Sous le 
pontificat de Victor II (1055-1057), Hildebrand 
augmente la puissance de la Toscane, alliée du 
Saint-Siège, en mariant Béatrice de Toscane à 
Godefroi de Basse-Lorraine, ennemi des empe- 
reurs. Au concile de Latran f 10 .9), Nicolas II (1058- 
lOCl) déclarait que l'élection pontificale appartien- 
drait désormais aux cardinaux et à un petit nombre 
de laïques. La papauté, défendue par le Normand 
Robert Guiscard, maître d'Aversa, de la Calabre 
et de la PouiUe. semblait très forte. L'Allemagne 
était très afl'aiblie par la longue minorité de 
Henri IV* (lu5i-1100). Enfin, en 1071, Hildebrand 
prenait possession de la tiare, sous le nom de 
Grégoire VII. Il entreprit la lutte contre l'Empire, 
soutenu par les Normands du midi, et par Ma- 
thilde, grande comtesse do Toscane, maîtresse 
de Parme, Plaisance, Modène, Mantouc, Ferrare et 
Spolète. 

Selon Grégoire VII, il n'y a sur la terre qu'une 
autorité, celle du pape, qui vient de Dieu. La 
puissance laïque doit lui être soumise. Pierre 
ayant résidé à Rome, l'Église romaine étend son 
pouvoir sur toutes les églises du monde. Si le 
Prince des apôtres peut lier ou délier dans le ciel, 
il peut, h plus forte raison, enlever ou donner les 
biens de la terre. L'empereur, qui vient après le 
pape, lui doit sa puissance, comme la lune doit 
son éclat aux rayons du soleil. Telle est la théorie 
émise par Grégoire Vil, et soutenue par cinq de 
ses su'Cesseurs choisis par lui, Victor III, Ur- 
bain H, Pascal II, Gélase II, Calixte H. 

Henri IV dut s'humilier h Canossa (1077); mais 
biejitôt la fortune tourna : l'empereur battit ses 
ennemis à Volksheini (1080), et vint assiéger dans 
Rome (10S2) le pape, qui mourut en exil (1085). Si, 
en Italie, les Normands et la comtesse Mathilde de 
Toscane avaient appuyé les prétentions pontificales, 
beaucoup d'ovêques du nord s'étaient prononcés 
pour les Allemands. Comme son père, tantôt 
vaincu, tantôt vainqueur, Henri V* (1 106-1125) ac- 
cepta en 1121 la transaction de Worms. L'empereur 
donnerait aux évêques l'investiture temporelle par 
le sceptre, le pape les consacrerait par l'anneau. 

Un pareil traité ne pouvait satisfaire aucun parti. 
La papauté cependant obtint un triomphe en fai- 
sant interrompre en Allemagne l'hérédité impériale, 
qui tendait à s'établir, et eu revendiquant les biens 



ITALIE 



— 1075 — 



ITALIE 



de la comtesse Matliildn. Lothaire de Saxe fut élu 
emperour(112ô-l 137). Il vint en Italie (ll3C) sou- 
tenir le pape Innocent II, et consentit k figurer sur 
un tableau, les mains jointes, incliné, recevant la 
couronne dos mains du pape, placé sur un trône 
41evé. Déjà s'étaient formés les deux partis des Gi- 
belins ou Impériaux et de* Guelfes ou papalins. 
Déjà, aussi la plupart des villes de la l.onibardie 
<itaient devenues des municipalités indépendantes. 
Le gouvernement républicain s'était même établi 
à Rome, grâce à Arnaud de Brescia (11 i'J). Profi- 
tant de la faiblesse de l'empereur Conrad III* de 
Hohenstaufen (1137-1 152), les villes avaient formé 
deux ligues. Aux Guelfes de Milan obéissaient 
Crème, 'Tortone, Parme, Modène; aux Gibelins do 
Pavie, Côme, Lodi, Novare, Crémone, Plaisance. 
Milan s'était emparé de Lodi (1100), et l'antique 
rivale de Rome se croyait désormais la capitale du 
nord. Mais une lutte plus terrible encore que les 
précédentes allait éclater. Ce que l'Allemagne 
voulait maintenant arracher à l'Italie, ce n'était ni 
S.1 royauté nationale, ni sa suprématie spirituelle, 
mais bien les constitutions indépendantes de ses 
cités. 

La lutte de Frédéric I"' Barberousse et de la 
Ligue lombarde a été racontée ailleurs (V. Com- 
inioies, p. 406, et Frédéric l" Barberousse). Le 
|)uissant empereur dut laisser aux villes italiennes 
la plupart de leurs droits ; mais, avant de mourir, 
il put marier son fils Henri VI ' à la princesse nor- 
mande Constance, qui allait apporter à la maison de 
Souabe le riche héritage des Deux-Siciles. 

Quarante pèlerins normands débarqués à Pa- 
ierme (lOOG), et trois chevaliers de mémo nation, 
entrés au service des Grecs (liiKi), avaient jeté en 
Italie les bases d'un nouveau royaume. En 1057, 
quatre ans après la bataille de Civitella, Robert Guis- 
■card prit le titre de duc. En 1077, Salerne, en lOSO, 
Otrante etTarente étaient prises. En 1081, Robert 
Guiseard préparait une expédition contre les By 
zanlins. Rappelé en Italie par Grégoire VII, Robert 
4tait mort en 10s5. laissant à ses successeurs un 
pouvoir incontesté. Le mariage d'Henri VI et de 
Constance donnait aux Allemands le midi de l'Ita- 
lie. Le nouveau souverain ne se contenta pas de cette 
^acquisition. La Toscane, Spolète, les Romagnes, le 
marquisat d'Ancône, furent donnés en fief à. des 
princes et à des dignitaires de la maison impériale. 
La papauté était ainsi séparée de la Ligue lom- 
barde. L'Italie fut sauvée par la mort inattendue 
d'Henri VI (llt)7). Il ne laissait qu'un fils en bas 
âge, qui devait devenir Frédéric II *. 

L'empire s'affaiblissait au moment où parvenait 
à la chaire pontificale un homme énergique, Lo- 
thaire, comte de Segni, pape sous le nom d'In- 
nocent III (1198-lïlU). Il soulève l'Italie en fa- 
veur du Saint-Siège : les duchés du centre se ré- 
voltent contre les Allemands ; Spolète, Aucune, 
la Romagne. se soumettent au pape, qui trouve 
des alliés fidèles dans les vijles de Florence, Luc- 
ques, Pistoiu. La reine Constance, morte en 1198, 
avait ^ confié au Saint-Siège la garde du jeune 
Frédéric. L'Italie entière semblait obéir au pape. 
JSn Allemagne, il disposait de la couronne impé- 
riale en faveur d'Othon de Brunswick. Il l'obligeait 
à renoncer au patrimoine de Saint-Pierre (1201), 
qu'avait revendiqué Henri Vl. Bientôt le pape et l'em- 
pereur se brouillèrent. Innocent résolut alors de re- 
lever en Allemagne et en Italie le parti gibelin au 
profit de Frédéric. Ce dernier promit de respecter 
la volonté de Rome, de ne jamais prétendre à la 
possession du nord de l'Italie, et il partit pour 
l'Allemagne, héritier des Hohenstaufen et soldat 
■du Saint-Siège, tandis que la papauté affirmait hau- 
tement sa puissance spirituelle au concile de La- 
tran IVil'a). 

Mais, après la mort d'Innocent III. Frédéric II 
se brouilla à son tour avec le Saint-Siège. Ses 



luttes acharnées contre Grégoire IX et Innocent IV, 
les revers de ses dernières années et sa mort (U50; 
ont été racontés ailleurs (V. Frédéric II). 

La papauté triomphait, et l'Italie était perdue 
pour les Hohenstaufen. Conrad IV ', fils de Frédé- 
ric, mourut en 1251, laissant un jeune enfant, 
Conradin, h. la garde du prince allemand Manfred. 
Innocent IV s'était déclaré possesseur des Deux- 
Siciles. Urbain IV, Français d'origine, chargea un 
frère de saint Louis, Charles d'Anjou, d'enlever à, 
Conradin l'héritage de ses pères. Manfred fut tué 
à Grandella (1200), Conradin fut pris à Palenta 
(1268), condamné à mort par un jugement déri- 
soire, et décapité. La lutte contre l'Allemagne 
était terminée. Les papes avaient étendu leur 
souveraineté dans la Péninsule. Une période nou- 
velle s'ouvre alors dans l'histoire d'Italie. 

L'Italie indépendante jusqu à la fin du XV" siè- 
cle- — Après la mort de Frédéric II, les villes gi- 
belines du Nord avaient, malgré les papes, recou 
vré leur indépendance. Charles d'Anjou, « sénateur 
de Rome, roi des Deux-Siciles, vicaire impérial et 
pacificateur, » essaya, sous le couvert de ces di- 
vers titres, de dominer la péninsule entière, 
guelfes et gibelins. La papauté l'arrêta, comme 
elle avait jadis arrêté les souverains allemands. 
Des conspirations, conduites surtout par Jean de 
Procida, unirent bientôt contre Charles d'Anjou les 
Siciliens, Rome et Pierre III d'Aragon, maître 
d'une marine considérabie. Les Français furent 
massacrés (Vêpres Siciliennes, 1282), Pierre III fut 
proclamé à, Palerme. Charles d'Anjou mourut dé- 
sespéré (l2S5). Son successeur Charles le Boiteux 
parvint i se maintenir dans l'Apulie et la Calabre ; 
Jayme, successeur de Pierre 111, gouverna la Sicile 
Dans le Midi comme dans le Nord, Etats et con- 
fédérations se brisaient en morceaux. L'ère des 
grands papes était close. Boniface VIII (1284-1303) 
voulut reprendre la politique de Grégoire VII et 
d'Innocent III, et soumettre comme eux les prin- 
ces de la terre aux vicaires du Christ. Il força 
Jayme à abandonner la Sicile en échange de la 
Corse et de la Sardaigne, prétendit imposer aux 
villes du Nord l'autorité de ses légats, affirma, 
enfin, ses prétentions ambitieuses dans le grand 
Jubilé de l'an lîOO. Mais Boniface se brisa contre 
la résistance d'un roi de France, Pliilippe le Bel. 
Arrêté par les Colonna qu'assistait un légiste 
français, Nogaret, le pape mou'-ut (1303). Son suc- 
cesseur, Benoît XI , fut peut-être empoisonné. 
La tiare fut donnée à Bertrand de Got, archevêque 
de Bordeaux (Clément V), qui fixa sa résidencei 
Avignon. Avec Clément V commence la. captivilé 
de Babi/lone (1305-1378). 

Guelfes ou Gibelins,les Italiens du xni" siècle 
n'avaient ni le sentiment de la liberté, ni celui de 
la patrie. La cohésion apparente de l'Italie n'avait 
tenu qu'à la présence d'un pape et d'un empereur. 
Empereur et pape avaieiit disparu. Les villes se 
séparent et s'isolent; chacune aura sa constitu- 
tion, chacune aussi ses partis et ses luttes iiites- 
tines. Ici l'on penche vers l'aristocratie. A Venise 
les nobles seuls prennent à part l'élection du grand 
conseil (1297); plus tard, on proclamora l'hérédité 
du sénat, on formera le conseil des Dix. Ailleurs, 
la démocratie l'emporte. Florence a son peuple 
(/ras, vaincu souvent dans les élections par le peu- 
ple maigre. Partout des haines terribles dont 
Dante s'est fait l'éloquent interprète. Pise, vain- 
cue par Gênes on 1284, se jette dans les bras d'un 
tyran, Ugolin. Bientôt, elle est lasse du maître : 
l'archevêque Roger l'enferme dans une tour avec 
ses enfants; les malheureux y meurent de faim. 
Quelques familles puissajites essaient parfois 
de se perpétuer au pouvoir. Los Visconti sont 
capitaines à Milan, les Este àFerrare et à Modène. 
Parfois aussi, l'ambitieux roi de Naples, ami des 
Guelfes, essaie d'étendre son pouvoir dans le nord 



ITALIE 



1076 — 



ITALIE 



de l'Italie. Au milieu de cette confusion, on en- 
tend tout à coup prononcer le nom d'un empe- 
reur. Henri \'1I de Luxembourg passe les Alpes ; 
on le couronne à Milan et à Rome , mais les villes 
guelfes ferment leurs portes ; l'empereur extor- 
que de l'argent aux gibelins. L'Italie se soulève, 
et le César allemand meurt {i:il3). 

Cependant, au milieu de ces querelles sanglantes, 
l'Italie voyait se développer avec une rapidité mer- 
veilleuse les richesses de ses campagnes, de ses 
villes et de ses ports. D'innombrables canaux 
sillonnaient la Lombardie et faisaient de cette 
terre une des plus fertiles du monde. L'industrie 
des draps était florissante à Milan, h Vérone, dans 
toute la Toscane. Venise, qui avait obtenu dès 
9S)ï l'immunité du commerce dans tous les ports 
grecs, avait fondé sa puissance maritime au 
■ commencement du xiu= siècle, lors de la croisade 
de 1204. Elle possédait tout le commerce de Re- 
manie, Grèce, Archipel, Candie, Nogrepont ; elle 
avait des consulats en Arménie, en Syrie, en 
Chypre, en Egypte. Vingt-cinq mille matelots 
montaient les 30UO navires de sa flotte marchande. 
Elle fabriquait des draps, des soieries, des armes, 
de la verrerie. Des traités lui assuraient le com- 
merce exclusif des blés de Lombardie. Enfin, 
d'intrépides voyageurs, Marco Polo, Nicole di Conti, 
portaient son nom dans des régions jusqu'alors 
inexplorées. Rivaux de Venise, les Génois possé- 
daient tout un faubourg de Constantinople, Péra; 
ils avaient des établissements en Crimée, à Caffa, 
chez les Maures d'Espagne, à Majorque, h Séville, 
à Nice, en Corse. Pise avait eu le monopole du 
commerce africain ; mais sa marine fut détruite au 
xV siècle par les Génois. Florence, au commence- 
ment du .W siècle, devenait maîtresse de Li- 
vounie, et devenait aussi une puissance maritime. 
Ses institutions de crédit fonctionnaient dans toute 
l'Europe. Les Peruzzi, au xii" siècle, avaient pour 
débiteurs les rois d'Angleterre. Les Alberti, au 
xiv° siècle, avaient des représentants à Avignon, à 
Bruges, à Amsterdam, à Anvers. Les villes du 
midi étaient, il est vrai, moins florissantes. Amalfi, 
dont les marins avaient, dit-on, inventé la bous- 
sole, était ruinée depuis le xii" siècle. La royauté 
avait été plusfatale encore au midi que l'anarchie 
aux villes du nord. 

Les Césars allemands, toutefois, n'avaient pas dé- 
finitivement renoncé à leurs prétentions sur la Pé- 
ninsule. Les richesses de l'Italie septentrionale 
éveillèrent la cupidité d'un empereur, Louis de Ba- 
vière, et d'un pape, Jean XXII. Ils ne parvinrent 
pas cependant à établir leur domination dans la val- 
lée du l'ù. Jean de Bohême ne fut pas plus heureux 
quand il voulut, en l3:i0, pacifier l'Italie. Plus 
modestes et plus redoutables, de petits seigneurs 
bornaient leur ambition à la conquête d'une ville, 
d'un bourg, d'un château, dont ils devenaient les 
tyrans. Matteo Viscontl s'intitulait seigneur de 
Milan, Alexandrie et Pavie. Cane délia Scala était 
maître de Vérone, Vicence, Trévise. Castruccio 
Castracani, tyran de Lucques, faillit prendre Flo- 
rence (1327); les Rossi achetaient Parme, les Fo- 
gliani Reggio. Taddeo de Tepoli s'imposait à 
Cologne (1339), Gauthier de Brienne dominait 
Florence par la terreur (1312-1343). A Naples, le 
roi André était assassiné. Son frère, Louis de Hon- 
grie, voulait expulser la reine Jeanne (1347). Là 
aussi de nouvelles révolutions se préparaient. 

La démocratie italienne, d'ailleurs peu libérale, 
avait enfanté les tyrans. Le poète Pétrarque 
chante, il est vrai, les libertés d'une République 
idéale ; le tribun Rienzi proclame à Rome le gou- 
vernement républicain (13471. Mais que signifient 
ces grands noms de République romaine, de peu- 
ple et de sénat? Ici encore, les Italiens sont le 
jouet d'un rêve. Ce qu'ils comprennent et ce qu'ils 
aiment, ce n'est ni la liberté ni la patrie -, ce sont 



les beaux vers de Dante, les poésies passionnées^ 
de Pétrarque, les entliousiastes et bizarres impro- 
visations de Rienzi. .\moureuse de la forme, l'I- 
talie se consolait des tristesses de la réalité par le 
culte de l'idéal. Morcelée et asservie, elle s'eni- 
vrait des mots de liberté et de patrie, dissimulant 
sous les fleurs un cercueil, chantant avec Rienzi 
l'indépendance au milieu des tyrans, avec Boccace 
le bonheur et la vie, sur le seuil même de la mort 
(peste de Florence, 13-48). 

Pendant ce temps, la famille des Visconti s'em- 
parait de toute la Lombardie. Venise et Gênes, tout 
occupées de leur rivalité commerciale, devenaient 
comme étrangères à la Péninsule. Florence défendait 
péniblement son autonomie: Pise se soumettaità un 
Agnelle, ami des Visconti. Le chef de cette mai- 
son, Barnabe, s'intitulait « pape, empereur et roi 
sur son territoire. » Qui pourrait l'arrêter ? Les 
papes ne songeaient qu'à remplir les cofTres d'Avi- 
gnon (1350, Jubilé; ; l'empereur Charles IV se con- 
duisait en Italie, selon l'expression de Villani, 
u comme un marchand forain. » Le royaume de Na- 
ples était en plein désordre. Dans les Etats du Saint- 
Siège, les Romagnes se soulevaient (1376,. Une réac- 
tion éclata cependant contre Visconti. On crut voir 
dans les papes les libérateurs de l'Italie, menacée 
par le tyran de Milan. Catherine de Sienne décida 
enfin Grégoire XI à venii' mourir à Rome. Mais à 
la captivité de Babylone allait succéder le grand 
schisme d'Occident (137S-144!i). 

Déchirée par Urbain VI, et ses successeurs, la 
papauté n'exerce plus d'influence sur l'Italie. Le 
mysticisme des pénUenti blancs, le matérialisme 
élégant des adorateurs de l'antiquité, remplacent 
les doctrines plus austères du catholicisme. 

Le royaume de Naples est en pleine dissolution. 
Jeanne 1" appelle Louis d'Anjou pour lui succé- 
der ; le pape Urbain VI appelle Charles III de 
Durazzo-Hongrie. Celui-ci meurt en 13Sô ; le 
royaume, disputé par Ladislas et Loiiis II, se par- 
tage entre les Hongrois et les Français. Jeanne II, 
sœur de Ladislas (1414-1435), est protégée par un 
aventurier nommé Sforza. Impuissante contre les 
révoltes de la noblesse, elle appelle à son secours 
Alphonse V d'Aragon. Plus tard, elle fait un tes- 
tament en faveur de René d'Anjou. Les deux prin- 
ces luttent jusqu'en 144-}. Les Aragonais finissent 
par demeurer maîtres de Naples. 

Florence est bouleversée par les révolutions. 
Michel Lando, un simple cardeur de laine, fait 
entrer dans la seigneurie les députés du petit 
peuple (ciompi). Mais cette révolution démocrati- 
que, bientôt suivie d'une réaction, ouvre les 
voies du pouvoir aux Albizzi (1382-1434), puis aux 
Médicis. 

La seule maison vraiment forte en Italie est 
celle des Visconti , représentée par Jean Galéas 
(1385-14021. Sa fille Valentine épouse le duc d'Or- 
léans. Lui-même achète de l'empereur Wenceslas- 
le titre de duc ( 13115). La Lombardie et la Toscane, 
sauf Florence, lui obéissent. Pour rester indépen- 
dante, Gênes se donne à la France. Jean-Marie 
(1401-1412) et Philippe-Marie (1412-1447), succes- 
seurs de Galéas, sont absorbés par de longues 
guerres contre Venise, dans lesquelles s'illustre 
l'aventurier Carmagnola. L'Italie est devenue la 
terre classique des cotiloWere, capitaines merce- 
naires, toujours à la solde du plus fort, qiii espé- 
raient, comme Carmagnola et Sforza, se tailler un 
royaume à la faveur de ces luttes obscures, mais 
interminables. 

Une solution, d'ailleurs, était prochaine. L'agi- 
tation démocratique, si forte à la fin du xiv« siècle, 
était vaincue dans toute l'Europe. Partout allait 
triompher le pouvoir des rois ou des soldats 
heureux. Sforza devient duc de Milan (1450), 
dans le temps où Cosme de Médicis impose son 
autorité à Florence. Après les conciles libéraux 



ITALIE 



1077 



ITALIE 



■d(! Pisfi (MO.}) et de Constance (1414), la pa- 
pauté restaurée va embrasser une politique nou- 
velle avec Nicolas V et ses successeurs. C'en est 
fait des rêves d'autrefois. Stepliano Porcaro est 
pendu à liome (1153) pour s'ùtre souvenu de 
liienzi. L'Italie n'est plusanarcliique. La paix de Lodi 
(I45i) a réconcilié les républiques et les monar- 
chies. Le pape est à Rome, un prince aragonais 
à Naples, Sforza h Milan, Médlcis à Florence ; 
Gonzague est duc de Mantoue, Borso d'Esté duc de 
Modène, Ferrare et Reggio, Enfin, la maison de 
Savoie a obtenu, elle aussi, le titre ducal. Elle se 
dresse déjà au sommet des Alpes, un pied en 
France, l'aulre en Italie, semblant regarder cu- 
rieusement cette terre étrangère qui sera un jour 
sou royaume. 

La pacification do Lodi no fut pas de longue 
durée. Dès 1458, h l'avènement de Ferdinand I", 
!a lutte recommençait dans le royaume de Naples, 
revendiqué par Jean de Calabre, flls de René 
d'Anjou. Les papes Callxte III (1455-1458), Pie II 
(1458-1464), Paul II (1404-1471) faisaient lentement 
reconnaître leur autorité dans un pays si longtemps 
et si profondément bouleverse. Si.xte IV (1471-1484) 
partageait entre ses neveux le patrimoine de Saint- 
Pierre. Cette politique, babile peut-être, mais con- 
damnable, fut suivie par Innocent VIII (I4s4-1492) 
et surtout par Alexandre VI (149'M50;!). Florence, 
sous le gouvernement des Médlcis, Cosme (1434- 
14G4), Pierre I" fl404-1469), Laurent (1469-1492), 
Pierre II, semblait tout occupée do la Renaissance 
<les lettres et des arts. Eu somme l'Italie, malgré 
l'éclat trompeur de sa civilisation, n'avait jamais 
été plus près de la ruine. Les cinq capitales, 
Rome, Naples, Venise, Florence, Milan, étaient ja- 
louses l'une de l'autre. Le pape excommuniait le 
roi de Naples, et offrait sa couronne à Charles VIII, 
roi de France (1489). Le duc de Milan détestait les 
Napolitains, mais redoutait la famille française 
d'Orléans, héritière des droits de Valentine Vis- 
conti. Parfois aussi grondait dans les villes un long 
murmure de mécontentement. On eût dit d'une 
flamme jaillissant soudaine d'un foyer mal éteint. 
A Florence, Savonarole réclamait la liberté. Les 
cours étrangères étaient pleines de réfugiés italiens. 
L'Italie était à qui voudrait la prendre. Les Fran- 
çais se présentèrent. (1491). 

Lesiuvasionsétrangèresen Italie jusqu'en 1598. 
— Charles VIII ' se prétendait héritier des droits do 
la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. A la 
tète d'une armée que son artillerie surtout rendait 
redoutable, il débouche en Italie, au moment où 
Alphonse II succédait i Ferdinand I". Soutenu par 
la Savoie, le Montferrat et Milan, il entre à Flo- 
rence, h Pise, à Rome; Alexandre VI lui cède 
Civlta-Vecchia et Spolète, et livre comme otage 
César Borgla. Les Français entrent h Naples et 
Alphonse II abdique en faveur do Ferdinand II. 
Mais une ligue se forme contre la France entre 
Ferdinand le Catholique, qui réclame une partie 
des Deux-Siclles, le marqua de Mantoue, les Vé- 
nitiens, et le duc de Milan, Ludovic le More, accusé 
d'avoir fait mourir Jean-Galéas. Les confédérés 
ferment à Charles VIII le chemin de la France. Ils 
sont battus àFornoue (1495). Les garnisons laissées 
dans le midi abandonnent Naples (1496), qui rap- 
pelle un prince aragonais, Frédéric. La France n'a- 
vait trouvé dans l'Italie qu'une alliée fidèle, Florence, 
gouvernée par Savonarole. Le moine dominicain 
fut brûlé vif (1498.) 

Rien n'égale l'inconstance de la politique ita- 
lienne. Venise, qui avait lutté contre Charles VIII, 
s'empresse de reconnaître comme duc de Milan 
Louis XII *, l'ancien duc d'Orléans, descendant des 
Visconti. Le pape devient l'ami des Français, moyen- 
nant la cession du duché de Valentlnols à César 
Borgla. Et pourtant, que de dangers courait l'Iialle! 
La France réclamait maintenant Naples et xMllan, 



le nord et le midi de la Péninsule. Le duc da 
Savoie Philibert II, plus Français qu'Italien, s'éiait 
empressé d'ouvrir les Alpes à Louis XII. Le Mila- 
nais fut rapidement conquis (1499), plus rapide- 
ment perdu, occupé de nouveau en 1.500 et confié 
à l'administration de Georges d'Ajnboise. Ludovic, 
trahi par les Suisses, était envoyé prisonnier en 
France. Cette trahison avait valu aux Suisses la ville 
de Bellinzona. Le midi fut aussi rapidement con- 
quis sur Frédéric I", et partagé entre les Français 
et les Espagnols, conformément au traité de 
Grenade (1501). Français et Espagnols ne tardent 
pas h se battre ; les Français sont vaincus à Seminara 
et à Cerlgnola (I5'i:i). César Borgla profitait de la 
lutte pour prendre une à une les villes de Romagne. 
Mais Alexandre VI meurt. Le pape Jules II (1503- 
1513) veut dominer l'Italie, et expulser les barba- 
res. Les Espagnols, maîtres de Naples, sont conte- 
nus par les Français, maîtres de Gênes. Venise, 
qui avait étendu ses possessions de terre ferme, 
voitse former contre elle la ligue de Cambrai(1509). 
Alors se révèle la duplicité du pontife. Il s'empresse 
de relever Venise abattue (151(i) : il a conquis une 
alliée Adèle dans cette ville, désormais ennemie de 
la France et des seigneurs du nord. Les Espagnols 
n'auront garde de bouger dans Naples. La ligue de 
Cambrai était dirigée en réalité contre les Français ! 
Le pape entre dans la Mirandole par la brèche 
(151 1) ; vainqueur du concile de Pise qui devait le 
déposer, il forme au nom de la foi la Sainte-Ligue 
contre la France. Les Français, vainqueurs des 
Espagnols à Ravenne (1512), perdent leur meilleur 
général, Gaston do Folx. Les Médicis rentrent à 
Florence, Maximillen Sforza à Milan. La politique 
de Jules II est continuée par Léon X (1513-1521). 
Qu'importe la réforme religieuse qui coinmcncc 
en Allemagne'? Les Français sont écrasés à Novare 
(1513). Le pape donne à ses neveux Parme, Plai- 
sance, Florence. 11 compte leur tailler d'autres 
Etats dans les possessions vénitiennes. L'avènement 
de François I" " et la grande victoire de Marlgnan 
(1515) renversent tous ces projets. Les Français 
rentrent h Milan, le pape restitue Parme et Plai- 
sance. Trois ans plus tard (1519), l'Allemagne élisait 
pour empereur Charles d'Autriche-Espagne, héri- 
tier de Ferdinand le Catholique et des droits espa- 
gnols sur Naples; héritier aussi des Habsbourgs 
et des prétentions des Césars allemands sur la 
Lombardie et le Saint-Siège. Français, Impériaux 
et Espagnols désoleront l'Italie jusqu'à la fin du 
siècle (V. Guerres d'Italie, p. 925). 

Le Flamand Adrien VI et l'Italien Clément VII 
favorisèrent la politique de Cliarlos-Quint *. Les dé- 
laites des Français à la Bicoque (1522), à Blagrasso 
0524), à Pavie (1525) donnèrent la Péninsule aux 
Impériaux. L'Italie effrayée prit les armes, mais trop 
tard. Rome fut mise à sac par les soldats allemands 
du connétable de Bourbon (1527); les Français fu- 
rent battus à Gèn<!S et à Naples. Clément VII dut 
s'humilier à Bologne devant l'Empereur (1529), et 
le sacra roi d'Italie. Le duché de Milan, laissé à 
Sforza, devait retourner plus tard ;\ l'Empire; le 
marquis de Mantoue et Alexandre de Médicis rece- 
vaient le titre de duc; la Savoie et le Monferrat de- 
venaient feudataires de Charles-Quint. Chaque 
Etat devait entretenir une force militaire que com- 
manderait l'Espagnol Leyva. 

Les hostilités recommencèrent à la mort de 
Sforza. François I'^' réclamait le Milanais. Charles- 
Quint se l'adjugea. L'entente se rétablit entre les 
deux adversaires après l'entrevue de Nice (1536- 
1538). L'Italie était en réalité perdue pour les 
Français, malgré la victoire de Cerlsoles (I5i4) et 
la connivence secrète de Paul III. En apparence ce 
pape ne songeait qu'à la réforme de l'Eglise, fon- 
dait les ordres des Théatins et des Jésuites (1540), 
et affirmait son alliance avec l'Empereur dès les 
premières sessions du Concile de Trente (1545J. En 



ITALIE 



— 1078 — 



ITALIE 



fait il détestait les Espagnols, qui avaient assassiné 
son fils Pierre Farnèse et occupé Plaisance. Pour 
recouvrer cette ville, Octave Farnèse, fils de Pierre, 
appela les Français. Sienne leur ouvrit ses portes 
et reçut Montluc. Mais Cliarles-Quint fut partout 
vainqueur. Sienne capitula (1555) et se mit sous la 
protection de l'Espagne. 

L'énergique cardinal CarafTa, devenu pape sous 
le nom de Paul IV (Iôà8-1559), rêvait d'expulser les 
Espagnols de la Péninsule. Dans le même temps, 
Charles-Quint abandonnait le pouvoir, laissant 
l'Allemagne i Ferdinand, l'Espagne et l'Italie à 
Philippe II. Le pape s'allieauroide France Henri II, 
qui envoie à Naples le duc de Guise. Mais l'habile 
roi d'Espagne cède au duc de Parme la ville de 
Plaisance, Sienne à Cosme de Médicis. La victoire 
des Espagnols à Saint-Quentin (1557) décida du 
sort de l'Italie. Le traité de Ca!eau-Cambrésis(l559) 
donna h 1 Espagne les présides de Toscane (ports 
d'Orbitello, Pono-Ferrajo, Telamone), Verceil et 
Asti dans le Piémont. La mort de Paul IV et l'a- 
vènement du faible Pie IV (1559-1565) accrurent 
l'influence espagnole au delà des Alpes. 

Pendant ces longues guerres, le Piémont avait 
été comme broyé entre les armées de France et 
d'Espagne. Le duc Charles III (1,504-1533) n'avait 
eu longtemps pour abri que le château de Nice. 
Aussi bien le Piémont était-il devenu comme une 
province française. De 1559 date une politique nou- 
velle. Emmanuel-Philibert recouvra son duché; il 
en fit un Etat italien, reprenant avec habileté 
Turin, Chiari, Chivasso, Pignerol. Il restaura 
l'armée, le commerce, l'agriculture, l'industrie. Ce 
n'est pas sans raison que les historiens actuels de 
l'Italie saluent dans ce prince h Télé de fer le vé- 
ritable fondateur de la puissance piémonlaise. 
L'honnêteté et l'activité de ce petit Etat reposent 
l'esprit des turpitudes et de la décadence du reste 
de l'Italie. La Péninsule râle sous la botte des 
Espagnols et sous les sandales d'un Pie V et d'un 
Borromée, archevêque de Milan. Les pirates bar- 
baresques enlèvent des villages entiers; la Toscane 
se dépeuple; on n'exporte pins que des objets 
d'art et de luxe; Venise et Gênes sont bien déchues 
de leur splendeur passée. L'Italie a pour héros un 
Piccolomini et un Bernardi, chefs de bandits qui 
jouent désormais un rôle officiel dans l'histoire. 
Devant ces obstacles se brisent l'intelligence et 
l'énergie d'un Sixte-Quint. Ce pnpe (15,S4-15yO) n'ose 
pas donner l'absolution à Henri IV. Clément VIII 
(I59lMGn5) réconcilie enfin le roi de France avec 
l'Eglise. L'Italie espère une délivrance prochaine. 
Les princes s'allient à la France. Philippe II signe 
le traité de Vervins et meurt (1598). La Péninsule 
va passer du joug de l'Espagne sous celui de la 
France. 

L'Italie soumise à l'influence française au 
X'VU' siècle. — Venise s'était déclarée en faveur 
de la France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel 
avait mis son armée sur pied. Décidé à suivre une 
politique franchement italienne, il avait cédé à 
Henri IV la Bresse, le Bugey et le Valromey en 
échange du marquisat de Saluées (IC(IO).II comp- 
tait s'emparer du Milanais avec l'aide de la France. 
La mort de Henri IV (1610) rompit ses projets. Le 
duc de Savoie, d'accord avec Venise, essaya bien 
d'occuper le Montferrat. Mais la France se rappro- 
chait alors de l'Espagne, et le duc dut signer le 
traité de Madrid (161S). Malgré tout, l'influence 
espagnole baissait en Italie. Le gouverneur de Mi- 
lan échouait dans une tentative pour renverser h 
Venise le gouvernement républicain (1618). Un 
vice-roi de Naples, Ossuna, tentait de se faire pro- 
clamer roi à \aples (1619-1620). Enfin Richelieu 
empêchait les Espagnols d'occuper la Valteline, qui 
reliait le Milanais au Tyrol fl625). L'ouverture de 
la succession de Mantoue divisa encore les Italiens. 
Louis XIII parut sur les Alpes pour faire triom- 



pher les droits d'un prince français, le duc de Ne- 
vers. Le duc de Savoie, Victor- Amédée I" (1630- 
16-37), qui s'était prononcé contre ce personnage, 
dut lutter deux fois contre les Français au Pas-de- 
Suze (1629-1630). La paix se rétablit au traité de 
Cherasco (1031 . Elle ne fut pas de longue durée. 
Richelieu allait entrer dans la fameuse guerre de 
Trente ans*. Le traUé de Rivoli (11135) unit à la 
France les ducs de Savoie, de Mantoue et de 
Parme. Mais ce dernier fut désarmé par les Espa- 
gnols (1637). Le duc de Mantoue mourut (1638), 
et sa veuve se soumit à l'Espagne. Victor-Amédée 
de Savoie mourut la morne année, laissant son fils 
mineur aux prises avec les princes Thomas et Mau- 
rice, dévoués à l'Espagne et à l'empereur. Pen- 
dant sept années, 1 Italie du nord fut le théâtre de 
luttes opiniâtres. La France finit par l'emporter, 
malgré les mauvaises dispositions du pape Inno- 
cent X. Les Italiens semblaient d'ailleurs las do 
la domination espagnole. .4 la voix d'un pêcheur, 
Thomas Aniello ou Masaniello, Naples se soulevait 
(1647, juillet), et proclamait la république (24 oct.). 
Mazarin songeait, parait-il. h donner Kaples au duc 
de Modène. Le duc de Guise empêcha la réalisa- 
tion de ces projets. Sans l'agrément du gouverne- 
ment français, il se jeta dans Naples, mais ne put 
la gouverner. La ville se rendit aux Espagnols 
(avril 1G4S). La Toscane et Alanioue se tournèrent 
alors vers les Espagnols. D'ailleurs, nulle fixité 
dans la politique italienne. Le pape Innocent X 
(1644-1655) changeait d'alliés au gré des maîtresses 
que lui donnaient tour à tour la France et l'Espa- 
gne. En réalité, les troubles durèrent jusqu'à la pais 
des Pyrénées (lti69). 

Pendant quarante ans, l'histoire politique de 
l'Italie est intimement liée à celle de la France. 
Alexandre VII (1656-1667) était obligé de s'humi- 
lier devant Louis XIV * dont il avait insulté l'am- 
bassadeur (1662). Les petites cours italiennes 
étaient à la solde de la France. Venise luttait inu- 
tilement contre les Turcs, et, malgré un secours 
dérisoire de la France, leur abandonnait Candie 
(1669). Les papes, Alexandre VII, Clément IX 
(I667-1C7.S), dilapidaient les trésors de Sixte-Quint. 
Les ducs de Modène et de Mantoue oubliaient la 
politique pour l'opéra. Les Espagnols tenaient bon 
dans le midi, malgré la révolte de Messine (1674), 
et les victoires navales de Duquesne à Stromboli 
et Palerme 11675-1676). L'Italie semblait dormir. 
Elle assistait avec indifférence à l'entrée des Fran- 
çais dans Casai (1681), au bombardement de Gênes 
(1084), aux humiliations infligées à Iimocent XI 
(1687). Venise était absorbée par une guerre nou- 
velle contre les Turcs. A Florence, on faisait des 
savants, à Turin des soldats. Là était le danger 
pour la France. Quand l'orgueil opiniâtre de 
Louis XIV suscita contre ce prince une coalition 
formidable (1688-1689), le duc de Savoie, Victor- 
Amédée II (1675-1730) se déclara contre les Fran- 
çais. Câlinât le battit à StalTarde (1690), à la Mar- 
saglia (1693). Mais les Impériaux, commandés par 
le prince Eugène, opprimaient les Italiens. L'ha- 
bile duc de Savoie, sacliant à la fois se rendre po- 
pulaire en Italie et soigner les intérêts de sa mai- 
son, signale premier un traité avec la France (1096). 
Il recouvrait ses Etats, et donnait au duc de Bour- 
gogne, petit-fils de Louis XI V, la main de la gracieuse 
et spirituelle Adélaïde de Savoie. Le traité de 
Ryswick (11.97) pacifiait l'Europe. Les Turcs elles 
Vénhiens signaient la paix 1699). Le vieux pape 
Innocent XII, dans un jubilé solennel, appelait les 
bénédictions du ciel sur le siècle nouveau. Quel- 
ques mois plus tard la guerre recommençait. 

Les Bourbons en Italie (1700-1789!. — L'Europe 
pouvait difficilement admettre que le Milanais et 
les Deux-Siciles, selon le testament de Charles H, 
tombassent au pouvoir d'un prince d'origine fran- 
çaise, Philippe V. Une guerre générale éclata. Vie- 



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ITALIE 



Ini'-Amc'dijo, aur|H(;l la l'ivinco avait secrètement 
promis lo Milanais, se tourna en llO'i contre 
Louis XIV dont il se défiait. Le duc de Vcndùnie 
l'ut rappelé rn France ; la Feuillade fut battu à 
Turin, les Impériaux s'emparèrent do IVaples et 
les Anglais de la Sardaigno. Los Iraités de 171^! 
modifièrent profondément l'état de l'Italie. La mai- 
son de Habsbourg roi;ut le Milanais, Naples, le 
Mantouan et la Sardaigne. Vicioi'-Amédée obtint 
le titre de roi et l'île de Sicile, malgré les réclama- 
tions du Saint-Siège. 

En nn, la politique d'Alboroni remit tout en 
question. Après une courte guerre suscitée par 
l'Espagne, Victor-Amédée échangea la Sicile pour 
la Sardaigne. Plus tard encore, à l'extinction des 
maisons de Farnèse (n;jll et de Médicis (n:i6 , 
l'Espagne et l'Empire se disputèrent Parmo, Plai- 
sance et la Toscane. En 173?, Philippe V obtint 
pour un de ses fils. Don Carlos, Parme et Plaisance. 
Quelques mois après, poussé par les conseils se- 
crets du nouveau roi de Sardaigne Charles-Emma- 
nuel m (n:jO-n73), don Carlos consentait à lais- 
ser à don Philippe, son frèro, Parme et Plaisance, 
à conquérir lesDeux-Siciles, et à aider les Piémon- 
tais il occuper le Milanais. On préparait ainsi l'ex- 
pulsion des Autrichiens de la Péninsule, Le traité 
de Vienne (I7;!5) donna à don Carlos les Deux-Si- 
ciles et les présides de Toscane; mais l'Autriche mit 
la main sur Parme et Plaisance, annexés au Milanais ; 
la Toscane fut cédée au duc François de Lorraine. 
Les Autrichiens furent plus puissants que jamais. 

En 1740, à la mort de Charles VI, on pouvait 
espérer que l'Italie se débarrasserait de la domi- 
nation autrichienne. Mais le roi de Sardaigne, fi- 
dèle h la politique astucieuse de sa famille, traita 
avec Marie-Thérèse, après s'être déclaré son en- 
nemi (1742). Vaincus à Bassignano (1745) et vain- 
queurs à Plaisance (1746', les Impériaux durent 
signer le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), qui laissait 
h François la Toscane, à don Carlos les DeuxSi- 
ciles, donnait à don Philippe Parme, Plaisance et 
Guastalla, au roi de Sardaigne le Haut-Novarais et 
Vigevano. 

L'Italie put respirer. Quelques princes tentèrent 
des réformes. Don Carlos, devenu roi d'Espagne en 



dène, à Fcrrare, on proclam.i la République . 
Cliarles-Emmanuel IV (ni)(;-l8U-.'), menacé de per- 
dre ses Etats, dut se conformer aux ordres des 
vainqueurs. Les victoires d'Arcole (17'.)G), de lU- 
voli (n'.)7) aboutirent au traité de Campo-Formio, 
dont certaines slipulations furent une honte pour 
la France : la république Cisalpine, il est vrai, 
était fondée avec Milan pour capitale ; mais Ve- 
nise fut cédée aux Autrichiens, avec l'Istrie el la 
Dalmatie (ni)"-l"!)8). Quelques mois plus tard, la 
république était fondée à Home (fév. 1798), i Na- 
ples (janv. non), en Toscane (mars 1790). 

Mais la révolution n'était que superficielle. 
Après les défaites des Français b, Magnano, Cas- 
sano, Novi (179^1)) 'es anciens gouvernements fu- 
rent restaurés à Naples, à Florence, h Milan. Le 
pape Pie VII (1799-I823) succéda régulièrement h 
Pie VI. La domination autrichienne fut rétablie, au 
grand détriment des libéraux. La bataille do Ma- 
rengo(i800) elle traité de Lunéville (iKûi) la ren- 
versèrent encore. On reconstitua les républiques 
Cisalpine et Ligurienne ; mais Pie VII rentra h Rome 
et Ferdinand resta h Naples ; Parme et Plaisance 
furent donnés à la France, qui céda la Toscane ii 
l'ancien duc (royaume d'Elrurie). Où était la 
liberté promise aux Italiens? Bonaparte accejjtait 
la présidence de la république Cisalpine (1802). Le 
Piémont formait six déparlements français. Victor- 
Emmanuel I" (1802-1831) était relégué dans la 
Sardaigne. Bientôt Bonaparte, empereur, trans- 
forma la république Cisalpine on un royaume, dont 
Eugène Beauharnais fut vice-roi (IhO.')). La Ligurie, 
l'arme. Plaisance, Lucques et Piombino étaient 
annexés à l'empire. Le traité de Presbourg (déc. 
180.')) acheva de soumettre l'Italie à Napoléon. 
L'Autriche céda au royaume d'Italie Venise, l'Istrie 
et la Dalmatie. Les liourbons furent expulsés de 
Naples, où un frère de Napoléon, Joseph, fut pro- 
clamé roi (mars 180fi). En ls08, l'empereur, qui 
disposait à son gré de l'Italie, nommait son beau- 
frère Murât roi de Naples, sa sœur Paviline Bor- 
ghèse, duchesse de Guastalla, et réunissait la Tos- 
cane (royaume d'Etrurie) à la France. Déjà Napo- 
léon entamait les Etais du Saint-Siège. Deux ans 
plus tard (i810) il réunissait h l'Empire Rome et 



1759, confia la tutelle de son fils Ferdinand IV, roi de Spolète. L'Italie entière était annexée i la France 
Naples.aujurisconsulteTanucci.Ceministre rétablit le pouvoir temporel des papes n'existait plus. Mai; 
l'ordre dans les linances, encouragea le commerce partout libéraux et catholiques commençaient 



et l'industrie. En Toscane, Léopold 1" réformait le 
code criminel, abolissait la peine de mort, favo- 
risait l'agriculture, réduisait la dette de 87 mil- 
lions à 24. En Piémont, Charles Emmanuel orga- 
nisait l'armée, construisait des forteresses, et ad- 
ministrait ses Etats comme une vaste caserne. 
Dans le Milanais, les Autrichiens toléraient l'illus- 
tre Beccaria, développaient l'agriculture et sur- 
veillaient de près la noblesse et la bourgeoisie. 
A Rome, le pape Benoît XIV se contentait d'être, 
selon sa propre expression, « un bon vivant ». 
Après lui, Clément XIV prononça la suppression de 
l'ordre des jésuites. Sous le pontificat de Pie VI 
(1775-1790), l'Etat romain, aJ dire d'un panégyriste 
du pape, fut « le plus mal administré de l'Europe 
après la Turquie. » Venise et Gènes se faisaient 
oublier. Personne ne protestait contre la domi- 
nation autrichienne qui s'imposait peu à peu 
môme aux Etats indépendants, sous le couvert de 
mariages et d'alliances. 

L'Italie contemporaine (1780-1879). —L'Italie a 
largement profité des bienfaits de la Révolution 
française. Envahie dès 1792 par les Français, qui 
occupèrent Nice et la Savoie, elle n'opposa qu'une 
faible résistance au général Bonaparte, qui l'ap- 
pelait h l'indépendance. Victor-Amédée (177.3-179(i) 
dut signer le traité de Cherasco (17&6). Partout 
des conspirations éclataient contre les princes. La 
victoire de Lodi expulsa les Autrichiens du Mila- 
nais (179G). A Milan, h Bologne, à Ueggio, à Mo- 



protester contre l'asservissement du pays et des 
consciences. L'Italie, qui avait longtemps cru en 
Bonaparte, l'abandonna dès 1812. Aux premiers 
revers en 1814, Murât se prononça contre l'empe- 
reur. Dans le Nord, Eugène Beauharnais, vice-roi 
à Milan, dut se retirer devant les Autrichiens. Le 
premier traité de Paris ramena dans la Péninsule, 
outre les Autrichiens, le pape Pie VII, Victor- 
Emmanuel, François de Modène, François de Tos- 
cane, le conseil municipal de Saint-Marin et lo 
prince de Monaco. Durant les Cent-jours, Mural 
essaya vainement do soulever l'Italie au nom di' 
l'empereur. Waterloo condamnait les Bonapartr 
et leurs alliés. Ferdinand IV rentra dans Naples. 
et Murât, pris h Pizzo où il avait débarqué, fut, 
mis à mort (181.')). 

L'occupation française n'avait pas été inutile aux 
Italiens. Napoléon avait encouragé les grands tra- 
vaux dans la Péninsule. Le droit français avait, 
achevé la défaite de la féodalité italienne. Pour l.i 
première fois depuis des siècles, l'Italie avait enfin 
formé un Etat. L'unité italienne était donc pos.si- 
ble : l'Italie ne l'a pas oublié Le patriotisme ita- 
lien était né; il avait un but. Il l'a poursuivi opi- 
niâtrement durant un demi-siècle, comptant sur 
la maison de Savoie, qui n'a point trompé ses es- 
pérances, ne séparant point l'idée de la patrie de 
celle de la liberté, précieux hériiage de la Révo- 
lution. 

Les traités do Vienne livr.aient à l'Autriche la 



ITALIE 



— 1080 — 



ITALIE 



Lombardie et la Vénétie, réunies sous le nom de 
royaume lombard-vénitien (I SI 51. Milan et Venise 
en furent les capitales ; les soldats italiens furent 
disséminés dans les régiments autrichiens. Les 
collatéraux de la maison de Habsbourg furent 
grandement favorisés. A l'arcliiduc Ferdinand on 
donna la Toscane avec Piombino et lile d'Elbe ; 
à François d'Esté, le duché do Modène ; h l'ex-im- 
pératriee Marie-Louise, le duché de Parme. Gènes 
était annexée au Piémont. Le fantôme môme de 
la liberté avait disparu. Victor-Emmanuel I" livrait 
ses Etats aux jésuites. Ferdinand IV de Naples, rjui 
s'appelle désormais Ferdinand l", roi des Deux- 
Siciles, abolissait une constitution libérale promul- 
guée en ISIV, et luttait avec l'aide des Autrichiens 
contre les sociétés sociétés des carhonnri. La réac- 
tion était conduite par M. de Metternich, policier 
plus que diplomate, homme d'une immoralité ex- 
trême, mais défenseur acharné des principes con- 
servateurs. 

La place nous manque pour raconter avec quel- 
que détail l'histoire de l'Italie, des traités de 1815 
à nos jours. Nous devons nous bornera, un résumé 
chronologique très sommaire. 

En IS'iU et 1821, des révolutions i Xaples et dans 
le Piémont obligèrent Ferdinand à accorder une 
constitution et Victor-Emmannel à abdiquer en fa- 
veur de Cliarles-Félix, transformé aussi en roi 
constitutionnel. Mais l'intervention autrichienne, 
appuyée par la Sainte-Alliance, comprima les as- 
pirations libérales ; de sanglantes exécutions, 
dos proscriptions impitoyables, décimèrent les 
rangs des patriotes, les constitutions furent 
abolies, et la terreur régna dans l'Italie entière. 

Cela dura jusqu'en 1830. Alors l'exemple des 
journées de juillet enflamma de nouveau lajeunesse 
italienne. Les insurrections partielles de Parme, 
de Modène, des Romagne furent encore compri- 
mées par l'Autriche. Mais, cette fois, les patriotes, 
malgré leurs échecs, ne devaient plus se décou- 
rager. Un grand parti, celui de la Jeune Italie, s'é- 
tait formé sous la direction de Mazzini ; et, durant 
quinze ans, d'incessantes conspirations tinrent les 
esprits en éveil. Lorsque le cardinal Mastai Ferretti, 
qu'on croyait libéral, fut devenu pape sous le nom 
de PielX (juin 1846). l'Italie accueillit cette élection 
avec enthousiasme: il semblait qu'une ère nouvelle 
allât commencer; des réformes s'accomplissaient 
en Toscane et en Piémcnt, où régnaient Léopold il 
et Charles-Albert. 

Mais la République est proclamée en France, et 
le contre-coup de la révolution de févrit^r se fait 
ressentir dans toute l'Europe. Milan s'insurge 
Charles-Albert octroie à, son peuple une constitu 
tion et déclare la guerre à l'Autriche. Partout le: 
souverains italiens sont chasses ou obligés de faire 
des concessions. Mais Charles-Albert est vaincu: 
le pape et le roi de Naples font cause commune 
avec la réaction européenne. Abandonnés par les 
princes, les patriotes italiens ne désespèrent pas 
de la cause nationale : la république est proclamée 
à Venise, à Florence, à Rome, d'où le pape s'enfuit. 
La guerre recommence entre le Piémont et l'Au- 
triche: Charles-.\lbert est encore écrasé (à Novare, 
mars 1840), et abdique en faveur de son fils 
Victor-Emmanuel II, qui fait la paix avec r.\u- 
triche ; les princes sont rétablis à Parme, à Mo- 
dène, à Florence. Pendant que les Autrichiens as- 
siégeaient Venise, Louis-Napoléon, devenuprésident 
de la République française, envoyait une expédition 
détruire la République romaine. Le général Oudi- 
not s'empare de Rome, défendue par Garil)aldi 
(juillet 1K49); Venise capitule ^aoùt 1849). 

La réaction triomphait dans l'Italie entière ; 
seul, le Piémont avait gardé sa constitution; sous 
la direction d'un politique habile, le comte de 
Cavour, il voyait grandir son importance. En 1853, 
les Piémontais prennent parti» la guerre de Crimée. 



En 185(), Cavour posait devant le Congrès de Paris 
la questioii italienne, et, en 1S59, il obtenait le se- 
cours de Napoléon III contre r.\uti'iche, au prix de 
la cession de Nice et de la Savoie (V. Guérie 
l'Italie, p. 912). 

Par l'annexion au Piémont de la Lombardie, de 
la Toscane et de l'Emilie (1859, ISCn), un royaume 
vraiment italien était enfiji constitué. Il n'avait 
plus en face de lui que les gouvernements de 
Naples, de Rome, et de la Vénétie restée autri- 
chienne. Les États napolitains furent soulevés par 
Garibaldi (IsGU), qui y fit proclamer Victor-Emma- 
nuel, en même temps que les troupes pontificales 
étaient battues par l'armée sarde à Castelfidardo ; 
les Marches et l'Ombrie sont annexées au 
Piémont; le pape ne garde que Rome et un petit 
territoire. En 1861, Victor-Emmanuel prend le titre 
de roi d'Italie; Cavour peut mourir (juin 1861) sa- 
tisfait de son œuvre. Garilialdi , qui voulait atta- 
quer Rome, est désarmé par le gouvernement 
italien ; les troupes de Victor-Emmanuel l'arrêtent 
à Aspromonte (1862), et le contraignent à renoncer 
à son projet. 

En vertu de la convention du 15 septembre 1864, 
les Français, qui occupaient Rome depuis 1849, 
consentent à évacuer cette ville dans un délai de 
deux ans, si Victor-Emmanuel s'engage à respec- 
ter le territoire pontifical. Pie IX, se déclarant me- 
nacé, lance l'Encyclique du 8 décembre 1864, 
qu'accompagne le célèbre Syllabus. Sans s'arrê- 
ter àces récriminations, Victor-Emmanuel transporte 
sa capitale de Turin à Florence, puis s'allie à la 
Prusse, et déclare avec elle la guerre à l'Autriche 
(1806); grâce à la victoire des Prussiens à Sadowa, 
et malgré les défaites de Custozza et de Lissa, 
l'Italie obtint enfin la Vénétie; en même temps, en 
vertu de la convention de septembre, les troupes 
françaises évacuaient Rome. 

En octobre 1867, Garibaldi, toujours impatient, 
envahit les Etats pontificaux à la tète de ses vo- 
lontaires; aussitôt une armée française est envoyée 
au secours du pape, et Garibaldi est vaincu à 
Montana, où « les chassepots firent merveille. » 
Mais en IS'^O, Napoléon III se voit contraint de re- 
noncer à défendre plus longtemps le gouverne- 
ment pontifical, et les Italiens entrent à Rome, 
qui devient capitale définitive du royaume. La lui 
lie gnratitie, votée en 1870, assure au pape, souve- 
rain spirituel, une liberté absolue (V. Papauté). 

Victor-Emmanuel, mort en 1878, a ou pour suc- 
cesseur son fils Humbert l". 

[L.-G. Gourraigne.] 
ITALIE fLiTTÉiiATinE). — Littératures étran- 
gères, XI, XII. — Jusqu'au douzième siècle, les Ita- 
liens s'exprimaient en langue latine, cherchant à 
se soumettre aux règles quand ils prenaient la 
plume, et n'en ayant nul souci quand ils parlaient. 
Leur idiome, alors, c'était ce latin des soldats et 
des gens du peuple, dont on retrouve la trace dans 
Plante, et qu'ils avaient encore dénaturé, un latin 
moins semblable à celui de Cicéron que le fran- 
çais de nos soldats et paysans ne l'est h celui de 
Bossuet. Quiconque était trop ignorant pour écrire 
tant bien que mal en latin, écrivait en français : 
notre vieille langue était alors très répandue. Ce 
n'est guère qu'à la fin du douzième siècle que le 
latin parlé commence à devenir un idiome mo- 
derne : il faut alors expliquer en langage -v-ulgaire 
aux auditeurs tel sermon prononcé en latin. Ita- 
lien et français procèdent l'un et l'autre de la 
langue latine; seulement l'italien termine les mots 
sur les voyelles, tandis que le français les tronque 
sur les consonnes, en supprimant la finale. Au 
treizième siècle, il existe une langue italienne : 
on a déji dans cette langue des cahiers de 
comptes ou de dépenses et des lettres d'affaires. 
Quatorzième siècle. — L'instrument trouvé, on 
ne pouvait tarder h s'en servir. La poésie qui, 



ITALIE 



1081 — 



ITALIE 



(l;ins le domaine des lettres, devance partout la 
prose, parut, au treizième siècle, h, la cour do 
l'alcrme, sous le règne do Frédéric II. Ce sont les 
trovibadours provençaux qui l'y ont importée ; de 
là elle passe en Toscane, plus tôt qu'à Naples ou 
:\ Uome, parce qne le peuple florentin avait pris 
l'avance sur les autres peu|)les de l'Italie, et aussi 
parce que le hasard fit naître en ce temps-là dans 
Flonuice un grand génie, le plus grand peut-être 
du moyen âge, un de ceux qui consacrent par 
d'immortels exemples les progrès accomplis et qui 
en accomplissent Gux-mémes, Dante Aligliieri {fUib- 
1:121). Après avoir beaucoup étudié et s'être fait 
inscrire dans la corporation des apothicaires, il 
avait pris part aux combats extérieurs que livrait 
sa patrie, aux querelles intérieures qui la divi- 
saient en Blancs et en Noirs; il finit par être en- 
veloppé dans la disgrâce, dans l'exil des Blancs. 
Son caractère irritable et chagrin lui avait fait 
beaucoup d'ennemis. 

Dante n'est pas, comme on l'a dit, « un astre 
solitaire dans la nuit sombre ; » plusieurs de ses 
contemporains ont un nom dans les lettres, et il 
est même disciple de deux d'entre eux, Guido 
Cavalcanti et Cino de Pistoia, renommes pour 
leurs poésies sur le modèle des troubadours 
provençaux ou siciliens. En écrivant comme eux, 
des poésies amoureuses, il relève et perfectionne 
ce genre, en môme temps que, par divers ouvrages 
en prose, il fixe h jamais la langue toute nouvelle 
qu'on parlait autour de lui. Mais c'est surtout par 
son grand poème, la Divine ('omédie, qu'il marque 
sa place pour l'immortalité. Le cadre est emprunté 
aux conteurs français. Rien de plus ordinaire 
parmi eux que do faire voyager tel ou tel person- 
nage aux enfers, au purgatoire, au paradis. Heu- 
reusement, Dante transforme, ennoblit tout ce 
qu'il touche. D'un court et licencieux fabliau, il 
fait une trilogie ample, chaste, élevée, sublime. 
11 donne à l'Italie son épopée, (|Ui est pour ce pays 
ce qu'est pour nous la Chanaon de Roland, avec 
ces différences essentielles, qu'au lieu de raconter 
dans une langue encore informe un épisode 
d'histoire nationale, il expose dans une langue 
formée, avec toutes les beautés que sait trouver le 
génie et tout l'art d'un maître en fait de style, les 
croyances religieuses du moyen âge, en sorte 
qu'Italien par l'idiome dont il se sert et par ses 
incessants retours sur l'histoire de l'Italie et de sa 
ville natale, il est le poète de toute l'Europe chré- 
tienne par le fond même de son poème. Ces retours, 
malheureusement, sont si nombreux, ses allusions 
si fréquentes à de menus faits peu connus, ses 
allégories, genre alors à la mode, parfois si ob- 
scures, qu'il paraîtrait souvent inintelligible, si, 
presque à chaque vers, les notes de ses éditeurs 
n'y portaient la lumière. 

C'est lui-même qui fait le triple voyage, guide 
dans l'enfer et le purgatoire par Virgile, dans 
le paradis par Béatrice Portinari, une jeune 
Florentine enlevée à la fleur de l'âge et qu'il avait 
aimée de cet amour platonique dont tout poète, en 
ce temps-là, était tenu de brûler. Esclave des 
usages et des idées de son temps, Dante môle, à la 
merveilleuse poésie qui lui est propre, la sco- 
lastique, la philosophie, la théologie qui en dimi- 
nuent pour nous l'attrait, mais qui en augmentent 
singulièrement la portée historique. Ces idées 
abstraites, ces souvenirs de l'école dominent sur- 
tout dans le Pariidis; mais on en trouve déjà trop 
dans le Pur(jaluirc, où elles sont, il est vrai, mê- 
lées à des descriptions saisissantes de supplices, 
dont l'unique défaut est de répéter celles, plus 
saisissantes encore, qui remplissent VEnfer, et 
qui en ont fait, depuis des siècles, l'incomparable 
popularité. 

En politique, Dante est gibelin, c'est-à-dire qu'il 
appelle l'empereur allemand pour régénérer l'Ita- 



lie et la soumettre au pouvoir d'un seul, maître 
dans l'ordre temporel comme le pape l'est dans 
l'ordre spirituel : c'est dans cette dualité, selon lui 
sans péril, qu'il voit le salut, comme il entreprit 
de le montrer dans un vigoureux ouvrage écrit en 
langue latine et intitulé De Mo/i'n-clda. Quand 
l'échec d'Henri VII de Luxembourg lui eut ôté ses 
illusions à cet égard, il essaya de faire de Cane 
Grande délia Scala, dont il était l'hùte à Vérone, le 
héros do son rêve, qu'il ne devait pas voir réalisé. 

Ces pensées et ces desseins, qui étaient alors 
une des formes du patriotisme, d'un patriotisme 
mal entendu, se retrouvent fré(iuemment dans la 
Divine Comédie; mais ce n'est point là ce qui en 
fait le charme, l'attrait. Ce qui altire et retient le 
lecteur, ce sont tant d'immortels épisodes, Fran- 
çoise de Rimini, Ugolin et la tour du la Faim, le 
portrait de la fortune, l'entrevue du poète avec 
Brunetto Latini, son maître, la redoutable descente 
au huitième cercle, les deux épisodes des serpents 
et tant d'autres ; c'est l'originale et difficile inven- 
tion par laquelle Dante se représente et cherche 
à représenter les splejideurs éblouissantes de 
l'empyrée, cette rose blanche dont les feuilles 
éclatantes et pures deviennent les sièges des saints 
et des saintes, revêtus de blanches étoles ; c'est 
surtout qu'il a su créer des personnages vivants 
avec deux éléments disparates, l'idéal et le réel, 
qui, réunis par son art, no peuvent plus être sépa- 
rés. Mêlant ainsi aux traits caractéristiques de son 
temps, qu'il fixe à jamais, les richesses de sa 
puissante imagination, il le dépasse par la force 
de son génie, il entrevoit l'aube de la Renaissance, 
il donne de hautes leçons de littérature comme de 
morale. S'il reste un modèle à ce point inimitable 
qu'on n'osa guère l'imiter, ses contemporains, 
après l'avoir laissé mourir dans son exil de Vérone, 
dont il ne voulut pas être rappelé au prix d'une 
soumission humiliante, se prirent pour lui d'une 
admiration sans bornes : voyant dans ses vers un 
texte presque aussi sacré que celui de l'Ecriture 
sainte, ils fondèrent partout, pour l'expliquer, 
pour le commenter, des chaires qui, en plus d'un 
endroit, furent établies dans les églises. S'il y eut 
exagération dans un enthousiasme qui tenait peut- 
être du remords, Dante n'en est pas moins, et de 
beaucoup, le plus grand nom de l'Italie. 

La Divine Comédie fait trop oublier les services 
rendus à la prose italienne par quelques écrits de 
Dante ; mais en prose il n'a pas la môme supério- 
rité qu'en vers : il n'a guère que celle de son grand 
esprit et des choses qu'il pense. Les auteurs de 
chroniques, de souvenirs personnels, consignés au 
jour le jour, qu'on appelait ricordi ou ricordanze, 
et qui sont comme la forme primitive des mémoires, 
contribuaient eux aussi, par leur langage simple 
et naturel, aux progrès de la prose. II suffira de 
citer ici Giovanni Villani (1310-1-318), son frère 
Matteo et son neveu Filippo, tour à tour historiens 
de Florence leur patrie, avec un elïort louable vers 
l'exactitude et l'impartialité. Ce qui leur manque, 
c'est le génie. Pétrarque et Boccace sont, à cet 
égard, les seuls héritiers de Dante; mais ils n'ont 
recueilli que la moindre partie de son héritage. 

Francesco Petrarca i.l3U4-l-.74), né à Arezzo, de 
parents florentins en exil, avait pris dans sa jeu- 
nesse, en terre d'Avignon, à la cour du Sahit- 
Siège, le goût de la poésie lyrique des Provençaux. 
Libre de sa vocation par la mort de son père qui 
le voulait légîbte, il revêtit l'habit ecclésiastique, 
qui donnait alors l'indépendance avec la considé- 
ration, et il consacra une vie de loisirs à chanter 
en vers l'amour platonique que lui inspirait une 
jeune femme du Comtat, Laure de Noves, mariée à 
Huges de Sade. Dix-sept années, il vécut dans des 
larmes et des soupirs de commande : ses sonnets 
sollicitaient ou célébraient la modeste faveur d'un 
regard, d'une main dégantée, d'une parole affec- 



ITALIE 



— 1082 



ITALIE 



tueuse ou seulement polie. Quand la mort lui a 
ravi Laure, il en célèbre encore les mérites, et ses 
regrets sont plus toucliants que les précédents 
désespoirs de son Canzoniere. Il s'y montre, en 
somme, très supérieur aux troubadours et aux 
Italiens qui les avaient imités, quoiqu'il ne soit 
point exempt de leur subtilité fleurie. Dans ces 
poésies, où le fond n'est rien, où le charme du sen- 
timent , du rythme , du style est tout, rien na 
vieilli. On peut seulement regretter que Pétrarque 
ait donné naissance, tant il était facile de marcher 
sur ses traces, à l'école des pétrarquistes, séculaire 
fléau qui n'a point cessé encore de sévir sur l'I- 
tahe. 

Chose remarquable! Les sonnets et canzone qui 
sont à nos yeux la gloire de Pétrarque, n'en étaient 
point le fondement, aux yeux de ses contempo- 
rains. Ils admiraient surtout de lui ses poésies la- 
tines. C'est un poème latin, VAfricn, qui lui valut 
l'honneur de recevoir à Rome, au Capitole, le lau- 
rier poétique. Ses écrits en prose ou en vers dans 
la langue des vieux Romains attestent du moins un 
effort, quelquefois heureux, pour en user avec une 
élégance depuis longtemps perdue. Passionné 
pour les lettres antiques, Pétrarque parcourait 
l'Europe pour en découvrir, acheter, transcrire ou 
faire transcrire les manuscrits, oubliés et comme 
perdus dans la poussière des couvents. Par là il 
est un des premiers qui aient acheminé l'Italie, 
et à sa suite lEurope, dans les voies de la Renais- 
sance. 

Il avait trouvé un puissant auxiliaire dans son 
ami Giovanni Boccaccio (131.3-l.375i, fils d'un Toscan 
des environs de Florence et d'une Parisienne, 
élevé à Paris, et destiné au trafic, qu'il abajidonna 
pour les lettres, comme Pétrarque avait fait le 
droit. Moins novice dans la connaissance du grec, 
c'est surtout les manuscrits grecs que Boccace s'é- 
tudiait à répandre de sa belle main de copiste. 
C'est un titre sérieux à l'estime publique pour cet 
écrivain, que le plus important de ses écrits con- 
damne à tout jamais à une renommée équivoque. 
Il avait la prétention d'être surtout un poète, et, 
de fait, il écrivit beaucoup en vers ; mais ses 
poèmes sont un peu négligés aujourd'hui, quoi- 
qu'on y remarque le désir et l'art de conter, c'est- 
à-dire "le génie même de Boccace. Il avait beaucoup 
lu et goûté les conteurs français ; il les imita, par 
manière de passe-temps, dans son Décnmirojj, 
recueil de cent nouvelles en dix journées, et il les 
laissa bien loin derrière lui, par sa sobriété, son 
esprit, son style, sa langue. Longtemps il a été 
considéré comme le modèle de la prose italienne. 
Si l'on reconnaît aujourd'hui que sa période, trop 
imitée de Cicéron, a trop d'ampleur ; si l'on pré- 
fère la phrase plus courte des chroniqueurs ses 
contemporains, on ne peut méconnaître en lui un 
des plus habiles écrivains de tout pays. On re- 
grette seulement que le goût des aventures licen- 
cieuses ou obscènes, général en ce temps-là, nous 
force à reléguer cet ouvrage parmi ceux dont on ne 
sait trop dire s'il faut les appeler chefs-d'œuvre ou 
livres honteux. Les nouvelles de la dixième jour- 
née et l'introduction, où est admirablement décrite 
la peste noire de 134«, pourraient seules être 
mises dans toutes les mains. Pas n'est besoin de 
dire que, dans ce genre facile, Boccace trouva de 
nombreux imitateurs ; mais pas un, pas même 
Franco Sacchetti, le meilleur de tous, ne peut lui 
être comparé. 

Quinzième siècle. — Après ces auteurs de génie 
semblent se tarir les sources de l'invention. Us ont 
donné à l'Italie une langue définitive, et, cependant 
elle retourne au latin. One admiration trop enthou- 
siaste de l'antiquité retrouvée lui fait croire qu'elle 
n'a plus qu'à se remettre à l'école. Le xv" siècle re- 
noue la chaîne qu'ont brisée les temps barbares et 
le moyen âge. Le goût de l'érudition devient uni- 



versel. On s'étudie à écrire le latin comme Cicéron, 
et, un peu puérilement, à ne se servir que de mots 
par lui employés. En langue italienne, on n'écrit 
guère plus qu'en vers. Laurent de Médicis et jVnge 
Politien sont au nombre des meilleurs poètes do 
ce temps. D'autres mettent en vers italiens nos 
chansons de gestes, nos romans de la Table Ronde. 
Mais dans le Morc/ante rtmi/giore de Pulri (1431), 
dans l'O/'/anrfo innamorato de Bojardo (1434), on 
ne retrouve point le sérieux, la bonne foi de nos 
vieux auteurs primitifs. Les imitateurs de ceux-ci 
au sud des Alpes sont un peu suspects de ne ra- 
conter qu'en plaisantant les exploits de leurs héros, 
comme, au surplus, faisaient eux-mêmes les der- 
niers de nos trouvères. 

Seizième siècle. — Au siècle suivant, la littérature 
italienne prend une floraison nouvelle, inférieure, 
quoi qu'on en ait dit, à celle du xiv%mais où, néan- 
moins, s'épanouit de nouveau le génie. Ce qui nuit 
aux écrivains, alors, c'est qu'ils sont des serviteurs, 
des sujets, au lieu d'être des hommes libres. Leur 
inspiration est en quelque sorte commandée. Elle 
manque de fierté, de dignité. Leur tâche est de 
fondre dans une composition harmonieuse les élé- 
ments nombreux, mais épars, qu'ils ont sous la 
main. L'imagination de détail et le goût sont dé- 
sormais les qualités dominantes. L'effort de l'ar- 
rangement et du style devient sensible, et le nom- 
bre des auteurs considérable, parce que le travail 
et l'art suffisent à leur assurer une place d'honneur. 
Mais ceux-là seuls envers qui la nature s'est mon- 
trée prodigue peuvent ici nous arrêter. 

Au premier rang, par le temps comme par le 
génie, estNiccolo Macchiavelli (14G9-I521). Homme 
de transition, il appartient, par la durée de sa vie, 
autant au xv° siècle qu'au xvi«. Issu d'une ancienne 
famille de Florence, successivement chancelier et 
secrétaire de la République, puis destitué et banni, 
assez honnête pour être sorti pauvre de sa charge, 
mais pas assez stoique pour se résigner à sa pau- 
vreté, il pactisa trop avec les puissants pour mar- 
quer une juste horreur de leurs pratiques scélé- 
rates ou infâmes, et ces accommodements avec le 
mal ont nui à ses ouvrages, par suite à sa re- 
nommée. D'un naturel observateur, il note froide- 
ment, il indique avec un flegme imperturbable les 
actes propres à étendre ou à afl'ermir le pouvoir, 
dans un ouvrage intitulé le Prince, chef-d'œuvre 
profond, mais qui n'est ni un livre de morale, ni 
môme un livre moral. On y trouve mises à nu les 
plus secrètes idées de son temps, car il a fouillé 
comme avec son scalpel dans l'âme des tyrans de 
l'Italie, sans plus s'indigner de ce qu'elle a de dif- 
forme, que ne ferait un analomiste des difformités 
physiques. Indifférent aux iirincipes, comme on 
l'était en un siècle où Gonzalve de Cordoue osait 
dire que la toile d'honneur doit être d'un tissu 
lâche, ce qu'il admire, c'est l'art de gagner la 
partie, ou, tout au moins, de la bien jouer. Etran- 
gement superstitieux, malgré sa profondeur, il n'a 
pas eu le pressentiment de l'avenir, et cet esprit 
moderne qu'il a méconnu, l'en a châtié en formant 
de son nom le mot mal famé de muc/naiélisme, 
qui exprime des pratiques raffinées et tortueuses 
bien antérieures à lui. Mais alors il ne choquait 
personne : le Prince parut avec le privilège d'une 
bulle pontificale, qui en recommandait la lecture 
comme très salutaire aux chrétiens, et il a été 
depuis, pour les despotes, le livre de chevet. C est 
mal juger Machiavel que de le poursuivre, comme 
on l'a fait souvent dans les deux derniers siècles, 
de violentes invectives, ou de voir en lui, comme 
on le fait de nos jours, un apôtre de la cause natio- 
nale et démocratique. Il est un témoin, qui, par 
prudence ou indifférence, refuse d'être un juge. 

D'autres ouvrages recommandent encore le nom 
de Machiavel. Ses Discours sur la prtmiéredécade 
de Tite-Live, sans imposer les mêmes reserves. 



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1083 — 



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contiennent pourtant trop de maximes semblables 
;ï celles du Prince. Faisant la pliilosophie de l'his- 
toire romaine, il analyse et développe ce que 
Bossuet résume, et il se distingue de lui, comme 
de Montesquieu, par une application constante des 
faits anciens aux intérêts modernes. Ses Histoires 
/ifocf'/i/mcs jusqu'en Wii ne sont, quant aux faits, 
que la reproduction de l'iiistorien Cavalcanti, aussi 
obscur que médiocre; mais il fait oublier son guide 
par des appréciations judicieuses, môme des événe- 
ments qu'il connaît mal, et par un style bref, nerveux, 
sans images ni ornements, qui difl'ère très heureu- 
sement de celui de Boccace, qu'on proposait alors 
pour modèle. Parmi bien d'autres écrits, la plu- 
part politiques ou militaires, signalons ses heu- 
reuses excursions sur le domaine de la nouvelle 
I Ilrlp/ii'f/or) et de la comédie ( !.a Maiidrtiijo/a, etc. V 
Son théâtre est licencieux, mais le pape Léon X 
n'en aimait pas moins à s'en donner le divertisse- 
ment. L'équivoque règne malheureusement sur 
les écrits comme sur la vie de ce philosophe poli- 
tique, et ne permet pas de joindre une entière 
estime à l'admiration. 

Après lui, bien d'autres ont écrit en prose, qui 
ne le suivent que de loin, même Guicciardini (Gui- 
chardin), renommé pour son Histoire d'Italie, et les 
Novetlieri ou conteurs, dont aucun ne vaut ceux 
du xiV siècle. Le xvi', en sa seconde moitié, tom- 
bait dans ce travers de croire qu'un rien avait de 
l'importance, quand il était bien exprimé. Des aca- 
démies fort nombreuses, et, dans le principe, utiles 
aux lettres, devinrent, en un temps d'oisiveté ser- 
vile, une végétation luxuriante qui étouffait tout 
développement spontané des esprits. 11 y avait les 
académies des Lucides, des Obscurs, dos Gelés, 
des Enflammés, des Altérés, des Insensés, etc. Les 
membres de chacune portaient des surnoms appro- 
priés au titre général de leur compagnie. Tel des 
Enflammés s'appelait le Brûlé, tel autre le Grillé 
ou l'Ardent. L'emploi du temps était digne de ces 
puérilités. On faisait l'éloge des grands nez, de la 
salade, du concombre, de l'hypocondrie, comme, 
au temps de la décadence du monde ancien, celui 
de la chevelure ou de la calvitie. On recherchait 
qui était antérieur, de la poule ou de l'œuf. Le 
langage était à l'avenant, vain étalage de figures de 
rhétorique et d'érudition pédantesque. Une seule 
de ces académies a conservé en partie, malgré ces 
ridicules dont elle n'était point exempte, sa re- 
nommée d'autrefois: c'est l'académie florentine de 
la Crusca ou du Blutoir, qui se donne pour mission 
de trier les tours et les mots de la langue, selon 
les principes du goût. 

C'est merveille que le « mal académique », ainsi 
qu'on l'a justement nommé, n'ait pas été un in- 
vincible obstacle à d'heureuses créations do la 
poésie. Chez quelques-uns le génie naturel triom- 
|)ha do tout. Lodovico Ariosto (1174-1533), né à 
Reggio dans le duché de Modène, s'est immorta- 
lisé par un poème d'aventures chevaleresques, le 
Holand furieux, continuation du HolamJ amoureux 
de Bojardo et de nos chansons de gestes, mais où 
le nom de Roland ne vient que pour attirer le lec- 
teur, en le trompant, et dont le sujet véritable, 
encadré dans la croisade fabuleuse de Charlemagne 
contre les Sarrasins, enrichi de cent épisodes di- 
vers, ce sont les aventures, les amours, le mariage 
de Roger et de Bradamante. L'Arioste a l'air de 
croire à ce qu'il raconte, bon moyen d'y intéresser 
les autres. Imperturbable dans sa bonne humeur, 
il a l'intérêt d'Homère, sans en avoir la simplicité, 
le naturel et la grandeur. Il représente les choses, 
les batailles par exemple, avec tant de relief qu'on 
croit les voir. 11 donne la vie h ses personnages. 
S'il pèche, c'est par trop de bouffonneries, d'exa- 
gérations, de digressions, de monologues, d'éloges 
courtisanesquos de la maison d'Esté. Mais nul [ oète 
n'a eu au même degré que lui l'imagination écla- 



tante et fraîche. Son style est d'une si rare perfec- 
tion, que la Crusca. toujours sévère pour ce qui 
n'est pas florentin d'origine, a admis le Roland fu- 
rieu.c au nombre des « textes de langue », c'est-à- 
dire des livres qui offrent les vrais modèles du 
langage italien. Auteur de comédies dans la ma- 
nière latine et de saiires piquantes contre les 
grands et les oppresseurs de l'Italie, clercs ou laï- 
ques, l'Arioste a su conquérir parmi les meilleurs 
auteurs de son pays un des premiers rangs. 

L'autre grand poète de ce siècle, c'est Torquato 
Tasso (1544-1^95), né à Sorrente, d'un père citoyen 
de Bergame, et poète lui-môme. Le Tasso était 
trop de son temps pour ne pas rechercher la pro- 
tection des princes et les délices des cours ; mais 
l'humilité dont il y fallait faire preuve, les liens 
dorés qu'il y fallait porter, durent singulièrement 
contrarier les habitudes de fière et sauvage indé- 
pendance qu'il avait contractées dans sa jeunesse. 
De là, les amers chagrins d'une vie qui, voulant 
être libre, ne sut pas s'imposer les sacrifices 
qu'exige la liberté. De là, son dégoût des cours, 
ses violences, son hypocondrie de maniaque, sa 
captivité, vengeance peu généreuse de la maison 
d'Esté envers un grand poète dont les chants déjà 
célèbres lui avaient donné plus de gloire qu'elle 
n'en méritait. En un an sa Jérusalem ihUit rée avait 
obtenu sept éditions. On ne pouvait choi-ir un plus 
beau sujet de poème épique que la première Croi- 
sade. L'auteur connaît bien l'histoire, et il la res- 
pecte, sauf aux endroits où un heureux instinct lui 
montre qu'il la peut modifier. N'ayant pas, en sa 
matière, la foi qu'aurait eue un trouvère du moyen 
âge, il l'embellit par un merveilleux tour à tour 
chrétien et musulman. Mais il est admirable dans 
l'exécution, comme dans la conception. 11 sait com- 
biner son plan avec proportion, avec justesse, et 
y rester fidèle. Il s'interdit les digressions oiseu- 
ses, et ne tire que du sujet même ses nombreux 
et brillants épisodes. Il décrit les lieux avec une 
exactitude si minutieuse que Chateaubriand, qui les 
parcourut la Jérusalem délivrée à la main, les re- 
connut sans hésiter. Pour la première fois depuis 
l'antiquité, on voyait une véritable épopée, où 
scènes d'amour, conseils, processions, palais en- 
chantés, cabanes de pasteurs, campements, batail- 
les, villes assiégées se succèdent pour aboutir non 
à une fin de hasard, mais à celle que le poète s'é- 
tait fixée dès le début. 

Ce qu'on lui peut reprocher, c'est de retracer 
les mœurs, surtout celles des Musulmans, avec 
moins de fidélité que les faits, défaut qui lui est 
commun avec Racine ; c'est d'abuser du bel esprit, 
des allégories forcées, des vers précieux, des ima- 
ges trop fleuries, des expressions afl'ectées, sous 
prétexte de finesse. 'Voilà le clinquant que Boileau 
censurait en rappelant l'or de Virgile, et qui mé- 
riterait un nom plus si'vère, celui de mauvais goût. 
Quoi qu'il en soit, le Tasse, moins spirituel et 
moins fécond que l'Arioste, est plus égal et plus 
pénétré des sources antiques. Son poème, malgré 
ses taches, est lu encore, après trois cents ans, 
par tous les homiues que charme l'épanouissement 
complet d'une riche et poétique imagination. 

Le xv° siècle compte encore d'autres poètes et 
d'autres genres de poésie. Alamanni se fit un nom 
dans le genre didactique; le Tasse, Annibal Caro, 
Michel-Ange, qui posait parfois le ciseau et h» 
brosse pour la plume, dans le genre lyrique. Si- 
gnalons encore Berni, dont le talent valut au bur- 
lesque, c'est-à-dire à la folie, l'honneur do devenir 
un genre. Par les contrastes, les disparates, les 
rapprochements inattendus, les comparaisons gro- 
tesques, il dériderait les plus graves lecteurs; 
mais de son burlesque au plaisant de l'Arioste, il 
y a tout l'écart du trivial au distingué, du talent 
au génie. Les expressions à double sens, dont 
l'honnêteté apparente laisse entendre mille indé- 



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1084 



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cencos, mille ordures, tel est le triomphe de cet 
art de bas étage. 

Mis en action, il donne la farce improvisée 
ou Comédie de l'art, comme on dit en Ita- 
lie, souvenir attardé des Atellaiies antiques, 
canevas que remplissent les acteurs au gré de 
leur fantaisie, le plus souvent écrasés, dans leur 
médiocrité, par une liberté si grande, qui n'en- 
fantait que lazzi sans finesse et conversations 
décousues. A côté se développait la comédie régu- 
lière, dont l'Italie avait pris le goût en faisant con- 
naissance avec Plaute et ïérence. Ou a vu que 
Machiavel et l'Arioste écrivirent des comédies. 
Plus de mille auteurs au .fvi" siècle, et près de 
quatre mille au .xvii", marchèrent, à cet égard, sur 
leurs traces sans les égaler, ni même les appro- 
cher. La tragédie ne fut, au début, qu'un tissu 
d'horreurs et de monstruosités. Les trouvant dans 
le théâtre grec, on croyait l'imiter en les reprodui- 
sant, sans comprendre que ce qui les y explique, 
c'est la fatalité, ressort essentiel du drame anti- 
que. Trissino, Rucellai, Alamanni, le Tasse sur- 
tout, accomplirent un progrès dans l'art tragique, 
sans toutefois produire un chef-d'œuvre. 

La gloire du théâtre en Italie, au xvi<! siècle, 
c'est le genre pastoral, genre faux et funeste, re- 
nouvelé de Théocrite par Sannazar dans ses églo- 
gues latines, découpé en scènes plus ou moins 
dramatiques par divers poètes. Ici encore, c'est le 
Tasse qui donna le modèle. Son Aniinta obtint 
plus de succès que sa Jérusalem : on y admire 
encore aujourd'hui la grâce, l'élégance, la pureté, 
tous les agréments de la langue et du style. Dans 
ces sortes d'églogues dramatiques, le charme des 
vers fait oublier tout le reste, et c'est fort heu- 
reux, car l'action en est trop sensiblement ab- 
sente : tout s'y passe en dialogues et récits. Les 
bergers y sont héroïques, délicats, portés à l'a- 
mour, tout différents, en un mot, dos bergers rudes 
et primitifs de Théocrite, et même de ceux plus 
raffinés, mais naïfs encore, de Virgile. On ne sau- 
rait omettre, en parlant de ce genre, le Pastor 
fido de Guarini (I.'jST-lGlS', imitateur du Tasse, 
quoiqu'il prétendit être original. Dans cette « tragi- 
comédie », comme il lui plait do l'appeler, Gua- 
rini mêle le triste et le gai, le bouffon et le noble, 
le simple et le somptueux. Il se recommande par 
l'éclat de l'imagination, par des récits animés, élo- 
quents, pleins d'intérêt, par des descriptions pa- 
thétiques, quelquefois même par le mouvement 
du drame. De la pastorale devait prendre nais- 
sance le mélodrame ou drame en musique, ap- 
pelé, malgré ses défauts inévitables, h, de grandes 
destinées. 

Dix-septième siècle. — Le xvii' siècle est aussi pau- 
vre en Italie qu'il est riche en France. L'Italie, qui 
avait devance les autres peuples dans les voies 
de la civilisation, est alors en proie i une mala- 
die de langueur et de décadence , tandis que 
les autres peuples sont en pleine floraison. Le 
fléau des académies sévit de plus en plus. Des 
auteurs estimables dajis tous les genres, aucun 
génie, tel est le bilan du siècle. Le Napolitain 
Jlarini (IÔG9-1G2Ô;, le « cavalier Marin », comme on 
l'appelait en France où il passa une partie de sa vie, 
représente alors la poésie. Le plus naturellement 
poète de tous les Italiens après l'Arioste, pour 
plaire, il se fit bizarre, et il gâta ses heureux dons 
par un mauvais goût qui faisait pâmer d'aise les 
habitués de l'hôtel de Rambouillet. Durant tout 
le xvii" siècle, il fut placé au-dessus des classiques 
italiens, et il traîna à sa suite un troupeau d'imita- 
teurs qui ajoutèrent au faux la platitude et l'inep- 
tie. Dans ce temps, une seule œuvre vraiment 
distinguée est à signaler : c'est le Seau enlevé du 
Modejiais Tassoni (15G5-1(!35), qui comprit, éclairé 
peut-être par le succès de Don Quichotte, (ju'il 
fallait renouveler l'épopée romanesque et la paro- 



dier ; le sujet de ce petit poème, emprunté à l'his- 
toire du xiii° siècle, est la ridicule guerre qu'un 
seau de bois, ravi par les habitants de Mudène et 
conservé dans le clocher de leur cathédrale, alluma 
entre eux et les Bolonais. C'est une satire litté- 
raire où divers traits d'une critique plus générale 
introduisent la variété. 

Dix-huitième siècle. — Au siècle suivant, le gé- 
nie italien sembla se réveiller. Le grand éclat que 
venait de jeter, que jetait encore la littérature fran- 
çaise le tira de son sommeil. C'est le temps où, à 
la voix de Voltaire, les princes de tout pays es- 
sayaient tous plus ou moins de rompre avec leur 
passé, de marcher dans les voies mieux ouvertes 
de la civilisation et du progrès. !Vos belliqueux 
auteurs n'étaient plus réduits à se détourner des 
grands sujets défendus sur de petites choses qu'on 
relevait, pour parler comme la Bruyère , par la 
beauté du génie et du style. Us furent imités comme 
jadis on imitait Boccace et Pétrarque, non seule- 
ment dans les pensées, mais jusque dans les mots. 
La critique, l'histoire marchent d'un pas ferme et 
sûr avec Tiraboschi, Maffei, Muratori, Gian- 
none. Beaucoup de savoir, point ou peu de génie. 
On en trouve pourtant, dans l'ordre des ouvrages 
sérieux, chez le Napolitain Vico (1668-1744} qui 
cherche en des pages profondes, mais obscures et 
sans cet ordre qu'il veut nous faire admirer dans 
l'univers, l'explication rationnelle du développe- 
mont de l'humanité. Ce sont ses Princijjes de la 
science 7i"uvelle, vaste .synthèse qui embrassait pré- 
maturément tous les connaissances dont l'homme 
est l'objet. On ne peut parler de Vico sans nommer 
aussi le Milanais Beccaria (1738-1794) qui a mar- 
qué sa place par son livre Des délits et des peines, 
où il expose les principes du droit criminel, et 
dont l'autorité est invoquée encore aujourd'hui. Il 
y demande l'abolition de la torture, l'institution 
du jury, et il défend la plupart des causes géné- 
reuses chères à notre temps. 

En poésie, Pétrarque et Marini faisaient toujours 
école. La prétention de les imiter produisait uom- 
bre d'œuvres médiocres, qu'un succès immérité a 
rendues ridicules. Ceux qui voulaient revenir au 
simple n'aboutissaient qu'au fade : témoin un genre 
nouveau d'académie, les Arcades ou Arcadiens, 
l'Arcadie étant, par convention, le lieu primitif de 
la vie simple des pasteurs. Quelques noms surna- 
gent: Casti, de Prato (1721-1804), qui a fait de l'a- 
pologue un long poème en vingt-six chants. Les 
Animaux parlants, bien licencieux pour provenir 
d'un abbé; Parini, de Milan (1729-1799), un abbé 
aussi, véritable poète satirique qui, dans son 
poème intitulé Le Jour ou les quatre parties du 
jow à la ville, flagelle la noblesse en évitant l'in- 
vective, et en montrant, avec une apparence de 
sérieux qui fait sourire, les devoirs puérils d'un 
jeune patricien qui veut être un parfait cavalier. 
L'ironie est dans les choses, non dans les mots, et 
Parini semble baiser la main quand il mord jusqu'au 
sang, forme toute nouvelle de la satire, dans les 
temps modernes comme dans les temps antiques. 
L'Italie sent enfin le mal qui la ronge, l'abaisse- 
ment des caractères, immanquable fruit d'un des- 
potisme prolongé. 

C'est surtout au théâtre que parait, pendant le 
.xviii" siècle, la seconde renaissance des lettres 
italiennes. Le Romain Métastase (1698-1782), dont 
le vrai nom est Trapassi, transforme le drame mu- 
sical et sait rester poète, tout en so pliant avec 
souplesse aux innombrables exigences du musicien. 
Comme Quinault, « jusqu'à je vous hais, il dit 
tout tendrement, n mais chez lui la route du Tendre 
mène au royaume du pathétique où il règne en 
maître. Voltaire passe la mesure quand il écrit que 
certaines scènes de Métastase sont dignes de 
Corneille, quand il n'est pas déclamatoire, et de 
Racine, quand il n'est pas faible ; mais c'est quelque 



ITALIE 



lOSo 



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cliose qu'une telle bouche ait cru pouvoir risquer 
un tel éloge. 

La comédie s'honore du Vénitien Goldoni (1707- 
171)3), que l'Italie appelle le Molière italien. Molière 
soit, mais un Molière sans poésie et sans génie. 
.\utour h la solde d'un directeur de troupe, il s'o- 
bligeait par traité îi fournir dnnzo comédies dans 
une année, et il tenait parole. Il en a laissé ainsi 
plus de deux cents, toutes en prose : écrire on 
vers lui eût pris trop de temps. Il se proposait am- 
bitieusement de renouer la tradition de Machiavel 
et de l'Arioste, en s'aidantde Molière pour les cor- 
riger et les compléter; mais il avait la vocation 
d'un genre de comédie moyenne où l'observation 
remplaçait la gaieté, et il était tenu îi ne pas trop 
s'écarter du langage de la comédie improvisée, 
pour plaire à un public qui aimait le parler popu- 
laire d'Arlequin et de Pantalon. Les pièces où il se 
rapproche le plus de la haute comédie sont celles 
qui reproduisent les mœurs des petites gens parmi 
lesquels il vivait, d'autant plus heureux dans son 
art subalterne qu'il y portait une main plus légère 
et moins de prétention. Son principal mérite est, 
en somme, d'exprimer des choses vraies ou vrai- 
semblables dans un langage simple et naturel. 
Une de ses pièces, le Bourru bienfaisant, fut 
écrite par lui en français pour la France, car il y 
exerçait sur ses vieux jours, auprès de la famille 
royale, les fonctions de maître d'italien. Carlo 
Gozzi (1718-1801), Vénitien lui aussi, passe pour 
son rival, sans l'être, tant il en diffère. Mieux doué, 
plus écrivain, il cultive la comédie populaire et le 
genre fantastique ou fiahesqiie, goûté des Italiens 
pour son style, et des Allemands pour ses invrai- 
semblables inventions. 

Dans la tragédie, il suffit de rappeler que MaÊfei 
a donné une Mérope où il essaye de s'inspirer tout 
ensemble du xvii' siècle français et de l'antiquité. 
C'est le Piémontais Alfleri (1749-1803) qui est 
alors la gloire du théâtre italien. Gentilhomme peu 
instruit, marié à la veuve du dernier des Stuarts, 
grand lecteur de Plutarque, il fit de sa plume, à 
défaut de son épée, dont il n'avait pas l'usage, un 
instrumentde régénération pour llialie. Son théâtre 
est un appel aux arnies ; mais lia une théorie dra- 
matique de novateur. Il supprime le hasard, 
n'admet que des incidents naturels et même néces- 
saires; il élimine tous les accessoires, afin de rester 
simple et vraisemblable. Simple, il l'est, plus 
même que les Grecs, et jusqu'à, la sécheresse. 
Vraisemblable, on en peut disputer: les monolo- 
gues sont-ils plus naturels que les récits de con- 
fidents? D'ailleurs, il ne s'efface pas devant ses 
personnages. C'est lui qui parle par leur bouche ; 
toujours le même langage raide et guindé. Il a 
autant de monotonie dans la force que Métastase 
dans la douceur. Il ne sacrifie point à l'agrément, 
qui est pourtant une partie essentielle de l'art. Il 
est bon écrivain, mais, à force de chercher la con- 
cision, il met les mots à la torture, il pèche par 
rudesse, par obscurité, et malheureusement cet 
écrivain si sec confond l'enflure avec l'éloquence. 
Malgré ses défauts, il a fait oublier ou négliger 
tous ses devanciers, tant sa simplicité d'action et 
de langage contraste avec leurs absurdes et mons- 
trueuses complications. 

Il a traité les plus grands sujets, plusieurs de 
ceux qui ont tenté aussi Voltaire: Mérope, Sopho- 
nisbe, Antigone, Agamemnon, Oreste, les deux 
Brutus, Marie Stuart. Son chef-d'œuvre est peut- 
être sa tragédie de Saiil; mais en général il réus- 
sit surtout dans les sujets romains, parce qu'il 
ressemble aux Romains par la raideur. En tout 
cas, il est hors de pair dans son pays, auquel il 
administra un puissant tonique par des pensées 
mâles expriméps dans un siyle sobre, vigoureux, 
concis, sans autre exemple dans la poésie drama- 
tique. Comment ne comprit-il pas, ne goûta-t-il pas 



notre Révolution, qui mettait en pratique les idées 
de son traité De la Tj/mmiie? Démocrate féodal, 
il fut toujours un ennemi de la France, comme 
on le voit dans l'histoire de sa vie écrite par lui- 
même, et dans un ouvrage spécial, le Misogallo, 
on n Ennemi des Français ». 

Dix-neuvième siècle. — Avec Alfieri se clôt le 
xviii" siècle. Le xix° est aujourd'hui assez près de sa 
fin pour qu'on puisse dire qu'il tiendra dans les let- 
tres italiennes au moins autant de place que le xviii", 
et infiniment plus que le xvii". L'histoire, cet 
honneur de notre temps, y est représentée par 
Botta, Colletta, Baibo, Cantù, Amari, Capponi, par 
diverses publications érudites consacrées à la divul- 
gation et h la critique des documents, i'Ai-chivio 
storico, VAiitolngia, etc. Dans la poésie, Monti, 
né au pays de Ravenne (1754-1828), choyen peu 
estimable, tant il fut versatile, est un poète de ju- 
gement et de goût, d'imagination vive et de sensi- 
bihtc délicate. Il achève d'arracher l'Italie à l'imi- 
tation de Mi'tastase pour la ramener h Dante. Ugo 
Foscolo, de Zante (1778-1827) a sur lui, malgré les 
incidents d'une vie orageuse, l'avantage d'un pa- 
triotisme ardent et d'un désespoir sincère, dans les 
lettres émues qu'il prête i son héros Jacopo Ortis, 
frère en mélancolie d'dbermann, de René, de Wer- 
ther, ces désespérés si fort à la mode au commence- 
ment de notre siècle. La déclamation et l'emphasa 
déparent malheureusement ces lettres écrites pour 
le public, et, si l'on veut bien juger l'auteur, il faut 
lire celles qu'il écrivait confidentiellement h ses 
amis. On l'y trouve éloquent et gracieux, grave et spi- 
rituel, énergique et sincère. Sa prose est d'un poète,- 
comme celle de Chateaubriand, et ses vers ne sont 
point prosaïques. On lira toujours son bref mais 
admirable poème, les Sépu/cres, qui est à la fois 
une œuvre lyrique, une élégie, une satire, dans 
un style fort et pénétré de l'antique. Son but uni- 
que, c'est l'affranchissement de sa patrie; il ne 
varia jamais que sur le choix des moyens. 

Au-dessus de ces doux poètes s'élève Leopardi 
(17y8-1837), né à Recanati. Erudit et philologue, 
prosateur vigoureux, d'une ironie acre et profonde, 
il gémit et il s'irrite parce qu'il souffre de son 
tempérament rachitique, parce qu'il a honte de sa 
difformité d'épaules, qui le rendait presque ridi- 
cule à ses propres yeux. Il est surtout un admi- 
rable poète, à qui le dégoût et le désespoir ont 
inspiré d'inimitables accents. Il est conduit à dou- 
ter de tout, du progrès, de la vertu, de la vie 
éternelle. La société n'est pour lui qu'une ligue 
des fripons contre les honnêtes gens. Mais c'est le 
scepticisme d'un désespéré, nullement d'un scepti- 
que. Du reste, les vers où il exprime ses doutes 
ne dépassent jamais par l'expression sa pensée. 
Le style, brûlant et ironique tour à tour, plein 
d'amertume et de larmes, est d'une pureté sobre, 
d'une concision énergique qui ne coiite de sacri- 
fices ni au sens toujours exact et profond, ni au 
rythme, toujours naturel, savant et harmonieux. 
On admire particulièrement ses canzone sur l'Ita- 
lie, sur le monument qu'on préparait à Dante, et 
surtout ce mâle et gracieux poème, son chef-d'œu- 
vre, qu'il intitula l' ÀDiour et la Mort. Par la sim- 
plicité élégante, c'est presque du grec. 

Leopardi vivait encore quand éclata la grande 
querelle des classiques et des romantiques. Ceux- 
ci étaient en France amis de la règle en politique 
et de la révolte en littérature ; ceux-l.'i, défenseurs 
de la règle littéraire, provocateurs h la révolte po- 
litique. En Italie, les deux factions montrèrent 
plus de logique. Ce furent les patriotes, ennemis 
de la domination étrangère , qui entreprirent, 
comme les romantiques français, de réhabiliter le 
moyen âge, pour exciter la papauté à reprendre 
ses anciens rêves de suprématie universelle et à 
rendre, sous sa domination, l'Italie aux Italiens. 
Les deux écoles reçurent les noms de formislcs et 



ITALIE 



1086 



ITALIE 



de coloristes, qui caractérisaient plus ou moins 
bien leur tendance h préférer, les classiques, le 
dessin, les romantiques, la couleur. Milan était la 
citadelle des coloristes, Florence celle des formis- 
tes. Le chef de cette dernière école, de l'école 
classique, c'est Leopardi; mais il l'est, en quelque 
sorte, sans le savoir et sans le vouloir. Jamais on 
ne vit deux chefs d'école aussi près l'un de l'autre 
qu'il l'est du clief des coloristes ou romantiques 
italiens. Tous deux ont su rester dans les limites 
du raisonnable, ne prendre aux Allemands que la 
meilleure partie du romantisme, et abandonner des 
classiques ce qu'ils ont de plus contestable. Tant 
de sagesse n'a point marqué chez nous le début 
de cette grande querelle. 

Le premier chef des romantiques fut Manzoni 
(1784-18721, Milanais, auteur de deux drames cé- 
lèbres {Curmaijnota, les Ailekhi), faits pour la lec- 
ture plus que pour la scène, et qui plaisent, mal- 
gré l'insuflisance de l'action, par un style vraiment 
poétique, qui repose de la sécheresse d'AIfleri. Les 
chœurs lyriques y sont d'une réelle beauté. Mais 
son priiicipal titre de gloire, c'est son roman his- 
torique, Les Fiancés, écrit dans un système op- 
posé à celui de W. Scott et bien plus vrai. Tandis 
que l'auteur anglais expose et développe des faits, 
met en scène des personnages qui appartiennent 
à l'histoire, non sans les altérer souvent et. beau- 
coup, pour leur donner plus de relief et d'intérêt, 
l'auteur italien place des personnages de fantaisie, 
dont il a par conséquent la libre disposition, dans 
un milieu historique savamment, profondément 
étudié, et il se trouve que ses héros imaginaires 
sont plus vrais que bien des héros empruntés aux 
chroniques ou à l'histoire. Il trace un vivant ta- 
bleau de la société milanaise au dix-huitième siè- 
cle, avec trop de descriptions peut-être, mais dans 
un style simple sans trivialité, éloquent sans dé- 
clamation, entaché seulement d'idiotismes lom- 
bards qui ont plus d'une fois le mérite d'être des 
néologismes utiles ou nécessaires. 

Ce beau livre, en mettant au grand jour les 
maux de la domination étrangère, espagnole, en 
inspirait l'aversion, et par conséquent servait le 
patriotisme, irrité alors de la domination autri- 
chienne. Celui de Manzoni parut cependant man- 
quer d'ardeur, et, de fait, ses disciples Grossi et 
Pellico, l'imitant par son coté faible, comme font 
d'ordinaire les imitateurs, donnèrent le spectacle 
d'une énervante mansuétude, d'une regrettable 
soumission. Nous passerons sur Grossi, romancier 
et poète, dont le principal titre est peut-être une 
vive satire en dialecte milanais; mais Silvio Pellico 
a un nom trop célèbre pour qu'on puisse s'abstenir 
d'en dire un mot, malgré la médiocrité de son 
talent comme prosateur et comme poète. Ce nom, 
il le doit au récit trop résigné qu'il a fait de sa 
longue captivité dans les cachots de l'Auiriche. }Ies 
Prisons sont un tableau simple et touchant de son 
martyre. L'horreur que, sans le vouloir peut-être, 
il inspire pour les bourreaux, a été peur eux un 
juste et cruel châtiment. Ainsi, ce chrétien à ou- 
trance n'a pas peu contribué à l'expulsion de l'étran- 
ger. Il n'en est pas moins vrai que cette lecture 
attendrissante laisse un malaise indéfinissable. On 
voudrait contre le despotisme ces haines vigoureu- 
ses dont parle Molière, et on ne trouve que les té- 
moignages répétés d'une soumission à l'injustice 
et à l'oppression qui ne saurait être ni une vertu 
ni un devoir. 

Entre les deux écoles se place le Florentin Nic- 
colini (178Ô-IS6I) qui essaye de li:s concilier. Cri- 
tique éloquent et philologue habile, il est sur- 
tout auteur dramatique. Il s'inspire d'Alfieri et des 
Grecs, dont il reproduit la simple énergie, tout en 
s'abandonnant à cette fièvre d'allusions politiques 
dont l'Italie était dévorée depuis Foscolo. Dans sa 
tragédie de Foscarini (H27), il joint à la simplicité 



antique la couleur romantique que proscrivait la 
vieille école. C'est en flattant la passion nationale, 
en traitant le sujet des Vêpres siliciennes (Jenn 'le 
Procid'i, ISW), qu'il fit admettre sa tentative de 
conciliation. Ses deux meilleurs ouvrages sont in- 
titulés Ftlippo Strozzi et Arnuldo di Brescia. Il 
n'est pas, à proprement parler, un poète dramati- 
que, car il dissémine l'action en dialogues histori- 
ques, comme Manzoni, au lieu de la concentrer ; 
mais il a de fortes pensées et de mâles beautés. 
Il n'en est pas moins un solitaire, et on l'a admiré 
plutôt que suivi. Tel est souvent le sort de qui veut 
éteindre, dans les lettres comme dans la politique, 
le feu des factions. 

Solitaire aussi est le chansonnier toscan Giusti 
(180!J-1850) ; mais il le fut par amour de son indé- 
pendance. Le tour satirique, qui est la dignité de la 
chanson et qui lui donne droit de cité dans la 
république des lettres , commande l'isoletnent. 
Dans le style sobre et sûr des meilleurs classiques, 
Giusti pour.suit de sa haine princes et prêtres, de 
ses attaques abus et ridicules, surtout parmi les 
hommes dont le pouvoir rend les exemples conta- 
gieux. Il n'a pas l'invention de Béranger, mais il le 
surpasse par la délicatesse et le naturel. 

La politique, enfin, qui se môle à tout dans notre 
siècle, parait aux romans d'Azeglio, le gendre de 
Manzoni, comme aux travaux pliilosopliiques de 
l'abbé Rosmini, défenseur vigoureux des doctrines 
absolutistes, et de l'abbé Gioberti, apôtre de la 
démocratie, ennemi des jésuites, mais partisan 
de l'hégémonie pontificale. L'un a été ministre du 
Saint-Siège, sous Pie IX. un moment monarque 
constitutionnel, Fautre du Piémont sous Charles- 
Albert, devenu roi libéral et même un moment 
démocrate. 

Cette invasion de la politique dans les lettres 
n'est pas le moindre danger qu'elles courent dans 
notre siècle. On pense trop au but à poursui- 
vre pour penser beaucoup à l'art de la com- 
position et du langage. Rendue à elle-même, 11- 
talie retrouvcra-t-elle un grand siècle littéraire? 
C'est le secret de l'avenir. Mais son passé suffit à 
sa cloire, surtout dans la poésie, car elle a d'ad- 
mirables poètes, et un, parmi eux, est sans pareil. 
Si ses grands prosateurs sont en petit nombre, 
on en pourrait dire autant des autres nations, sauf 
de la France, dont c'est le privilège d'avoir créé 
la seule prose qui puisse être comparée, par le 
nombre et la supériorité des talents, à la prose 
des Latins et des Grecs. [F. -T. Perrens.] 

Les arts en Italie. — Du quatrième siècle au 
quinzième. — La peinture italienne procède de 
l'école byzantine de Salonique. Cimabue (né en 
1240), Giotto (né en 1276) ne peignent que des 
sujets religieux. La découverte de la peinture à 
l'huile parles frères van Eyck (1428) donne à l'art 
un nouvel essor. Fra Angelico (mort en 1455) peint 
le Couronnement de li Vivrye. Masaccio (1402- 
144 ;) commence l'étude du nu, dans laquelle excel- 
leront les peintres de la Renaissance. 

La sculpture dérive de la ciselure et de l'orfè- 
vrerie, si remarquables au moyen âge. Ghiberti 
(mort en 1453) sculpte les portes du baptistère 
de Florence. Donatello (mort en I4G6) est l'auteur 
de Judith et Hulopherne, Saint-Mirc, IJauid, etc. 

L Italie a laissé périr la plupai t des admirables 
monuments de l'antiquité. Pendant cinq siècles, 
l'architecture produit peu d'œuvres originales. Le 
tombeau de Théodoric à Ravenne est une construc- 
tion massive, ne rappelant en rien ce qu'on a ap- 
pelé plus tard architecture gothique. Mais dès le 
XI' siècle, h Venise, s'élève l'église Saint-Marc, de 
style byzantin ; au xn= siècle, à Pise, le Dôme, le 
B-iptistère, la fameuse Tour penchée; h Florence, 
Santa Croce et Santa Maria, achevée par Brunel- 
leschi ^l:i77-I444). . 

La musique reste longtemps religieuse. Saint 



JACQUES 



1087 — 



JACQUES 



Ambioise h, Milan, et plus tard saint Grégoire h 
Hume, r(5formont les chants liturgii|ues (cliant gré- 
goi'ien). C'est surtout dans l'Allemagcne et les 
Flandres qu'il faut cliorcher le dcvoloppemeiit ori- 
ginal do l'art musical On a beaucoup exagéré les 
réformes du moine Guidu ou Gui d'Arezzo (mort 
vers 1050). Il n'a fait qu'introduire la clarté dans 
la notation obscure des yicumes, et substituer aux 
tâtonnements des écoles, où la mémoire jouait un 
graiid rôle, une méthode rationnelle pour l'ensci- 
gneniont du chant. 

La lienaissance. — La Renaissance des lettres 
et des arts est le résultat d'un grand effort tenté 
au xV siècle pour renouer avec l'antiquité la chaîne 
des traditions intellectuelles et morales. Cosme de 
Médicis, Laurent le Magnifique, et Léon X de Mé- 
dicis ont puissamment encouragé ce mouvement. 

Tandis que les lettrés italiens étudient les an- 
ciens, et bientôt produisent i leur tour des œuvres 
originales, les arts brillent déji d'un éclat incom- 
parable avec PollaiuoUo, Nallo, Ghirlandaio. Mais 
le sentiment clirétien tend à disparaître. Le siècle 
d'Alexandre VI adore la force. La violence éclate 
dans les faits; le culte des muscles s'impose h. la 
peinture et ii la sculpture, dans les oeuvres de Pie- 
tro Vanucci (le Pérugin;, maître de Raphaël; de 
Léonard de Vinci (H52-15I;), d'Andréa del Sarto, 
deMichel-Aiige Bnonarotti (li74-lo6i), qui enfante 
des colosses; de Raphaël (1483-1^20) et de son 
élève Jules Romain. Le sensualisme domine en- 
core plus dans l'école vénitienne, dans les œuvres 
de Tiziano Vecelli (le Titieji), et de Giaconio Ro- 
busti (le ïintorei) ; Paolo Caliari (Paul Véronèse, 
1528-i.S88) se distingue par la richesse et la va- 
riété du coloris. L'école lombarde affecte une fière 
indépendance : Antonio Allegri (le Coirège) n'a 
pas visité Rome. L'école bolonaise brille surtout 
au xvii" siècle avec les Carrache, Domenico Zam- 



pieri (le Dominiquinl, Guido Roni (le Guide), J. F. 
Uarbieri (le Guerchin). L'école napolitaine produit 
Salvator Rosa (1G:;5-IG7;J). 

La sculpture entre dans une voie nouvelle avec 
Michcl-Ango et Bcnvenuto Cellini. 

La musique devait quelques réformes au Fla- 
mand Dufay (mort en 14.32), qui se fixa à. la cour 
pontificale. Un siècle plus tard, un autre Flamand, 
IJosprcz (mort en l.iSl), tantôt i Ferrare, tantôt 
à Rome, composait dos messes fort renommées de 
son temps. Le Français Goudiniol (mort en 1512) 
fonda îi Rome une école de musique. Son meilleur 
élève fut Palestrina. Désormais l'Italie eut des 
musiciens illustres : après Palestrina (1524-1594), 
Zarlino, Tartini, Scarlalti. 

Ou dix-xfptième siècle jusqu'à nn<: fours. — L'I- 
talie asservie a perdu ses grands peintres et ses 
grands sculpteurs, mais elle a trouvé do grands 
musiciens. Pergolèse (mort en 1736), Cimarosa 
imort en 1801) n'ont pas été dépasses, môme de 
nos jours. Guglielmi et Paesellio ont beaucoup 
perdu de leur ancienne réputation. Le bruyant 
Piccini (172t)'-180ii) a rempli le dernier quart du 
xviii" siècle de sa lutte contre Gluck et les musi- 
ciens français. Après lui viennent les grandes 
illustrations contemporaines, Cherubini, Spontini, 
Rossini, Bellini, Donizettij et Verdi, le seul survi- 
vant des maestri qui ont porto si haut la gloire 
de la musique italienne. 

La peinture n'a plus produit de nos jours en 
Italie des artistes d'une réputation européenne. 
L'école moderne de sculpture italienne reconnaît 
pour chef Canova (mort en ls22). De beaucoup 
supérieurs, dans cette branche de l'art, aux autres 
peuples, les Italiens possèdent encore aujourd'hui 
de grands artistes, MM Dupré, Romanellij Vêla, 
Monteverde, Braga, Civiletti, etc. 

[L.-G. Gourraigne.] 



JACQUES. — Nom de deux rois d'Angleterre, 
do 11 dynastie des Stuarts *. 

Jacques I" (Jacques VI d'Ecosse). — Fils de Marie 
Stuarl, ce prince était encore au berceau lorsque 
la révolution qui enleva la couronne à sa mère le 
porta lui-même au trône d'Ecosse sous la régence de 
son oncle lord Murray (1563). Elevé dans la religion 
protestante, il devint l'allié d'Elisabeth d'Angle- 
terre, qui, après avoir fait tomber la tôte de la 
mère, s'était décidée à choisir le fils pour son pro- 
pre héritier. A la mort d'Elisabeth (1603), Jacques 
fut reconnu sans difficulté comme son successeur 
(il avait d'ailleurs des droits îi la couronne d'An- 
gleterre par son arrière grand'mère Marguerite, 
fille d'Henri Vil Tudor), et 'prit le nom de roi de 
la Grande-Bretagne. 

Jacques maintint les lois portées contre les ca- 
tholiques; aussi ceux-ci formèrent-ils contre lui 
plusieurs complots, dont le plus sérieux fut la 
fameuse conspiration aes pnuires (1605), k la suite 
de laquelle les jésuites furent bannis du sol an- 
glais. Les non-conformistes protestants furent 
persécutés avec plus de rigueur encore que les 
catholiques ; de nombreux puritains émigrcrent 
dans l'Amérique du Nord, où ils fondèrent les co- 
lonies de la Nouvelle-Angleterre. 

D'un caractère faible, Jacques I" se laissa gou- 
verner par des favoris, dont l'arrogance et la cupi- 
dité rendirent le roi impopulaire. Les bizarreries 
de son humeur, sa pusillanimité, sa pédanterie, 
le couvrirent de ridicule. Imbu des maximes du 
pouvoir absolu, il voulut les faire prévaloir. « Les 



rois, disait-il au Parlement en ICOl, sont, par Dieu 
même, appelés des dieux, comme étant ses lieu- 
tenants et ses représentants sur la terre ; en eux 
brillent quelques étincelles de la Divinité. » Mais 
l'esprit d'indépendance, étouffé sous les Tudors, 
commençait à renaître. Le roi eut beau menacer 
d'une amende les villes qui nommeraient des 
députés de l'opposition : le Parlement ne se laissa 
pas intimider. Une lutte permanente s'engagea, 
et Jacques finit par avoir le dessous. En 1623, il 
avait envoyé à Madrid son favori , le duc de 
Buckingham, demander pour son lils Charles la main 
d'une infante d'Espagne ; grâce à l'insolence de 
Buckingham, les négociations, au lieu d'aboutir à 
un mariage, finirent par une déclaration do 
guerre ; mais le Parlement refusa alors les subsides 
qu'on lui demandait, et, pour les obtenir, Jacques 
dut consentir à ce que les commissaires du Par- 
lement en surveillassent l'emploi : la royauté de 
droit divin capitulait devant la persévérante fer- 
meté des Communes. 

L'Angleterre, dont Elisabeth avait fait la pre- 
mière des puissances protestantes, ne joua sous 
ce règne qu'un rôle effacé dans la politique euro- 
péenne : Jacques so désintéressa de la grande 
lutte que so livraient en Allemagne le catholi- 
cisme et la réforme, bien que son propre gendre, 
l'électeur palatin, réclamât son intervention en 
faveur de ses coreligionnaires (V. Guerre du 
Trente ans). 

Mais les actes du souverain, qui portent l'em- 
preinte de son esprit étroit et timide, ne sont que 



JACQUERIE 



— 1088 — 



JARDIN 



la partie extérieure de l'histoire de cette période. | JARDIN. — Agriculture, XIX. — Le jardin est 
Si nous considérons le développement national l'annexe de toutes les exploitations agricoles. Il 
du peuple anglais, abstraction faite du nionarque sert b. la fois pour donner des légumes et des 
et de sa politique, nous trouverons peu d'époques fruits à la consommation de la famille, et pour la 
aussi fécondes que le premier quart du xvue siè- distraire par la culture de quelques fleurs, dont la 
cle. La bourgeoisie anglaise s'éveille au senti- pousse est suivie avec intérêt par les enfants et 
ment de sa force ; elle commence à défendre les dont la facile culture sert Mes initier aux mystères 
droits de la nation, et les idées qui produiront de la végétation. Nous n'aurons pas à parler ici du 
la grande révolution do 1648 fermentent déjà dans jardin fruitier; les métliodesde culture des arbres 
les esprits. En même temps, la renaissance litté- à fruits ont été indiquées au mot Arboriculture. 
raire et scientifique produit deux génies immor- ' Le but de cet article est de donner des indications 
tels : Shakespeare (mort en IG16) occupe la scène, ' sur la culture du jardin potager et quelques no- 
et Bacon (mort en 16'.'G), renouvelle la philosophie ' lions sur les soins à donner aux plates-bandes ou 
en la fondant sur l'étude des sciences. 1 aux corbeilles de fleurs. 

Jacques i'~ mourut en 16".'5,après avoir marié son Le poinger est la partie du jardin consacrée aux 
fiIsCharlesàHenrietledeFrance,sœurdeLouisXIII. légumes. Nous indiquerons successivement les di- 

Jacques II. — Frère puîné de Charles II, ce j vers travaux nécessaires pour la préparation du 
prince monta sur le trône en iCS.'j. Il professait le sol, les principales sortes de plantes qui y sont 
catholicisme ; aussi le sentiment national l'accueil- | cultivées, et nous donnerons quelques détails sur 
lit-il avec crainte et défiance. Le duc de Mon- la culture potagère en grand, qui prend le nom de 
mouth, fils naturel de Charles II, essaya de pro- [ culture maraîchère. 

fiter de cette disposition des esprits pour s'emparer Le jardin doit être travaillé avec le plus grand 
du pouvoir par une insurrection : il fut vaincu et soin. Le plus souvent, le sol est façonné avec la 
décapité. Les puritains, suspects au roi, furent ' bêche ; souvent on désigne le bêchage des plan- 
cruellement persécutés, et le juge Jeffries, instru- ' ches de jardin sous le nom de labourage. C'est à 
ment servile des haines de son maître, mérita, | une profondeur de 20 à vS centimètres que la 
par sa cruauté, de voir sa mémoire vouée à l'exé- bêche doit pénétrer. Voici la manière dont le bê- 
cration. Jacques II s'était mis, comme son frère, j chage doit être fait. 

à la solde de Louis XIV, et, sans se laisser arrêter On ouvre un petit fossé, appelé parfois jauge, le 
par le mécontentement général, il marchait ouver- long d'un des eûtes de la planche. La terre qui en 
tement à une restauration du catholicisme. Par | est extraite est transportée, par une brouette, h 
la iléclarntion d'indulgence (16s";, il abolit l'acte | l'autre extrémité do la planche. A la fin du travail, 
du test, qui fermait aux catholiques l'entrée aux cette terre doit remplir le vide laissé par la der- 
emplois publics. Les chefs du parti whig, sentant nière tranchée. En bêchant, il faut toujours cou- 
le danger, entrèrent en négociation avec Guil- server la même jauge, c'est-à-dire l'intervalle égal 
laume d'Orange, gendre de Jacques II, pour ren- ^ à ce fossé, entre la tranche de terre qui a été re- 
verser le roi. Cependant, comme Jacques n'avait ' tournée et celle qui ne l'est pas encore. Cette 
pas d'enfants, lus mécontents, hésitant devant une ' jauge a la môme profondeur que le labour et une 
révolution, eussent été disposés à attendre que : largeur de 30 centimètres environ. Si les pelletées 
l'ordre naturel des choses ajipelât au trône un renversées à chaque coup de pelle ne se divisent 
prince protestant. Mais la naissance d'un prince pas elles-mêmes sur les bords de la jauge, on 
royal les décida à agir : Guillaume d'Orange passa opère cette divison avec quelques coups de la 



en Angleterre avec une flotte; et tandis cjue Jac 
ques II s'enfuyait sans essayer de résistance, son 
gendre était reçu à Londres avec enthousiasme et 
proclamé roi sous le nom de Guillaume III (1688). 
La dynastie des Stuarts était déclarée déchue du 
trône, et r.\ngleterre voyait s'établir définitive- 
ment le gouvernement constitutionnel, pour la 
conquête duquel elle luttait depuis près d'un siècle 



tranche de la pelle. Ces tranches doivent être re- 
tournées et divisées, de manière que le sol con- 
serve toujours le môme niveau. Les pierres que 
la bêche rencontre sont rejetées sur les côtés de 
la planche. Les mauvaises herbes sont enfouies 
pendant le travail ; mais, si elles sont vivaces, leurs 
racines sont enlevées avec soin. Si le labour con- 
corde avec l'enfouissement du fumier, celui-ci est 



Jacques II, réfugié en France, chercha vaine- d'abord disposé régulièrement en une couche con. 
ment à recouvrer sa couronne avec l'appui de ! tinue sur la planche. A chaque coup de bêche. 



Louis XIV (bataille de la Boyne, 1690). Il mourut 
en exil en nOl. Son fils Jacques, dit le chevalier 
de Saint-Georges, et son petit-fils Charles-Edouard, 
ne furent pas plus heureux ; et la famille des 
Stuarts s'éteignit avec ce dernier, qui mourut en 
1188, sans postérité. 

Lectures et dictées. — « L' .Angleterre se ren- 
dait bien compte de ce qu'elle venait d'accomplir 
par la révolution de 1688. A la place du droit divin 
elle fondait le gouvernement parlementaire : c'est- 
à-dire la discussion des grands intérêts du pays, le 
vote des lois et des impôts, par les représentants 
mômes du pays. Un droit nouveau, celui des peu- 
ples, se levait donc, dans la société moderne, en 
face du droit absolu des rois qui, depuis deux siè- 
cles, la régissait, et qui venait de trouver en France, 
dans Louis XIV, sa plus glorieuse personnification, 
et dans Bossuet son plus illustre défenseur. Il n'y 
a plus à s'étonner de la lutte acharnée qui va 
éclater entre la France et l'Angleterre. Ce ne sont 
pas deux intérêts contraires, ce sont deux droits 
politiques différents qui seront aux prises. » 
(Duruy.) 

JACQUERIE. — V. Guerre de Cent ana, p. 021, 
et Paijsans. 

JA1>0N. — V. Orient. 



le fumier est répandu par parcelles au fond de la 
jauge. 

Si le bêchage est fait quelque temps .avant les 
semailles des plantes, on peut laisser la surface de 
la planche subir l'influence des agents atmosphé- 
riques et s'effriter naturellement. Mais si les se- 
mailles doivent être faites tout de suite, on égalise 
la surface en brisant les mottes au moyen d'un 
râteau. 

Le défonçage d'un jardin se fait de la même ma- 
nière que le bêchage, mais en descendant à une 
profondeur double ou triple. Le défonçage varie 
suivant l'épaisseur de la couche cultivée, mais il 
n'est réellement utile que lorsqu'on descend à la 
profondeur de 50 centimètres au moins. 

Les soins à donner au sol des jardins sont, après 
le bêchage, le sarclage, qui consiste à gratter la 
surface du sol avec une ratissoire ou un sarcloir, 
de manière à couper les racines des mauvaises 
herbes, en ménageant celles des bonnes; — l'os- 
herbage, qui consiste à enlever les mauvaises 
herbes avec la main; — le binage, qui consiste à 
remuer la terre avec une binette jusqu'il 5 à 
10 centimètres, entre les plantes cultivées, et a le 
double avantage de détruire les mauvaises herbes 
, et d'ameublir la surface de la planche pour qu'elle 



JARDIN 



108'J — 



JARDIN 



subisse plus efficacement l'action des agents exté- 
rieurs et des arrosages. 

Les plantes, suivant leur nature, sont cultivées 
sur planches, c'est-à-dire la terre étant labourée i 
plat; sur ados, c'est-à-dire sur planches faisant 
saillie d'un seul côté et parallèles les unes aux 
autres ; sur billons, c'est-à-dire sur planches bom- 
bées d'une largeur de 1 mètre à \°',àO, hautes à 
leur partie supérieure de 40 à 50 centimètres, et 
formant dos d'âne ; leurs deux pentes sont recou- 
vertes par les plantes cultivées. Il est enfin un 
système spécial, appelé culture sur couches, qui 
demande une explication particulière. On désigjie 
sous le nom de coiulie un amas de matières ca- 
pables de fermenter, disposées en lit, et recou- 
vertes d'une épaisseur variable de terre sur la- 
quelle est faite la semaille ou la plantation. Ces 
matières s'échauffent par la fermentation, et leur 
clialeur se communique à la terre, et par elle aux 
plantes. Les couches se font tantôt avec du fu- 
mier, tantôt avec des feuilles, tantôt avec un mé- 
lange de fumier et de feuilles ou d'autres matières 
organiques. Pour que leur chaleur, qui consti- 
tue un climat artificiel pour les plantes, ne 
s'exhale pas en pure perte dans l'atmosphère, les 
couches doivent être recouvertes d'un coffre ou 
châssis vitré qui concentre la chaleur autour des 
plantes. 

Pour que le jardin ait une production abondante, 
il est absolument indispensable que les engrais 
lui soient prodigués. Il en est des légumes et des 
autres plantes potagères comme de la grande 
culture ; la terre ne produit que proportionnelle- 
ment à ce qu'on lui donne. Pour les jardins, les 
fumiers constituent à la fois l'engrais le plus actif 
et celui qui est le plus facile à trouver. Dans ces 
dernières annéi-s, on a préconisé l'emploi de cer- 
tains engrais chimiques -, cette pratique a donné 
de bons résultats, au point de vue de la produc- 
tion ; mais quand les légumes sont principalement 
cultivés pour la consommation de la maison, la 
question du prix de revient est très importante, 
et elle pourrait souvent s'opposer à l'emploi de 
ces engrais. Les meilleurs fumiers pour les jardins 
sont les fumiers dont la décomposition est avancée. 
Ils constituent ce qu'on appelle les fumiers chauds ; 
ils ont le grand avantage de contribuer puissamment 
à l'ameublissement du sol. 

A côté des fumiers, les arrosages sont un des 
principaux éléments de la production des légumes. 
Les meilleures eaux à employer pour arroser les 
jardins sont les eaux de pluie et de source, celles 
de ruisseaux et de rivières. Quant aux eaux de 
puits, elles sont géiiéralement trop froides, trop 
crues, suivant l'expression vulgaire; pour les em- 
ployer, il est utile de les faire séjourner dans des 
réservoirs oii elles sont exposées à l'action de 
l'air et du soleil. Un tonneau ouvert, enterré au- 
près du puits, peut très bien servir de réservoir. 
Il est difficile d'établir des règles précises pour les 
arrosages, mais on peut dire qu'en général les 
légumes sont d'autant plus beaux qu'ils ont été 
plus fréquemment arrosés. Au printemps, quand 
les gelées tardives sont encore A craindre, les 
arrosages doivent être faits le matin. On doit 
prendre les mômes précautions à l'automne. Par 
cette méthode, l'humidité est évaporée pendant 
le jour, et elle ne peut pas contribuer à augmen- 
ter les effets de la gelée, quand celle-ci se pro- 
duit. En été, les arrosages peuvent être pratiqués 
pendant presque toute la journée ; mais le meil- 
leur moment est le soir, quelque temps avant le 
coucher du soleil. 

Les appareils servant aux arrosages sont très 
variés. Le plus souvent, on se sert d'arrosoirs à 
pomme ou à soupapes brise-jets. Pour les arbus- 
tes et pour le nettoyage des feuilles, on se sert 
de petites pompes à main. Qu'ilquefois on em- 
ï" Pai\tif.. 



ploie, dans les grands jardins, pour les arrosages, 
des pompes montées sur brouettes ou des ton- 
neaux montés sur roues auxquels des pompes sont 
jointes. Les seringues d'arrosage sont aussi em- 
ployées, surtout quand il s'agit de faire des bas- 
sinages avec des solutions insecticides. 

Les vents, dans quelques régions, tiuisent beau- 
coup aux jardins. Pour les protéger, on établit 
des brise-vents, tie sont le plus souvent de fort.s 
paillassons fixés debout à des piquets enfoncés en 
terre. D'autres fois, tes brise-vents sont formés 
par des plantations d'ifs ou d'autres arbres rési- 
neux, très rapprochés les uns des autres, de ma- 
nière à constituer un rideau protecteur. Les murs 
qui entourent les jardins servent aussi à protéger 
les plantes contre l'action des vents, en même 
temps qu'ils renvoient la chaleur du soleil sur les 
plates-bandes les plus rapprochées, et sur les ar- 
bres placés en espalier. 

On a dit, avec une grande raison, que la mul- 
tiplication des plantes et leur entretien renfer- 
ment presque toute la science du jardinier. Les 
plantes potagères se multiplient par graines ou 
par bourgeons. Le bouturage, le marcottage, l'é- 
clatage sont les méthodes les plus usitées de 
multiplication par bourgeons. Ces procédés ont 
l'avantage de conserver les qualités spéciales à 
une plante, tandis que la multiplication par graines 
amène souvent des modifications ou même une 
dégénérescence qu'il est impossible d éviter. 

Les graines sont semées de diverses manières, 
suivant la nature et la grosseur. Plus les graines 
sont fines, et moins elles doivent être enterrées; 
souvent, quand la semence est répandue sur le sol, 
on se contente de la presser avec le dos d'une 
pelle ou d'un râteau. Les serais se font sur place 
ou en pépinière. Quand la plante reprend diffi- 
cilement, on sème sur place; parmi les légumes, 
la carotte, le cerfeuil, la fève, la mâche, le navet, 
le persil, le radis, etc., sont dans ce cas. Les se- 
mis sur place se font à la volée, en jetant avec la 
main la graine sur la terre, de sorte qu'elle s'y 
éparpille régulièrement ; — en rayons, ou dans 
des rigoles tracées le long d'un cordeau tendu; 
— en poquets, ou dans des trous creusés en li- 
gne, avec la serfouette, à quelques centimètres 
de profondeur. Un grand nombre de graines sont 
semées en pépinière : les graines sont d'abord se- 
mées sur couche, afin que leur végétation soit 
activée ; quand les plants ont poussé quelques 
feuilles, ils sont enlevés et repiqués à la place 
qu'ils doivent occuper. Ce système offre beaucoup 
d'avantages pour un certain nombre de plantes; 
il favorise le développement de leur système radi- 
culaire. Les plants repiqués doivent être abon- 
damment arrosés après leur mise en place. 

Le plus grand nombre des graines sont semées 
à l'automne et au printemps. Toutefois il faut 
ajouter qu'il est impossible de fixer une date pré- 
cise pour les semailles. Le jardinier doit souvent 
se laisser guider par des circonstances extérieures ; 
en tous cas, il se règle sur le climat, sur la plante 
elle-même, la durée de sa vie et les résultats qu'il 
veut on obtenir. Ainsi, par exemple, dans les dé- 
partements septentrionaux, le plus grand nombre 
des plantes annuelles doivent être semées à la fin 
de l'hiver ou au commencement du printemps; 
mais pour celles dont on veut avoir des primeurs, 
il faut les semer sur couche dès le mois de no- 
vembre ou celui de décembre. 

Il est très bon, pour hâter la végétation, de ré- 
pandre sur la planche une certaine quantité do 
terreau après les semailles ou avant cette opéra- 
tion. Le terreau est répandu avec une pelle ou 
un râteau, de manière à former une couche aussi 
égale que possible. Cette addition de terreau, 
qu'on désigne quelquefois par le tcrmo de ter- 
reautage, a pour but d'échauffer le sol, en même 
09 



JARDIN 



- 1090 



JARDIN 



temps que de céder aux plantes des éléments nu- 
tritifs chaque fois qu'il pleut ou qu'on arrose. Le 
terreau proprement dit est obtenu par la décom- 
position des fumiers de ferme; il forme une ma- 
tière grasse, onctueuse au toucher, très noire. On 
peut aussi le préparer avec des feuilles ou d'au- 
tres matières végétales qu'on fait décomposer. 
Outre le terreau qui provient des couches dont 
la formation a été indiquée plus haut, on peut en 
préparer de la manière suivante. On fait au prin- 
temps, dans un coin du jardin, un tas de fumier 
bien égalisé et bien piétiné, de 2 mètres environ ; 
pendant l'été, on l'arrose copieusement, afin d'en 
liâter la décomposition. Puis on le refait, de ma- 
nière à placer à l'intérieur les parties qui for- 



plantes refroidies. Pour empêcher cet effet de se 
manifester, le moyen qui est à la portée de tous les 
jardiniers est de couvrir, le soir, dans les cas où 
le ciel est pur et présage une nuit froide, les plan- 
tes les plus délicates avec des toiles grossières, 
des paillassons, des litières, des feuilles, etc. Il 
faut remarquer que les plantes croissant dans une 
vallée sont plus souvent exposées à la gelée blan- 
che que celles qui viennent à mi-côte ou même 
sur des plateaux. 

Il arrive souvent que les gelées blanches cau- 
sent surtout des dégâts dans le courant du mois 
d'avril et au commencement de mai. De là est 
venu le préjugé de l'influence de la lune rousse. 
Les jardiniers désignent sous ce nom la lune qui 



maient les faces. \ la fin de l'hiver, le fumier est commence en avril, et qui devient pleine dans les 
décomposé et forme une niasse homogène qu'on i derniers jours de ce mois ou au commencement 
, . r""^^ ... "^ ^ I j„ — : un„ rt^, ;i ott vrau tnniftiirs le temoin 



émiette avec le râteau. 



de mai. Elle est, il est vrai, toujours 



L'emploi des paiUis est aussi i r.'commander. ; des gelées blanches, mais elle n y est pour non. 
On désigne par ce mot une couche de fumier court ' elle brille au ciel, parce qu il n y a pas de nuages 
à demi consommé, peu épaisse, qu'on répand sur 1 et c'est cette absence de nuages qui, activant le 
la planche. Cette couche a pour effet de maintenir ! rayonnement terrestre, amène le refroidissement 

. . 1 :a^ «* j.. .,' î. ..«,, A„^^n^n*:n,-i I it,, cr\\ 



la terre humide et de s'opposer à son évaporation 
Elle doit donc être employée surtout au commen 



du sol. .. j- ■ ui;. VI 

Les excès de chaleur sont préjudiciables à la 



ntde l'été, principalement sur les sols légers plupart des plantes des jardins; on y «bue pai 
"^ ' 'des arrosages copieux : et, si 1 on arrose suffisam- 



et sablonneux. 



A côié de ces procédés d'entretien, il faut si- I ment, l'excès de chaleur peut se transformer eu 
gnaler le buttage, qui consiste à amonceler de la 1 agent d'une production '^«^"'^«''P P'"/„''^'"'f •,,':;'"'^ 
terre au pied d'une plante. On butte les pommes lumière trop vive ou trop prolongée peut aussi 
de terre afin de multiplier les tiges souterraines , causer certains préjudices, le remède est Qans 
qui portent les tubercules; on butte le céleri et , les abris temporaires qu on crée aux plantes 
le cardon, afin de faire blanchir leurs feuilles et de | Il ne peut être ici question ^f fo-'^er des de- 
les rendre plus tendres. Dans un but analogue, ! tails sur la culture de chacun ^es légumes pro- 
on provoque artificiellement l'étioleraont des duits dans le jardin potager. Leur nombre de- 
feuilles ou des tiges des légumes. C'est surtout ; vient d'ailleurs chaque J»f Pi''^^X nomen: 
pour les salades que ces procédés sont employés, i Nous nous bornerons donc * «ne f'"iple nome" 
On blanchit la chicorée frisée, l'escarole, la ro- clature, dans laquelle nous '^'^^""^^.^es plan es 

suivant les familles botaniques auxquelles elles 
appartiennent. 

Liiiacées : ail, ciboule, échalote, oignon, poi- 
reau. « , , 

Crucifères: choux pommés, chou-fleur, chou de 
Bruxelles, cresson, radis, rave, navet. 

Ombellifères : angélique, carotte, céleri, cer- 
feuil, panais, persil. 
Légumineuses : fève, haricot, pois. 
Cliénopodées : bette, betterave, epinard. 
Pohiuonées : oseille, patience, rhubarbe. 

,.. ,. , Composées: estragon, artichaut cai^onchi^^ 

La manotte est une partie de plante, bourgeon | rée, barbe de capucm, laitue, romaine, saisins, 
rameau, qui est abaissée et couchée dans le i escarole, scorsonère. 
, sans être séparée du pied mère, et qui y Valérimées : mâche ou aouceitt 

' . *^« . .'. . . - n t :t..^A^c> . /,/,n/.niiinrft. cours 



mainc, en rapprochant et en liant leurs feuill 
ou en couvrant les pieds en entier avec des pail- 
lassons, de la litière ou des feuilles. 

Il faut maintenant donner qurl^.ues explications 
sur les modes de propagation aùj'es que la se- 
maine, usités dans les jardins. 

C'est d'abord la multiplication par écl.nl, qui 
consiste à détacher d'une plante vivace des frag- 
ments munis de bourgeons et de racines. Quel- 
<luefois cependant le bourgeon est privé de racines; 
il prend alors le nom à'ieiltelon; c'est par ce pro- 
cédé qu'on multiplie l'artichaut 



sol 



sépare par incision la marcotte de la plante d'où tèque. , . tomate 

•■ ' . . .. ■ . - K :.,_.. I sotoite .• aubergine, pomme de terre, tonidte. 

Culture maraîchère. - La culture maraiclière 

lest, après la vigne, la branche la plus riche de 

'l'agriculture. Il suffit, pour s en convaincre, de 



soi, sans être séparée au pieu mère, eu qui y , uic. cu.r.,.io . .„„.„o mplnn nas- 

émet des racines. Quand celles-ci ont poussé, on | Cucurbitacées : concombre, courge, melon, pas 
sépare par incision la marcotte de la plante d'où 
elle provient, et elle acquiert une vie indépen- 
dante. Quelques arbrisseaux fruitiers, et quelques I 
fleurs se multiplient très bien par marcotte. | 

La bouture diffère de la marcotte, en ce que le ; . es..--- — -■ - ■ , „„j„i,„ nn'nn ;ap- 

rameau qui la forme a été séparé de la plante d'où ! réfléchir il l'énorme masse de f "^^''-'X^vines 
il provient, et planté isolément, de manière à vivre , dinier habile tire, aux environs des g"'»°aes vmes 
immédiatement de sa propre vie. La bouture, pour < de quelques ares de terre Le ^»' P°J e. cnaque 
viNTe, doit émettre rapidement des racines; c'est i année, trois à q""P/ecoltes successives, quel 
ce qu'on appelle reprendre. La chaleur, la lu- ' quefois cinq. C'est à force de '[f;^^'' e' / en ",, 
mière et l'humidité, dans des proportions conve- ' que ce ré,ultat est obte.iu. Le "aracher „ a pas, 
nables, sont les éléments indispensables de la ; en effet, à sa disposition de force naturelle par 

" Mait^pour ces produits, il faut des débouchés 
importants. C'est pourquoi, pendant longtemps, la 
cukure maraîchère a été limitée •->" voisinage 
immédiat des grandes villes, au ■'•Jon dans le- 
quel la voiture chargée de légumes peut partir 
chaque soir, pour revenir dans la matinée du len- 
demain. Aujourd'hui, grâce aux nombreuses voies 
de communication rapide, ce ™y»n s est agiandi, 
et ce qui était jadis l'apanage «^clusifde quelques 
terres privilégiées, est devenu .PO^sible pour un 
grand nombre : Paris, pour ne citer que cet exem- 
Sio ,.„;, .'ar-Proître clia.iue our l'affluence de ses 



reprise des boutures. Quelques plantes se mul 
tiplient très facilement par boutures ; il en est 
d'autres qui sont, au contraire, absolument réfrac- 
taires à ce mode de propagation. C'est surtout 
pour les fleurs qu'on y a recours dans les jardins, 
rarement pour les légumes. 

Après ces principes généraux sur le jardinage, 
il convient d'indiquer les moyens de se prémunir 
contre quelques influences des agents extérieurs. 
En première ligne, il faut placer la gelée blanche, 
au printemps. Elle est produite par la congélation 
de la vapeur d'eau contenue dans l'air, qui, pen- 



dant les nuits calmes, se dépose sur la surface des I pie, voit s'accroître chafjue jour 



JAUGEAGE 



1001 — 



JEAN 



approvisionnements. L'iiectare de terre, bien ex- 
ploité on culture maraîclière, peut donner, dans 
une année, 4 000 à 5 000 francs do produits; au- 
cune autre culture, sauf la vigne, ne peut attein- 
dre ce résultat. 

D'un autre cûtc, la consommation est devenue 
partout plus difficile à satisfaire ; son goût est plus 
délicat, il lui faut des produits plus lins. Le suc- 
cès sera, dans l'avenir, pour ceux qui sauront 
répondre à ces besoins. Ces quelques considéra- 
tions suffisent pour montrer le rôle que la produc- 
tion des légumes peut jouer dans beaucoup d'ex- 
ploitations agricoles. 

Production des fleurs. — Les fleurs sont le 
plus bel ornement des modestes habitations de la 
campagne. Leur variété est infinie : quelques-unes 
demandent des soins assidus, d'autres sont moins 
exigeantes. C'est à chacun de choisir, parmi les 
innombrables cultures florales, celles qui con- 
viennent le mieux à ses goûts et qui orneront le 
mieux son jardin, suivant les dimensions de celui- 
ci et suivant les saisons. 

Les plantes d'ornement sont des arbustes, ou 
des plantes vivaces qui chaque année poussent 
des tiges, ou enfin des plantes annuelles. 

Les arbustes d'ornement demandent, pour la 
conduite et pour la taille, des soins analogues à 
ceux que réclament les arbres fruitiers. Ils se 
multiplient soit par greffe, soit par bouture, soit 
par drageon ou rejet qui s'enracine naturellement 
en poussant ;'i. une certaine distance de la souche, 
01 qu'on peut séparer de celle-ci pour faire un 
sujet spécial. 

Les plantes vivaces sont celles dont le pied ou 
la racine vit pendant un certain temps, en déve- 
loppant chaque année des tiges annuelles. Elles 
se multiplient par éclat, en détachant de petites 
portions de la souche, ou bien quelquefois par 
bouture, ou enfin par semis. 

Quant aux plantes annuelles ou bisannuelles, 
elles ne peuvent être propagées que par graines. 
Les semis se font, soit sur place, soit en pépinière. 
Pour ces plantes, aussi bien que pour les autres, 
les conditions suivantes sont nécessaires à la 
réussite du semis : les graines doivent être d 
lionne qualité ; le sol doit être convenablement 
préparé, et les semailles doivent être faites par un 
temps propice, à une époque convenable. Les 
fleurs les plus rustiques peuvent être semées 
dans le courant d'avril ; quant à celles qui sont 
plus délicates, elles le seront h. la fin de ce mois 
ou dans le courant du mois de mai. 

L'arrosage doit être une des préoccupations 
pour la culture des fleurs. Colles-ci ont besoin 
d'eau pour se développer régulièrement. Plus les 
plants sont petits, d'une manière générale, et 
plus ils ont besoin d'être arroses souvent. 

Quelques fleurs exigent, pour bien venir, le 
terreau dont la formation a été indiquée plus 
haut; d'autres demandent -une terre spéciale, ap- 
pelée terre de bruyère. C'est une terre noire, 
légère, que l'on recueille dans quelques parties 
de bois, où elle est formée par l'agglomération des 
débris végétaux. Elle tire son nom de ce fait que 
la bruyère y vient d'une manière spéciale. 

L'exposition du levant est la plus favorable pour 
la culture de la plupart des plantes florales ou 
potagères ; mais celles qui demandent beaucoup 
de chaleur se trouvent mieux de l'exposition du 
midi. 

Rappelons, en terminant, les services que peut 
rendre le jardin de l'instituteur, pour la propa- 
gation des bonnes variétés de légumes et d'autres 
plantes potagères, ainsi que pour les essais sur les 
nouveaux procédés de culture. 

[Henry Sagnier.] 

JAUGEAGK DES FUTS. — Géométrie, XXVIU. 

— La capacité intérieure d'un tonneau a la forme 



d'une surface de révolution, divisée en deux par 
ties égales par le plan perpendiculaire à l'axe mené 
par le contre de la bonde. Si l'on pouvait négliger 
la courbure dos douves, chaque moitié du tonneau 
pourrait (Mre assimilée à un tronc de cône. En 
nommant, dans ce cas, R le rayon du bouge (cer- 
le mené |iar la bonde), r le rayon ùa jable (cercle 
formant le bout du tonneau), et h la demi-longueur 
de la pièce, on aurait pour l'expression du demi- 
volume : 

iî:/,(Rî+R»--f/S). 

IMais cette expression donne un résultat trop 
faible, puisqu'on a négligé la courbure des douves. 
Pour en tenir compte, on remplace le produit Rr 
par le carré R-. Si alors H désigne la longueur to- 
tale du tonneau, D et d les diamètres du bouge 
et du jable, et V la capacité cherchée, on trouve, 
en faisant les substitutions : 

V= -^ 7tH(2D2 + rf2) = 0,262H(2D2 -|- d^) . 

C'est la formule d'Our/hlred, qui y est arrivé e 
assimilant la courbe de la douve à un arc d'ellips 
Elle donne un résultat un peu fort. 

On emploie aujourd'hui la formule de Dez : 

V = ,:H[R-^(R-r)J! 

Si, par exemple, on suppose D=0",ei, rf=0",5; 
et H=0™,90, on trouvera: 

Pai' la formule du tronc de cône Û™<=b^2:i612 ou 226i'',12 ; 

- d'Oughtred I ,23924 ou 239 ,21: 

— de Dez IJ ,23486 ou 234 ,% . 

[H. Sonnet.] 

JEAN. — Histoire de Franco, XI, XII. — Nom 
de deux rois de France. 

Jean I", fils posthume de Louis X le Hutin, 
naquit en 1.316, mais ne vécut que quelques jours. 
Son oncle, Philippe de Poitiers, prit alors la cou- 
ronne sous le nom de Philippe V. Une flile que 
Louis X avait laissée, Jeanne (née en 1.311), fut 
exclue de la succession paternelle au nom de la loi 
salique (V. Guerre de Cent ans, p. OvO). 

Jean II le Bon, fils de Philippe VI de Valois, 
monta sur le trône en 1350. La guerre avec l'An- 
gleterre, suspendue par une trêve, recommença 
en 1351. Elle se borna d'abord à quelques escar- 
mouches sans importance. Le roi de Franco, qui 
aimait les plaisirs et les parades chevaleresques, 
avait dissipé ses ressources ; il essaya vainement 
de remplir son trésor en altérant les monnaies, 
comme avait fait son père, et dut enfin avoir re- 
cours aux Etats-Généraux. Ceux-ci, assemblés en 
1355, accordèrent des subsides pour les frais de 
la guerre, mais h la condition de contrôler eux- 
mêmes les dépenses. Cependant, le prince de 
Galles, fils d'Edouard III, s'avançait vers la Loire; 
Jean marcha contre lui, fut battu à Poitiers, et 
demeura prisonnier des Anglais avec la plus grande 
partie de sa noblesse (1356). La conduite chevale- 
resque du prince de Galles envers les vaincus est 
racontée dans une page célèbre de Froissart, que 
nous donnons ci-dessous. Conduit k Londres, Jean 
y resta captif jusqu'à la signature du traité de Bré- 
tigny (13tJ0). En recouvrant la liberté, il avait dû 
livrer pour otages deux de ses fils ; l'un de ceux-ci 
s'étant échappé, Jean retourna se constituer pri- 
sonnier des Anglais, et mourut ii Londres on ISCi. 
Les événements qui suivirent la bataille de Poi- 
tiers sont racontés à l'article Guerre de Cent ans , 
p . 02 1 et 922. 

Lectures et dictées. — Réception du roi Jean 
par le prince de Galles, le soir de la hataille 'le 



JEANNE D'ARC 



1092 — 



JEANNE D'ARC 



Poitiers. — Puis le comte de Warwick et niessire 
Regnault de Cobliam (qui amenaient le roi Jean 
prisonnier) entrèrent au pavillon du prince de 
Galles, et lui firent présent du roi de France ; 
lt'f)uel présent ledit prince dut bien recevoir à 
grand et à noble. Et aussi fit-il vraiment, et s'in- 
clina tout bas contre le roi de France, et le reçut 
comme roi, bien et sagement, ainsi que bien le 
savait faire; et fit là apporter le vin et les épiées; 
et en donna lui-même au roi, en signe de très 
grand amour. 

Quand ce vint au soir, le prince de Galles 
donna à souper au roi de France et à monseigneur 
Philippe son fils, à monseigneur Jacques de Bour- 
bon, et à la plus grand partie des comtes et des 
barons de France qui prisonniers étaient. Et assit 
le prince le roi de France et son fils monseigneur 
Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, mon- 
seigneur Jean d'Artois, le comte de Tancarville, 
le comte d'Etampes, le comte de Danipmartin, le 
seigneur de Joinville et le seigneur de Parthenay, 
k une table moult haute et bien couverte, et tous 
les autres barons et chevaliers aux autres tables. 
Et servait toujours le prince au devant de la table 
du roi, et par toutes les autres tables, si humble- 
ment comme il pouvait. Ni oncques ne se voulut 
seoir à la table du roi, pour prière que le roi sut 
faire; ains (au contraire) disait toujours qu'il 
n'était mie (pas) encore si suffisant qu'il appar- 
tenist de lui seoir à la table d'un si haut prince 
et de si vaillant homme que le corps de lui était, 
et que montré avait à la journée. Et toujours s'a- 
genouillait par devant le roi, et disait bien : « Cher 
sire, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant 
si Dieu n'a voulu consentir huy (aujourd'hui) votre 
vouloir; car certainement monseigneur mon père 
vous fera tout l'honneur et amitié qu'il pourra, 
et s'accordera à vous si raisonnablement, que vous 
demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et 
m'est avis que vous avez grand raison de vous 
esliescer (réjouir), combien que (quoique) la beso- 
gne ne soit tournée à votre gré ; car vous avez 
aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et 
avez passé tous les mieux faisants de votre côté. 
Je ne le dis mie, cher sire, pour vous lober (rail- 
ler); car tous ceux de notre partie, et qui ont vu 
les uns et les autres, se sont par pleine science à ce 
accordés, et vous en donnent le prix et le chape- 
let, si vous le voulez porter, n 

A ce point commença chacun h murmurer (à 
faire entendre un murmure d'approbation) ; et 
disaient entre eux, Français et Anglais, que noble- 
ment et à point le prince avait parlé. (Froissart.) 

JEAN-SANS-TEHRE. — 'V. Plantmjenet. 

JEANNE D'ARC. — Histoire de France, XIV. 
— Etat de la France. — Depuis l-ilU,la Franco 
était en agonie, frappée du même coup que le duc 
Jean-Sans-Peur; le crime de Montereau avait eu 
pour résultat l'alliance anglo-bourguignonne, et le 
traité de Troyes (14'2Û), que la moitié des Français 
avait accueilli en silence. En 1422, après la pompe 
funèbre de Charles VI à Saint-Denis, Paris avait 
entendu sans révolte les hérauts d'armes anglais 
crier o Longue vie au roi Henri VI, par la grâce de 
Dieu roi de France et d'Angleterre, notre souve- 
rain seigneur. » 

Pendant ce temps, le vrai dauphin, Charles de 
Valois, était proclamé roi par quelques serviteurs 
fidèles, au fond d'un château obscur, à Espaly en 
Velay. Mais depuis, vaincu encore à Crevant et à 
Verneuil, le prince national demeurait inactif dans 
sa cour de Chinon, pleine d'intrigues. En vain le 
patriote connétible de Richemont avait cousu dans 
un sac et noyé dans l'Indre un malfaisant favori, 
le sire de Giac. La Trémouille avait pris la place de 
Giac et fait éloigner Richemont. Désespérantde lui- 
même et des autres, Charles s'abandonnait jusqu'à 
douter des droits de sa naissance. <i l"n jour, de- 



dans son cœur, il pria Dieu, s'il n'était vrai hoir 
de la noble maison de France, de lui donner la 
grâce d'échapper sans mort ni prison, et qu'il se 
pût sauver en Espagne ou en Ecosse. » 

Hors de la cour, la misère semblait avoir abattu 
l'espoir et le courage. Depuis quinze ans, le temps 
des Grandes Compagnies était revenu ; les gens de 
guerre de tous les partis. Armagnacs, Bourgui- 
gnons, Anglais, vivaient sur le paysan, de rapines 
et de brigandages. «Quelques-uns de ces capitaines 
étalent peut-être les hommes les plus féroces qui 
eussent jamais existé. Il suffit d'en nommer un, 
dont le nom seul fait horreur, Gilles de Retz, l'o- 
riginal de Barbe-bleue. « (Michelet.) Livréssansdé- 
feiise à ces hommes de proie, les paysans 
M fuyaient au bois avec les bêtes fauves. Adieu les 
femmes et les enfants... faisons le pis que nous 
pourrons et remettons-nous dans la main du dia- 
ble. >> Et les champs restaient en friche et la fa- 
mine suivait la guerre. Dans les villes, la vie n'était 
ni plus sûre ni meilleure. A Paris, les hôtels des 
seigneurs n'étaient que des forteresses garnies de 
herses, de mâchicoulis, et pleines de soldats; la 
nuit, (jOii chaînes tendues barraient les rues et la 
Seine. Et la misère décimait le peuple. En 1418, la 
famine et la peste avaient fait SOOOii morts. « Il 
fallait faire dans les cimetières de grandes fosses 
où on les mettait par trente et quarante, arrangés 
comme lard, à peine poudres de terre. » (Monstre- 
let. ) Et depuis, le fléau avait reparu chaque année. 
Aussi, c'est en 1424 que ce peuple démoralisé 
par le désespoir inventait la danse macabre, la 
danse lugubre des morts, au cimetière des Inno- 
cents, au milieu des charniers, où l'on avait jeté 
d'iiniombrables squelettes arrachés trop tôt de la 
tombe. 

C'est à ce point que la folie d'un roi, vingt ans de 
factions furieuses et la défaite d'Azincourt avaient 
poussé la France. Il n'y avait point de roi, point 
de gouvernement, et il semblait qu'il n'allait plus 
y avoir de peuple. Les Anglais s'apprêtaient à un 
décisif et dernier elTort pour achever la conquête. 

^•iéne d'Orléans. — Orléans était le vrai boule- 
vard des provinces fidèles, la clef de la Loire, dont 
le cours marquait en 14v9 la frontière de la France 
restée française. Le régent anglais, Bedford, en- 
voya pour la prendre 6 OUO do ses meilleurs sol- 
dats. En quelques jours, malgré son courage, la 
ville était cernée par les bastilles anglaises dont 
l'artillerie la battait en brèche ; bientôt, la défaite 
de la Journée des Harengs venait décourager les 
plus braves qui désertaient la résistance. L'amiral 
de France et 2 000 soldats se retirèrent d'Orléans 
le 13 février 1429. Cette fois la fin de la France 
semblait prochaine et irrémédiable. 

Mais une indestructible espérance vivait dans le 
peuple acculé à la mort et qui pourtant refusait 
de mourir. Des moines, des visionnaires parcou- 
raient les campagnes et y répandaient des prédic- 
tions merveilleuses. L'etichanteur Merlin ii'avah-i\ 
pas annoncé qu'il viendrait, pour sauver le royaume, 
une K vierge douée par les fées et qui sortirait du 
bois Chenu? ■> Et la croyance populaire ajoutait que 
le 11 bois Chenu » était situé « vers les marches de 
Lorraine. " L'agitation patriotique gagnait de pro- 
che en proche. « Il régnait une de ces grandes at- 
tentes qui appellent et suscitent le prodige at- 
tendu. » (H. Martin.) 

Enfance de Jeanne d'Arc. — Domrémy est sur 
la rive gauche de la Meuse, à cinq lieues en atnont 
de Vaucouleurs. Au commencement du xV siècle, 
c'était un village de frontière, entre le Barrois, dont 
les habitants avaient suivi le parti français, et la 
Lorraine, dont le duc servait le parti de Bourgogne. 
H Le village était à deux pas des grandes forêts des 
Vosges. De la portede la maison de son père, Jeanne 
voyait le vieux bois des chênes; les fées hantaient 
ce bois ; elles aimaient surtout une certaine fon- 



JEANNE D'AUC 



— 10'J3 — 



JEANNE D'ARC 



faine, près d'un grand liètre qu'on nommait l'ar- 
bro des Fées, des Dames. Les petits enfants y sus- 
pendaient des couronnes, y chantaient. Jeanne 
naquit parmi ces légendes, dans les rêveries popu- 
laires... Née sous les murs mômes de l'église, ber- 
cée du son des cloches et nourrie de lé(>;cndes, 
.leanne fut une légende elle-même, rapide et pure, 
do la naissance h la mort. » (Michelet.) Elle était 
née le C janvier 14 12, de Jacques d'Arc et d'Isabeau 
Romoe. L'enfant, rêveuse et un peu sauvage, veil- 
lait aux champs sur le troupeau de son père, écou- 
tant le son des cloches que lui apportait la brise 
et les mystérieuses voix de la forêt qu'elle croyait 
entendre. Le dimanche, elle s'agenouillait en extase 
au pied des images saintes. Mais un jour cette 
paix fut troublée ; les Anglais avaient pénétré jus- 
qu'à, Vaucouleurs, ils ravageaient ce pays épargné 
jusque-là. Il fallut fuir dans une île de la Meuse. 
Et, au retour, on vit le pauvre village pillé et brûlé 
par les soldats étrangers. Désormais Jeanne sentit 
« la grand pitié qui était au royaume de France ;» 
et dans l'église, aux champs, sa prière appelait 
ardemment « les anges du ciel n à susciter un li- 
bérateur. « La jeune fille, à son insu, créait, pour 
ainsi parler, et réalisait ses propres idées; elle en 
faisait des êtres, elle leur communiquait, du tré- 
sor de sa vie virginale, une splendide et toute- 
puissante existence. " (Jlichelet.) De là son rêve 
grandiose et poétique qu'elle avait conçu et qu'elle 
exécuta; de 1;\ ses « voix » qui venaient l'entrete- 
nir de sa mission sainte et l'avertir que le peuple 
de France attendait l'héroïne promise de sa déli- 
vrance. 

La mission. — C'est un jour d'été, en I4?5, 
qu'elle entendit « ses voix » pour la première fois. 
L'archange Michel lui ordonnait « d'aller en 
France, an secours du Daupliin. afin que par elle 
il recouvrât son royaume. >> Et souvent depuis, 
durant plusieurs années, les voix se firent enten- 
dre plus pressantes à chaque retard. En vain son 
père essaya-t-il de s'opposer h son dessein, elle ob- 
tint de se rendre chez son oncle qu'elle sut convain- 
cre et qui la conduisit h Vaucouleurs. « Je viens de 
la part de mon Seigneur, dit-elle au sire de Bau- 
dricourt, capitaine du bailliage, vous charger de 
mander au Dauphin que mon Seigneur lui donnera 
bientôt du secours. — Et qui est ton Seigneur? — Le 
roi du ciel. » Baudricourt la repoussa. Mais, à la 
nouvelle du siège d'Orléans : « Il faut que je parte, 
dit-elle. J'irai, dussé-je user mes jambes jusqu'aux 
genoux. 11 Cependant on parlait d'elle dans le peu- 
ple. Peut-être était-elle « la vierge douée des 
fées 11 dont Merlin avait prédit la venue, o Va 
donc, Jeanne, lui dit enfin Baudricourt, et ad- 
vienne que pourra, n Le 25 février 1421), elle 
quitta Vaucouleurs. « J'aimerais pourtant mieux, 
disait-elle en prenant son costume d'homme d'ar- 
mes, rester à filer auprès de ma pauvre mèro ; car 
ce n'est pas là mon ouvrage ! mais il faut que 
j'aille; Messire le veut.., c'est pour cela que je 
suis née. n — Elle commençait la mission qui la 
conduisit au martyre. Le dauphin Charles tenait 
toujours sa cour ;i Cliinon en Touraine. « Dieu fai- 
sait la route de Jeanne, » elle arriva rapidement. 
Mais Charles, poussé par ses favoris, hésitait à la 
voir. Enfin, le 'J mars 1429, elle fut introduite dans 
la grande salle du château de Chinon, dont on voit 
encore un pan de mur et la cheminée; Charles 
se dissimulait an milieu de ses courtisans : « Gen- 
til dauphin, lui dit-elle, j'ai nom Jeanne la pu- 
celle ; le roi des cieux vous mande par moi que 
vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, 
et vous serez lieutenant du roi des cieux, qui est 
roi de France. Baillez-moi gens pour que je fasse 
lever le siège d'Orléans et vous mène sacrer à 
Reims. C'est le plaisir de Dieu que vos ennemis 
les Anglais s'en aillent... le royaume vous doit 
demeurer, o Le roi doutait encore. Jeanne alors. 



dans un entretien particulier, répondant aux dou- 
tes les plus secrets du prince. « Je te dis, de la 
part de Messire, que tu es vrai héritier de France, 
et fils du roi. » « Ce qu'elle lui a dit, nul ne le 
sait, écrivait Alain Chartier bien pou après ; mais 
il est bien manifeste qu'il en a été tout rayonnant 
de joie, comme à une révélation de l'Esprit saint. " 
Cependant, les épreuves n'étaient point finies. 
On la conduisit à Poitiers devant plusieurs évo- 
ques et docteurs qui l'interrogèrent. « Ce fut un 
beau spectacle que de la voir discuter, femme 
contre les hommes, ignorante contre les doctes, 
seule contre tant d'adversaires. » (Al. Chartier.) 

Délivrnnce d'Orléans. — Cependant l'enthou- 
siasme était devenu général ; La Hire et les soldats 
Il juraient qu'ils la suivraient partout où elle vou- 
drait les mener. » Les favoris cessèrent leur opposi- 
tion, malgré leur jalousie contre Jeanne ; 1 2 000 hom- 
lues furent réunis. Ils partirent le 27 avril 1429, 
suivant l'étendard de Jeanne qui portait ces mots, 
Jhésu Mai'ia, pour la croisade qui devait délivrer 
la patrie. Mais « vingt ans de guerres avaient 
changé ces hommes en bêtes sauvages. Il fallait 
de ces bêtes refaire des hommes. Grand et difficile 
changement... Dans la route, le long de la Loire, 
elle fit dresser un autel, elle communia, et ils 
communièrent. La beauté de la saison, le charme 
d'un printemps de Touraine devaient ajouter sin- 
gulièrement à la puissance religieuse de la jeune 
fille. 11 (Michelet.) Plus de débauches, ni de pil- 
lage ni de violence. La sainteté de Jeanne avait 
comme purifié l'armée. Désormais le peuple vit 
avancer sans crainte et accueillit les soldats de 
France, redoutés longtemps à l'égal dos Anglais, 

Le 2'J avril, on était devant Orléans. Pendant 
que l'armée retournait passer la Loiro à Blois, 
Jeanne entra dans la ville, où tous étaient venus 
à sa rencontre, ci avec une aussi grande joie que 
s'ils avaient vu Dieu descendre parmi eux. » (Jour- 
nal du siège.) Dès le lendemain, elle voulait com- 
battre. Dunois lui fit attendre l'arrivée des ren- 
forts qui venaient de Blois. Mais les Orléanais 
ayant attaqué la bastille Saint-Loup, Jeanne courut 
les soutenir de sa présence ; car elle ne frappa 
jamais qu'à toute extrémité ; dans son procès 
même elle déclara qu'elle « n'avait oncques tué 
homme, n « Derrière elle tout homme sortit hors 
d'Orléans pour aller enclore les Anglais. «(Journal 
du siège.) Et la bastille fut promptement enlevée, 
démolie et brûlée. C'était la victoire du peuple, 
remportée sans ordres et en dehors des capitai- 
nes. L'enthousiasme populaire, véritable appui de 
Jeanne, monta à son apogée. Ce succès devint la 
signe de sa mission. Le 6 mai, un conseil de guerre 
résolut l'attaque de la bastille des Tournelles ; dans 
l'assaut. Il Jeanne, exhortant les soldats à avoir bon 
cœur et bon espoir en Dieu » (Journal du siège), ap- 
pliquait aux murs une échelle, quand elle fut per- 
cée d'une flèche entre le cou et l'épaule; on l'em- 
porta, et les Français plièrent. A cette nouvelle, 
elle reprend ses armes et court aux Tournelles. 
On la croyait morte, sa vue abat la confiance des 
Anglais qui reculent, et exalte la confiance des 
nôtres; « ils combattirent comme s'ils se fussent 
crus immortels, n la bastille fut prise. Le lende- 
main, les Anglais, inférieur» en nombre (0 000 con- 
tre 12 000 soldats et les Orléanais), fatigués d'une 
longue campagne, laissés sans renforts par Bed- 
ford qui était lui-môme sans ressources, enfin dé- 
moralisés par la présence de Jeanne, abandonnè- 
rent le siège. Orléans était délivré, en dix jours. 
Bien que la mauvaise situation des Anglais sutTlt 
à rex|)liquer, ce succès parut à tous un prodige. 

Snri-e di: Reims. — Mais Jeanne on voulait faire 
un second plus considérable encore. « Je ne du- 
rerai guère qu'un an, disait-elle; il faut songer 
à bien besogner cette année, car il y a beaucoup 
à faire. » Quand elle revit Charles à Tours, elle 



JEANNE D'ARC 



— 1094 — 



JEANNE D'ARC 



le pressa instamment de se laisser conduire à 
Reims pour le sacre. Mais les chefs de guerre 
et les favoris s'y opposaient. Sagement, ils vou- 
laient une base d'opérations pour agir contre les 
Anglais ; ils condamnaient avec colère la folie 
d'une expédilion h travers cinquante lieues de 
territoire ennemi. Mais Jeanne était plus sage 
encore. Sortie du peuple, elle sentait comme lui. 
Or, depuis 1422,1e peuple hésitait entre deux prin- 
ces, Henri VI et Charles \ II. Jeanne elle-même 
appelait encore Charles VII du seul nom de rtau- 
pliiu. Il fallait montrer au peuple son \Tai roi en 
le sacrant à Reims, au nom de l'Ëglise. 

Heureusement Jeanne n'était pas seule. Le con- 
nétable de Richement était venu la rejoindre mal- 
gré le roi. Les deux petits-fils de Du Guesclin, le 
duc d'Alençon, une foule de volontaires accou- 
raient chaque jour. On emporta rapidement toutes 
les villes de la Loire, Meung, Beaugency, Jar- 
geau. Bien plus. le 18 juin 1429 on se heurta à 
l'armée anglaise h Patay, entre Orléans et Châ- 
teaudun. « En nom Dieu, s'écria Jeanne, il faut 
combattre; quand les Anglais seraient pendus 
aux nues, nous les aurons, car Dieu nous a envoyés 
pour les punir... Alon conseil m'a dit qu'il étaient 
à nous. )- Quelques heures plus tard, les Anglais 
fuyaient et l'un de leurs plus glorieux chefs, Tal- 
bot, était prisonnier. Jeanne rentra en triomphe 
dans Orléans. C'était elle décidément la » vierge 
douée des fées » ; le peuple ne voyait qu'elle dans 
le grand œuvre de la délivrance qui commençait ; 
et les soldats juraient de la suivre sans regarder 
où elle les mènerait. « Le cri de l'armée était 
trop fort. Elle se fût débandée plutôt que de se 
laisser conduire à toute autre entreprise. Il fallut 
céder. Le roi se mit en route, le 29 juin, h la tète 
de 12 000 combattants, presque tous à cheval... 
Quatre mois à peine s'étaient écoulés depuis que 
Jeanne était entrée, humble et ignorée, dans cette 
même ville de Gien, d'où elle partait maintenant 
pour sa glorieuse croisade. » (H. Martin.) 

Sur la route, les villes hésitaient; Auxerre 
n offrit que des vivres. A Troyes, la garnison ferma 
les portes. On n'avait pas de machines; le con- 
seil délibérait déjà de retourner ; mais aupara- 
vant on appela Jeanne. « Gentil daupliin, dit-elle, 
SI vous voulez demeurer ici devant votre ville de 
Troyes, elle sera en votre obéissance avant deux 
jours. » On attendit, en préparant l'assaut. Le 
lendemain, on lançait déjà les fascines dans les 
fossés, quand la ville effrayée demanda à capi- 
tuler; le roi y entra le H juillet. Le 15, l'armée 
était à Châlons ; enfin le 16 elle franchit les portes 
de Reims. « Le lendemain Charles VII fut oir/t 
de 1 huile de la Sainte-Ampoule qu'on apporta de 
baint-Remy. Il fut, conformément au rituel anti- 
que, soulevé sur son siège par les pairs ecclé- 
siastiques, .servi par les pairs laïques au sacre et 
au repas. Toutes les cérémonies furent accom- 
plies , sans qu'il y manquât rien. » (Michelet.) 
yuand 11 eut reçu l'onction sainte, Jeanne, nui 
était à 1 honneur après avoir été à la peine em- 
brassa les genoux du prince : « Gentil roi, lui dit- 
elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vou- 
lait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne 
sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui 
auquel le royaume doit appartenir. » I.'efl-et du 
sacre lut immense; le peuple n'hésita plus, tout 
allait s ouvrir au roi « marqué de Dieu » 

Attaque sur Paris. — Malheureusement la con- 
hance enthousiaste du peuple et des soldats n'était 
point partagée par les courtisans et la plupart 
des capitaines. Jaloux de Jeanne dont la gloire 
les éclipsait, ds contrariaient ses desseins, et le 
roi suivait leurs conseils. Jeanne elle-même, de- 
puis le sacre, ne montrait plus la même décision 
impérieuse pour imposer les ordres de « ses 
voix ». Placée dans un milieu de guerre et de 



violence, elle changeait malgré elle. Un jour, en- 
1430, elle laissa pendre un capitaine boursuignon, 
vrai scélérat, mais prisonnier. Autrefois, elle n'eût 
pas_ ainsi versé le sang. Dans le camp, elle dut 
tolérer les débauches des soldats qui n'avaient pu 
longtemps soutenir l'austérité de l'héroïsme. 
<c Malheureuse condition d'une telle àme tombée 
dans les réalités de ce monde. Elle devait chaque 
jour perdre quelque chose de soi. « ^Michelet.) 

Cependant, au sortir de Reims, elle montrait 
au roi le vrai chemin, celui de Paris. Bedford 
était sans argent ni soldats. Il fallait en profiter 
pour mettre le roi dans sa capitale avant l'arrivée 
des renforts qu'amenait de Londres le cardinal 
Winchester. Mais Charles mena lentement l'armée 
à Soissons, puis à Provins où il conclut une trêve 
de quinze jours avec Philippe de Bourgogne, puis 
à la Ferté-Milon, pendant que Senlis et Com- 
piègne appelaient les Français et que Beauvais 
chassait son évêque, Pierre Cauchon, chef du 
parti bourguignon. En même temps. Richemont, 
avec ses propres forces, entamait la Normandie et 
menaçait Evreux, 

Alors, irritée de son inaction, Jeanne résolut 
d'entraîner le roi ; elle quitta le camp « avec une 
belle compagnie de gensde guerre, « etcourut sur- 
prendre Saint-Denis pour aUaquer Paris. Mais sur 
cette population moqueuse, n la poésie de Jeanne 
devait avoir peu de prise; » pour les Parisiens, 
en outre, Charles VII n'était toujours que le chef 
des Armagnacs. Cependant l'attaque était impos- 
sible sans le roi, qui gardait le gros de l'armée. 11 
fallut aller le chercher deux fois à Senlis pour l'a- 
mener « à grand regret >. à Saint-Denis. Mais Paris 
avait organisé sa défense. L'assaut fut enfin donné le 
8 septembre, malgré les conseillers du roi. Jeanne 
emporta le boulevard Saint-Honoré et réussit à 
franchir le premier fossé. Mais, en tentant le pas- 
sage du second qui était plein d'eau, elle fut 
grièvement blessée. Elle restait néanmoins pour 
encourager les nôtres, quand la Tréraouille fit 
sonner la retraite. Il fallut la ramener de force 
en arrière, dans son camp, à la Chapelle. Le len- 
demain elle voulait recommencer, mais l'armée 
avait perdu 1 500 hommes, et en voulait à Jeanne- 
de ce combat déclaré inutile par les chefs. Le roi 
qui, la veille, n'avait pas quitté Saint-Denis, leva 
le siège; et, profitant de l'échec subi par Jeanne- 
il reprit le chemin de la Loire, sur les bords de 
laquelle son armée formée de volontaires allait 
se disperser. Jeanne avait suivi la retraite, en 
pleurant son impuissance. A Gien, elle voulut 
quitter la cour pour aller guerroyer en Norman- 
die ; on refusa et elle partit assiéger la Charité- 
sur-Loire. Mais la jeune fille n'était point un chef 
de guerre ; ce n'était pas pour conduire une cam- 
pagne méthodique et régulière que « ses voix « l'a- 
vaient appelée: elle échoua. 

Jecmne à Compiègne. — Cependant Bedford 
avait confié la garde de Paris au duc de Bour- 
gogne; Philippe avait Meaux qui commandait le 
cours de la Marne, il voulut Compiègne pour tenir 
la vallée de l'Oise et communiquer librement avec 
la Picardie. Une armée bourguignonne vint assié- 
ger la ville (14311). Mais Jeanne résolut d'aller dé- 
fendre ceux qui s'étaient mis en péril pour le roi 
et que le roi oubliait. « Vers le milieu d'avril 1430, 
elle fit semblant d'aller en aucun ébat et sans 
retourner s'en alla en la ville de Lagni-sur-Marne, 
pour ce que ceux de la place faisaient bonne 
guerre aux Anglais... a « Suivie d'une petite troupe, 
elle partit sans congé, l'àme disputée entre les 
éclatantes promesses du passé et les pressenti- 
ments funèbres de l'avenir. . Ses voix se firent 
entendre à elle sur les fossés de Melun : « Jeanne, 
tu seras prise avant la Saint-Jean. Il faut qu'il 
soit ainsi fait! ne t'étonne point, prends tout eit 
gré! Dieu t'aidera. « ',H. Martin.) 



JEANNE D'AIUi 



— 1095 — 



JEUX 



Dans Compiègiio, elle moiitra-pourtant la môinc 
activité guerrièro. Les lidurguignons tenaient la 
rive droite de l'Oise on aval et en amont du pont. 
KUe voulut couper en deux l'arnu^e. L'attaque, ru- 
dement coiuiuite, réussitd'abord. Mais 500 Anglais 
survinrent fermant le retour. Aussitôt on recula, 
Jeanne fut entraînée de force ; elle soutenait vail- 
lamment la retraite, quand, sans la voir, on ferma 
la porte de la ville. Elle était acculée h la rive de 
l'Oise : n Baillez-moi votre foi ! » lui criaun capitaine 
artésien, le sire de Vandomme. n J'ai baillé ma foi, 
répondit-elle en se défendant, h un autre qu]à 
vous, et je lui en tiendrai mon serment. » Mais 
enfin elle dut se rendre. 

Captivité et procès. — Vandomme la conduisit 
à son suzerain, le comte Jean de Luxembourg, 
vassal du duc de Bourgogne. Celui-ci la mena pri- 
sonnière à Beaulicu, puis i Boaurevoir près de 
Cambrai. « Deux fois en juillet et en octobre I43(», 
Jeanne tenta de s'échapper; la seconde l'ois, elle 
poussa le désespoir et la hardiesse jusqu'à se 
précipiter du haut do la plate-forme de sa prison ; 
elle fut relevée, cruellement meurtrie, mais sans 
blessure grave, u (Guizot.) 

Cependant l'Université de Paris, l'Inquisiteur de 
Itouen et l'évêque de Beauvais, Cauchon, avaient 
réclamé le droit de la juger ;Cauchon affirmait que 
« selon les droit et coutume de France, tout pri- 
sonnier de guerre pouvait être racheté au nom du 
roi d'Angleterre, moyennant une indemnité de 
10 000 livres. » Luxembourg était pauvre, Philippe 
de Bourgogne avait besoin de Bcdford. Le 21 no- 
vembre 1430, Jeanne fut livrée aux Anglais et con- 
duite à Rouen. 

Le 21 février 1431, malgré les refus de plusieurs 
juges, le tribunal fut constitué sous la présidence 
de Oauclion et Ip procès commença. Pendant trois 
mois, « la servilité passionnée et la subtilité juri- 
dique des juges s'employèrent à lasser le courage 
ou i tromper l'intelligence d'une jeune fille qui 
se refusait tantôt k mentir, tantôt à entrer en dis- 
cussion avec eux, et ne se défendait qu'en se tai- 
sant ou en appelant il Dieu. " (Guizot.) Enfin, sur 
l'avis de l'Université de Paris, on la somma de se 
soumettre à l'Église, et non plus seulement i Dieu; 
sur son refus, on la déclara hérétique et rebelle à 
l'Église. Désormais, elle pouvait être condamnée 
légalement. Mais on voulait surtout obtenir d'elle 
qu'elle reniât le caractère divin de sa mission. On 
y réussit par des menaces et en abusant de son 
ignorance; elle ne savait ni lire ni écrire. On lui 
fit signer une rétractation. Et, le 24 mai 1431, elle fut 
condamnée à la prison perpétuelle, a avec le pain 
de douleur et l'eau de tristesse pour qu'elle dé- 
plorât les erreurs et les fautes qu'elle avait com- 
mises. » 

Elle échappait à la mort. Alors éclata la fureur 
des Anglais ; à. la nouvelle, les soldats vinrent jeter 
des pierres aux juges. Jeanne, par ses victoires, 
avait profondément blessé l'orgueil anglais. « A 
Orléans, l'invincible gendarmerie, les archers, 
Talbot en tète, avaient montré le dos...; à Pa- 
tay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant 
une fille ! voili qui était dur à penser. » (Michelet.) 
Et voilà pourquoi Warwick, tout chevaleresque 
qu'il était, poursuivait à mort la prisonnière. C'est 
à lui qu'un des al'fidés de Cauchon dit, après le 
jugement : " N'ayez aucun souci, Mylord, nous la 
retrouverons. « En clTet, quelques jours après, ses 
gardiens la contraignaient à reprendre ses habits 
d'homme, auxquels la sentence lui ordonnait de 
renoncer. On la surprit aussitôt; en même temps 
on lui fit avouer qu'elle avait de nouveau entendu 
" ses voix ». (rétait assez pour un nouveau procès. 
Cette fois, elle fut déclarée hérétique relapse, et 
condamnée au bûcher. 

A neuf heures, on vint la prendre pour la con- 
duire à la place du Vieux-Marché ; 800 soldats ac- 



compagnaient la charrette i travers une foule triste 
et muette. Comme on allait lui lire la sentence : 
Il Enmienez-la, » dit le bailli aux gardes, et au 
bourreau : « Kais ton devoir I » Arrivée sur le bû- 
cher, elle s'agenouilla, demandant à voir la croix 
de l'église Saint-Sauveur que lui apporta frère 
Isambardde la Pierre. « Elle pleurait sur son pays, 
sur les assistants, comme sur elle-même : «Rouen, 
Rouen, mourrai-je ici'? seras-tu ma dernière de- 
meure '? j'ai grand peur que tu n'aies à soutîrir de 
ma mort! » Quand la flamme monta, son confes- 
seur, frère Martin Ladvenu, descendit du bûcher. ■• 
(Guizot.) A travers lesflammes et la fumée, on en- 
tendit encore « Mon Dieu! Jésus ! Marie ! Mes 
voix, mes voix! n Et ce fut tout. C'était le 30 mai 
H3I. 

«Quelle légende plus belle que cette incontesta- 
ble histoire'? Mais il faut bien se garder d'en faire 
une légende. On doit en respecter la réalité tou- 
chante et terrible... La Vierge secourable des ba- 
tailles que les chevaliers appelaient, attendaient 
d'en haut, elle fut ici-bas. » et derrière elle, « il y 
eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière 
figure du passé fut aussi la première du temps 
qui commençait. En elle, apparurent à la fois la 
Vierge et déjà la patrie.» (Michelet.) 

[P. Schâfer]. 

Lectures et dictées. — Vocation de Jeanne 
d'Arc, son départ ; siège d'Orléans ; sacre de 
Charles VII ; siège de Compiègiie ; captivité et 
procès de Jeanne ; son supplice. V. Jeanne d'Arc, 
par H. Wallon, pp. 8, 17, 57, 72, 118, 127, 
US, 259. 

Jeanne ri' Arc. — Une enfant de douze ans, une 
toute jeune fille, conçoit l'idée étrange, improba- 
ble, absurde si l'on veut, d'exécuter la chose que 
les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son 
pays. Elle couve son idée pendant six ans, sans la 
confier à personne, elle n'en dit rien à sa mère, 
rien à nul confesseur. Sans nul appui de prêtres 
ou de parents, elle marche toute seule avec Dieu, 
dans la solitude de son grand dessein. Elle attend 
qu'elle ait dix-huit ans, et alors, immuable, elle 
l'exécute malgré les siens et malgré tout le monde. 
Elle traverse la France ravagée et déserte, les 
routes infestées de brigands; elle s'impose à la 
cour de Charles VII, se jette dans la guerre, et 
dans les camps qu'elle n'a jamais vus, dans les 
combats, rien ne l'étonné ; elle plonge intrépide 
au milieu des épées; blessée toujours, découragée 
jamais, elle rassure les vieux soldats, entraîne 
tout le peuple, qui devient soldat avec elle, et 
personne n'ose plus avoir peur de rien. Tout est 
sauvé! La pauvre fille, de sa chair pure et sainte, 
de ce corps délicat et tendre, a émoussé le fer, 
brisé l'épée ennemie, couvert de son sein le sein 
de la France. La récompense, la voici. Livrée en 
trahison, outragée des barbares, tentée de ceux 
qui essaient en vain de la prendre par ses paro- 
les, elle résiste à tout en ce dernier combat, elle 
monte au-dessus d'elle-même, éclate en paroles 
sublimes, qui font pleurer éternellement... Aban- 
donnée et de son roi et du peuple qu'elle a sauvés, 
par le cruel chemin des flammes, elle revient dans 
le sein de Dieu. (Michelet.) 

JliUX. — Connaissances usuelles, X. — Nous 
disons dans la 1"= Partie, au mot Jeux, quelle 
importance l'hygiène et la pédagogie attachent au 
choix et à la direction do5 jeux. Nous donnons 
ci-dessous le catalogue des jeux les plus connus. 
On pourrait les classer par âge et par sexe, mais 
ce travail serait nécessairement bien artificiel ; 
nous les groupons seulement d'après la nature 
de l'exercice ou de la distraction qu'ils procurent. 
Nous n'ajoutons point de définition à chacun de 
ces mois, elle serait presque toujours fort longue, 
aussi longue qu'inutile. Si quelqu'un de nos lec- 
teurs se trouvait embarrassé pour l'explication 



JEUX 



— 1096 



JOUR 



d'un de ces termes, le premier enfant auquel il 
la demandera s'empressera de la lui donner en 
action, trop lieureux de rendre service en faisant 
une bonne partie. 



Jeux d'actà 

Cache-cache. 

Les Barres. 

Le Saut de mouton. 

Le Saut de mouton l 

mouchoirs. 
Le Saut de mouton avec i 

ronnes. 
Le Cheval fondu. 
Les Métiers. 
Le Chat perché. 
Le Chat coupé. 
La Passe. 
La Mère Garuchc. 



lus instruments ; 

La Mère Garuchc à ch 

pieds. 
Les Quatre coins. 

c'est trop. 
Le Colin-Maillard. 
Le Colin-Maillard à la 

guette. 
L'Hirondelle. 
L'Ours. 
Les Animaux. 
Le Roi détrôné. 
L'Imitation. 



Jeux d'action avec instruments : 



Jeux de balte : La Balle au 
mur, la Balle au camp, la 
Balle aux pots, la Balle au 
bâton, la Balle à la crosse, 
la Balle à la riposte, la 
Balle en posture, la Balle 
au chasseur, la Balle ca- 
valière. 

Jeux de paume : La Longue 
paume, la Courte paume, 
le Ballon. 

Jeux de billes : La Pour- 
suite, le Triangle ou le 
Cercle, la Tapette, la Blo- 
quette, la Pyramide, le 
Tirer, le Pot, les Villes, le 
Jeu du serpent, le Calot et 
la Trime. 

La Toupie à ficelle. 

Le Sabot. 

La Marelle. 

La Marelle ronde. 

La Marelle des jours. 

Le Palet. 



Le Bouchon, 

Le Tonneau. 

Les Boules. 

Le Galet. 

Les Quilles. 

Le Jeu de Siam. 

Le Mail. 

La petite Corde. 

La longue Corde. 

Le Cerceau. 

La Balançoire ou Escarpo 

lette. 
La Bascule. 
Le Volant. 
Les Grâces, 
Le Diable. 
Le Bilboquet. 
L'Emigrant. 
Le Toton. 
Le Bâtonnet. 
Le Cerf-volant. 



Jeux paisibles avec instnunents : 



Les Osselets. 
Les Jonchets. 
Le Loto. 
Les Dominos. 
Les Dames. 
Les Echecs. 

Jeux gymnastiçiœs c 

Saut en largeur. 

Saut en profondeur. 

Saut en hauteur. 

La Marche par évolutions. 

La Course. 

La Lutte. 

Saut à la perche. 



Le Tiic-trac. 
Les Jeux de cartes. 
Les Tours de cartes. 
Les Tours d'adresse et d'es- 
camotage. 

c ou sans instruments : 

Escrime. 

Jeu de l'arc et de l'arbfi- 

lète. 
La Fronde. 
Le Patinage. 
Les Glissades. 
Les Pelotes de neige. 
Les Constructions en neige. 
Danses et rondes. 



Jiécréations intellectuelles : 



Découpage. 
Jeux ae patience. 
Coloriage. 



Dessin. 
Modelage. 



Jeux d'espj-it: 



Jeu des homonymes c 
ment l'aimcz-vous? 
Charades. 
Charades en action. 



iCon 



Jeu de proverbes. 
Enigmes. 
Problèmes amusan 



Jeitx de société', dits Jeux innocents .* 

La Sellette, Pigcon-vole, le nonibrable série des gages 

Furet, les Couleurs, les qui sont eux mêmes au- 

Propos interrompus . le tant de petits jeux. 
Corbillon, etc., avec l'in- 

Nous aimerions à voir dans toutes les bi- 
bliothèques scolaires un excellent manuel des 
jeux, dont nous avons imité, en partie, la classi- 



fication : c'est le livi'e intitule Jeux des adolescents, 
par Jl. G. Bélèze. [D' Saffray.] 

JOSl':i>II. — Histoire générale, XXVII. — Nom 
de deux empereurs d'Allemagne. 

Joseph I", fils aîné et successeur de Léo- 
pold ]", monta sur le trône en nOô. L'Allemagne 
était alors engagée dans la guerre de la Succession 
d'Espagne; le prince Eugène de Savoie, général 
de l'empereur, gagna sur les Français les batailles 
de Turin (1706) et de Malplaciuet (1709). Joseph I" 
ne vit pas la fin de la guerre : il mourut en 1711, 
et eut pour successeur son frère Charles VI. 

Joseph II, fils de François \" de Lorraine et 
de la célèbre Marie-Thérèse, reçut le titre d'em- 
pereur à la mort de son père, en l;6j; mais Ma- 
rie-Thérèse resta investie de l'autorité réelle, et 
continua il gouverner elle-même, tant qu'elle 
vécut, les Etats autrichiens. Prince éclairé, Joseph 
employa les années de sa jeunesse h voyager ; il 
visita les principales villes de l'Europe, entre autres 
Rome et Paris, et se fit remarquer par la simpli- 
cité de ses manières et l'indépendance de ses idées. 
En 1780, Marie-Thérèse était morte, il prit le pou- 
voir, et voulut réaliser aussitôt les réformes qu'il 
méditait depuis longtemps. Son plan était d'enle- 
ver au clergé et à la noblesse leurs privilèges, et 
de donnera ses Etatsune administration uniforme, 
en substituant partout sa propre autorité à celle 
du vieux droit féodal. 11 désirait sincèrement faire 
le bonheur de ses sujets et supprimer les abus : 
mais, agissant en monarque absolu, sans tenir 
compte des traditions nationales, il devait se 
heurter îi la fois aux résistances des privilégiés et 
à celles des peuples auxquels il imposait despoti- 
quement ses réformes. 

Dès son avènement, il abolit les dîmes, les cor- 
vées et les droits seigneuriaux, diminua le pou- 
voir du clergé, supprima de nombreux couvents 
qu'il transforma en hôpitaux, et rendit un cditde 
tolérance (1781) autorisant l'exercice dos cultes 
grec et protestant. Le pape Pio VI. alarmé des 
changements introduits par l'empereur dans la 
discipline ecclésiastique et dans la législation sur 
le mariage, se rendit à Vienne pour l'engager .^i ne 
pas persister dans son entreprise do réformes ; 
mais Joseph II tint bon. Il développa l'instruction 
publique, créa des manufactures, encouragea le 
commerce intérieur par la suppression des doua- 
nes provinciales, ouvrit des routes, creusa des ca- 
naux, et s'efforça par une réglementation minu- 
tieuse, et parfois oppressive, d'assurer le bien-être 
matériel et moral de ses sujets. 

Pendant plusieurs années, il n'y eut pas de ré- 
sistance ouverte i la volonté du souverain. Mais, 
après les désastres de la guerre des Turcs, les 
mécontentements sourds se changèrent, là en op- 
position passionnée, ici en révolte. La Hongrie 
demandait le retour aux usages nationaux, que 
Joseph avait abolis ; elle voulait conserver la lan- 
gue magyare, qu'il avait cherché à remplacer par 
l'allemand. Dans le Brabant, les rancunes du clergé 
s'unirent aux aspirations des patriotes qui dési- 
raient secouer la domination autrichienne ; une 
insurrection victorieuse éclata en 17X9. A la nou- 
velle de la révolte des Pays-Bas, Joseph II, malade, 
assombri, craignant de voir la Hongrie se soulever 
à son tour, accorda aux Magyars leurs demandes. 
Il mourut peu après (1790), désespérant de son 
œuvre, que ses successeurs en effet ne devaient pas 
tarder à détruire. 

En 1788, Joseph II avait déclaré la guerre à la 
Turquie, alorsaux prises avec la Russie; mais il n'a- 
vait essuyé que des défaites, et la Hongrie fut même 
envahie par les Turcs. Le maréchal Landon, tou- 
tefois, arrêta l'ennemi, et prit Belgrade. La guerre 
durait encore lorsque Joseph mourut, et ne se ter- 
mina que par le traité de 1791. 

JOl'K. — Cosmographie, II, III, IV. — Le so- 



JOUR 



dO'J7 



JOUR 



leil, la lune et tous les astres semblent tourner 
autour de nous, on allant de la partie du ciel 
nommée levant ou orient, où ils apparaissent, vers 
!a partie opposée nommée couchant ou occident, où 
ils se cachent, pour reparaître ensuite là où ils 
s'étaient montrés la veille, et continuer ainsi in- 
définiment la même marche. Ce mouvement 
général est nommé mouvement diurne. Dans le 
langage ordinaire on désigne par le nom de jour 
ou de journée le temps pendant lequel le soleil 
nous éclaire, depuis son lever jusiiu'ii son cou- 
cher; la Jiiiil est le temps pendant lequel nous ne 
le voyons plus, depuis son coucher jusqu'à son 
lever. Ce mouvement diurne n'a aucune réalité; 
c'est une illusion dont nous sommes le jouet, 
quoique nous sachions très bien qu'elle est tout 
à fait semblable à celle qui se produit pour le 
voyageur entraîné à grande vitesse sur un chemin 
de fer, lorsqu'il croit voir les arbres et les mai- 
sons qui bordent la route fuir rapidement en sens 
inverse. Le véhicule dans lequel nous sommes 
assis, c'est la terri; ; elle nous emporte avec elle, 
sans que nous nous en apercevions, dans la rota- 
tion qu'elle accomplit sur elle-même en un jour 
et une nuit. Or l'étendue de la journée est va- 
riable avec les époques et les lieux; chez nous, 
par exemple, elle est plus grande en été et moins 
grande en hiver. Au contraire, le temps qui sé- 
pare deux levers consécutifs du soleil semble tou- 
jours avoir à peu près la même étendue ; aussi 
fut-il tout naturellement adopté dès la plus haute 
antiquité pour la mesure du temps : nous le dé- 
signons par le nom deJour.Ce jour, qui comprend 
la journée et la nuit, est celui dont il s'agit quand 
on dit par exemple <|ue la semaine a 7 jours, que 
les mois en ont 30 ou 31, etc. Mais cette notion un 
peu vague ne saurait suffire; pour l'exposer ici 
avec toute la clarté et la simplicité nécessaires, 
nous raisonnerons comme si le mouvement diurne 
était réel, suivant ainsi la voie dans laquelle les 
astronomes ont marché eux-mêmes pour arriver 
à la détermination exacte de cette unité de temps. 

Horizon. — La surface de l'eau tranquille, prise 
sur une faible étendue, peut être regardée comme 
plane, quoiqu'elle ait en réalité la courbure de 
la mer; elle se nomme surface horizontale : la 
ligne verticale indiquée par le fil à plomb lui est 
perpendiculaire. Imaginons qu'une surface plane 
parallèle à celle de l'eau, c'est-à-dire perpendi- 
culaire au fil à plomb, s'étende indéfiniment au- 
tour d'un observateur, en passant par son œil, 
dans une vaste plaine complètement découverte ; 
son contour semblera une immense circonférence. 
Le cercle ainsi déterminé sépare la partie du ciel 
visible pour nous de celle qui reste au-dessous 
cachée à nos yeux : c'est V horizon astronomique . 
Le lever d'un astre est le moment ou le point 
de l'horizon où il apparaît au-dessus de ce cercle 
du côté de l'orient; son coucher est le moment 
ou le point dans lequel il disparaît au-dessous. 

Méridien, .loiir solaire. — Quoique le lever 
d'un astre soit assez bien déterminé par cette 
définition, les astronomes ont néanmoins trouvé 
plus commode de prendre un autre point pour 
reconnaître la durée du jour. Imaginons qu'une 
table soit posée bien horizontalement en plein 
air et qu'une tige fine, droite, comme une aiguille 
à tricoter, par exemple, y soit fixée perpendi- 
culairement. La surface de cette table figurera 
l'horizon pour un observateur qui aurait l'œil au 
niveau de cette surface. 

Qu'on suive l'ombre projetée par l'aiguille dans 
une journée où le soleil n'est pas voilé par les 
nuages. Très longue le matin, elle diminue peu 
à peu en pivotajit autour du pied de l'aiguille 
jusqu'à une certaine position, à parlir de laquelle 
elle grandit au contraire jusqu'au soir, en con- 
tinuant à tourner en sens inverse de la direction 



du soleil. Le moment où l'ombre est réduite à sa 
longueur minimum est évidemment celui où le 
soleil se trouve à sa plus grande hauteur dans le 
ciel; il divise en deux parties égales le temps que 
cet astre met pour aller de son lever à son cou- 
cher; c'est le milieu du jour ou midi. La droite 
marquée à ce moment sur la surface horizontale 
par la direction de l'ombre est appelée méri- 
die7i>ie;lcs deux points de l'horizon où aboutit 
son prolongement sont, l'un le nord et l'autre le 
.sud. 

Supposons maintenant qu'une plaque mince, 
bien plane, établie verticalement le long de la mé- 
ridienne, se prolonge indéfiniment dans le ciel, 
comme un cercle immense ; ce cercledivise en deux 
parties l'arc décrit par le soleil de son lever à son 
coucher, et le moment où cet astre le traverse 
est midi. Ce cercle porte le nom de méridien. 
Dans l'accomplissement do leur mouvement 
diurne, c'est-à-dire dans l'espace de la journée et 
de la nuit, les astres traversent deux l'ois le méri- 
dien : au point le plus élevé en allant d'orient en 
occident, et en un point plus bas opposé en allant 
d'occident en orient : on distingue donc le pass'irje 
supérieur et le passage inférieur. C'est du premier 
qu'il s'agit toujours quand on dit simplement le 
passage de l'astre. 

On appelle jour solaire le temps qui s'écoule 
entre deux passages consécutifs du soleil au mé- 
ridien. Le moment du passage est le moment 
même où l'ombre de l'aiguille verticale se retrouve 
dans la direction de la méridienne. 

Jour sidéral. — A l'aide de lunettes dont l'axe 
est exactement dans la direction du méridien, les 
astronomes peuvent saisir le moment précis où 
un astre quelconque traverse le méridien. Or, en 
mesurant, à l'aide d'une pendule construite avec 
toute la précision possible, le temps qui sépare 
deux passages consécutifs d'une étoile (mais non 
d'une planète), ils ont reconnu que ce temps est 
invariable et qu'il est le même pour toutes les 
étoiles indistinctement. En raison de cette durée 
constante, ils l'ont adopté pour unité dans la me- 
sure du temps sous le nom de jour sidéral. Ce 
jour se divise en 24 parties égales nommées 
heures sidérales; l'heure en UO parties égales 
nommées minutes sidérales, et la minute en (iO par- 
ties égales nommées seco?ides sidérales. Elles 
sont indiquées dans les observatoires par une 
pendule réglée sur la marche des étoiles et nom- 
mée pour cette raison pendule sidérale. 

Illégalité des jours solaires. Jour solaire moije7i. 
— Supposons que le soleil et une étoile passent 
ensemble au méridien un certain jour. Le lende- 
main, on observe que l'étoile y revient la première 
et que le soleil est en retard sur elle d'environ 
4 minutes sidérales. Le surlendemain le retard 
est à peu près double; le jour suivant, il est 
triple, etc.; de telle sorte que ce retard augmen- 
tant de jour en jour, le soleil finit par se retrouver 
en même temps que l'étoile au méridien. Le temps 
qui s'est écoulé entre le premier passage simul- 
tané des deux astres au méridien et le suivant est 
précisément ce qu'on appelle année sidérale 
(V. Aiinre). Cet excès du jour solaire sur le jour 
sidéral provient de ce que le soleil, tout en ef- 
fectuant son mouvement diurne d'orient en occi- 
dent, comme tous les astres, possède un autre 
mouvement propre, en vertu duquel il semble 
marcher en même temps d'occident en orient, en 
avançant chaciue jour dans cette direction d'un arc 
d'environ un degré. 

La vitesse du soleil dans ce mouvement propre 
n'est pas constante ; à certaines époques de l'année 
elle est plus grande, à d'autres époques, plus pe- 
tite. De là vient que l'excès du jour solaire sur le 
jour sidéral n'est pas constammentle même et qu'il 
se trouve tantôt un peu inférieur, tantôt un peu 



JOUR 



1098 



JOUR 



supérieur ^ 4 minutes. Les jours solaires n'ont 
donc pas tous la même durée. 

Voyons quelle conséquence en résulte pour la 
mesure du temps au moyen de nos horloges. 
Qu'une bonne montre soit réglée sur le soleil à 
une certaine époque, en d'autres termes qu'elle 
marque midi ce jour-là et le lendemain, au moment 
du passage du soleil au méridien, c'est-à-dire au 
midi vrai, qui se trouve indiqué parla position de 
l'ombre de l'aiguille verticale sur la méridienne ou 
celle de l'ombre projetée par le style d'un cadran 
solaire (V. Cadran scolaire), l'accord ne subsistera 
pas longtemps. De jour en jour, le midi de la 
montre avancera pendant une certaine période et 
retardera pendant une autre sur le retour du 
soleil au méridien, de sorte qu'on serait dans la 
nécessité de déranger fréquemment les aiguilles 
pour rétablir l'accord et pouvoir dire de sa mon- 
tre qu'elle marche comme le soleil. C'est ce qu'on 
fit pendant longtemps. 

Pour éviter cet inconvénient, les astronomes ont 
pris pour unité un jour dont la durée serait la 
moyenne des durées différentes de tous les jours 
solaires vrais de l'année : c'est ce qu'ils nomment 
le jour solaire moyen. Il correspond à un soleil 
imaginaire qui décrirait l'équateur céleste, d'un 
mouvement uniforme et dans un temps égal à la 
durée de la révolution du soleil vrai. Le passage 
de ce soleil fictif au méridien est ce qu'on nomme 
le midi moyen. C'est sur ce jour solaire moyen, 
d'une durée constante, que sont réglées aujour- 
d'Iiui toutes les horloges. 

De même qu'ils peuvent calculer d'avance l'heure 
précise du lever et du coucher du soleil, les astro- 
nomes déterminent aussi à l'aide du calcul l'a- 
vance ou le retard du midi yvoyen sur le midi 
vrai pour tous les jours de l'année. Ces indica- 
tions sont inscrites dans VAmmaire du bureau 
des longitudes. On y trouve pour chaque jour le 
temps moyeu qu'il faut faire marquer à l'horloge 
au moment du midi vrai. On lit, par exemple, que 
pour l'année 1880, l'horloge devait marquer midi 
13 minutes 47 secondes au midi du cadran so- 
laire le 1" février, et que le 1" octobre elle de- 
vra, au contraire, marquer à cet instant 11 heures 
49 minutes 29 secondes. Ce n'est que quatre fois 
par an que le midi moyen a lieu en môme temps 
que le midi vrai. Ces quatre époques varient peu 
d'une année à l'autre ; elles sont actuellement : 
le 1.1 avril, le 15 juin, le 31 août et le 25 dé- 
cembre. 

La différence entre le temps moyen et le temps 
vrai est la cause d'une singularité qui étonne 
beaucoup de personnes : c'est que, pendant le 
mois de janvier, l'accroissement de la durée du 
jour (du lever du soleil à son coucher) est beaucoup 
plus sensible dans l'après-midi que dans la matinée. 
En effet, pendant les mois de janvier, février et 
mars, le midi moyen est en avance sur le midi 
vrai ; il y a par conséquent moins de temps entre 
le lever du soleil et le midi de nos horloges qu'en- 
tre ce midi et le couclier de l'astre, et par suite 
la seconde partie de la journée commençant h 
midi est plus longue que la première. 

L'avance la plus considérable du midi moyen 
sur le midi vrai est de 14 minutes 28 secondes, 
et elle arrive le 10 février ; le retard le plus 
grand a lieu le 3 novembre et il s'élève à 16 minutes 
20 secondes. 

Evaluation du temps moyen. — Le jour solaire 
moyen se divise aussi en 24 heures ; l'heure en 
6ii minutes et la minute en CO secondes. Sa du- 
rée est égale à un jour sidéral augmenté do 3 mi- 
nutes 57 secondes sidérales. 

Les astronomes font commencer le jour solaire 
moyen à midi. Dans les usages de la vie civile, il a 
son commencement à minuit, et il est divisé en deux 
périodes de 13 heures chacune. Celle qui précède 



midi est la période du matin ; celle qui le suit est 
celle du soir. 

Variations de la durée des jours et des nuits. 
— Cet article serait incomplet s'il ne renfermait 
pas quelques explications sur les variations qu'on 
observe dans la durée du jour par opposition à 
celle de la nuit. Ce phénomène si remarquable 
no se produit pas partent avec le même carac- 
tère. 

Dans les lieux situés sur l'équateur terrestre, 
le jour est constamment égal h la nuit pendant 
toute l'année. Chez nous, au contraire, cette éga- 
lité ne se présente que deux fois par an, vers le 
21 mars et le 22 septembre ; ces époques, nommées 
pour cette raison équmoxes, sont, la première, le 
commencement du printemps, et l'autre, le com- 
mencement de l'automne. Du 21 mars la durée 
du jour va en grandissant jusqu'au 21 juin où elle 
atteint son maximum ; puis elle diminue jus- 
qu'au 22 décembre où elle arrive à son minimum. 
Ces deux époques sont nommées solstices; la pre- 
mière est le commencement de l'été et la seconde 
le commencement de l'hiver. 

Mais la durée maximum du jour n'est pas la 
même en tous les lieux; elle est d'autant plus 
grande que le lieu est plus loin de l'équateur. 
Ainsi, h Paris, où la latitude est de 48° 50', le jour 
au solstice d'été dure 16 heures 17 minutes ; à 
Saint-Pétersbourg, où la latitude est de 59" 56', il 
atteint une durée de 18 heures et demie. Au cer- 
cle polaire, qui est à 23" 2ïi' du pôle, le jour b, 
l'époque du solstice d'été est de 24 heures; plus 
loin il est d'un mois, de deux mois, etc., jus- 
qu'au pôle où il est de six mois. Ces phénomènes- 
se reproduisent de la même manière dans les 
pays qui sont au sud de l'équateur, mais en sens 
inverse, c'est-à-dire, qu'ils ont les jours plus 
courts quand nous avons les plus longs et réci- 
proquement. 

Cette inégalité de durée, suivant les lieux et 
suivant les époques de l'année dans un môme lieu, 
tient à la manière dont l'horizon du lieu coupe les 
cercles parallèles décrits chaque jour par le soleil 
dans son mouvement apparent autour de la terre. 
C'est en résolvant ce problème que les astrono- 
mes peuvent calculer d'avance les heures du cou- 
cher et du lever du soleil, qu'on trouve dans les 
calendriers. Nous n'entreprendrons pas de traiter 
cette question, qui est en dehors du cadre élé- 
mentaire dans lequel l'étude delà cosmographie doit 
être ici renfermée. Cependant, nous terminerons 
cet article par quelques explications qui en don- 
neront peut-être une idée, et d'autant plus juste- 
que nous y envisagerons les mouvements réels de 
la terre, l'un sur elle-même en 2* heures et l'au- 
tre autour du soleil en une année. 

Représentons le soleil par une petite lampe placée- 
près du centre d'une table ovale, et la terre par une 
boule qui ferait le tour de la table en un an, tout 
en tournant sur elle-même en 24 heures et dans le 
même sens autour d'une tige passant par son 
centre et figurant son axe. Le plan de la table sera 
ce qu'on appelle l'écliptique. Or, l'axe de ro- 
tation diurne de la ferre, au lieu d'être perpendi- 
culaire, se trouve incliné sur ce i)lan. Maintenant, 
qu'on tienne la boule à la main pour la faire 
tourner autour de la tige oblique, on verra qu'il 
n'y a jamais qu'une moitié de la boule qui est 
éclairée par la lampe, et qu'en môme temps, par 
le fait de l'obliquité de l'axe, la circonférence que 
décrit un point de la terre se trouve coupée en 
deux parties inégales par le cercle qui fait la sé- 
paration entre la moitié éclairée qui a le jour et 
la moitié obscure qui a la nuit. Par conséquent, la 
durée du passage de ce point en face du soleil n'est 
pas égale au temps qu'il met à traverser la partie 
opposée. Ainsi s'explique l'inégalité de la durée 
des jours et des nuits. Cette expérience ne présente 



JUGEMENT 



— lO'jy 



JUGEMENT 



as (le difficultés d'exécution ; en la répétant, on 
evra avoir soin de tenir la tige de la boule in- 
linée sur le plan de la table de manière à ce 
u'elle fasse un angle d'environ 23° et demi avec 



une droite qui serait perpendiculaire h ce plan. 
La lignre suivante éclaircira ce qui pourrait 
rester d'un peu obscur dans cette explication. 
[G. Bovier-Lapierre.] 





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Fitj. i. — La tene aux solstices; inégalité des jo 



JOURNEES. — Histoire de France, XXXVIII- 
i-L. — On a l'habitude de désigner par ce nom 
le journées un certain nombre d'événements de 
'histoire de France, dont les plus célèbres sont : 
ajournée îles barricades (12 mai 1588), à la suite 
le laquelle Henri III dut quitter en fugitif Paris 
loulevé par les Guises; la JoW'ée des dupes 
11 novembre 1G301, dans laquelle Richelieu déjoua 
es intrigues de la reine mère et obtint la dis- 
çràce de ses ennemis; la seconde Journée des 
'larricndes (5 août lfi4S), qui fut le commencement 
le la Fronde, et eut pour cause l'arrestation de 
Tois conseillers au Parlement ordonnée par la 
;our; \a. Journée du 14 juillet 1789 (prise de la 
îastille); les Journées des à et G octobre nS9, où 
es femmes de Paris, suivies de la garde natio- 
lalo, se portèrent à Versailles pour en ramener 
e roi; la. Journée du 10 août 171)2 (prise des Tui- 
leries et renversement de la royauté) ; les Journées 
ie septembre, du 2 au 5 septembre 1792 (massa- 
cres dans les prisons) ; les Journées du 31 mai et 
du i juin 1793 (chute des Girondins) ; la Journée 
lu 9 thermidor an II (chute de Robespierre) ; les 
fournées de prairial (I" et 2 prairial an III, sou- 

èvement des faubourgs de Paris contre laConven- 
;ion dominée par la droite) ; la Journée du 13 ven- 
iémiaire lin /F (insurrection des royalistes contre 
a Convention, écrasée par Barras et Bonaparte); 
es Journées des iS et 19 brumaire an VIII (coup 
l'Etat de Bonaparte contre la représentation na- 
ionale): les Journées rfes27, 28 et i:) juillet 1830 
révolution Ji Paris provoquée par les ordonnances 
le Charles X) ; les Journées de février 1848 (révo- 

ution des 23 et 24 février, qui renversa le trône 
le Louis-Philippe). 

.HT.EMEM". — Psychologie, V. — Juger, dit 
Aristotp, c'est affirmer une chose d'une autre 
:hose. Le jugement est essentiellement l'opération 
le l'esprit qui consiste à affirmer un sujet d'un 



attribut. « Le feu est chaud, la terre est ronde, 
l'homme est un animal raisonnable. Dieu est bon, « 
sont des jugements. 

Exprimé par le langage, le jugement s'appelle 
proposition. Toute proposition a en effet trois ter- 
mes: le sujet et Vattrilmt, mis en rapport par le 
verbe. 

On sait que l'analyse grammaticale retrouve 
aisément ces trois termes dans les propositions" 
mêmes qui ne sont formées que de deux mots. 
«J'aime » est pour : oje suis aimant » ; «j'existe » ou 
uje suis ".pour «je suis existant», etc. Et ainsi l'ex- 
pression du rapport qui unit le sujet et l'attribut est 
universellement le verbe être, à des personnes et i 
des temps différents. Ces remarques élémentaires 
jettent un grand jour sur la théorie philosophique 
du jugement. On s'est demandési le jugement est 
toujours le résultat d'une comparaison entre deux 
termes antérieurement et isolément connus. C'est 
la doctrine des anciens logiciens et du grand psy- 
chologue anglais, Locke. On objecte qu'il y a des 
jugements, dits primitifs, où cotte comparaison 
n'existe pas. Soit, par exemple, cette proposition : 
« Je suis. » Peut-on raisonnablement soutenir que 
l'esprit ait d'abord conçu l'existence abstraite 
possible, puis un moi également abstrait et possi- 
ble, et qu'il ait ensuite réuni ces deux termes, 
aperçu leur convenance, pour affirmer l'existence 
réelle et concrète du moi? Il est clair que le con- 
cret est connu avant l'abstrait, que je perçois ition 
existence avant de concevoir l'existence en géné- 
ral, que colle-ci ne m'est donnée que par celle-li: 
qu'ainsi le jugement: «Jesuisnestantérieuràtouti^ 
comparaison des termes que l'analyse y découvre, 
qu'il est l'intuition directe, immédiate, irréducti- 
ble, d'une réalité où le sujet et l'attribut se con- 
fondent absolument. 

Telle est, en résumé, la critique adressée par 
V. Cousin Ma théorie de Locke. Elle est incontes- 



JUGEMENT 



— 1100 



JUGEMENT 



tablement fondée sur un point : l'esprit ne débute 
pas par des abstractions. Je connais mon existence 
avant de connaître l'existence en général, cela est 
hors de doute. Mais il ne s'ensuit pas que le ju- 
gement: Cl Je suis u ne soit que la simple appréhen- 
sion de l'existence telle qu'elle est impliquée dans 
la première et la plus obscure manifestation de 
la conscience. A ce compte, dit très bien M. Janet, 
il faudrait dire que Ihuitre juge, car on doit lui 
supposer quelque sentiment d'elle-même. Or, il 
n'y a jugement que quand il y a réflexion, et la 
réflexion implique déjà quelque distinction entre 
le sujet et l'attribut, et la connaissance, au moins 
confuse, de celui-ci à titre de caractère général 
pouvant convenir à d'autres choses encore qu'au 
sujet dont on l'affirme. Quand je dis: «Je suis», je 
n'exprime pas seulement le vague sentiment que 
tout animal doit avoir de son existence ; je fais 
plus : je me distingue des autres êtres, et je cir- 
conscris en quelque sorte ma part d'existence 
dans le sein de l'existence générale. Kn d'autres 
termes, je me saisis et m'affirme comme une per- 
sonne dont l'existence se pose on face et indépen- 
damment de toute autre existence connue ou con- 
cevable. Donc le jugement : « Je suis, » implique 
véritablement la notion de l'être en général ; donc 
il implique, au moins logiquement, la distinction 
des trois termes, ye suis étant, l'attribut possédant 
ce caractère de généralité que ne saurait avoir le 
sujet je qui est individuel. On doit conclure de 
Ik que le jugement n'appartient pas à l'animal, car 
il suppose l'abstraction et la généralisation, qui sont 
des opérations propres i l'entendement humain. 
On doit en conclure aussi, contre les sensualistes, 
que le jugement se distingue profondément de la 
sensation. "Jugeret sentir, dit Rousseau, cité par 
M. Henri Joly, ne sont pas la même chose. Par la 
sensation, les objets s'otïrent à moi séparés, isolés, 
tels qu'ils sont dans la nature ; par la comparaison, 
je les remue, je les transporte, pour ainsi dire, je 
les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur 
difl'érence ou sur leur similitude, et généralement 
sur leurs rapports... La faculté distinctive de l'être 
actif et intelligent est de pouvoir donner un sens 
à ce mot est. Je cherche en vain dans l'être pure- 
ment sensiiif cette force intelligente qui superpose 
et puis qui prononce ; je ne saurais la voir dans sa 
•nature. Cet être passif sentira chaque objet sépa- 
rément, même il sentira l'objet total forme des 
deux; mais, n'ayant aucune force pour les replier 
l'un sur l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les 
jugera point. » 

C'est uniquement dans le jugement que résident 
la vérité et l'erreur. La pure sensation est infail- 
lible, car elle ne contient aucune affirmation expli- 
cite. Le jugement est vrai ou faux, selon qu'il 
exprime entre l'attribut et le sujet un rapport qui 
correspond ou ne correspond pas à la réalité des 
choses. Il est des cas où le rapport est tellement 
évident, que le jugument se prononce pour ainsi 
dire de lui-même ; la réflexion n'est pas sans doute 
absente, mais elle se borne à concevoir exactement 
les termes et Ji les mettre en face l'un de l'autre : 
leur convenance ou leur disconvenance se mani- 
feste immédiatement. Plus souvent, une réflexion 
prolongée est nécessaire ; et comme la réflexion 
implique la volonté, le jugement est alors, au 
moins partiellement, un acte volontaire et libre. 
Aussi Descartes a-t-il eu raison de dire que là où 
il n'y a pas évidence, il est toujours possible de 
suspendre son jugement, et, par suite, d'éviter 
l'erreur. Eu ce sens, l'erreur est volontaire, et l'on 
est toujours plus ou moins responsable de s'être 
trompé. 

Dans le langage ordinaire, le mot juiiement 
n'est pas pris dans une acception essentiellement 
difl'érente de celle que lui donne le langage jibilo- 
sophique. On dit d'un homme qu'il a du juge- 



ment pour dire qu'il perçoit naturellement, entre 
les choses, les rapports vrais qui les unissent; en 
d'autres termes, qu'il distingue exactement, et par 
une sorte d'heureuse disposition, le vrai du faux. 
Seulement, ainsi quelefaitobserverM. Janet, « dans 
le sens ordinaire, on réserve le mot jiigcmeiit pour 
les cas importants, rares et difficiles : on ne dira 
pas que l'homme montre du jugement en disant 
que la neige est blanche : on le réserve pour les 
cas où il faut du discernement et de la pénétra- 
tion. » Mais toujours il s'agit d'arriver à formuler , 
une proposition qui n'est, en définitive, que l'expres- 
sion d'un rapport entre deux termes. 

La faculté de juger est commune à tous les 
hommes, et nous avons même remarqué qu'elle 
est caractéristique de notre espèce. On peut môme 
avancer qu'elle est dans son essence identique îi 
l'intelligence même (V. hite/ligcnc"). Mais tous les 
hommes ne jugent pas également bien, et les au- 
teurs de la logique de Port-Royal vont jusqu'à dire 
H qu'on ne rencontre partout que des esprits faux. i> 
Avoir l'esprit faux, c'est méconnaître les rapporta 
vrais entre les choses, ou en supposer de chimé- 
riques. Il est clair que la fausseté d'esprit ne 
saurait exister (au moins à l'état normal) pour les 
jugements où le rapport est manifeste ; nul 
homme raisonnable n'affirmera que deux et deux 
font cinq. L'esprit faux ne se trompe que sur les 
rapports un peu cachés ou éloignés. Les rapports 
les plus superficiels lui paraissent essentiels; il 
prendra une simple coïncidence, une succession 
fortuite pour une liaison constante et nécessaire de 
cause à cfl'et. Mais la fausseté d'esprit n'est jamais 
incurable, car elle est toujours l'effet de la précipi- 
tation et de la prévention. Le remode est contenu 
dans ce précepte de Descartes, que nous rappelions 
tout à l'heure : suspendre son jugement. Ajoutons 
que cette suspension ne doit pas être indéfinie ni 
conduire au scepticisme ; il faut seulement sus- 
pendre son jugement jusqu'à ce que, par une obser- 
vation plus scrupuleuse, une réflexion plus péné- 
trante, le rapport vrai se dégage et apparaisse en 
pleine lumière. Rien de plus utile, par conséquent, 
que de mettre les jeunes esprits en garde contre 
les affirmations hâtives, résultat ordinaire de l'i- 
gnorance ; il sera même bon de leur apprendre à 
douter en leur présentant sur une même question 
plusieurs solutions également plausibles en appa- 
rence, ou en les amenant, par une série de ques- 
tions appropriées, à une solution précisément con- 
traire à celle qu'ils avaient d'abord avancée. C'é- 
tait la méthode de Socrate, méthode excellente, 
pourvu qu'elle n'aboutisse pas à l'indilîérence et 
qu'elle ne soit en quelque sorte que le point de 
départ d'investigations plus profondes. 

On a proposé plusieurs classifications des juge- 
ments, en se plaçant à difl'érents points de vue. 
.\ucune n'est encore universellement adoptée à 
l'exclusion des autres; nous nous contenterons 
donc d'indiquer brièvement les divisions les plus 
fréquemment employées. 

1. }ai;ementi affiimatifs et jugements ;ie?a?(/s, 
selon qu'on affirme ou qu'on nie l'attribut du su- 
jet : •< Dieu est bon ; la terre n'est pas carrée. » 
Mais en réalité tout jugement est une affirmation, 
car si je dis : '• la terre n'est pas carrée », j'affirme 
que l'attribut carré ne convient pas au sujet 
terre. . 

1. Jugements analytiques et jugements sijntne- 
tiques Les premiers' sont ceux dans lesquels l'at- 
tribut ne fait que développer l'idée exprimée par 
le sujet; exemple : « l'homme est un anmial raison- 
nable;» l'idée d'animal raisonnable est implicite- 
ment contenue dans l'idée d'homme. Dans les ju- 
gements synthétiques, l'attribut ajoute quelque, 
chose à l'idée du sujet: «l'air est composé d'oxygène; 
et d'azote. "Je puis avoir l'idée de l'air, sans sa-; 
I voir quels sont les gaz qui le composent. 



JUIFS 



— MOI — 



JUIFS 



;!. Jugements ù piioi-i et jugements à posteriori. 
Los jugements à priori sont ceux dans lesijuels le 
r^ipporl entra les deux termes est affirmé antériou- 
i-emcnt il toute expérience, comme : " tout coi'ps 
est dans l'espace. » Ils sont enroro nécesnairfs, c'est- 
à-iiii-e qu'ils expriment une vérité dont le contraire 
est impossible. Nécessaires, ils sont par consé- 
quent universels et absolus, et constituent ce qu'on 
appelle des vérités premières (V. Idées], Les 
jugements à posteriori sont ceux où le rapport 
n'est donné que par l'expérience ; ils sont aussi 
contingents et relatifs. 

4. Jugements f/i>iiéraui, jugements particuliers, 
jugements individuels. Les jugements généraux 
sont ceux par lesquels on affirme un attribut de 
toute une classe d'êtres : « tous les corps sont pe- 
sants. i> Les jugements particuliers sont ceux 
où l'attribut n'est affirmé que d'un nombre plus 
ou moins grand d'individus d'une classe : « quelques 
liommcs sont ambitieux. » Enfiji les jugements in- 
dividuels ne s'appliquent qu'à un seul être déter- 
miné : « Shakespeare est le plus grand poète dra- 
matique de l'Angleterre. » 

h. Jugements classés d'après leurs objets : — ju- 
gements portant sur des réalités ou des faits : ce 
sont les jugements à' expéi'ience ou de perception 
(comprenant eux-mêmes les jugements des sens 
et ceux de la conscience) ; — jugements portant 
sur des idées premières et sur des vérités abso- 
lues: ce sont les jugements rationnels ou princi- 
pes de la raison pure ; — jugements portant sur 
des notions abstraites ou idées conçues par l'es- 
prit, mais sans réalité correspondante : ce sont les 
jugements de conception (qui comprennent les 
produits de l'abstraction et de la généralisation, 
de la mémoire, de l'imagination, de l'association 
des idées) ; — enfin jugements portant sur le rap- 
port logique de plusieurs idées ou de plusieurs 
jugements: ce sont les ruisonnemeiits (raisonne- 
ment par déduction, raisonnement par induction). 
V. Intelligence. ["L. Carrau.] 

Jl'lFS. — Histoire générale, XVI-XXVI. — l. Les 

JtIFS sous LES EMPEREURS ET LES BARBARES JUSQU'A 
l'invasion des ARABES en ESPAGNE (135-711). — Api'ès 

la chute de la Judée (V. Israélites), les Juifs ne son- 
gent plus qu'à la conservation de leurs doctrines; 
leurs écoles florissent en Palestine et en Babylo- 
nie, sous la direction des Tunaïm (rabbins déposi- 
taires de la tradition). Leurs affaires civiles sont 
présidées en lalestine par un Nassi (prince) et 
en Babylonie par un Hesch-Caloutha (chef de 
l'exil). Le plus célèbre de tous, Juda le Saint, petit- 
tils de Gamaliel, descendant d'Hillel, est, vers 220, 
le chef de l'école de Tibériade et le prince des 
Juifs; il écrit la Mischna (recueil des traditions 
orales). Cet ouvrage reçoit plus tard dans les 
deux pays un complément (Guenuira) qui con- 
tient les discussions des rabbins ; l'ensemble, qui 
porte le nom de Talmud (étude), n'est achevé que 
vers la fin du cinquième siècle. Oans cet intervalle, 
d'autres travaux importants sont accomplis, par 
exemple, la fixation du calendrier juif par le calcul, 
et des traductions chaldéennes du Pentateuque où 
dominent des idées spiritualistes. Le Talmud, 
dont le but est d'assurer l'unité du judaïsme, 
contient de nombreuses décisions casuistiques très 
minutieuses ; il porte la trace des superstitions du 
temps et des souffrances cruelles des Juifs; mais 
il reste fidèle à la morale du Pentateuque et main- 
tient la liberté de penser. 

Dès que les Juifs eurent renoncé à toute velléité 
de révolte, les Romains les laissèrent travailler en 
paix ; ils reconnurent leurs chefs et parfois les entou- 
rèrent de considération ; ils leur permirent de fon- 
der librement des communautés dans tout l'Em- 
pire et même d'exercer un certain prosélytisme ; 
ils leur ouvrent l'accès des charges et leur accor- 
dent le titre de citoyen romain. Constantin met 



sans doute quelques restrictions à ces avantages ; 
mais Julien, au contraire, va jusqu'à vouloir rebâtir 
lo temple de Jérusalem. 

Pendantles deux premiers siècles, il n'éclate pas 
de graves dissentiments entre les chrétiens et les 
Juifs, réunis dans une destinée commune; mais, à 
partirda Concile de Nicée, qui fixe le dogme catho- 
lique (325), la division s'accentue et les deux com- 
munions entrent en lutte. En Espagne, des col- 
loques théologiques ont lieu (311), et les prêtres se 
plaignent de ce que leurs ouailles font bénir les 
moissons par les rabbins. Valens, Maxime et Théo- 
dose le Grand interviennent pour empêcher les 
évoques do faire démolir les synagogues; saint 
Ambroise s'oppose àces mesures de protection (395), 
et Honorius exclut les Juifs des fonetions publiques 
(399). Dans Alexandrie, partagée entre les catholi- 
ques orthodoxes, les ariens, les Juifs et les païens, les 
excitations du fougueux évoque Cyrille soulèvent 
chaque jour des luttes armées, et les églises, les 
synagogues et les temples sont tour à tour pillés 
et brûlés (419). AMinorque,une communauté juive 
entière est violemment convertie au christianisme 
après un assaut donné à la synagogue sous la con- 
duite de l'évoque. Tous les chrétiens ne tombent 
pourtant pas partout en d'aussi tristes excès. Saint 
Hilaire, évêque d'Arles, vers 430, Sidoine Apolli- 
naire, de Clermont, vers .472, et les princes goths 
d'Italie et du midi de la Gaule, prennent le parti 
des Juifs, qui reconnaissent ces bienfaits; ils contri- 
buent à la défense d'Arles attaquée par Clo- 
vis (508), et à celle de Naples contre Bélisaire 
(537). 

Justinien fait passer l'intolérance dans les lois ; 
irrité peut-être du concours que les Juifs de Perse 
avaient offert contre lui à leur roi Cliosroès, il res- 
treint leur aptitude à posséder et à recevoir des 
héritages, et leur interdit la lecture de la Bible en 
hébreu et de la Mischna (537). Les conciles les 
excluent de l'état militaire et de la magistrature; 
Avitus, évêque de Clermont-Ferrand, les oblige à 
opter entre le baptême et l'exil (579), et ceux qui 
fuient dans le Midi sont soumis aux mêmes vio- 
lences parlesévêques d'Arles et de Marseille (587). 
Le pape Grégoire !«' le Grand intervient en leur 
faveur; il veut qu'on leur laisse pratiquer libre- 
ment leur culte et qu'on ne les amène au 
christianisme que par la persuasion et la cha- 
rité. 

Ni le clergé, ni les rois ne s'inspirent de cette 
mansuétude; à Paris, où se trouve déjà en 582 une 
synagogue, un concile tenu à l'avènement de 
Clotaire II déclare les Juifs impropres à tout em- 
ploi public; Dagobert renouvelle ces exclusions et 
décrète le baptême forcé. Les princes visigoths 
d'Espagne et la plupart des conciles de Tolède vont 
jusqu'au comble de l'intolérance ; malgré les ser- 
vices des Juifs qui participaient vaillamment à la 
garde des fameux défilés des Pyrénées, le bannis- 
sement est prononcé contre tous ceux qui refusent 
d'apostasier. Un évoque, saint Isidore de Séville, 
fait dominer momentanément les idées de Grégoire 
le Grand et cherche, mais sans succès, à con- 
vertir les Juifs par la discussion pacifique, vers 
630. Mais les conciles et les rois continuent à 
prendre des mesures où se montre nar avance 
l'esprit de l'Inquisition. Une surveillance domesti- 
que est organisée ; les enfants sont enlevés et mis 
au couvent; la bastonnade, la confiscation, l'exil 
frappent les récalcitrants, les lettres de no- 
blesse sont accordées en récompense à l'apo- 
stasie. 

Il était impossible que les Juifs, traités ainsi, ne 
se tournassent pas vers l'Orient qui allait leur 
offrir des libérateurs. Depuis quatre siècles déjà, 
ils étaient en contact dans l'Yémen avec les Arabes, 
et ils avaient converti au mosaïsme un de leurs 
princes, Tobla, et quelques-unes de leurs tribus. Ils 



JUIFS 



— 1102 — 



JUIFS 



s'étaient, non sans combat, soumis à Mahomet, et h 
Jérusalem, à Alexandrie et en Perse, ils avaient 
reçu Omar à bras ouverts . Après les rapides vic- 
toires des califes, les Juifs étaient devenus les 
compagnons d'études des Arabes et avaient vu Ali 
lionorer leurs chefs et leurs savants. Ils ne pou- 
vaient donc en Espagne rester fidèles aux princes 
ingrats qui les persécutaient. Dès que ïarik eut 
passé le détroit, ils se donnèrent ouvertement h lui, 
et, commandés par un des leurs, Kaula-al-Vehudi, 
ils prirent part à la bataille de Xérès, qui eut pour 
résultat l'établissement de la monarchie arabe dans 
la péninsule ibérique (711). 

II. Royaumes musulmans et chrétiens jusqu'aux 
CROISADES (71i-10!l5). — Les écoles juives d'Orient 
avaient pris sous les khalifes un nouvel essor; di- 
rigées par des chefs spirituels qui portent le 
nom de Gaon (liscellonce), elles accomplissent une 
œuvre importante, la Massore (critique tradition- 
nelle), qui fixait non seulement la prononciation du 
texte, mais encore le nombre des versets et même 
des lettres de la Bible; ces précautions étaient né- 
cessaires à cause des discussions dont l'Ecriture 
sainte était alors l'objet. Un prétendu Messie, 
Sérène, suscité par les persécutions du calife 
Omar II, rejetait le Talmud (720,, et une secte, 
celle des Karaiies (textuaires), vers 750, voulait, en 
s'appuyant sur le texte du Pentateuque comme 
autrefois les Sadducéens, répudier toute interpré- 
tation biblique et par suite tout progrès. Sous 
Haroun-al-I\ascUid, les Juifs continuent leurs 
travaux et jouissent d'une certaine autonomie. 
Sous les rois français de la deuxième race, leur 
situation est presque aussi favorable. Charlcmagne 
institue un mailre des Juifs qui veille à leurs in- 
térêts; Louis le Débonnaire et Charles le Chauve 
facilitent leur commerce et obligent certains évê- 
ques fanatiques i les laisser en paix ; mais, après 
la mort de ces princes, les conciles de Meaux et de 
Paris organisent des prédications pour les con- 
vertir. Les Juifs émigrent alors vers le Midi où, 
Sràce au voisinage des Arabes, il régnait une cer- 
taine tolérance. Abd-el-Rahman III (Abdérame), 
khalife de Cordoue, de la race des Omeyades (J4ô), 
prince instruit et juste, avait pour médecin et 
pour ministre un Juif, Chasdai-Ibn-Schaprout, 
qui faisait fleurir à la cour de son maître et chez 
ses coreligionnaires les sciences et la littérature. 
Cliasdai se mit en rapport avec le royaume juif des 
Khazares, en Tartarie. près de la mer Caspienne, 
et obtint de leur roi, Joseph, fils d'Aaron. de cu- 
rieux détails sur leur histoire et leur situation. Il 
paraît que, vers 760, un des ancêtres de Joseph, 
Eoulan, pressé par les chrétiens et les musul 
mans d'abandonner le paganisme, s'éiaît décidé à 
adopter le mosaisme. Son royaume avait alors 
30 milles d'étendue et se trouvait en lutte contre 
les Russes, sous les atteintes desquels il succomba 
peu de temps après. C'est grâce à Cliasdai aussi qu'il 
se fonda à Cordoue une école talmudique impor- 
tante, qui devint bientôt elle-même un centre de 
science et de littérature. 

Les penseurs juifs de tout genre abondent à 
cette époque. En Babylonie, le Gaon Saadya, vers 
930, écrit une œuvre théologique, le Livre des 
croyances et des opinions, où l'autorité de la raison 
est reconnue à côté de ci-lle de l'Ecriture. En Italie 
se fonde l'école de médecine de Salerne, dont les 
premiers professeurs sont des Arabes et des Juifs. 
En Espagne, plusieurs Juifs distingués sont ap- 
pelés au visirat et rendent aux lettres de grands 
services. Le ïalmud est traduit en arabe, les 
études grammaticales sont approfondies; Gabirol, 
poète sublime, connudansle mondechrétiensousle 
nom d'Avicebron, est l'auieur d'une œuvre phîloso 
phique, la Source de la vie, vers lOôO. En France, 
le célèbre Raschi compose sur la Bible et le Tahnud 
des commentaires considérables qui témoignent 



d'autant d'érudition que d'intelligence vraie des 
textes. A Worms, le rabbin Gerson, nommé la lu- 
iniéi-e de l'exil, préside un synode qui proscrit la 
polygamie. En général, les Juifs sont protégés; 
Philippe 1" de France, Guillaume II d'Angle- 
terre, Renaud, comte de Sens, le pape Alexandre II, 
don Pedro d'.\ragon, ainsi que le clergé espagnol, 
résistent aux excès que les populations veulent 
commettre contre eux. 
III. Horribles misères et travau.x intellectuels 

DES JUIFS PENDANT LES CROISADES (1095-1300). — 

Tout à coup, le fanatisme se réveilla avec fureur 
en Orient et en Europe; le féroce khalife Hakem, 
sorte de Caligula mahométan, persécutait cruelle- 
ment les chrétiens et les Juifs de son empire, et, 
par ses ordres, au Caire, l'ÎOûn Juifs avaient été 
massacrés. Le bruit ne s'en répandit pas moins 
en Occident que c'était par leur conseil qu'il avait 
détruit le Saint-Sépulcre. La guerre sainte est 
proclamée; d'immenses multitudes s'ébranlent en 
désordre et commencent par tuer les Juifs, pre- 
miers infidèles qu'elles rencontrent. Les évoques ne 
réussissent pas à les sauver même dans leurs palais. 
Les femmes se jettent dans les fleuves, les pères 
égorgent eu.x-mêmes leurs enfants et se tuent après 
pour échapper aux Croisés. A Jérusalem, après la 
victoire, tous les Juifs sont réunis dans la syna- 
gogue et égorgés, comme les Musulmans dans les 
mosquées. Malgré saint Bernard, Frédéric Barbe- 
rousse et l'empereur Henri VI, les Juifs subis- 
sent partout la haine populaire. Philippe-Auguste 
et Jean d'.ingleterre les frappent de décrets de 
confiscation et d'exil; à Paris seulement, 42 fa- 
briques leur sont enlevées et données à des chré- 
tiens. 

Le midi de l'Europe est plus clément pour les 
malheureux persécutés ; Innocent III, si terrible 
aux Albigeois, et son successeur Honorius, défen- 
dent de les contraindre au baptême. Les comtes de 
Toulouse, « les bons ducs u, comme les appelaient 
les troubadours, leur accordent tous les droits et 
toutes les libertés; ils sont en rapports étroits avec 
leurs coreligionnaires d'Espagne, qui continuent, 
sous les rois chrétiens et les khalifes, à se distinguer 
dans les sciences et la littérature. Juda Halevy 
(1080-1146) est poète à la fois en hébreu et en cas- 
tillan, médecin et théologien; son œuvre capitale 
est le Khozan, où il raconte la conversion du roi 
des Khazares et expose les doctiines fondamen- 
tales du judaïsme. Abraham Ibn-Ezra de Tolède 
(mort en 1168) est poète, philosophe, exégèle sur- 
tout ; la hardiesse de ses interprétations est 
remarquable. Ibn-Daoud écrit un ouvrage, la 
Foi suljlime, dans le but de concilier la religion 
et la pliilosophie. Benjamin de Tudèle, en Ara- 
gon, savant et courageux voyageur, parcourt en 
pleines croisades presque toute l'Europe, une 
partie de IWsie et de l'Afrique, et donne sur les 
Juifs qu'il visite unecurieuse relation (1105 à 1173). 

Le fanatisme venait d'éclater au sein de l'Es- 
pagne arabe elle-même. L'n sectaire cruel, Ab- 
dalla-Ibn-Tumart, venu d'.\frique, avait fondé la 
dynastie des Almohades, qui ne soufl'rait aucune 
dissidence religieuse ; les écoles de Séville, de Cor- 
doue et de Lucena sont détruites ; chrétiens et 
Juifs sont envoyés au supplice, s'ils n'embrassent 
pas l'islamisme. Quelques Juifs s'enfuient dans les 
royaumes voisins et en Italie à la cour de l'empe- 
reur Frédéric II, où ils trouvent une certaine 
faveur. Parmi ceux qui se convertissent en ap- 
parence, se trouvent Maimon et son jeune fils 
Moïse surnommé Maimonides. qui fut un dos plus 
grands penseurs du moyen âge (1135 à I2ii4); à 
23 ans, il écrit un commentaire sur la Mischna; 
devenu le médecin du sultan Saladin, il com- 
pose un abrégé systématique du Talmud, un 
grand nombre d'ouvrages de médecine et de théo- 
logie, et, enfin, un traité d'interprétation philo- 



JUIFS 



— H03 



lUIPS 



sopliique do la liiblc iiitiluliS lo Guide (<•?»■ ér/ar/s. 

Le siècle ii'ùuiit pourtant pas propice aux 
travaux de la pensée ; partout le sang des Juifs 
coulait à Ilots. Un grand nombre avaient péri dans la 
guerre des Albigeois avec les autres victimes de la 
croisade. A Bordeaux, à Angoulôrae, h Saintes, et 
l'oitiers (r.';!G), il Meckicmbourg, à, Breslau (IÏ20), 
i Francfort cl Mayence (I24U), des massacres ont 
lieu sous prétexte d'hosties profanées. Saint Louis 
l'ait brûler le Talmud, décrète l'exil et la confis- 
cation contre les Juifs, en n'exceptant de ces 
mesures que ceux qui pratiquent des métiers 
(1244). Le synode do Vienne ressuscite les ancien- 
nes proscriptions (l'267): c'est en vain que les Juifs 
■d'Allemagne essaient d'échapper à de tels tour- 
ments et veulent, sous la conduite d'un illustre 
rabbin, Meir de Rottenibourg, se diriger du côté 
de l'Orient; l'empereur Rodolphe, qui pourtant 
ne les persécutait pas, les fait ramener dans leurs 
foyers (1280). 

Quelques souverains furent plus cléments h 
cette époque troublée. Au début du siècle, Pem- 
broke, régent d'Angleterre, avait révoqué les 
édits hostiles aux Juifs (12 1 G), édits qui furent 
remis en vigueur après sa mort. Grégoire IX et le 
concile de Tours (12.3CI, InnocentIV(lj247) les pro- 
tègent, condamnent les baptêmes forcés et les accu- 
sations calomnieuses élevées contre;eux. Philippe III 
de France se contente de les pressurer: Boleslas V 
les soutient ou Pologne; Edouard 1»'" d'Angleterre, 
meilleur que son père Henri III, défend qu'on les 
maltraite en Gascogne; Philippe le Bel lui-même, 
mais dans des internions intéressées, prend souci 
de leur liberté et allège les impôts qui pèsent 
sur eux (1288). Aussi, le mouvement littéraire et 
scientifique continue-t-il chez les Juifs pendant ces 
intervalles moins tourmentés. L'étude du Talmud 
se développe principalement au nord de la France 
et en Allemagne ; celle de la philosopliie, dans la 
Provence et en Espagne. Les écoles, fort nom- 
breuses, discutent avec ardeur l'oeuvre de Maimo- 
uides. Accueilli avec enthousiasme par les ujis, 
taxé d'iiérésie et brùlé par les autres, le Guide 
des égarés, traduit de l'arabe en hébreu pendant 
la vie même de l'autour, finit par triompher de 
toute opposition. L'exégèse et la morale, d'une 
part, et d'autre part les doctrines mystiques de la 
Kabale, qui remontent aux Esséniens et à l'école 
d'Alexandrie, et ne sont pas sans rapports avec le 
christianisme, ont de nombreux adeptes. Aussi un 
synode rabbinique interdit-il l'étude de la phi- 
losophie avant l'âge de 25 ans. Les colloques se 
multiplient également entre les prêtres et les 
rabbins ; le roi Jacques P' d'Aragon les provoque 
(1236); saint Louis les permet en 1240 et 1241, 
mais il interdit bientôt 'i il quiconque n'est pas 
bon clerc de disputer aux Juifs. » Les Juifs ne né- 
gligent pas les autres sciences; leurs mathémati- 
ciens sont l'objet des faveurs d'Alphonse X d'Es- 
pagne ; ils dressent les tables astronomiques qui 
portent le nom de ce prince ; le concours de 
leurs médecins, qui se distiiiguont en grand nom- 
bre, est réclamé par les chrétiens eux-mêmes en 
dépit des conciles de Béziers (1246) et d'Alby 
(I2.'>5). ' 

IV. PUEMU'OIIES AJIÉLIORATIO.NSIJA.N'S l'État DESjoll'S 

Ji sgu'A l'exji. d'Esi'agne (13UII-I ii>2). — Le .xiv" siè- 
cle commence mal pour les Juifs. Philippe le Bel 
les chasse de France pour prendre leurs biens ; 
Louis X les rappelle pour les rançonner ; les Pas- 
toureaux les massacrent; et sur la recommanda- 
tion du pape Jean XXll, désireux de les convertir, 
Philippe V lo Long les sauve, mais en leur pre- 
nant 47000 livres (1321). Les tueries continuent en 
Navarre malgré le roi Charles le Bel, et, malgré le 
pape Clément VI et l'empereur Louis V, s'étendent 
en Allemagne (i:M8). La peste avait éclaté; pour la 
conjurer, le peuple malheureux, ignorant et saisi 



d'une sorte de folie, se tlagolli; lui-mèmo et tombe 
sur les Juifs qu'il accuse d'avoir empoisonné les 
fontaines. 11 se passe partout d'épouvantables 
scènes ; ici des Juifs sont mis dans des tonneaux 
et jetés dans le Uhin; lii, on en roue et on en 
décapite un grand nombre ; ailleurs, on les brûle par 
milliers; dans quelques villes, notamment ii Paris, 
ils n'obtiennent la vie qu'il prix d'or. 

Pendant cetli^ horrible explosion, la Pologne, 
sous Casimir le Grand, inspiré par une autre 
Esther (1333), et les rois d'Espagne qui ont 
besoin d'eux pour la lutte contre les Maures, 
leur accordent une grands influence. Jean le Bon, 
Charles V le Sage, Charles VI de France et 
l'Iiilippe le Hardi, duc de Bourgogne, leur as- 
surent, moyennant do fortes redevances, un peu 
de sécurité. On leur fait porter un signe distinctif 
et on leur assigne des quartiers spéciaux, afin de 
les protéger plus facilement ; mais on leur permet 
de devenir médecins ii la condition do fréquenter 
les universités de l'État. Les savants juifs con- 
tinuent à jouir en Provence d'une réelle fa- 
veur ; à Luuel, la famille des Tibbon traduit en 
hébreu les ouvrages arabes et les fait connaître 
ainsi aux savants chrétiens ; à Bagnols, Levi- 
ben-Gerson, maître Léon, cultive l'exégèse avec 
hardiesse, et il peut nier le dogme de la création 
ex nikilo sans être, de la part de ses coreligion- 
naires, l'objet d'aucun anathème (1360) ; ii Alger 
enfin fleurit une grande école, dans laquelle on 
enseigne les sciences profanes avec la théologie. 

Pendant les désordres qui avaient suivi la] folie 
de Charles VI, un édit avait expulsé les Juifs de 
France; Charles VII les rappelle, et la situation con- 
tinue il s'améliorer partout pour eux. Le pape 
Martin V interdit de les forcer au baptême, leur 
permet la célébration de leur culte et engage les 
souverains aies traiter avec humanité (1419). Cette 
voix tolérante ost entendue; dans le Dauphiné et le 
Comtat d'Avignon, les autorités protègent les Juifs 
contre le peuple (1436), et en Castille le roi Jean II 
les défend contre le pape Eugène IV, oublieux des 
traditions de son prédécesseur. Sixte IV est plus 
clément ; les persécutions venaient de recommen- 
cer en Allemagne, en Bohême et en Pologne; le 
bruit s'était répandu que des enfants chrétiens 
avaient été assassinés; les Juifs sont aussitôt tor- 
turés et brûlés ; le magnanime pontife refuse avec 
sévérité d'accueillir ces calomnies odieuses (1475). 
En Orient, la situation était meilleure encore ; 
Mahomet II, après la prise de Constantinople 
(1453), avait appelé le grand-rabbin dans son 
conseil suprême avec les chefs des autres cultes ; 
et les Juifs fournissaient aux sultans de savants 
médecins et d'habiles diplomates. 

L'Espagne et le Portugal, où les Juifs occupaient 
aussi de hautes positions, étaient loin de cette tolé- 
rance. Depuis longtemps le clergé, chez lequel 
s'était réveillé l'esprit des anciens Visigoths, s'ir- 
ritait de voir les Juifs persister dans leurs croyan- 
ces, pratiquer ouvertement leur culte et occuper 
les emplois civils ii l'égal des chrétiens. Les repré- 
sentations qui avaient été faites aux princes étaient 
restées sans résultat comme les tentatives de pro- 
sélytisme. L'Inquisition fut établie malgré la no- 
blesse, et les persécutions commencèrent (1478). 
Isaac Abravanel, grand hébraîsant et politique 
habile, qui avait été ministre d'Alphonse V de 
Portugal, était alors chargé des finances de Fer- 
dinand et d'Isabelle; son crédit ne put améliorer 
la situation qui devenait chaque jour plus péril- 
leuse. La chute de Grenade, dernier boulevard des 
Maures en Espagne (1492), amena la catastrophe. 
Sous l'inspiration de Torquemada, grand-inquisi- 
teur, Isabelle et Ferdinand décrétèrent contre les 
Juifs l'exil ou le baptême. Un certain nombre crut 
pouvoir, à l'exemple du passé, trouver la sécurité 
sous les apparences du christianisme ; traites avec 



JUIFS 



— 1104 — 



JUIFS 



mépris par le peuple, qui les appelait Marranos 
(maudits), ils devinrent pour la plupart la proie de 
l'Inquisition. Mais environ 600 000 Juifs, fidèles à 
leur foi, partirent dans le plus affreux déiiùnient. 
Les uns furent réduits en servitude, ou périrent 
par la traliison de ceux à qui ils s'étaient confiés. 
Les autres, après d'iiorribles soufl'rances, purent se 
réfugier dans le midi de la France, en Afrique, en 
Italie, en Turquie et dans les Pays-Bas. Le fana- 
tisme avait étouffe cliez Ferdinand et Isabelle le sen- 
timent même de leurs véritables intérêts; l'expul- 
sion des IVlaures et des Juifs eut pour l'Espagne 
des conséquences plus fatales encore que, deux 
siècles plus tard, en France, l'exil des protestants ; 
ce pays cessa d'être un centre de science, d'indus- 
trie et de commerce. Depuis le commencement du 
XV' siècle, des penseurs remarquables, philosophes 
et littérateurs s'y étaient montrés, ainsi qu'en Italie, 
où les papes accueillent les savantsjuifs. En Alle- 
magne, ce sont toujours les études talmudiques 
qui prédominent ; l'illustre Reuclilin, qui avait eu 
un Juif pour maître d'hébreu, y gagna, devant 
l'empereur Maximilien, la cause du Talniud qu'un 
Juif apostat voulait faire briiler (lôlO). Peu après, 
le Talmud était imprimé à Anvers, ainsi que l'Ecri- 
ture sainte et ses grands commentateurs, et se 
trouvait désormais sauvé du fanatisme. 

V. Fin des persécutions, .wiii" siècle. — RÉ- 
voLL'TioN FRANÇAISE. — L'inventiou de l'impri- 
merie, la Réforme p'Otestante, le progrès géné- 
ral des sentiments d'humanité devait avoir 
pour résultat d'adoucir en général le sort des 
Juifs. « La dispersion de ceux d'Espagne dans 
l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une 
nouvelle civilisation. » (Miclielet, Réforme.) La 
plupart des Etats les reçurent et surtout les 
républiques commerçantes d'Italie ; Ravenne 
demande à Venise de lui en envoyer une colonie. 
L'Allemagne, où le fanatisme éclate encore, en- 
tend Luther réclamer pour ceux qu'il appe'le 
n les frères du Christ, » et demander qu'on leur 
permette les travaux utiles afin qu'ils puissent 
abandonner l'usure. La Turquie, toujours lar- 
gement ouverte aux Juifs, mot h profit leurs ser- 
vices. Le sultan Sélim se fait représenter à Venise 
par un ambassadeur juif (1Ô12). Le grand Soliman 
a pour ministre Joseph , un ancien Marruno 
écliappé d'Espagne après les plus étonnantes aven- 
tures. Elevé à la dignité de prince de Naxos, Jo- 
seph fait écrire par son souverain une lettre 
menaçante qui arrache à l'Inquisition d'Ancùne 
quelques-uns de ses coreligionnaires, sur le point 
d'être brûlés (15G6;. Les Juifs du nord de l'Afri- 
que se vengent noblement des souffrances de 
leurs pères; sous le règne de Don Sébastien, 
arrière- petit-fils d'Isabelle , les Portugais sont 
battus près de Fez ; ils sont heureux d'être ache- 
tés par les descendants des victimes, chez lesquels 
ils retrouvent leur langue maternelle et la plus 
touchante humanité (1678). La France enfin com- 
mence en faveur des Juifs une réaction de justice 
et de tolérance qui ne s'arrêtera plus ; des lettres 
patentes d'Henri II, en 1550, et d'Henri III, en 
1574, autorisent les Marranos, qu'on nommait 
alors nouveaux -cluétiens et marchands espuipiots 
et portuijais, à s'établir à Rayonne et à Bordeaux. 
Les Juifs du Dauphiné sont admis par un arrêt 
du parlement, et ceux de Metz par une ordon- 
nance royale (1607). La Pologne, lolérante aussi, 
donne aux Juifs vers 1548 l'égalité et la liberté, que 
les intrigues des jésuites devaient plus tard leur 
faire perdre. 

La Hollande avait d'abord refusé de s'ouvrir 
aux exilés d'Espagne , qu'elle prenait pour des 
émissaires de Philippe II, utils ne purent célébrer 
leur culte qu'en secret; mais ensuite ils obtin- 
rent la permission d'élever une synagogue (ISiiS). 
Peu à peu, leur nombre s'accrut par l'arrivée de 



leurs frères de la Péninsule, dont la position 
continuait à être horrible ; parfois ils étaient au- 
torisés à quitter le pays ; presque constamment 
ils étaient abandonnés k l'Inquisition, qui, pen- 
dant le xvi" et le xvii'^ siècle, fit brûler plus de 
30 000 victimes et en condamna environ 270 000 
aux galères. Les malheureux Marranos sont pour- 
suivis jusqu'au Brésil, où ils n'obtinrent un peu 
de calme que lors de la conquête de ce pays par 
les Hollandais et où vint les trouver une co- 
lonie envoyée par les Israélites d'Amsterdam 
(1C24). 

Il souffle à cette époque dans plusieurs pays un 
esprit de tolérance envers les Juifs. Henri IV de 
France, Christian IV de Danemark et le duc de 
Savoie leur sont favorables. Une émeute san- 
glante contre ceux de Francfort est réprimée 
par les autorités (1614) ; ceux de Prague sont atta- 
qués par le peuple qui les accuse d'avoir assassiné 
deux chrétiens, mais une enquête démontre 
leur innocence (1C34). Louis XIV règle la situa- 
tion de ceux de l'Alsace , nomme leur grand 
rabbin et confirme les édits de ses prédéces- 
seurs pour ceux de Metz et de Bordeaux (1057). 
Croniwell, sur l'envoi d'une députation juive 
d'Amsterdam, autorise leur retour définitif en An- 
gleterre ( 1 05 1 ) , et leur accorde le droit de propriété 
qu'ils conservent sans entraves sous Charles II. 
Jean-Casimir et Sobieski maintiennent leurs pri- 
vilèges en Pologne (1674). Quelques troubles ont 
lieu en Turquie, suscités, sous Mahomet IV, par 
un imposteur juif qui se fait passer pour Messie et 
trouve des adhérents même dans l'Europe chré- 
tienne; mais ils n'amènent aucune persécution et 
n'atteignent pas sérieusement la tranquillité des 
Israélites d'Orient (,1665). 

La Hollande, qui est le centre de toutes les li- 
bertés, offre le plus curieux spectacle. Un de ses 
plus illustres enfants, Grotius, le créateur de la 
science du (Iroit des yens, revendique pour tous 
les hommes les droits de la conscience. Les Juifs, 
qui contribuent à la prospérité de son commerce 
et la soutiennent par leurs sacrifices dans ses 
guerres d'indépendance, ont donc toute liberté 
pour leurs doctrines religieuses et leurs écoles. 
A la tête du mouvement intellectuel à Amsterdam 
se place Manassé-ben-Israel, né à Lisbonne où 
son père était mort victime de l'Inquisition ; il 
écrit et imprime en hébreu, en latin, en portugais 
et en anglais ; c'est lui qui négocie avec Cromwell 
le retour des Juifs en Angleterre. A côté de lui se 
trouvent de nombreux écrivains et savants, des 
professeurs et des médecins qui avaient réussi à 
quitter l'Espagne où ils vivaient sous les appa- 
rences du christianisme. C'est de ce milieu 
aussi que sort, à cette époque, un génie, l'un 
des plus grands philosophes des temps moder- 
nes, Baruch Spinosa (1632-1677). Disciple de 
Maîmonides et d'Ibn-Ezra, autant que de Des- 
cartes, mais surtout penseur original, Spinosa in- 
terprète rationnellement la Bible, mais s'éloigne 
par sa doctrine panihéiste, qui confond en une 
seule substance Dieu, la nature et l'homme, du ju- 
daïsme pour lequel ses frères d'Espagne et de 
Portugal versaient encore tous les jours leur sang. 
Les rabbins d'Amsterdam le frappent d'interdit, 
jugement sévère, qu'explique la situation pénible 
des Juifs à cette époque, mais non la tradi- 
tion Israélite, toujours favorable à la liberté de 
penser. 

Le progrès des idées de justice continue et le 
judaïsme devient l'objet de l'attention générale ; 
les détracteurs ne lui manquent pas, mais les es- 
prits sérieux l'étudient sans prévention ; nous 
sommes arrivés au xviii» siècle, au siècle des re- 
vendications intellectuelles et de l'émancipation 
politique des hommes. Richard Simon, Basuage, 
l'évêque Lowth en Angleterre, Herder en Aile- 



JUMENTES 



— nos — 



JUMENTES 



magiio, tous chrétiens, étudient la langue sainte, 
riiistoire et la poésie dos Hébreux. L'abbé Guénée, 
rn France, réfute les railleries de Voltaire qui 
attaque la Bible sans la comprendre. Moïse Mendels- 
solni enfin, Juif de Berlin, prend liautement, ni;iis 
avec tact, la défense rte sa religion. Célèbre déjà 
par son Phédon, entretiens philosophiques sur 
l'immortalité de l'àme, et ses Matinées, ouvrage 
sur l'c^xistonce de Dieu, Mendelssohn donne une 
traduction du Pentateuque où dominent les idées 
de Maimonides; dans un écrit intHulé Jérusalem, 
il met en relief les principes juifs qui accordent le 
salut il tous les justes sans distinction de culte, 
et il demande que les droits civils et politiques de 
l'homme ne dépendent plus de sa croyance reli- 
gieuse (n«l). Mendelssobn est soutenu par toute 
une pléiade de Juifs intelligents qui deviennent 
avec lui les fondateurs du judaïsme moderne. 

De si légitimes revendications ne pouvaient pas 
ne pas triompher des dernières résistances du fa- 
natisme. Quoique la situation des Juifs fût précaire 
encore dans bien des pays, l'heure de la liberté ap- 
prochait pour eux. Au commencement du .wiii' 
siècle déjà, le jeune roi d'Espagne, Philippe V, 
avait refusé d'assister à un autodafé ; c'était un 
signe des temps. Les Juifs obtiennent en Prusse 
la juridiction commune et, en Angleterre, la con- 
firmation de leurs anciens droits (ITia). En Lor- 
raine, où la liberté leur avait été donnée, puis 
reprise (1728), le roi Stanislas les organise et 
nomme leurs syndics (T 5 i). Clément XIV, Louis XV 
et les parlements français défendent qu'on leur 
enlève leurs enfants pour les baptiser (1764). 
L'empereur Josepli II, plus tolérant que ses sujets, 
leur accorde une égalité presque complète, fait 
soutenir leurs écoles par l'Etat, et prescrit aux 
prêtres d'enseigner au peuple envers eux des 
sentiments de justice (1782). Les Etats-Unis d'A- 
mérique, après la guerre de l'indépendance, les 
admettent aux fonctions publiques (1783). Les 
philosophes surtout plaident leur cause avec 
ardeur. Lessing, le grand apôtre de la tolérance, 
attaque de front l'intolérance dans son drame, 
Nathan le Baye, qui établit une assimilation com- 
|ilète entre les doctrines des différents cultes. 
Dohm, conseiller militaire à Berlin, Voltaire et 
Mirabeau réclament hautement pour les Juifs les 
droits de citoyens. Louis XVI accueille leurs délé- 
gués et nomme une commission chargée de pré- 
parer pour eux des réformes. Mais la Révolution 
éclate. Sur la proposition de l'abbé Grégoire, en 
1790, et sur celle de Duport, en 1791, l'émanci- 
pation des Juifs est proclamée par l'Assemblée 
constituante. 

Quelques années plus tard, de nouveaux progrès 
s'accomplissent ; Napoléon convoque à l'Hôtel de 
Ville de Paris une réunion de notables juifs et 
un grand sanhédrin, et il organise officiellement 
le judaïsme (1808) La Restauration fondeun sémi- 
naire à Metz pour les rabbin»; et, après 1830, le 
culte Israélite reçoit, comme les autres, les subsides 
de l'État en France, en Belgique et en Hollande. 
Dos lors, les Juifs, devenus citoyens, entrent dans 
toutes les carrières et s'unissejit étroitement aux 
pays qui les ont adoptés. Si quelques explosions 
haineuses se produisent de temps en temps, elles 
deviennent de plus en plus rares, et sont l'objet 
de l'universelle réprobation. Quelques petits pays 
résistent encore à la justice; mais, sous l'inspira- 
tion de la France, l'Europe, réunie en congrès, 
admet dans le droit public des peuples la liberté 
de conscience et l'égalité de tous les citoyens de- 
vant la loi (1859 et 1878). [E.-A. Astruc] 

JUMENTES. — Zoologie, X. — Sous le nom 
de Jumeiités on a, dans ces derniers temps, pro- 
posé de désigner certains mamjnifères herbivores, 
tels que les Chevaux, les Rhinocéros et les Ta- 
I>irs, qui, pour la plupart, atteignent de grandes 
2» Partii;. 



dimensions, et qui, dans les classifications an- 
ciennes, étaient associes aux Eléphants et aux 
Porcins pour constituer la grande division des 
Pachydermes. 

Les Jumentés sont conformés pour se mouvoir 
à la surface du sol; les quatre membres se ter- 
minent par des doigts généralement eu nombre; 
impair, munis d'ongles indivis, en forme de sa- 
bots. Leurs dents sont de trois sortes, des in- 
cisives, des canines qui font parfois défaut, ou 
sont peu distinctes, au moins h la mâchoire infé- 
rieure, et des molaires séparées des dents précé- 
dentes par une lacune et ofi'rant sur leur couronne 
des replis plus ou moins compliqués. Ces replis, 
étant constitués par une substance dure qu'on 
appelle Vémnil, s'accusent naturellement par 
l'usure de la portion tendre ou osseuse de la dent. 
L'estomac des Jumentés est simple, c'est à-dire 
ne consiste qu'en une seule poche, et les intestins, 
fort longs, présentent sur leur trajet au moins un 
appendice terminé en cul-de-sac, ou rœcum. Le 
cerveau montre à la surface de ses hémisphères 
des circonvolutions plus ou moins nombreuses, 
ce que l'on considère ordinairement comme l'in- 
dice d'une intelligence développée. Enfin la peau 
est tantôt très épaisse et presque entièrement dé- 
nudée, tantôt plus souple et complètement revêtue 
de poils. 

La plupart des Jumentés ont des habitudes sau- 
vages et un naturel brutal ; ils vivent générale- 
ment en troupes, dans les prairies ou dans les 
forêts humides, et se nourrissent presque exclu- 
sivement de substances végétales, de plantes four- 
ragères, de feuilles, d'écorccs et de branches 
d'arbres. Aux époques antérieures à la nôtre, 
dans les plaines marécageuses de l'Europe habi- 
taient de nombreux représentants de l'ordre des 
Jumentés; mais de nos jours on ne trouve plus 
dans nos régions une seule espèce do ce groupe 
vivant à l'état sauvage. 

Le genre Clœoal (Eqmis) comprend non seule- 
ment le Cheval proprement dit, mais l'Ane, le 
Zèbre, l'Hémione, etc. Il est essentiellement ca- 
ractérisé par la conformation du pied, terminé par 
un seul doigt apparent, dont l'extrémité est en- 
fermée dans un ongle en sabot. De là vient le nom 
de sotipi'de, qui a été imposé à ces animaux. 

Chez les chevaux, on compte, à chaque mâchoire 
et de chaque côté, six incisives tranchantes, six, 
molaires, et parfois une petite canine. Entre celle- 
ci et la première molaire est l'espace vide nommé 
ban-e, dans laquelle on place le mors qui sert à 
diriger ces animaux. Les molaires offrent les replis 
caractéristiques des Jumentés; quant aux inci- 
sives, elles sont creusées, sous la couronne, d'une 
fossette qui disparaît avec l'âge. L'œil est vif et 
saillant, l'oreille longue et mobile; les narines 
sont dépourvues do mufle, et la lèvre supérieure 
peut s'avancer de manière à constituer un organe 
do préhension. Tout le corps est revêtu d'un poil 
bien fourni, qui s'allonge sur le dessus du cou 
pour former une crinière. La queue présente éga- 
lement une touffe de poils allongés. 

Le cjjeval proprement dit se distingue de l'âne, 
du zèbre et de ses autres congénères, par sa robe, 
de couleur uniforme et par sa queue touffue à, 
partir de la base. Il est généralement d'une taille 
élancée et de formes élégantes. Sa patrie d'origine 
parait être l'Asie centrale; inais il est maintenant 
répandu dans toutes les parties du monde ; intro- 
duit en Amérique à l'époque de la conquête, il y 
est revenu à l'état sauvage sur certains points, 
particulièrement dans les Pampas de Buenos- 
Ayres. En Europe, la domestication du cheval 
remonte à une époque extrêmement reculée, et, 
avec le temps, se sont formées des races (|ui ont 
chacune des mérites particuliers. Citons seule- 
ment le clieval anglais, le cheval percheron, le 
70 



JUSTICE 



— 1106 — 



JUSTICE 



cheval des landes, le cheval corse, etc. — V. C/ie- 

A l'état de liberté, le cheval préfère les pâtu- 
rages secs; en domesticité il peut être nourri avec 
du foin, de la luzerne, du trèOe, de l'avoine, de la 
vesce, de la paille d'orge, de froment et d'avoine 
et des feuilles de mais. 

L'âne, presque toujours d'une stature moins 
élevée que le cheval, a les oreilles plus longues, 
la queue plus grêle à la base, le poil plus rude 
et de couleur plus terne. Une croix noire se 
dessine sur ses épaules. Doué d'une patience et 
d'une sobriété exemplaires, l'âne rend dans beau- 
îoup de contrées d'éminents services aux gens de 
Ta campagne ; malheureusement il perd de sa vi- 
vacité en vieillissant, et devient avec l'âge d'un 
«ntètement stupide. — V. Ane. 

L'hémione, au pelage lustré, offrant des teintes 
fauves qui se fondent, d'une part dans du blanc 
pur, de l'autre dans du brun foncé, habite la Perse 
et ia Mésopotamie. Le couagga, le daw et le 
zèbre, qui ont des couleurs plus vives, des raies 
brunes ou noires sur fond jaunâtre, se trouvent au 
contraire dans le sud et dans l'est de l'Afrique, 
jusqu'en Abyssinie. Ces superbes animaux sont 
d'un naturel farouche et rebelles à toute domesti- 
cation. 

Beaucoup plus lourds de formes que les Juraen- 
tés du genre Cheval, les Rhinocéros se font remar- 
quer encore par leur peau extrêmement épaisse, 
généralement dénudée, verruqueuse, et fortement 
plissée sur certains points du corps, par leurs mem- 
bres terminés chacun par trois doigts, par leur 
queue courte et presque nue, et enfin par la pro- 
tubérance cornée, simple ou double, qui surmonte 
leur nez. Cette protubérance, reposant sur une 
voûte constituée par les os du nez, adhère h la peau 
et parait résulter de l'agglutination d'un sraiid 
nombre de poils. Les rhinocéros ont pour patrie 
les contrées les plus chaudes de l'ancien conti- 
nent, c'est-à-dire le centre de l'Afrique, le sud de 
l'Asie et les îles avoisinantes, telles que Java, 
Sumatra et Bornéo. Ils vivent dans les endroits 
liumides et ombragés, et se vautrent dans la boue 
à la manière des porcs. 

Les Tupii-s ont une taille moins élevée et des 
formes moins massives que les Rhinocéros; ils ont 
aussi la peau moins rugueuse, le nez dcpourvu 
de corne, mais prolongé en avant en forme de 
trompe. Par l'aspect extérieur et par les mœurs ils 
rappellent les cochons, mais ils n'ont pas comme 
ces derniers les pieds fourchus; leurs membres 
antérieurs sont terminés par quatre doigts et leurs 
membres postérieurs par trois doigts seulement. 
Ils vivent dans l'Inde et dans l'Amérique tropi- 

Parfois enfin on réunit aux Jumentés des mam- 
mifères de petite taille, qui sont connus depuis la 
plus haute antiquité, puisqu'il en est déji ques- 
tion dans la Bible. Ces mammifères sont les Da- 
mans ou HyvjcHés, qui ressemblent extérieure- 
ment aux marmottes et aux cochons d'Inde, et qui 
ont les pattes tourtes, avec cinq doigts en avant 
et trois doigts en arrière, le corps assez allongé 
et tout couvert de poils, la tête amincie en avant 
et surmontée d'oreilles arrondies, les mâchoires 
pourvues seulement d'incisives et de molaires. Les 
damans sont des animaux fort doux, mais peu in- 
telligents, qui se nourrissent de végétaux, mais qui 
n'ont pas la faculté de ruminer. Us ont pour 
patrie l'Afrique australe et orientale, la Syrie et 
la Palestine, et se tiennent dans les endroits ro- 
cailleux, où ils se creusent des terriers entre les 
pierres. Dans la Bible ils sont désignés sous le 
nom de Saphans et rangés parmi les animaux im- 
purs. lE. Oustalet.] 

JUSTICE. — Législation usuelle, X. — Nous 
donnons dans cet article quelques notions élé- 



mentaircs de droit pénal, en renvoyant, pour l'or- 
ganisation judiciaire et pour ce qui concerne les 
attributions des tribunaux en matière civile, à 
l'article Trihuuarix. 

PniNciPES GÉNÉRAUX. — Le droit pénal est cotte 
pariie de la législation qui établit les peines 
applicables â certaines infractions réprimées par 
la loi, et qui détermine les formes i suivre pour 
arriver à la répression de ces faits. Le droit 
pénal se divise ainsi en deux parties bien dis- 
tinctes : le droit pénal proprement dit, qui définit 
et détermine les faits punissables et les peines 
qui doivent être prononcées; et l'instruction crimi- 
nelle, qui s'occupe des juridictions et de la procé- 
dure. La législation pénale se trouve contenue en 
grande partie dans deux codes : le Code pénal et le 
Code d'instruction criminelle. 

Division des iléhis 't des peines. — Les faits 
prévus par la loi pénale, compris sous la dénomi- 
nation générale de délits, se divisent en trois 
classes : les crimes, les délits de police correc- 
tionnelle, les contraventions de simple police. Les 
crimes sont punis de peines afflictives et infa- 
mantes et jugés par les cours d'assises ; les délits 
sont punis de peines correctionnelles et jugés par 
les tribunaux de police correctionnelle ; les con- 
traventions de simple police sont punies des 
peines de simple police et jugées par le juge de 
paix, statuant comme juge de simple police. 

Peines en matière ertm-nelte. — Les peines en 
matière criminelle sont : l°la peine de mort, ré- 
servée pour quelques crimes d'une gravité excep- 
tionnelle; 2° la peine des travaux forcés à perpé- 
tuité ou h temps, qui est subie dans des établis- 
sements créés aux colonies ; la durée de la peine 
des travaux forcés à temps est de cinq ans au 
moins et de vingt ans au plus ; 3° la réclusion, dont 
la durée est de cinq ans au moins et de dix ans 
au plus, et qui est subie dans les maisons centra- 
les. Il faut ajouter les peines réservées aux crimes 
politiques, la déportation et la détention, et deux 
peines dont le caractère est seulement infamant, 
le bannissement, qui consiste dans l'expulsion du 
territoire français, et la dégradation civique, qui en- 
traine la privation des droits politiques et la priva- 
tion de certains droits ci vils, par exemple du droit de 
faire partie d'un conseil de famille, d'être témoin 
dans les actes. Les peines criminelles entraînent 
comme conséquences accessoires : la dégradation 
civique, l'interdiction légale, qui prive le condamné 
pendant la durée de la peine de l'administration de 
ses biens, la surveillance de la haute police, qui 
permet à l'administration d'assigner une résidence 
au condamné après l'expiration de la peine. 
Peines correctionnelles el peinesde simple police . 

— Les peines qui peuvent être prononcées par les 
tribunaux correctionnels sont l'emprisonnement, 
dont la durée est de six jours au moins, de cinq 
ans au plus; l'amende, qui ne peut être inférieure à 
seize francs ; l'interdiction de certains droits, tels 
que le droit de vote et d'élection, le droit de port 
d'armes, le droit de faire partie d'un conseil de 
famille et d'exercer la tutelle ; enfin la surveillance 
de la haute police. Le juge de simple police peut 
prononcer un emprisonnement de un i cinq jours 
et une amende de un à quinze francs. 

Personnes punissables, responsables ou excus.v 
BLES. — Personnes qui ne sont pus responsables. 

— Il y a certains cas dans lesquels l'auteur d'un 
l'ait coupable échappe à toute responsabilité : celui 
([ui est en état de démence au moment de l'acte, 
ou qui a agi sous l'empire d'une force à laquelle 
il n'a pu résister, n'est pas responsable. L'homicide 
ou les blessures ne sont pas punissables, lorsque 
celui qui en est l'auteur se trouvait en état de 
légitime défense, par exemple s'il repoussait une 
attaque nocturne, ou se défendait contre les 
auteurs d'un vol commis avec violence. Aucune 



JUSTICE 



— 1107 — 



JUSTICE 



peine ne peut être prononcée dans ces diverses 
circonstances. 

Excuses. — La loi a établi en outre certaines 
«xcuses qui font disparaître la peine ou la dimi- 
nuent. Ainsi le vol commis par un fils au préju- 
dice de son père, ou rcciproquenieiil, ne peut être 
puni, à raison de la relation de parenté qui unit 
l'auteur et la victime du délit. La provocation est 
une cause d'excuse qui atténue seulement la peine : 
te meurtre, les blessures et les coups sont punis 
d'une peine moins sévère, lorsqu'ils ont été pro- 
voqués par des coups ou des violences graves en- 
vers les personnes. 

Minorité (le seize ans. — La responsabilité pénale 
complète ne s'applique qu'à l'individu qui a atteint 
l'âge de seize ans. Lorsqu'un mineur âgé de moins 
de seize ans est traduit devant la cour d'assises ou 
le tribunal correctionnel, le jury ou les juges ont à 
résoudre cette question : n-t-il agi sans discerne- 
ment ? S'il est décidé que le mineur de seize ans 
a agi sans discernement, il est acquitté, rendu à 
ses parents ou envoyé dans une maison d'éduca- 
tion correctionnelle. S'il est reconnu que le mi- 
neur a agi avec discernement, il est condamné, 
mais la peine qui lui est appliquée est considéra- 
blement réduite ; il ne peut jamais être condamné 
qu'à l'emprisonnement, quelle que soit la gravité 
du crime. 

Circonstances atténuonics . — Los circonstances 
particulières peuvent dans cliaque affaire influer 
sur la culpabilité. Pour que le juge puisse tenir 
compte de ces circonstances, la loi fixe pour les 
peines temporaires un minimum et un maximum 
entre lesquels la condamnation peut être pro- 
noncée. En outre, le jury de la cour d'assises ou le 
tribunal correctionnel peut déclarer qu'il existe 
en faveur do l'accusé ou du prévenu des circon- 
stances atténuantes. Cette déclaration entraîne 
une diminution de la peine à appliquer; elle fait 
descendre la peine d'un ou de deux degrés 
suivant les distinctions indiquées dans l'art. 4(i3 
du Code pénal. 

Tentative. — La loi ne punit pas seulement le 
crime accompli; la simple tentative criminelle, ma- 
nifestée par un commencement d'exécution et qui 
n'a été suspendue ou n'a manqué son effet que par 
une circonstance indépendante do la volonté de son 
.lutcur, est punie comme le crime lui-même. Les 
1 Putatives de délits ne sont punies comme le délit 
lui-même qu'en vertu d'une disposition spéciale 
cil la loi. 

Cuinplicilé. — Les complices, c'est-à-dire ceux 
c|ui ont coopéré au crime ou au délit, sont punis 
rnmmo l'auteur principal. La complicité existe 
clirz ceux qui provoquent l'auteur du crime ou du 
délit à le commettre, ceux qui lui donnent des 
instructions, lui fournissent des armes, l'aident 
uu l'assistent dans l'accomplissement du fait cou- 
p:il)le, ou qui recèlent sciemment les choses enle- 
véf'S à l'aide du crime ou du délit. 

lié'idive. — Lorsqu'un individu déjà condamné 
commet un nouveau délit, la condamnation déjà 
subie peut être une cause d'aggravation de la 
peine. La récidive manifeste en effet chez le 
délinquant une perversité plus grande, et une 
peine plus forte doit lui être appliquée, puisque 
la première condamnation n'a point eu pour effet 
de le détourner de commettre un nouveau délit. 

Instruction cnuiiNELLE. — Notions (ii'némles sur 
l'action pu/ilirjue et ■ iuile. — Le fait délictueux 
donne naissance à une double action: l'action pu- 
lilique, qui tend à l'application de la peine, et l'ac- 
tion civile, qui a pour objet la réparation du dom- 
mage causé par le délit à celui qui en a été victime. 
L'action public] ue est exercée,' par les magistrats du 
niiiiistère public; l'action civile, parla personne 
'lésée. Ces deux actions peuvent être réunies: en 
elTei, celui qui a été victime d'un délit peut se 



porter partie civile devant la juridiction répres- 
sive, qui statue en même temps sur l'action pu- 
blique et sur l'action civile; lorsque la personne 
lésée ne s'est point portée partie civile, elle peut 
former devant les tribunaux civils une demande en 
dommages-intérêts soumise aux règles ordinaires 
de la procédure en matière civile. — V. Tribunaux. 

Prescription en matière pénale. — Le droit de 
poursuivre le fait punissable et l'exécution de la 
condamnation prononcée se prescrivent par un 
certain délai ; le temps, en effaçant le souvenir du 
fait coupable, fait disparaître la nécessité do la ré- 
pression. Lorsqu'il y a condamnation prononcée, 
le délai de la prescription est de vingt ans pour 
les condamnations en matière criminelle, de cinq 
ans pour les condamnations correctionnelles, de 
deux ans pour les condamnations de simple police. 
Ces délais expirés, la peine est prescrite. L'action 
publique et l'action civile résultant d'un crime, 
d un délit ou d'une contravention se prescrivent 
lorsqu'aucune poursuite n'a été exercée contre le 
coupable, pendant dix ans, si le fait est qualifié 
crime; pendant trois ans, s'il s'agit d'un délit; 
pendant un an, si le fait est une contravention de 
simple police. 

Diverses pluises de la procédure ou instruction 
criminelle. — La procédure en matière pénale se 
divise en deux phases distinctes : la première, 
qu'on appelle instruction préparatoire, a pour but 
de rassembler les preuves du fait coupable. 
L'instruction préparatoire a toujours lieu lorsque 
le fait présente les caractères d'un crime; elle est 
facultative, lorsqu'il s'agit d'un simple délit de 
police correctionnelle. Après l'instruction, l'affaire 
est portée devant la juridiction cliargée de juger 
le coupable : la cour d'assises, s'il s'agit d'un 
crime; le tribunal correctionnel, s'il s'agit d'un 
délit de police correctionnelle. Pour les contra- 
ventions, il n'y a point d'instruction préparatoire, 
et l'affaire est directement portée devant le juge 
chargé de statuer. 

Instruction préparatoire. — Dans chaque ar- 
rondissement, la poursuite des crimes et des dé- 
lits appartient au procureur de la République. 
Lorsqu'une plainte a été adressée au procureur de 
la République ou lorsqu'un fait coupable parvient 
à sa connaissance ou à celle de ses auxiliaires, 
juges de paix, officiers de gendarmerie, maires, 
commissaires de police, le procureur de la Répu- 
blique requiert une information. L'instruction est 
faite par un magistrat attaché à chaque tribunal de 
première instance, le juge d'instruction. 

Pouvoirs du juge d'instruction. — Le juge d'ins- 
truction a pour niission de recueillir les preuves 
du crime ou du délit: il entend l'inculpé, fait ou 
ordonne dos perquisitions, saisit ou fait saisir 
les papiers ou les pièces qu il peut être utile de 
mettre sous la main de la justicie, entend les té- 
moins, procède à toutes les constatations qu'il croit 
nécessaires. Le juge d'instruction a la faculté de 
délivrer contre l'inculpé un mandat de dépôt ou 
d'arrêt en vertu duquel il peut être saisi par les 
agents de la force publique et incarcéré. 

Détention préventive; mite en liberté provisoire. 
— Cet emprisonnement de l'inculpé avant le juge- 
ment, mesure souvent nécessaire pour qu'il 
n'écliappe point aux poursuites, s'appelle la dé- 
tention préventive. L'inculpé peut obtenir du juge 
d instruction sa mise en liberté provisoire, à charge 
par lui de prendre l'engagement de se représenter, 
et de fournir un cautiontiement, si le magistrat le 
juge nécessaire. Le cautionnement consiste soit 
dans le dépôt d'une somme d'argent, soit dans 
l'engagement d'une personne solvable. La mise en 
liberté provisoire est de droit lorsque le fait pour- 
suivi est un délit corrrclionnel, (|Ue l'inculpé a 
son domicile dans l'arrondissement, n'a point en- 
couru do condamnation grave, et enlia lorsc|iie le 



JUSTICE 



— H08 — 



JUSTICE 



maximum de la peine prononcée par la loi pour 1 conseillers, si la cour d assises se tient au siège 
"fàk à raison duquf'l il est poursuivi n'atteint de la cour d appel ; dans e cas contraire, les 
point un emprisonnement de deux années I assesseurs sont cris parmi les magistrats du tn- 



assesseurs sont pris parmi les magi: 
«»)''miw'"VmJ;w";ion!'— "Lorsque 1 Imnal du lieu où se tiennent les assises. 

Jiay. — Le jury se compose de citoyens appelés 
à donner leur avis, en leur âme et conscience, 



Comment .. . 
le juge d'instruction a réuni tous les éléments qui 
sont de nature i l'éclairer, il clôt l'instruction. Si 
Il fait ne lui parait pas établi ou s'il ne constitue 
ni crime ni délit, il rend une ordonnance de non 
lieu, il la suite de laquelle l'inculpé détenu est 
mis en liberté. L'ordonnance de non lieu ne fait 
pas obstacle à ce que l'instruction soit reprise, si 
de nouveaux indices sont recueillis. Lorsque le 
fait constitue un délit, le juge d'instruction ren- 
voie devant le tribunal correctionnel ; si le fait a 
les caractères d'un crime, l'inculpé est renvoyé 
devant la cour d'appel, qui statue sur la mise en 
accusation et le renvoie devant la cour d'assises 



sur la culpabilité de l'accusé. Une liste de toutes 
les personnes aptes à remplir les fonctions de 
juré est chaque année dressée pour le départe- 
ment. Dix jours au moins avant l'ouverture de la 
session des assises, il est procédé, à, l'audience 
publique de la cour d'appel ou du tribunal clief- 
lieu judiciaire, au tirage au sort de trente- six 
noms pris dans la liste annuelle ; on y ajoute 
quatre jurés suppléants également tirés au sort. 
Les jurés ainsi désignés par le sort forment la. 
liste de session, et auront il juger les affaires ins- 



JiminicTioNs DE JUGEMENT. — Les juridictions de ; crites au rôle pour cette session 
jugemen on .comité nous l'avons^dit, les tribu- Formation du tableau du jury. - Sur 'a liste J 
natix de simple police pour les contraventions, les de session on procède pour chaque affaire et au 
ribÙnaux Xec^tionnels pour les délits de police I jour indiqué pour e ugement à la formation du 
correctionnelle, la cour d'assises pour les crimes, tableau du jury, c'est-à-dire de la liste des jures 
l\i^u,Z de simple volice. - Le juge de paix qui doivent connaître de l'affaire. Le tirage du ta- 
ren pi t Tanfcl qu cin on foncLns déjuge bleau du jury est fait par le président de a cour 
de simple police; les fonctions du ministère pu- d'assises entre tous les jures composant la liste de 
Mie sont confiées au commissaire de police. Le tri- session, en présence de accuse et de son defen- 
bunal desimpie police peut prononcer une amende seur. L'accusé et le minis ère public ont le droit 
de quinze Trancs et un emprisonnement de cinq de récuser un nombre égal de jures sans avoir à 
iou?s au plus La personne citée devant le tribunal i indiquer les motifs de la récusation ; le droit de 
rshupleVlice comparait en personneou par fondé récusation ^'^'-rete orsqu .1 ne reste plus que 
deuouvoir Les iu^ements par défaut sont suscep- douze noms dans 1 urne. Le jury est con.çtitue 
tiblesd opposition dans les trois j.mrs de la si- lorsqu'il est sorti de l'urne douze noms de jure^ 
gnifiLtion Les jugements de simple police qui ' qui n'ont point ete l'objet de récusation, 
nrinoncc la peine de l'emprisonnement ou qui , Procédure devant la cour d assises. - L accuse 
?oSn^'nt une condamnation supérieure à cinq ' comparait devant la cour d assises en état de de- 

nromèré ^stlnce Û"é,;t comme tribunaux cor- : l'accusation, le président interroge 1 accusé, puis- 
r'eTonnels ts faitr^ialifiés délits, c'est-à-dire procède à ''-«l'"»" /„«„' ^^-"i^^^i.VacraUoT- 
punis de peines correctionnelles. Le prévenu doit , public prend la Pf"''' P^^.^f ''""="^ ' ^'^k \^^^^^^ 
' - ine devant le tribunal cor- le défenseur de 1 accuse lui répond et ooit tou 

'- ' ^ r. Le pi'"'."^""* "'»- 

les prei 

, donne 

prévenu qui ne comparait pas est jugé par défaut ; '■ jury des .qie^'ionf q"i 1»' sont posées. 



comparaître en personne uevani ik uiuu..ai ^.u.- -^ „....,..™-. -- - .--, .„„„■/ t„ ,,,.A<.iripnt r^.U 
^ ■ •■ "^ faire représenter par un jours avoir la parole le dernier. Le pi esident re-. 

,ar lequel il est poursuivi , sume les débats en rappelant les preuves princi-; 
n'entraîne pas la peine de l'éniprisonnement. Le | pales pour ou contre l'accuse donne lecture a» 
neniraine pas .a (ji „,5i„„a „,. Héfant : ' iurv des Questions qui lui sont posées, et 1 envoie 



rectionnel ; il ne peut se 

avoué que si le délit pour lequel 




interjeté dans les dix" jours du jugement par une I comprenant les éléments constitutifs du fait cou- 
dSation au greffe M'appol est porté à la cour pable, puis de questions spéciales sur chacune des 
d appel dansle'ressort de' laquelle se trouve '« Circonstances aggravante, .élevées par 1 accusa- 
^ ..*^*^ , I i,n,t rvii i^aa faits n exp.iises IceaK 

tribunal. | 

Cours d'assises. — La cour d'assises est la 

juridiction la plus élevée en matière criminelle; |,.»..vv,o „. ,'rVo",„,i,,Vito rprnnnaiire des 

iue juge les crimes, c'est-à-dire les faits les plus jures qu ils P''-"^?"' ^ ',^„ "j^J" ''^..^/S'^'m^ 
' - ... -•-'■'■:-:--- -irconstances atténuantes en laveur ae 1 accuse. 



I lion ou des faits d'excuses légales invoqués par l'ac- 
cusé Il n'y a point de question pour les circon- 
stances atténuantes; mais le président avertit les 



graves, ceux qui sont punis d'une peine afflictive 
ou infamante. Il n'existe dans chaque départe- 
ment qu'une cour d'assises, qui se tient au siège 
de la cour d'appel, s'il en existe une dans le dépar- 
tement, sinon au siège du tribunal, qui est le chef- 
lieu judiciaire du département. Les assises ne sont 
pas une juridiction permanente ; elles sont réunies 
une fois au moins par trimestre; le jour de l'ou- 
verture de> assises dans chaque département est 



Délibération du jury; mnjorité. — Les jures 
délibèrent et votent au scrutin secret sur les dif- 
férentes questions : ils sont présidés par le chef 
du jury, qui est le premier juré désigne par le sort 
lors de la formation du tableau ou celui que d un 
consentement unanime les jurés ont choisi 
comme chef du jury. La décision contre 1 accuse 
se forme à la majorité, c'e>t-à-dire par sept voix, 



verlure ue> assises uans cnaque ucpaiicucu. »3v .jv- .„.,..„_ ._ ...-j-----, „„,v,,.,7p Io nar- 

fixé par le premier président de la cour d'appel et s exprime ainsi ■OU'aJa '"^/^''l'-^^J^^'^ 

K,-, -, r- "^ I tage est en faveur de 1 accuse. Aussi ta aecision 

du jury, qui reconnaît l'accusé non coupable, 



et publié à l'avance 

Composition de la cour d'assises; maiislrnts. 
— La cour d'assises se compose de deux élé- 
ments : les magistrats ou la cour, et le jury. Le 



s'exprime par ce simple mot : Non, sans ajouter 
à la majorité. Il faut la majorité pour l'admission 



ments : les magistrats ou la cour, et le jury, i^u ^ .» .i.^jv,. ..>-. - — ": , "7 ; , rippi^irm du 

jurysutue sur la culpabilité de l'accusé, et, si des circonstances ''"enuantrs et la décision du 
•accuse est reconnu coupable, la cour lui appli- jury sur ce point '^ /°'"lf^.^ Znte, m fZr 
que la peine portée par la loi. La cour d'assises ,-jté ,t y a des "''''."'«'"«f' ""f "''" f f' ^^ 
est présidée dans chaque département par un rfe ruccisé.Si le jury " ?^P°'"/,f^'^,'"i'i.%^^^^^^ 
conseiller à la cour d'appel désigné pour chaque [ stances atténuantes, il n en est pas fait mention 
session ; le président est assisté de deux autres 1 dans la décision. 



KHALIFES 



1109 — 



KHALIFES 



Verdict ; acquittement ; cnndamnotion. — Lors- 
que la décision du jury esl formée, les jurés re- 
viennent à l'audience; le ciicfdu jury donne lec- 
ture du verdict. L'accusé est ramené et il lui est 
donné connaissance de la réponse du jury. Si cotte 
réponse est négative, le président de la cour 
(l'assises prononce l'acquittement de l'accusé, et 
ordonne sa mise en liberté. Lorsque le jury a 
reconnu l'accusé coupable, la cour rend un arrêt 
le condamnant à la peine portée par la loi. Le 
président avertit le condamné qu'il a trois jours 
pour se pourvoir en cassation. 

Cour de cassation. — Les arrêts de la cour 
d'assises portant condamnation, de même que 



toutes les décisions rendues en dernier ressort 
par les tribunaux de répression, peuvent être dé- 
férés à la cour de cassation. Le délai pour S6 
pourvoir est de trois jours h. compter de la déci- 
sion attaquée. Le pourvoi formé en matière de 
simple police ou en matière correctionnelle doit 
être accompagné de la consignation d'une amende 
de 150 fr., qui est restituée si la décision atta- 
quée est annulée. La consignation d'amende n'est 
point exigée pour les pourvois contre les arrêts 
des cours d'assises. Le pourvoi est suspensif : il 
est jugé par la chambre criminelle de la cour do 
cassation. 

|E. Delacourtie.l 



K 



KHALIFES. — Histoire générale, XVIIL — Le 
mot Khalife ou plus exactement Kludifat signifie 
lieutenant. Après la mort de Mahomet en (i32, 
Abou-Bekre, choisi pour le remplacer, prit le nom 
de Khalifal mçout AUali, lieutenant de l'envoyé 
de Dieu. Ses successeurs, chefs religieux et poli- 
tiques du monde musulman, conservèrent le titre 
qu'il avait adopté. 

Khalifat parfait. — Los successeurs immédiats 
de Mahomet, Abou-Bekre, Omar, Othman, Ali, for- 
ment ce que l'on appelle le khalifat parfait. 
Comme le prophète lui-même, ils vivaient sans ap- 
parat : Abou-Bekre prenait dans le trésor quel- 
ques pièces de monnaie qui suffisaient à ses be- 
soins. Omar faisait son entrée dans Jérusalem 
monté modestement sur un àne. Mais en 6GU, 
après la mort d'Ali, Mohawia fonda la dynastie de;s 
Ommiades ou Omeyades, et transporta le siège de 
l'empire il Damas. 

Les Ommiades. — Le pouvoir jusqu'alors électif 
■devint héréditaire. Le khalifat perdit son carac- 
tère de simplicité primitive pour devenir, comme 
les anciennes monarchies de l'Orient, fastueux et 
despotique. Cette transformation ne s'opéra pas 
sans résistance. La famille et les partisans d'Ali, 
plusieurs autres prétendants soulevèrent l'Arabie 
et les provinces voisines. Il fallut quarante ans 
pour les soumettre. 

Conquêtes des Arabes. — Aux guerres civiles 
succédèrent des guerres de conquête. Déjà, au 
signal donné par Abou-Bekre, les Arabes s'étaient 
jetés sur les empires grec et persan. A. l'ouest, ils 
s'emparèrent rapidement de la Syrie, puis de l'E- 
gypte. Longeant ensuite le littoral de la Méditer- 
ranée, ils soumirent à leur domination et conver- 
tirent à leur foi toute l'Afrique du nord. En 711, le 
Berbère Tarik, qu'ils avaient lancé en avant, gagna 
la décisive bataille de Xérès,. qui leur donna l'Es- 
;pagne. Les Pyrénées furent franchies, et la G.aule 
à son tour allait être soumise, quand Charles- 
Martel arrêta à Poitiers la conquête musulmane 
(732). A l'est, les Perses avaient été écrasés, et les 
Arabes en les poursuivant avaient pénétré jusque 
dans l'Asie centrale. 

Vers le milieu du vin' siècle, l'empire arabe était 
à l'apogée do sa puissance. Il comprenait toute 
l'Afrique septentrionale, divisée en deux gouver- 
nements, Egypte et Maghreb. En Europe, il s'éten- 
dait sur l'Espagne avec la Septimanie et les Ba- 
léares. En Asie, il occupait l'Arabie, la Syrie, une 
partie de l'Asie-Mineure, et tout l'ancien empire 
perse, dontles limites avaient même été dépassées. 

Les A/jha.i'idrs. — Une nouvelle révolution se 
produisit alors. Les Abbassides, alliés à la famille 
•d'Ali, se mirent ii la tête d'une insurrection. Ils 
furent vainqueurs dans une grande bataille. Pres- 
que toute la famille des Ommiades fut exterminée. 



Les Abbassides transportèrent le siège de leur puis- 
sance dans les provinces oriejitales. Leur capitale 
fut d'abord Anbar, puis la ville nouvelle de Bag- 
dad qu'ils construisirent sur les bords du Tigre. 
Mais, pendant ce temps, l'Occident leur échappait, 
L'Ommiade Abd-cl-Rhaman, qui avait survécu au 
massacre de sa famille, s'était réfugié en Espagne. 
Il y fut reconnu comme souverain et fonda le 
khalifat de Cordoue. Un peu plus tard, un royaume 
séparé se constituait en Afrique et faisait recon- 
naître son indépendance politique sous la dynastie 
des Agiabites. 

L'empire arabe se divisait donc, mais cette rup- 
ture de l'unité n'annonçait pas une décadence. 
Chacune des trois fractions du monde musulman 
commença une existence particulière et développa 
une civilisation originale et puissante. 

Khalifat de Bagoad. — En Orient, les Abbassi- 
des ne commencèrent à décliner qu'à la fin du 
IX" siècle, quand ils se furcnit asservis à la milice 
turque. Mais ils eurent auparavant une période 
glorieuse avec Almanzor, Almahadi, Alhadi, Ha- 
roun-al-Haschid,Motassem. Ces Khalifes tournèrent 
surtout vers le gouvernement intérieur l'attention 
de leur politique. Ils avaient trouvé une organisa- 
tion déjà ébauchée par les Ommiades. Il y avait 
une chancellerie d'Etat, et quatre conseils ou divans 
préposés à la solde des troupes, à la perception 
des impôts, à la nominaiion des fonctionnaires 
subalternes, au contrôle de la comptabilité. Un 
grand-juge assistait ou suppléait le souverain pour 
prononcer sur les appels interjetés contre les juges 
ordinaires ou cadis. Les Abbassides conservèrent 
ces institutions et les complétèrent, en appelant 
auprès d'eux une sorte de premier ministre, le 
vizir, ou porteur de fardeaux, chargé de préparer 
par un travail préliminaire les décisions du kha- 
life. Ils établirent un véritable budget; la quotité 
des contributions qui devaient être fournies par 
chaque province fut réglée d'une manière fixe. Il 
y avait un impôt direct et un impôt indirect. L'im 
pôt direct comprenait : le djezié ou capitation éta- 
blie sur les habitants infidèles de l'empire; le 
karadj, établi sur les terres des infidèles ; la dime 
prélevée sur les terres que les musulmans avaient 
acquises par la conquête ; les prestations en nature 
fournies par les peuples tributaires. L'impôt in- 
direct se composait des droits de douane, du pro- 
duit des péages, mines, etc. Le revenu total au 
temps d'Haroun-al-Raschid montait à 4,420,000 
dinars et 270,37.1,000 dirhems, soit environ 21C 
millions de notre monnaie. 

Pros/iérité générale. — Ces immenses ressour- 
ces étaient en grande partie employées à des tra- 
vaux d'utilité publique. Des caravansérails furent 
établis et des citernes creusées de distance en 
distance sur le long parcours qui s'étend depuis 



KHALIFES 



— illO 



KHALIFES 



Bagdad jusqu'à la Mecque, lue route fut créée 
entre la Mecque et Modine. Une police bien orga- 
nisée protégeait les personnes. La sécurité dos 
transactions était garantie par des syndicats de 
marchands. Une agriculture et une industrie flo- 
rissantes alimentaient le commerce Les fruits de 
la Perso, les vins de Cliiraz et d'ispalian étaient 
demandés dans tout l'empire. Les ressources du 
sol, mines, carrières, salines étaient exploitées 
avec intelligence. Dans l'Irak et dans la Syrie, 
surtout dans les villes de Damas, de Mossoiil et 
d'Alep, on commençait i fabriquer des étofTcs ma- 
gnifiques. 

Beaux-arts. — De l'industrie à l'art, le passage 
est rapide. Les vases d'or, les vêtements précieux, 
les lapisseries qui ornaient les palais des khalifes 
étaient souvent des chefs-d'œuvre. Le Coran in- 
terdisait la reproduction de la figure humaine et 
la représentation matérielle de la divinité ; mais 
il n'interdisait pas la construction des monuments 
qui couvrirent bientôt les principales villes, sur- 
tout Bagdad, Bassora, Mossoul et Samarcande. 

Lettres et sciences. — Depuis longtemps, les 
Arabes avaient une poésie. Mahomet en écrivant 
le Coran avait créé la prose. Les khalifes de Bagdad 
encouragèrent les lettres et déterminèrent un 
mouvement scientifique en établissant dans leur 
capitale même un collège qui fut fréquenté par 
6000 étudiants, des bibliothèques ouvertes à tout 
le monde, des observatoires pour les travaux astro- 
nomiques, des hôpitaux et des laboratoires pour 
l'étude de la médecine et de la pharmacie. Le 
goût national des Arabes pour la poésie continua 
de produire des œuvres remarquables. Leur lan- 
gue, qui avait maintenant sa grammaire et sa rhé- 
torique, fut maniée avec succès par les historiens 
Maçoudi, Tabari, Ibn-el-Atliir, Ibn-Khaldoun. Mais 
ce fut surtout dans les sciences que ce peuple se 
signala. Les mathématiques lui doivent de remar- 
quables progrès. Les premiers, les Arabes intro- 
duisirent la méthode des tangentes dans les cal- 
culs trigonométriques ; ils appliquèrent l'algèbre 
à la géométrie et résolurent les équations cubi- 
ques. En astronomie, ils ont calculé l'obliquité de 
l'écliptique, l'excentricité de l'orbite terrestre, la 
durée de l'année. Dans les sciences physiques et na 
turclles.ils ontétélesmaitresdel'Europe moderne. 
Leurs médecins atteignaient i un tel savoir, k une 
telle habileté pratique, que le vulgaire attribuait 
leurs cures à l'emploi de moyens surnaturels. Quel- 
ques-uns d'entre eux consignaient dans des traités 
les résultats de leurs observations et posaient les 
principes de leur science. L'un de ces livres, les 
Cmwm d'Avicenne, a servi de base à l'enseigne- 
ment médical pendant cinq siècles dans les uni- 
versités de France et d'Italie. 

Khalifat de Connot'E. — A l'autre extrémité du 
monde musulman, en Espagne, un mouvement 
analogue se produisait sous la domination des 
Ommiades. L'Espagne avait été partagée on 
quatre provinces; la Septimanie, tant qu'elle ap- 
partint aux Arabes, en forma une cinquième. 
Chaque province était administrée par un vali ou 
gouverneur, et se divisait en cités dont chacune 
était régie par un caid. Les impôts étaient : X'aza- 
que ou dîme sur les produits de la terre, le taiidil 
ou imposition sur toutes les richesses du pays, 
un droit d'entrée et de sortie sur les marchandi- 
ses, et enfin une capitation payée par tous les ha- 
bitants non-musulmans. Le revenu total repré- 
sentait à peu près 140 millions de notre monnaie. 
Agriculture et industrie. — Jamais l'Espagne 
n'avait été aussi florissante. La seule ville 
de Cordoue comptait un million d'habitants. Les 
conquérants musulmans avaient apporté avec eux 
Ifcs savants procédés de culture employés dans 
l'Egypte, la Syrie, la Chaldée. Ils savaient emma- 
gasiner leurs eaux dans des barrages, les distri- 



buer dans d'innombrables canaux, les attirer à la 
surface du sol au moyen de puits et de norias. 
Bien irrigué, le sol de l'Espagne donnait jusqu'ît 
trois moissons par an. Des productions jusqu'alors 
étrangères au pays, la canne à sucre, le riz, le 
coton, le safran, la myrrlie, le miirier, avaient été 
introduites et acclimatées. L'Espagne est riche en 
mines de fer, de cuivre, de mercure, en gisements 
de soufre. L'exploitation, abandonnée depuis le 
temps des Carthaginois, en fut reprise avec activité. 
Des industries puissantes se développaient dans 
les principales villes et obtenaient une réputation 
presque universelle. Cordoue était renommée 
pour ses cuirs, Tolède pour ses armes, Murcie 
pour ses draps, Grenade, Alméria, Séville pour 
leurs soieries. 

Lettres, sciences, arts. — L'activité intellectuelle 
n'était pas moindre. L'Espagne musulmane avait 
ses bibliothèques et ses écoles i Séville, à 
Cordoue, h Grenade, à Tolède. Elle forma des 
astronomes dont le plus célèbre est Arzachel, des 
historiens qui racontaient la conquête, des poètes 
dont les nouvelles et les romances servirent plus 
tard de modèles aux écrivains espagnols et aux 
troubadours français. Mais ce furent surtout les 
arts qui atteignirent à une véritable perfection, et 
entre tous les arts, l'architecture. Los architectes 
musulmans de 1 Espagne sont partis do l'imitation 
du style byzantin. Un des monuments les plus re- 
marquables qu'ils aient élevés, la mosquée de Cor- 
doue, rappelle les églises que construisaient les 
Grecs. Mais bientôt l'ornementation sera jugée in- 
suffisante ; on multipliera les détails, les festons, 
les arabesques ; des courbes variées accidenteront 
la monotonie de l'arc byzantin. Plus tard, la Gi- 
ralda et l'Alcazar de Séville, l'Alhambra de Gre- 
nade seront les types achevés d'une architecture 
tout à fait originale parvenue à son point de per- 
fection. 

AFniQtiE. Roijaume rie Fez. — Moins éclatante 
qu'en Orient et en Espagne, la civilisation arabe 
d'Afrique ne manquait cependant pas d'une cer- 
taine grandeur. Les Edrissites, qui se rattacliaient 
à la famille des Alides, après avoir enlevé aux 
Agiabites la ville de Tlcracen et le Maglireb occi- 
dental, fondèrent la ville de Fez dont ils firent leur 
capitale. Fez fut en même temps le centre d'un 
grand commerce avec l'Espagne. A côté d'une 
mosquée magnifique, des bibliothèques et des éco- 
les s'y élevèrent. 

Aiitabitei. — La dynastie des Agiabites, bien 
qu'elle eut perdu une partie de ses possessions, 
montra beaucoup d'activité et d'intelligence. Des 
flottes construites et équipées dans ses ports 
allaient piller les côtes européennes de la Médi- 
terranée et faisaient la conquête de la Sicile. En 
même temps, l'agriculture, l'industrie et le com- 
merce étaient favorisés par un gouvernement ha- 
bile. Des relations s'établissaient avec le désert. 
Un service de postes et de courriers traversait 
tout le pays depuis le Fezzan jusqu'à l'Egypte. Les 
villes importantes, Tunis, Kairoan, Tripoli, se 
couvraient de monuments. Les sciences et le& 
lettres étaient étudiées avec la môme ardeur 
qu'en Asie et en Espagne. 

Fiithiuiilei. — Les Agiabites furent renverséscn 
9US par un certain Abou-Obéidolla qui se donnait 
comme le descendant d'Ali et de Fathima, fille du 
prophète. En yOX, ses successeurs les Fathimites 
s'emparèrent de l'Egypte et y créèrent un nouveau 
centre de civilisation. Ils réglèrent avec soin l'orga- 
nisation administrative et la perception des impôts. 
Glace à la prospérité du pays, ils obtinrent un re- 
venu presque aussi élevé que celui qu'avait eu 
Haroun-al-Raschid. Ils fondèrent la nouvelle ville 
du Caire, qu'ils embellirent de monuments et de 
mosquées. Là aussi des écoles s'ouvrirent et de.* 
savants se formèrent. Un d'entre eux, Ibn-Iounis, 



LABIEES 



— mi — 



LABIEES 



drossa des tables astronomiques qui firi;iU long- 
temps autorité. 

Kn face de l'Occident clir6ticn plongé on pleine 
barbarie, le monde musulman développait de toutes 



paris une civilisation brillante. Les croisades de- 
vaient mettra en contact ces dou\ mondes si dif- 
férents et instruire l'Europe il l'école de ses enne- 
mis. — V. Croisades. [Maurice Wahl.] 



LABIÉES. — Botanique, XXI. — Etym. : Du 
latin labium, qui signifie lèvre. Ce nom fait allu- 
.sion \ la forme do la corolle. 

Définition, — Les plantes de la famille des 
Labiées ont toutes une corolle gamopétale liypo- 
gyne irrégulière et d'apparence labiée; selon les 
groupes, cette corolle est uni ou bilaliée. Toutes 
les labiées ont entre elles de très grandes affi- 
nités; elles forment un groupe très naturel que 
Brongniart réunissait aux Verbénacées pour for- 
mer sa classe des Verbéninées. 

Caractères botaniques. — Les graines des labiées 
demeurent toujours enfermées dans le fruit ; leurs 
téguments séminaux sont minces, aplatis ; leur 
embryon, tantôt droit, tantôt courbé, est entoure 
d'une couche d'albumen très peu développé. 

Les racines des labiées sont fasciculées et son- 
vent traçantes. 

Leur tige est presque toujours herbacée, très 
rarement ligneuse (romarin), ordinairement dres- 
sée, toujours tétragone ; cette forme particulière 
de la tige des labiées est souvent employée pour 
reconnaître à première vue un végétal de cette 
famille. Chaque tige se ramifie dès la base ; elle 
porte des feuilles opposées ou vcrticillées dépour- 
vues de stipules. Ces fouilles entières ou décou- 
pées ont une nervation pennée-réticulée. Do 
même que la tige, elles sont couvertes de nom- 
breuses glandes qui sécrètent une huile volatile 
très odorante (sauge, thym, lavande). 

L'inflorescence des labiées est toujours pour- 
vue de feuilles ; elle est composée ; le plus ordi- 
nairement c'est un épi de cynies (lamier blanc) ; 
plus rarement, l'épi présente des fleurs solitaires 
ou géminées à l'aisselle de chacune de ses bractées. 

Les fleurs sont hermaphrodites; elles présen- 
tent, de l'extérieur à l'intérieur : 

1° Un calice gamosépale i cinq lobes; lorsque 
ceux-ci sont égaux, le calice a un aspect régulier ; 
plus ordinairement ces lobes sont inégaux et 
groupés de façon à former deux lèvres; la lèvre 
supérieure est composée de trois lobes, l'inférieure 
n'en présente que deux. Ce calice est persistant : 
il continue à protéger le fruit jusqu'à sa maturité. 

2" A l'intérieur du calice est une corolle gamo- 
pétale à deux lèvres; l'une supérieure, bilobée ; 
l'autre inférieure, trilobée .(lamier, sauge, etc.). 

Dans le genre Bitgle (Ajuya), la lèvre supé- 
rieure est remplacée par une échancrure; dans 
le genre Germandrée (Teucrium), la lèvre supé- 
rieure est représentée par deux lobes filiformes 
qui sont rejetés sur les côtés de la lèvre infé- 
rieure. Dans les Menthes, la corolle presque ré- 
gulière n'a plus que quatre lobes égaux. 

i° Sur la gorge de la corolle sont insérées 
quatre étamines didijiiamei, ce qui signifie que 
deux d'entre elles sont plus longues que les deux 
autres. Dans le genre .Menthe, toutefois, les quatre 
étamines sont égales ; dans les genres Lycope, 
Koniarin, Sauge, Cunile, il n'y a que deux éta- 
mines; ce sont les inférieures qui ont persisté. 
Dans les genres Sauge et Romarin, une seule des 
loges de ch.i(|ue anthère est fertile. 

4" Au centre de la fleur, on trouve un ovaire 
libre, supère, composé de deux carpelles bilobés 
et surmonté d'un style gynobasique, lequel se 
termine par un stigmate bifide. Cet ovaire ren- 



ferme quatre logos dont chacune contient un .seul 
ovule dressé anatrope. A la maturité le fruit se 
sépare en quatre niicules ou akènes. 

Les genres de la famille des labiées sont extrê- 
mement voisins les uns des autres ; leur classifica- 
tion très compliquée repose sur l'ensemble des 
caractères tirés des diverses parties de la fleur et 
du port de la plante ; nous ne pouvons, sans dé- 
passer les limites qui nous sont assignées, dresser 
une clef dichotomique des genres. 

Usages des Labi^'es. — Nous ne citerons, parmi 
les labiées usitées, que les principaux genres; 
toutes tirent leurs propriétés de l'huile volatile 
contenue dans les glandes do leur tige, de leur 
feuille ou de leur calice. 

Les Basilics, originaires de l'Inde, sont cultivés 
dans les jardins comme plantes aromatiques. 

Les Lavandes, séchées, servent à parfumer les 
armoires à linge et à préserver les vêtements de 
laine des attaques des mites. La Lavande Spic, 
originaire d'Afrique et de Sicile, donne une es- 
sence employée en peinture; on l'emploie aussi 
en frictions contre les douleurs rhumatismales. 
La Lavande officinale est cultivée en bordure 
dans les jardins; on en extrait un alcoolat qui 
sert à faire une eau de toilette. Les fleurs de la 
Lavande Stœchas, originaire de Provence, forment 
la base d'un sirop connu en pharmacie sous le 
nom de sirop do Stœchas composé. 

Le Patchouhj est une labiée aromatique origi- 
naire de l'Inde; son odeur forte le fait rechercher 
comme parfum et aussi comme préservatif des 
fourrures contre l'action des teignes. 

Presque toutes les espèces de Menthes ont été 
utilisées en médecine; aujourd'hui la menthe poi- 
vrée est seule employée; sa saveur aromatique 
est accompagnée d'une sensation de grande fraî- 
cheur dans la bouche. On retire de la menthe 
poivrée une essence qui est la base des pastilles 
et des liqueurs de menthe. L'essence de menthe 
poivrée la plus estimée est celle qui nous vient 
d'Angleterre ; on attribue cette supériorité à la 
précaution que l'on prend de détruire toutes les 
autres espèces de menthe dans le voisinage des 
cultures de menthe poivrée ; on évite ainsi l'abâ- 
tardissement de l'espèce. Il nous vient de Bour- 
gogne un extrait de menthe poivrée qui peut riva- 
liser avec celui qui est fabriqué en Angleterre. 
On suppose que la menthe poivrée est originaire 
d'Asie ; les Chinois en font un grand usage comme 
médicament. 

VOrigan, la Marjolaine, employés comme aro- 
matiques, stimulants et toniques, sont surtout 
connus à cause de leur parenté avec le Dictante 
de Crète, dont les anciens se servaient pour la gué- 
rison des blessures. 

Tout le monde connaît le Thym, employé camme 
assaisonnement. 

On fait usage du Serpolet contre les catarrhes 
chroniques. 

On emploie encore la Sarriette comme assaison- 
nement, les infusions de Mélisse, d'Hi/sope, de 
Cat'iment, de Sauge, pour leurs propriétés stoma- 
chiques et stimulantes. 

Le Lierre terrestre est antiscorbutique. 

Le Marruhe, les Germandrées ont des propriétés 
toniques. 



LABOURS 



— 1112 — 



LABOURS 



Les feuilles de la Bétoine officinale sont quel- 
quefois employées comme celles du tabac, dans 
les cas de catarrhes chroniques. 

Le Romarin est un arbrisseau originaire du 
midi de l'Europe ; rest à sa présence dans les 
environs de Xarbonne que le miel de ce pays 
doit sa saveur aromatique particulière. 

[C.-E. Bertrand.] 

LABOURS. — Agriculture, IV. — Les labours sont 
des travaux qui ont pour but d'ameublir la terre 
arable à une profondeur variable, d'i-nfouir les en- 
grais et les amendements, de détruire les mauvai- 
ses herbes qui se développent i la surface. 

L'amoublissement du sol est le principal objet 
des labours. Mais en même temps que la tranche 
. de terre attaquée par l'instrument est déplacée, 
elle doit être retournée aussi complètement que 
possible, atin que la partie inférieure vienne à la 
surface et réciproquement. « La couche super- 
ficielle, dit M. Girardin, toujours plus fertile en 
raison de son exposition à l'air et de la décompo- 
sition à sa surface des matières organiques, se 
trouve ainsi mise en contact avec les racines des 
plantes, et la couche inférieure, privée depuis 
quelque temps du contact de l'air, vient réparer 
les pertes qu'elle a éprouvées sous l'action absor- 
bante des racines. » 

Les labours sont exécutés soit avec des instru- 
ments à mains, soit avec la charrue. Les labours 
exécutés à la main sont toujours les plus parfaits; 
mais, dans la culture, il est impossible d'y avoir 
recours ; les labours ne seraient jamais achevés, 
dans une exploitation rurale, s'il fallait les faire à 
la bêche et à la houe. Les charrues sont d'autant 
plus parfaites que leur travail se rapproche davan- 
tage de celui fait à la main. 

On vient de voir que les labours à bras s'exécu- 
tent soit avec la bêche, soit avec la houe. Le labour 
à la bêche a été décrit au mot JurUin; il n'y a donc 
pas à y revenir ici. Quant au labour h la houe, 
voici comment il s'exécute : 

Après avoir ouvert une tranchée, l'ouvrier, 
tourné du côté du terrain à labourer, enfonce la 
houe dans le sol, attire à lui la terre dans la tran- 
chée formée, où il l'émiette ; puis il continue à 
avancer, en marchant sur la partie du sol qu'il vient 
de labourer, tandis qu'en travaillant avec la bêche, 
il marche en arrière, sur la terre non encore re- 
muée. Ce travail n'est pas aussi parfait que celui 
de la bêche; la terre n'est que partiellement re- 
tournée. 

Dans quelques pays, notamment dans plusieurs 
parties de l'Auvergne, la bêche est remplacée par 
une fourche à deux dents ou à trois dents. Le tra- 
vail s'exécute, avec cet instrument, de la même 
manière qu'avec la bêche. 

Le labour à la houe est celui qui est le plus sou- 
vent adopté dans la culture des vignes, surtout 
dans le midi de la France. 

Le travail à la charrue doit être fait de manière 
à se rapprocher autant que possible du labour à la 
bêche. Dans ce but, la charrue détache, verticale- 
ment par lecoutre, horizontalement par le soc, une 
bande de terre, que le versoir rejette sur le côté 
en la retournant. Si ces trois organes fonctionnent 
régulièrement, avec leur maximum d'effet, le tra- 
vail sera excellent. 

Les labours doivent être considérés d'abord au 
point de vue de la profondeur à laquelle ils attei- 
gnent la couche arable, et ensuite à celui de la 
forme qu'ils donnent à la surface du champ. 

Au point de vue de la profondeur, les labours 
peuvent être divisés en trois catégories ; les la- 
bours de défonoement, les labours ordinaires et 
les labours supei-ficiels. 

Les labours de défoncement sont ceux qui dé- 
passent 30 centimètres de profondeur. Leur utilité 
est facile à démontrer. En effet, serrées les unes 



contre les autres, ainsi que cela se pratique dans 
la grande culture, les plantes tendent à s'étendre 
en profondeur. Si les racines rencontrent une 
couche meuble, elles y pénètrent facilement, se 
développent, et la tige de la plante suit la même 
progression. Au contraire, si les racines rencon- 
trent un sol dur, plies ne peuvent y pénétrer, et 
l'arrêt de leur développement entraîne celui de la 
tige. La profondeur des labours a donc pour con- 
séquence naturelle l'augmentation du produit des 
récoltes: l'expérience a toujours démontré l'exacti- 
tude de ce raisonnement. Il faut aussi ajouter que, 
quand le labour a été exécuté plus profondément, 
les plantes ont beaucoup moins à redouter les 
excès de sécheresse ou d'humidité. 

il est rare que, dans des labours de défoncement, 
on n'atteigne pas le sous-sol et qu'on n'en entraîne 
pas une partie. Dans ce cas, la conduite à suivre 
dépend de la composition du sous-sol. Lorsque 
celui-ci est de même nature que le sol superficiel, 
il n'y a aucun inconvénient à les mélanger, et le 
labour se fera comme à l'ordinaire. Il en sera de 
même lorsque le sous-sol, sans être de même na- 
ture que le sol, ne sera pas apte à nuire aux plantes 
cultivées ; dans cette circonstance, on augmente 
sans inconvénients la couche de terre arable. Mais 
il peut arriver que le sous-sol soit impropre h la 
végétation, et que son mélange avec la terre arable 
soit de nature k diminuer la valeur de celle-ci. 
Alors, il faut bien se garder de faire le labour de 
défoncement en suivant les pratiques ordinaires, 
et on agira différemment. La charrue ordinaire 
atteignant à la profondeur du sous-sol, on la 
fait suivre par une charrue fouilleuse qui attaque 
celui-ci, l'ameublit, mais ne le ramène pas à la 
surface. A cet effet, cette charrue n'a pas de ver- 
soir, son soc est en forme de coin allongé qui pé- 
nètre dans le sous-sol et le travaille à la profon- 
deur que l'on veut atteindre. Lorsque la charrue 
fait la raie suivante, elle renverse au-dessus de 
ci'tte partie du sous-sol ainsi ameublie la terre 
arable, sans que le sous-sol soit ramené à la sur- 
face. Peu à peu, il se mélange avec la partie infé- 
rieure de la couche arable, et il s'améliore en 
quelques années. 

Quand on opère des labours de défoncement, il 
est toujours prudent de les faire progressivement. 
Le premier labour mélange avec la terre arable 
une couche de sous-sol de 3 à 4 centimètres ; le 
deuxième labour attaque une deuxième couche de 
même profondeur; et ainsi de suite jusqu'i ce 
qu'on ait atteint la limite voulue. 

En même temps qu'ils augmentent la couche de 
terre arable, les labours profonds présentent le 
grand avantage de détruire les plantes nuisibles 
à racines vivaces et traçantes que les labours 
ordinaires ne peuvent atteindre qu'imparfaite- 
ment. 

Les labours de défoncement sont toujours une 
opération coûteuse. Ils exigent des charrues spé- 
ciales, des attelages puissants, et ne se font que 
lentement. Il faut donc calculer avec un grand 
soin, quand on veut y procéder, les frais qu'ils 
entraîneront. Les charrues do défoncement exi- 
gent des attelages de huit à dix chevaux, suivant 
la nature du sol; elles paraissent donc d'un accès 
difficile à la petite culture, et ce n'est que par 
l'association que celle-ci pourrait réunir les atte- 
lages nécessaires pour cette opération fructueuse. 
Il existe d'excellents types de charrues pour la- 
bours profonds : les principaux sont la charrue 
Dombasie |ierfectionnée à Grignon, la charrue Bon- 
net, la charrue Vallerand, les charrues Bajac, Bo- 
din, etc. 

La difficulté de se procurer les attelages ou les 
instruments pour les labours profonds a fait adop- 
ter, dans certaines localités, une méthode mixto 
que M. Girardin décrit ainsi : " On ouvre avec la 



LABOURS 



1113 — 



LA FONTAINE 



cliaiTue ordinaire une raie profonde de 0'','iO envi- 
ron, puis on y place une vingtaine d'ouvriers, ar- 
més de bCclies, qui enlèvent une nouvelle couche 
de 32 cent, de profondeur qu'ils rejettent sur le 
labour. Si l'opération est dirigée de manière que 
l'attelage n'attende pas après les ouvriers, ou ceux- 
ci après l'attelage, il peut en résulter un travail 
très satisfaisant. Ce procédé est usité avec avan- 
tage dans le département du Nord et en Belgique. 
Si, au contraire, le défoncement doit être exécuté 
de telle sorte que le sous-sol soit seulement pul- 
vérisé, mais non ramené b. la surface, le travail ne 
diffère qu'en ce que les ouvriers, armés d'un bi- 
dent au lieu de bêche, laissent retomber au fnod 
de la raie la terre, sans la placer sur la bande do 
terre renversée par la charrue. Ce mode de défon- 
cement, usité dans la vallée de la Garonne, y 
prend le nom de pelleversage. On peut, à l'aide 
de ces procédés, défoncer environ 20 ares de terre 
par jour. » 

La saison la plus favorable pour les labours de 
défoncement est l'automne. Les terres ramenées 
à la terre sont plus tôt mûries, selon l'expression 
consacrée, sous l'influence des gelées et des pluies 
do l'hiver. 

Les labours ordinaires sont ceux qui se font à 
la profondeur de 15 à 30 cent. ; la profondeur de 
20 à 25 cent, est celle qui est la plus usitée, dans 
la plupart des circonstances. Le plus souvent, ils 
suivent les labours profonds, et ils servent à ache- 
ver l'ameublissement du sol avant les semailles. 

Les labours superficiels sont ceux dont la pro- 
fondeur n'excède pas 10 cent. Ces travaux sont 
faits, tantôt avec une charrue légère, tantôt avec 
un extirpateur. Ils ont pour but, ou bien de dé- 
truire les mauvaises herbes, ou de déchaumer 
un champ de céréales, ou d'enfouir des engrais 
pulvérulents, ou enfin, de recouvrir les semences. 
Quelle que soit la profondeur h laquelle on 
laboure, quand un sillon est tracé avec la charrue 
ordinaire, le laboureur doit revenir à l'extrémité 
d'où il est parti, pour faire un deuxième sillon à 
côté du premier, ou bien en revenant tracer son 
sillon à une certaine distance du premier, pour 
■ne pas rejeter sur celui-ci la terre retournée. Afin 
■d'éviter les inconvénients de ces pertes de temps, 
■on a imaginé des charrues appelées tourne-oreilles. 
Ces charrues peuvent renverser alternativement 
la terre de gauche i di'oite ou de droite à gauche, 
de telle sorte qu'on peut, en allant et en revenant, 
renverser toujours la terre dans le même sens. 
Ces charrues rendent des services signalés dans 
le labour des terrains en pente. Klles sont dis- 
posées de telle sorte que le versoir et le soc 
peuvent basculer autour de l'âge. C'est dans le 
même but que sont construites les charrues dites 
trabant doubles. 

Depuis quelques années, les charrues k plu- 
sieurs corps ont commence à se répandre en 
f rance. Elles sont surtout à deux socs ou à trois socs. 
Avec les charrues bisocs on peut tracer deux sil- 
lons parallèles, avec les charrues trisocs on fait 
trois sillons. Ces charrues présentent une grande 
économie de temps et de main-d'œuvre, mais elles 
no peuvent être adoptées que pour les labours 
superficiels et pour les labours ordinaires. 

Si l'on considère maintenant les labours au 
point de vue de la forme qu'ils donnent à la sur- 
face du champ, on les divisera en labours en 
binons, labours en planches et labours à plat. 

Le labour en billons partage le cliamp en plan- 
ches bombées étroites, séparées par des rigoles 
profondes. Ce système présente des avantages 
dans les terres fortes ou reposant sur un sous-sol 
non perméable ; il permet l'é^^outtement de la 
terre et l'écoulement des eaux en excès. En outre, 
quand la couche arable n'a qu'une faible profon- 
■deur, il augmente artificiellement celle-ci. Mais il 



présente des difficultés pour l'opandage régulier 
des fumiers et pour les semailles ; il rend difficile 
l'emploi des instruments perfectionnés, des her- 
ses, etc. ; enfin, il met des obstacles aux charrois 
pour l'enlèvement des récoltes. 

Dans les labours en planches, on divise le sol 
en parallélograinmes plus ou moins larges, sépa- 
rés par une raie moins profonde que pour les 
billons. D'un côté, la terre labourée est renver- 
sée à droite, de l'autre elle est renversée à gau- 
che. La largeur des planches varie suivant beau- 
coup de circonstances; elle est généralement plus 
grande pour les terres légères que pour les ter- 
res fortes. 

Quant aux labours îi plat, ce sont ceux qui se 
rapprochent le plus du labour à la bêche. La sur- 
face du champ est nivelée aussi complètement que 
possible, et on obtient ce résultat par des labours 
dans lesquels la terre est toujours renversée du 
même côté. 

Les labours en planches et les labours à plat ne 
présentent pas les inconvénients des labours en 
billons. La terre peut être facilement assai- 
nie par des rigoles tracées suivant le sens de la 
plus grande pente. Tous les instruments perfec- 
tionnés peuvent être employés sur les champs 
labourés suivant l'un de ces systèmes. C'est donc 
à l'adoption de ces labours que l'on doit pousser, 
quand des circonstances particulières ne comman- 
dent pas l'adoption des labours i billons. Pour la 
culture des plantes qui demandent à être buttées 
dans la première période de leur végétation, les 
planches et les labours à plat s'imposent d'une 
manière presque absolue. 

Pour être profitables, les labours doivent être 
faits aux saisons convenables. La condition indis- 
pensable pour leur bonne exécution est l'état 
favorable de la terre. Il faut (jue celle-ci soit 
dans un état moyen d'humidité, et surtout qu'elle 
ne présente ni excès d'eau, ni excès de séche- 
resse. Quand le sol est trop humide, il se forme 
en grosses mottes et ne s'ameublit pas, ce qui est 
le but principal du labour. Si. au contraire, il est 
trop sec, il oppose souvent une très grande ré- 
sistance aux instruments ou il se pulvérise à 
l'excès. 

Quant au nombre des labours que doit recevoir 
un champ, il dépend à la fois de la nature du sol, 
de la récolte qu'il a portée, de celle qu'il est 
destiné à recevoir, etc. 11 est donc impossible de 
donner des règles absolues à cet égard. 

[Henry Sagnier.J 
LA FONTAINE. — Littérature française, XIII. — 
Jean de La Fontaine, né le 8 juillet IG21 à Château- 
Thierry en Champagne, où on lui a élevé une 
statue, était d'une bonne famille bourgeoise du 
pays, fils de Charles de La Fontaine, maître des 
eaux et forêts, et de Françoise Pidoux, fille d'un 
bailli de Coulommiers. Son enfance n'offrit rien 
de remarquable ; sa première éducation fut même 
assez négligée. Il commença ses études h Château- 
Thierry et les acheva au collège de Reims. Doué 
d'une imagination vive, il lut, au sortir du collège, 
Lactance et quelques livres ascétiques qui firent 
snr lui une telle impression qu'il se crut la voca- 
tion ecclésiastique ; il entra à vingt ans aux Orato- 
ricns de Reims, puis au séminaire de Sâint- 
Magloire : peut-être, après tout, sans vouloir suivre 
la carrière religieuse, ne voulait-il prendre que les 
ordres nécessaires pour obtenir des bénéfices. Il 
se repentit: un an après, renonçant i la théologie, 
il rentra dans le monde où il se lit remarquer par 
ses distractions, son indolence, un goût vif pour 
les plaisirs et même la dissipation : il menait une 
vie désœuvrée, soit dans la maison paternelle, Boit 
à Reims, qui parait avoir été le théâtre de ses 
premières erreurs et qu'il aima toujours beau- 
coup. 



LA FONTAINE 



— 1H4 



LA FONTAINE 



On a raconté partout qu'un an après sa sortie 
du séminaire, âgé de viiigi-deui ans, il entendit 
un officier en garnison à Cliâteau-Thierry lire 
l'ode de Malherbe: 



Que dii 



i futures.. 



Cl que cette lecture éveilla chez lui le génie poéti- 
que. La vérité est que son père aimait beaucoup la 
poésie et l'engageait à la cultiver, et que le jeune 
homme avait déjà rimé quelques vers de circons- 
tance fort prisés à Chàttau-Tliierry. Toutefois il se 
passionna dès lors pour Malherbe, il le lut beau- 
coup, ainsi que Voilure : il lut encore les poètes et 
les conteurs du moyen âge et du .wi" siècle, les 
auteurs anciens et étrangers qu'il s'essayait à 
imiter. Son goût le portail aux écrivains italiens. 
Tout cela risquait de l'égarer: des amis le sauvè- 
rent. Pintrel, tisducteur de Sénèque, et lo cha- 
noine Maucroix, traducteur de Platon, l'initiè- 
rent aux œuvres des Grecs et des Latins : cette 
étude le guérit de son admiration pour le bel 
esprit à la mode; Horace, surtout, lui destilla le^ 
yeux. 

Pendant quatre ans il ne s'occupa que de plaisirs 
et de poésie. Cette inutile vie de province ne le 
menait i. rien. Son père, pour fixer son humeur 
volage, lui céda sa charge et le maria il Marie 
Héricart, fille du lieutenant au bailliage de la Ferlé- 
Milon, patrie de Racine, un autre Champenois. La 
Fontaine avait alors vingt-six ans (l(i47) : c'était 
l'homme le moins capable de liens , l'esprit le 
moins propre aux affaires : caractère insouciant, il 
négligea sa place et son ménage : il n'apprit jamais 
son métier, et, regardant le mariage comme un 
esclavage, il s'éloigna peu à peu du toit conjugal. 
Sa femme ne manquait ni de beauté ni d'esprit, 
elle avait même de l'inslruciion et du goût, et son 
mari la consulta plusieurs fois avec profil pour ses 
vers. Mais elle était trop jeune (seize ans) pour 
prendre de l'empire sur lui: dans la vie inoccupée 
que lui faisait son mari, elle lisait beaucoup de 
romans ; elle n'avait ni l'amour de l'ordre et du tra- 
vail, ni la fermeté de caractère qu'il aurait fallu pour 
attacher La Fontaine. Le poète qui a écrit l'hilémou 
et Baiicii, la plus touchante image du bonheur de 
deux époux qui ont su vieillir ensemble en se suf- 
fisant à eux-mêmes, était peut-être capable de 
goiiler les calmes et sereine.s jouissances du foyer 
domestique. A vrai dire, il ne parait pas qu'il Ht 
de grands efforts pour vaincre ses penchants vo- 
lages ; et, après plusieurs séparations momentanées, 
non sans avoir doimé à sa femme bien des sujets 
de plainte, il finit par l'abandonner complètement. 
Dès lors sa vie n'eut plus rien de régulier : il 
vendit peu i peu pour vivre son patrimoine, mor- 
ceau par morceau : 

Jean s'en alla comme il était venu. 
Mangeant le londs avec le re\enu. 

Du moins il ne mangea pas la fortune de sa 
femme : séparée de biens, elle fut à l'abri du be- 
soin ; il semble même qu'elle s accommoda de l'i- 
solement. 

Plus tard, quand La Fontaine était h Paris de- 
puis longtemps déjl, ses amis. Racine, Boileau, 
intervinrent pour opérer un rapprochement entre 
sa femme et lui. Tout le inonde connaît cette 
anecdote. Il partit pour voir sa femme à Château- 
Thierry et se rapprocher d'elle. Deux jours après, 
il était de retour; ses amis d'accourir, empressés 
de savoir ce qui s'était passé. « Eh bien! avez- 
vous vu votre femme? — Eh! non! elle était au 
salut. )i La Fontaine était trop heureux d'esquiver 
un rapprochement qu'il redoutait, ne voulant 
point se plier aux devoirs d'époux ni de père. 11 
avait eu en effet un fils : il ne s'en occupa pas 
plus que de sa femme. On a raconté que, plus 
lard, cet enfant devenu grand, son père, le rencon- 



trant dans le monde, sans le connaître, le trouva 
charmant, mais ne s'en soucia point davantage. Il 
faut se méfier de ces anecdotes qui expriment plai- 
samment l'aversion du poète pour les devoirs de la 
vie positive. Celle-ci a sans doute été exai^érée à 
plaisir, comme tant d'autres ; on sait en effet que 
M"'" de la Sablière recommanda cet enfant au pré- 
sident de Harlay, qui se chargea de lui : à qui 
fera-t-on croire que le père n'ait pas connu ces 
démarches "? I)isons tout de suite que La Fontaine, 
ce semble, n'aima jamais les enfants : ce petit 
peuple dont il fallait tant s'occuper, lui parut 
toujours exigeant, importun, insupportable. 

La Fontaine n'avait encore écrit que l'Eunuque, 
imitation de Térence, où l'invention paraît lui 
manquer (1654), lorsqu'il fut présenté à Fouquet 
par un oncle do sa femme, i. Jaimart, substitut 
au parlement de Paris. Fouquet se l'attacha comme 
poète et lui fit une pension de 1,0U0 livres, lui 
imposant l'obligation d'acquitter chaque trimestre 
de rente par une pièce de vers. La Fontaine n'y 
manqua jamais. La reconnaissance ne l'attacha pas 
seule au surintendant : Fouquet lui plaisait par 
les qualités de sa personne, par son esprit, son 
enjouement, ses grandes manières. Cette situation 
dura sept ans ; elle faisait à La Fontaine la vie la 
plus conforme à son humeur ; il y trouvait une 
société brillante, une véritable cour qui préludait 
par la grâce, par l'éclat des lettres et des arts, au 
grand siècle de Louis XIV. Le plus bienveillant 
accueil y fut fait à La Fontaine : les hommes les 
plus distingués par leur talent, les femmes les 
plus aimables surent l'apprécier. C'est là qu'il 
connut Molière : il le devina. « C'est mon homme, » 
dit-il. Molière de son côté comprit la valeur (le 
La Fontaine : « Vos beaux esprits auront beau 
se trémousser, le bonhomme ira plus loin que 
nous, n 

La disgrâce de Fouquet, qui appartient à l'his- 
toire politique, donna à La Fontaine l'occasion de 
montrer une vertu rare, la fidélité h un protecteur 
tombé : tandis que les anciens courtisans du su- 
rintendant, comblés de ses faveurs, se taisaient 
ou reniaient leur bienfaiteur, la reconnaissance 
inspirait à La Fontaine ses premiers accents vrai- 
ment poétiques. Son Elégie aux Nt/7nphes de Vaux 
changea en pitié l'anîmosité publique soulevée 
contre Fouquet, coupable de dilapidations, coupa- 
ble surtout d'avoir déplu à Louis XIV que des 
sentiments de jalousie personnelle de diverse 
nature poussèrent à des rigueurs excessives. 

Jannart, exilé à Limoges après la disgrâce du 
surintendant, emmena avec lui (IBOï) La Fontaine, 
qui a fait une relation très agréable en prose et 
en vers de ce voyage : il y décrit les villes, les 
campagnes qu'il ne fait qu'apercevoir en passant, 
sans rien étudier de près : on relit encore avec 
plaisir ses observations faites du seuil de l'auberge 
où il relaie. Le vojage n'est cependant pas telle- 
ment rapide qu'il ne l'utilise pour ses plaisirs et la 
galanterie : la relation en est d'autant plus pi- 
quante qu'elle est adressée à sa femme. Revenu 
de Limoges, il partage son temps entre Cliàteau- 
Thierry et Paris, tantôt avec sa femme, tantôt 
seul, jusqu'à ce que la séparation fût devenue 
définitive. 

C'est à ce moment qu'il connut la duchesse de 
Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin, 
qui était venue résider dans sa terre de Château- 
Thierry pendant une absence de son mari. La du- 
chesse se déclara sa protectrice, et la Fontaine 
s'en est toujours souverm : il l'a célébrée jusque 
dans les derniers efforts de iU ?nuge (Fables, XII, 
n) : 

Mazaiiu, dos amours déesse tutélairc. 

Elle exerça sur la direction de son esprit une 
influence décisive et moralement pernicieuse. Bien 



LA FONTAINE 



1115 — 



LA FONTAINE 



(lUc menant uiir vie plus régulière que ses sœurs, 
la ducliesRC, licencieuse d'imagination, ne s'effa- 
rouchait pas de la liberté des mœurs, et pardon- 
nait volontiers en faveur du talent aux crudités de 
la muse : elle seconda do toute son influence l'in- 
clination naturelle du poète pour les légèretés 
italiennes. 

En IG64, La Fontaine donna ses premiers Cojiies 
et Nouvelles en vers, écrits pour la duchesse de 
Bouillon, et pour la plupart imités de l'Arioste, do 
Hoccace, de Machiavel. Joconile est le début. Les 
lois de la morale et de la décence y sont trop offensées 
pour que nous en parlions ici. La Fontaine s'y 
montra un conteur par excellence; il a, dans ce 
genre, surpassé les Grecs et les Romains, les 
Italiens du nioyonàge, la reine de Navarre, Marot 
lui-même, et n'a pas été égalé depuis, même par 
Voltaire. 

Il avait quarante-sept ans quand il commença 
à publier l'ouvrage qui a fait sa réputation, les 
Fables que tout le monde connaît: les fruits de 
l'automne sont les plus savoureux. Les premières 
parurent en Ui(!8 : elles étaient dédiées au dau- 
phin, qui avait alors six ans et demi, et dont le 
précepteur était le président de Périgny (car 
Bossuet ne fut chargé de l'éducation du fils de 
Louis XIV qu'en 1070). Ces fables étaient modeste- 
ment intitulées FaOlea d'Esope mises en vers pn 
M. de La Fontaine. Les .six premiers livres, ache- 
vés l'année suivante, devaient former l'ouvrage 
complet, comme le prouve l'épilogue qui les ter- 
mine : 

BorDons ici notre carrière ; 

Les liings ouvrages nie font peur. 

Loin d'épuiser une matieie, 

Ou n'en doit prendre que In (leur. 

C'était sa manière, c'était sa nature. Il dit 
ailleurs : 

.te suis chose légère et vole a tout sujet ; 

Je vais de fleurs en fleurs et d'objet en objet. 

Cinq autres livres, formant une troisième et une 
quatrième partie, parurent seulement en 16Î8 et 
lOlil : un second épilogue les termine. Enfin, en 
IGOO, il y ajouta un douzième et dernier livre, qu'il 
dédia au duc de Bourgogne. 

On a encore de La Fonlaine le Songe de Vaux, 
Adonis, poème mythologique où il y a de l'élé- 
gance, de la grâce, le sentiment et l'amour de la 
nature, chose rare au xvii' siècle; un poème sur 
le Quinquina, uu autre sur la Captivité de Saini- 
Malc, des épitres, des ballades, des rondeaux : 
dans tous ces ouvrages, on trouve des choses di- 
gnes de La Fontaine, une imagination brillante, la 
magie du style. Il publia encore un roman, Psyché, 
imité d'Apulée, en prose niôlée d'excellents vers : 
le cadre est une lecture faite à la campagne dans 
Uiie réunion de quatre amis « dont la connaissance 
avait commencé par le Parnasse », La Fontaine, 
Boileau, IWoliùre, Racine, sous les noms de Po- 
lyphile, Ariste, Gélaste, Acanthe. Molière, Cor- 
neille et Quinault reprirent cet ouvrage et en 
firent un opéra dont Lulli composa la musique. 
Enfin, outre VEunut/Uf, La Fontaine a composé 
quatre ou cinq comédies et deux opéras qui n'a- 
joutent rien à sa gloire. 

Voili toute l'œuvre de La Fontaine. Depuis 
longtemps il avait vendu sa charge : son incapacité 
pour les affaires, sou insouciance pour ses intérêts 
matériels, son peu de conduite avaient achevé 
d'anéantir sa petite fortune. Ses amis lui ob- 
tinrent une charge de gentilhomme servant de 
la duchesse douairière d'Orléans, Marguerite de 
Lorraine, veuve de Gaston, qui l'admit parmi les 
familiers do sa petite cour du Luxembourg. 
M°" de Montespaa protégea aussi notre poète, qui 
dédia !x la favorite le septième livre de ses fables, 
un des plus beaux, La Fontaine fut lié avec les 



hommes les plus illustres de son temps, et, si 
l'on en excepte le bilieux Furetière, il n'eut pas 
d'ennemis. Il était d'un commerce charmant; les 
gejis du monde, comme les écrivains, le recher- 
chèrent pour la supériorité de son talent et le 
chérirent pour la douceur de son caractère, dont 
une candeur enfantine fut toujours le trait princi- 
pal. Ses distractions sont célèbres : peut-être est-il 
permis d'y voir, outre le laisser-aller d'une nature 
indolente, une sorte de calcul tin pour s' oler au 
milieu des importuns et sauver cette indu, endance 
d'esprit dont il était si jaloux. 

La mort de la duchesse d'Orléans avait fait re- 
tomber La Fontaine dans une position précaire : 
M"" de la Sablière retira le ipiind enfant chez elle. 
C'était une femme aussi distinguée par los qualités 
du cœur que par les dons de l'esprit. La Fontaine 
retrouva i l'hôtel de la Sablière la plus brillante 
société : La Fare, l'ami particulier de la maîtresse 
de la maison, Bernier, que Saint-Evremond appe- 
lait le joli philosophe, et qui initia notre poète à la 
philosophie épicurienne de Gassendi, plus con- 
forme à ses goûts que celle de Descartes. M"" de 
la Sablière fut pour lui une véritable mère et lui 
épargna les mille soucis de la vie pour lesquels il 
n'était pas fait. Il sentit tout le prix de cette ami- 
tié délicate. C'était juste ce qu'il fallait au poète 
qui a écrit ces vers charmants : 

Qu'un ami véritable est une douce chose!... 
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage!... 
Bon soupe, bon gîte et le reste. 

Pondant vingt ans, la sollicitude de M"" de la Sa- 
blière ne se démentit pas ; elle ne crut jamais 
pousser trop loin son rôle de tutrice attentive, qui 
contribua sans doute à entretenir cet état do per- 
pétuelle enfance où se complaisait le bonhomme. 
Lasse de la vie, trompée par La Fare, délaissée à 
son tour par son mari, elle se retira peu à peu du 
monde : elle réforma sa maison et ne garda, dit- 
elle, « que ses bêtes : son chien, son chat et son 
La Fontaine. » Surveillé de moins près, La Fon- 
taine se laissa facilement entraîner par les princes 
de Vendôme et toute cette société d'aimables et 
brillants débauchés qui égayaient le fameux hôtel 
du Temple, Chapelle, Chaulicu, La Fare, etc. 

En Iti'j i, à la mort de sa protectrice, La Fontaitie 
restait encore seul à soixante-douze ans, quand la 
tutelle et l'appui d'un ami lui devenaient plus in- 
dispensables que jamais : il trouva tout cela chez 
M. d'Hervart, conseiller au Parlement de Paris, 
un des amis de M'"'^ de la Sablière, qui vint le 
chercher : « Venez loger chez moi. — J'y allais », 
répondit La Fontaine avec une admirable simpli- 
cité qui honore le bienfaiteur et l'obligé. M"' d'Her- 
vart remplaça M"" de la Sablière dans son rôle 
maternel, et La Fontaine passa le reste de ses 
jours, entouré de soins ciue l'àgo rendait plus 
touchants. Sa protectrice, plus jeune et plus sage, 
lui faisait de la morale. l\inon aussi prêchait la 
sagesse à La Fontaine, qui ne la pratiquait pas, pas 
plus que sa conseillère. 

Il jouissait de sa gloire de son vivant. Féneloii 
apprenait i son élève, le duc de Bourgogne, à 
l'admirer et à l'aimer. Louis XIV seul ne lut ren- 
dait pas justice. Le poète eut beau, comme les 
autres, payer son tribut d'éloges k la gloire du 
grand roi : il n'eut jamais part aux faveurs de 
Louis ni aux bienfaits dont Colbert était le dispen- 
sateur. On ne saurait croire que le roi et le mi- 
nistre aient gardé si longue rancune il la coura- 
geuse fidélité de l'ami de Fouquet. Peut-être 
méconnurent-ils la valeur d'un genre jusque-là 
modeste, et ne comprirent-ils pas quels trésors y 
avait épanchés le génie du poète Car on ne saurait 
croire à un excès de vertueuse indignation, chez 
un prince si peu sévère dans sa conduite, contre 
l'auteur de contes licencieux. Madame de Mainte- 



LA FONTAINE 



— 1116 — 



LANCASTIIE 



non le tint-elle à l'écart des faveurs royales, parce 
qu'il l'avait connue quand elle n'était que la femme 
■de Scarron ? Quoi qu'il en soit de ces rigueurs 
officielles, dont Boileau s'est rendu complice en ne 
parlant pas de La Fontaine dans son Art poélique, 
La Fontaine avait soixante-trois ans quand il se pré- 
senta à l'Académie, qui fit un acte d'indépendance 
unique à cette époque en le nommant en remplace- 
ment de Colbert, de préférence à Boileau que pro- 
tégeait la cour. Le roi mécontent refusa son adhé- 
sion. Une nouvelle vacance eut lieu : Boileau fut 
nommé à son tour. " Le choix que vous avez fait de 
M. Despréaux, dit le roi aux délégués de l'Acadé- 
mie, m'est fort agréable ; il sera approuvé de tout 
le monde. Vous pouvez maintenant recevoir La 
Fontaine ; il a promis d'être sage. » L'âge avait 
d'ailleurs amendé le caractère et les mœurs du 
fabuliste. Tne maladie grave qui faillit l'emporter 
le ramena à la religion qu'il avait fort négligée 
toute sa vie. Son confesseur le tourmentait, au 
grand étonnement de sa garde-malade qui trou- 
vait que « le bon Dieu n'aurait pas le courage de 
le damner. » Il fit amende honorable pour ses 
Contes. Ce ne fut pas sans peine ; il désirait vi- 
vement en publier une dernière édition, offrant 
naivemcnt d'en donner le produit aux pauvres. 11 
se repentit de son mieux des erreurs de sa jeu- 
nesse, et les expia par des exercices d'une aus- 
tère piété. Il y eut bien quelques rechutes : 



Proniettr^ 



; et tenir est un autre. 



C'est ainsi que le cinquième et dernier li- 
vre de ses (ouïes, publié depuis sa conversion, 
est aussi licencieux que les premiers. Toutefois, 
ses dernières lettres à Maucroix le montrent tout 
aux sentiments religieux. Sa mort fut douce : il 
s'éteignit le 13 avril 1695 à l'hôtel d'Hervart. 

Rien ue trouble sa ùd, c'est le soir (l'un beau jour, 

Maucroix, en apprenant sa mort, écrivit : « Nous 
avons été amis plus de cinquante ans... Je lai 
tendrement aimé, autant le dernier jour que le 
premier... C'était l'âme la plus sincère et la plus 

■candide que j'ai connue. Jamais de déguisements. 
Je ne sais s'il a menti de sa vie. » 

Il est difficile de faire un choix parmi ses plus 
belles fables. Citons pourtant : Le Loup et l'A- 
g7ieou,Le Chêne el le Rust-au, Le Chat et le vieux 
Hat, Les Animaux malmtes de la peste. Le Héron, 
Les Deux Piyeins, Le Chat, la Belette et le petit 
Lapin, La Laitière et Ir- Pot au lait. Le Vieillatdet 
les trois jeu7>es hommes. Le Pai/sau du Danulte. 
Ce sont autant de chefs-d'œuvre, et l'on pourrait 
en multiplier la liste. 

La Fontaine a peu inventé : il emprunte ses 
fables à Esope, à Pilpai, à Phèdre, au moyen âge, 

^ la Renaissance. Mais 

Son imitation n'est pas un esclavage. 

11 imite de façon à avoir mérité le nom d'inimi- 
table. Il dérobe les ajiciens, et nul n'a été plus ori- 
ginal ; il est tellement créateur dans ce genre, 
que La Fontaine n'est plus le nom d'un fabuliste, 
mais le synonyme même de la Fable. Ce qui le 
■distingue surtout, c'est la vérité, la vie : il ne con- 
naît pas l'abstraction, il rend l'humanité visible 
dans une action continue qui est la peinture la 
plus vivante de l'honinic de tous les temps et de 
la société du xvn" siècle. Ses fables sont 

: cent actes divers 
l'univers. 

Les auteurs de ces drames sont tout le monde, 
nous, nos semblables. Les bêtes nous prêtent 
leur masque et leur langage (V. Fable). .Mais c'est 
aussi une épopée véritable el ([ui descend en 
droite ligne des vastes épopées du moyen âge; 



elle représente toute la société, rois, nobles, cu- 
rés, moines, magistrats, bourgeois, paysans. 

On a contesté la moralité des fables de La 
Fontaine : il est nécessaire de réfuter ici cette 
erreur. Le poêle ne tire pas toujours directement 
la morale de ses récits, sans doute ; il ne fait pas 
la fable pour la morale, comme La Motte ; il la 
laisse découler des faits qu'il généralise. Ce n'est 
pas sa faute si 

La raison du plus fort est toujours la meilleure... 

Selon que vous serez puissant ou misérable, 

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir, 

etc., etc. Il en va ainsi dans le monde. Bousseau 
et Lamartine, qui ont entre autres critiqué la 
moralité de ces fables, n'ont pas compris que La 
Fontaine nous fait voir ce qui est, et que c'est à 
chacun de nous â tirer la leçon des faits. La na- 
ture a ses lois invariables ; il nous les met sous 
les yeux et les dégage à. la lumière d'une mise 
en scène admirable : à nous de conclure, comme 
dans la vie. Lessing a essayé de refaire les fables 
de La Fontaine pour les rendre plus « morales » : 
il en a fait des bei quinadei plus puériles qu'hon- 
nêtes, innocentes, vertueuses, mais qui n'ont rien 
de réel. \e dissimulons pas la vérité à l'enfant : 
devenu homme, il viendrait se heurter douloureu- 
sement à la réalité. 

Il est une autre erreur que nous devons relever. 
On a pu croire que La Fontaine écrivait facile- 
ment. La duchesse de Bouillon l'avait appelé son fa- 
blier, croyant qu'il produisait des fables natu- 
rellement, sans effort, comme un pommier produit 
des pommes. Elle n'avait pas compris ce que ce 
style si naturel et si facile cache d'art, de travail : 
« ses négligences mêmes ne sont pas toutes des 
bonnes fortunes, c'est le fruit d'un art pro- 
fond et caché. » (Tissot.) C'est une perfection sa- 
vante. Aussi, sa langue est-elle à. lui ; c'est 
la plus personnelle que jamais écrivain ait 
parlé, sans excepter Molière. Une seule qua- 
lité lui est naturelle, c'est la naïveté : il la doit 
à la sincérité de son âme; il ne l'a pas cherchée. 
La Motte ne la connaît pas, qui l'a poursuivie. 

Chamfort a porté sur La Fontaine ce jugement, qui 
est définitif :« Il offrit le singulier contraste d'un con- 
teur trop libre et d'un moraliste excellent : il re- 
çut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et 
devint en tout temps le modèle de la simplicité. Il 
posséda le génie de l'observation, même de la satire, 
et ne passa jamais que pour un bonhomme. II 
dérobe sous l'art d'une négligence parfois réelle 
les artifices de la composition la plus savante, fait 
ressembler l'art au naturel, souvent même à 
l'instinct ; cache son génie par son génie môme..., 
et fut, dans le siècle des grands écrivains, sinon le 
premier, du moins le plus étonnant. » 

Finissons par ces lignes de Féueion : « Lisez-le, 
et dites si Anacréon a su badiner avec plus de 
grâce, si Horace a paré la philosophie et la mo'- 
raie d'ornements plus variés et plus attrayants; si 
Térence a peint les mœurs des hommes avec plus 
de naturel et de vérité ; si Virgile, enfin, a été 
plus touchant et plus harmonieux, n 

[A. Pressard.] 

LAIT. — V. Aliments. 

LANCASTRE. — Histoire générale, XXVIll. — 
Nom d'une branche de la famille des Plantagenets, 
qui a donné trois rois à l'Angleterre. Henri IV, 
Henri V et Henri VI. La maison de Lancastre ayant 
dans ses armes une rose rouge, on appelle aussi 
ces trois souverains rois de la rose rouge, par op- 
position aux rois de la rose blanche ou de la mai- 
son d'York. 

Henri IV, OU Henri de Bolingbroke (les prin- 
ces anglais ajoutaient i leur nom le nom delà ville 
où ils étaient nés!, né en 136", eut |)Our père Jean 
de Gand, duc de Lancastre et troisième fils d'E- 



LANCASTHE 



— 1117 — 



LANGAGK 



(limard III. Le roi Ricliiiril II, successeur et putit- 
tils d'Iîdouard Hl, avait banni et dépouille do ses 
hiensson cousin Henri : celui-ci, réfugié en France, 
forma un complot dans le(|ucl entrèrent la plu- 
part des grands seigneurs anglais. Comptant sur 
le mécontentement causé par la tyrannie de Ri- 
chard, il tenta un débarquement à la tète de quel- 
fines partisans, et vit bientôt la plus grande partie 
de la nation se rallier à lui. Uicliard H, fait pri- 
sonnier, dut abdiquer, et le Parlement donna la 
couronne h Henri de Bolingbroke (131)9). Par cet 
acte se trouvaient écartées du trône, au profil de 
la famille de Lancastre , non seulement la bran- 
die aînée des Plantagenets, en la personne du roi 
déposé, mais encore la descendance du dnc de 
Clarence, second fils d'Edouard III. 

Quelques amis du souver.iin déchu tentèrent un 
soulèvement; ils furent vaincus, et Richard fut 
mis k mort dans sa prison (I4U0). Un peu plu; 
tard, une autre révolte, celle du comte de Porcy 
et de son fils, !e fameux Hotspw, mit en danger 
le trône d'Henri IV ; les Gallois avaient pris parti 
pour les rebelles. Ceux-ci furent néanmoins défaits 
à la bataille de SInewsbury , où périt Ilotspur 
(1403). Plusieurs fois encore, Henri IV eut à 
lutter contre des tentatives de révolte. Aussi, pour 
consolider son pouvoir, s'appuya-t-il sur l'Église 
d'une part, dont l'influence, ébranlée quelques 
années auparavant par les prédications de VViclefT, 
s'exerça au profit de la maison de Lancastre ; et 
(l'autre part sur le Parlement, à qui Bolingbroke de- 
vait sa couronne, et qui obtint par cette raison 
une part considérable dans le gouvernement. 
Henri IV mourut en U13. 
Henri 'V, de Monmouth, succéda à son père 
Henri IV. Il avait dans sa jeunesse mené l'exis- 
tence la plus dissipée ; Shakespeare en a retracé 
quelques épisodes dans les deux parties de son 
drame û' Henri IV, en immortalisant sous le nom 
de Falstaff l'un des compagnons de débauche du 
jeune prince. Mais, i peine sur le trône, Henri V 
montra toutes les qualités d'un souverain à la fois 
ferme et prudent. Il continua la politique de son 
père à l'égard de l'Église et du Parlement; et, 
voyant l'occasion favorable, il résolut de récla- 
mer de la Franco l'exécution du traité de Brétigny. 
Lors de la déposition de Richard II, le duc d'Or- 
léans, qui gouvernait alors la France au nom de 
son frère Charles VI, avait refusé de reconnaître 
l'usurpateur Bolingbroke comme roi d'Angleterre. 
Or, c'était justement le parti d'Orléans ou des 
Armagnacs qui, en I4I3, après l'écrasement des Ca- 
bochiens, venait de ressaisir le pouvoir à Paris. 
Henri V déclara la guerre il Charles VI, gagna la 
bataille d'Azincourt, et obtint, par le traité de 
Troyes, plus qu'il n'avait demandé d'abord. De- 
venu gendre et héritier de Charles VI, il mou- 
rut en 14"J2. Il laissait un fils au berceau. 
Il Henri de Monmouth, dit-il à son lit de mort, 
aura régné peu et conquis beaucoup ; Henri de 
Windsor régnera longtemps et perdra tout. » 

Henri VI, de \A indsor, fut proclamé roi de 
Franco et d'Angleterre à la mort d'Henri V. Après 
un règne long et malheureux, il devait, selon les 
paroles prophétiques de son père, perdre ses 
deux couronnes. Nous avons raconté ailleurs (V. 
(iufrre (le C'eil Ans) comment les Anglais furent 
chassés de France. La trêve de Tours (1444) mil fin 
à la longue lutte entre les deux peuples voisins, et 
Henri VI épousa alors une princesse française, Mar- 
guerite d'Anjou. Mais bientôt éclata la sanglante 
guerre civile des Deux Roses,causée par les préten- 
tions de la maison d'Yoïk, qui avait hérité des droiis 
de la maison de Clarence, et qui revendiquait la cou- 
ronne {V. Guêtre des neu.rlioses}. llanri VI, faible 
d'esprit, était incapable de défendre lui-même son 
autorité ; mais Marguerite d'Anjou déploya, dans 
la lutte implacable engagée onlre les deux mai- 



sons rivales, une énergie virile. Elle ne put em- 
pêcher toutefois la défaite du parti de la rose 
rouge. Henri VI, fait prisonnier une première fois 
par ses adversaires, puis délivré, retomba entre 
les mains d'Edouard IV d'York, fut rétabli un ins- 
tant sur le trône en 14T0, par Warwick, puis, 
captif de nouveau, fut mis à mort en 1411. 

LANGAGH. — Psychologie, XIV. — Dans son ac- 
ception la plus générale, le mot lanr/age désigne 
tout système de signes destinés à exprimer les 
sentiments ou la pensée. Par suite, on peut dis- 
tinguer autant d'espèces de langage qu'il y a d'es- 
pèce de signes pouvant servir à établir entre les 
hommes la communication dos pensées ou des sen- 
timents. L'ancien télégraphe aérien étaitainsi uns 
sorte de langage ; de même les signaux de ma- 
rine, encore en usage aujourd'hui. Los Orientaux 
ont composé un langage symbolique par le moyen 
des fleurs, etc. 

Les mouvements du corps (jeux des muscles du 
visage ou physionomie, gestes) sont également un 
langage, et celui-lh. très expressif et très varié. 
Néanmoins, sauf chez les sourds-muets, il ne fait 
qu'accompagner, accentuer le langage articulé, 
qui est la manifestation la plus parfaite du lan- 
gage vocal ou auditif. 

n L'organe qui est le siège de la voix est le la- 
rynx. La voix est produite par l'air expiré qui, exer- 
çant une certaine pression sur ce qu'on appelle les 
cordes vocales, les fait entrer en vibration. Or les, 
sons de la voix sont de deux sortes, articulés ou 
innrticulcs. 

n On appelle articulés les sons qui, ayant leur 
origine dans le larynx, sont modifiés au passage 
par le pharynx, la bouche et les fosses nasales... 

» Les sons inarticulés, qui ne subissent pas ces 
modifications, s'appellent les cris. 

» Les sons articulés sont ce que l'on appelle la 
parole. 

" Le langage inarticulé est commun à l'homme 
et aux animaux ; le langage articulé est propre h. 
l'homme. Quelques animaux sont capables d'ar- 
ticuler des sons ; mais ils ne s'en servent pas 
comme d'un langage, c'est-à-dire pour exprimer 
leurs besoins. Lorsque le perroquet a faim, il crie, 
il ne parle pas. La parole est pour lui un amuse- 
ment, non un instrument de communication avec 
ses semblables. « (P. Janet.) 

Une des distinctions les plus généralement usi- 
tées, est celle qu'on établit entre le langage natu- 
rel et le langage artificiel. Le langage naturel 
comprend les signes que l'homme emploie indé- 
pendamment de toute réflexion et de toute volonté: 
tels sont les cris de la douleur, de la joie, de la 
colère, etc., et en général tous les gestes, toutes 
les attitudes qui traduisent les émotions ou les 
passions les plus simples. Les deux caractères 
principaux des signes naturels, c'est qu'ils sont 
idoniiques chez tous les hommes sous l'empire de 
la même passion (i moins que par un elTort éner- 
gique et assez difficile de la volojité la manifesta- 
tion extérieure de la passion ne soii supprimée) ; 
c'est ensuite qu'ils sont instinctivement compris 
par tous les hommes, de la même manière, comme 
expression d'une passion donnée. 

Le langage artificiel ou conventionnel est formé 
par des signes inventés ou choisis expressément 
et arbitrairement par les hommes. Il est évident 
que pour une même idée les signes artificiels peu- 
vent varier il l'infini, et qu'ils ne sont compris que 
de ceux-là .seuls qui sont au courant de la conven- 
tion. Parmi les différentes espèces de langages 
artificiels, il faut citer, suivant M. Janet : 1° les 
langues scientifiques, notatnnnint la nomenclature 
chimique, la langue algébrique, la nomenclature 
botanique; 2° la notation musicale; 3" les chif- 
fres ; 4" le langage sténographique, l'écriture, les 
systèmes de signaux dont il a été parlé plus haut , 



LANGAGE -1118- LANGAGE 

t. 'vKZ'TvZr^j''::TZ'^ "''""'' "- ''^^»"^ 1 P"^ ^" t.a,.lornn.n,e. que le chant fut le , 




savo 
la 

signes artificiels. D'une part, il semble que les 
mots qui composent toutes les langues con- 
nues n'ont avec les idées qu'ils expriment que 
de rapports purement conventionnels; autrement, 
une seule langue devrait exister, dont tous les 
hommes auraient l'intelligence sans l'avoir jamais 



parfois prodigieuse de la musique' comme expres- 
sion de la passion. 

Qu'on nous permette ici de nous citer nous- 
mênie, en nous résumant: 

" Diminuez le volume de la voix, supprimez les 
notes qui dépassent une certaine hauteur moyenne, 




langues modernes dérivent de langues plus an 
tiennes, mortes aujourd'hui, et ces dérivations 
s'accomplissent suivant des lois nullement arbi- 
traires que déterminent les philologues. Et en re- 
montant aussi haut qu'il nous est possible dans le 
passé, nous ne saurions trouver l'homme de génie 
qui fut l'inventeur du langage, si rudimentaire 
qu'on veuille le supposer à l'origine. En sorte que 
la parole paraît bien être le produit spontané d'une 
faculté essentielle à l'âme humaine, l'expression 
naturelle de la pensée. 

C'est là le problème célèbre de l'origine du lan- 
gage, problème si souvent agité par les philoso- 
phes, depuis Pythagore, Démocrite et Platon jus- 
qu'à nos jours. Parmi les solutions qu'il a reçues, 
mentionnons, mais seulement pour mémoire, celle 
de M. de Bonald, pour qui le langage était l'œuvre 
de la révélation, et avait été directement donné 
par Dieu au premier homme. Hypothèse à peine 
digne de la discussion, si l'on entend, comme on 
le fait ordinairement, que l'iiomme reçut de Dieu 
une langue toute faite, et dont toutes celles qui 
ont été parlées depuis ne sont que des images dé- 
figurées; mais peut-être est-ce pousser la doctrine 
de M. de Bonald au deh'i de ce qu'il a voulu 
dire. 

L'hypothèse du langage considéré comme une 
invention purement artificielle, a été soutenue par 
Démocrite et réfutée avec éclat dès l'antiquité par 
Lucrèce. Un si merveilleux instrument ne saurait 
être l'œuvre volontaire et réfléchie d'une intelli- 
gence qui ne l'aurait pas déjà à son service. « La 
parole, dit Rousseau, serait nécessaire pour in- 
venter l'usage de la parole. » 

La troisième hypothèse, généralement adoptée 
de nos jours, fait du langage, comme nous le di- 
sions tout à l'heure, le produit spontané d'une fa- 
culté essentielle à l'âme humaine, l'expression na- 
turelle de la pensée. Mais, ainsi présentée cette 
solution, dont se contentaient Joufîroy et Garnier 
est vague et superficielle. Elle ne saurait suffire' 
en présence de la théorie transformiste et des tra- 
vaux des philologues contemporains, qui ont en- 
tièrement renouvelé le problème. 

On sait que, pour les transformistes, l'homme 
dérive dune espèce animale, aujourd'hui éteinte 
et qui fut la souche commune de tous les singes 
anthropomorphes. Ceux-ci sont donc, comme on 
1 a dit, non pas précisément nos ancêtres mais 
nos cousins germains. Attribuant ainsi une origine 
purement animale au genre humain, le transfor- 
misme ne saurait reconnaître, sans se contredire 
lui-même, 1 existence d'une faculté du langage qui 
soit le privilège exclu-.if de l'homme, et e^tablisse 
une barrière infranchissable entre lui et l'animal. 
Mais entre le cri de la bète et le verbe qui traduit 
la pensée humaine, quel abîme ! et comment le 
combler ? Le chef du transform 



. que le ton passionné 

se soit abaisse peu à peu à celui de la raison tran- 
quille. .N'est-ce pas là ce que confirme la marche 
historique de l'esprit humain? La prose n'est-elle 
pas née partout de longs siècles après la poésie 
qui, à l'origine, se confondit avec le chant ? 

» L'explication précédente rend à peu près compte 
de l'évolution générale de l'expression vocale; 
mais elle ne nous apprend pas d'où est sorti l'élé- 
ment même du langage articulé, le mot. Sur ce 
nouveau point, qui est décisif, le transformisme 
aurait, semblet il, gain de cause, s'il pouvait éta- 
blir que le mot est dérivé naturellement, soit des 
interjections inarticulées, qui traduisent les senti- 
ments primordiaux de l'âme humaine, soit de l'i- 
mitation des sons extérieurs, et particulièrement 
du cri des animaux. Rien, en elTet, ni dans l'in- 
terjection, ni dans l'imitation, qui dépasse les ca- 
pacités mentales des animaux supérieurs. » 

D'éminents philologues, notamment l'illustre 
Max Millier, se sont attachés à montrer que l'une 
et l'autre était également insuffisante pour expli- 
quer l'origine des mots. C'est aux racines que 
Max Muller attribue, pour la formation du langage, 
une importance décisive ; elles marquent, selon lui, 
le point précis où commence la parole vraiment 
humaine, et établissent entre le langage émotion- 
nel, qui pourrait nous être commun avec la bête, 
et le langage intellectuel, qui nous appartient 
en propre, une ligne de démarcation infranchis- 
sable. 



,, Tx • . jusme contempo- 

rain, M. Darwin, inrlme à croire que le chant 
pourrait bien fournir la transition cherchée 

Il semble en efi'et prouvé que certains singes 
peuvent produire une série régulière de note 



Mais de graves autorités repoussent aujourd'hui 
la tliéorie de Max Muller. On peut toujours se de- 
mander, en efi'et, d'où viennent les racines elles- 
mêmes. Max Muller refuse de poser cette ques- 
tion, sous prétexte qu'elle échappe, par sa nature, 
aux conditions de la science expérimentale. Sans 
doute, si l'on s'en tient aux langues entièrement 
constituées et susceptibles d'être étudiées dans 
des monuments écrits, on ne peut remonter au 
delà des racines et on doit les considérer comme 
les éléments ultimes auxquels l'investigation po- 
sitive puisse atteindre. Mais ces limites relative- 
ment étroites, l'induction peut essayer de les fran- 
chir. D'autre part, les innombrables idiomes des 
tribus sauvages ont beaucoup à nous apprendre, 
et en recueillant et concentrant ces diverses sour- 
ces d'information, plusieurs philologues contem- 
porains sont arrivés à cette conclusion que l'in- 
terjection, l'onomatopée, l'imitation des bruits 
extérieurs ou des cris des animaux, suffisent pour 
expliquer l'origine, sinon de tous les mots, au 
moins d'un fort grand nombre. Par là se trouve 
confirmée la théorie que Platon proposait déjà dans 
le dialogue du Cratyle. 

Selon lui, les articulations les plus simples, 
voyelles ou consonnes, sont limitation, par l'or- 
gane vocal, de certaines qualités élémentaires 
des objets. Ainsi la lettre R, pour la prononcia- 
tion de laquelle la langue tourne rapidement, a 
dû traduire naturellemeut le mouvement. Dans 
la prononciation du D et du T au contraire, la 



mtrsicàles'^ On nent ronfeè','' '''^"T^ '^' "°'<'^ '^"8"'= P^''^^''' ^PP»'«- ^''"^''> P»"^ ""'«' dire, 
musicales. On peut conjecturer, selon les prinei- contre les dents ou le palais ; l'analogie a du con- 



LANGAGE 



— 1119 



LANGAGE 



duii'e à expiiiiier par ces lettres ou par des syl- 
labe» qui les renferment, les qualités de stabilité, 
lie repos. Platon examino successivement à ce 
point de vui! les articulations primitives, et essaie 
d'en déterminer la signification. Les applications 
de détails de cette théorie peuvent sembler par- 
fois puériles ; mais le principe en est accepté 
par les plus autorisés des pliilosoplios contempo- 
rains. 

On voit par là quel rôle considérable l'analogie 
a dû jouer dans la formation des mots. N'est-ce 
pas en effet procéder par analogie que de peindre 
avec des sons articulés la rapidité, la lenteur, la 
stabililé, et généralement les propriétés exté- 
rieures des objets ? Mais dans cette voie, les pro- 
grés sont en quelque sorte illimités. Si, par 
e«emple, une articulation rapide et brève traduit 
i l'oreille un mouvement de même nature, elle 
pourra aussi bien donner l'idée d'un espace court, 
car un tel espace est vite parcouru; par suite, elle 
exprimera tout objet petit, faible, insignifiant. 
C'est encore h l'analogie qu'il faut rapporter ce 
procédé, si fréquent dans les idiomes sauvages, 
de la répétition. Il servira k traduire, tantôt la 
continuation de l'action, tantôt l'agent ou l'instru- 
ment de celte action, tantôt la grandeur pu la pe- 
titesse de l'objet. 

Il faut admettre enfin qu'à l'origine, ces diffé- 
rents procédés ont donné naissance dans le même 
idiome à plusieurs formes diverses pour traduire 
la même idée. Les formes les plus simples, les 
plus intelligibles, ont peu à peu éliminé leurs ri- 
vales. Ce travail inconscient de sélection dut être 
d'autant plus rapide, que l'idiome était de form,i- 
tion plus récente ; par suite, des dialectes sortis 
d'une souche commujie ont dû promptement di- 
verger, au point que leur parenté devint prompte- 
ment méconnaissable. 

Mais si la philologie la plus récente semble 
aboutir à des conclusions assez différentes de celles 
de Max Mullor sur la question de l'origine du lan- 
gage, il ne s'ensuit pas qu'elle supprime toute 
barrière entre le langage émotionnel et le langage 
intellectuel, et qu'elle se refuse à reconnaître dans 
la formation des mois l'opération de facultés ex- 
clusivement propres à l'homme. En effet, le pro- 
cédé de l'imitation, tout naturel et spontané qu'en 
paraisse l'emploi, implique déjà la réflexion et la 
volonté. La bête en est incapable. On n'a jamais 
vu l'agneau, le bœuf, le singe môme, après avoir 
échappé à la poursuite d'un lion, exprimer la cause 
de leur terreur par un rugissement. L'onomatopée 
n'est déjà plus la cri soudain, irrésistible de lé- 
motion; elle est une traduction, par l'intelligence, 
de quelque chose d'extérieur; elle est analogue au 
dessin qui retrace à l'œil le contour des formes, 
et il n'y a pas, que nous sachions, d'exemple d'un 
animal qui ait dessiné sur le sable, avec sa patte 
ou son bec, l'image, si grossière qu'elle fût, d'un 
objet. C'est que la production imitative des sons 
et des formes n'est possible -qu'à la suite d'une 
abstraction, et que la faculté d'abstraire semble 
bien être le privilège de notre espèce, en même 
temps que la source de tout lajigage. 

Une remarque analogue s'applique à l'imitation 
des mouvements, si bien décrite par Platon dans 
le passage mentionné plus haut. Si le son que pro- 
duit l'émission rapide de l'air par l'organe vocal a 
primitivement exprimé l'idée d'un objet qui s'é- 
coule rapidement, il a fallu d'abord dégager cet 
attribut de tous ceux qui sont communs à cet ob- 
jet. L'eau d'une rivière est brillante. froide, sonore; 
elle étanche la soif; elle engloutit le baigneur im- 
prudent, la barque mal dirigée, etc.; voilà bien 
des caractères que les premiers hommes qui ont 
parlé, ont dû laisser à l'écart pour aller droit au 
trait essentiel, qui est la rapidité de l'écoulement. 
La condition d'un tel choix, c'est donc toujours 



, la faculté d'alistrairc, de considérer une qualité à 

j l'exclusion d(!s autres, 

î On peut aller jusqu'à dire qUe le langage ne 

I nomme pas proprement des choses, mais seule- 
ment des qualités. Pourtant les mômes qualités 

1 conviennent souvent à plusieurs choses différentes ; 

' le même signe pourra ainsi servir à désigner plu- 
sieurs réalités d'espèces distinctes qui se ressem- 
blent par un trait commun. Quelque imitatif qu'il 

, ait été à l'origine, le mot fut donc dès le principe 
un produit, non senlement de l'abstraction, mais de 

I la généralisation. Ajoutons que le mot estdouble- 

' ment abstrait et général, car le signe qui a été 
tout d'abord choisi pour exprimer lioji, arbre, ri- 
Wièce, etc., a dû servir immédiatement à nommer 
non pas tel individu spécial et isolé, mais tous 
ceux de la même espèce. Par là se trouve sufflsam- 

I ment réfutée l'assertion des évolutionnistes qui 
prétendent que les sauvages n'ont pas de termes 
abstraits. Tout mot est abstrait, par cela seul 
qu'il est un mot. 

Quant aux choses qui ne tombent pas sous les 
sens, il est infiniment probable que primitivement 
elles furent toutes nommées par analogie avec cer- 
tains objets ou phénomènes matériels. La méta- 
pliore a été et est encore aujonrdliui l'une des 
sources les plus fécondes du langage. Sans doute, 
ces analogies furent d'abord superficielles, presque 
arbitraires ; la plupart nous échappent; mais l'im- 
portant pour l'homme, c'est qu'un sigue soit at- 
taché à une idée ; l'usage, la tradition consolident 
le lien, fragile au début, qui les unit. Et ces pro- 
cédés analogiques et métaphoriques ne sont au 
fond que l'application de ces mêmes pouvoirs 
d'abstraire et de généraliser, condition essentielle 
du langage humain. 

On doit conclure de tout cela que le langage est 
l'œuvre volontaire et réfléchie de l'homme. S'il est 
vrai que la grammaire d'une langue traduit au de- 
hors des lois nécessaires de la logique, et, par 
suite, peut être considérée comme l'expression 
spontanée de la pensée en acte, il n'en est pas de 
même du vocabulaire. Celui-ci se forme peu à peu, 
par additions successives; il s'enrichit et se mo- 
difie incessamment et dans la plus large mesure. 
Les mots qui le composent ont tous été créés et 
cela par une volonté expresse ; chacun d'eux a 
commencé d'exister un certain jour, quelqu'un l'a 
lancé dans le inonde, et la société tout entière est 
devenue sa mère d'adoption. Fut-il donc un temps 
où l'homme ne parlait pas'? Cotte hypothèse n'a 
rien d'invraisemblable; nuis elle n'implique pas 
qu'un état d'isolement absolu ait précédé dans 
l'histoire du genre humain les premières formes 
de l'existence sociale; l'homme a pu d'abord com- 
muniquer avec ses semblables par gestes, par si- 
gnes, par différents moyens inarticulés d'expres- 
sion. Elle n'implique pas davantage que la pensée 
et la réflexion aient été absentes au début; loin 
d'être fille du langage ou même de naître en même 
temps que lui, la pensée lui est logiquement et 
chronologiquement antérieure, comme l'ouvrier à 
l'instrument. D'ailleurs, tout en admettant que le 
langage soit en toute rigueur une invention de 
l'Iiomme, rien n'empêche de supposer que cette 
découverte fut une des premières et qu'elle a été 
presiiue contemporaine de l'humanité et de la so- 
ciété. Quoiqu'il en soit, nous pensons que le lan- 
gage est l'ueuvre, non d'une faculté spéciale d'ex- 
pression et d'interprétation, comme le voulaient 
Jouffroyet Garnier, mais simplement de ces facultés 
d'abstraire et de généraliser qui, essentielles à 
l'esprit humain, furent en acte dès le premier jour, 
et ont créé avec la parole tous les arts, toutes les 
sciences, toutes les manifestations infiniment 
variées de la pensée réfléchie. 

Ces facultés à leur tour ont dû au langage de 
rapides et merveilleux développements. Nous n'a- 



LANGUE MATERNELLE 



H20 



LANGUE MATERNELLE 



vons pas i insister ici sur les rapports du langage 
avec la pensée; qu'il nous suffise de rappeler qu'il 
est pour celle-ci le plus puissant instrument de 
l'analyse. Or, sans l'analyse, nulle science possible. 
On a quelque peine à se représenter ce que serait 
l'intelligence delhonime sans le langage, et l'iden- 
tité des mots ratio et orniin en latin, le double 
sens en grec du mot loyos, montrent que l'iiomine 
a compris de bonne heure la parenté nécessaire 
de la pensée et de la parole, du verbe et de la 
raison. 

A consulter. — Paul Janel, Traité élémentaire de phi- 
losophie, ch. I el xi; Ad. Garnier, Traité des facilités de 
l'âmey Hv. viii. ch. ii ; RcDan, Origine du langage; Max 
Miiller, Leçons sw la science du langage; et nos Éludes 
sur la théorie de l'Evolution, sixième étude. 

[L. Carrau.] 

LANGUE U'OC, LANGUE B'OIL. — V. Ro- 

yiiancs {Langues). 

LANGUE MATERNELLE. — On appelle ainsi 
la langue que dans la première enfance nous ap- 
prenons de notre mère. Déjà les anciens avaient 
remarqué l'influence des femmes sur le langage 
de l'enfant, et pour le choix d'une nourrice ils re- 
commandaient de tenir grand compte de sa pronon- 
ciation. Par une distinction aussi fine que vraie, 
nous disons : la langue maternelle, tandis qu'on 
dit : la maison paternelle. L'enfant, quand il arrive 
à l'école, apporte avec lui cette langue maternelle, 
et c'est là un premier fond auquel l'instituteur at- 
tribuera avec raison une grande importance. 

Pendant longtemps on a trop enseigné le fran- 
çais comme une langue morte. Et pourtant l'enfant 
a employé des substantifs, des verbes, des pro- 
noms avant de franchir le seuil de l'école. Il est 
bon de le lui faire constater. S'il s'agit, par exemple, 
d'expliquer ce que c'est qu'un substantif, le moyen 
le plus simple est de prendre dans les derniers 
mots prononcés par l'écolier quelque substantif et 
de les lui donner en exemples. On demande ensuite 
des exemples aux autres élèves de la classe : chacun 
fournit le sien. Il en est de même pour les autres 
parties de la grammaire. C'est toujours une sur- 
prise de voir ce que savent les enfants. D'eux- 
mêmes, pour peu qu'on les mette en train, ils 
conjugueront, sur le verbe finir, le verbe se réjuuir, 
sans avoir appris ce qu'est un verbe réfléchi. Ils 
mettront le subjonctif après les conjonctions n 
moiîis que, pourvu (jue, pour que, sans avoir ap- 
pris les modes. Ils emploient des conditionnels 
longtemps avant de conjuguer des verbes : « J'achè- 
terais des gâteaux, si j'avais de l'argent. J'aurais 
porté secours, si j'avais été là. » Il faut, au moment 
d'enseignerle conditionnel, leleur faire remarquer. 
On doit avant tout tirer de l'enfant ce qu'il sait; 
c'est alors un plaisir pour lui de voir que la gram- 
maire n'est pas une chose nouvelle qu'on lui ap- 
porte du dehors, mais qti'il la pratique depuis 
longtemps de lui-même. 

L'enfant possède une quantité de locutions 
toutes faites, parfaitement françaises et dont il con- 
naît le sens général. Seulement il serait souvent 
embarrassé pour les décomposer. La tâche du 
maître sera de lui apprendre à en distinguer les 
difïérenles parties. Par exemple cette phrase: 
Comment cela va-t-il ? est claire pour tout le 
monde : mais à la dictée on obtiendrait, avec une 
classe mal proparée, les séparations de mot les 
plus fautives. Ces fausses séparations, qui ont plus 
do gravité que les fautes d'orthographe, sont un 
des signes auxquels on reconnaît une instruction 
grammaticale mal dirigée. 

Parler et écrire sont essentiellement des art s 
pratiques, des arts de même nature que de marcher 
ou de se servir de ses mains. Il faut donc exercer 
les enfants à parler et à écrire. La première leçon 
de langue maternelle doit être intimement unie à 
la leçon de choses. Chaque partie de la leçon de 



choses sera résumée en une phrase courte, claire, 
substantielle, que le maître prononcera ou qu'il 
fera trouver à l'élève. On la fait répéter par une 
série d'élèves jusqu'à ce que tout le monde la 
sache, et alors on demande qu'elle soit rappor- 
tée par écrit. Si les enfants sont trop jeunes, on 
peut l'écrire au tableau. 

Une autre leçon de langue maternelle se ratta- 
chera à la lecture d'un texte. Le vocabulaire de 
l'enfant est borné : il ne contient que les mots qui 
lui sont nécessaires pour ses actes et ses senti- 
ments de tous les jouis. La lecture présentera 
quantité de mots nouveaux que l'enfant ne com- 
prend pas et qu'il est nécessaire de lui expliquer, 
non par des définitions, mais par des exemples ou 
par d'autres phrases où on les fera entrer. C'est 
encore une note fâcheuse pour une école, quand 
on découvre que les élèves y emploient des mots 
dont ils ignorent la signification. Il arrive alors 
que, trompés par des assonances, ils emploient un 
terme pour un autre, comme tralùson pour tradi- 
tio7i, ou continence pour comenonie. .Mieux vau- 
drait n'avoir qu'un petit nombre de mots à sa dis- 
position et les employer avec justesse et bon sens, 
que d étaler ces fausses richesses. 

Les nombreuses métaphores que contient la 
langue et que nous employons sans en scruter 
l'origine ont besoin d'être expliquées: pourquoi 
dit-on un esprit étroit, une âme tjasse, un cœur 
chaud'! autant de comparaisons abrégées qui peu- 
vent donner lieu à quelques mots d'intéressante 
explication. Le maître doit surtout faire la guerre 
aux métapliores mal suivies, comme remplir un 
Init, emlirnsser une carrière. Quand une locution 
incorrecte se présente, ce n'est pas assez de la 
relever : il faut tâcher d'en découvrir la cause. 
Presque toujours c'est quelque fausse analogie qui 
a trompé l'écolier. Pourquoi entend-on dire de 
plus en plus : je demande à ce que... ? c'est par 
fausse analogie avec je tiendrais à ce que, je con- 
sens à ce que. De même remplir un but vient de 
remplir un désir, et em/irn^ser ime carrière est 
l'imitation à'emfjjnssfr une religion, une opifiion. 
Quand l'élève voit la cause de la faute, il est mieux 
préparé à l'éviter. 

Sans faire de nos écoliers de petits orateurs, 
on peut les exercer à parler sur un sujet pendant 
trois ou quatre minutes, à condition qu'ils aient 
d'abord étudié le sujet et qu'ils le connaissent 
bien. Ou a remarqué la fiicilité avec laquelle les 
écoliers américains manient leur langue maier- 
nelle : cela tient aux exercices de l'école primaire. 

Ce n'est pas assez de faire apprendre la langue 
française à l'enfant: il faut la lui faire aimer. Le 
maître dira donc à l'occasion que notre langue a 
été la première qui, au moyen âge, se soit dégagée 
du latin; que dès le xii° et le xiii'^ siècle on la par- 
iait dans toute l'Europe, que nos vieux poèmes 
du moyen âge ont été traduits en toutes les lan- 
gues, et que nos héros français, comme Roland, ont 
été populaires dans le monde entier; il parlera en- 
suite de l'éclat incomparable que notre littérature a 
jeté auxM',au xvii'etau.win" siècles; il rappellera 
que la langue française est devenue la langue de la 
diplomatie ainsi que de la société polie de tous pays, 
et il pourra ajouter qu'aujourd'hui encore tout 
homme cultivé s'applique à la parler, ce qui n'est pas 
une raison pour nous de ne pas apprendre les 
langues étrangères, mai-, plutôt une raison de les 
apprendre, pour n'être pas moins instruits et moins- 
bien préparés à tout événement que nos voisins. 
Pour faire comprendre les mérites que l'étranger 
découvre dans la langue française, le maître fera 
remarquer de temps à autre l'énergie ou la finesse 
de certaines expressions : souvent les locutions 
populaires sont d'une concision et d'une force par- 
ticulières, que nous ne songeons pas à relever 
parce que nous y sommes habitués. Quelle préci- 



LANGUE MATERNELLE — 1121 — LANGUE MATERNELLE 



sioii dans un proverbe comme : Qui terre a, guerre 
II, ou dans : Il faut bien faire, et laisser dire. Un 
moyen de faire aimer en mfime temps que de 
faire apprendre la langue maternelle, ce sont les 
cliansoiis, ([ui doivent avoir une place importante 
il l'école, ;\ condition que les paroles soient bien 
choisies et méritent d'ûtre retenues. Le jour où les 
élèves do toutes les régions de la France empor- 
teront de I école un certain nombre de chants 
parlant d'une inspiration pure et élevée, un lien 
de plus aura été créé entre rranç,ais et la 
langue maternelle aura accru son empire sur les 
ca'urs. 

Pour faire sentir la propriété des termes, un 
bon exercice est de choisir une idée et de montrer 
de combien de manières la langue parvient à la 
rendre. Je suppose qu'il s'agisse du yavbe premlre 
et do ses différentes nuances : « Le soldat saisit son 
arme ; l'enfant cueille une fleur ; les gendarmes 
appréhendent un voleur; le chat «/icffpe la souris ; 
l'armée enlève la position ; l'écolier comprend le 
problème. » On fera percevoir ainsi la métaphore 
qui assimile notre intelligence il des mains qui 
s'emparent d'un objet. La langue anime tout : 
« Une auberge boigne; une affaire louclœ; sourd 
comme un pot. «Les images de notre langue se rat- 
tachent il un passé qu'il faut tâcher de faire revivre. 
Tantôt elles nous viennent d'un jeu, par exemple 
dujeude paume : "Il a pris la balle au bond. Je vais lui 
renvoyer la balle. Il s'est laissé empaumer. » Tantôt 
c'est à quelque profession qu'elles sont empruntées, 
comme celle du meunier, ou de l'aubergiste, ou du 
marchand, ou encore à la vie militaire ou il la ma- 
rine. Pour ne parler que de cette dernière, voyez 
combien elle foui'nit de termes : «Allons l'accoster ! 
il ne veut pas démarrer d'ici. Aborde-le! Mettons 
le grappin sur lui ! Donnons-lui la chasse ! » Des 
expressions d'un usage courant, telles que échouer 
ou arriver, n'ont pas d'autre origine. Les écrivains 
comme La Fontaine et Saint-Simon abondent en 
expressions pittoresques, parce qu'ils savent la lan- 
gue de beaucoup de corps d'état et de la plupart 
des situations sociales. 

L'étude de la formation des mots et leur classe- 
ment on groupes et en familles a fait des progrès, 
grâce à de bons livres qui sont aujourd'liui entre 
les mains de tous nos maîtres. Ici surtout il ira- 
porte de choisir ses exemples : autant que possible 
des verbes, et des verbes ayant pris naissance en 
français. Tel est le verbe monter, qui vient du 
substantif mo'd, l'idée du mouvement ascension- 
nel en général ayant été exprimée par un verbe 
qui voulait dire d'abord escalader une montagne. 
Voyez la hardiesse d'une langue qui dit : montur 
h cheval, le prix du blé a monté, le vin monte dans 
la bouteille. Ce verbe a Klonné les composés : 
surmonter (avec son dérivé insunnonlnl/le), re- 
monter (un cavalier de remonte), démonter (cette 
interruption a démonté l'orateur). On dit aussi : 
la montée d'une colline ; le montant d'une échelle, 
ou encore d'une note ii payer ; le uiontaye dune 
machine, d'une filature ; la monture d'un cavalier, 
ou encore celle d'un thermomètre, d'un violon, 
d'un pistolet, d'un éventail, d'un bijou. Quand on 
dit qu'un directeur de théâtre monte une pièce, 
on compare le drame à un mécanisme dont les 
acteurs et les décors forment les ressorts et les 
rouages. Monter la tête il quelqu'un, c'est lui 
disposer la tète de telle façon qu'elle soit prête à 
un certain acte, ordinairement quelque sottise. 
Nous retournons maintenant au primitif tnont pour 
l'entourer de ses dérivés montueux et montagne 
(qui a donné mont agnaril et montagneux). Enfin, 
en latin mons avait déjà donné promontoire. Les 
verbes passer, tourner, d'autres encore, pour- 
raient donner lieu ii des classifications analogue.?. 
Un tel exercice, fait do temps ii autre, montre il 
l'élève quels sont les moyens de formation dont 

i' PARTIE. 



dispose notre langue et le parti intelligent qu'elle 
en a su tirer. Le maître pourra écrire exprès et 
dicter quelque narration renfermant nombre de 
mots de même famille, et que l'élève rapportera 
soulignés. 

On sait la difficulté qui se rencontre ici : à côté 
dos mots d'origine populaire, il y a des mots d'ox- 
traction savante, tirés du latin par les érudits. 
Tandis que les mots populaires sont toujours bien 
formés, ceux d'origine savante laissent parfois à 
dire, car ils ne sont guère autre chose que le mot 
latin qu'on a fait entrer tout vif en français. Ainsi 
éteindre et éteignoir sont d'origine populaire ; 
mais inextinguible et extinction sont de prove-' 
nance savante. C'est au tact de l'instituteur qu'il 
appartient d'examiner dans chaque cas s'il est pos- 
sible de faire sentir la parenté aux élèves. Pour 
le verbe muer, par exemple, on pourra montrer le 
sens primitif, qui est « changer », par le rappro- 
chement des composés commwr et remuer, et dès 
lors il sera possible de mentionner les mots sa- 
vants tels que permutation et cornmutiition. Mais 
il serait difficile, ii l'école, de faire sentir la parenté 
de strict et étroit, de direct et adresse. Entre deux 
mots d'origine populaire, souvent la parenté re- 
monte aux temps de la langue latine ; il vaut 
mieux alors n'en point parler. Comment faire com- 
prendre il des écoliers le lien qui rattache le verbe 
pondre aux substantifs dépôt et compote ? D'autres 
fois, on peut bien composer des groupes, comme 
quand sous le verbe écrire on réunit les mots sa- 
vants conscription et proscriplio/t ; mais le sens 
qu'ont ces derniers termes n'est éclairé que par 
l'histoire de la langue latine et des institutions 
romaines. Il faut donc un certain choix dans cette 
étude si intéressante. 

Pour les élèves voisins de nos frontières du 
midi, l'italien ou l'espagnol aideront il éclairer le 
français ; ils seront comme des plantes exotiques 
qui appellent l'attention sur les productions de 
notre sol. Pour tous ceux qui, ii côté du français, 
possèdent un patois, le patois donnera pareille- 
ment matière il de nombreux et instructifs rappro- 
ments. Les expressions anciennes et bien formées 
y abondent. A Jersey, non loin de Saint-Hélier, 
sur un poteau placé à l'entrée d'un champ, on 
peut encore lire aujourd'hui ces mots u : Il est dé- 
fendu de trépasser dans ce champ. » Nous avons ici 
l'ancien mot trépasser, en italien trapnssar^ em- 
ployé comme dans le livre des Rois : « Et la cha- 
rogne Jesabel girra cume feins (comme du fumier) 
el champ de Israël, si que 11 trespassant dirrunt: 
Est-ço la noble dame Jesabel ? » Ce mot, qui mar- 
que le passage il travers, n'est plus usité en fran- 
çais littéraire que dans le sens unique du grand 
passage. Le même préfixe se trouve dans tressail- 
lir, tressauter, et notre adverbe très, qui voulait 
dire : « de part en part, tout à fait », n'a pas d'au- 
tre origine. Que d'expressions pittoresques les 
patois ne contiennent-ils pas ! Dans le Berry, une 
toile d'araignée s'appelle une arantéle; nous avons 
ici l'ancien mot d'aragne, encore employé par La 
Fontaine, figurant comme premier terme d'un 
composé. A des enfants on dit: «Allez vous éraguer 
dans le jardin ! » C'est le même verbe qui est con- 
tenu dans vagaliond et extravagant. Les petits 
Parisiens n'ont pas de patois à leur usage ; mais 
l'instituteur fera bien de leur citer de temps il autre 
quelques mots de ce genre, pour leur donner une 
idée plus juste de ces anciens dialectes : ils ne 
sont pas la corruption ou la caricature du fran- 
çais ; ce sont dos idiomes non moins anciens, non 
moins respectables que lo français, mais qui, pour 
n'avoir pas été la langue do la capitale, ont été 
abandonnés il eux-mêmes et privés de culture lit- 
téraire. Que nos enfants accueillent toujours avec 
affection et curiosité ces frères déshérités du fran- 
çais ! Une fois qu'ils auront l'habitude d'observer 
11 



LATINE (LITTÉRATURE) —1122— LATINE (LITTÉRATURE) 



les mois, ils feront attention aux idées et aux usa- 
ges. 

C'est ainsi que tous les moyens concourront a 
enrichir le vocabulaire de l'élève. On a remarqué 
que nos écoles jettent tous les ans dans la société 
une quantité de jeunes gens qui savent lire, mais 
qui ne lisent point. Les plus belles œuvres de 
notre littérature sont non avenues pour eux ; tout 
au plus les journaux avec leurs produits frelatés, 
faits divers, procès criminels, feuilletons, parvien- 
nent-ils à captiver un instant leur attention. Si les 
élèves de nos écoles ne lisent pas assez, c'est que 
beaucoup de mots qu'ils rencontrent dans les li- 
vres n'ont pas pour leur esprit un sens précis et 
clair. Ils ferment bientôt des volumes dont la pen- 
sée se dérobe pour eux. Le temps passé à expli- 
quer les mots ouvrira l'esprit aux idées et aux 
. choses. Par les mots l'homme entre en possession 
de l'héritage intellectuel de ses ancêtres. Quelles 
longues et précieuses conquêtes de l'humanité ne 
représentent pas les noms de vertu, liberté, jus- 
tice, lionneuf, charité, droit, iievoir, pairie f Mais 
pour les posséder, il ne suffit pas de les recevoir; 
on ne les tient vraiment que quand on a refait le 
travail qui les a créés. 11 faut repenser ces mots, 
il faut savoir ce qu'ils ont coûté d'efforts et de 
luttes parfois sanglantes; autrement on ressemble- 
rait à l'homme qui apporte une dépêche, mais qui 
en ignore le contenu. Voltaire pendant soixante 
ans pense, écrit, agit, combat, et cette longue 
suite d'efforts vient se résumer dans le mot de to- 
téran V, qui prend place dans notre vocabulaire. 
Celui de bienfaisance, si familier à nos oreilles, 
est seulement entré dans la langue au siècle der- 
nier; il est du à l'abbé de Saint-Pierre. Montrons 
aux enfants cequevalent ces diamants du langage. 
Une fois que l'élève aura pris l'habitude de 
chercher ce qui est derrière les mots, ce sera pour 
son esprit un besoin et une règle. Il voudra véri- 
fier ce qu'on lui propose. 11 n'est pas surjirenant 
que l'enseignement do la langue, pris dans toute 
son étendue et dans son vrai sens, se confonde 
avec l'éducation générale, puisque le langage est 
le principal instrument de communication entre 
les hommes, et puisque au moyen de la parole les 
générations sont solidaires les unes des autres. 
C'est ainsi que l'enseignement delà langue mater- 
nelle forme à la fois le commencement et le centre 
des études, et que le maître qui le donne dans 
toute son étendue en fait pour ses élèves le prin- 
cipal instrument de progrès. [Michel Bréal.] 

L.iti^'E; [L.iXGui; ET LiTTiinATuiiE). — Littératu- 
res étrangères, Vll-1\. — Le latin est une des deux 
langues classiques. 11 a ces^-é d'être une langue vi- 
vante vers le vm' siècle de notre ère. 11 a exercé 
une très grande inHuence sur le développement 
de la civilisation moderne, d'abord comme langue 
d'un des plus grands empires du monde, puis par 
la ricliesse du la littérature dont il a été l'organe, 
ensuite parce qu'il est resté la langue ufticielle de 
l'église catholique, et longtemps aussi la langue en 
quelque sorte internationale des érudits, des sa- 
vants et des diplomates de toute l'Europe occiden- 
tale, enlin parce que c'est du latin que sont sorties 
les langues romanes *, italien, espagnol, portugais. 
pi'Ovençal, français et roumain. N'oublions pas non 
plus la place importante qu'a tenue et que tient 
l'étude de cette langue dans ce qu on est convenu 
d'appeler une éducation libérale. 

D'après les données de la philologie moderne, 
le latin, ainsi appelé parce qu'il fut la langue des j 
peuples du Latium (Italie centrale), est une des 
deux branches de l'ancienne langue italique, qui 
avec le grec, l'allemand, le sanscrit, etc., s'est for- 
mée d'un ancien idiome asiatique qui fut la langue 
des Aryas primitifs. La langue latine n'est donc 
pas issue de la langue grecque ; c'est seulement 
une langue sœur de celle des Hellènes. 



On a remarqué justement que le latin est avant 
tout la langue de la tribune, la langue oratoire. 11 
se prête mal à la poésie, car il est peu métaphori- 
que ; il ne se met pas non plus facilement au ser- 
vice de la philosophie, car il est trop pauvre en 
expressions abstraites. On y rencontre peu de ces 
mots composés qui abondent en grec et qui tra- 
hissent dans l'esprit d'un peuple des instincts 
d'analyse et des habitudes de finesse et de ré- 
flexion. 

Tous les alphabets italiques sont d'origine grec- 
que : on sait que les alphabets grecs ne sont eux- 
mêmes que des réductions de l'alphabet phénicien. 
Qui introduisit l'alphabet grec en Italie'? Evandre 
et les Arcadiens selon Denys d'Halicarnasse, Tite- 
Live et Tacite, les Pélasges selon Pline. 

Cicéron comptait 21 lettres dans l'alphabet 
latin en y comprenant le G, qui n'est autre chose 
que le C modifié ; deux des voyelles, I et U, ser- 
vaient à la fois de voyelles et de consonnes f J et V). 
La prononciation du latin qui a cours en France 
n'est pas la même que celle qu'on a adoptée en 
Allemagne et en Italie, où l'on s'est probablement 
moins écarté de la prononciation ancienne. Par 
exemple, le son u n'a jamais existe en latin ; on 
devrait prononcer ou : Dominus devrait se pro- 
noncer Dominons. C et G n'ont pas non plus, dans 
la prononciation suivie en France, la même valeur 
qu'en Allemagne et en Italie. Il serait à souhaiter 
que la prononciation italienne, qui marque l'ac- 
cent tonique et qui doit être évidemment la moins 
défectueuse, fût enseignée dans l'Université, sauf 
peut-être quelques légères modifications de détail. 
Celte pratique aurait, entre autres avantages, celui 
d'encourager et de faciliter l'étude de l'italien. 

En latin, les noms, pronoms, adjectifs et verbes 
sont variables. Les flexions se font surtout par 
des changements dans la terminaison. Il y a trois 
genres, mais seulement deux nombres; cinq cas 
dans la déclinaison des noms, adjectifs et pro- 
noms, et deux voix dans les verbes, la voix active 
et la voix passive : mais certains verbes, n'ayant 
que la forme du passif avec le sens de l'actif, sont 
appelés déponents. 

On peut diviser l'histoire de la littérature latine 
en quatre périodes principales : 

1° Période primitive, avant l'influence grecque. 
2" Période de formation, depuis Livius Andro- 
nicus jusqu'au temps de Sylla. 

3° Epoque de perfection (fin de la république 
et siècle d'Auguste). 

4° Période de décadence, depuis .Auguste jus- 
qu'à la fin de l'empire romain. 

Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur les 
destinées du peuple romain, on reconnaîtra d'a- 
bord que le goût des lettres comme des arts ne 
lui est venu qu'assez tard. Parmi les genres litté- 
raires, l'éloquence est le seul véritablement indi- 
gène ; les autres champs de connaissances furent 
longtemps négligés, et ce n'est que vers le vi" siècle 
après la fondation de Rome que les Romains fu- 
rent amenés, par des relations plus étroites avec 
les Grecs, à imiter sous toutes ses formes la litté- 
rature de ces derniers. Un manque d'originalité, 
au début, et plus tard, une constante prédomi- 
nance du genre oratoire même dans la poésie, la 
philosophie et l'histoire; enfin, le culte du bon 
sens, le souci du décorum, avec une certaine ten- 
dance à la malice et à la railleri-, tels sont les prin- 
cipaux caractères généraux do la littérature latine. 

l. — PÉniODE Pr.ISIITIVE. 

La pauvreté de la littérature romaine pendan t 
la période primitive, c'est-à-dire pendant les cinq 
premiers siècles, s'explique en partie par cette 
longue suite de guerres au prix des({uelles Rome 
dut acheter laborieusement la conquèt.^ de l'Italie. 

Les fragments les plus ancieus de liltéralure 



LATINE (LITTÉllATUIlE) — 1123 — LATINE (LITTÉRATURE) 



latine qui nous soient parvenus sont de trois 
sortc'S : 1" des textes de lois; 2° des inscriptions ; 
'■P des poésies. 

I» Texlrs de lois. — Il ne reste que quelques 
débris peu importants des Lois royales, que l'on 
suppose avoir clé rédigées par un certain Papi- 
i-ius; 1rs lois do Nunia, qui auraient été brûlées 
parordi-i' du Siinat comme hérétiques, n'ont peut- 
être j.iinais l'xisté. On possède au cnntr.nirn do pré- 
cieu\ frnijnu'nis de la loi des Dmi- Tr'J r'^li^'ée 
parles Dccrmvirs, etqui auraiti i tn iu Fo- 

rum. Ces liblfs, détruites par li'; i.mliM Su^ de 
leur entrée îi Home, furent r(Ci>iu|Hj,.:ijs dans la 
suite et reslèrciU lungtcmps Ir l'oiiili'iucnt du droit 
romain. C.ioéron dit qu'on les faisait apprendre 
aux enfants par cœur comme une formule obliga- 
toire. M. Mommsen y trouve déji linlluence des 
idées grecques et quelques progrès d'humanité, 
quoiqu'elles soient très dures et très rigides encore, 
et empreintes ci et là d'une superstition gros- 
sière. Ce progrès relatif se voit surtout dans ce 
(|ui touche aux règlements do la vie civile et dans 
les clauses qui concernent le mariage, le droit de 
tester, la limitation des droits du père de famille, 
le droit d'appel en cas de condamnation à mort, etc. 
Le débiteur insolvable y est surtout maltraité; il 
est à la merci de son créancier, qui peut le garder 
en prison chargé de chaînes dont le poids est dé- 
terminé, et, après cinquante .jours de sursis, le 
tuer ou le vendre au delà du Tibre; cette loi per- 
met aussi de tuer les enfants difformes, punit de 
mort une insulte aux magistrats , le vol noc- 
turne, etc. 

2° Inscriptions. — Ce qui distingue les inscrip- 
tions romaines des iiiscriptions grecques et ce 
qui fait qu'elles sont beaucoup moins instructi- 
ves pour riiistorien, c'est qu'elles sont plus conci- 
ses ; les Grecs, grands parleurs de tout temps, 
avaient même certaines tendances à bavarder sur 
la pierre. Le génie romain, au contraire, a gardé 
longtemps le laconisme le plus sévère dans les 
inscriptions ; ce n'est que vers l'époque de la dé- 
cadence des lettres latines que les inscriptions 
sont devenues verbeuses et prolixes. 

Les recueils modernes les plus importants d'in- 
scriptions latines (ceux d'Orelli et de JUommsen) 
renferment principalement la chanson des Frères 
Arvales, l'inscription du tombeau des Scipions (([ua- 
tre épitaplies), l'inscription de la colonne Dui- 
lienne, document précieux pour l'historien, mais 
où il n'y a guère autre chose à glaner pour les 
lettres que des noms et des dates. 

3° Poésie primitive. — Les Romains n'ont eu ni 
la versatilité, ni l'imagination, ni l'esprit ouvert des 
Grecs. Leurs qualités dominantes étaient un juge- 
ment sain , beaucoup de bon sens, en même 
temps (|u'une grande force et une grande persé- 
vérance de volonté. Ces qualités ne sont p.is par- 
ticulièrement favorables au di\'ln|i|Hiii(Mit du 
goût poétique. Aussi longtenivs Imi:- <|ii ils res- 
tèrent eux-mêmes àl'abride touH' iiillucnr,' ciian- 
gère, il n'y a pas h, chercher chez eux les traces 
d'une véritable poésie, ni autre chose qu'une muse 
utilitaii'e et pratique au service de la religion et 
des nécessités de la vie quotidienne. La poésie 
n'était tolérée que pour l'usage du culte. Caton, 
cite par Aulu-Gelle, dit à l'éloge de la vieille Rome 
que l'art des poètes n'y était pas en honneur. 
Parmi les plus vieux fragments poétiques, c'est-à- 
dire les fragments de prose rhytiimée, il faut citer 
d'abord les prédictions et les oracles; les anciens 
Romains croyaient à des dieux et surtout à des 
déesses placés dans les bois, près des sources 
d'eau minérale, dans les grottes, et auxquelles ils 
prêtaient la ronnaissance de l'avenir ; des for- 
mules attribuées à ces prophétesses, à ces sybilles, 
telles que Fauna, Egéria, etc., il ne reste ([ue des 
souvenirs 'égjndaircs; Horace parle cependant de 



recueils de ces premiers vers en rhythmo grossier. 

On peut ranger dans la mémo classe les chants 
dits des prêtres Saliens [sauteurs), chargés de con- 
server le fameux bouclier sacre tombé du ciel au 
temps de Numa, sorte de palladium qui devait as- 
surer l'éternité de Rome. Ils célébraient des fêtes 
annuelles pendant tout le, mois di' mu's; ils exécu- 
taient alors autour des auii'ls uni! danse guerrière, 
comparée par Sénèque au Ir. pi^neincnt du foulon, 
et ciiantaient des espèces de litanies en frappant 
sur leurs boucliers ; il ne reste rien de ces fameux 
chants dont Ouintilien dit que les Saliens de son 
temps ne comprenaient plus eux-mêmes le sens 
original. 

Une autre corporation de prêtres, les Frères 
Arvales, c'est-à-dire rustiques, dont la légende 
faisait remonter l'origine jusqu'au temps de Ro- 
mulus et qui étaient voués au culte de la déesse 
Dia, très semblable à celui de Cérès, chantait 
aussi un rituel rhythmé accompagné de mouve- 
ments de danse, dont un fragment, déterré à Rome 
en 1778, révèle une forme de langue encore très 
primitive. 

On peut encore citer, parmi les monuments in- 
formes de cette poésie primitive, les fragments de 
complaintes funèbres ou «<'(/"<, répéii'ps avec ac- 
com|)agnement di' llntr et qui i-'iilrnii lirnt des 
maximes morales avrc Irlnj;.' i!n ili'lunl ; plus 
tard, ces nénies furent l'ijcitrus duvaiK la maison 
mortuaire et près du bûcher par des pleureuses à 
gages. 

On aura épuisé la liste de ces poésies pri- 
iTiitives, si on y ajoute les chants de triomphe, 
répétés par l'armée victorieuse en rentrant à 
Rome et en suivant le char de son général. En 
somme, tout ce que nous venons de voir ne tient 
encore à la poésie que d'assez loin. 

Y a-t-il eu chez les Romains comme presque 
chez tous les peuples quelques éclosions sponta- 
nées de poésie épique 'I Un grand érudit alle- 
mand, M. Niebuhr, le croit, et il suppose que 
toutes les légendes relatives à la fondation et aux 
premières années de Rome, l'histoire de Romu- 
lus et de Rémus, leur naissance, leur allaitement 
par une louve, puis l'enlèvement des Sabines, le 
combat des Horaces, auraient eu leur origine dans 
une grande épopée primitive, sorte d'Iliade ro- 
mane qui aurait été composée après l'invasion 
des Gaulois; mais il semble que ce n'est là qu'une 
ingénieuse et brillante hypothèse sans fondements 
dans la réalité, car si toutes ces légendes romaines 
avaient été des créations du génie poétique, et 
étaient devenues populaires à force d'être chan- 
tées et répétées dans les festins, comme le prétend 
Niebuhr, il est évident que les poètes auraient 
été dans la vieille Rome, comme dans la Grèce 
antique, entourés d'une certaine auréole de popu- 
larité. Et au contraire, nous avons déjà dit le peu 
de cas que les Romains faisaient d'eux. 

De toutes les espèces différentes de poésies, la 
poésie dramatique semble avoir été le plus en 
conformité avec le caractère du peuple romain, 
(iomme les Italiens actuels, dit Teuffol, les anciens 
Romains possédaient un œil éveillé pour remar- 
quer les particularités et les apparences extérieu- 
res. Ils avaient le talent et le goût do l'observa- 
tion minutieuse, et une grande facilité à imiter le» 
travers d'autrui et à trouver de vives reparties. 
De là ces improvisations, ces chansons, ces dialo- 
gues enjoués et satiriques qu'on trouve de bonne 
heure dans la littérature latine. Les plus ancien- 
nes do ces chansons plaisantes sont les chants 
t-scennms, appelés ainsi de la ville de Fescen- 
niuni en Etrurie. Ils se chantaient dans dos fêtes 
rustiques célébrées à l'occasion des moissons d'a- 
bord, puis des cérémonies nuptiales, dans les- 
quelles on se renvoyait de grossières plaisante- 
ries qui faisaient les délices do la populace 



LATINE (LITTÉRATURE) — 1124 — LATINE (LITTÉRATURE) 



Ces cliants fescennins ont été probablement le 
berceau de la comédie latine. D'autres représen- 
tations champêtres, qu'on appelait les Satires 
(mélanges), pots-pourris confus de récits comiques, 
de tours de force grotesques et de danses au son 
de la flûte, étaient encore en honneur en l'an -36 i 
avant Jésus-Christ, quand on éleva uu théâtre de 
bois dans le rirque à Rome ; et même lorsque les 
drames réguliers Ji la mode grecque s'importè- 
rent à Rome, ces représentations de saltimban- 
ques et ces farces grossières des clowns étrus- 
ques restèrent encore sur la scène, comme des 
espèces d'intermèdes plus en harmonie avec les 
goûts grossiers de la majorité des spectateurs. 
Les Mimes, qui fleurirent aussi de très bonne 
heure à Rome, ne se distinguent pas très bien de 
cette première forme scénique. Ce devait être, 
d'après les auteurs anciens, une espèce de repré- 
sentation bouffonne de la vie ordinaire, mélange 
bizarre à<- plaisanteries licencieuses et de sen- 
tences d'une sagesse pratique, tout à fait accom- 
modé au tempérament plébéien. La satire des 
grands personnages contemporains n'en était pas 
exclue. Le costume des Mimes était une sorte 
d'habit d'arlequin. Les acteurs qui représentaient 
ces pièces étaient toujours des personnages de 
condition basse, objets des mépris de tous. Ce 
théâtre boulTon était tellement dans les mœurs 
et le génie des Romains, qu'il a traversé les 
siècles et survécu dans la Commedia delV Arte en 
Italie. 

Outre les Mimes, le théâtre populaire primitif 
comprenait encore un autre genre de pièces, 
les Atellanes (d'Atella, petite ville de Campanie). 
Les jeunes patriciens de Rome jouaient eux-mê- 
mes masqués ilans ces pièces. L'intrigue générale, 
fort simple apparemment, était arrangée à l'avance; 
mais les détails étaient laissés à l'improvisation 
d'acteurs qui n'épargnaient pas les jeux de mots 
grossiers et les gesticulations équivoques. 

II. — PÉRIODE DE FORMATION. 

C'est par le théâtre que ies chefs-d'œuvre grecs 
sont arrivés à Rome. L'iiistorien Tite-Live raconte 
qu'à l'occasion d'une peste qui eut lieu à Rome, 
on introduisit pour la première fois des jeux scé- 
niques qui vinrent s'ajouter aux jeux du cir- 
que et aux divertissements que possédait déjà le 
peuple. 

Les premiers jeux scéniques avaient été impor- 
tés d'Etrurie, et c'étaient de simples danses non 
accompagnées de chants. Les acteurs étaient ap- 
pelés histrions, d'un mot étrusque. Enfin, un es- 
clave fait prisonnier au siège de Tarente, Livius 
Andronicus , après avoir traduit l'Odyssée , eut 
aussi l'idée de faire représenter des pièces imi- 
tées du grec. Jusque-là le théâtre romain n'a- 
vait jamais connu de pièces à intrigue suivie. 
Cette innovation eut évidemment un grand suc- 
cès ; Livius était à la fois auteur et acteur ; der- 
rière lui était placé un joueur de flûte et à côté 
un enfant qui lisait les paroles, tandis qu'il se 
contentait de faire les gestes. Peu à peu le nom- 
bre des acteurs s'augmenta ; l'art scénique fit des 
progrès. 

Longtemps, cependant, les pièces du théâtre 
latin ne furent qu'une pure reproduction du 
théâtre grec. Ntevius, Ennius, Pacuvius, Attius, 
traduisirent surtout les pièces tragiques, en y 
introduisant beaucoup de gravité -, mais leur style 
s'égarait quelquefois jusqu'à la déclamation et la 
trivialité. Les chœurs des pièces grecques étaient 
exclus des drames romains, par la simple raison 
que l'orchestre, ou partie du théâtre où s'exécu- 
taient en Grèce les évolutions du chœur, était 
occupé à Rome par le Sénat. 

Le théâtre de Plante, le grand comique romain, 
est aussi imité du grec. Il est singulier de voir 



que le poète latin par excellence, qui avait eu une 
éducation toute plébéienne, se donnait exclusive- 
ment comme un traducteur. Quoique le théâtre 
grec ait eu beaucoup de peine h s'établir à Rome, 
une fois qu'il y fut adopté les pièces qui ne 
venaient pas de cette source étaient mal accueil- 
lies. Plante se fit entrepreneur de représentations 
publiques, et arriva à la ricliesse et h la célébrité 
tout jeune encore; on lui attribue une fécondité 
extraordinaire; il aurait écrit jusqu'à cent trente 
comédies : mais ce chiffre parait exagéré. Ses 
sujets sont surtout tirés de la comédie de mœurs, 
c'est-k-dire empruntés au tliéâtre de Ménandre, 
de Dipliile, etc. On est surpris aujourd'hui que 
les anciens aient conçu la comédie de mœurs sans 
rôles de femmes. Mais c'est qu'à Rome, comme à 
Athènes, la femme vit dans le gynécée, file la 
laine et paraît peu dans la vie commune. La ma- 
trone restera donc dans la coulisse; c'est tout au 
plus si on parle d'elle. Les seules femmes qui pa- 
raissent au théâtre sont des esclaves ou des 
joueuses de flûte. Le domaine de Plante est ainsi 
considérablement resserré ; il n'est pas étonnant 
que son théâtre paraisse un peu monotone; il a su 
néanmoins créer des situations intéressantes avec 
ces données un peu uniformes et des types 
qui se ressemblaient trop les uns aux autres. 
Il a su aussi laisser de côté beaucoup de traits de 
mœurs particuliers à la Grèce pour les remplacer, 
soit dans les prologues, soit dans le cours de la 
pièce, par des scènes qui reproduisaient vivement 
la physionomie latine. Le fond de ses pièces est 
pi esque toujours une tromperie généralement our- 
die par quelque esclave, ancêtre de Scapin, pour 
servir les intérêts de quelque jeune maître malheu- 
reux en amour ou tenu trop en bride par son 
père. Les autres personnages principaux de ce 
théâtre sont, outre les pères dupés par leurs es- 
claves ou leurs enfants et tournés en ridicule, 
les marchands d'esclaves, corrupteurs et corrom- 
pus, qui se laissent insulter et battre et ne sont 
préoccupés que de réussir dans leur honteux trafic, 
les soldats fanfarons, sorte de Don Quichottes ou 
de capitaines Fracasses de l'antiquité. Les jeunes 
gens du théâtre de Plante sont quelquefois tou- 
chants, mais leur amour, même quand il commence 
par une idylle, par quelque attachement désinté- 
ressé, a toujours quelque fin a^sez terre à terre. 
Parmi les vingt pièces de Plaute que nous avons, 
les deux plus célèbres et les plus morales sont les 
Captifs et le Câble. Il faut encore mentionner : 
VAtnp'iilryon, imité par Rotrou dans les Sosies 
et surtout par Molière dans la pièce du même 
nom; la Murmite, qui a servi d'original à V Avare; 
les Menechmes, dont s'est inspiré Regnard et qui 
décrivent les joyeuses erreurs et les plaisantes 
équivoques produites par la ressemblance de deux 
frèresjumeaux ; la Casina et la Mastellaire, imitées 
par Destouches dans le Ret-ur imprévu et le Tam- 
bour nocturne; les trois Ecus ou le Trinummus, 
imité par Andrieux dans le Trésor, etc. En somme, 
Plaute est assurément un grand génie comique, 
original, quoique imitateur des Grecs, qu'il trahit 
sans cesse en les traduisant, pour intercaler quelque 
plaisanterie de son cru. La différence de culture 
entre les deux nations exigeait aussi que chez le 
poète latin les lignes fussent plus marquées, les 
ombres du tableau plus saillantes. Les plaisante- 
ries de Plaute consistent trop souvent dans de 
purs rapprochements de mots et de simples allité- 
rations; mais ses pièces sont un trésor précieux 
pour l'étude de la langue latine populaire. Elle» 
se jouèrent encore longtemps après sa mort. 

Ennius, quoiqu'il soit surtout connu comme poète 
épique, avait aussi travaillé pour la scène ; il avait 
traduit Euripide et composé quelques comédies. 
Son neveu Pacuvius traduisit plusieurs pièces de 
Sophocle dans un style et dans une versification 



LATINE (LITTÉRATURE) — 1123 — LATINE (LITTÉRATURE) 



.'lui font souvent tort à son modèle; cntin Attius 
acclimata tout à fait la tragi^die à Rome en trai- 
tant des sujets romains; mais l'œuvre de ces poètes 
ne nous est parvenue que très mutilée. Il ne nous 
reste aussi que des fragments d'un autre comique, 
Cécilius ; cet écrivain avait imité les Grecs avec 
plus de fidélité. C'est aussi le caractère de Té- 
rence, le plus célèbre comique latin après Plaute. 
Il était originaire de Cartilage, mais vint de bonne 
heure .^ Rome, où il fut l'esclave du sénateur 
Térontius Lucanus, qui lui fit donner une éduca- 
lion libériile et l'afl'ranchit. A vingt-six ans il pré- 
senta aux édiles une comédie dont le succès fut si 
grand qu'il excita de vives jalousies. Scipion 
lïmilien et Lélius l'admirent dans leur intimité ; 
on alla même jusqu'à dire qu'ils étaient les inspi- 
rateurs, sinon les véritables auteurs de ses meil- 
leures pièces. Il se fait gloire lui-même, dans le 
prologue d'une de ses comédies, de ce haut patro- 
nage et do cette précieuse collaboration. Après 
avoir donné plusieurs pièces qui eurent toutes 
grand succès, il alla faire un voyage en Grèce et 
y recueillit les manuscrits de Ménandre. Mais au 
retour son vaisseau fit naufrage, et de chagrin d'a- 
voir perdu tous ses trésors littéraires, il tomba 
malade et mourut. Les pièces que nous possédons 
de lui sont: VAndrierme, imitée par Baron; VHé- 
cijre ou ta belle-ynérf, le Bouireini de sni-méme, 
le Phoniiinn que Molière a beaucoup imité dans les 
Fourberies de Scapiii, l'Eunuque, et enfin les 
Adelphes dont Molière a tiré l'Ecole des Mnris. 
Le caractère de Térence n'est pas l'originalité ; il 
a suivi de très près Ménandre, bien qu'il ait sou- 
vent fondu plusieurs pièces de son modèle en 
une seule. Ses intrigues sont un peu monotones ; 
il n'a ni la vivacité, ni la fraîcheur, ni la variété de 
Plaute ; par contre il est exempt d'extravagance, 
et son stylo est élégant et correct. César, qui le 
trouvait trop pauvre en verve comique, l'appelait, 
dit-on, un demi-Ménandre. Ses caractères sont 
soigneusement dessinés, et il excolle dans le dia- 
logue de la vie ordinaire, tandis qu'il rend fai- 
blement le langage de la passion. C'est un poète 
raffiné, plutùt fait pour charmer leo connaisseurs 
que pour plaire au peuple. 

Presqu'ii, la même époque où le drame naissait i 
à Rome, la poésie épique s'y acclimatait aussi. 
Livius Andronicus avait fait une traduction de l'O- 
dyssée qui devint bientôt classique et qu'on appre- 
nait dans les écoles, comme le raconte Horace ; 
Ennius, étranger comme Andronicus, originaire 
de la Grande-Grèce et qui avait été amené à Rome 
par Caton l'Ancien, voulut écrire des Annales en 
vers, dans lesquelles il racontait l'histoire de Rome, 
depuis l'arrivée d'Enée en Italie, en suivant l'ordre 
•chronolofiique des événements jusqu'aux temps 
mêmes où vivait le poète. Mais, bien que les Ro- 
mains aient voulu voir en Ennius une sorte d'Ho- 
mère latin, il est évident, d'après les fragments 
qui nous sont parvenus de-cette grande épopée 
historique, que la valeur artistique de cet ouvrage 
était assez mince. Ennius mériterait cependant sa 
renommée, ne fût-ce que pouravoirabandonnél'an- 
cien mètre ditsate'-nie?!,etadoptélesm6tresinvcn- 
tés par les Grecs. Cnéus Na^vius avait composé 
aussi un récit héroïque de la première guerre pu- 
nique. 

Si on ajoute, aux genres que nous venons do 
parcourir, quelques épigrammcs et quelques cau- 
series en vers sur divers sujets, qu'Ennius intitula 
Satires, et qu'imita Lucilius en y introduisant un 
élément de raillerie contre les mœurs du temps, 
d'attaques personnelles qui ont donné à ce mot 
de satire, signifiant d'abord simplement mélange, 
le sens de poésie caustique qu'il a gardé jusqu'à 
ce jour, on aura parcouru tout le champ de la 
poésie latine jusqu'à la fin du vi« siècle do Rome. 
Enfin, sur le seuil mémo du siècle d'Auguste, 



deux poètes qui forment la transition avec la pé 
riode suivante, Lucrèce et Catulle, nous font pres- 
sentir l'âge de maturité : « 11 y a dans l'année, dit 
M. Patin, des jours intermédiaires qui ne sont 
déjà plus l'hiver, qui ne sont pas encore le prin- 
temps, et où certaines plantes, sentant, on le croi- 
rait, l'approche de la tiède saison, se couvrent 
prématurément de fleurs et de feuillage : c'est 
ainsi que fleurit, que verdit, dans les vers de Lu- 
crèce et de Catulle, la poésie de Virgile et d'Ho- 
race, u 

Lucrèce, le poète athée, qui travaillait la nuit, 
en proie à un génie fiévreux voisin, dit-on, de la 
folie, révèle, dans son magnifique poème didac- 
tique de la Nature des choses, aux Romains 
grossiers et superstitieux mais déjà travaillés par 
les premières atteintes du scepticisme, les beau- 
tés de la libre philosophie grecque, en même 
temps que des théories d'une haute portée scien- 
tifique sur l'origine et l'essence des êtres. Il est 
impossible de ne pas admirer l'ardeur avec la- 
quelle il acclame la doctrine d'Epicure, y cher- 
che une genèse rationnelle du monde, une phy- 
sique et une métaphysique satisfaisantes, et la 
représente comme arrachant l'humanité aux té- 
nèbres et à la superstition ; souvent son génie 
l'emporte même en dehors dos limites qu'il s'é- 
tait tracées, et son inspiration véhémente enfante 
une poésie moins achevée que celle de Virgile, 
mais parfois plus primesautière et plus grande 
par sa simplicité même. 

Disciple aussi et imitateur des Grecs, Catulle 
écrivit un poème religieux, A^ys, et un poème 
héroïque, les Noces de Thêtis el Pelée, qui n'é- 
taient peut-être que des traductions d'un auteur 
grec. Catulle, qui mourut très jeune, aurait en 
tout cas mérité l'immortalité par ses épigram- 
nies et surtout ses poésies lyriques, dont les plus 
connues _sont ses vers adressés à Lesbie, idole 
probablement peu digne d'une si fervente ado- 
ration. 

Quant à la prose, c'est par l'histoire qu'elle dé- 
bute ù Rome. Les grandes Annules des pontifes, 
qui enregistraient sèchement les événements dans 
l'ordre chronologique, avaient été interrompues. 
Des chroniques et des mémoires individuels les 
remplacèrent de bonne heure. Parmi les plus an- 
ciens historiens romains, qui écrivaient en grec, 
le premier en date et le plus important est Fabius 
Pictor, qui vivait au temps de la seconde guerre 
punique ; il faisait commeurer son récit à Enée et 
le poursuivait jusqu'à son projive siècle. Au nombre 
des plus anciens spécimens de [."ose latine, il faut 
citer le sénatus-consulte sur les l'.'icchaiiales.^ 

Les tendances nationales du cararlère romain à 
cette époque s'incarnèrent surtout dans la per- 
sonne de Marcus Portius Caton, surnommé le Cen- 
seur, caractère vigoureusement trempé, doué d'une 
indomptable énergie, alliée à une finesse c;t à une 
ruse de campagnard ; Caton est le type par exceU 
lence du vieux Romain, patriote avant tout, dur 
pour les autres comme pour lui-même, sans être 
pourtant exempt d'égoisme et de vanité. Malgré 
le grand mépris qu'il professait pour les lettres 
et pour les lettrés et surtout pour la culture grec- 
que, il a mérité d'être regardé lui-même comme 
le premier prosateur romain. Il lut un des pre- 
miers orateurs romains qui écrivirent et publièrent 
leurs discours. Gicéron en connaissait de lui plus 
do cent cinquante.il nous est resté dos fragments 
d'environ quatre-vingts: les uns, plaidoyers judi- 
ciaires, les autres, discours politiques prononcés de- 
vant le Sénat ou devant une assemblée du peu- 
ple. Ces fragments témoignent d'une grande élo- 
quence naturelle, d'un mélange d'enjouement et 
do sérieux et d'un art déjà accompli à manier la 
raillerie. Caton fut aussi historien ; il composa 
dans sa vieillesse sept livres intitulés : les Oriyi- 



LATINE (LITTÉRATURE) — U26 — LATINE (LITTÉRATURE) 



nés, ouvrage auquel il travailla jusqu'à la fin de 
sa vie. C'étaient des espèces d'annales ethnogra- 
phiques et historiques de l'ancienne Italie, tantôt 
concises, tantôt détaillées, et où pouvaient trouver 
place des harangues composées par l'auteur II 
écrivit aussi des traités sur l'agriculture, l'hy- 
giène, l'éloquence, l'art militaire, etc. 

Son Traitèsurf aijricuUiire est la seu\ de ses ou- 
vrages qui ait survécu tout entier. 

Après Caton, les plus grands noms de la trilnme 
romaine sont ceux des deux Gracques, ces patri- 
ciens qui se sont mis au service de la cause popu- 
laire, et dont la parole eut tant de retentissement ; 
de Marins, dont la rude éloquence soulevait les 
passions de la multitude ; de Marc-Antoine, aïeul 
du triumvir, et de (^rassus, l'orateur lettré , qui 
ne se contentait pas d'exceller dans son art, mais 
■ en cherchait aussi et en fixait la théorie idéale. 



III. 



PÉRIODE DE PEllFECTION. 



Ce qui marque la transition entre la seconde 
et la troisième période, c'est-à-dire entre la pé- 
riode de formation et la période de perfection 
dans laquelle nous allons entrer, ce ne sont pas 
seulement les grands changements politiques et la 
fin des guerres civiles, c'est le triomphe définitif 
de linflueiice grecque. 

Le siècle d'Auguste présente la fusion harmo- 
nieuse du génie hellénique et du génie romain ; 
le résultat de cette alliance est une littérature 
exquise, délicate par la forme, mais qui manque 
un peu d'originalité dans le fond. L'âge d'Auguste 
présente un double aspect; à côté des institu- 
tions nouvelles qui se forment, on sent des insti- 
tutions anciennes qui s'en vont. Si c'est l'avène- 
ment de la monarchie, c'est aussi la mort de la 
République. Parmi les grands écrivains de ce siè- 
cle, plusieurs ont ressenti le contre-coup des évé- 
nements ; plusieurs ont passé leur jeunesse à 
combattre pour la liberté expirante, tandis qu'ar- 
rivés à la maturité de leur vie, ils se rallient peu à 
peu au parti du vainqueur. C'est le cas principa- 
lement d'Horace. L'éloquence, encore plus que la 
poésie, souffrit du caractère ambigu de cette époque 
nouvelle. La vie publique, si active sous la Répu- 
blique, se ralentit et cessa peu à peu soes le 
principat d'Auguste ; les assemblées populaires 
deviennent rares et sans importance, et le rôle 
du Sénat et des tribunaux fut amoindri au profit 
du monarque qui absorba tout dans sa personne. 
D'autre part, ce déi'.in de la vie politique favo- 
risa le développe nent de l'érudition et d'une 
poésie raffinée, d'imitation plutôt que d'inven- 
tion. Les poè os écrivent pour un cercle choisi, 
pour les connaisseurs et pour les âges à venir ; 
ils ne sont point en sympathie avec le gros de 
leurs contemporains ; « ces poètes artistes, ces 
poètes de cour, » comme les appelle Teuffel dans 
son excellente Histoire de la Ultérntuie lutine, 
encouragés p.ir Auguste, raillaient la foule qui 
leur rendait leurs sarcasmes, et qui regrettait 
ses vieux poètes nationaux, au génie inculte, 
aux vers raboteux, mais qui étaient beaucoup plus 
selon le cœur du peuple. 

Parmi les cercles littéraires qui s'étaient for- 
més autour du vainqueur d'Actium, il faut sur- 
tout mentionner celui que présidait Mécène, riche 
favori du prince, qui se fit le patron des érudits 
et des poètes. Outre Horace, ce cercle compre- 
nait Virgile, Varius, Quintilius Varus, Properce, 
tous plus ou moins partisans du nouveau régime. 
Un autre cercle, celui do Mcssala, était moins 
favorable aux changements politiques, et parait 
avoir été plus indépendant ; c'est à ce groupe que 
se rattachait Tibulle et aussi Ovide, dont Auguste, 
redevenu soupçonneux dans sa vieillesse, signa 
la proscription en même temps que celle d'autres 



lettrés qui avaient embrassé l'opposition, tels que 
Labiénus et Cassius Sévérus. 

La plupart des productions littéraires de cotte 
époque sont destinées seulement îi être lues , 

dans les « Récitations, n devant un public d'élite 
naturellement restreint. 

Voyons rapidement la part des principaux 
écrivains que nous venons de nommer, dans la 
grande œuvre cominune du siècle d'Auguste. 

Auguste et ses favoris. Mécène et Agrippa, ne 1 
se sont pas contentés d'encourager les lettres ; ils 1 
ont cus-nièmcs composé plusieurs ouvrages ' 

(Beulé. Auguste, sa famille et ses amis, Paris, IStJT). J 

Les deux personnages les plus importants après 
eux dans l'opinion do leurs contemporains sem- 
blent avoir été deux riches patriciens, lettrés et 
protecteurs des gens de lettres, Asinius Pollion et 
Messala ; le premier, auteur de tragédies et d'une 
histoire inachevée des guerres civiles; le second, 
orateur de renom, grand admirateur de la litté- 
rature grecque et auteur lui-même de poésies 
écrites en grec. 

Mais la postérité a un peu oublié les patrons 
pour ne se souvenir que de leurs brillants protégés. 
Virgile, né près de Mantoue de parents pauvres, 
avait reçu une éducation soignée. Il perdit son 
héritage paternel, confisqué au profit des soldats 
d'Octave, qui no le lui fi t rendre, plus tard, que grâce 
à l'intervention d'amis influents, probablement 
Pollion et Mécène. Virgile en exprime sa reconnais- 
sance à plusieurs reprises dans ses églogues. C'était 
une nature frêle, d'un caractère innocent et tendre, 
et de goiits paisibles; il fut bon fils et ami fidèle; 
mais il lui manquait le sens de la vie pratique ; 
ce qu'il traite le mieux, c'est la description de 
la campagne, la peinture de son pays natal ; les 
attachements de la famille, les affections du 
foyer, enfin les troubles de l'amour. Il ne sut pas 
persister dans la voie qui convenait le mieux à 
son génie ; il se laissa entraîner vers des sujets 
de commande où il ne pouvait pas être original. 
Il ramassa patiemment les matériaux de son 
Enéide, en érudit plutôt qu'en poète inspiré, 
cherchant à combiner les traditions latines avec 
les légendes grecques. Cepenlant, ce travail 
assidu donna h ses vers une correction, une élé- 
gance de facture qui rehausse merveilleusement 
le charme du sujet et lui a mérité de rester le 
poète latin classique. Les poèmes qu'il a laissés 
sont, d'abord, les Bucoliques (mot à mot, chant 
des bouviers), consistant en dix églogues, imita- 
tion et parfois traduction presque littérale de 
Théocrite, mais avec un mélange artificiel de per- 
sonnages et d'événements cojitemporains. André, 
Chénier dans ses Idylles a imité et souvent égalé 
Virgile, dont les bergers manquent de simplicité 
et parlent un peu trop un langage de convention. 
Les Eglogues les plus célèbres sont : la \", où 
Virgile se met en scène sous le nom de Tityre et 
vante la générosité du prince qui lui a rendu son 
patrimoine ; la 3°", où deux bergers se disputent 
le prix du chant; la î,"", dont le sujet est la mort 
et l'apothéose du berger Daphnis, inventeur de la 
poésie bucolique; la 6»% où Silène, garrotté par 
deux faunes et une nymphe, n'obtient sa liberté 
qu'en chantant des légendes mythologiques; enfin, 
la 10"'^ qui chante les plaintes du poète Gallus, 
ami de Virgile et abandonné par la volage Lycoris. 
Virgile avait un peu plus de trente ans, quand h 
la prière de Mécène, peut-être d'Auguste, il com- 
mença les Géorgiqiies (littéralement travaux de la 
terre), poème sur l'agriculture qu'il mit sept an- 
nées à composer. A la suite des guerres civiles, 
l'agriculture était tombée en défaveur, la cam- 
pagne manquait de bras ; il fallait encourager les 
Romains à retournera la charrue si honorée chez 
leurs aïeux; c'est ce que voulut faire Vii'gilo par 
les Giiorgiijucs. Le poème comprend quatre livres : 



LATINE (LITTÉRATURE) — 1127 — LATINE (LITTÉRATURE) 



1'', cultui'O de la terni; 11', culture des arbres et 
priiicipalcment do la vigne et de l'olivier ; 111'-', clèvo 
dos troupeaux; IV", a]iiculture. 

Les passages les plus célèbres des Géorr/iqiies 
sont ce qu'on appelle les rpixodes, digressions 
dont les principales snnt : la description des pro- 
diges qui suivirent la mort do César (livre I), 
l'éloge de l'Italie et la description du bonheur 
champêtre (livre II), la peste des animaux (livre III) 
et l'épisode du berger Aristée, suivi du récit de 
la descente d'Orplice aux enfers (livre IV). Delille 
a doniu; des Géorgiques une traduction en vers 
français, renommée pour son exactitude et son 
élégance. 

h' Enéide, épopée on douze livres, n'était pas ter- 
minée Ma mort de l'auteur, qui en avait commandé 
la destruction : elle fut conservée contre son désir. 
C'est le récit des destinées d'Enéc, héros troyon, 
fondateur d'une seconde Troie et indirectement de 
Rome, ancêtre de la famille Julia et par suite 
d'Auguste. On voit l'intention flatteuse du poète 
courtisan. Dans la première partie, Virgile mon- 
tre sa familiarité avec la mythologie helléni- 
que; dans la seconde, sa grande connaissance de 
l'histoire locale des villes d'Italie. Il excelle dans 
la description des sentiments de l'àme ; cependant 
son héros, trop uniformément pieux et sage, estpeu 
intéressant. 

h'Eiiéide renferme à la fois une Odyssée et une 
Iliade ; la première partie raconte le voyage de la 
flotte troyenne en roule pour l'Italie et qu'une 
tempête a jetée sur les côtes d'Afrique. Enéo, re- 
cueilli par la reine Didon, raconte la prise de 
Troie et inspire une violente passion à la reine, 
qui le retient comme Calypso retenait Ulysse dans 
son île. Désespérée du départ d'Enée, Didon se I 
donne la mort. La fin du poème, celle où l'on sent 
surtout l'influence de l'Iliade, contient l'établisse- 
ment des Troyens en Italie, où le roi du Latiura, 
Latinus, accueille Ejiée et lui accorde la main de 
s,i fille déjà promise au roi des Rutules, Turnus. 
Turnus prend les armes pour reconquérir sa fian- 
cée, et après une lutte prolongée et des batailles 
sanglantes, il périt dans un combat singulier qui 
termine la guerre. 

L'Enéide a été aussi traduite par Delille ; on 
sait que Scarron en a fait une parodie assez amu- 
sante intitulée / Enéide Irarestie. 

Le nom d'Horace ne se sépare pas de celui de 
Virgile. Né k \ enouse et fils d'un afi'ranclii, ins- 
truit à Rome et plus tard à Athènes, où il connut 
Brutus, Horace a combattu pour la cause républi- 
caine ; mais la défaite de Philippes, où il abandonna 
son bouclier pour fuir plus vite, termina sa carrière 
militaire. Il profitade l'amnistie pour rentrer àRome. 
où il acheta la charge de greffier d'un questeur. H 
se fit connaître d'abord en publiant des Satiret et 
des Epodes. Il touche peu dans ses satires à la 
politique, car les blessures des guerres civiles sai- 
gnaient encore, et c'est surtout aux vices sociaux 
et aux travers littéraires qu'il s'attaque, se faisant 
l'apôtre de la morale et du bon sens, mais avec 
beaucoup d'aisance et de variété dans le ton. Il 
fut présenté par Virgile à Mécène, qu'il accompagna 
dans son voyage à Brindes et qui lui fit don d'un 
« charmant petit coin de terre » dans la campagne 
Sabine. Mécène le présenta plus tard à Octave; 
Horace ne survécut pas longtemps i son bienveil- 
lant patron et fut etiterré près de lui. 

Ses autres ouvrages sont quatre livres à'Ode< 
à^ l'imitation des lyriques grecs, principalement 
d'AlpIiée et de Sapho, touchant avec un désordre 
savant aux sujets les plus divers, religion, morale, 
littérature, passant d'une chanson i boire à un 
billet d'amour, d'un hymne patriotique à. l'éloge 
d'un ami ou d'un protecteur. Horace montre une 
morale aimable et indulgente, un peu trop sen- 
suelle. On ne louera jamais trop la flexibilité de 



ce t.'dent si pur et ce style dont Monta'gne a dit 
qu'il ne se contente jamais d'une superficielle 
expression et qu' « il veoit plus clair et plus oultre 
dans les choses ». Son rêve est la tranquillité d'es- 
prit h l'abri des orages de la passion. Rien ne lui 
est plus étranger que l'exagération, la déclamation ; 
ne perdant jamais de vue la brièveté de la vie, la 
fragilité Immaine, il parle de lui-même d'un ton 
enjoué, et avec ironie de tous ceux qui se croient 
grands. Il excelle h. l'aire des tableaux en raccourci 
et il enchâsser une pensée morale dans une forme 
qui séduit l'imagination et qui ne s'oublie pas. 
De là l'immortelle popularité d'Horace, de tous les 
poètes celui qu'on relit le plus. Malheureuseraentce 
charme se fane le plus souvent dans la traduction, 
car il tient beaucoup au choix et à la place des 
mots de la langue originale, à l'harmonie parfaite 
du mètre et au tour do la strophe. La traduction 
de Jules Jaiiin, quoique très libre d'allures, est la 
meilleure pour ceux qui n'ont pas l'intelligence do 
la langue latine et ne peuvent pas lire l'auteur 
dans le texte. De ses Ëpitres, composées dans le 
même mètre que ses Sutir s, riches en détails sur 
le caractère et les vues littéraires de l'auteur, la 
plus célèbre est celle qu'il adressa aux Pisons et 
que l'on appelle son Art poétique. On connaît 
l'imitation originale qu'en a faite Boileau, et dans 
laquelle presque tous les traits saillants ont été 
conservés. 

Il est remarquable de voir combien la poésie dra- 
matique tient peu de place au siècle d'Auguste ; 
les quelques tragédies dont il est question, comme 
la Médée d'Ovide et le T/ii/este do Varius, malheu- 
reusement perdues, n'étaient pas destinées à la 
représentation ; et la comédie était retournée aux 
mimes. 

L'élégie, au temps d'Auguste, est représentée 
par Ovide, qui s'est fait dans ses lléroïdei: le tendre 
interprète des amantes délaissées, et qui a aussi 
chanté ses propres infortunes dans trois autres re- 
cueils, les .4moi/ra, les Tristes etles É/jilres écrites 
du Pont; il estplus connu, cependant, parson poème 
des Métiniiorphoses, longue suite de îi(l légendes 
mythologiques, commençant au chaos du monde 
et se terminant à la luort de César. Ovide avait été 
précédé dans le genre de l'élégie par plusieurs 
poètes moins féconds, mais qui sont souvent ses 
égaux dans la peinture de l'amour. Properce, et 
surtout TibuUe, dont l'aimable génie a été heu- 
reusement caractérisé, quoique d'une manière un 
peu aft'ectée, dans un vers célèbre de Boileau : 

Amour dictait les vers que soupirait Tibullc. 

Dans la prose comme dans la poésie, la période 
qui va du temps de Sylla jusqu'à la fin du siècle 
d'Auguste est aussi un âge d'or littéraire; l'élo- 
quence et l'histoire y sont représentées par d(!s 
noms immortels. Ce sont d'abord, parmi les 
orateurs, Hortensius, Jules César, Cicéron. 

Le premier, dont les discours ne nous sont pas 
parvenus, était doué d'une mémoire extraordi- 
naire, d'une élocution merveilleuse et d'une dia- 
lectique aussi savante que varice. Tout autre 
était l'éloquence de Jules César, qui porta dans 
les conseils et les discussions du Sénat les qua- 
lités de l'homnio d'Etat et du capitaine: sévérité 
de la forme, netteté dans les idées, vivacité, pré 
cision. Mais l'orateur romain par excellence, celui 
qui restera pour la postérité le type du grand 
avocat romain, c'est Cicéron. La nature lui avait 
donné, avec un grand talent, un esprit propre à tout, 
des instincts généreux et des aspirations élevées. 
Malgré certaines défaillances, son caractère ne 
peut manquer d'inspirer le respect et fait contraste 
avec l'égoisme qui régnait dans son entourage. 
Ressentant toujours l'impression du moment, il 
n'avait pas toute la stabilité d'espi'it nécessaire à 
l'homme d'Etat, et pourtant ne pouvait pas se rési- 



LATINE (LITTÉRATURE) — H28 — LATINE (LITTÉRATURE) 



gner ii renoncer à la direction des liommes et au 
maniement do la cliose publique. Il savait admi- 
rablement s'assimiler les idées étrangères, ce 
qui lui permit d'enricliir considérablement la lit- 
térature romaine par des emprunts qu'il rendait 
originaux; et il peut être considéré comme le 
créateur de la prose latine classique, à laquelle il 
a donné une forme si bien en harmonie avec le 
génie de la langue latine, que plusieurs des écri- 
vains qui l'ont suivi ont cru devoir couler leur 
style dans le moule qu'il avait laissé. Ses discours, 
soigneusement préparés à l'avance, montrent une 
grande vivacité d'imagination, un vocabulaire 
d'une surabondance étonnante, une pln-ase tou- 
jours ample et sonore, une merveilleuse habileté 
à passer de l'enjouement au pathétique, enfin 
toutes les ressources que fournissent la nature et 
l'art. Parfois sa rhétorique a des efl'ots trop étudiés, 
• et la grandeur des mots ne sert qu'i cacher la 
pauvreté do la pensée et la faiblesse de la cause. 
Mais, en somme, après Démosthène, aucun orateur 
de l'antiquité n'a su plus puissamment peindre, 
persuader, émouvoir. Ses principaux discours 
sont : les Verrhies, sept discours destinés à con- 
vaincre Caius Verres de cruauté, de concussion et 
de déprédations de toutes sortes pendant sa pré- 
ture en Sicile; les Catilinaires, série de quatre 
discours dans lesquels il déjoue une conspiration 
ourdie contre la République par Catilina; le 
discours pour la loi Manilia, qui devait donner h 
Pompée le commandement de la guerre contre 
Mithridate; le discours pour Milon, accusé delà 
mort de Clodius; le discours pour Marcellus et le 
discours pour Ligarius, demandant à César le re- 
tour do di'ux adversaires politiques ; enfin les 
quatorze discours contre Marc-Antoine, appelés 
Philippiques. Cicéron n'a pas seulement été un 
grand orateur ; ses nombreux écrits philosophiques 
et littéraires et principalement ses traités sur la 
théorie de l'art oratoire, ses Lettiei à Atticus et 
à son frère, le placent encore au premier rang 
parmi les critiques et les épistolaires de l'antiquité. 

L'histoire, depuis la période précédente, a fait 
aussi un grand pas; en ne croyant écrire que des 
Mémoires, César a trouvé du premier coup les 
principales qualités du style historique : la clarté, 
la rapidité, l'exactitude des détails, la simplicité 
du récit. Los histoires de Salluste, dont nous ne 
possédons que des fragments, ses deux récits de 
la Guerre de Juyuitha et de la Conspiration de 
Ciitilina. où l'on sent plus que chez César l'ora- 
teur derrière l'historien, plus riches aussi en vues 
philosophiques et en analyses morales, sont des 
ouvrages de premier ordre. On peut encore citer, 
parmi les historiens de cette époque, Cornélius 
Népos, un ami de Cicéron, dont les ouvrages prin- 
cipaux ne nous sont pas parvenus, mais dont il 
est possible d'apprécier le style élégant et pur, 
grâce à ses Vies des çirands ca/jitaines, bien qu'on 
y ait relevé d'assez graves inexactitudes de détail. 

La période d'Auguste produisit l'Histoire ro- 
maine de Tite-Live, magnifique monument qui 
nous est arrivé malheureusement très mutilé; ii 
ne reste que ■'>b livres des 150 dont se composait 
cette histoire. Tite-Live est encore un historien de 
l'école oratoire, auquel on peut reprocher de n'a- 
voir pas été assez scrupuleux dans la recherche 
des documents dont il se servait, souvent satisfait 
de répéter en les embellissant les récits de Polybe 
et des autres annalistes. Quoique un peu optimiste, 
grâce à la nature douce et conciliante de son es 
prit, il s'efforce d'être impartial ; admirateur en- 
thousiaste des vertus viriles de l'ancienne Rome, 
il trahit aussi une sympathie touchante pour les 
opprimés et les vaincus. Son histoire, qui présente 
toujours les événements sous une forme drama 
tique, abonde en discours qui sont restés des 
modèles d'éloquence tempérée. Les anciens ont 



reproché à son style des traces de provincialisme 
[patavimté] que nous ne savons pas y retrouver. 
Le premier essai important d'histoire universelle, 
bien que l'idée eût déjà été timidement abordée 
par Varron, Atticus et Cornélius Nepos, remonte à 
Trogue Pompée, dont l'ouvrage uous est surtout 
connu par l'abrCKé qu'en a lait Justin. Pendant la 
période impériale, l'histoire, au moins la fidèle 
relation des temps contemporains, disparait à me- 
sure que la flatterie servile gagne du terrain. Le 
goût de l'érudition caractérise la fin du siècle 
d'.\uguste. Parmi les noms des nombreux gram- 
mairiens et des savants de cet âge, il faut citer 
ceux de Cinnius Capito, Fenestella, Hygin et 
celui de l'architecte Vilruve. 

IV. PÉRIODE DE DÉCADIÎNCE. 

A l'époque impériale, le despotisme croissant 
qui suivit la monarchie d'Auguste éteignit gra- 
duellement toute vie intellectuelle, toiîte indé- 
pendance dans la littérature. La poésie et l'élo- 
quence durent se taire ou prendre un langage 
hypocrite. Toujours espionnés ou du moins 
croyant l'être, les écrivains de cet âge se sentaient 
pour ainsi dire sur la scène. Ils ne suivaient point 
une inspiration libre, mais calculaient l'effet que 
produiraient leurs écrits et leur conduite sur l'es- 
prit de leurs contemporains et de la postérité ; 
aussi la littérature de cette époque, éloquence, 
histoire, poésie, a-t-elle un caractère théâtral dont 
le style même se ressent; on ne parle pas. on 
déclame. L'incertitude de l'existence, les appré- 
hensions continuelles où l'on vit, donnent à toutes 
les productions de ce temps quelque chose de 
fiévreux, d'agité, de morbide. On veut frapper les 
imaginations par des idées surprenantes plutôt 
que profondes, par du clinquant, une concision 
laborieuse, une obscurité artificielle, un coloris 
surabondant. C'est le règne des rhéteurs. Tibère 
impose silence aux lettres ; l'éloquence est celle 
des délateurs, la philosophie reste dans l'ombre, 
la poésie ne compte que des noms obscurs ; 
l'histoire ne produit, outre Tibère lui-môme, au- 
teur de mémoires qui furent la lecture favorite 
de Domitien, que deux auteurs, Velléius Pater- 
culus, qui admire aveuglément, dans un style 
pompeux et affecté, tout ce que fait l'empereur, 
son ancien général, et Valèie Maxime, écrivain 
aussi servile, avec moins de talent, compilateur 
sans goût et sans discernement, qui nous a laissé 
neuf livres d'anecdotes indigestes. La grammaire, 
grâce à son caractère inofl'ensif, est le seul genre 
qui fleurit réellement à cette époque avec Justus 
Modestus et Pomponius Marcellus; quant à la 
poésie, elle n'e.st presque représentée que par des 
traductions; l'ouvrage le plus original fut une 
traduction en vers des Fables d'Ksope par Phèdre. 
Sous les successeurs de Tibère, Caligula, Claude 
et Néron, où l'on voit gouverner tour à tour l'in- 
trigue, la malice, la méchanceté, la force brutale, 
la littérature et surtout la philosophie sont le 
refuge de quelques âmes d'élite. 

L 1 figure qui domine cette époque est celle de 
l'Espagnol Sénèque, sénateur sous Caligula et 
Claude, puis précepteur de Néron, préteur et con- 
sul. On sait comment il sévit forcé au suicide, ac- 
cusé d'avoir participé à la conspiration de Pison. 
C'est un écrivain de beaucoup de talent, philosophe 
d'apparat plutôt que de conviction, qui pose devant 
ses amis et devant lui-même. Il cherche à caresser 
le goût de l'époque dans le choix des sujets qu'il 
aborde comme dans la manière de les traiter. Il est 
moraliste. Il aime à disserter plutôt encore qu'à 
méditer sur le coeur humain. On relira toujours 
avec grand charme ses écrits philosophiques pleins 
de fines observations, de renseignements érudits 
mais toujours présentés sans pédantistne, de no- 
bles préceptes que le maître n'a malheureuse- 



LATINE (LITTÉRATURE) — H 

ment pas toujours suivis lui-mcSme dans sa vie. 
Après tout, la forme, dans Sénèque, vaut peut-être 
encore mieux que le fond, bien que ce stylo bril- 
lant, chatoyant, i phrases coupées, .'i incessantes 
oppositions de mots, manque de simplicité et fati- 
gue le lecteur à la longue. Les principaux ouvra- 
ges de Sénèque qui nous sont parvenus sont ses 
Lettres à LucUius et quelques traités de morale 
sur la Clémence, la Colère, la Tranquillité d'âme. 
On trouve aussi de réelles beautés dans ses dix 
tragédies, d'un style trop sontcntieux, trop subtil, 
trop chargé d'antithèses, composées pour l'école 
plutôt que pour le théâtre. Les principales sont : 
Ptièdre, Œdipe, Médée, Agamemnon, et peut- 
être aussi une tragédie sur un sujet contempo- 
rain, Octavie. 

L'histoire sous Caligula et Néron était géné- 
ralement une sorte de rhétorique déclamatoire. 
Cependant sous Claude elle produit un ouvrage 
où l'on trouve des traces d'une réelle critique 
historique, les dix livres de Quinte-Curce sur 
l'histoire d'Alexandre le Grand. L'ouvrage de 
Columelle, compatriote de Sénèque, sur la campa- 
gne et les travaux des champs, est une sorte de 
paraphrase prosaïque des Géorgiques de Virgile. 
Les principaux orateurs sont les sénateurs Pac- 
tus, Thraséas et Helvidius Priscus. Les philoso- 
phes de cet âge écrivent en grec, comme Carnu- 
tus et Epictète ; mais ces philosophes stoïciens et 
plusieurs autres encore, avec Sénèque, méritent, 
à cause de leur caractère, sinon ii, cause de leurs 
écrits, que la postérité ne les oublie pas. C'est le 
cas aussi des deux célèbres poètes Perse et Lu- 
cain. 

Né dans l'opulence, mais élevé à l'austère 
école des stoïciens, Perso s'attaque h la corrup- 
tion sans en avoir lui-même connu les souillu- 
res ; ses satires sont des espèces de sermons en 
vers diriges contre ses contemporains en général 
plutôt que contre telle ou telle individualité parti- 
culière. Il emprunte à Horace beaucoup de ses 
tours de phrase et de ses expressions ; mais on 
sent qu'il n'a pas vécu dans le commerce des 
hommes, et l'exagération ampoulée de son style 
très imagé, mais parfois obscur, fait supposer 
par moments que son indignation est un pou 
factice . 

Le poète Lucain, neveu de Sénèque, enlevé 
prématurément à la poésie, est de la même école 
que Perse et transporte dans le genre épique, 
comme son ami l'a fait dans le genre satirique, les 
brillantes doctrines de la philosophie stoïcienne. 
Sa Pharsale, récit malheureusement inachevé de 
la guerre civile entre Pompco et César, est toute à, 
la gloire du parti républicain, que le poète ne 
sépare pas de la liberté et de la grandeur de 
Rome. Malgré l'enflure de son style artificielle- 
ment pathétique, qui trahit un certain manque 
de maturité, on sent dans les descriptions, dans 
les discours, surtout dans les. maximes générales 
dont le poème pullule, le souffle d'une véritable 
poésie, c'est-à-dire d'une poésie inspirée par un 
•cœur généreux. 

A côté de cette littérature stoïcienne, quelques 
disciples de la doctrine épicurienne, esprits super- 
ficiels et mondains auxquels appartenait sans doute 
Néron lui-même, ont laissé plusieurs monuments, 
entre autres le roman satirique attribué à un 
courtisan plus tard victime de Néron, Pétrone, 
contenant des aventures diverses rattachées h un 
voyage imaginaire. Le fragment le plus important 
qui nous en est parvenu est le l''estin de Trimal- 
ehion, description humoristique mais souvent trop 
licencieuse des moeurs contemporaines. 

Sous la dynastie Flavienne, à l'ombre de la paix, 
les lettres semblent reprendre vie avec Vespasien 
et Titus; mais avec Domitien, les mauvais jours do 
la vanité et de la cruauté impériale recommencent 



LATINE (LITTÉRATURE) 



2<J 



pour les lettrés. Parmi les prhicipaux protégés des 
deux premiers Flavions, nous trouvons Pline l'An- 
cien et Valérius Flaccus. 

Pline l'Ancien, esprit encyclopédique, compila- 
teur infatigable, victime de sa passion pour la 
science lors de l'éruption du Vésuve, sut concilier 
avec ses absorbantes occupations officielles d'ins- 
pecteur des finances de l'empire, une féconde ac- 
tivité littéraire qui lui a mérité de prendre un 
rang élevé parmi les historiens, les grammairiens 
et les naturalistes. Valérius Flaccus, imitateur de 
Virgile et d'Apollonius de Hhodes, retraça l'expédi- 
tion des Argonautes dans un poème prolixe, et en 
vers qui manquent parfois de lucidité à force de 
rechercher la concision et la hardiesse. 

Domitien, bien qu'il affecte lui-même le goût des 
lettres et de la poésie, ne permet qu'un genre : le 
panégyrique de son despotisme. Quiconque veut 
dire la vérité doit dérober ses ouvrages au public ; 
ce fut le parti que prirent Tacite et Juvénal. 
Parmi ceux qui eurent la faiblesse ou la servilité 
de se faire les adulateurs d'un monstre, il faut citer 
Silius Italiens, Stace, Quintilien et Martial. 

Silius Itaiicus emprunte le fond de son monotone 
et déclamatoire poème des Guerres /iiiniques à 
Tite-Live, et les développements et les procédés 
poétiques à Homère et à Virgile, introduisant la 
mythologie au milieu des événements historiques. 
Stace, esprit cultivé, poète spirituel, compose une 
foule de pièces de circonstance, réunies sous le 
le nom de Silvœ (les Forêts), jolies esquisses de 
mœurs de l'époque, et un poème en douze chants, 
la Thébuide, qui ne manque pas d'imagination et 
d'audace, mais que déparent un stylo maniéré, des 
traits exagérés et trop de détails mythologiques. 
L'Espagnol Martial prend Catulle et Ovide pour 
modèles. C'est un satirique, mais qui enferme sa 
malice dans le cadre restreint do lëpigramme. On 
admirerait beaucoup plus son talent s'il ne servait 
pas souvent à mettre en relief une absence cho- 
quante de sens moral et de dignité. Il se complaît 
à persifler les vices et la corruption de son temps, 
mais sa médisance n'est souvent qu'une flatterie 
déguisée à l'adresse du maître et de ses favoris. 
Quintilien est aussi originaire d'Espagne, quoiqu'il 
ait été élevé à Rome. Longtemps professeur d'é- 
loquence il Rome, puis chargé par Domitien de 
l'éducation de ses neveux, il composa dans sa 
vieillesse un ouvrage sur les Causes du déclin 
de Céloqueniie et un autre ouvrage sur \ Éducation 
oratoire, dont la portion la plus précieuse pour 
nous et la plus admirée est le dixième livre, qui 
contient une liste critique des auteurs latins les 
plus utiles pour la formation de l'orateur. 

Les règnes de Nerva et de Trajan permettent à 
la littérature un libre et nouvel essor. Les écri- 
vains qui s'étaient enfermés dans le silence par 
nécessité sous Domitien déversent contre le des- 
potisme qui vient de finir, avec leur colère, d'au- 
tant plus d'amertume qu'ils se sont plus longtemps 
contenus. C'est le cas de Juvénal, de Tacite, et 
même en partie de Pline le Jeune. 

Parmi les seize satires que nous a laissées Juvé- 
nal, les plus caractéristiques décrivent les vices 
de la société romaine avec une éloquente indigna- 
tion et une vigoureuse énergie ; il ne se contente 
plus, comme Perse, d'accuser son époque en gé- 
néral; il nomme les coupables. Les personnages 
que le poète met au pilori, pour son temps et pour 
les siècles à venir, appartiennent surtout h. l'épo- 
que de Néron et de Domitien. Mais, malgré les 
explications des commentateurs, on ne reconnaît 
pas toutes les figures. On ne saisit pas toutes les 
allusions dans ces vers qui, pour rappeler le juge- 
ment de lîoileau, 

.... Tout pleins (l'iiffrenscs rà'ilùs 
hllnccllcnt pouilant de sublimes bcauté.'i. 



LATINE (LITTÉRATURE) — 1130 



LATITUDE 



D'oiigiiie plébéienne, mais nourri des souvoniis 
de la République aristoci'atique, l'auteur des His- 
loires et des An7tales, vigoureux tableaux embras- 
sant les règnes des empereurs d'Auguste à Domi- 
tien. Tacite s'est indigné aussi, mais il s'est 
résigné pendant les jours mauvais et a attendu ce 
moment bienheureux où il fut enfin permis, comme 
il le dit lui-même, de penser ce qu'on voulait et de 
dire ce qu'on pensait. La forme de son style éner- 
gique a gardé la marque d'au temps où le génie 
devait se contraindre et se cacher; il s est habitué 
à la concision, à une réserve calculée, aux sous-en- 
tendus, aux pointes épigrammatiques. 11 est sans 
contredit le prince des historiens romains ; il 
a l'esprit critique, le culte de la vérité et de 
l'exaciitude; il ne se contente pas de noter les 
faits, mais en cherche philosophiquement les causes, 
et fouille eu psychologue les bas-fonds des carac- 
tères. 

Homme de lettres avant tout, bien qu'il eût suivi 
la carrière du barreau et des emplois publics, 
Pline le Jeune, neveu et fils adoptif de Pline l'An- 
cien, a écrit neuf livres de lettres, soigneusement 
variées de ton et de sujet, et évidemment compo- 
sées plutôt pour la postérité que pour ses corres- 
pondants. Mais elles ont tant d'intérêt, et souvent 
tant d'esprit, elles sont écrites d'un style si coulant, 
qu'on pardonne à l'auteur une vanité qu'il a le 
bon goût de confesser lui-même. 

Sous les Antonins, la littérature latine, malgré 
la protection que les empereurs lui accordent, s'é- 
carte de plus en plus des traditions du bon goût, 
et s'achemine rapidement vers la décadence h 
mesure que les invasions menacent l'empire et que 
l'extension du droit de cité diminue l'importance 
de Rome. Les écrivains qui restent fidèles aux 
meilleures traditions sont peu nombreux. Les 
principaux sont : Suétone, secrétaire particu- 
lier d'Adrien, archéologue, historien ou plutôt 
biographe ; ses Vies des douze Cesavs abondent en 
renseignements puisés aux meilleures sources ; 
le rhéieur Florus, auteur d'un tableau en rac- 
courci de l'histoire romaine abrégée; et Justin, 
autre abréviateur de talent. La majorité des autres 
écrivains se perd dans de vains efforts à la re- 
cherche de l'originalité. L'Africain Fronton exer- 
çait une suprématie littéraire que ses ouvrages 
ne confirment pas. L'érudition remplace le génie; 
on fouille le passé au lieu do créer de nouveaux 
monuments pour l'avenir. Les grammairiens, les 
maîtres de rhétorique pullulent ; le nom le plus 
célèbre est celui de l'auteur des Nuits Atliques, le 
studieux Aulu-Gelle; une littérature grécisante de- 
vient de plus en plus à la modo. Suétone, Adrien lui- 
même, Fronton, Apulée, Tertullien écrivent en 
grec presque autant qu'en latin. La jurisprudence 
au contraire grandit avec le déclin des autres 
branches de la littérature; elle enregistre plusieurs 
noms illustres : ceux de Pomponius, de Gaius et 
de Papinien, qui contribuent à la fois au dévelop- 
pement de la science du droit par leurs écrits et 
par leur enseignement. La poésie ne produit rien; 
la mythologie ancienne a fait place au christia- 
nisme, qui à ses débuts inspire h peine quelques 
hymnes sans valeur. Ce sont surtout les illettrés, 
les pauvres, les opprimés, les femmes qui se tour- 
nent vers la doctrine du péché et de la rémission 
et vers le dogme qui promet une vie meilleure. 
Du reste les chrétiens affectent de mépriser les 
lettres. Ceux qui, comme Minutius Félix et Lac- 
tance, essaient de concilier l'.s traditions de l'anti- 
quité avec l'esprit nouveau, font exception. Le 
plus grand nombre, commeTertullien, maudissent 
à la fois et la religion et la culture littéraire de 
la Rome païenne. 

Au lit' siècle, le déclin continue et s'étend même 
jusqu'à la jurisprudence ; le christianisme produit 
son premier poète, le lourd et incorrect Commo- 



dianus. La vieille école ne produit guère qu'un 
poète qui ne suffit pas à la relever, i\émésien. 
L'éloquence de l'Eglise s'inspire de Tertullien, que 
l'évoque de Cartilage, Cyprien, rappelle par la lu- 
cidité et le charme de son style, mais sans égaler 
sa féconde originalité. 

Vers la fin du siècle, l'apparition des Barbares et 
l'élévation au trône d'une série d'empereurs sol- 
dats, d'origine thrace et illyrienne, contribue ;i 
accélérer la décadence. Au iv' siècle, tandis que 
le polythéisme cesse d'être la religion d'Etat et que 
la capitale de l'empire est transportée en Orient, 
les lettres jettent encore quelque éclat passager. 
L'éloquence appartient surtout aux orateurs ecclé- 
siastiques, aux pères de l'Eglise, Ambroise, Jérôme 
et Augustin. L'histoire produit quelques abrévia- 
teurs de talent, Aurélius Victor et Eutrope, et sur- 
tout le boursoufflé mais judicieux Ammien Mar- 
cellin. Il faudrait citer encore, parmi les poètes 
chrétiens, le moins obscur. Prudence ; parmi les 
grammairiens, Macrobe, Servius et Donat, et deux 
auteurs épistolaircs, Symmaque et Sidoine Apol- 
linaire, originaire de Gaule. La poésie latine 
s'éteint avec Clandien, poète emphatique, auteur 
de panégyriques et de VÈnlèvement de l'roserpiti'! ; 
Ausone, né à Bordeaux, qui a surtout réussi dans 
l'épigramme et la poésie descriptive, se perdant 
dans les minuties puériles ; enfin Fortunat, que 
l'histoire des Mérovingiens nous montre à la cour 
de Sigebert et de Chilpéric, célébrant à la fois 
Brunehaut et Frédégonde. C'est en Gaule, en effet, 
que les lettres latines ont survécu le plus long- 
temps, et nous y trouvons encore sur le seuil du 
vil' siècle un historien qui écrit dans un latin 
presque correct, l'auteur des Légenden de-< saints 
et de l'Histoire des Francs, Grégoire de Tours. 
jB. Buisson.] 

LATITUDE, LOJIGITl'DE. — Cosmographie, II. 
— Etym. : Latitude est dérivé de latitndo, qui vient 
de latus, large, et longitude dérive de longitudo, 
qui vient de longtis, long. Ces dénominations, dé- 
fectueuses aujourd'hui, nous ont été transmises par 
les anciens, qui ne connaissaient qu'une partie de 
la terre, laquelle était plus longue dans le sons où 
nous évaluons les longitudes. 

La latitude d'un lieu ou, plus exactement, d'un 
point pris à la surface de la terre A (fig. l), 
est l'arc de méridien AB compris entre ce point et 
l'équateur EOBE'. Ainsi, tous les points situés sur 




Fig. t. 

le même parallèle ont la même latitude. Cette dé 
finition suppose la terre rigoureusement sphéri- 

La lûngitu<!e d'un point est l'arc de parallèle 
ou d'équateur OB compris entre le méridien P.VP' 
qui passe par ce point et un méridien déterminé 
choisi par convention, PEPE', et nommé premier 
méridien. Tous les lieux situés sur le même demi- 
méridien compris entre les deux pôles ont la 
même longitude. 

Les divers peuples ne se servent pas tous du 
même premier méridien. En France, on a fait choix 
de celui qui passe par Paris et, plus exactement, 
par l'Observatoire. Le Anglais font passer leur 
premier méridien par l'Observatoire de Greemvich; 



LATITUDE 



II. Il — 



LATITUDE 



1rs Allomands pai- l'ilo du I'im', l'iinii des Canaries; 
lus Uuss(<s par l'ulkowa. Kntrfi le mt'i-ldiou do 
l'ilo dfi Kcr et ccliii de l'aris il y ajuste "JO degrés 
d(i difloi'cnco, ce qui permot do passer facilement 
d'une longitude estiméo par rapport .'i l'un ;\ la 
même longitude csiitnéo par rajjport h l'autre. Il 
serait préférable qu'il y eût un seul premier méri- 
dien pour lo monde entier. 
■ La latitude et la longitude portent conjointement 
le nom de coordonnées yéogt ciplnijues. Elles s'ex- 
primoni en degrés, minutes et secondes. La lati- 
tude est nord ou sud, ou boréale ou n!/.s'/)v//e, selon 
que le point considéré est situe dans l'iiomisplière 
nord ou dans l'hémisphère sud, et, par conséquent, 
d'un coté ou de l'autre de l'équateur. I.a longitude 
est orientale ou occidentale ou, si l'on préfère, est 
ou ouest, et, par conséquent, h droite ou h gauclie 
du méridien de Paris pour la France. 

La latitude et la longitude servent h fixer la po- 
sition des divers lieux; elles permettent do cons- 
truire les globes et les cartes géographiques. On 
comprend donc toute leur importance. Chaque 
point est ainsi déterminé sur la terre par le point 
de croisement de deux lignes, comme sur une table 
de multiplication le produit se trouve h la rencon- 
tre des deux lignes partant, l'une du multipli- 
cande, et l'autre, du multiplicateur. 

Nous ne saurions voir la terre tout entière ; nos 
regards n'embrassent que la faible étendue qu'en- 
ferme l'horizon. Sans doute cette étendue est plus 
ou moins grande, selon qu'on se trouve sur un 
lieu plus ou moins élevé : ainsi du haut d'une 
montagne elle est plus vaste qu'au niveau de la 
plaine; mais lors même que notre vue s'étend sur 
un espace de vingt, trente ou quarante lieues do 
rayon, un tel espace est relativement nul si on le 
compare à la surface de la terre. Et pourtant, mal- 
gré notre impuissance apparente à saisir la terre 
dans son ensemble, h la voir comme nous voyons 
le soleil et la lune, nous pouvons en faire une 
sorte de portrait, de représentation exacte, — au 
moins pour les parties connues, — qu'on nomme 
un globe ou une sphère terrestre. Nous parvenons 
à figurer sur une sphère les chaînes de montagnes, 
les cours d'eau, les contours des continents, en 
un mot tous les accidents géographiques. Nous 
traçons les limites des Etats ou des contrées; nous 
marquons la place des villes, et, comme s'il s'a- 
gissait du plan d'une maison, nous poursuivons 
jusque dans ses moindres détails l'image fidèle de 
la surface du globe. Or, tout cela n'est possible 
qu'à l'aide de la latitude et de la longitude de 
chaque point. 

Imaginons en effet le réseau ou filet formé par 
l'entre-croiscraent des méridiens et des parallèles. 
On peut en multiplier les mailles autant qu'on le 
veut, car le noiubre des méridiens et des parallèles 
est illimité. Par chaque point de la surface de la 
terre, passe un méridien et un parallèle. Un sem- 
blable réseau étant roproduK en petit sur une 
sphère, tous les points de la terre qui répondent 
aux points d'entre-croisement des fils auront leur 
image sur le globe. Prenons un méridien quelcon- 
que que nous regarderons coir.rae celui qui passe 
par Paris, par exemple : il suffira, pour fixer la po- 
sition de Paris, de connaître l'arc de méridien 
compris entre Paris et l'équateur ou la latitude ; 
cette latitude étant de 4i" 5(J'49" (au Pjinthéon),on 
prendra à partir de l'équateur un arc de cette 
grandeur et on aura le point qui répond k Paris. 
Qu'il s'agisse maintenant de fixer la position de 
Lyon; il existe un méridien et un parallèle passant 
par celte ville et dont elle occupe le point d'inter- 
section. Si nous parvenons à tracer ces deux cer- 
cles, nous obtiendrons la position de Lyon. Or, 
pour tracer le méridien de Lyon, il suffit de con- 
naître l'arc de parallèle compris ei.tre le méridien 
de cette ville et celui de Paris, c'ast-à-dÎTe la lon- 



gitude de Lyon, et de savoir si cet arc doit être 
compté i droite ou h gauche, ou, si l'on préfère, à 
l'est ou à l'ouest du méridien de Paris. La longitude 
de Lyon étant de •.'» 29' 10" à l'est, cet arc sera 
compté sur le parallèle de Paris, à partir de Paris 
et vers la droite, puis on mènera le méridien pas- 
sant par ce point, et Lyon se trouvera sur ce mé- 
ridien. D'autre part, la latitude de Lyon est 45° 
45' 45" ; nous compterons sur le méridien tracé, et 
à partir de l'équateur, un arc de 45" 46' 45"; nous 
obtiendrons ainsi le point correspondant à Lyon. 

L'équateur partageant la surface de la terre en 
deux hémisphères, l'iiémisphcre nord et l'hémi- 
sphère sud, il est bien évident que, dans l'indication 
des latitudes, on doit dire si elle est comptée d'un 
côté ou de l'autre de l'équateur. Pour la France, 
toutes les latitudes, appartiennent i l'hémisphère 
nord, et sont par conséquent d'un môme côté de 
l'équateur. 

Ùéterviination de la latitude d'un point. — Nous 
savons maintenant ce que c'est que la latitude 
et la longitude d'un point, nous en comprenons 
l'utilité; il nous reste à connaître le moyen de les 
déterminer. Commençons par la latitude. 

Figurons par la circonférence EPE'P' (fig. 2) le 




méridien nui passe par le point considéré A dont il 
faut déterminer la latitude. Représentons l'axe 
terrestre par PP', le diamètre de l'équateur situé 
dans le méridien par EE'. La latitude du point A 
est l'arc AE qui répond à l'angle AOE. Mesurer 
l'arc ou l'angle, c'est la mémo chose, puisqu'il 
s'agit d'estimer l'arc en degrés, non en mètres. 

Or, l'angle AOE est égal à un autre angle plus 
facile à mesurer. Observons que le rayon équato- 
rial OE est perpendiculaire à l'axe OP, que le 
rayon terrestre OA n'est autre que la verticale au 
point A, et qu'il est par conséquent perpendicu- 
laire à l'horizontale AH au même point. L'angle 
AOE est donc égal à l'angle Pj AH' (deux angles 
qui ont leurs côtés perpendiculaires et dirigés dans 
le même sens sont égaux) ; — vu les faibles dimen- 
sions de la terre par rapport à l'univers, la terre 
peut être considérés comme un point, les lignes 
menées de tous les points de la terre parallèlement 
à PP' se confondent. Au lieu de mesurer direc- 
tement l'angle AOE, nous allons mesurer P, AH', 
c'est-à-dire l'angle que forme l'axe avec l'horizon- 
tale. C'est cet angle qu'on désigne sous le nom 
de hauteur du pôle. La hauteur n'est pas ici une 
ligne droite qti'on évalue en unités de longueur, 
mais un angle ou un arc estimé en degrés. Donc 
la la'i'ude d'un point est égale ù la hauteur oupôle 
en ce point. 

Enfin, on peut encore substitueràla mesure de ce 
dernier angle celle de son complément, c'est-à-dire 
l'angle ZAI'i formé par la verticale avec l'axe. (La 
fiïuro no doit pas être faite tout entière d'avance ; 
chacun des aUL'Ies ou chacune des lignes énoncés 
doit être tracé au moment oii l'on en parle.) 



LATITUDE 



1132 — 



LAVIS 



En délinitivc, il s'agit de mesurer l'angle formé 
par la verticale ou le fil i plomb avec l'axe de la 
terre prolongé. 

Comment peut-on obtenir cette dernière ligne'? 
S'il se trouvait une étoile sur le prolongement de 
l'axe terrestre, cette étoile serait toujours immo- 
bile, car le mouvement apparent des étoiles est 
produit par le mouvement réel do la terre. II suf- 
firait donc de diriger la lunette sur l'étoile pour 
obtenir la direction de l'axe. Cette condition n'est 
pas nécessaire, car chaque étoile décrit, soit un 
arc de cercle, soit un cercle apparent, dont le 
pôle est le centre. Parmi les étoiles, on choi- 
sira une de celles qui restent constamment vi- 
sibles, et décrivent un cercle complet. Elle a, 
comme on sait, un passage supérieur et un passage 
iitffrieur, c'est-à-dire qu'elle traverse le méridien 
à deux reprises, tantôt au-dessus et tantôt au-des- 
sous du pôle. Si l'on vise l'étoile au moment de 
chaque passage, il suffira de diviser en deux par- 
ties égales l'angle formé par les deux directions 
obtenues. Cette bissectrice est précisément la di- 
rection de l'axe, c'est-à-dire l'un des côtés de l'an- 
gle à mesurer; l'autre est la verticale. 

On sait que la direction du fil à plomb prolon- 
gée rencontre la sphère céleste fictive au point 
nommé zénith, et que le distance du passage au 
zénith est ce qu'on nomme la dislmire zénillmle; 
donc, en définitive, la mesure de la latitude se ré- 
duit à celle des distances zénithales d'une même 
étoile. On obtii-ndra la latitude d'un point en 
prenmit le complément de Inihoijenne des distan- 
ces zcnitliales d'ui.e même étoile en ce point. 

Au lieu de faire deux déterminations pour éva- 
luer la latitude, on peut n'en faire qu'une si l'on 
connaît d'avance la déclinaison Ef' (fig. 3) d'un as- 




tre (c'est ainsi qu'on nomme la distance angulaire 
de l'étoile h. l'équateur céleste). Il suffit, dans ce 
cas, de déterminer la distance zénithale Ze' ou Ze 
de cet astre au moment de son passage. La lati- 
tude est, en effet, égale à la somme ou à la diffé- 
rence de ces deux éléments, 

L ^ rf -}- :, si l'étoile passe au sud du zénith. 

L = rf — ;, si l'étoile passe au nord du zénith. 

En mer, on détermine la distance zénithale du 
soleil au moment du passage et on trouve la dé- 
clinaison du soleil pour chaque jour dans un re- 
cueil de données astronomiques nommé Con- 
naissance des temps. C'est à l'aide d'un appareil 
nommé sextant que les marins déterminent la 
hauteur du soleil dont la distance zénithale est le 
complément. 

Ajoutons, en terrciinant, que dans ces diverses 
mesures, on tient compte de la réfraction atmosphé- 
rique. 11 est bon d'observer également que la terre 
n'est pas rigoureusement sphérique et que la ver- 
ticale d un lieu diffère légèrement du prolonge- 
ment du rayon terrestre en ce lieu. 

Détermination de la longitude d'un point. — 
Le soleil dans sa marche apparente passe succes- 
sivement au méridien de chacun des points de 
l'équateur ou, si l'on préfère, la terre, en tournant 
sur elle-même, présente successivement au soleil 
tous les points de son équatcur. 

Les aOO degrés équatoriaux défilent donc devant 



le soleil en 34 heures, soit 15 degrés par heure. Dès 
lors, deux points séparés par un intervalle de 15 de- 
grés voient passer le soleil dans leurraéridien aune 
heure d'intervalle ou, si l'on préfère, l'horloge de 
l'un des points avance ou retarde d'une heure sur 
l'autre. Il y a avance du côté de l'est, retard du 
côté de l'ouest. Ce qui se passe pour deux points 
situés sur l'équateur est également vrai de deux 
points quelconques qui voient le soleil. La diffé- 
rence des heures pour deux points du globe nous 
donnera donc la distance en degrés de leurs mé- 
ridiens, c'est-à-dire la différence de leurs longitu- 
des, et si l'un des points est Paris, nous obtiendrons 
aussi la longitude de l'autre point. 

Donc, pour déterminer la longitude d'un point, il 
faut prendre un ou plusieurs chronomètres indi- 
quant l'heure de Paris, se transporter avec ce ou 
ces chronomètres au point déterminé et constater 
la différence entre l'heure de Paris et celle de ce 
point. 

Comme on peut craindre le dérangement des 
chronomètres pendant la route, il est bon d'avoir 
d'autres moyens à sa disposition. Or, un signal 
qui serait aperçu simultanément de Paris et du 
point considéré, comme la luiuière produite par 
l'inflammation d'un tas de poudre, permettrait de 
noter l'heure au même instant à, Paris et au point 
en question et par suite de connaître la différence 
des heures. C'est un des moyens dont on s'est servi 
et qui permet d'obtenir une valeur assez approchée 
de la longitude. 

Au lieu de ce signal artificiel, on peut faire usage 
de signaux naturels tels que les occultations d'é- 
toiles par la lune, ou les éclipses, particulièrement 
celles des premiers satellites de Jupiter par le cône 
d'ombre projeté par cette planète. Les éclipses de 
lune, au contraire, sont peu propres à fournir un 
moment précis. Ces phénomènes sont prédits long- 
temps à l'avance, et l'heure indiquée est celle de 
Paris; il ne s'agit que d'observer l'heure de la ma- 
nifestation au point dont on veut connaître la lon- 
gitude et de faire la différence des heures. 

Très simples en théorie, ces moyens n'offrent 
pas dans la pratique toutes les conditions de sécu- 
rité ; le moment précis de la manifestation d'un 
phénomène n'est pas chose aisée à constater. 

La télégraphie électrique nous a fourni un des 
moyens les plus efficaces d'obtenir un instant 
précis identique pour Paris et pour un lieu déter- 
miné. On peut admettre qu'un signal envoyé de 
Paris à Lyon par le télégraphe électrique ne met 
pas un temps appréciable pour franchir la distance 
qui sépare Paris de Lyon. Au moment même où il 
part de Paris, il est à Lyon. 

Il est vrai qu'indépendamment du trajet parcouru 
par l'électricité, quelques secondes peuvent s'é- 
couler entre l'arrivée de la vibration électrique et 
le mouvement de l'appareil; on arrive à en tenir 
compte. On ne se contente pas non plus d'invoquer 
le signal de la première station à la seconde mais 
aussi de la seconde à la première. Ces opérations 
sont répétées un grand nombre de fois, après quoi 
on prend la moyenne des résultats. 

Dans ces derniers temps MM. Lœwy et Perler, de 
l'Institut et du Bureau des longitudes, ont déter- 
miné les longitudes de Marseille et d'Alger avec 
un degré d'exactitude qui ne laisse rien à désirer. 
Longitude et latitude célestes. — On nomme 
ainsi des arcs qui permettent de fixer la position 
d'une étoile et de tout autre corps céleste, analo- 
gues à la latitude et à la longitude géographiques ; 
mais au lieu de l'équateur, c'est à l'écliptiqueet 
à un grand cercle passant par les pôles de l'éclip- M 
tique qu'on rapporte les arcs. [Félix Ilément.] 1 

LAVIS. — L BcT DU L.ivis. — Le lavis a un 
double but: 1° Faire sentir les formes planes ou 
arrondies, les parties fuyantes des objets ainsi que 
leurs positions respectives; 2° indiquer la nature 



LAVIS 



— 1133 



LAVIS 



de ces objets. Dans le premier cas, on emploie 
gôncSralement des teintes d'encre de Chine; dans 
le second, des teintes diverses, dites conven- 
tiojinelles. 

II. Classification des couLEiins. — On admet en 
peinture trois coulours simples ou tons qui, par 
leur réunion, forment le blanc: \g jaune, couleur 
claire et brillante; le rouge, couleur éclatante et 
demi-claire, et le bleu, couleur sombre. Le noir 
n'est pas une couleur, mais l'absence de toute 
couleur. Selon que ces tons sont mùlés de noir ou 
de blanc, on dit qu'ils sont rabattus ou éclair- 
cis. 

Si l'on mélange deux tons simples en parties 
égales, on obtient un ton composite de premier 
ordre : rouge et jaune donnent oranç/e; rouge et 
bleu donnent violet; jaune et bleu donnent vert. 
Si l'on mélange un ton composite de premier 
ordre avec un ton simple, on obtient un composite 
de deuxième ordre. Ex. : orangé-rouge, vert. 
jaune, etc. Enfin on pourrait obtenir une nouvelle 
série de tons composites, tels que orangé-rouge- 
rouge, etc. 

Deux tons sont complémentaires lorsque par 
leur mélange ils donnent du blanc ou un gris 
simple. D'après cela, si les trois couleurs simples, 
jaune, rouge et bleu, donnent le blanc, il en ré- 
sulte que la couleur complémentaire du jaune est 
le violet, c'esl-i-dire un mélange de rouge et de 
bleu, que la couleur complémentaire du rouge est 
le vert, et celle du bleu, l'orange. 

On trouve rarement les couleurs pures. Elles 
sont toujours plus ou moins mêlées à un pigment 
noir, de manière que deux couleurs complémen- 
taires donnent du gris noir et non du blanc. 

Voici les couleurs principales employées dans le 
dessin : 

Ocre jaune i 

Gomme-gutte jaunes. 

Sépia ) 

Carmin I 

Vermillon ■ rouges. 

Terre de Sienne brûlée ) 

Bleu de Prusse 1 

Indigo bleus. 

Cobalt ) 

Nous avons dit que l'encre de Chine n'était pas 
une couleur. 

III. Teintes conventionnelles. — Nous allons 
indiquer la composition des teintes employées 
dans l'industrie des machines, notamment i l'u- 
sine Cail à Paris. On y verra figurer des tons 
composites préparés directement par l'industrie 
pour éviter la mélange toujours difficile des tons 
simples. 

Fonte : teinte neutre. Fer : bleu de Prusse. 
Acier : teinte neutre et un peu de carmin. Bronze: 
terre de Sienne brûlée. Cuivre jaune : gomme- 
gutte. Cuivre rouge : carmin. Plomb, zinc et 
étain: bleu de Prusse très clair. Chi'?ie: fond clair 
en sépia et veines foncées de même couleur. 
Sapin : fond clair et veines en terro de Sienne 
briilée. Cuir et caoutchouc : sépia claire. Mastic de 
fonte: sépia claire et points h la plume en sépia 
foncée. Pierre du taille : terre de Sienne natu- 
relle. Ma(:on7tcrie : carmin très clair. Brique or- 
dinaire : brun rouge. Brique réfrnctaire : terre 
de Sienne naturelle et un peu de brun rouge. 
Béton : carmin clair avec points à la plume. Terre: 
badigeon de sépia. Ballast : fond clair en terre 
de Sienne brûlée et points de même couleur 
foncée. 

Voici maintenant, pour la topographie, quelques 
teintes conventionnelles adoptées à l'Ecole cen- 
trale dos arts et manufactures : 

llois : fond de terre de Sienne brûlée et de ven 



faible pour les massifs; deux teintes vertes super- 
posées pour les arbres isolés, dont une forte du 
côté de l'ombre ; ombres projetées par les arbres 
en sépia. Près : fond vert clair et touches horizon- 
tales avec le même vert plus intense. Vignes : 
teinte neutre et ceps à la plume alignés. Terres 
labourées : teintes diverses, où le jaune domine, 
appliquées par hachures ou sillons dans le sens 
de la longueur dos parcelles. Bivières : teinte 
fondue en bleu do Prusse du cûté de l'ombre. 

IV. Prépabation et application des teintes. — 
Pour préparer une teinte simple, on met quelques 
gouttes d'eau dans un godet et l'on frotte avec un 
pain de couleur en appuyant sur le godet; on 
ajoute ensuite de l'eau en quantité convenable et 
on délaie pendant plusieurs minutes avec un pin- 
ceau propre, de manière à obtenir une teinte bien 
limpide. Quand il s'agit d'une teinte composée, 
on prépare séparément, avec tout le soin possible, 
chacune des teintes simples qui doivent la com- 
poser, puis l'on fait le mélange. 

Avant d'appliquer une teinte quelconque, il 
faut l'essayer sur son garde-main ou sur toute 
autre feuille d'un papier de même nature 
que celui employé pour le dessin. Celui-ci 
doit être nettoyé et gommé, au préalable (car 
il ne faut pas penser à donner un seul coup de 
gomme sur une teinte), avec la gomme élastique 
ordinaire seulement. On prend ensuite de la 
couleur avec un pinceau de grosseur proportionnée 
h la surface à laver et toujours rempli, et on lave 
hardiment de gauche à, droite et do haut en bas, 
en tenant le dessin incliné et en ayant soin sur- 
tout de faire écouler la teinte par la pointe du 
pinceau plutôt que par le flanc. Un grand nombre 
de taches viennent, en effet, de ce qu'on veut 
obliger la teinte i sortir par le fl:inc, tandis qu'elle 
s'écoule naturellement et sans effort par la pointe 
du pinceau. 

Lorsqu'on a de grandes teintes ;i appliquer, il 
convient d'humecter d'abord d'eau propre tout 
le dessus avec une petite éponge et de commen- 
cer le lavis quand la feuille est presque sèche. 
L'eau pure est préférable à une dissolution d'a- 
lun, qui forme une espèce d'enduit. Quelquefois 
aussi, pour rendre une couleur délayée plus lim- 
pide, on la décante, soit en la versant dans un 
autre godet avec précaution, soit en la versant 
dans une petite boîte improvisée en fort papier. 

Il faut avoir soin d'essuyer avec un chiffon tout 
bâton de couleur ou d'encre de Chine qui vient 
d'être employé, pour éviter que cette couleur se 
fendille et s'émiette en petits morceaux. 

Dans un dessin à effet, lavé et ombré, on doit 
opérer dans l'ordre suivant : I" appliquer une 
teinte d'ébauche k l'encre de Chine, d un gris- 
foncé, sur toutes les portions dans l'ombre pro- 
pre ; 2° faire les lavis des ombres propres, le mo- 
delé des parties arrondies, soit en dégrade, c'est- 
à-dire au moyen de teintes plates superposées, 
d'inégale intensité, soit en teinte fondue, c'est-à- 
dire étendue d'eau et diminuant peu à peu d'in- 
tensité ; 'i" faire le lavis des ombres portées, d'a- 
bord sur les surfaces planes, puis sur les surfaces 
courbes; 4° appliquer les teintes conventionnelles. 

Il convient, dans le dégradé en général, à l'en- 
cre de Chine ou en une teinte quelconque, de 
commencer par les tons les plus foncés et d'étendre 
d'eau de plus en plus pour arriver aux tons clairs. 
La méthode inverse, qui consiste à commencer 
par les tons clairs et à les renforcer, présente 
plus d'incertitude et de difficulté. Dans les deux 
cas, il faut avoir soin de superposer les teintes, et 
non pas les juxtaposer. On évite ainsi un bour- 
relet de taches qui se produit infailliblement 
entre les teintes juxtaposées. 

V. Convention poub le lavis a l'encke de Chine. 
— Le lavis à l'encre de Chine étant de beaucoup 



LAVIS 



1134 — LEÇONS DE CHOSES 



le plu<i employé, non seulement dans les ombres, 
msis encore à la place clés teintes conventionnel- 
les, aussi bien en architecture qu'en mécanique, 
nous allons donner les principales conventions 
qui s'v rapportent. . 

1° Quand une surface plane est parallèle u un 
dcf! plans de projection et se trouve entièrement 
éclairée, elle doit recevoir une teinte plate, claire 
et uniforme, dans toute so7i étendue. 

2» Quand une surface plane est oblique à un 
plan de projection et se trouve enfièrC'i.eni éclai- 
rée elle doit recevoir une teinte claire, dégradée, 
dims laquelle la partie la plus éloignée de L'obser- 
vateur tst la moins claire. 

On admet avec raison que la quantité de lu- 
mière envoyée dans l'œil d'un observateur par 
un objet éclairé diminue avec l'éloignement de 
cet objet, bien qu'il soit également éclairé dans 
toutes ses parties. A dire vrai, cette différence 
d'intensité est inappréciable dans la plupart des 
cas où l'on prend le soleil pour source lumineuse, 
mais il convient de l'accentuer afin de mieux faire 
sentir le relief des objets. 

3" Une surface plane éclairée est d autant plus 
brillante et doit être en teinte d'autant plus claire 
qu'elle se rappro'h- plus de la position perpendi- 
culaire au rayon luminnix. 

On sait que le rayon lumineux adopté par les 
dessinateurs suit la direction de la diagonale d'un 
cube qui va de haut en bas, d'avant en arrière et 
de gauche à droite (V. Omb^s). 

4" Quand une surfac- plane est oblique à un 
des plans de projection et se trouve entièrement 
dans l'ombre, elle doit reievoir une teinte foncée 
déqrad e, dans laquelle la partie la plus éloignée 
de l'o 'se 'Vil leur est ta moins foncée. 

On admet, en effet, et l'expérience le prouve, 
que l'ombre s'affaiblit en s'éloignant, qu'elle est 
atténuée par des reflets de lumière venant du sol, 
des objets environnants et de l'atmosphère. 

It" Quand deut surfaces planes sont parallèles 
et éclairées, celle qui -e trouve la plus proclie du 
spectateur reçoit une teinte plu< faible que l'autre. 
Si ces surfaces sont dans l'ombre, c'est la plw 
éloignée qui doit recevoir la teinte la plus faible. 

Cela résulte évidemment de la deuxième et de la 
quatrième lois. 

Tout ce qui vient d'éire dit s'applique aux sur- 
faces courbes, que l'on peut considérer comme 
formées d'un grand nombre de faces planes de 
petites dimensions. Par conséquent, dans iine 
sphère, par exemple, on distinguera une portion 
brillante, puis une série de tranches de plus en 
plus sombres par suite de leur inclinaison de 
plus en plus grande par rapport aux rayons lu- 
mineux, et enfin une zone sombre suivant laquelle 
ces rayons rasent la sphère et qui limite la partie 
éclairée. Au delà de cette zone, il n'y a plus que 
de l'ombre ; elle est la séparation de l'ombre et 
de la lumière. 

C° Duos la partie ormbée des surfaces courbes, 
la teinte d'ombre doit diminuer d'intensité à 
partir de la H/ne de séparation d'ombie et de 
lumière jusqu'aux points qui se trouvent directe- 
ment apprises aux rgijons tuiuineur. 

C'est d'après cette loi que se fait le dégradé 
dans la partie ombrée du cylindre, du cône et de 
la sphère. . . 

En effet, dit M. PiUet, si la lumière solaire était 
unique, si elle ne donnait pas lieu à des reflets, 
tous les points dans l'ombre seraient absolument 
noirs. Or, il n'en est rien : ces points sont dans 
des demi-teintes d'éclat variable ; les ombres sont 
éclairées par des rayons indirects que nous nom- 
merons rayons de reflets, dus à la niasse d'air envi- 
ronnante, au sol ou aux objets voisins. 

En admettant même que: les objets que nous 
présentons soient, comme des aérostats, isolés au 



milieu de l'atmosphère, à l'abri des reflets du sol 
et des corps environnants, ils recevraient encore 
des reflets de l'atmosphère ; car l'air a la propriété 
de réfléchir la lumière h la manière des corps 
opaques. Sans cela, le passage du jour à la nuit 
ou de la uuit au jour serait subit et il n'y aurait 
ni cri'puscule ni aurore. 

Voici maintenant une expérience qui permet 
d'apprécier les intensités diverses de ces rayons 
indirects ou de reflot