(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La vie parisienne sous la République de 1848"






K.- 



% LA RÉriV^^lQUE ©E 






Digitized by the Internet Archive 
in 2010 with funding from 
• University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/smrslavieparisienneOOalm 



La Vie Parisienne 

sous la République de 1848 









^Hk 



DU MEME AUTEUR 
A LA LIBRAIRIE ALBIN MICHEL 



La Vie Parisienne sous la Révolution et le Directoire. 

— sous le Consulat et l'Empire. 

— sous la Restauration. 

— sous Louis-Philippe. 

— sous la République de 1848. 



La Femme Amoureuse dans la Vie et dans la Littérature 

Ceux qu elle aime. Le Soldat 
La Femme Amoureuse dans la Vie et dans la Littérature 

Le Cœur et les Sens. 



Une Amoureuse : Pauline Bonaparte. 
Marie-Antoinette et les Pamphlets royalistes et révolu- 
tionnaires. 



HENRI DALMÉRAS 



La 

Vie Parisienne 

sous la République de 1848 




PARIS 

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 

22, rue Huyghens, 22 

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays 



LA VIE PARISIENNE EN 1848 




COMMENT ON FAIT 

UNE RÉVOLUTION 

LES JOURNÉES DE FÉVRIER 

LE PEUPLE AUX TUILERIES 



l'our oI)teiiir lu Ré- 
f'oniic , c'est - à - dire 
rextensiou du droit de 
vote, et même réta- 
blissement du sul'frag'e 
universel, dont Guizot 
essayait de retarder 
l'inévitable et déplo- 
rable triompbe, l'op- 
position, en 1847 et 



1848, multipliait, dans toute la France, les ban- 
quets. On mangeait et on buvait contre le Gou- 



2 LA VIE PAHIS1E^NK 

vernement. C'était un patriotisme facile, et les 
restaurateurs le trouvaient très avantageux. 

Les électeurs du XII'' arrondissement avaient 
organisé pour le 19 janvier 1848 un de ces ban- 
quets civiques et électoraux, sous la présidence 
du député de l'arrondissement, M. Boissel, et la 
vice-présidence de M. Poupinel, lieutenant-colonel 
de la Xir légion, — et comme il devait avoir lieu 
dans une maison particulière, on s'était borné, con- 
t'oi'mément aux prescriptions de la loi, à un simple 
avis au commissaire de police. 

Celui-ci en référa an ministre de rinlfiienr, 
M. Duchàtel, et l'autorisation, (jui n'i'tait demandée 
qu'implicitement, fut refusée. 

Le comité d'organisation décida (|u'il donnerait 
suite à son projet, ([u'il ne tiendrait aucun cumpte 
de l'interdiction, et ([ne le l)an(juet aurait lieu, le 
dimanche 20 février, dans un vaste terrain, clos 
de murs, que le général Tliiars, déj)uté, possédait 
à Chaillot. 

Par tous les moyens dont l'armait la loi, le gou- 
vernement était obligé d'imposer l'observation 
de la mesuie qu'il venait de prendre, à moins 
qu'il né préférât montrer, en la rapportant, 
une faiblesse que ses adversaires auraient ex- 
ploitée contre lui. Ce fut le ])arti de l'énergie «jn'il 
adopta. 

Des troup(!s furent consignées à Paris et dans la 



COMMExNT ON FAIT UNE REVOLUTION 3 

l)anlieiie. « L'on vit même passer des caissons 
chargés de bombes sur les boulevards. — Qu'est- 
ce que c'est donc que ça ? demandait un enfant à 
son père. — Ça, répondit le père, c'est la loi de 
1791. C'était en effet la loi de 1791 que les mi- 
nistres invoquèrent pour empêcher les réunions 
réformistes (1). » 

Le banquet fut renvoyé au mardi 22 février. Le 
comité chargé d'en régler les détails adressa aux 
journaux une sorte de manifeste-programme, pu- 
blié le 21. Les invités devaient s'assembler dans le 
lieu de réunion de l'opposition parlementaire, au 
café Durand, place de la Madeleine, n" 2, d'où ils 
se rendraient au banquet, escortés par des gardes 
nationaux. 

Le gouvernement, de son côté, se hâta de faire 
afficher une ordonnance du préfet de police, Deles- 
sert, contre les attroupements, et un ordre du jour 
du général Jacqueminot, commandant supérieur 
de la garde nationale, dans lequel il rappelait aux 
soldats et officiers de ce corps que le Code pénal 
leur interdisait d'agir et de figurer comme tels, en 
dehors de leur service. 



(1) Histoire de trente heures. Février IS'if^, par Pierre et Paul. 
Paris, 1898, p. 29. Il est à remarquer que l'habitude de se 
rendre à ces banquets en cortège les rendait beaucoup 
plus dangereux et, au milieu des passions politiques, con- 
stituait tout simplement une provocation à la guerre civile. 



I.A VIK l'\HI>IKN\K 



EriVavés });ir i-ette atlitmlcdu pnuv(tir.nu. |(eiit- 
être, animés de dispositions coiit-iliantcs, la j)lu- 
part des députés de l'opposition, sous l'influeui-e 
d'Odilon Barrot, s'étaient résolus — et on l'avait 
annoncé dans les joui-naux: — à ne pas assister au 
l>aii([U('t. 

J.e 2'J f'i'vrler. 

Sous un ciel bas cl lourd tonilx' une pluie i;la- 
céc. Monotone et silencieuse, elle luinhc ddticc- 
ment, sans arnH. l'n soleil transi agonise di-rricrc 
des nuages (|in saccuinulent et, lentement, 
sendtleiit se vider, ('/est une (le ces idUruces 
d iiue tristesse enei'vaute. d une ithsi'dante nndan- 
colie, ([ui détrenipent toutes les énergies, rem- 
plissent d'ombi'e et de IVoid toutes li-s âmes. 

\\\^'\\ di' moins excitaul. v\r\\ de uiolus l'avoridile 
a un soidèvemeul |)o[»id;iire ipu' ce UKU'ose 22 Ic- 
vriei- IS'iS. C.ependant des ouvriers, en all.iut. \ers 
le lever du jour, à leur travail, stationnent «levant 
les ari'iches comminatoires (pie le gouvernenu'ut a 
l'ait |)laearder. 11 v a. dans clia([ue groupe, des 
exclamations, des commenliiires. Des orateui-s 
im|>rovisés, parmi les((U(ds les agents des sociétés 
secrètes ne sont pas iMres. pronom-ent de gramls 
mots: droit... loi... liberté! 

D'intention réellenu'ut aggresslvc et de plan 



CO.MMKNT ON FAIT UNK HKVUF.UTION 5 

bien déterminé, il ne semble })as en exister dans 
la masse du peuple ou, du moins, on les dissi- 
mule — mais le noïiibre des badauds, leur agita- 
tion, augmentent sans cesse, et beaucoup de 
curieux, venant de tous les points de Paris, sor- 
tant pour la majeure partie des ateliers et des 
usines, où on n'a pu les retenir, se dirigent, 
joyeusement, malgré la pluie, vers les Champs- 
Elysées, vers le spectacle qu'on leur a promis. 

« Depuis ({uinze jours, les Faubourgs avaient 
les oreilles étourdies du ban([uet. On y verrait dé- 
filer des députés et des pairs ; puis des patriotes 
faineux, l(\s crânes delà Réf'oime, les muscadins 
du XalionaL M. Ledru-Rollin, M. Marrast, (4 de 
grands lioinnu's de toutes sortes à la douzaine ; il 
lall.'iit voirrela. Ou vint sur la |)laee de la ('oii- 
corde où devait passer le cortège, comme on va 
voir un sjxn-tacle. L'idée d'une atta<[ue n'était 
nulle part (1 '. » 

\'ers 10 heures, des étudiants en droit et eu 
médecintî si; réunissent sur la place du Panthéon 
au nombre de près de deux mille, se groupent, et, 
l'ormant deux rangs, s'avancent, dans la direction 
des boulevards, sons le commandement d'un jeun(; 
homme (pi'a (h'sigiu' comme chel' une taille gigan- 



(1) La Naissance de la Hêinihliquc en février IS'iS. par Lli:ii;n 1)1-; 
LA HoDDE. Paris, 1850, p. 50. 



6 LA VIE PARISIENNE 

tesque. Sur les quais, ils rencontrent une l)ande 
d'ouvriers. Les deux colonnes fraternisent, et s'as- 
sociant, continuent IiMir marche. 

On arrive à la place de la Madeleine vers la- 
quelle s'étaient dirigés la plupart des curieux. \'ers 
11 h. 12, une foule immense attendait, surprise 
de ne voir se former aucun cortège, de ne voir 
apparaître aucun grand homme. La place et les 
rues voisines étaient remplies d'innombral)les ba- 
dauds inoffensifs, mais il fallait peu de chose |>our 
les translormcr en manifestants. Ils (•oMimiTicérciit 
à s'irriter ([uand ils apprirent, quand ils com- 
prirent que le banquet n'avait pas lieu. On cria : 
V/\'e la Réforme! et. natui-ellement. .4 htis Giii- 
zot ! On chant;! la Marseilldisc. Quehpriin pi'O- 
|>osa : « Piiis(|U(» les députés ne viennent pas, 
allons les cherclu'i' ! » et un groupe se dirigea a ers 
le Palais Bourbon, où la grille du péristyle fut 
arrachée. D'autres groupes poussaient des cris 
hostiles deviint la maison d'Odilon Hari-ot, accusé 
d'avoir trahi le peuple, ou jetaient des pierres aux 
fenêtres de l'hôtel des Affaires étrangères, boule- 
vard des Capucines, en répétant le cri par lequel 
dcA'ait débuter la RéA'olution : .1 Ixis Guizol ! 

Peu à peu, ce qui n'était qu'une manifestation 
de curiosité tend à devenir une émeute. 

Toujours à l'avant-garde, quand il s'agit de 
détruire ou de tuer, cette A^ermine, le gamin de 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 7 

Paris, fils d'alcoolique et de tuberculeuse, le Ga- 
vroche, ([ui a plus de pus que de sang dans les 
veines, commence à jouer s(in voie de révolté cruel , 
— cruel comme tous les faibles, comme tous les dé- 
générés, — et de meurtrier gouailleur. C'est lui 
qui, aux Champs-EWsées, avec des chaises, avecles 
débris des baraques renversées, élève les premières 
barricades. 

On renverse les réverbères. .V coups de pierres, 
on oblige les municipaux ([ui ont leur poste au 
grand carré Marigny à s'y réfugier et à s'y ren- 
fermer. 

Des soldats, fantassins, cavaliers, ont été en- 
voyés pour démolir les barric;uies des Champs- 
Elvsccs et (lis[)erser les attroupements. On les 
accucMlIc aux cris de: IVi'C /a ligne! 

D'autres barricades, plus sérieuses, sont élevées 
près du marché Sainl-Ilonoré et dans la rue (h^ 
Rivoli. Des ouvriers envahissent le magasin d'ac- 
cessoires de la Porte Saint- Martin et en sortent 
avec toutes les armes r[u'ils ont pu trouver, depuis 
la pique du tape-dur ]us(pi'à l'épée de Lagardère. 

Il y a déjà des morts. Deux femmes ont été 
tuées dans la rue Sainl-flonoré, et un capitaine de 
la ligne au faubourg Saint-^Iarce;iu. 

A la Chambre, les dé[)utés affectent de s'inté- 
resser à une discussion sur le pi"ivilège des 
ban([ues. Consulté par (pielqiies-uiis d'entre eux. 



8 LA VIK l'MUSIENNE 

(iui/ot l'ait cette déclai'atioii : « Je puis n'jxnidrr 
de la journée, mais ]»• ne suis pas sans iiKjuiétudt* 
pour la nuit. » 

Vers 4 heures, ïhiers, (jue ces monotones dé- 
bats ennuient, quitte la séance pour aller se mêler 
aux curieux, et s'offrir, trop certain de l(^s ren- 
contrer sur sa route, aux acclamations du peuple. 
Il arrive aux Champs-Elysées, et, comme il l'espé- 
rait, ne tarde pas à être reconnu. « Des enfants et 
de jeunes ouvriers s'emparent de lui, cl. p;ir ma- 
ligne plaisanterie, beaucouj) plus (jur par impul- 
sion j)<)litique, ])r<''tendent lui imposer une tumul- 
tueuse ovation. M. Tliiers, dont la sae^acitc^ ne se 
me]irend pas sur li' luoltile réel de cet élan pojm- 
laire, se débat viveiuenl eiiln- les bras (|ui le sou- 
lèvent, reprend pied sur le sol a f(»i'ce d'efhu'ts, 
réussit enfin à s'ecliap[>er des mains qui le pn'ssent. 
et, j)ar une fuite prt'cipitée, avise à si' soustraire 
à ces caustiques lioiuiuages. 500 de ces enfants 
le poursuivent en courant, traversent les allées 
sur ses pas, l'accablent de leurs huées, et pro- 
voquent par leurs folles jilaisanterips le l'ire et 
les applaudissements de 1.000 spectateui-s. L'in- 
fortuné triomphateur n'atteint (piavec j)eine l'hôtel 
Poïitalba. dont les étrilles, par bonheur, s'ouvrent 
pour lui donner passage et se referment immédiate- 
ment dei'rière lui (i . » 

(1 Histoire de I rente heures.... p. 47. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 9 

Ce devait être un spectacle très g"ai, mais sur 
d'autres points de Paris, on s'amusait ])oauc(»up 
moins. 

Quatre cents hommes d'infanterie et cent cava- 
liers gardent les abords de l'hôtel des Affaires 
étrangères, particulièrement menacé par toutes les 
haines. 

Le rappel bat dans les rues pour rassembler la 
garde nationale. Des ouvriers, des enfants, 
escortent les tambours, en chantant la Marseil- 
Idise. Les gai'des nationaux rejoignent leurs 
postes sans trop savoir encore s'ils défeiuli'ont h' 
gouvernement contre le peuple ou le peuph^ contre 
le gouvernement. Renverser la monarchie, ils n'y 
songent pas. Ils veulent simplement lui donner 
une leçon. Sur la place du Panthéon, où elle bi- 
vouaque, la 12" légion a pris parti. Elle crie : \'ive 
la Réforme ! Le pouvoir n'a pour lui, en réalité, 
que les gardes municipaux, trop peu nombreux, 
mais il n'éprouve aucune appréhension (i). 

Le 5^ régiment d'infanterie légère, un escadron 

(1) « Ce qui fui le plus remarquable, ce jour-là, c'est bien 
moins l'agression populaire que la réserve du pouvoir; mais 
celte réserve s'explique. Aux yeux du Gouvernement, l'émo- 
tion n'était qu'un feu de paille qui tomberait de lui-même, 
el qu'il fallait craindre d'aviver. » La Xaissancr de lu Hépii- 
hlique en février IS'iS..., p. .59. 

Quelques jours avant le 24 février, Louis-f^liilippe adres- 
sait ces paroles au général Hadowitz, qui parlait en congé: 
« Dites bien à volie maitre (|ue deux choses sont désor- 



10 LA Ml". PAIUSIK.NNK 



(lo drjtgoiis, un escadron (le cliuss<'ui'.s,t't dcuxlnit- 
teries d'artillerie campent sur la place du Cancju- 
sel, où la circulation est interdite. 10.000 hommes 
y étaient réunis dans la soirée, et, vers 8 heures, 
Louis-Pliili[)pe, acconi|ia^^nc de ses deux l'ils, les 
passait en revue. 

Dans les rues du centre, sur le houlcvard, cir- 
culent des patrouilles à pied et à cheval. 

Les émeutiers de leur côté ne restent pas inac- 
tifs, pendant qu'à la Chand)re, travaillant pour 
eux, deux députés, Odilon Harrotel M. (le(jenou(le, 
déposent sur le bureau deux demandes de mise en 
accusation contre, le ministère. 

Le [)oste du cari'e Marigny est incendié. Les 
municipaux qui y étaient enl'ermt's trouvent, 
(|iielques instants, un abri dans un poste voisin, 
mais on se dispose à v metti-e le l'eu et ils réussis- 
sent à g'rand'peine à s'écliappi'r sains et saui's. 

Des barricades sont rapidement construites 
dans les (juartiers poj)ulaires. Les rues Ti»pn'- 
tonne, Bourg-l'Abbé, (Ireneta, Transnonain, oii 
abondent les ouvriers, se sienaleiil par leur résis- 
tance à la troupe. 

Des petits combats ont lieu un peu partout, l'ne 



m.iis impossibles en Fram-e : la révolution et la i^uerre. » 
La Rt'rolution de ISffH racontée par un témoin, {ficviic hebdonuufaire, 
1909. Etude d'HENRi W'elschingeu, d'après les Souvenirs 
d'ADOLPHE r>E CiKcoLnr, publiés en 1909.) 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION H 

ambulance a été établie rue Saint-Houoré, u" 291. 
On n y apporte que des blessés. L'action n'est pas 
encore engagée sérieusement. De part et d'autre, 
on hésite. 

Cependant des chefs qui, au début, se cachaient, 
semblent sortir de terre, et on ne se contente plus 
d'armes de théâtre. 

Sur le quai de la Mégisserie, dans la rue Mont- 
martre, on a pillé des boutiques d'armuriers, et 
comme l'un d'entre eux, un des plus connus, Le- 
page, a cru devoir fermer et veri'ouiller sa porte, 
on l'a tout simplement enfoncée, en lançant contre 
elle une lourde voiture. Quelques heures plus tard, 
dans la nuit, aux Batignolles, des émeutiers 
entraient dans les maisons, et priaient les bour- 
geois de leur livrer toutes les armes qu'ils pou- 
vaient posséder. Aucun de ces pacifiques bourgeois 
n'ayant résisté à cette prière, la petite troupe, 
composée de 30 ou 40 hommes très décidés, se trou- 
vait bientôt en possession de fusils de chasse, ou 
de pistolets, dont elle se servait immédiatement 
contre les patrouilles qui parcouraient les boule- 
vards extérieurs. Elle allait ensuite, pour prendre 
un repos bien gagné et se préparer à la journée 
du lendemain, bivouaquer dans le chantier d'un 
marchand de bois. 

Ceci se passait entre li heures et minuit. A ce 
moment-là, le premier acte de ce drame qu'est la 



12 LA VIK PARISIENNE 

RéA^olution de février touche à sa fin. Çà et là re- 
tentissent encore, mêlés à des coups de feu, des 
refralus de chants patriotiques. Puis,[)euà peu, le 
silence se fait, et Paris s'endcti-t, ;inxii'ux, enfiéA'ré. 



Le 'J',) février. 

nilcl csl.ail (Ichill (le cctlc jourut'c, ([iii va v\vr 
(Ircisivc, la sitnalioii des (\v\\\ partis? 

D'un ('(')t('', aïK'une entente, une série d'actions 
isolées. Des tiiailleurs (pii font le coup de feu et 
plient au moindre choc. Des barricades élevées à 
la hâte, mal construites, mal défendues. 

De l'autre, un parti pris de modération et de 
douceur, et une confiance absolue dans la victoire 
finale. 

Le commandement su[uéme des trouj)es char- 
gées de rétablir l'ordre a été confié au maréchal 
Bugeaud. Vers 8 heures du matin, pour la seconde 
fois, le rappel bat. Les gardes nationaux endossent 
leur uniforme, et descendent dans la rue, égale- 
ment ennuyés par un service trop matinal et par 
une émeute trop prolongée. 

On se cominuniipn-, de groupe en groupe, de 
porte en [)orte, les nouvelles. On les commente, 
on les exagère ou on li's invente, pour paraître 
bien infoi'uié. Vax t;"enéral, on se montre sévère 



GOMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 13 

pour le gouvernement qui a résolu, assure-t-on, 
d'écraser sans pitié l'insurrection. 

Le vent balaie les nuages, qui annonçaient la 
pluie, et le ciel s'éclaire. 

C'est une bande d'une centaine d'ouvriers qui, à 
la première heure, donne le signal de la reprise 
de la lutte. Précédée par un tambour et conduite 
par un homme à longue barbe, qui tient à la main 
un drapeau tricolore, elle apparaît, d'abord, dans le 
quartier Poissonnière. Elle arrive aux Halles, et 
essaie d'élever une barricade dans la rue des Prou- 
vaires. Dispersée par un petit corps de troupes, 
envoyé à sa rencontre, elle se reforme à la pointe 
Saint-Eustache, continue sa route par la rue Mont- 
martre, jusqu'au bas de la rue Poissonnière. Elle 
construit là une barricade, puis une autre rue de 
Gléry, et s'y immobilise, attendant les événements.^ 

Recrutées, formées dans les quartiers popu- 
laires ou commerçants, des bandes semblables — 
celle-là peut servir de type — procèdent de la 
même manière et tendent vers le même but. 

Mais bientôt une sorte de plan d'ensemble se 
dégage, nécessité ou provoqué par les circon- 
stances. Entre ces petits combats, livrés un peu 
au hasard, l'intervalle diminue et des communica- 
tions s'établissent. Les émeutiers commencent à 
se compter. Il est évident que leur nombre a con- 
sidérablement augmenté, depuis la veille. Beau- 



14 i\ NIK i'vhisiknnh: 

coii|» irciiti'e eux (jui iravjiiciit |t;i.s iritriiics, 
.s'en sont procurées, de nuiison eu maison. Vers 
2 heures, ils seront maîtres de toutes ces rues 
• 'troites et tortu(!US('s du centre, sifaciles àdélendre, 
si l'avoi'uhles a une i^uerre civile'. 

Le gouvernenuMit a piis des |ireeautioiis, ([ue 
rendent stériles le man([ue d'énergie clie/, les 
chefs, le man<|ue de zèle chez les soldats. 

Une véritable armée évolue dans Paris. Il y a 
des pièces de canon sur la place du (lai'rouscd. 
sur la place des Victoires, sur les places de Grèvi' 
et de la Bastille, à la pointe Saint-Eustache, aux 
Halles, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, 
etc. 

Des engagements se produisent sur divers 
points entre les municipaux — odieux à la popula- 
tion parce que, seuls, ils ïont loyalement leur 
devoir de soldats — les chasseurs d'Orléans et les 
insurgés. Presque partout, la garde nationale, 
sous prétexte de jouer un rôle de conciliation, 
entrave la répression et favorise l'émeute (1). 
Voyons à l'œuvre, en nous bornant à trois exem- 
ples (2), ces Sabines a bonnets à [)oil. 

(l) L.ucion (ic hi lk)d(l(' ai'liiinc \lii yalssuin-r dr In liriaildi- 
(juc .., |i. (i3) (jue des cliefs r.'iiublicains, llocon, Arago, etc., 
avaient en l'idée de liéguiser en garde» nationanx des 
énieuliers de lenr p.nli, ponr qn'ils pussent agir pins ef- 
licaceinenl sur le p(>n|ile. (lest vraiment difticile à croire. 

l2) lliMiL i)i ivKDiN, llislilirc jiniiilicliiiiir, /)/ii7i).S()/i/ii'/(it", ciiin- 



COMMKNT ON FAIT U>"E REVOLUTION 15 

« Au cours de ia rue Lepelletier, M. IJelaborde, 
chef de bataillon de la deuxième léo^ion. à la tête 
d'un fort piquet, s'est opposé énergiquement au 
passage d'un escadron de cuirassiers. Tenant son 
épée par la pointe, il s'avance et dit à l'officier 
commandant : « Monsieur, vous ne passerez pas, 
le quartier est tranquille, nous n'avons que faire 
de votre présence. « En même temps tous les 
gardes nationaux présents poussent les deux cris : 
TiVfi la Réforme ! A bas Giiizot ! La troupe s'éloi- 
gne sans observation. 

La troisième légion, venue en assez grand 
nombre sur la place des Petits-Pères, a chargé son 
colonel de se rendre à l'état-major, pour déclarer 
qu'elle ne déposerait les armes qu'après le renvoi 
des ministres. Ses compagnies se détachent suc- 
cessivement, et vont tlans différentes directions, 
criant : Vive laRéf'orDie! ei faisant cesser les hos- 
tilités sur leur passage. 

Deux pièces de canon étaient braquées dans la 
rue Saint-Martin. L'ne compagnie de cette légion 
s'est présentée devant la bouche de ces canons. 
MM. Dubochet et Sanche, officiers de cette com- 
pagnie, se sont écriés : « Ne tirez pas ! à moins ([ue 
vous ne vouliez tirer sur nous. Nous ferons la 
police chez nous, et nous arrêterons l'effusion du 

plèle et jKJiinluirc ili' lu Hévoliitifiii de février IS'iS on tir la Liberté 
reconqui.fe. r*aiii~, 1848, p. 31. 



16 l'A VIE PARISIENNE 

sang. » Ces paroles produisirent un effet im- 
mense. 

Une véritable union, née surtout d'un malen- 
tenilu, s'était effectuée entre une grande partie 
du peuple, qui voulait une révolution, et une 
grande partie de la bourgeoisie, qui ne voulait que 
la réforme. 

En dépit de sentiments religieux très sincères 
et d'une bonté, que dissimulaient, malheureuse 
ment, la raideur de l'attitude et l'exagération de 
l'orgueil, Guizot avait été amené par l'étude 
assidue de l'histoire à un résultat qu'elle produit 
presque toujours, quand on n'y apporte pas d'idée 
pi'éconçue : le mépris de l'humanité, dans son en- 
semble, et une extrême défiance de la démocratie. 
De là sa résistance à l'élargissement du suffrage 
électoral qui ne pouvait, pensait-il, aboutir qu'au 
suffrage universel, de concession en concession, 
et la faiblesse de la veille entraînant inévitable- 
ment celle du lendemain. 

Ce que devait faire du droit de voter une plèbe 
imbécile, ignorante et jalouse, nous ne le savons 
que trop, puisque notre pays en meurt, proie 
offerte d'avance à des nations robustes, disci- 
plinées, que domine une hiérarchie et que gouverne 
une élite — mais en 1848. et avant l'avènement 
de la Révolution de 1848, on l'ignorait. On croyait 
à la générosité du Peuple, au désintéressement du 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 17 

Peuple, au bon sens du Peuple. On était plein 
des plus touchantes illusions. 

Elles expliquent, ces illusions, qui ne survivront 
pas aux journées de juin, pourquoi, pendant les 
journées de février, du début jusqu'à la tin, 
Guizot, qui ne partage pas l'erreur commune et 
s'oppose, avec acharnement, à cette erreur, a 
contre lui la presque unanimité de la population 
parisienne, y compris ceux dont il défend, sans 
qu'ils s'en doutent, la cause. 

Il s'aperçoit bientôt que, malgré toute son 
énergie, et n'ayant pour précaire appui qu'un roi 
trop menacé lui-même, sa situation devient inte- 
nable. A la Chambre des députés, dont l'émeute, 
comme une mer déchaînée, assiège et bat les murs, 
après une scène orageuse, a})rès de violentes 
attaques qui n'entament ni ses convictions ni son 
orgueil, il démissionne. 

Rapidement, de bouche en bouche, vers quatre 
heures de l'après-midi, la nouvelle se répand 
dans les rues. L'opposition modérée, l'insurrection 
légale, si on peut unir ces deux termes, obtiennent 
ce qu'elles désiraient. Le calme semble renaître, 
l'émeute hésite et recule. 

La chute de ce ministre détesté est considérée 
comme la plus glorieuse et la plus féconde des 
victoires. Partout, sans même attendre le coucher 
du soleil, on illumine. Une foule immense enva- 



18 LA. VIE PARISIENNE 

hit les boulevards, où l'on adiùte, qu.ntre ou cinq 
fois son prix ordinaire, la Patrie., joanuil du 
soir (i). Ceux qui tout à l'heure se battaient, ou 
se cachaient derrière des barricades, se répandent 
dans les rues, avec des torches à la main, mais 
sans abandonner les sabres ou les fusils. Ce ne 
sont plus des armes, ce sont encore des tro- 
phées. 

Tout Paris est dehors, tandis que dans les 
théâtres, victimes du devoir professionnel, les 
acteurs jouent devant les banquettes. Soldats et 
gardes nationaux, bourgeois et pri)létaires frater- 
nisent. Plus d'une jeune citoyenne profite de cette 
occasion pour se faire embrasser. Les plus ti- 
morés se rassurent, reprennent courage. La Mar- 
seillaise et V Hymne des Girondins planent sur 
la ville joyeuse et apaisée. 

Et c'est à ce moment que se produit la catas- 
trophe qui va réveiller l'émeute, exaspérer les 
haines, et faire succéder, j)ar une sorte d'arrêt 
du destin, au renversement d'un ministre le ren- 
versement d'une monarchie. 

Ecoutons 1(^ ivM'it d'un ti'moin, Théodore Mu- 
ret (2 . 

(1) « .le payai, je meii souviens, citniuante centimes le 
numéro au niarciiand, qui prit mon arijent en grommelant, 
([unique <;e lui trois fois le prix iuibituel. » Un Aniilais à 
Paris. IS'ùfrs et Souvenirs, l'.-u'is, ]s\y.\, |. |, |). 287. 

(2) .1 travers cluimps. l\iris, 1S.-)S, l. I. p. 237. 



C0M:S]E.NT on fait une HKVOLUTION 19 

'.< Il était neuf hmires un quart environ. Sur les 
boulevards, raïfluence et l'animation n'avaient 
pas diminué. 

A la hauteur de la rue INIontmai-tre, je vis une 
troupe (1) qui en débouchait, i)ortant des torches 
et marchant au son de l'hymne des Girondins. 
Dans ses rangs, mi [lartie di' l)louses et de pah^- 
tots, on i-emarquait quelques uniformes de la 
srarde nationale. Du reste, cette colonne était sans 
armes (2\ Elle se dirio-eait vers la Madeleine, 
occupant le milieu du boulevard. J'étais bien aise 
de voir où tendait cette promenade, d'ailleurs mon 
chemin me conduisait du même côté. Je marchais 
donc parallèlement en suivant à droite la contre- 
allée. 

Une halte eut lieu à l'eutrée de hi rue Lepelle- 

(1) « On voit s'avancer, venant de la Bastille, une troupe 
remarquable entre toutes celles que l'on a vues passer. Elle 
est conduite par un homme vêtu seulement d'un pantalon 
bleu et d'une chemise ; de ses bras nus il élève au-dessus 
de sa tète et de celles de ses compagnons un drapeau rouge , 
à ses cotés sont deux hommes avec des loiches ; derrière 
lui, un quatrième porte, empalé dans un long bâton, un 
manntNiuin de paille enduit de i)oix ; le mannequin brûle, 
et après le drapeau de sang fait un drapeau de feu. Deux 
cents hommes du jieuple à peu près suivent cette double 
bannière. » Le l/'</.s (joiirn.il d'Alexandre Dumas , n" 1. mars 
1S48, p. 22. 

(2) « Des relations disent ([ue ces iiommes étaient sans 
armes; d'autres, que nous croyons plus exactes, disent 
qu'un certain nombre avaient des fusils et autres armes. » 
IIknrI Dli.\iu>in, Histoire... fie la Réviihition en IS'iS, p. 43. 



20 I-A VIE PARISIENNE 

tier, où étaient les bureaux du National. Quel- 
qu'un parut à la fenêtre et harangua la fouh; ; 
mais je ne pus m'approcher assez pour distinguer 
l'orateur (1) ni pour entendre ses paroles. La colonne 
reprit ensuite sa marche. 

Le ministère des Aïiaires étrangères s'ouvrait 
au confluent des rues des Capucines et du Luxem- 
bourg avec le boulevard. La haute porte par où 
l'on y entrait, était tournée comme celle du maga- 
sin d'Alphonse Giroux, qui occupe une partie de 
l'emplacement delà cour (2) ; une autre porte don- 
nait sur la rue des Capucines (3) là où l'on a ouvert 
la rue Saint-Arnaud (4). L'hôtel avait un jardin 
dont le mur, de médiocre hauteur, bordait le bou- 
levard jusqu'à l'endroit où finissent les grandes 
maisons qui l'ont remplacé. 

Il était 10 heures. Comme on arrivait presque 
vis-à-vis l'endroit où commençait le mur du jardin, 
un arrêt eut lieu sur toute la largeur du boule- 
vard. Un bataillon du 14'" de ligne 5) gardait 
le ministère. 

(1) Ar.ma.sd Mahuaït. — V. National du 24 février. 

(2) Ce magasin n'existe plus. 

(3) Rue Neuve-des-Capucines, n 16. C.'élait la principale 
entrée. 

(4i Cette rue, qui devait son nom au maréchal Saint-Ar- 
naud, mort en 1S.">4, est aujourd'hui la rue Voiney. 

(5) « Arrivé depuis quelques heures, étranger par consé- 
quent à la garnison de Paris. » He:<hi Dcjahois, Histoire... du 
la Révolution de I8'i8, p. 43. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 21 

A l'approche de cette foule, éclairée par ses 
torches aux lueurs fantastiques, on avait conçu 
des craintes, et les soldats barraient complète- 
ment le passage (1). Autant qu'il me semble, je 
pouvais être à vingt-cinq pas. 

Il n\ eut pas de collision, pas de cris, pas de 
tumulte menaçant (2). On se demandait pourquoi 
ce temps d'arrêt que rien ne semblait justifier. 
Après un instant, tout à coup, éclate une fusillade 
roulante. Aussitôt, c'est un sauve-qui-peut géné- 
ral. En un clin d'œil, il n'y eut plus personne 
devant moi. Par une bonne inspiration, car les 
balles vont plus vite que le meilleur courj'ur — je 
ne pris pas la fuite, je me courbai jusqu'à terre. 

(1) Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se rendre 
compte que les soldats étaient énervés par l'attente, par 
les cris menaçants, par les coups de feu tirés un peu par- 
tout, par la crainte d'une attaque : « Un fait reste hois de 
contestation : c'est que partout les troupes étaient sur la 
défensive, tandis que les émeutiers formaient de toutes 
parts, dans l'ombre, des colonnes d'assaillants. Lisez leurs 
relations écrites le lendemain des journées de février; lisez 
celle même de M. de Lamartine ; vous y verrez ces co- 
lonnes parties de points différents, s'emparer de leurs postes 
de combat, marcher, en se recrutant, vers les boulevards ; 
se rencontrer à l'heure dite, rue Lepelletier et rue Mont- 
martre, devant les bureaux du National et de la Réforme: là, 
haranguer, exciter, poussant des cris, trouvant ou faisant 
reconnaître leurs chefs; ensuite, poursuivant leur route 
jusqu'à la rencontre de celte collision souhaitée autant 
qu'inévitable. » A. Chameiolle, Retours sur Ut vie. Paris, 1912, 
p. 240. 

(2) Ceci n'est pas exact, comme on le verra plus loin. 



22 I-*^ VIK rvitlSIEiN.NE 

.ri'tais tout prés du gardc-IOu de la i'U(.' iiassodu- 
Hempart ; ses barreaux croisés auraient exigé, 
pour passer au tnivers, plus de temps et de sang- 
l'roid que n'en avaient les fuyards. Plusieurs 
s'élancèrent par-dessus, mouvement qui les met- 
tait en plein à la hauteur des fusils, et qui dut 
être fatal à plus d'un. En effet, la fusillade ba- 
layait le boulevard, non seulement dans sa lon- 
gueur, mais encore dans sa largeur, comme en 
témoignèrent les trous que l'on put voir ensuite 
dans des portes de la rue Basse-du-Hempart, 
entre autres dans celle de la maison portant alors 
le n° 50, où MM. Laffite et Blount avaient leurs 
bureaux. C'était un feu croisé qui me passait par- 
dessus la tête. 

Dans la position oii j'étais, quelques secondes 
paraissent longues. Quand la fusillade eut cessé, 
je me relevai. Je jetai les yeux autour de moi: 
toute cette foule s'était comme "évanouie : le boule- 
vard était sombre et désert. Il n(^ restait que les 
morts et les mourants, gisant devant le front de 
la troupe, et bien nombreux, hélas ! On se figure 
le résultat foudroyant dune fusillade à bout poi'- 
lanl . dans cette presscM-oinpacte. On ronq)tait au 
moins soixante j)ei'sonnes mortes ou grièvement 
blessc'es ; il ne pouvait guère v avoii'. dans ces 
conditions, de blessures légères. •> 

La |»lupart di^s journaux du t»Mnps, et (Mitre 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 23 

auti'es le National (i), la plupart des Mémoires 
publiés par lesacteursou les témoins de la Révolu- 
tion de 1848, parmi les([uels ceux de lord Nor- 
manby (2), supposent ou affirment qu'un coup de 
fusil oude pistolet fut tiré — certains ajoutent par 
un agent proA'Ocateur, quelques-uns précisent, 
par Lagrange (3) — sur le lieutenant-colonel et 
qu'aussitôt celui-ci commanda le feu. 

Daniel Stern, généralement bien informc'e et chez 
laquelle la curiosité de l'historien s'accroît de la cu- 
riosité de la femme, parle ainsi de cet épisode di^s 
journées de février. 

« De nombreuses versions ont circule sur cette 



ill " M. de Coui'Iais. député de l'opposition, s'est em- 
pressé de courir au l)Oulevard des Capucines, pour aller 
s'informer des cau.;es de l'indigne tuerie de ce soir. Voici 
la version qu'il nous rapporte : Il a trouvé le colonel du ré- 
giment qui a fait feu, tout consterné de ce qui était arrivé, 
et voici commeni ce chef de corps explique ce qu'il appelait 
lui-même une déplorable imprudence. Au moment où le ra.-^- 
semblement arrivait, un coup de fusil parti par mégaide du 
jardin de l'hcMel, a cassé la jambe du lieutenant-colonel. 
L'oflicier commandant le détachement a cru que c'était une 
attaque, et aussitôt, avec une irréflexion coupable, il a com- 
mandé le feu. Cet officier a été aussil("it mis en prison. » 
N" du 28 février. 

(2j Une Année de révoliilion..., t. I, p. 119. « Ouelques per- 
sonnes affirment que l'incident avait été préparé par les 
communistes, en désespoir de voir la ciise se tenniiier ::^i 
paisiblement. » W., p. 229. 

(3) « Lagrange, depuis représentant du peuple, s'est vanté, 
m'a-t-on dit, d'en être l'auteur. » Docteur Polmiks de i,\ Si- 
BOUTiE, Souvenirg d'an Médecin de Paris. 



24 LA VIE PARISIENNE 

catastrophe mystérieuse. Aucune n'a acquis un 
degré suffisant d'authenticité pour que l'historien 
se prononce. Selon l'explication de l'officier en- 
voyé par le lieutenant-colonel au café Tortoni (1), 
le commandant aurait donné l'ordre de croiser la 
baïonnette pour repousser l'aggression populaire. 
Dans la précipitation de ce mouvement, un fusil 
armé serait parti, et les soldats, prenant ce coup 
isolé pour le signe habituel du feu de file, auraient 
fait feu. 

« Selon d'autres officiers, un coup de pistolet, 
tiré par les insurgés, aurait fracassé le genou du 
cheval du commanda ut, et la troupe, se voyant 
attaquée, aurait usé du droit de légitime défense. 
Le fait positif est qu'un soldat, du nom de Henri, 
fut tué par un coup de fusil parti on ne sait d'où 
et que le coup de feu fut immédiatement suivi de 
la décharge. 

« Il est encoreune autre version, pendant quelque 
temps très accréditée, entre autres par M. de La- 
martine, dans son récit fantastique. C'est elle qui 
accuse M. Charles Lagrange d'avoir traîtreuse- 
ment provoqué la troupe en tirant à bout portant 
un coup de pistolet à un soldat. Le silence qu'op- 
pose M. Lagrange à cette accusation, et cette cir- 
constance que, deux jours après, il fut saisi à 

(1) Pour se faire soigner. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 25 

l'Hôtel de Ville, d'un accès de fièvre chaude, 
parurent à beaucoup de personnes une présomption 
très forte contre lui. Mais le caractère de M. La- 
grange, aussi bien que le témoignage de personnes 
dignes de foi, repousse ces allégations (1). » 

La vérité ne devait être divulguée qu'une tren- 
taine d'années plus tard. Exactement renseigné 
par l'auteur du coup de feu. que le hasard d'une 
rencontre lui avait fait connaître, Maxime du 
Camp reproduisit son récit et fixa son témoignage 
dans ses Souvenirs de Vannée 18^8, publiés 
en 1876: 

« A l'heure où on l'accusait de décharger un 
pistolet sur les troupes, afin d'amener une colli- 
sion dont le parti révolutionnaire pourrait profiter 
pour chasser la royauté, au profit de la Répu- 
blique, Lagrange était au Gros-Caillou, cherchant 
à soulever les ouvriers de la manufacture des 
Tabacs, qui ne répondaient guère à son appel. Le 
fait qui produisit la catastrophe fut inopiné, et la 
responsabilité tout entière en incombe à un obscur 
sous-officier du 14'" de ligne. 

« Le régiment était caserne à Courbevoie. A la 

(1) Histuire de la BéooliUion de IS'iS, t. I, p. 200. Daniel Stern 
ajoute plus loin : <• Un certain nombre de républicains 
avaient bien, à la vérité, le désir de recommencer la lutte, 
et de saisir ie premier préte\te de réengager le combat, 
mais quant au lieu et au moment, ils n'avaient et ne pou- 
vaient avoir aucune détermination précise. » 



2(; LA VIK PAHISIKN.NK 

lin du jour, il reçut l'ordre de venir prendre dans 
Paris des positions désignées ; il était sous le 
commandant immédiat du lieutenant-colonel Cou- 
rand, car son colonel, M. Ortoli, était retenu 
malade à Tinfirmerie du Val-de-(irâce. Le régi- 
ment se composait de trois bataillons : l'un fut 
envoyé sur le quai aux fleurs, près du Palais de 
Justice ; l'autre sur la place du Palais-Royal ; le 
dernier enfin, celui qui nous occupe, conduit par 
le lieutenant-colonel et commandé [)ar le chef de 
bataillon de Bretonne, vint s'établir, a 7 heures 
du soir, devant le ministère des Affaires étran- 
gères. Il était composé de huit compagnies et 
avait avec lui la musique du régiment. 

(( Les ordres transmis au colonel Courand lui en- 
joignaient de protéger la demeure de M. Guizot 
et d'intercepter toute circulation sur le boulevard. 
A 8 11. et demie, un bataillon de la 2*^ légion 
était venu, sous la direction du colonel Talabot, 
se placer devant le détachement du 14»^ qu'il cou- 
vrait complètement, faisant face vers la Bastille. 
Si ce bataillon avait reçu le premier choc de la 
bande qui parcourait les boulevard?^ pour faire 
illuminer les maisons, il est fort probable <[ue tout 
se fût passé en poui-parlers, ol (pinn accident de 
si grave conséquence eût été évité. 

Malheureusementun autre grnu})e insurrectionnel 
s'était [)orté place Nendùme, devant la ( ihancellerio, 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 27 

criant : « A bas Hébert ! » — qui était alors mi- 
nistre delà Justice et Fort peu populaire — exigeant 
impérieusement que l'on illuminât l'hôtel et me- 
naçant d'y mettre le feu, si l'on n'obéissait pas. Il 
y eut un moment de trouble parmi les soldats du 
poste de l'état-major, voisin de la chancellerie, et 
l'on fit demander du secours au colonel Talabot; 
celui-ci au lieu d'envoyer deux ou trois compa- 
gnies pour maintenir la foule, que la vue de quel- 
ques lampions placés en hâte sur le balcon du 
ministère avait, du reste, déjà calmée, mit tout 
son bataillon en marche, se rendit place \'endôme 
par la rue des Capucines et découvrit le 14" de 
ligne, qui, dès lors, formait tête de colonne et 
semblait protéger les dragons massés derrière lui. 
<( Les compagnies étaient disposées en une sorte 
de bataillon carré, au centre duquel s'ouvrait un 
vide où la plupart des officiers étaient réunis au- 
tour du lieutenant-colonel, qui était à cheval ; les 
soldats avaient l'arme au pied ; quelques vedettes 
indiquaient aux curieux et aux promeneurs les 
passages libres de la rue Saint- Augustin, de la 
rue Basse-du-Reinpart, de la rue Caumartin, de 
la rue de Sèze ; on obéissait à la consigne donnée 
et nul n'y faisait résistance. 

« A 'J II. et demie, la colonne que nous avions 
dépassée se trouva face à face avec les soldats; 
ceux-ci avaient serre les rangs et portaient l'arme 



28 LA VIE PARISIENNE 

au bras. Au cri de : « On ne passe pas ! >> la bande 
lit halte ; la queue, marchant toujours, poussa la 
tête et il y eut quelque confusion. Les sentinelles 
s'étaient repliées devant la foule. Le lieutenant- 
colonel fit ouvrir la première division de son déta- 
chement, et seul, s'avança: « (^ue voulez-vous.? 
— Nous voulons que le ministère des Affairée 
étrangères illumine ! — Ça ne me regarde pas ! — 
Laissez-nous passer ! » Le lieutenant-colonel ré- 
pliqua avec beaucoup de douceur : « Mes enfants, 
je suis soldat, et je dois obéir ; j'ai reçu la coU' 
signe de ne laisser passer personne, et vous ne 
passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez 
la rue Basse-du-Rempart. » La foule cria : « Vive 
la ligne ! » M. Gourand reprit : « Je suis très 
touché de votre sympathie, mais j^e dois faire 
exécuter les ordres supérieurs ; je ne puis vous 
laisser passer ! » 

(' A ce moment, l'homme barbu qui tenait une 
torche et semblait guider la colonne fit un pas 
vers le colonel et \m cria : « Vous n'êtes tous que de 
la canaille, je vous dis que nous passerons ; c'est 
notre droit. » 11 v eut un murmure parmi les sol- 
dats ; le lieutenant-colonel étendit la main, comme 
pour les calmer, et répondit sans se troubler : 
« J'ignore quel est votre droit, mais je sais quel 
est notre devoir, et je n'y faillirai pas. « L'homme 
alors dit: « Toi, tu n'es qu'un blanC'bec, je vais 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 20 

te griller la moustache. » Et, criiii geste rapide, il 
porta sa torche au visage du lieutenant-colonel, 
qui rejeta vivement la tète en arrière. Un sergent 
de grenadiers, qui était en serre-file, fit un bond 
en avant et coucha en joue l'homme qui tenait la 
torche. 

«Ce sergent était un Corse et s'appelait Giaco- 
moni ; c'était un excellent soldat, très ponctuel, 
très dévoué, absolument soumis à la discipline, 
et ayant pour le lieutenant-colonel Courand un de 
ces attachements passionnés qui ne sont pas rares 
chez les hommes de son pays, quoique le lieute- 
nant-colonel fût « un continental », comme l'on 
dit du côté d'Ajaccio. Le fusil était à peine abaissé 
qu'il fut énergiquement relevé par le capitaine de 
Ventiny, qui s'écria: « Etes-vous fou? Qu'est-ce 
que vous faites?» Giacomoni, tout en conservant 
son arme dans une position menaçante, répondit : 
« Puisqu'on veut faire du mal au lieutenant- 
colonel, je dois le défendre, n'est-il pas vrai ? » 
Le capitaine répliqua : « Restez tranquille ! » Trois 
ou (juatre fois de suite la même scène se renouvela, 
et M. de Ventiny écarta le fusil du sergent, qui 
continuait à dire : « Mais puisqu'on veut faire du 
mal au colonel ! » 

« Cependant les curieux entassés sur les trot- 
toirs criaient: « Ils passeront! Ils ne passeront 
pas ! » Letumulte était excessif ; les cris se mêlaient : 



30 I>A VIE PARISIENNE 

« A bas Guizot ! Vive la réi'orme ! Allons-nous- 
en ! Vive la ligne ! Laissez-nous passer ! Illumi- 
nez ! illuminez ! » Toutes ces clameurs confuses 
bruissaient comme un ouragan. L'homme barbu 
s 'adressant au lieutenant-colonel lui cria : « Une 
dernière fois, veux-tu nous laisser passer ? — 
Non ! » L'homme fit un nouvel effort pour frapper 
M. Courand au visage avec sa torche. Le lieute- 
nant-colonel se retira derrière sa première division, 
massée sur trois rangs et commanda : « Croisez la 
baïonnette ! >\Giacûmoni ajusta riiomme et fit feu ; 
l'homme s'effondra sur lui-même ; comme disent 
les chasseurs, il avait été brûlé à bout portant. 
Voilà quelle Fut la détonation que Ton entendit 
avant les autres et qui fit croire à un couj» de 
pistolet intéressé tiré par des émeutiers. 

« Le coup de fusil du sergent ( liacomoni fut une 
sorte de commandement pour ces malheureux sol- 
dats pressés par la foule et se croyant menacés 
d'un danger réel ; deux compagnies firent machi- 
nalement feu ; cinquante-deux personnes tombè- 
rent, mortes ou blessées... » 

Lucien de la Uodde assure que des tombereaux 
avaient été d'avance préparés et postés dans les 
environs de TIkHcI des Capucines pour la tradition- 
nelle promenade des cadavres, devant la foule 
pleine dépouvante, d'indignation et de fureur. 
Il convient de croire sur ce point Daniel Stern qui 



GOMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 31 

raconte (1) — et son récit est confirmé par d'autres 
historiens et notamment par Maxime du Camp (2), 
peu suspect de complaisance pour les insurgés et 
leurs chefs — qu'on réquisitionna une voiture de 
messageries qui passait par là pour transporter 
des bagages, les bagages d'une l'amille d'émi- 
grants, à la gare de l'Ouest. On y plaça une 
vingtaine de cadavres, et le lugubre cortège, lais- 
sant sur sa route une traînée de sang, s'avança 
lentement, entouré de torches, conduit par un ou- 
vrier. Un détachement de dragons, posté dans la 
rue Royale, l'aperçut de loin et, sans distinguer 
comment il était composé, se précipita à sa ren- 
contre. Les chevaux touchaient presque la voiture, 
lorsque l'ouvrier qui était en tête, dans un geste 
de défense et de protestation, leva les bras, en 
s'écriant: « Respect aux Morts ! » L'officier donna 
ordre de faire halte, et les dragons se retirèrent. 
Si les chefs du parti républicain n'avaient pas 
provoqué et machiné cette catastrophe, ils surent 
du moins en tirer un excellent parti. A partir de 
ce moment, les événements vont se précipiter. Le 
fameux cri qu'on entendit dans toutes les révolu- 
tions. « On assassine nos frères ! » se répand de 
rue en rue, de maison en m;tison. Les plus indif- 



(1) Histoire de la Réuuliition île IS'iS, t. I, p. 202. 

(2) Souvenirs de l'année IS'iS, p. 6!). 



H2 LA VIK PAHISIKNNK 

férents s'irritont et s'exaltent. Celui qui n'était 
qu'un spectateur et un eiirieux devient un insurgé. 



Le '^fi février. 

Pendant toute la nuit, l'émeute s'est préparée à 
une lutte qu'elle estime décisive. On s'est procuré 
des armes. Dans tous les quartiers populaires, 
on a élevé des barricades. Dès le lever du jour, 
elles sont garnies de ccmibattants. D'ailleurs la 
troupe ne mettra pas bi^iucoup d'ardeur à les 
attaquer. Jugez-en par ce détail que donne l His- 
toire de Trente heures ^1). 

« Dans le quartier Saint-Martin, un bataillon 
de la ligne, passant devant des patriotes insurgés, 
s'apprêtait à faire feu. Un ouvrier se détache aus- 
sitôt, court à l'officier qui dirigeait les soldats et 
lui dit : « Voyez, commandant, notre barricade 
n'est pas terminée, et nous ne serions pas en me- 
sure de nous défendre: mais acceptez notre rendez- 
vous dans une heure. » L'officier le regarde 
sourit, l'ait defilei' sa troiqx'. Il ne revint pas. » 

Cette faibl(\sse, cette complicité de la troupe 
(|iii iTavail ;iiiciine confiance ni dans la justice de 
la cause <[u"on la chargeait de def('n(b'e ni d;ins 
Féniu^gie de ses chefs. Ions les tciucins les consta- 

11) P. 87. 



I 



COMMENT ON FAIT UNE KEVOLUTION m 

tent. L n des plus clairvoyants, un des plus avides 
de vérité, Maxime du Camp rap}>orte qu'il vit, 
devant la boutique d'un marchand de vin, deux 
soldats qui laissaient des gamins fouiller- dans 
leur gib(M'ne et en tirer des cartouches. Et 
comme il manifestait sa surprise, un des soldats 
lui dit : « Oui, mon bourgeois, c'est comme ceUi : 
puisqu'on nous lâche, nous lâchons tout i ij ! » Cet 
état d'esprit était général. 

Quant à la garde nationale, à qui il suffisait que 
les intérêts bourgeois ne fussent pas menacés, 
elle continuait à fraterniser avec l'émeute ou à 
rester tranquillement au logis, pendant qu'on se 
battait dans la rue (2 . 

Pour la première fois, pendant cette nuit du 23 
au 24 février, la royauté s'est sentie menacée. A 
trois heures et demie du matin, Louis-Philippe, 
essayant par une concession nouvelle, de desar- 
mer l'émeute, a faitappeler Thiers et l'a chargé de 
former un ministère, oii entrerait — mais trop 
tard — des partisans de la réforme électorale : 
Odilon Barrot, Duveri;ier de Hauranuc 



(Il Souvenir.^ de l'année IS'iS, p. 71». 

(2) « .M. Delesseit iprcfet de pnlicei, à qui on rendait 
compte (le 22 ou le 23 février du petit nombre de t^ardes 
nationaux descendus dans la rue, sécria : « Je saurais bien 
les y forcer, si je voulais ; je n'aurais quà laisser piller 
cmquanle boutiques. •> Docteur Poumiks de la Sidoutii;, Sou- 
venirs d'un Médecin de Paris. 



34 J\ VIK PAHISIENNK 

Une proclaiii;ili(jii (jiii .s(! t(3rmiii(! par ces mots : 
« Liberté! — Oidi(i! — Union! — Réforme! » 
annonce aux Parisiens qu'un nouveau ministèi'e a 
remplacé le ministère Mole, que l'ordre a été donné 
de cesser le l'eu, et ({ue le général Lamoricière 
est nomme commandant en chel' de la gai'de na- 
tionale. 

Sur les bouleviirds, de la rue Montmartre à la 
rue Saint-Denis, Odilon Barrot, qui est monté à 
cheval })Our augmenter son ju'estige sur les 
masses, Lamoricière, Horace Vernet, s'agitent, 
prononcent des discours, multiplient les appels à 
la conciliation, adjurent, avec des phras(;s pathé- 
tiqu(!S et pati'i(»li([iies, les eolonnes des insurgés 
qui passent, noires de poudre, échaulTées pai- le 
combat, certaines de la victoire, à rebrftusst'r 
chemin et à déposer h;s armes. 

Literprète des sentinienls de ses compagnons, 
un des émeutiers répond en s'adressa ni à la l'oule 
où se cachent sans doute des amis de Tordre et 
des timbrés : « Pas de Ircvc.'... Citoyens^ gardez- 
vous des endormeurs et des blagueurs ! » 

Deux autres tentatives d'apaisement — de Lamo- 
ricière et du g«'néral Saint-Yon, ancien ministre de 
la Guerre, d(;vant le Théâtre- Français, du géné- 
ral (lOurgaud et d'un officier d'ordonnance du roi, 
rue de llohan — n'ohlieimeiit pas plus de succès. 

Par la faildesse de ses advtu'saires et leur 



GOMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 35 

manque de décision, par la lassitude et le décou- 
ragement des troupes, par l'imprudente compli- 
cité de la garde nationale, le peuple est A^ainqueur, 
et il le sait. Il ne lui reste qu'à abuser de sa vic- 
toire. Il apprend, au commencement de l'après- 
midi, l'abdication de Louis-Philippe en faveur du 
comte de Paris, et elle ne lui suffit plus ou plutôt 
elle ne suffit plus à ses chefs, dont il suit désor- 
mais l'impulsion. 

C'est Emile de Girardin, et plus encore l'émeute 
dont les flots assiègent les Tuileries, qui ont 
arraché à Louis-Philippe son al)dication. 

La Chambre des députés s'est réunie. Après 
une longue et orageuse séance, que domine l'élo- 
quence de Lamartine, elle repousse la régence de 
la duchesse d'Orléans, et, sous la poussée de la 
foule qui a envahi la salle des séances et dicte ses 
lois, elle élit un gouvernement provisoire. 

Pendant ce temps, deux voitures, dont l'une 
appartient au marquis de Graves et l'autre à un 
député, escortées par des gardes nationaux, des 
cuirassiers et des dragons, emportent vers l'exil 
le roi... et la royauté. 

Le peuple a remplacé le roi aux Tuileries. A la 
suite de quels glorieux faits d'armes y est-il 
entré ? Comment y a-t-il exercé sa souveraineté 
imprévue et sans lendemain ? C'est ce que nous 
allons essayer de montrer en revenant, avec phis 



30 LA VIK PMUSIKNNE 

de détail, sur «{uelques épisodes de la journée du 
24 février. 

Vers onze heures du matin, une colonne armée 
dans laquelle abondaient les gardes nationaux et 
portant un drapeau sur lequel on pouvait lire : 
A bas Guizot , s'arrêta devant le Théàtre-F'rançais. 
Elle semblait se demander vers quel point de 
Paris elle se dirigerait pour prendre part à la 
lutte. Des voix crièrent : Aux Tuileries! Aux 
Tuileries! et la colonne, comme si elle n'atten- 
dait que cette indication ou cet ordre, se remit en 
marche. 

A la hauteur de la rue Saint-Honoré, laplujiart 
de ceux qui la composaient se mêlèrent aux insur- 
gés qui essayaient de s'emparer du poste du Châ- 
teau d'Eau, situé au coin de la rue Saint-Thomas 
du Louvre, et défendu par le 14" de ligne. Deux 
barricades venaient d'être consti-uites, aux deux 
angles du Palais- Royal. 

Les défenseurs du poste, du haut de la plate- 
forme, faisaient pleuA-oir une grêle de balles sur 
les assaillants. Beaucoup de ces assaillants trou- 
vant la place trop chaude, reculèrent, et le cri : 
Aux Tuileries! ayant retenti de nouveau, ils sui- 
virent avec empressement la colonne, en partie 
reformée, qui continuait sa marche vers la place 
du Carrousel. Là il y avait moins de danger, et 
sans doute, pour certains (j'ciilrc eux, plus de prulit. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 87 

Presque toutes les troupes chargées de défendre 
la place du Carrousel l'avaient abandonnée. La 
cour d'honneur des Tuileries était à peu près 
vide. « Quelques serviteurs subalternes couraient 
effarés; des hommes du peuple, des gardes natio- 
naux, en petit nombre, passaient les uns près des 
autres, riant, échangeant des plaisanteries, et se 
dirigeant paisiblement du côté du pavillon de 
l'Horloge (1). » 

Les assaillants entraient par la rue de Rohan et 
par le guichet du pont du Carrousel. Ils ne mar- 
chaient plus avec le même entrain. On aurait dit 
qu'ils hésitaient à s'engager. Ce qui les effrayait 
sans doute, c'est que les grilles de la cour des 
Tuileries étaient fermées. 

A ce moment celle du milieu s'ouvrit pour 
donner passage à un piqueur qui venait de l'hôtel 
des écuries du roi, rue Saint-Thomas du Louvre. 

« A midi et demi, l'ordre était arrivé du château 
de faire avancer les voitures. Le porteur de cet 
ordre, vêtu de sa livrée, avait été inquiété par 
les bandes de combattants qui se disposaient à 
attaquer le corps de garde du Château d'Eau, 
sur la place du Palais- Royal. 

A l'instant où le sous-piqueur Hairon montait 



(l) MvMMt: UL (IvMi'itéiiloiM oculaii-e), Souvenirsdc Tannée IS^iS , 
p. 93. 



:^8 I A VIK PARISIENNE 

;i clieval pour partir à la trtc du coinoi, je leur 
dis qu'il serait prudent de mettre son carrick bleu 
pour couvrir la livrée rouge. 

— Eh ! que voulez-vous qu'on nous lasse, à nous 
autres qui ne voulons de mal à personne? D'ail- 
leurs vous savez qu'on ne peut faire le service du 
roi en bleu. 

On ouvrit la grande porte pour taire sortir les 
équipages. A peine les deux premières voitures 
l'ui-ent-ellcs dehors, que force fut de la refermer. 
Une troupe armée accourait en désordre ])Oui' 
s'introduire dans la cour des écuries. 

Le convoi ainsi coupé, nous entendîmes bientôt 
après d'affreuses détonations rt'tentir de toutes 
parts, notamment une espèce de feu de peloton 
qui sortait de la place du Carrousel : nul doute 
qu'il n'eût été dirigé sur les é([uij)ages du roi. 

Cen'était que troj) vrai, l' ne bande de vingt-cinq 
à trente brigands s'étaient embusqués derrière 
l'hôtel de Nanties, à l'entrée de la rue de Rohan, 
et c'était elle qui venait de faire feu sur les voi- 
tures. 

Deux chevaux d'attelage restèrent sur le pavé; 
deux autres, grièvement blessés, succombèrent 
quelques jours plus tard. Quant au jeune piqueur 
sur lequel le feu de ces forcenés avait été plus 
particulièrement dirigé, son cheval tomba raide 
mort, criblé de douze à quinze balles, mais, par 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 39 

un miracle providentiel, le cavalier n'avait nulle- 
ment été atteint. 

Eperdu, il se dégage de l'animal qui venait de 
s'affaisser sous lui, et court vers l'arc de triomphe 
pour y trouver un refuge. Vain espoir, lui 
monstre altéré de sang arrive à sa rencontre, et 
lui décharge à bout portant son fusil en pleine 
poitrine. L'infortuné Hairon chancelle et tombe : 
la balle lui avait fracassé la clavicule droite et 
coupé l'artère carotide. 

L'assassin s'empare du chapeau galonné en or 
de sa victime. 11 l'élève en l'air comme un signe 
de triomphe, en appelant les complices de son 
horrible forfait à venir partager les dépouilles du 
malheureux jeune homme, gisant sur le pavé dans 
une mare de sang. Cet acte de brigandage fut 
immédiatement accompli par tous avec une dexté- 
rité qui montrait assez que ses auteurs n'en étaient 
pas à leur coup d'essai. Le cadavre ne conserva 
bientôt plus que la chemise (1). » 

Tandis qu'avait lieu cet assassinat, l'affaire du 

(1) La République dans les carrosses du Boi... Scènes de la Révo- 
lution de IS'iS, par Louis Tikel, ex-contrôleur des équipages 
de S. M. Paris, 1850, p. 59. L'auteur ajoute que l'assassin 
du piqueur Hairon « eut l'audace de se présenter au citoyen 
Ledru-Rollin, apportant le chapeau galonné de sa victime 
comme certificat de civisme ; il demanda et obtint immé- 
diatement une place de gardien du musée du Louvre... », 
p. 62. 



40 L\ VIE l'AHISIENNE 

poste da Château d'Eau touchait à son dénouement. 
Là aussi, il faut se défier de la légende. Lucien 
de la Hodde prétend que la résistance des soldats 
se prolongeant beaucoup trop — cette résistance 
fut acharnée, héroïque — un des insurgés proposa 
d'aller chercher des bottes de foin et de griller les 
quelques combattants que les balles avaient épar- 
gnés dans leur petite forteresse. Cette idée, ajoute- 
t-il, fut accueillie avec enthousiasme, et immédiate- 
ment réalisée. Pour ne pas être brûlés savants, les 
assiégés s'élancèrent hors du poste, et furent tués 
jusqu'au dernier. La vérité est moins dramatique 
et moins odieuse. Un seul des combattants fut tué, 
le lieutenant Peresse, qui sortit le |>remier. et, 
pour sauver ses camarades, s'offrit à la mort. Les 
autres furent épargnés. 11 ne restait d'ailleurs 
qu'un très petit nombre de soldats, 16 hommes 
avaient été tui's et il blessés. 

Le gouverneur des Tuileries qui était venu, à la 
porte du château, parlementer avec les assaillants 
et à qui on avait donné l'ordre d'aller faire cesser 
le feu au poste du Château d'Eau, obéit sans résis- 
tance. Les troupes qui se trouvaient dans la cour 
d'honneur l'évacuèrent. Toutes les portes s'ou- 
vrirent, et le peuj)le entra. 11 était I heure et demie 
environ. 

« Le château n'opposa aucune résistance. Une 
foule armée s'y précipita par toutes les j)Oi'tes,par 



GOMMENT ON FAIT UNE KEVOLUTION 41 

tous les escaliei'S. Les salles, les galeries, les 
chambres furent si encombrées, raconte le Docteur 
Fournies de la Siboutie (1) q.u'un moment je crai- 
gnis d'y être étouffé. Tout annonçait une fuite 
précipitée : la table du déjeuner était encore ser- 
vie, des vêtements d'homme et de femme étaient 
en désordre dans les chambres à coucher, les 
meubles étaient ouverts ou garnis de leurs clefs. 

Alors les chants, Torgie commencèrent. Les 
armoires furent fouillées; les livres, les papiers, 
les débris, les fragments de toute espèce jon- 
chèrent bientôt le parquet ou furent précipités dans 
la cour. Les bouteilles brisées, les pièces défoncées 
dans les caves répandirent une telle quantité de 
vin, qu'on en avait jusqu'aux chevilles : des hommes 
y furent noyés, et j'en vis retirer plusieurs 
qu'on eût beaucoup de peine à rappeler à la vie. 

Les élèves de l'Ecole polytechnique firent tous 
leurs efforts pour arrêter cette fureur, cette rage 
de dévastation. De nombreux placards, écrits à la 
hâte, furent apposés dans les lieux les plus appa- 

(l) Souvenirs d'un Médecin de Pnris. « Le 20 février, dit-il plus 
loin, je parcourus tout l'intérieur des Tuileries au moment 
où on enleva les cadavres qui s "y trouvaient. Ils étaient au 
nombre de douze, savoir quatre municipaux (jui avaient 
reçu de^7 coups de l'eu, sept individus ne présentant aucune 
blessure, une femme tenant encore un couteau-poignard à 
la main ; elle avait rendu beaucoup de vin et baignait dans 
une mare sanglante. Il est à présumer <[ue cette femme, 
devenue ivre, avait été foulée aux pieds. » 



42 L.V VIE PARISIENNE 

rents : « Les voleurs sont punis de mort. — Res- 
pect à la propriété publique. » Tout fut inutile : la 
destruction, le pillage continuèrent. Meubles pré- 
cieux, glaces, porcelaines, lustres, tableaux, furent 
brisés et jetés dans la cour, oii l'on fit d'énormes 
feux de joie. Bientôt les escaliers, les apparte- 
ments furent remplis d'hommes et de femmes 
ivres-morts, étendus sur les dalles, les parquets, 
les tapis. Qu(;lques-uns dans cet état furent foulés 
aux pieds, pressés par la foule et étouffés. Les 
vêtements trouvés dans les vestiaires ou dans les 
appartements servirent aux travestissements les 
plus bizarres. Je vis des femmes vêtues de robes 
lamées d'or et d'argent, des jeunes gens de 15 à 
18 ans couverts de brillants uniformes. 

Le trône devint l'objet des plus grossières plai- 
santeries. Chacun voulut s'y asseoir à son tour. 
C'était un fauteuil en velours cramoisi, bien passé, 
et qui n'étaitni beau ni imposant. Il futenfinbrisé 
comme le reste et jeté par les fenêtres. 

Malgré les précautions prises à la hâte, il y eut 
bien des vols, bien des soustractions... La dévas- 
tation fut telle que, lorsqu'on voulut débarrasser 
les appartements et les cours de tous ces débris, 
il fallut un grand nombre fl'ouvriers travaillant du 
matin au soir, plusieui-s jours de suite. Ces débris 
furent amoncelés tout le long de la grille qui sépare 
la cour des Tuileries du Carrousel; ils consistaient 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 45 

en tessons de bouteilles, morceaux de porcelaines 
et de carreaux de vitres, fragments de lustres, lam- 
beaux d'étoffes, de tapis, cendres. Ils formaient 
un tas occupant toute la longueur de la grille, s'é- 
levant à la hauteur du mur d'appui, sur une épais- 
seur de plus de 2 mètres. Il fallut de nombreux 
tombereaux pour enlever ces tristes témoignages 
de la colère du peuple. » 

Par un décret du 24 février, le gouvernement 
provisoire avait nommé commandant supérieur des 
Tuileries (le titre de gouverneur sentant un peu 
trop son ancien régime) le citoyen Saint-iVmant, 
négociant en vins, capitaine en second de la 
première légion de la garde nationale, grand joueur 
d'échecs, ce qui lui avait permis de se procurer 
quelques notions de stratégie, et d'ailleurs fort 
brave homme. Il devait faire de louables efforts 
pour protéger le château. Il commença par appeler 
des pompiers qui réussirent, avec peine, à empê- 
cher des tentatives d'incendie, notamment dans la 
salle de spectacle et sur la scène, où quelques 
bandits avaient mêlé à des débris de décors des 
matières inflammables. 

A des badauds, à des ouvriers plus désireux de 
visiter les Tuileries que de les piller ou de les dé- 
truire, s'étaient joints, et en assez grand nombre, 
des gens sans aveu, cette écume que toutes les 
révolutions font monter à la surface, et pour qui 

4 



4(5 LV VIE PARISIENNE 

elles ne sont qu'une occasion de tuer ou de voler, 
de se venger aussi d'une société qu'ils accusent 
de leur misère et de leur déchéance (1). 

On les reconnaissait facilement et on se défiait 
de leurs mains avides. On écrivit sur les murs : 
Moft aux voleurs! et plusieurs de ces malandrins, 
pris sur le fait, furent immédiatement fusillés par 
le peuple. Au bas des escaliers qui débouchaient 
sur la cour, on plaça des postes de vérification ([ui 
exigeaient la restitution des objets volumineux et 
apparents, mais, le plus souvent, sans sanction 
aucune. Mais beaucoup de menus objets, et bibe- 
lots précieux, disparurent. Ces vols de détail, si 
aisés à commettre, si difficiles à réprimer, furent 
très nombreux (2). J'aurai l'occasion d'en reparler 
à la fin de ce chapitre. 

(1) « Toute la racaille mâle et femelle, au grand complet 
qui logeait dans les rues adjacentes — et quelles rues! — 
semblait s'être donné rendez-vous. » Un Anglais ù Paris. 
Notes et Souvenirs. Paris, 1893, 1. 1, p. 297. — « Il est vrai que 
lorsque le torrent fut grossi, au point dolTrir à quelques 
misérables une cliance de disparaître dans la foule, et de 
se cacher, pour ainsi dire, dans le tumulte, des excès d un 
caractère partiel furent commis. » Louis Blajîc, Hi.<toire de la 
liévolution de /eS'//,s*. Paris, 1S70, t. I, p. 51. 

(2) Quelques-uns furent commis par des serviteurs du pa- 
lais. Tirel cite le cas d'un garçon lampiste qui avait été 
blessé très légèrement d'un coup de baïonnette et qui ne 
mangeait que très diflicilement. Il mourut au bout dune 
([uinzaine de jours, sulloqué. l.a maladie parut bizarre. On 
fit l'autopsie, et on trouva le pylore presque entièrement 
obstrué par un gros diamant à pointe el à lleurons. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 47 

Dans la toule (jui avait pénétré aux Tuileries, 
il se trouvait un assez g-i-and uoni])re de soldats de 
la garde nationale, mais ils avaient rompu leurs 
rangs, et ils se préoccupaient beaucoup plus de 
visiter le château que de le protéger. 

L'invasion avait d'aboi'd commencé par les 
appartements qui touchaient au pavillon de Flore. 
C'est peut-être là qu'on découvrit ce perroquet, 
dont parlent certains journaux, ce vieux perroquet 
démocratique (1 ^ qui criait avec obstination : « A 
bas Guizot ! ». On l'acclama. 

Dans la plupart des immenses pièces, tout i-é- 
vélait une intimité brusquement troublée et un 
départ liàtil". Dans la -aile de jeu « une grande 
table ronde et numérotée se trouvait a côté de la 
cheminée, couverte d'un tapis vert; le bois de la 
cheminée était à moitié consumé, et de grands fau- 
teuils se trouvaient disposés en demi-cercle. On 
voyait sur d'autres tables des livres, entre autres 
le Dictionnaire du Commerce, une plume, au 
milieu de la table, et teinte d'encre (2). » 

Au pavillon de Marsan, l'appartement du duc 
d'Orléans, devant la porte ducpiel, pour le proté- 
ger, se tenait un poste comiuandt' par M. l'avre, 

il) I! va eu beaiHoup do vieux perroquets démocratiques 
à cette époque. 

l2t Le Peuple aiu: Tuileries et à lu Chunihre cle^ députés, ])aiV l.\n 
Italien, témoin nctiljiire. Paris, s- d. 11848;, p. 7, 



18 I-A VIK PAIUSIENNE 

ancien élève de l'Ecole Polytechnique, et M, Le- 
gentil, lieutenant de la 2^ légion, n'avait pas changé 
depuis 1842. Lord Normanby qui le visita, quehjue 
temps après les journées de lévrier, (m donne cette 
description [l) : 

« Sur le parcjuet, de chaque côte du lauteuil sur 
lequel le prince s'était reposé, sont éparpillés les 
journaux du soir, tous portant la date significative 
du 13 juillet 1842. Sur la table, à sa portée, se 
trouvait une assiette avec des restes de pain. Ce 
pain, roni|»u, [»orlait encore les ti-aces dés doigts 
qui l'avaient brisé... Sur une commode, contre le 
mur, on voyait une rangée de chapeaux, aAec des 
gants placés sur les bords, tous laissés |)Our qu'il 
put les choisir, et un vide restait encore à l'endroit 
où avait été celui dttut il s'était servi... Sur une 
table, plus près de la porte, était une |velite cia- 
vache, comme si, l'ayant prise dans lintenlion 
d'aller àf cheval, on l'avait ensuite jetée là mtncha- 
lamment, après avoir changé d'avis, « 

Le peuple respecta ces appartements, sur les- 
quels planait encore la mort, et il resjiecta aussi 
— relativement — ceux du duc de Nemours, mais 
dans la salle du Trône il se donna libre carrière. 

Les drapeaux furent disti-ibués, comme un tro» 
phée, à la foule. Tn vieillard en reçut un pour sa 

(1) Une Année de révolution..., t. I, p. 237. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 49 

part de victoire, et il s'écria : « Brigand, va, tu 
n'auras plus ni trône ni drapeaux (1) ! » 

Pendant ce temps, « lui homme assez bien vêtu 
s'éLait assis sur le grand fauteuil doré recouvert 
de velours rouge. On faisait toutes sortes de mô- 
meries autour de lui, on le saluait jusqu'à terre; il 
dit : « ^lessieurs, c'est toujours avec un nouveau 
plaisir que je me trouve au milieu de vous. » On 
éclata de rire, car cette phrase qui avait souvent 
servi d'exorde aux discours du trône, était depuis 
longtem[ts l'objet (\r la raillerie des petits jour- 
naux (2). » 

Au début, la badauderie et la Q^aminerie avaient 
dominé, mais le peuple se sentait déplus en plus 
altéré et les Tuileries possédaient des caves bien 
garnies. On les découvrit, on les visita, on s'y 
attarda, malgré les ol)jurgations du commandant 
supérieur Saint-Amant. Ce marchand de vin s'indi- 
gnait qu'on put tant boire. Les ivrognes com})lets, 
couchés sur le sol, entre deux tonneaux ou dans un 
amoncellement de bouteilles cassées, ne présen- 
taient aucun danger, mais les demi-ivrognes 
étaient beaucoup plus redoutables. L'alcool redou- 



(1) Le Peuple aux Tiiilerii-s..., p. <S. 

(2) MwrME DL ('.A\U', Sotivciiirs ite Cannée iS'iS, p. 9ô. Oiiand 
cette parodie eut assez duré, le trône fut porté à hr.is sur 
la place de la Bastille et hrùlc' au pied de la colonne de 
.Juillet. 



r,(i LA VIE i'AHISIKNNE 

blait leur patriotisme et les rendaient inquiets et 
agressifs. 

De nouveaux a visiteurs » arrivaient sans cesse 
et beaucoup d'entre eux avaient des arrière-pen- 
sées de destruction et de pillage. Il y avait trop 
de fusils dans cette salle et trop de gens désireux 
de s'en servir. Un déplorable état d'esprit ani- 
mait bon nombre de citoyens grisés par leur vic- 
toire et frémissants encore du combat : une haine 
stupide contre tout ce qui rappelait la loyauté ou 
avait appartenu au roi. 

Dans la salle des Maréchaux, on cribla de 
coups de fusils les portraits de Soult et de 
Hugeaud, et, au bas de chacun de ces portraits, on 
inscrivit ces mots vengeurs : l'inhir à la patiic 
Mis (I iiiuri pou r ses c fi mes. 

Dans 1 appailement du rez-de-chaussée qu'avait 
occupé ]M me Adélaïde, on perça de coups de baïon- 
nette le tableau d'Alfred Johannot qui représen- 
tait Lr)Uis-l'hilij)pe sauvjiiit jt.ir une saignée laite 
dans toute la règh; de l'ait le courrier Vernet (^1'. 

Dans le grand salon du premier étage, une 
statue en bronze du roi fut brisée, et la tête jetée 
dans un brasier. 

Dans la grande galerie cpie Louis-Philippe 

ll| La pluparl des tybleauv avaient été, lieuieusement. 
grâce à Sainl-.\inanl, Iraiisporlés au Lmnro par la porte 
qui cominuniiiuait à la grande galerie. 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 51 

avait fait construire se trouvait, sur une immense 
cheminée, le plan d'un bas-relief destiné à être 
plus tard exécuté en marbre et reproduisant un 
des principaux épisodes delà Révolution de 1830 : 
Louis Philippe se rendant à cheval le 31 juillet, 
à l'Hôtel de Ville. On tira des coups de fusil sur 
ce plan et on le couvrit d'inscriptions plus ou 
moins civiques, parmi lesquelles celle-ci : Dumou- 
lin. — Je Lui ai foutu — le premier coup (sic). 
JBD. » 

Cette longue promenade de salle en salle, ces 
cris, ces discours, ces déploiements d'un bruyant 
patriotisme, inspiraient naturellement au peuple 
souverain (chez lequel le ventre, et le gosier sur 
tout, ont toujours joué un rôle prépondérant) le 
besoin impérieux de boire et de manger le plus 
possible. Il était chez lui aux Tuileries, Une des 
premières manifestations de sa souveraineté d'un 
jour fut de transformer la Galerie de Diane en un 
grand restaurant, démocratique et gratuit. L'An- 
glais dont on publia, en 1893, lesA'o^e^ et Souve- 
nirs assista à un de ces repas. Il le décrit ainsi (1). 

« La galerie de Diane était une des grandes 
salles de réception du premier étage, qui servait 
en général de salle à manger à la famille royale 
(pour le dîner.) Le couvert avait été dressé pour 

(1) P. 2!t9. 



62 LA. VIE PARISIENNE 

trente ou quarante personnes, car Louis-Philippe 
avait coutume d'inviter les principaux membres 
de sa maison civile et de sa maison militaire à 
partager son repas. L'émeute avait interrompu les 
préparatifs. Lorsque j'entrai dans la pièce, soi- 
xante ou soixante-dix bandits des deux sexes 
s'étaient attablés, tandis qu'une vingtaine d'entre 
eux s'occupaient à les servir... Ils se donnaient 
ou du moins ils croyaient se donner des .lirs de 
bonne compagnie, et, en toute autre occasion, 
l'effet eût été d'un comique irrésistible pour un 
homme bien élevé; mais, dans les circonstances, 
les larmes en montaient aux yeux. 

La cuisine des Tuileries, sous h^ règne de Ijouis 
Philippe, était en général exécrable et h' vin 
assez bon. Si médiocre que pût êti-e le menu aban- 
donné sur cette table, il était sans contredit infi- 
niment supérieur à celui qu'avaient l'habitude de 
consommer les convives qui Amenaient ainsi rem- 
placer le roi et les princes fugitifs, ('eux-là pour- 
tant n'en jugeaient pas ainsi; ils critiquaient les 
mets, ordonnaient aux serviteurs improvisés de 
leui' donnera quelque chose d'autre )),et, se tour- 
nant vers leurs compagnes, r(>mplissaient leurs 
verres et leur faisaient mille compliments. 

Le repas se serait prolongé indéfiniment sans 
l'apparition d'unt^ autre bande n'claniant son tour 
avec une impatience avide; les provisions du 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 53 

palais baissaient déjà, et l'on fit apporter un sup- 
plément du dehors. Puis, l'estomac bien récon- 
forté, on invita les dames à faire un petit tour 
dans les appartements, en attendant qu'on leur 
servit le café et les liqueurs. 

La préparation du moka présenta quelques dif- 
ficultés : les ustensiles indispensables pour en 
offrir à une réunion aussi nombreuse ne se trou- 
vaient pas sous la main et, de plus, les ingrédients 
nécessaires étaient sans doute renfermés quelque 
part dans les offices du palais. Nullement décou- 
ragé, l'un des étranges convives se leva et dit à 
haute voix : « Permettez-moi d'offrir le café à la 
compagnie, w Motion qui fut accueillie par une 
tempête d'applaudissements. Joignant l'action à 
la parole, il tira de sa poche une petite bourse en 
étoffe et en sortit deux |)ièces de cinq francs : 
« Qu'on aille chercher du café et du meilleur » 
dit-il à un des convives qui s'était avancé pour 
recevoir des ordres; car c'étaient bel et bien des 
ordres, et je me demandais comment ces cham- 
pions enragés de l'égalité ne l'invitaient pas à 
aller chercher le café lui-même. 

Il ajouta : « Et pendant que tu y es, citoyen, 
apporte des cigares pour nous et des cigarettes 
pour les dames. » Ledit citoyen partait déjà pour 
remplir sa mission, lorsque l'autre citoyen le 
rappela : « Ecoute, lui dit-il, tu n'achèteras rien 



54 LA VIE PAHISIEiXNE 

à moins d'y être forcé. Je crois que tu n'auras 
qu'à demander à la première épicerie venue ce 
qu'il te faut; fais de même pour le tabac. Ces 
sales bourgeois ont si peur qu'ils n'oseront pas te 
refuser. En tout cas, prends un fusil, on ne sait 
pas ce qu'il peut arriver ; mais ne t'en sers qu'en 
cas (le nécessité. » Ce qui voulait dire assez clai- 
rement : « S'ils te refusent le café et le tabac, tire 
leur dessus. » 

Je ne puis pas dire comment on se procura ces 
deux denrées; mais j'ai tout lieu de croire que le 
messager n'eut qu'à demander pour aA^oir, sans 
même montrer son fusil. 11 n'y a pas dans les 
temps troublés pire couard que le boutiquier pari- 
sien, i'n gamin suffit pour le terrifier... Quoi 
qu'il en soit, lorsque je rentrai après une absence 
d'une quarantaine de minutes, il était évident 
qu'on s'était procuré le café et le tabac demandés ; 
la galerie de Diane, si vaste qu'elle fût, était 
plein(! de fumée, et trois casseroles remplies d'eau 
chauffaient sur le feu, tandis qu'on en avait placé 
deux ou trois plus petites sur la cheminée, sans 
souci de souiller le marbre qui était de toute 
beauté. Une autre fournée de faméliques avait 
pris place à table, tandis que les premiers venus 
trompaient la longueur de l'attente on faisant la 
cour aux « dames ». Quelques-unes d'entre elles 
s'occupaient plus utilement, à dévaliser les vi- 



COMMENT ON FAIT LNK RKVOLUTIOX à.", 

trines et en sortaient les inestimables porcelaines 
de Sèvres, tasses et soucoupes, pour servir le 
café des citoyens. Je me demandai comment elles 
avaient pu mettre la main sur ces trésors artisti- 
ques, car j'avais remarqué une heure avant que 
les ciels des armoires qui les renfermaient avaient 
été prudemment enlevées : on avait tranquille- 
ment enfoncé les portes avec le marteau de la 
grande horloge des Tuileries. » 

Il y eut en réalité deux bandes (renvahisseurs. 
La seconde (1) chassa la première et s'installa 
dans le palais comme en pays conquis. Une tren- 
tidne de maris firent venir leurs femmes, et leurs 
enfants. Quand les vivres découverts dans le 
château furent épuisées, cette petite garnison 
exigea qu'on lui en délivrât comme aux troupes 
régulières. On eut toutes les ])eines du monde à 
les déloger. Exhortations, sommations étaient éga- 
lement inutiles. Ils ne partiront que vers le 15 
mars. « Quelques-uns furent trouvés nantis d'ob- 
jets précieux; une vingtaine furent arrêtés comme 
contumax ou ]»our rupture de ban (2). » 

Les ('crivains hostiles à la révolution de 1848 
ont exagéré les excès populaires, pendant cette 
période, ceux qui lui étaient favorables les ont 

(1) Elle comptait deux cents hommes environ. 

(2) Docteur Poumiks de l\ Siboltie, Souvenirs d'un Médecin 
de Paris. 



56 . LA. VIE PARISIENNE 

niés OU atténués le plus possible. La vérité est 
entre ces deux partis pris. 

Il est certain que parmi ces envahisseurs des 
Tuileries les honnêtes gens ne manquaient pas, 
et je crois même (pi'ils étaient va\ majorité. (Ju 
cita de nombreux traits de probité et, évidemment, 
on ne les connaît p;is tous. Le 25 mars, un tail- 
leur de Montrouge, qui habitait rue de Chàtillon, 4, 
vint déposer à l'Hôtel de Ville un iusil en argent 
iiiassil" trouvé aux Tuihu'ies, le fusil du comte (h' 
Paris ; ou lui en avait offert deux mille francs. 

llien de plus facile que de multiplier les anec- 
dotes de ce genre. 

Il l'st également ccirtain que dans 1a foule deccs 
bonnétes gens se glissèrent d'assez noml)reu\' 
filous. 

Beaucoup de vols furent constates, plus ou 
moins offici(dlement. 

Saint-Amant prétend que sur les objets précieux 
a[)partenant à la Couronne, parmi lesquels l'ar- 
genterie re})résentait trois millions, il n'en dis- 
parut que pour une dizaine de mille francs. Cette 
assertion est inexacte.. 

L'argenterie fut en grande i)artie sauvée, et un 
article du Moniteur (le 11 mars) nous raconte 
comment elle fut sauvée. 

« Quelques misérables avaient trouvé le moyen 
de pénétrer dans les cuisines et jusque dans la pièce 



COMMENT 0> FAIT UNE REVOLUTION 57 

OÙ était déposée l'argenterie du château. Le citoyen 
Moessard, préposé à la conservation de cette 
argenterie qui se composait d'un nombre con- 
sidérable de pièces de grande valeur, fit un appel 
à leur loyauté pour la sécurité des objets pré- 
cieux dont il avait la garde, et, en même temps, 
il leur offrit du vin et des comestibles; mais 
Tappàt du trésor qu'une simple nappe dérobait à 
leurs yeux excitait leur avidité, et déjà les plus 
hardis, soulevant la nappe, dérobaient quelques 
pièces d'argenterie, lorsque le citoyen Roy, armé 
d'un fusil, et un invalide, habillé en bourgeois, 
montent sur la table, résolus à défendre, au péril 
de leur vie. le dépôt confié à la garde du citoyen 
Moessard. Une femme, Elisabeth Gablot, s'arme 
égah?ment d" une baïonnette , et n'hésite pas à f i'ap[)er 
les mains qui se glissent furtivement sous la table, 
en criant : On ne touche pas là ! Toutefois ces 
généreux efforts allaient devenir inutiles, lorsque 
la garde nationale intervint et fit évacuer la salle.» 
Si l'argenterie échappa presque entièrement au 
pillage, parmi les pierres précieuses qui apparte- 
naient à la Couronne, plusieurs, mentionnées 
dans l'inventaire, ne furent pas retrouvées : un 
bouton de chapeau en diamant, évalué 240.700 fr. 
etdix pendeloques en l'Oses, évaluées 55.000 fr. (1). 

ili Procès-verbal publié au mois d'avril 1649. 



58 I-^ MK l'AlilSIKNNE 

La caisse qui conlciinit ce bouton et ces pende- 
loques avait été transportée des Tuileries à la Salle 
de l'état-major de la ^"arde nationale et de là au 
Trésor. C'est pendant ce voyage qu'on les égara 
— ou qu'on les vola. 

Les boutiques de brocanteurs se remplirent de 
bibelots soustraits, mais on détruisit plus (pi'on ne 
vola, non seulement aux Tuileries, mais beaucoup 
plus encore à Neuilly, au Palais-Royal. 

AuxTuilei-ies, Saint- Amant, ([ui était vdiu, dans 
l'après-midi du '1\ l'i-vrier, prendre le comman- 
dement du Palais, ])ut avec l'aide du pin'sonnel 
subalterne, et notamment du régisseur en second, 
M. Gally, empêcher bien des dégâts (l). il n'en 
fut pas de môme à Neuilly et au Palais-Royal. 

A Neuilly, où les ouvriers parisiens ne se trou- 
vaient qu'en très petit nombre, les paysans, venus 
de tous les villages A^oisins, se chargèrent du jiil- 
lage du château. 

Au Palais-Royal, des brutes ignorantes s'achar- 
naient, avec une rage incompréhensible, sur les 
livres qui rem[)lissaient la bibliothèque particu- 
lière de Louis-Philippe et celle (h' ?iluie Adélaïde, 
on les arracha de leurs rayons, on les decliira 
page par page, et. au risque de inettrt- le leu au 
château, on les jeta dans un brasier. 

(1) La Bi-\>nhV\i\nc dans /es cavvnssci. du lioi. p. "."). 



COMMENT ON FAIT UNE REVOLUTION 59 

Un passage de la brochure de Tirel donne une 
idée des dégâts qui lurent commis : 

« On a recueilli, dit-il, aux Tuileries et au Palais- 
Royal, 25.000 kilogrammes de fragments de 
glaces et de cristaux, n'ayant plus que la va- 
leur de la matière brute à jeter au creuset, et il 
en a été sans doute perdu davantage en parcelles 
broyées. Dix tombereaux ont été chargés de débris 
des plus belles porcelaines de Sèvres, Telle était 
leur valeur matérielle, qu'on a pu retrouver encore 
pour plus de 20.000 francs de l'or dont elles 
étaient ornées. Quant à leur valeur artistique, on 
conçoit qu'elle était immense. Le nombre des 
pièces de cristaux de table brisés, s'éleva seul à 
23.000 ; celui des pièces de porcelaine excéda 45.000. 

Les riches tentures des Gobelins et de Beau- 
vais furent impitoyablement trouées, déchiquetés, 
effilées; les velours et les soieries de Lyon, qui 
brillèrent d'un si bel éclat aux expositions de l'in- 
dustrie, où elles avaient presque toutes figuré, 
ont été découpées en lanières pour faire des échar- 
pes, des ceintures, et discrètement emportées pour 
de plus utiles usages. » 

Mettons en regard de ce bilan, un autre docu- 
ment, plus général, qui le complète. Il est officiel. 
Il est extrait du 14'" BiiUetiii de Ui lie pu OU <j ne 
(N"duli avril). 

« Les 23 et 24 février, il a été élevé dans Paris 



(ÎO LA VIE P.VKISIKNNE 

1.512 barricades. On a calculé que chaque barri- 
cade a employé, en moyenne, 845 pavés ; de sorte 
que le peuple a arraché en quelques heures, 
1.277.648 pavés. On a, en outre, renversé 4.013 ar- 
bres, on a brisé ou endommagé 3.704 appareils 
d'éclairage, savoir: 227 candélabres, 11 consoles, 
890 lanternes brisées, et 2.576 lanternes dont les 
verres ont été cassés. Enfin on a brûlé ou détruit 
53 corps de garde, 71 bureaux de surveillants des 
voitures de place, 41 bureaux d'octroi, 41 gué- 
rites, 104 colonnes d'affichage, 192 bancs, 
total 605. Dans ce calcul ne sont pas comprises les 
grilles qui ont été arrachées pour faire des armes 
et compléter des barricades, comme à la Bourse, à 
l'Assomption, au ministère de la Marine, à Notre- 
Dame-de-Lorette, etc. » 

La colère du peujjle, ([uand il éprouve le besoin 
de changer de maîtres, et ses périodiques accès de 
vandalisme, coûtent cher. 



APPENDICE 

Le commaiiddut Dumoulin et la statue du 
duc d'Orléans (1). 



« Je lis dans votre numéro du 4 de ce mois une 
lettre de M. Alexandre Dumas, incriminant la 
conduite du gouverneur du Louvre, qui a fait 
enlever la statue du duc d'Orléans. 

Cette lettre d'un ami du prince, honore son 
auteur, quand toutes les adhésions que nous li- 
sons aujourd'hui nous montrent des républicains 
plus fervents que ceux qui ont jeté le trône 
par la fenêtre. Il ne m'appartient pas de vouloir 
contredire tous les éloges qu'il adresse à la mé- 
moire du duc d'Orléans ; je me renfermerai dans 
les faits qui m'ont mis dans la nécessité di' l'aire 

(1) La lettre qui suit, à propos de reiilcvenient de la statue 
du duc d Orléans, répondait à une courageuse protestation 
d'Alexandre Dumas, et a été reproduite dans le journal de 
celui-ci, le Mois (n" du 16 mai 1848). 

6 



62 I-V VIE l'AUISIENNE 

procéder à reulèvcineiit de ce bronze, qui, sous le 
rapport de l'art, était même très secondaire. 

C'est après avoir conduit M. de Saint-Amand 
au commandement des Tuileries qu'à 2 heures et 
demie du matin ]';ii occupé le Louvre en qualité 
de commandant supérieur. 

A 1 heure de l'après-midi, au milieu de la 
foule immense stationnant dans la cour du palais, 
un garde national s'écria : 

« Ah! voilà le royal mannequin, à qui je vais 
adresser une carte de visite... Et aussitôt il dé- 
chargea son fusil, dont la balle vint frajtper la 
tête de la statue ; quelques acclamations se firent 
entendre. Je craignis aussitôt de A'oir cette statue 
devenir une cible. Je donnai immédiatement des 
ordres pour faire entourer la statue de gardes na- 
tionaux, en blous(î, pour enipècher(pie ce coup de 
fusil ne pût se répéter. Dans cette circonstance, 
je n'ai eu qu à me louer de M. Adolphe Dumas, 
homme de lettres, et du brave chef de bataillon, 
M. ^lorens, qui m'ont secondé dans cette grave 
circonstance. 

Je fis immédiatemeiil appeler M. de Gailleux, 
conservateur duMusée, etrarchiteete,M. Fontaine, 
leur annonçant (jue j'étais décidé à faire enlever la 
statue cette nuit, pour éviter dans l'intérieui" ilu 
Louvre une collision entre ceux qui voulaient démo- 
lir la statue et eeux (jui auraient voulu la protéger. 



APPENDICE K3 

D'après mes instructions, M. Dubay, maître char- 
pentier du Palais, fit apporter dans la cour une 
grue e't des madriers. Le Louvre l'ut interdit à la 
circulation, à 6 heures du soir ; il pleuvait beau- 
coup, et, sur l'observation de M. Dobay, que 
l'abondance de la pluie rendait cette opération 
impossible, je crus devoir lui répondre que ce mot, 
pour des Français, était rayé du dictionnaire. Je 
mis donc à sa disposition tous les hommes néces- 
saires, et qui, par une pluie battante, se relayaient 
au besoin. 

A 5 heures du matin, la statue, avec ses bas- 
reliefs, sans aucun accident, roulait hors des 
portes du palais. Ce bronze a été immédiatement 
et soigneusement recouvert d'une grande toile et 
déposé dans le chantier du Louvre, sous un hangar 
construit à l'instant même pour le recevoir ; à 
6 heures, ce piédestal devenait un monument 
expiatoire à la mémoire des victimes de février, 
par l'inscription que j'y ai fait apposer en ces 
termes : 

An.r citoyens de Pmis 

iiioris pour Ui PdtrieH! 

La République reconnaissante 

23-:2k février IS^iS. 

M. Alexandre Dumas réclame dans sa lettre: 



6i 



LA VIE PARISIENNE 



qu'il est bon que cette statue soit replacée où elle 
était. C'est au gouvernement à aviser. 

Obligé à tout prendre précipitamment sous ma 
responsabilité, j'ai rempli mon devoir, celui d'éviter 
à tout prix de voir sous mes yeux éclater une 
collision grave et dangereuse, et répandre du 
sang, dont le bronze ne vaut pas une gouttelette. 
Je suis, avec une profonde considération, 

C. Dumoulin, 

Commandant du Louvre et de l'Hôtel de Ville en 1830. » 



II 



LES HOMMES DU JOUR. 
DÉMOCRATES, UTOPISTES ET EXCENTRIQUES 



Le Gouvernement provisoire, proclamé à l'Hôtel 
de Ville, le 24 février, par une poignée de poli- 
ticiens et quelques milliers d'insurgés, comptait 
comme membres Dupont de l'Eure, à ([ui on 
avait donné le vain titre de président, Lamartine, 
Grémieux, François Arago, Ledru-Rollin, Gar- 
nier-Pagès, Marie, Armand Marrast, bientôt 
nommé maire de Paris, Louis Blanc, Ferdinand 
Flocon, et l'ouvrier Albert, qui était, d'ailleurs, 
plutôt un patron qu'un ouvrier. 

Une année plus tard, le 2 février 1850, dans un 
banquet, à Tours, Grémieux faisait cette décla- 
ration, contre laquelle personne ne protesta et ne 
pouvait protester : « Je défie la calomnie d'oser 
dire que nous ne sommes pas sortis du gouver- 



fifi LA VIE PARISIENÎ^E 

nenient provisoire en lionnêtes gens. » Les journées 
de juin ne permettent pas d'alfirmci- rpie leur 
mains ne furent pas tachées de sang, mais, du 
moins, elles ne furent pas tachées de boue. 

Suspectée et niée, comme il fallait s'y attendre 
et comme ils s'y attendaient, par les vaincus de la 
veille et les mécontents du jour, leur probité est in- 
contestable pour ceux que n'aveugle pas l'esprit de 
parti. Mais les plus honnêtes gens, même républi- 
cains, quand ils arrivent au pouvoir, ont de nom- 
breux parents ou amis à caser. Un journal du 
temps, rEvéneinent, montrait dans une ënumé- 
ration très suggestive (1) la part que le Natio- 
nal^ cette ancienne feuille d'opposition si ardente 
à combattre le népotisme, avait prise à la curée : 

DOCUMENTS POUR SERVIR A LMISTOIRE 
CONTEMPORAINE 

1. Le citoyen Marrast (n" 1), rédacteur en cliel' du 
National, membre du Gouvernement provisoire, maire 
de Paris, président de l'Assemblée nationale. 

2. Le citoyen Marrast ^n" '2), de la t'amille, i)rocureur 
général à Pau. 

3. Le citoyen >L^^ruast (n" 3), de la lamille, capitaine 
au "'' régiment léger, décoré de Louis-Philippe, passé 
chef de bataillon au choix sous la République. 

4. Le citoyen Maruast (n" 4), do la famille, sou.s- 
direcleur du lycée Corneille. 

(I) Ileprodiiilo ilans le Mob du 1.") sepleiiibre IvSiS. 



LES HOMMES DU JOUR 67 

o Le citoyen Bastidk, rédacteur du \alional, ministre 
des Alïaires étrangères. 

(i. Le citoyen Vaulabelle, rédacteur du Nalional, 
ministre de l'Instruction publique 

7. Le citoyen Goudchaux, banquier du National, 
ministre des Finances. 

8. Le citoyen Reclkt, médecin en chef du National, 
ex-ministre de l'Intérieur, ministre des Travaux publics. 

i). Le citoyen Tkélat, médecin ordinaire du National, 
ex-ministre des Travaux publics. 

10. Le citoyen Maiuk, avocat du National, membre du 
Gouvernement provisoire, membre de la Commission 
executive, président de l'Assemblée nationale, et enfin 
ministre de la Justice. 

11. Le citoyen Géni.n, rédacteur du National, chef de 
la division des lettres au ministère de l'Instruction 
publique, en remplacement de M. Nisard, ancien rédac- 
teur du National, mais rallié à M. Guizot. 

l'2. Le citoyen Cuaiuias, rédacteur du National, sous- 
secrétaire d'État au ministère de la Guerre. 

13. Le citoyen Degoux-Dknuxcques, rédacteur du Ya- 
tional, préfet de la Somme. 

14. Le citoyen Bucuiîz, troisième médecin et rédacteur 
du National, adjoint au maire de Paris, puis président 
de lAssemblée, membre du Conseil municipal, etc. 

15. Le citoyen Dussaud, rédacteur du National, préfet 
de la Seine-Inférieure. 

IG. Le citoyen Auam, rédacteur du -Y'(/(o/i(i/, secrétaire 
général de la préfecture de la Seine. 

17. Le citoyen Sain de Bois-le-Comte, rédacteur du 
National, ministre pIénii»otentiaire à Turin. 

18. Le citoyen Félicien Mallefille, rédacteur du 
AVj/tona^ d'abord gouverneur du château de Versailles, 
puis minisire plénipotentiaire à Lisbonne. 

19. Le citoyen Anselme Petetin, rédacteur du Natio- 
nal, ministre plénipolenliaire en Hanovre. 



68 LA VIE PARISIENNE 

'20. Le citoyen Alglsti: Petktin, frère du citoyen 
A>SELME Petetin, rédacleur du Xalidiuil, préfet de la 
Côte-d'Or. 

il. Le citoyen Frédékic Lackoix, rédacteur du Natio- 
nal, directeur des affaires civiles en Algérie. 

'22. Le citoyen Hetzel, rédacteur du National, chef 
du cabinet au ministère des Affaires étrangères. 

23. Le citoyen Rousskt, commis du citoyen Hetzel, 
rédacteur du National, préfet de la Loire et chargé dans 
son intérim de la vente du Spectateur répiMivain. 

24. Le citoyen Duclerc, sténographe du Nttionnl, 
ex-ministre des Finances. 

23. Le citoyen Paoeure, libraire du National, maire, 
secrétaire du Gouvernement provisoire, de la Commis- 
sion executive, directeur du Comptoir d'escompte. 

26. Le citoyen Achille Grégoire, imprimeur du Natio- 
nal, préfet de la Haute-Saône. 

27. Le citoyen Lalanne, allié au National, directeur 
des ateliers nationaux. 

28. Le citoyen Levrault, ami du citoyen Bastide, 
rédacteur du National, ex-ministre à Naples. 

29. Le citoyen Carette, allié au National, directeur à 
Constantine. 

30. Le citoyen (1\rtehon, allié au National, garde des 
Archives. 

31. Le citoyen Clément Thomas, connétable du Natio- 
nal, ex-commandant supérieur des gardes nationales 
de la Seine, en remplacement de Masséna, Oudinot, 
Gérard, Lobau, Lafayette, etc., etc. (l). 

Ce népotisme, à peu près inévitable, mis à ])art, 

(Il La Réforme, autre feuille d'opposilion sous I.ouis-Plii- 
lippe, et d'un républicanisme beaucoup plus accentué, était 
représentée au pouvoir par Flocon. Le 2('> avril l'S48, son 
père était nommé administrateur des lignes télégraphiques. 



LES HOMMES DU JOUR 69 

les nouveaux maîtres que la France s'était donnés 
ou plutôt qu'elle subissait, étaient de fort honnêtes 
gens. Dire que leur probité privée était à la hau- 
teur de leur incapacité politique, c'est, je crois, le 
plus bel élog'C qu'on puisse en foire. 

Cette incapacité, composée à égale dose d'igno- 
rance et d'illusion, ils Tout reconnue eux-mêmes 
en parlant les uns des autres. On n'aurait, pour 
les apprécier à leur valeur, qu'à rappeler ce qu'ils 
ont dit ou écrit, pendant qu'ils étaient au pouvoir 
ou après en être descendus. 

'( La première chose qui nous frappe dans les 
Mémoires de ces héros de la Révolution (1), affir- 
mait très justement, en 1850, un Anglais très roj^a- 
liste mais très renseigné (2), c'est qu'ils nous 
prouvent jusqu'à quel point ils ont tous été, eux 
et leurs collègues, de pauvres créatures. Quelques- 
uns, nous le savons, ont individuellement du ta- 
lent... Mais, pour rem[)lir les fonctions auxquelles 
les élevait le 24 février, ils étaient tous ridicule- 



(1) Mémoires de Caussidiî'rc (1848) ; Histoire de la Révolulion 
de IS'iS, par LAMAmiNE (1819) ; Pages d'Histoire de lu [{évolution 
de février iS'nS, par Lotis Blanc (1850), etc. 

(21 M. Croki:r, ex-secrélairc de l'Amiraulé. Il avait publié 
dan-i la Qualerly lieview une Uelulion aiitlienliiiiic du défturt de 
Louis-Philippe, le 2'i février (précédée de considérations sur 
ja Révolution de IsiS) donl une traduction parut à la Ih-vtie 
briitiuni'iue, en isôO. Le passage cité est à la page 9 de cette 
traduction. 



7(1 LA VIK PARISIEN»: 

ment on |>lut(")L dé|)lorablt'ment incapables. La 
France les a jugés. Ils avaient commencé par ne 
pas trop savoir ce qu'ils faisaient, et ils ne savent 
pas mieux comment faire pour continuer. Ter- 
ribles à tout le monde, ils furent surtout terribles 
l'un à l'autre, et aujourd'hui (ju'ils sont tombés 
dans un mépris général, cliacun d'eux est prêt à 
déclarer qu'ils le méritent tous, excepté lui seul. » 

Le plus célèbre était Lamartine, ([ni ari-ivailau 
])ouvoii' avec son pi'estige de poète et ses préten- 
tions d'homme d'Etat, dont rien ne put le corriger. 
Nul n'a contribué davantage à l'établissement du 
suffrage universel, à l'asservissement et à Vo\\- 
pression de l'élite, à la tyrannie des brutes. Nul 
n'a fait, avec les meilleures intentions du monde, 
plus de mal à son pays. 

Girouette sonore, Lamartine avait tourné à tous 
les vents. Il était j)assé, sans s'y arrêter, par 
toutes les opinions. 

En 1820, il chantait, dans ses Médita/ions, la 
naissance de « l'Enfant dn ^liracle ». 

En 1825, il chantait ravèncment de Charles X. 

Il allait être nommé secrétaire général du Minis- 
tère des Affaires étrangères, lorsque la révolution 
de 1830 renversa les Bourbons. 

Sous la monarchie de Juillet, élu député en 1833, 
il déclarait, à la tribune, dans un de ses premiers 
discours : « Un gonvern'ineut représente ([uehpie 



LES HOMMES DU .loUR 7| 

chose de plus pressant que la liberté même. L'ordre, 
la paix publique, la sécurité dans la rue, dans le 
foyer, dans la propriété, dans la vie : voilà ce que 
nous sommes en droit de lui demander, voilà aussi 
ce que nous devons lui donner les moyens de main- 
tenir, quand il les réclame au nom du salut pu- 
blic. » 

Et- quelques années plus tard, au moment où le 
gouvernement était plus que jamnis menacé par 
les ennemis de l'ordre et de la paix publique, il 
entrait dans les rangs de l'opposition. 

En 1844, il collaborait à la Pi-esse d'Emile de 
Girardin, et il y écrivait, en parlant des Jacobins 
de 1844 — lui qui sera, par la trop grande éléva- 
tion de son idéal, et aussi par la crainte de com- 
promettre sa popularité, par son désir de s'offrir 
à l'adoration des foules, presque le complice des 
Jacobins de 1848 : 

« Ils veulent que le gouvernement, pourvu qu'il 
soit démocratique, ose tout, fasse tout, tienne tout. 
La tyrannie qui leur paraît exécrable en haut, leur 
parait excellente en bas ; ils oublient que l'arbi- 
traire ne change pas de nature en se déplaçant, et 
que si l'arbitraire des rois et des aristocrates est 
insolent, l'arbitraire du peuple est odieux. » 

Vax 1847, il publiait son llisloire des Giron- 
dins, et l'immense succès, le succès populaire, le 
succès révolutionnaire de cette œuvie harmonieuse- 



72 LA VIE PMUSIENNP: 

ment emphatique, le ra})procliait, par une sorte de 
gratitude littéraire, de cette classe, de cette multi- 
tude, dont il redoutait et flétrissait naguère le des- 
potisme. Puisqu'elle l'admirait, ne devait-elle pas 
lui paraître admirable ? Ses convictions républi- 
caines naquirent ou s'accrurent de l'exaltation de 
son orgueil. 

Et cet orgueil ne fut souvent que de la vanité, 
et de la vanité la plus puérile. Son àme était géné- 
reuse, ses intentions étaient très pures, mais il 
jouait un rôle, et il clierchait à plaire. Plaire au 
peuple n'est pas le meilleur moyen de le servir et 
une éloquente tirade ne remplace pas une éner- 
gique décision. On ne gouverne pas avec des 
phrases, avec des illusions et avec des rêves. 

La vérité, tôt ou tard, finit par s'imposer. Mani- 
festations agressives, revendications exagérées 
jusqu'à l'absurde, émeutes inspirées par la haine 
bien plus que par la misère, désabusèrent, éclai- 
rèrent le poète transformé en tribun. Déjà, aux 
heures de péril — de péril pour lui, comme pour 
la France — il avait lutté A'aillamment contre des 
illuminés et des fous qui avaient puisé peut-être 
dans sa prose, dans ses vers, dans ses enthou- 
siastes panégyriques de la DéniDcratie, une partie 
de leur exaltation. 

A mesure qu'augmentait peu à peu, d'émeute 
en émeute, de déception en déception, sa trop tar- 



LES HOMMES DU JOUR 73 

dive clairvoyance, sa popularité diminuait. Dans 
celui qui avait rêvé la gloire d'un grand citoyen, 
on ne voulait plus voir qu'un grand poète. Et il 
connut, il but jusqu'à la lie, le pire châtiment qui 
puisse frapper l'homme qui a donné son àme à la 
foule : l'ingratitude et l'oubli. 

Son collègue et son rival, Ledru-Rollin, ne lui 
ressemblait que par les plus mauvais côtés. Que 
ce fantoche ait réussi à devenir un personnage, 
une sorte de roi, cela juge une époque et un pays. 
On a les grands hommes qu'on mérite. 

« A distance et à travers les souvenirs, écrivait 
Maxime du Camp qui le vit de près, il est impos- 
sible de comprendre l'influence que Ledru-Rollin 
exerça. C'était une sorte de bellâtre, coiffé en coup 
de vent, portant la tète de trois quarts, avec de 
grosses joues bouffies et des pâleurs subites qui 
dénonçaient un Cit'ur peu sûr de lui. 11 était vide 
et sonore ; ses discours pleins de redondance sen- 
taient la rhétorique : rien de fin, rien d'ingénieux, 
rien de grand. La phrase même était peu correcte ; 
il faisait de l'éloquence comme une grosse caisse 
fait de la musique. En lui nulle distinction de race, 
nulle distinction acquise; il était commun, et la 
boursouflure de son esprit semblait avoir envahi 
son corps... Il ne suffit pas d'être gros pour être 
fort, et Ledru-Rollin était faible de toute façon, 
par le cerveau, par le talent, par le caractère. Nul 



74 LA VIK P.VRISIKNNK 

plus que lui ne justifia la parole de Stuart Mill : 
« La tendance du gouvememont représentatif 
incline à la médiocrité (1). » 

Petit-fils de Nicolas-P]iili]»p(' Ledru, plus connu 
sous le nom de Conius, qui avait le titre de physi- 
cien du roi et qui ii'échapi)a qu'à grand'peine aux 
terroristes de 1793 (2), Ledru-Rollin était né en 
1808, à Paris. Des succès de collège, qui étaient 
déjà des succès de rhéteur, commencèrent à enfler 
cette vanité précoce qui d(;vait prendre, favori- 
sée par les circonstances, de si vastes propor- 
tions. 

Avocat à la Gnir de cassation, il se tourna très 
vite vers la politique. En 1832, à vingt-cinq ans, 
ayant par une grâce d'état, à Page où les plus 
intelligents, les mieux doués, doutent et hésitent, 
des opinions, des convictions bien arrêtées, 
immuables, définitives, il rédigeait et signait le 
premier une protestation contre l'état de siège et 



(1) Maxime du Camp, Souvenirs lilléraires, chap. xii. — « M. Le- 
(Jru-Rollin, le chef nominal du i>ai'ti extrême, n'est pas un 
homme d'une grande capacité, et son courage moral n'est 
pas à l'abri du soupçon ; mais c'est un véritable orateur de 
la populace, désireux de conserver son pouvoir actuel aussi 
longtemps qui! le pourra, et assez hardi pour tout entre- 
prendre, pourvu qu'il se sente appuyé par la multitude. » 
NORMAMJT, Une Année de liéroludon, t. I, p, 254. 

(2) Il fut incarcéré. Le y thermidor le sauva, comn)e bien 
d'autres. 11 avait été professeur de plly^<ique des Enfants 
de France. 



LES HOMMES DU JOUR 



75 



publiait un mémoire virulent sur les massacres de 
la rue Transnonain. 

Il inaugurait ainsi sa carrière d'ami du peuple, 




Ledru-RoUin. 



et il l'inaugurait déjà avec une remarquable exa- 
gération. 

Jamais Demos, le stupide Demos, n'eut de fla- 
gorneur moins discret ni de plus plat courtisan. 
Cette idée si niaise, si absurde, si dangereuse — 
et parfois si lucrative pour un ambitieux sans 
scrupules — que Demos est bon, que Demos est 



7(5 L.V VIE PARISIENNE 

généreux, que Demos est sublime, que Demos est 
infaillible, il l'exprima de toutes les manières, il 
mit à son service la- plus banale, la plus intaris- 
sable verbosité, et un sectarisme étroit, buté, sourd 
et aveugle, qui ne s'effrayait de rien, que rien 
n'entamait. 

Le pire, c'est qu'il était sincère. Il n'avait pas, 
en matière politique, la moindre dose de scepti- 
cisme et ce n'était qu'un imbécile. Un imbécile 
oratoire, et même, ce qui me semble bien moins 
rare qu'on ne croit, et je pourrais citer d'autres 
exemples, un imbécile doué de quelque talent ver- 
bal et littéraire. Ce qui lui manquait, c'était tout 
simplement l'originalité et la vigueur et la recti- 
tude de la pensée, et cette intelligence vraiment 
supérieure, qui se défie des préjugés, des idées 
toutes faites, des clichés, des rengaines et des ti- 
rades. 

Jusqu'à ([uel degré de sottise allait, chez Ledru- 
Piollin, ce culte, ce fanatisme du peuple, une anec- 
dote très authentique va nous le montrer, une de ces 
anecdotes qui en disent plus, sur un homme, que 
les plus longues appréciations. 

Il se présentait comme candidat à la deputa- 
tion, au Mans, oîi le 2'' collège devait l'élire à 
la place de Garnier- Pages. Pendant sa cam- 
pagne, un discours, où il attacjuait avec A'io- 
lence le e'ouvernement, l'avait fait condamner à 



LES HOMMES DU JOUR 77 

quatre mois de prison. L'arrêt fut d'ailleurs cassé 
pour vice de forme, et aux assises d'Angers, de- 
vant lesquelles on avait renvoyé le procès, les 
jurés sempressèrent d'acquitter un adversaire 
du pouvoir. 

Au cours des débats deA^ant la Cour de cassa- 
tion, le procureur général Dupin eut à prononcer 
ces mots : Souveraineté du peuple. Aussitôt on 
vit se dresser un gros homme qui agitait les bras. 
Sa figure respirait la plus vive indignation. Son 
toupet tremblait sur sa tète. C'était Ledru-Rollin, 
et ce ne pouvait être que lui. Qui aurait éprouvé 
autant de fureur, de fureur civique, devant une 
expression aussi peu provocante ? 

On le regardait avec surprise. Soudain sa voix 
retentit comme un tonnerre : « A genoux. Mon- 
sieur le procureur général, s'écria-t-il, à genoux! 
Quand on prononce le nom du peuple souverain, 
ce n'est pas debout mais à genoux qu'il faut le 
prononcer (1). » 

La collaboration de Danton et de Joseph Prud- 
homme, si elle était possible, aboutirait à ce genre 
d'éloquence. C'est de la bêtise délayée dans de l'em- 
phase. 

(1) Les Condamnés de Versuillcs, par Pascal Rhate. Paris, 
1850, p. 35. — Ce Rhaye n'a pas iorcé la note. Il cite textuel- 
lement et il admire. Celait 'un pur, un partisan de Ledru 
Kollin. 11 voit en lui un grand citoyen et un grand orateur. 

6 



LA VIE PARISIENNE 



Même en 1848, h cette époque qui fut à la fois, 
par un étrange phénomène, celle des vieilles barbes 
et celle des raseurs, on ne put s'empêcher, à la 
longue, de trouver Ledru-Rollin ridicule. 

Les plus indulgents, ceux qui partageaient le 
plus ses opinions, lui reprochaient d'abuser des 
phrases grandiloquentes et des nobles attitudes. 

Bel homme, — et il le savait, et il en profita, lui, 
le défenseur des pauvres, pour faire un liche 
mariage (1), — il bombait le torse, se dressait sur 
ses ergots comme un coq de combat — mais ce 
coq avait la vanité d'un dindon. 

La statue qu'on devait plus tard lui élever, il se 
rélevait à lui-même, chaque fois qu'il montait à 
la tribune. La tête si haute qu'elle semblait ren- 
versée en arrière, le geste dominateur ou mena- 
çant, il brandissait contre la bourgeoisie égoïste 
des foudres de fer-blanc. Les mêmes mots appa- 
raissaient sans cesse, prononcé sur le même ton, 
encadrés dans la même rhétorique emphatique et 
creuse. Ils étaient trop prévus. Ils avaient fini par 
perdre presque tout leur effet. 

Cependant les événements se précipitaient. Le 
peuple à qui on avait prodigué des promesses 



(1) Il av;iit épousé une riche Irlandaise, conquise par son 
toupet et par ses trémolos. Et cela lui permit, pendant la 
monarchie de .luillet, de subventionner plusieurs feuilles 
démocratiques et d'accroître ainsi sa popularité. 



LES HOMMES DU JOUR . 79 

qu'on ne pouvait pas tenir, s'étonnait, s'indignait. 
La popularité de Ledru-Rollin s'effritait de jour ne 
jour. On attendait de lui des actes et il ne donnait 
que des paroles. Contre sa faconde ambitieuse et 
stérile s'unissaient ceux dont elle menaçait les 
intérêts et ceux dont elle avait trop flatté les pas- 
sions. 

Les journées de juin, qu'il n'avait su ni prévoir, 
ni empêcher, et dont on le rendit responsable, la 
ridicule tentative des Arts et ]SIêtiers l'achevèrent. 
Outre dégonflée, il s'écroula tout d'un coup et 
pour toujours. 

En se servant des classifications d'aujourd'hui 
pour caractériser les hommes d'autrefois, on pour- 
rait dire que Lamartine était un progressiste et 
Ledru-Rollin un radical. Louis Blanc était un so- 
cialiste. 

D'où venait son socialisme? En grande partie 
de son orgueil blessé. 

Un jour, au Luxembourg, à une de ces heures 
où jaillit de l'âme tout ce qu'elle a de plus amer, 
il prononça ces paroles : 

« Etant presque enfant, j'ai dit : Cet ordre so- 
cial est inique ; j'en jure devant Dieu, devant ma 
conscience, si jamais je suis appelé à régler les 
conditions de cette société inique, je n'oublierai pas 
que j'ai été un des plus malheureux enfants du 
peuple, que la société a pesé sur moi ; et j'ai fait 



80 LA VIE PARISIENNE 

contre cet ordre social, qui rend malheureux un si 
grand nombre de nos frères, le serment d'Anni- 
bal (1) 1 » 

Or, cet « enlant du peuple » était le fils d'un 
inspecteur général des finances, sous le roi Joseph, 
à Madrid, où il naquit en 1813. Originaire de 
Rodez, M. Blanc père, allié aux Pozzo di Borgo, 
qu'on peut difficilement assimilera des prolétaires, 
s'était réfugié en Espagne, après avoir eu plu- 
sieurs de ses parents guillotinés sous la Révolu- 
tion. Dépossédé de son poste, par la chute du roi 
Joseph, ce haut fonctionnaire rentra en France, 
et reçut, comme émigré, une pension sur la cas- 
sette particulière du roi. 

A sept ans — et si incontestable que me paraisse 
sa supériorité intellectuelle, je suppose qu'à cet âge 
il ne devait pas encore en avoir fourni beaucoup de 
preuves — Louis Blanc obtint, pour tout le cours de 
ses études, une bourse au lycée de Rodez. En lui 
enlevant ses protecteurs, en supprimant la pen- 
sion que lui avait accordée Louis XYIII et main- 
tenue (Charles X, la révolution de 1830, une révo- 
lution dont il ne partageait en rien les idées, ruina 
l'ancien inspecteur des finances. 

A peine sorti du lycée, Louis Blanc fut obligé 

(1) Ce serment d'Annibal, ?i tous ceux qui n'ont pas, en 
France, la place qu'ils mériteraient d'occuper, le prêtaient, 
elle serait pleine d'antipalriotes et d'anarchistes. 



LES HOMMES DU JOUR 81 

de gagner sa vie. Les études qu'il avait faites 
grâce aune faveur de la monarchie, c'est contre la 
monarchie qu'il s'en servira plus tard. 

Il fut, et son orgueil en souffrit cruellement, 
le précepteur râpé, pour lequel on n'a pas beau- 
coup plus d'estime et d'égards que pour un domes- 
tique. L'humilité de sa situation s'aggravait de 
l'exiguïté de sa taille. 

En 1832, un grand industriel d'Arras, un cons- 
tructeur de machines, M. Mallet, le choisit comme 
professeur de ses enfants. C'est à cette époque et 
dans cette même ville qu'il fit ses débuts d'écrivain. 
Le Progrès du Pas-de-Calais publia ses premiers 
articles. Il avait vingt ans, et déjà il se sentait prêt 
à résoudre, d'un trait de plume, les problèmes les 
plus ardus de la politique et du socialisme. 

Cinq ans après, presque célèbre, sans avoir 
atteint encore la trentaine, il était rédacteur en 
chef d'un des principaux journaux parisiens, le 
Bon Sens (1), et, en 1840, sûr de lui, sûr de ses 
idées, convaincu que leur application détruirait 
toutes les iniquités sociales, il faisait paraître son 
traité de V Organisation du Travail (2). 

(1) Fondé en 1832 par Cauchois-Leniuire, avec celte épi- 
graphe : « La voix du peuple est la voix de Dieu ». Louis 
Blanc n'en fut rédacteur en chef que de janvier 1837 à 1838, 
et le journal disparut le 3 mars 1839. 

;2) L'année suivante, il publia son Ilisloire de dix ans, œuvre 
de parti qui contribua beaucoup à sa popularité. 



82 LA VIE PARISIENNE 

Ces idées, ces théories, sur lesquelles j'aurai 
l'occasion de revenir, à propos du droit au travail 
et des ateliers nationaux, elles entrèrent avec lui, 
et en quelque sorte [)ar effraction, sous la poussée 
du peuple, dans le gouvernement provisoire. 

Il y avait alors un Dieu des bonnes gens. Il y 
avait aussi un Socialisme des bonnes gens. C'était 
celui de Martin, dit Albert. 

Personne, en 1848, ne connaissait Albert. C'est 
à peine si Albert se connaissait lui-même. Mais 
Louis Blanc, qui appréciait surtout en lui son 
admiration })Our Louis Blanc, le protégeait, le 
patronnait, et l'imposa au nouveau gouverne- 
ment. 

Albert était un bon homme, terriblement sincère. 
Il se croyait babouviste. Cette formule, la Répu- 
blique des éffcm.v, le remplissait d'enthousiasme. 
Il avait fonctionné quelque temps à luRéfoi'nie (1), 
non pas comme rédacteur, son orthographe par 
trop démocratique s'y opposant, mais comme cal- 
ligraphe. Il copiait les proclamations. C'était 
presque les rédiger. 

Albert, ([uand il sortait, par hasard, de son 
habituel silence, exprimait doucement des opi- 
nions violentes et dangereuses, qui lui semblaient 
aussi équitables que fraternelles. Comme son 

(1) Louis Blanc collaborait à ce journal. 



LES HOMMES DU JOUR 83 

maître Babeuf, il voulut faire le bonheur des gens, 
malgré eux. Il ne se fâcha que le jour où on l'ac- 
cusa de ne pas être un ouvrier, un vrai ouvrier, 
mais un patron ;l). Pour répondre à ces attaques, 
qui risquaient de le déshonorer, il publia, dans 
le Moniteur du 5 mars 1848, cette petite note : 

« Albert, né à Bury (Oise) en 1815, fils d'un 
fermier, fut apprenti chez un de ses oncles, le 
citoyen Piibou, fabricant de machines, rue Basse- 
des-Ursins, n°21. Depuis, il a été employé par 
diverses personnes, parmi lescjuelles nous pou- 
vons citer le citoyen Pecqueur, fabricant de ma- 
chines, près le marché Popincourt; le citoyen 
Margox, rue ]Ménilmontant, n° 21. La veille du 
jour où la République fut proclamée, le citoyen 
Albert travaillait comme ouvrier dans la fabrique 
de boutons du citoyen Bapterouse, rue de la 
Muette, n" 16, où sa blouse et ses instruments de 
travail sont encore... » 

Président de la commission des récompenses 
nationales, le citoyen Albert, au Gouvernement 
provisoire, n'était qu'un reflet et un écho de Louis 
Blanc. Renversé avec lui par l'Assemblée, il fut, 
et au premier rang, un de ceux: qui, le 15 mai, es- 



(1) C'était ce qu'avait prétendu, dans l'article que j'ai 
déjà cité, Crnker, en confondant Albert avec un manufac- 
turier du même nom, impliqué dans les troubles de Lyon, 
sous Louis-Philippe. 



84 LA VIK PAHISIENNI-: 

sayorcnt tic le renservorà sou tour. Dev.iut la haute 
Cour à l)Ourg'es, tandis que la plupart de ses com- 
pagnons de lutte semblaient n'écouter que leurs 
rancunes et le désir de se sauver, il ne voulut 
échapper à aucune de ses responsabilités, ni l'enier 
aucun de ses actes. 

Condamné à dix années de détention, il fut 
amnistié en 1859 et, par une touchante attention, 
on donna à ce démocrate, exagéré mais probe, qui 
se jtréoccupa toujours d'éclairer les masses, un 
petit emploi de la Compagnie du gaz. 

Frère d'un des chefs de l'opposition sous la 
monarchie de Juillet, qui mourut en 1841, Louis- 
Antoine Ciarnier-Pagès, à défaut de son talent, 
hérita de sa popularité. Le collège électoral de 
Verneuil l'envoya à la Chambre des députés. 
Réélu en 1845, il prit part, avec le zèle le plus 
ardent, à la campagne réformiste. 

Si Louis Blanc était trop petit, Garnier-Pagès 
était trop grand, mais sa haute taille aidait à son 
prestige, [larce que les foules aiment les g/'((nds 
hommes. Grave et sentencieux, avec son vaste 
front de penseur, avec ses longs cheveux gris à 
la Franklin qui flottaient sur ses épaules, il repré- 
sentait à la Chambre et il représenta au Gouver- 
nement provisoire le démocrate solennel. 11 riait 
rarement. On ne doit pas i-ire tant (jue le ])euple 
souffre, et le peuple souffre toujours. 11 semblait 



LES HOMMES DU JOUR g;' 

porter sur son dos coiirhc le poids de toutes les 
iniquités sociales. 

Plein de respect et d'admiration pour lui-même, 
doué d'un incommensurable orgueil et d'une de ces 
ambitions qui se déguisent en dévouement civique, 
ce défenseur des classes opprimées se croyait né- 
cessaire à leur émanci[)atiou (1). C'est pour les 
servir qu'il s'élevait. 

Un mot le peint, un mol emphatique et vide, 
qu'il prononça en 1847, au banquet de Montpel- 
lier : « Rien pou/- soi, tout pou/' la put rie! » 

Député, membre (Ui Gouvernement provisoire, 
maire de Paris, ministre (2), voilà ce qu'il 
appelait, sans doute, plus tard : Rien pour soi. 

La République avait besoin d'hommes de talent. 
Il s'était offert. Il voulait sauver la République. 
Il fut un de ceux qui lui donnèrent le coup de 
grâce, par son impôt des 45 centimes, qui la ren- 
dirent si impopulaire dans les campagnes et 
qui devaient contribuer, dans une si large 
mesure, à l'élection de Louis Napoléon et à la 
proclamation de l'Empire. 

Il n'en continua pas moins à se considérer 

(T) « Son visaye et ses liabiliulos de corps iinliqiieMl la 
plus grande satisfactior. de lui-même, la plus grande con- 
fiance en son infaillibilité. » Emile Thomas, Histoire des Ateliers 
nulionaux. Paris, 1.S48, p. 36. 

(2) Il était maire de Paris, lorsqu'il fut nonuné, le ô mars, 
ministre des Finances à la place de M. Goudchaux. 



86 LA VIE PARISIENNE 

comme un homme d'Etat de premier ordre, et dans 
la retraite ([u'il n'avait |)as désirée, occupé de 
spéculations iinancières, ce qui était pour un démo- 
crate une sing-ulière fin dévie, il ne laissaitécha})- 
per aucune occasion de défendre et de louer le rôle 
politique qu'il avait joué en 1848 (1). 

Beaucoup moins solennel et, probablement, 
beaucoup moins convaincu que son collègue Gar- 
nier-Pagès, Ferdinand Flocon peut passer pour le 
prototype de ces « administrateurs », de ces com- 
missaires du gouvernement, envové dans les 
départements par Ledru-Rollin pour y répandre 
la bonne parole républicaine. Gham les représente 
la pipe à la bouche — la pipe à cette époque dé- 
classait uu homme — une queue de billard à la 
main et coiffés du chapeau des ^lontagnards de 
Gaussidière. Tous n'étaient pas des imbéciles ou 
des coquins, mais beaucoup d'entre eux, recrutés 
au petit bonheur, car on n'avait pas l'embarras 
du choix, firent leur éducation administrative 
dans une salle de rédaction ou dans une saHe de 
café. 

Flocon était rédacteur en chef de I<i lU'foi'iuc 
lorsqu'il monta, l)rus([uement et sans pré])aration. 



{\\ Notamment dans son llhloire de la fiévolution de IS'ifi, 
publiée de 18fi0 à 1S62, et dans l'ouviage qui lui fait suite : 
Hhtoire de la Coinmbsion exérulivc (IStîH). — Garnier-Pagès, 
qui était né en 1805, mourut en 1878. 



LES HOMMES DU JOUR 87 

au pouvoir. Sa tenue et ses habitudes ne s'en 
trouvèrent pas sensiblement modifiées. Il restait 
et il resta toujours, au moins en apparence, ce 
qu'il avait été, sous le règne de Louis- Philippe, 
avant sa période de prospérité et de gloire. Et sa 
femme, cette ancienne grisette à qui on attribua 
la phrase célèbre : « Cest nous qui sont les prin- 
cesses », sa femme non plus n'avait pas beaucoup 
changé. Le sentiment d'une dignité trop récente, 
trop imprévue, le respect du protocole lui man- 
quaient complètement. Elle amusa par la liberté 
de ses manières et sa vanité naïve les petits jour- 
nalistes et les chansonniers du temps (1). l'iocon 
l'avait épousée trop tôt. Rien n'annonçait encore 
ses hautes destinées. 

Il n'était ni un sectaire ni un sot. Il se montra, 
comme homme do gouvernement, relativement 
modéré, et la modération, en 1848 ressemblait à 
de «l'habileté, mais le pouvoir le grisa. Il en re- 
chercha, il en savoura avec exagération le faste, 
sans rien sacrifier de la négligence de sa tenue, 
ou peut-être n'eut-il lair de le rechercher et de s'y 
complaire que pour ne pas désobliger sa femme et 
éviter des querelles de ménage. Parvenu ou mari 
trop docile, on ]»eut choisir. 

(1) V'oir VAi>i>enilicc. On prétendait, quelle avait été la maî- 
tresse de Lamartine, ministre des Affaires étrangères, et 
qu'elle l'avait rendu étranger aux ajjaires. 



88 LA. VIE PARISIENNE 

Un journaliste, cité dans VAlnidiiach histo- 
rique de la République française (1), écrivait en 
mars 1848 : 

« M. Flocon, ministre de l'Agriculture et- du 
Commerce (2), s'est établià Saint-Gloud, au pavil- 
lon de Breteuil, et a pris possession de l'ancien 
Petit-Château. 

11 parait que les voitures du ministère de l'Agri- 
culture et du Commerce sont bien mal suspendues, 
car S. Exe. Mme Flocon les a reléguées sous la 
remise, après s'en être servie une fois. Elle a 
déclaré que ce sont de véritables fiacres. Son 
Excellence a été si horriblement cahotée, elle a 
les nerfs si délicats, qu'elle ne peut supporter 
maintenant que les voitures de Mme la duchesse 
d'Orléans (3). » 

A côté, de ce gouvernement provisoire, qui put 
se tromper, qui se trompa certainement, mais qui, 
dans son ensemble, était plein de bonnes intentions 
— irréalisables — il existait, presque aussi puis- 

(1) Par un Ami de 1 Ordre. Paris, 1850, p. 85. Gel Ami de 
l'Ordre était Jli-ien Tuaveus qui a publié également en 1851 : 
rAiillrougc, Almanach antisocialistc, anticommuniste. 

(2) 11 avait succédé à M. Belhemoiit, nommé le 24 février, 
et qui ne fut ministre de lAgricullure et du Commerce que 
pendant quel([ues jours. 

(3) Tirel assure, dans sa brochure déjà citée, (jue Flocon 
avait à sa disposition le coupé te Paon, attelé de Chicarl et 
Inlrigunl, et pour sa femme la calèche la Duche$se, attelée 
de Calypso et Pomarc. 



LES HOMMES DU JOUH 89 

sant que lui, représentant de toutes les utopies 
comme de toutes les haines, un autre gouverne- 
ment, soutenu par une grande partie du peuple, la 
moins saine, et qui essaya de s'imposer et de domi- 
ner par l'émeute. Il avait deux chefs, qui, heureu- 
sement, se détestaient, Barbes et Blanqui. 

Aventureux, chevaleresque, quand les passions 
politiques ne l'entrainaient pas hors de sa nature (1) 
celui qu'on a appelé le Bayard de la Démocratie 
était un créole dont Tànie féminine, impressionnable, 
ultra-sensible, et dans les moments de détente et de 
calme, charmante, s'exaltait jusqu'à la folie dès 
qu'il s'agissait pour lui de défendre la cause popu- 
laire. Il aimait le peuple comme une femme aime 
un amant, avec la même passion, avec le même 
désir de tout lui pardonner, avec la même aveugle 
tendresse. 11 est la plus complète incarnation du 
démolàtre. 

Blanqui ne lui ressemblait pas. 11 incarnait, lui, 
l'Envie démocratique (^2), C'était un petit rouquin 
sec et maigre , avec un visage inquiet, soupçonneux, 



(1) On a établi de la inanièro la pins irréfulable que non 
seulement il approuvait les attentats contre Louis-IMiilippe, 
mais que dans plusieurs dentre eux il joua un rôle actif. 

(2) « Pdanqui, homme excessivement dangereux, dont j'ai 
toujours dit qu'il avait du fiel et de la bile dans le ctrurau 
lieu de sang. » Déposition de Ledru-Rollin devant la Com- 
mission d'enquête (sur les journées de juin), le ô juillet 
1848. 



ÎKI LA VIE PARISIENNE 

un regard aigu, un regard de conspirateur ou de 
mouchard. Et il y avait, semble-t-il, de l'un et de 
l'autre, dans cet homme ténébreux, suivant les 
impulsions de ses haines. 

Le 24 février 1848, on découvrit par hasard, 
dans le cabinet de l'ancien secrétaire de Guizot, un 
document qui portait comme titre : Déclaralions 
faites par Blanqui devant le ministre de V Inté- 
rieur (22, 23 et 24 octobre 1839). 

Taschereau publia ces déclarations dans le 
premier numéro de sa Nouvelle Revue rétrospec- 
tive. Ce premier numéro parut le 31 mars. 

Blanqui prétendit que le document reproduit 
avait été fabriqué non par lui mais contre lui (1), 
mais il se déroba devant un procès que lui in- 

(1) Ces déclarations n'étaient, à vrai dire, qu'une copie, 
qui ne portait aucune signature. « Quoique la délation ne 
fût pas signée, personne n'hésita à l'attribuer à Blanqui. 
Les confidences des anciens membres du gouvernement de 
Louis-Philippe prouvèrent que l'opinion publique ne s'était 
pas trompée, et j'ai personnellement entendu M. Gabriel 
Delessert — qui était incapable de mentir — affirmer quil 
avait reçu communication de plusieurs rapports semblables, 
émanés tous de Blanqui, rapports remis, de la main à la 
main, par une femme qui avait un lien de très proche pa- 
renté avec le prisonnier et qui avait pris le soin préalable 
de les recopier. » M.^xime du Camp, Souvenirs de l'année IS'iS, 
p. 150. 

Maxime du Camp raconte plus loin (p. 170) que, lors de 
l'envahissement de l'Assemblée, le 15 mai, nn seul député 
quitta la salle, Taschereau, qui avait appris que Blanqui 
avait donné l'ordre de s'emparer de lui. 



LES HOMMES DU JOUR c,l 

tenta Taschereau, qu'il accusait de faux, comme 
il se déroba devant le jugement d'un tribunal 
d'honneur proposé par quelques-uns de ses amis. 

Dans l'audience du 2 avril 1849, devant la Haute- 
Cour de Bourg-os, Barbés n'hésita pas à affirmer 
à plusieurs reprises — et son opinion sur ce point 
ne varia jamais — que ces dénonciations étaient 
de Blanqui : « Je soutiens, moi, s'écria-t-il on le 
regardant, qu'elles ne pouvaient sortir que d'un 
seul individu, qui est là. » 

Barbés, héroïque jobard, se trouvait payé, et 
largement, de ses efforts, de ses échecs, de ses 
fatigues, de ses souffrances, de ses longs mois 
d'emprisonnement, par la joie d'être acclamé par 
les foules, de prendre devant elles des attitudes 
de tribun, de brandir un drapeau, de prononcer 
des harangues véhémentes. Blanqui, pion aigre 
et débile du Républicanisme jaloux et niveleur, 
passait son temps à mâcher du fiel. Il ne désirait 
peut-être pas le pouvoir. Il ne pardonna jamais à 
aucun de ceux qui le détenaient. 

L'enthousiasme, les passions généreuses, il 
ne les connut pas. ^léme les hommes de son 
parti avaient peine à l'aimer ou à l'admirer. 
L'antipathie aussi bien que la crainte, naissait 
sur ses pas, le suivait partout. Cette anti- 
pathie apparaît dans tous les portraits qu'on a 
tracés de lui. Ecoutons, par exemple, Daniel 



92 LA VIK PARISIENNE 

Stern, qui no lui était pas systématiquement 
hostile (1): 

« La nature avait fait de Blanqui un chef de 
conjurés. Par une certaine puissance fébrile de 
pensée et de langage, il attirait et soumettait à 
ses volontés les hommes de tempérament révolu- 
tionnaire. Petit (2), pâle, cliétif, l'œil brillant 
d'un feu concentré, portant déjà le germe d'une 
maladie de cœur que les veilles, le dénùment, la 
prison, devaient rendre incurable, il paraissait 
chercher, par l'ardeur de ses colères, à ranimer 
dans son sein le souffle frêle d'une existence qui 
menaçait de s'éteindre avant qu'il eût assouvi ses 
ambitions. 

« Ses ambitions où le portaient-elles ? 

« Resserrer fortement le lien détendu des tradi- 
tions jacobines, planter plus haut et plus loin que 
personne le drapeau de l'égalité, personnifier enfin 
la douleur, la plainte, la menace du prolétaire 
tant de fois déçu par des révolutions avortées, 
s'emparer ainsi de la dictature des vengeances, 
pousser en un jour de triomphe ce qu'il a appelé 
le mugisscmenl de la M(t/'sc/7laise, tenir, ne fût- 
ce qu'une heure, la société tremblante sous sa main 

(1) Histoire de la nérolution de IS'iS, t. 1. p. 304. 

(2) « On l'appelait familièremenf , dans les sociétés se- 
crètes : le petit BlaiHini. Après le 12 mai 1839, Barbes disait, 
en expliquant la déroute des insurijés : ic petit a eu peur. » 
(Note de Daniel Ster.n.) 



LES HOMMES DU JOUR 93 

de fer, tel parait avoir été le rêve de ce cœur taci- 
turne. Ce rêve, communiqué à demi, exalté par un 
ascétisme qui accroissait chaque jour son besoin 
d'émotions, lui donnait sur la jeunesse un grand 
ascendant. 

« Il était doué, d'ailleurs, de facultés rares. Il 
possédait, avec l'audace de l'initiative, une vive 
intelligence des oscillations de l'opinion et des 
prises que donne sur elle la circonstance. Jamais 
entravé par le besoin de repos, patient, habile au 
souterrain travail des conjurations, simulé et 
dissimulé , QOiwme Y^v\e Salluste, prompt à ouvrir 
des courants électriques à travers les masses, il 
était versé dans l'art d'attiser, en le contenant, 
le feu des passions. Par sa vie pauvre et cachée, 
par la souffrance empreinte sur ses traits, par 
le sourire sarcastique de sa lèvre fine et froide, 
par la verve d'imprécation qui, tout à coup, jail- 
lissait comme malgré lui de sa réserve hautaine, 
il inspirait tout ensemble la compassion et la 
crainte, et faisait jouer à son gré ces deux grands 
ressorts de l'âme humaine. 

« Aussi, pendant plusieurs années, fut-il l'idole 
des sociétés secrètes. Les républicains les plus 
éprouvés se rangeaient à sa suite. Mais, après 
l'émeute du 12 mai. Barbés, surpris de rencontrer 
dans un conspirateur si intrépide en apparence 
des prudences, des habiletés, (|ue sa simplicité 



9+ lA VIE PAUISIENNE 

généreuse ne pouvait comprundru, étonné surtout 
des ménagements dont il le vit l'objet de la part 
du gouvernement, entra en défiance. 11 alla jus- 
qu'à l'accuser d'avoir, par lâcheté ou par trahi- 
son, fait manquer le coup de main dont il avait 
été l'instigateur. Le parti républicain, pour qui 
la parole de Barbes était sacrée, s'éloigna d'un 
homme auquel il retirait son estime ; bientôt il ne 
resta plus autour de Blanqui qu'un })etit nombre 
de séides dont l'esprit s'exalta par la contradic- 
tion et dont le fanatisme ne connut plus de 
bornes. » 

Dans sa troupe de conspirateurs, d'émeutiers, 
de théoriciens, de fabricants de constitutions, de 
sauveurs du genre humain, la République de 1848 
devait avoir, à côté de ses ganaches, de ses 
comiques franchement amusants, son bouffon sin- 
cère et douloureux, Sobrier, « une tête sans cer- 
velle », comme l'affirmait Caussidière qui le con- 
naissait bien (1), « un pâle jeune homme, écrivait 
Louis Blanc (2), d'une nature tendre et excitable, 

(1) Déposition devant la Commission d'enquête, le 17 juillet. 

(2) Histoire de la dévolution de IS'iS. Paris, 1870, t. I, p. 295. 
Lucien de la Hodde raconte dans son Histoire des Sociétés 

secrètes que Sobrier, après avoir pris part à plusieurs com- 
plots dans les dernières années du rèijne de Louis-Philippe, 
avait fini par perdre courage et par ne plus croire au suc- 
cès possible du parti rénublicain, que k vers 184t), il en était 
arrivé à une misanthropie acre ipiil étourdissait tant bien 
que mal entre les fumées et les parties de dominos d'un es- 



LES HOMMES DU JOUR 95 

et dont l'àme, quoique douce, était capable d'une 
grande exaltation ». 

Celui-là, Daniel Sterne toujours admirablement 
renseigné, l'a jugé avec Ijeaucoup plus d'indul- 
gence que Blanqui : 

« Sobrier exerçait un ascendant très étrange sur 
les plus violents d'entre les terroristes. A le voir, 
cela n'eût pas paru possible. Son visage pâle et 
délicat, la douceur de sa physionomie, la politesse 
de ses manières, ne semblaient pas le désigner 
pour le rôle de chef de sectionnaires. Les plus 
singuliers contrastes se montraient en lui. Origi- 
naire de Lyon, fils d'un épicier chargé de famille, 
M. Sobrier avait été adopté par l'un de ses oncles, 
percepteur d'un village du département de l'Isère. 
Mais, au bout de peu de temps, il s'ennuya de la 
vie de bureau et partit un matin pour Paris, sans 
savoir le moins du monde ce qu'il allait faire. Il 
était alors âgé de vingt ans, frêle de corps, 
timide d'esprit, royaliste et bon catholique, d'une 
bravoure naturelle extraordinaire. 

taminet de la rue Xolre-Dame-des-Victoires. » D'ailleurs, les 
échecs, les déceptions n'avaient fait qu'exalter et rendre 
plus violentes ses opinions politiques. Brouillé avec sa fa- 
mille, il avait été obligé pour vivre de placer des assu- 
rances et même — c'est toujours de la Ilodde qui le ra- 
conte — d'accepter des secours d'argent du patron de son 
estaminet, lorsque la mort d'un de ses parents lui procura 
une dizaine de mille francs de rente, dont il avait le plus 
pressant besoin. 



9(i LA VIK PARISIENNE 

Pendant le trajet de Lyon à Paris, la diligence 
où il aA'ait pris place s'arrêta de nuit au bas d'une 
côte, dans le voisinage d'un puits profond et dé- 
couvert ; M. Sobrier, en descendant de voiture, y 
tomba. On fut longtemps avant de l'en retirer. II 
était évanoui, saignant, la tête meurtrie. On le 
tint pour mort. Quant il revint de la longue ma- 
ladie qui fut la suite de cette chute, son cerveau, 
déjà faible s'était affaibli encore ; il s'exalta. 
Bientôt, sous l'influence de ses compatriotes lyon- 
nais, tous affiliés aux sociétés secrètes, Sobrier 
tourna à une sorte d'ilhuninisme républicain dont 
ses nouveaux amis surent tirer avantage, quand, 
par suite de deux héritages opulents, il fut devenu 
l'un des champions les plus riches de la cause dé- 
mocratique. Entré, en 1834, dans la Société des 
saisons, Sobrier se trouva compromis dans le 
complot d'avril. Le 21 février, il combattait bra- 
vement aux barricades, et il fut désigné, dans les 
bureaux de la Réforme, pour aller, de concert 
avec M. Caussidière, prendre possession de la 
Préfecture de police. Deux jours après, M. Caus- 
sidière, soit pour éloigner un concurrent incom- 
mode, soit plutôt pour créer un autre centre révo- 
lutionnaire qui resterait, à l'insude tout h; nK)nde, 
sous sa direction, euA^oyait M. Sobrier s'établir 
rue de Rivoli, n" 16, dans un appartement dépen- 
dant de l'ancienne liste civile, et lui remettait le 



LKS HOMMES DU JOIK 97 

soin d'y organiser, au plus vite, un club et un 
journal. Protégé par M. de Lamartine, qui espé- 
rait se servir de lui,. et qui, sans l'avis de ses 
collègues, lui Tit délivrer des armes par la Pré- 
fecture (i), Sobrier forma, sous le pied des mon- 
tagnards de Caussidière, un corps de 300 à 400 
hommes qui, ainsi campé au milieu du quar- 
tier le plus paisible et le plus riche de Paris, 
y causa un étonnement et une frayeur immodérés. 
Le ton donné rue de Rivoli était celui de la Pré- 
fecture de police. On y parlait à tout propos de 
l)rùler Paris, d'c/i finir avec les bourgeois. La 
vue ne s'y reposait que sur des pistolets, des 
sabres ou des carabines. On se tutoyait en se 
qualifiant de brigands ou de traîtres. On n'arri- 
vait jusqu'au chef ([u'à travers une haie d'estaf- 
fiers armés jusqu'aux dents et demandant, d'un 
air sinistre, le mot de passe. Pour compléter le 
tableau, une table de trente couverts recevait à 
toute heure quiconque se targuait de patriotisme, 
tandis qu'un carrosse de la liste civile, attelé de 
deux beaux chevaux des écuries royales, station- 
nait en permanence dans la cour, pour porter sur 

(1) Les armes «lui se trouvaient dans celle maison avaient 
été fournies à Sobrier par la préfecture de police, « à l'insu 
de la minorité du Conseil, sur une lettre émanée de M. de 
Lamartine. •> Lotis Blanc, Histnire de la Révidulion dr IS'iS, t. I, 
p. 29(1. — y. Méiii<nri'>; de (Mussidièir [à ({ui la lettre fut 
adressée), t. 11, p. 177. 



98 L.V VIE PAHISIENNE 

tous les points de Paris les ordres de Sobrier et 
de ses acolytes. Ce l'ut un véritable carnaval ré- 
volutionnaire, mené par la fou de la République. 
On le croyait redoutable, il n'était qu'extravagant. 
Le Sobrier républicain restait ce qu'avait été le 
Sobrier royaliste : le meilleur cœur du monde et 
le plus faible esprit qui au fond n'en voulait à rien 
ni à personne. » 

Cette maison de Sobi'ier ou plutôt cette forte- 
resse dans laquelle on avait amassé jusqu'à 400 
ou 500 fusils et 30.000 cartouches (1), était une 
des curiosités du Paris de 1848, une curiosité un 
peu effrayante, et devant laquelle les bourgeois 
du quartier ne passaient qu'en tremblant; mais 
elle devait faire plus de peur que de mal. 

Les convictions de Sobrier, comme celles de tous 
les exaltés, de tous les fous et de tous les imbé- 
ciles, étaient aussi sincères qu'intransigeantes, 
mais un assez grand nombre de conspirateurs, en 
1848, n'étaient ([ue des mouchards déguisés. 
Iluber appartenait à cette catégorie. 

Le civisme dlluber était si exubérant qu'il 
semblait à l'abri de tout soupçon, mais M. Michel 
Pionnier, secrétaire général de la Préfecture de 
police i^2), découvrit dans ses bui-eaux un dossier 

(1) AJfaire de Vallenlal dit l.'i niai IS'iS. Iié(iuisHoiie et réidi<iue 
de M. le Procureur général Baruch. Paris, 1849, p. ôlî. 

(2) V. sa déposition devant la Haute-Cour de Bourges. 



LES HOMMES DU JOUR 99 

relatif à ce fougueux adversaire de la monarchie 
de juillet. 

Le dossier en question contenait : 

1° Deux lettres signées par Huber(i), adressées 
par lui au préfet de police et dans lesquelles il fai- 
sait, à propos du complot Grouvelle, en 1838, 
qui se proposait d'assassiner Louis-Philippe, des 
révélations sur ses complices ; 

2» Un rapport qui se terminait ainsi : « Je n'ai 
pas oublié un instant ce que je devais au roi, 
et la preuve, c'est que, depuis l'amnistie, je lui ai 
sauvé deux fois la vie. Je n'ai fait que remplir un 
devoir, il est vrai, mais je l'ai fait par gratitude 
quand d'autres l'auraient fait par calcul; maintenant 
je pense que le roi n^ oubliera pas non plus ce que 
j'ai fait pour lui. » 

A part Louis Blanc et son fidèle Albert, les 
hommes dont on vient de parler n'étaient pas des 
socialistes, dans le sens que nous donnons au- 
jourd'hui à ce mot, pas plus que ne l'avaient été 
Hobespierre, Maratou Danton. Ils ne visaient qu'à 
une réforme politique par l'établissement du suf- 
frage universel, et sans aucune atteinte à la pro- 
priété. Us n'étaient, en somme, que des bourgeois 
démocratiques. 

Au contraire, Consi<lérant, Cabet, Pierre Leroux 

(1) \jnp. (le ces lellres est datée de Fîe.'uilien, le 10 août 
IS3S. 



100 



LA VIE PAKISIENNE 



et, dans une certaine mesure, Proudliun,trouvaieK„ 
la société mal faite, ce en quoi ils n'avaient pas 
tort, ei voulaient, du jour au lendemain, la trans- 
former. L'opération leur paraissait aussi facile 
que nécessaire, et c'est en quoi ils se trompaient 
lourdement. Chacun d'eux avait sa panacée et 
l'offrait à l'admiration des masses. 

Pour le fouriériste Considérant, élu en 1848 à 
l'Assemblée constituante, cette panacée c'était l'as- 
sociation dans le travail, qui devait rendre le travail 
attrayant, le Plicdanstère (1), dont un essai avait 
été tenté à Condé-sur-Vesgres, sous le règne de 
Louis-Philippe, grâce à l'appui financier d'im dépu- 
té, M. Baudet-Dulary, qui y perdit toute sa fortune- 
Considérant n'avait pas grande confiance dans 
le suffrage universel et ne croj^ait pas qu'il pût 
suffire à assurer le bonheur du peuple. 11 écrivait 
dans son livre, la Destinée sociale^ publié en 
1834 : « Où en est-on de nos jours ? A persuader à 
la nation ([u'elle doit, pour son bonlieur, concéder 
à tous les citoyens les droits politiques "d'élection 
et d'éligibilité. En présence des affreuses réalités 
d'ignorance, de grossièreté, d'incapacité, de mi- 
sère surtout, il faut que la politique soit bien im- 
prudente pour avoir le droit de leurrer la nation à 

(1) Il avait fondé, avec Fourier, en 1881, le journal le Pha- 
lanslrre, auquel surcéda, en 183(), la PltaUmgc, et, en 1843, la 
Déinoa-(itii- pacifique. 




Pierre Leroux. 



LES HOMMKS DU JOUR 103 

ce point, et que la nation soit bien sotte et bien 
niaise pour se laisser matagrobiliser ainsi ! » 

Député, il se hâta, pour guérir tous les maux 
dont souffrait le pays, de réclamer l'application de 
ses théories phalanstériennes. Il monta à la tri- 
bune, le 14 avril 1849, et demanda que le gouver- 
nement lui concédât, dans le fort Saint-Germain, 
un terrain de 1.200 hectares pour l'établissement 
d'une colonie sociétaire. L'Etat devait faire les 
frais de construction des bâtiments et accorder un 
crédit suffisant pour le prolongement de cet essai 
pendant deux ans. L'Assemblée constituante jugea 
cette expérience trop hasanleuse et trop coûteuse, 
et le Phalanstère ne lui disait rien qui vaille. Con- 
sidérant, irrité de voir son projet repoussé sans 
exameu, se lança de plus en plus dans l'opposition. 
Elu à l'Assemblée législative, il prit part à la cons- 
piration du 13 juin. La Haute-Cour de Versailles, 
le condamna par coutumace à la déportation, et 
ce fut la fin de sa carrière politi([ue et sociale. 

Pour Gabet, le plus sûr moyen, ou plutôt le 
seul, de réformer la société et de la rendre par- 
faite, c'était le Communisme. Il l'avait formulé et 
défendu sous la monarchie de Juillet, depuis la 
fondation en 1833, de son journal le Populaire (1). 
11 put enfin le mettre à l'essai, en 1848. 

(1) Il le formula surtout dans .sou livre. Voyage m karic 

(1840). 



loi L.V VIK l'AHISlENNE 

En 1847, il aAait proposé à ses disciples (dont 
la plupart étaient d'autant plus partisans de la 
communauté des biens qu'ils n'en possédaient au- 
cun) d'aller fonder une colonie en Icarie Ij. 

Le départ des soixante-neuf premiers colons, 
tous remplis d'enthousiasme, tous certains du 
succès, eut lieu le 3 février 1848. Cabet restait à 
Paris. 

Le 24 février, il faisait placarder sur les murs 
un Mdiiifeste des Conuministes Icariens, d'une 
forme très modérée, et dans lequel il recomman- 
dait à ceux qui partageaient ses théories, d'en ré- 
clamer l'application immédiate, mais de n'en at- 
tendre le triomphe que de « la puissance de l'opi- 
nion publique ». 

Bientôt, l'opposition à laquelle il se heurtait et 
qui était pour lui de l'égoïsme et de l'aveugle- 
ment, le fit sortir de ce calme philosophique qu'il 
avait essayé de garder. Il accusa le gouverne- 
ment de tiédeur et d'incivisme. Mais le gouverne- 
ment restait sourd à ses appels, indifférent à ses 
menaces, et le peuple lui-même se montrait beau- 
coup plus désireux, dans son ensemble, d'affermir 
la République (jue de se prêter à des expériences 
communistes. 

\\) On donne ce nom à un teniloiio d'un million d'Ames, 
situé dans le Texas, et dont Cabet avait obtenu, en 1S47, la 
concession. 



LES HOMMES DU JOUR 105 

Cabet se décida à quitter })oiir quel(|ue temps 
son ingrate patrie. Le 3 décembre 1848, il partit 
pour l'Amérique du Nord. De grandes désillu- 
sions, qui ne le corrigèrent pas, l'y attendaient (1). 
L'icarie ne marchait pas. Elle était livrée à 
toutes les divisions, à toutes les jalousies. La 
cupidité et la haine y régnaient comme dans les 
pays les plus monarchiques et les plus bourgeois. 
Des partis rivaux, irréconciliables, s'étaient for- 
més, se disputaient le pouvoir, les places, s'ai- 
grissaient chaque jour davantage dans une com- 
mune misère, le seul communisme qui y ait été 
appliqué. Les mécontents, qui étaient de beaucoup 
les plus nombreux, réclamaient la dissolution et 
la liquidation, une liquidation pour fin d'espé- 
rances et de rêves. On rendait naturellement Ca- 
bet responsable de cet échec si facile à prévoir et 
trop peu prévu. On en vint à le traiter de jésuite. 

Quand il revint à Paris, le 19 juin 1851, la ré- 
volution de 1848 qui avait donné tout ses fruits, 
des fruits amers, aboutissait à l'Empire. Le réfor- 
mateur vaincu, attristé, mais attiré encore et sé- 
duit par le même mirage, repartit pour l'icarie. 
Il mourut à Saint-Louis, le 8 novembre 1856 (2). 



(1) Avant .son départ, déjà renseigné sur ce qui se passait 
en Icarie, il publia dans le Poiiulairr une lettre pleine de 
tristesse et d'amertume. 

(2) Il avait été obligé de se réfugier à Saint-Louis, après 



106 LA VIE p\risif:nne 

De toutes ses illusions, de toutes ses tentatives, 
que restait-il? Des déceptions, delà misère, des 
rancunes et des haines! 

Proudhon, esprit faux mais aussi vigoureux que 
faux, et qui mit au service de l'erreur une formi- 
dable logique, on pourrait l'appeler un socialiste 
malgré lui. Il affectait de ne pas l'être pour qu'on 
ne le confondit pas avec des rêveurs qu'il méprisait. 

Il se déclarait « pur des infamies socialistes » 
et plus sévère pour le socialisme que le moins li- 
béral des réactionnaires, il le jugeait « vide 
d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à 
faire des dupes et des escrocs ». 

En revanche, il considérait comme une réforme 
très pratique, comme un moyen assuré d'arriver 
à la suppression du capital, sa Banque du Peuple, 
créée le 31 janvier 1849, et qui se proposait de 
faire circuler gratuitement les valeurs et d'abolir 
l'intérêt. 

Proudhon était en train d'écrire un ouvrage, 
qu'il n'acheva pas, la Solution du problème 
social, lorsque la révolution de février éclata. 
Le l''' avril, il devenait rédacteur en chef du Re- 
présentant du peuple, et, quelques mois après (1) 
il fondait le Peuple, qui prit, le l'"" octobre 1849, 

avoir fait à Nnnvoo, capitale de l'Icarie, un coup ilKtat et 
y avoir exercé une véritaljle dictalure ! 
(1) Le 23 novembre 1848. 




Proudhon. 



LES HOMMES DU JOUR 109 

le titre de la Voix du Peuple, et, le 15 juin 1850, 
revint à son premier nom (1). 

Aux élections complémentaires du 4 juin 1848, 
il avait été un des élus du département de la Seine 
à TAssemblée constituante. Le 31 juillet, il ap- 
porta à la tribune sou fameux projet d'impôt sur 
le revenu, d'après lequel l'Etat, pour établir et 
garantir la gratuité du crédit, se serait emparé 
du tiers des fermages, des loyers et des intérêts du 
capital. Ce projet, qui ne pouvait aboutir qu'à la 
suppression de la propriété, fut presque unanime- 
ment repoussé (2). 

L'année suivante, Proudlion, condamné pour 
délit de^jresse, se réfugia, le 28 mars, à Genève. 
Quelque temps après la Banque du Peuple fut 
fermée par le Gouvernement (3). 

Quoique leurs livres, leurs journaux ou leurs 
discours fussent semés d'appels à l'union et même 
à la fraternité, ces réformateurs, en général, ne 
s'aimaient guère. Le mal qu'ils ont dit ou écrit, 
et certainement pensé, les uns des autres, rempli- 
rait plusieurs volumes. Bornons-nous à deux ci- 
tations. 

Après avoir affirmé dédaigneusement de Fou 

(1) !.c Peuple de 1850 ne véi'ut que jusqu'au 13 octobif. 

(2) Il n'obtint ([u'une seule voix, celle de Greppo. 

(3) Proudhou revint le 1 juin pour purger sa peine de 
trois années d'emprisonnement. Enfermé à Sainte-Pélagie, 
il fut libéré le 4 juin 1852, et rentra dans la vie privée. 

8 



110 LV VIE PARISIENNE 

rier, que, « comme économiste, métaphysicien, 
réformateur, inventeur, savant enfin, il n'existe 
pas », Proudhon se tournait vers Considérant et 
lui adressait cette apostrophe : 

« Ah ! monsieur Considérant 1 il est trop tard 
pour la retraite! Votre dernière heure a sonné. 
Vous avez passé vingt ans sans rien fonder, sans 
rien faire... Vous avez épuisé la complaisance de 
l'opinion, fatigué la curiosité, lassé jusqu'au dé- 
vouement. Votre incapacité éclate jusque dans 
votre dépit... ^'otre parole est comme un cuivre 
enduit de plomb, une cymbale fêlée. Vous êtes 
mort, vous dis-je, mort à la démocratie et au so- 
cialisme; la révolution vous a tué le 24 février. 
Ce qui parle, ce qui écrit, ce qui jargonne, ce 
qui déblatère sous le nom de Victor Considérant 
n'est plus qu'une ombre, l'nme d'un trépassé qui 
revient parmi les vivants demander des prières. 
^'a, pauvre àme, je vais réciter pour toi le De 
Profundis^ et je donnerai quinze sous pour te 
faire dire une messe, » 

Ces quinze sous ne désarmaient pas Considé- 
rant, et répondant avec une égale violence à l'at- 
taque de Proudhon, il lui disait : 

« Vous n'avez vécu que de dénigrements et de 
morsures ; vous ne vous êtes fait un nom que par 
la détraction de ceux-là mêmes dont vous exploi- 
tiez les idées ; lar vous n'avez rien, rien, enten- 



LES HOMMES DU JOUR 111 

dez-vous, rien de sérieux à vous, pas une miette 
d'idées, pas un brin de pensée, même dans le ba- 
gage si plaisamment enflé de votre banque 
d'échange. 

« Vous n'avez rien à vous que le genre de la dé- 
traetion; et ce que vous avez parce que vous l'avez 
pris, vous ne l'avez payé qu'avec la fausse monnaie 
du zoïlisnu' audacieux qui est toute votre richesse. 
C'est pourquoi l'on comprend que vous ayez dit : 
« La propriété^ c'est le vol. » 

Et voilà la considération qu'avait pour Prou- 
dhon. Considérant. 

Entre les utopistes et les excentriques, et ceux 
dont les théories, très bien déduites, n'étaient 
([u 'irréalisables, et ceux dont les systèmes reli- 
gieux, politiques, sociaux, étaient complètement 
fous, l'abbé Chatel, que l'insuccès de ses efforts 
entraîna aux expédients comme aux exagérations, 
et Pierre Leroux, en dépit de sa haute valeur in- 
tellectuelle, servent, ce me semble, de transition. 

L'abbé Chatel, dont je ne dirai ici que quelques 
mots, n'était plus qu'une épave. Depuis 1842, 
son église primatiale du faubourg Saint-Martin 
était fermée. Rouverte, elle manquait d'argent. 
Cette religion au rabais, dont les fidèles dimi- 
nuaient chaque jour, ne faisait plus ses frais. Cha- 
tel en était réduit à battre la caisse pour la rem- 
plir. 11 pérorait dans les clubs. Il célébrait des 



112 I.V VIE PVHISIENNE 

messes humanitaires et organisait des banquets 
où l'on portait des toasts à Jésus-Glirist. Il s'éri- 
geait en défenseur des faibles femmes opprimées 
par la tyrannie masculine. Et il continuait à 
manquer d'argent. 

De la réforme religieuse, qui ne lui réussissait 
guère, il était passé à la réforme politique, qui 
ne lui réussit pas du tout. Dans les premiers 
jours de mai 1849, il fut arrêté, à son domicile, 
passage Dauphine, pour « propagande subver- 
sive et tentative d'embauchage de militaires ». 
En 1850, un arrêté de police interdit de nouveau, 
et pour toujours, Texercice du culte qu'il avait 
fondé. 

Ancien ouvrier typographe, disciple de Saint- 
Simon, Pierre Leroux, qui exposait ses théories 
dans une revue créée spécialement pour cela (1), 
était l'inventeur d'une doctrine religieuse, philo- 
sophique et politique, qui reposait sur la Triade. 
« Le vrai principe de l'organisation sociale fu- 
ture, affirmait-il, est la triade. La triade orga- 
nique est l'association de trois êtres humains re- 
présentant chacun en prédominance l'une des trois 
faces d(^ notre nature : l'une, la sensation; l'autre 
le sentiment ; le troisième la connaissance, dans 
une fonction sociale fpirh-onque. L élément social 

(1) Elle s'imprimait dans la petite imprimerie que Pierre 
Leroux possédait à Boussac, dans la Creuse. 



LES HOMMES DU JOUR ]i;5 

du travail n'est donc pas un individu, mais trois 
individus ou la triade. 

« Le bonheur de l'Humanité, assuré par la triade 
avait un emblème, un « sii>"ne constitutionnel ». Ce 
signe, disait Pierre Leroux ([ui l'avait découvert, 
c'est le peuplier, dont la structure exprime le 
mieux, parmi les A^égétaux, la similitude des 
p irties et leur égalité, ce qui l'ait que son nom 
antique est en même temps le nom de la multi- 
tude ou du peuple. » 

Elu' à l'Assemblée constituante, puis à l'As- 
semblée législative, cet extraordinaire député, 
moins bête mais beaucoup plus fou que la plu- 
part de ses collègues, publia une brochure, dont 
il convient, avant de l'anah'ser, de reproduire, 
bien qu'il soit un peu long, le titre complet : 

Projet de Constitution démocratique et so- 
ciale, fondée su/' la loi même de la vie et 
donnant, par une organisation véritable de 
l'Etat, la possibilité de détruire à jamais la 
Monarchie, V Aristocratie, U Anarchie, et le 
moyen infaillible d'organiser le travail natio- 
nal, sans blesser la liberté. Présenté à V As- 
semblée nationale par un de ses membres, le 
citoyen Pierre Leroux. Paris, 18k8. 

Voyons comment il s'y prenait pour la réalisa- 
tion de son programme. 

Tous les trois ans {remarquez cette obses- 



114 LV VIE PARISIENNE 

si on bizarre du chiffre trois ou de ses inulti- 
plicateurs) les électeurs étaient convoc/ués neuf 
fois pour choisir chaque fois cent citoyens 
sur chacune des trois listes du Corps judiciaire 
ou scientifique, du Corps législatif, du Corps 
exécutif, divisés chacun en trois cJianiljres. 

Chambres du Corps Judiciaire ou scienti- 
fique : mathématiciens, métaphysiciens , anato- 
mistcs — architectes, littérateurs, artistes dra- 
inaliques — ingénieurs, banquiers, mécani- 
ciens. 

CJiambres du Corps législatif : physiciens, 
moralistes, médecins — peintres, poètes, mu- 
siciens — viateurs (sic), négociants, manufac- 
turiers. 

CJiambres du Corps exécutif : chi/nistes, éco- 
nomistes, naturalistes — sculpteurs, histo- 
riens, gymnastes — agriculteurs, commerçants, 
usiniers. 

Les 900 citoyens élus formaient l'Assemblée 
nationale « dans son unité cl ses trois fonc- 
tions ». 

Disciple de Fourier (1), Vapôtre Jean Journet 

(1) Il était fouriériste mais il détectait Considérant qu'il 
traitait de Vampire cosmopolilc, de Pontife du Sal'bat, de Soute- 
neur de Proscrpine, de Serpent fascinatear^ de Sybarite gorijé, de 
Fétiche mendiant et même d'Omniarque-ontnivore ! 11 écrivait, le 
20 février 184S : « Nous supplions tout homme de cœur, vu 
le cas d'urgence et à défaut d'exécuteur des hautes œuvres, 



LES HOMMES DU JOUR Hc 



s'appelait lui-même le Fou, dans une pièce de vers 
où il se met en scène : 

Au pied de ce palais où son destin l'appelle. 
Voyez, tout près du pare, loin de la sentinelle, 

Voyez ce mendiant... 
Lorsque l'aube paraît, quand le soleil se couche 
Des mots mystérieux que Dieu met dans sa bouche 

11 poursuit le passant. 

Depuis 1840, il avait composé des petites bro- 
chures de propagande phalanstérienne, en vers ou 
en prose, en vers qui ressemblaient à de la prose, 
en prose qui ressemblait à des vers : Cris et Sou- 
pirs. — La Bonne Nouvelle. — Jérémie en 18^5. 
— Cri suprême. — C/'i d'indignation. — Cri de 
délivrance^ etc. Il les apportait à domicile, chez 
des écrivains célèbres et des hommes politiques, 
ou il les distribuait dans la rue. 

Le 8 mars 1841, à l'Opéra, à une représentation 
de Robert le Diable., on vit surgir, pendant un 
entr'acte, Jean Journet qui se mit à offrir aux 
spectateurs ses « Cris » et ses « Soupirs ». Un 
sergent de ville, qui n'était certainement pas 
fouriériste, l'empoigna au collet et le conduisit 
chez le commissaire de police du quartier. Inter- 



nous le supplions inslamiiienl tic lacérer et de brûler, au mi- 
lieu même de la place put)li(pie, la iiKiderne lour de lîabel, 
le tonneau des Danaïdes, la niadiine infernale, le brandon 
des discordes, lirisidieuse Démucmtic padJUiuc. » 



lir, LA VI K PARISIKNNE 

rogé, il répondit qu'il n'avait eu d'autre mobile 
que « le besoin irrésistible d'annoncer au monde 
et aux riches en particulier l'apparition de la loi 
de justice et de vérité ». Le commissaire de police 
comprit, sans autre examen, qu'un homme qui 
croyait à l'avènement même lointain, de la jus- 
tice et de la vérité, ne pouvait être qu'un fou. 
On en référa au préfet de police et, le 9 mars, à 
sa grande surprise et sa grande indignation, 
l'Apôtre fut enfermé à Bicêtre. Il n'y resta que 
quelques jours. 

La révolution de 1848 ne pouvait qu'augmenter 
son innocente et amusante folie. En 1849, mais 
cette fois au Théâtre de la République et pendant 
la représentation d'une comédie de Molière, il fit 
pleuvoir sur le public, du haut des secondes gale- 
ries, une masse de petites brochures phalansté- 
riennes. Deux ou trois éditions s'écoulèrent ainsi.. 
Le public protesta. 11 y eut un scandale, et Jean 
Journet fut de nouveau enfermé. Il ne s'en plai- 
gnit pas trop. La détention pour lui était une 
forme de propagande et de publicité. Malheureu- 
sement ses emprisonnements, })as ])lus que ses 
opuscules, ne convertissaient personne (L. 

Pendant que l'Apôtre prêchait, ou plutôt criait 
dans le désert, un autre toqué d'une espèce diffé- 

(1) Il mourut très oublié, en IStil, et /<• Monde itluslrc pu- 
blia, à cette époque, un portrait de lui (jui est fort curieux. 



LES HOMMES PU .lOUU 117 

rente mais aussi inoffensive, Paulin (iagne (1), 
ancêtre du Volapuk et de l'Espéranto, batail- 
lait sans trêve et sans succès, pour la langue 
universelle inventée par lui, en 1843, la Gagnemo- 
nopanglotte, combinaison du français avec dix- 
S3pt autres langues, sanscrit, hébreu, grec, latin, 
arabe, indoustani, chinois, etc., et dans laquelle 
\e pater nostei\ qu'il donnait comme exemple, dé- 
butait ainsi : 

Notre père asliar njdh (lutar didiis. sos oiioma 
esse sanclificare, sos regnado arrihar... 

Tous les genres de folies, politique, sociale, 
religieuse, étaient représentés dans ce Paris de 
1848. Celles que la révolution n'avait pas fait 
naître, elle les avait surexcitées. 

Les faux Messies, comme les faux dieux pullu- 
laient. 

« Il y a eu aussi, de mon temps, dit Phi- 
larèthe Ghasles, dans ses Mémoires (2), plusieurs 
Pseudo-Christ. Ces faux Jésus n'étaient pas tous 
malhonnêtes ; l'un d'eux, que j'ai beaucoup connu, 
se nommait Tourreil. 11 était, je crois, parent de 
Tourreil le traducteur de grec, et vivait dans la 
pauvreté avec un petit ménage et une petite femme 

(1) Né à Montoison, dans la Drôme, le 8 juin 1806. Il 
épousa en 18.53 une Muse en disponibilité, Élisa Moreau, qui 
s'obstina, par aveuglement conjugal, à le prendre pour un 
grand homme et devint sa plus dévoui'-e collaboratrice. 

(2; Paris, 187«, t. I, p. 333. 



118 LA VIE PARISIENNE 

qu'il menait très doucement. Théâtral néanmoins, 
il avait la barbe de trois couleurs étagées, 
blonde, brune, rouge: ce qui marquait la Trinité 
ou la Trimourti ; et cette Trimourti était teinte. 
11 pratiquait le /'i/si(>//fn'sme, c'est-à-dire la reli- 
gion de la fusion universelle, un spinozisme im- 
bibé de cliarité chrétienne avec des nuances py- 
tliagoriciennes et des reflets bouddhiques. 

La religion de Tourreil, le fitsionisnie (1), 
aboutissait à l'indulgence qui permettait toutes 
choses et à la parfaite liberté qui détruisait tous 
les vices en les admettant tous. 11 ne gardait du 
Christ que la charité, des saintes que la Made- 
leine. 11 réunissait de temps à autre dans son gre- 
nier quelques ouvriers auxquels il distribuait un 
peu d'argent, et connaissait ainsi Galibert, ancien 
ouvrier, teneur de livres, puis correcteur d'im- 
primerie ; il toucha par ce côté à la Revue briUin- 
nique (2) où Galibert était devenu caissier. 

« Je ne sais comment il me mena dans le taudis 
qui lui servait d'église et où une (juarantciine 
d'hommes et de femmes, prenant la parole tour à 
tour, à la façon des quakers, disaient toutes les 
les sottises possibles ; qu'il n'y avait pas d'in- 



(1) V. Tourreil, fieligion fusionnirniic ou iloctrine de l'Universa- 
lisation réalisant le erai catholicisme. Pai'is, LSiîS. 

(2) La lievLie hritannôiue avait été fondée au mois de juillet 
1825. 



LES HOMMES DU JOUR 11<) 

ceste, qu'il fallait épouser sa sœur, se marier tous 
les jours par charité, se démarier de même, em- 
prunter à tout le monde, prêter également et 
détruire la particularité par l'union universelle. 
Tourreil, derrière une table, avec deux chandelles 
de suif et sa barbe triple, expliqua la chose dans 
un sermon d'une heure écouté avec componction, 
puis suivi d'un excellent épilogue. De l'argent fut 
distribué aux plus pauvi-es. Comique et touchante, 
la représentation dura trois heures. Tourreil n'y 
gagnait pas un sou, mais le caissier de la Revue 
trouva moyen de recruter quelques abonnés (1). » 

En face du fusionnisme se dressait VEvadisme, 
appelé ainsi (Eve- Adam) pour affirmer l'égalité des 
sexes. 

Un des premiers qui aient parlé de l'Evadisme, 
c'est x\lphonse Karr, dans ses Guêpes (août 1840) : 

« Un monsieur, dit-il, auquel ses parents ont 
probablement négligé de donner un état, s'est ré- 
cemment établi Dieu. 11 prétend que le véritable 
Dieu doit être à la fois homme et femme — c'est- 
à-dire père et mère, et il s'intitule MapaJi, nom 
formé des premières syllabes des deux mots nia- 
niiin Qi papa. » 



(Il Tourreil, qui avait fumJé ^^a reiiiïion vnrs 184"), mourul 
en ISOS. 11 a paru en 1S71), à Tours, une réimpression de 
ses œuvres tirée à petit nombre et non mise dans le com- 
merce. 



120 L\ VIK l'AHISIENNK 

Le jMapah se nommait en réalité Ganeau, mais 
une des prescriptions qu'il imposait à ses disci- 
ples, comme il se l'imposait à lui-même, était 
l'oubli d'un nom, qui pouvait créer une sorte de 
privilège et porter atteinte à l'égalité. 11 donnait 
l'exemple en signant parfois, quand il ne prenait 
pas le titre de Mapah : « Celui qui fut Ganeau. » 

Fils d'un chapelier, il avait été pharmacien ou 
officier de santé, peut-être les deux. Alexandre 
Dumas qui lui consacre un long chapitre dans. ses 
Mémoires le représente, avant qu'il fondât une 
nouvelle religion, comme « un élégant, un dandy, 
un habitué du boulevard de (iand, aimant les che- 
vaux, adorant les femmes, idolâtrant le jeu ». La 
phrénologie le passionnait au-tantque le jeu, et il 
s'était créé un système à lui, basé sur les formes 
diverses des chapeaux que vendait son père. 

Quelques années avant d'inaugurer son apos- 
tolat, il commençait à se signaler par ses allures 
excentriques. Il était célèbre au Palais-Royal où 
on le voyait, presque chaque jour, se promener, 
dans les galeries, avec une culotte collante et une 
robe de chambre à ramages, serrée par une em- 
brasse de rideau. 

Il avait été vaguement médecin, ])lirénologue, 
professeur de mathématiques et d'astronomie. En 
1840, dans la chambre qu'il habitait dans l'Ile 
Saint-Louis, il donnait des leçons de moulage et 



LES HOMMES DU JOUR 121 

de dorure, et en même temps, Mapah qui ne payait 
pas de mine, coiffé d'un grand chapeau de feutre 
gris, vêtu d'une blouse sur laquelle tombait sa 
longue barbe, chaussé de sabots et armé le plus sou- 
vent d'une brosse de doreur, il enseignait à quelques 
fidèles VÉvadisine qu'il venait d'inventer (1). 

Il vivait dans cette chambre-atelier-sanctuaire 
avec une pauvre créature qu'il faisait tellement 
souffrir qu'on l'avc.ll surnommée la Résignée. Ce 
féministe voulait l'émancipation de toutes les fem- 
mes, sauf de la sienne. D'ailleurs, prenant au sé- 
rieux son rôle de maîtresse d'un Dieu, elle l'ado- 
rait (2). 

Quelques esprits curieux — Félix Pyat, Théo- 
phile Thoré, Hetzel, etc., — s'intéressaient aux 
théories sociales et religieuses du Mapah, mais 
vers 1848, « celui qui fut Ganeau ») n'avait d'autre 
disciple, dévoué, fervent, que « celui qui fut 
Cailleux ». 

Un jour — c'est Edmond Texier qui le ra- 
conte (3) — Cailleux vint trouver Ganeau et lui 

(1) LÉvadisine était humanitaire et démocratique, comme 
on pourra en juger par celte citation du Mapah: « Je ne 
viens pas dire au peuple : « Rendez à Clésar ce qui est à Cé- 
M sar et à Dieu ce ipii est à Dieu », mais je vien» dire h 
Cé.--ar : (( Rendez à Dieu ce qui ci^t à Dieu! » Ou'est-ce 
que Dieu ? — Dieu, c'est le peuple I » 

(2) Elle finit par mourir à l'hôpital. 

(3) Dans un article publié à propos de la mort de Cailleux, 
et reproduit dans le Voleur du 4 décembre 1857. 



122 LA VIE PARISIENNE 

dit : « Maitre, j'ai écrit l'Evangile du Verbe nou- 
veau, faut-il le livrer à l'impression ? » Ganeau 
donna son autorisation, et bientôt après parut 
V Arche de la Nouvelle Allidiice. 

« Ce n'était pas chose facile à retrouver, re- 
marque Alexandre Dumas (1), que cette apoca- 
lypse, publiée par les soins et aux frais d'Hetzel. » 
Je l'ai retrouvée, récemment, sur les quais, et je 
l'ai lue. Le style rappelle celui de Lamennais dans 
les Paroles cVuii Croyant ou dans le Livre du 
Peuple, et il le rappelle parfois en l'égalant. Con- 
clusion qui paraîtra assez imprévue mais qui se 
justifie très bien. Tous ces gens-là, et Tourreil, 
et Ganeau et Cailleux et les autres, raisonnables, 
n'auraient été que médiocres. Leur folie ou leur 
demi-folie a animé, exalté ce qu'ils pouvaient 
avoir de talent littéraire et leur a créé une origi- 
nalité. 

(1) Dans ses Mémoires, où il en cite de longs extraits. 



APPENDICE 

Les Deux Souvenirs (1). 

Je la vis seulement deux fois sur cette terre ; 
Jamais je n'oublierai son image si chère. 
Je garde dans mon cœur ce double souvenir 
Comme ou garde deux Heurs sous le soleil écloses ; 
J'aime les souvenirs comme j'aime les roses, 
Et je tiens à les recueillir. 

Elle habitait alors sa modeste chauibretle, 
Où quatre enfants dormaient dans la même couchette : 
C'était le fruit charmant de fécondes amours, 
Que berçait cette mère en faisant sou ménage. 
Ange tombé du ciel dans le sixième étage 
D'un garni de la rue aux Ours. 

Elle aimait les chansons que le peuple répèle... 
Comme elle s'en donnait, la joyeuse fauvette ! 
Elle eût pu gazouiller tout Déranger par cœur... 
Quand sa voix se taisait, c'est que la jeune femme 
\'oulait, par la lecture, agrandir sa belle âme : 
Paul de Kock faisait son bonheur. 

L'époux lorsqu'il rentrait du travail ordinaire. 
Retrouvait sur le seuil cet ange tutélaire 
Qui veillait pour son cœur et pour son estomac; 
Elle gardait sans cesse, à tout sachant suffire, 
Pour sa bouche, du pain; pour ses yeux, un sourire ; 
Et pour sa pipe, du tabac. 

(1) Ces vers cités dans VAlmanach historique de la Pépahli(jite 
française (p. 85) avaient été publiés dans le Corsaire. Ils sont 
probablement dun des rédacteurs de ce journal, Galoppe 
d'Onquaire. 



124 LA VIK PARISIENNE 

Aussi, comme il aimait sa Paméla fidèle !... 
Il eût sacrifié mille pipes pour elle ; 
Il eût fui son café de Jean-Jacques Rousseau !... 
Il faisait beau le voir, lorsque, chaque dimanche, 
Paré sous son elbeuf d'une chemise blanche, 
II la menait chez Ramponneau ! 

Oh ! comme il était fier et qu'il dressait la tête, 
En soutenant le bras de sa chaste conquête ! 
L'orchestre préludait... Le couple ouvrait le bal, 
Et, quoique la police, alors, fût très sévère, 
Tous deux se permettaient le pas du caractère, 
En dépit du municipal. 

Ils vécurent quatre ans de cette vie heureuse. 
Augmentant, tous les ans, leur famille joyeuse, 
Et n'ayant pour tout bien que l'espoir d'en gagner.. 
Mais quand on a sa femme, et sa pipe et son verre, 
A quoi bon amasser des trésors sur la terre ? 
Le reste, pourquoi l'épargner? 

Tous deux pensaient ainsi... Pourquoi la destinée 
Vint-elle donc briser la chaîne fortunée 
Qui les tenait gaîment réunis sous ses lois ?... 
Hélas! ô Paméla I qui vous eût reconnue 
Quand, si loin de cliez vous, mon (xmI vous a revue 
Pour la seconde fois? 



C'était en mars dernier... Le ciel était sinistre : 
Lcdru-Hollin régnait. Flocon était ministre... 
Ministre, à Paméla 1 ! ! tout connue Richelieu, 
Tout comme Mazarin, Colbert et Male^lierbe ! 
Quelle chance!... c'était magnifique, superbe !.. 
Un jour de plus, il passait Dieu. 



AlM'ENDICE 125 

Vous aviez, tout à coup, «juitté \H)ti-L' mansarde ; 
On vous avait donné des palais, une garde, 
Et sur votre passage on battait le tambour; 
Au seuil de votre hôtel, vous avfez deux guérites, 
Et vous signiez alors vos cartes de visite : 
Madame telle, au Luxembourg. 

Par l'escalier d'honneur on montait à la chambre 
Où brûlaient (les parfums, mêlés de musc et d'ambre, 
Que le Gouvernement nous fournissait gratis. 
Oubliant, en un jour, votre ancienne couchette, 
Sans peur de le salir, vous mettiez votre tête 
Sur l'oreiller des Médicis. 



L'alcôve de Lauzun vous parut trop mesquine : 
Ses rideaux de damas n'avaient qu'une crépine ; 
Il fallut agrandir et i-éparer encor. 
Trois rois, sans murmurer, avaient pu s'y complaire 
Mais c'étaient des tyrans... La reine populaire 
>"e comprend que la pourpre et l'or. 

Tous ces riches tableaux, honneur de la peinture. 
Ces marbres ciselés, chefs-d'œuvre de sculpture, 
Loin d'éblouir vos yeux, furent trop peu pour vous : 
Paibens et Jean Goujon excitaient vos risées, 
Vous qui, naguère encor, vous faisiez des musées 
Avec des charges à cinq sous. 

Vous aviez, ô princesse! une liste civile, 
Des pages, une cour ! — Outre un palais de ville. 
Vous aviez, m'a-t-on dit, les clés de Trianon ; 
Vous signiez des brevets, comme une grande reine, 
vous, naïve enfant, qui saviez mettre à peine 
L'orlhoyraphe de votre nom. 



126 LA NIE l'AUISIKN.NK 

Etiez-vous plus heureuse, ô reine provisoire ! 
En voyant vos laquais riant de votre gloire, 
Se refusant parfois d'annoncer vos parents? 
Vous qui marchiez jadis dune si leste allure. 
Etiez-vous plus joyeuse, hélas! dans la voiture 
De la duchesse d'Orléans ? 

Vanités, vanités!... 11 vous fallut encore 
Des bonnets de Maline et façonnés chez Laure, 
Vous qui portiez si bien le tulle en vos beaux jours : 
Palmire vous tailla d'incroyables costumes, 
Herbault fît vos chapeaux, et vous portiez des plumes 
Avec des robes de velours. 

Où donc a-t-on caché la robe d'alépine (1). 
Etoffe si propice à qui fait la cuisine. 
Et qui bravait si bien l'ardeur, au pot-au-feu? 
Et ce blanc tablier, qu'en ménagère active, 
Vous saviez arborer, au grand jour de lessive. 
Et quand il fallait mettre an ideu ? 

l^améla, pauvre enfant, vos chansons, où sont-elles?... 
Où sont ces gais refrains, ces blondes ritournelles, 
Qu'apportait jusqu'à vous l'aile de Béranger? 
Ah ! souffrez qu'avec lui ma voix vous le répèle : 
.\on, non, non, non, non, non, vous n'èlcs plus Lisette. 
Les grandeurs ont su vovis changer. 

Et moi qui vous revois sous la forme première, 
Je n'ai point oublié votre image si chère : 
J'ai gardé dans mon cœur ce charmant souvenir. 
Comme on garde une fleur sous le soleil éclosc : 
C'est de votre passé, la plus suave rose: 
Je tenais à la recueillir. 

(i. 0.... I). 

(!) LtolTe inôlanut'e île soie et de laine. 



m 

Les femmes de 1848 

Les Vésuviennes 

George Sand 

Gomme les têtes 
(le femmes ne sont 
pus plus soli- 
des que les tè- 
tes d'hommes, 
et le sont peut- 
être moins, la 
l'évolution de 
1848 en fit 
tourner plus 
d'une. Quel- 
ques représen- 
tantes de ce 
sexe qui persiste à se croire opprimé, s'imagi- 
nèrent qu'elle avait enfin soinié, l'heure de l'éman- 
cipation. 




Une Véfiuviennc. 



1"28 LA VIE PARISIENNE 

Dès le 23 mars, quatre déléguées du Comité 
des Dioits de la Femme se rendirent à l'Hôtel 
de Ville et y déposèrent une adresse dans laquelle 
elles réclamaient le libre exercice de ces droits. 
Marrast les reçut. Il ne pouvait leur donner que 
des promesses, mais il les leur donna sans mar- 
chander. 

Tandis que le GouA^ernement se montrait un 
peu surpris et presque effrayé par ces revendi- 
cations imprévues, et se demandait comment il 
réussirait à contenter les femmes, alors qu'il avait 
déjà tant de peine à contenter les hommes, on 
lisait -sur les murs de Paris cette affiche, datée 
du l" mars 1848 : 

« Le citoyen Borme fils, auteur de plusieurs 
machines de guerre lançant trois cents boulets ou 
paquets de mitraille à la minute, auteur du Feu 
Grégeois avec lequel on peut incendier et couler 
bas les flottes ennemies, auteur d'un moyen avec 
lequel deux mille citoyennes peuvent lutter contre 
cinquante mille hommes ennemis, 

Aux Citoyennes Parisiennes, 
Mes Sœurs en Répiblique. 

u Citoyennes, 

« La République vous doit le quart de son exis- 
tence, c'est par vos exhortations que vos pères, 



LES FEMMES DE 1848 '-!? 

VOS frères, vos amis, ont affronté la mitraille le 
24 février. 

« Vous avez mérité de la Patrie, Citoyennes, et 
c'est par cette considération que j'ai demandé au 
Gouvernement provisoire de vous enrégimenter, 
sous le titre de N'ésuviennes. 

«L'engagement sera d'un an; pour être reçues, 
il faut avoir quinze ans au moins ou trente ans au 
plus et n'être pas mariées. 

«Présentez-vous tous les jours, de midi à quatre 
heures, 14, rue Sainte-xA.polline, oîi vos noms, 
prénoms, professions, âges et demandes, seront 
inscrits. 

« Salut et Fraternité 

« Vù>e, vive et vive La République ! ! ! 

« BORME fils. » 

Quelque bizarre que paraisse cet appel, il fut 
entendu. Peut-être exista-t-il un Club-légion des 
Vésiiviennes, rue Sainte - Apolline, 14. D'après 
Alphonse Lucas yi), ce club aurait été fondé en 
mars 1848. Ce qui est hors de doute, c'est que 
des femmes, en attendant de se faire enrégimenter 
par iîorme fils, organisèrent à Belleville une sorte 
(II' phalanstère. Elles y étaient logées, nourries, 
et recevaient eu outre dix francs [)ar mois. Lue 

(1) Les Clubs cl les Cliibisles. Hari.s, isr,]. 



IHO LA \l\: l'MilSIKNM-; 

légion de ces jeunes citoyennes, précédée d'une 
bannière tricolore qui portait ce mot : Vésuviennks, 
se réunit place Vendôme et se dirigea vers THùtel 
de Ville, pour présenter au Gouvernement leurs 
revendications. Lu journal dont nous aurons à 
reparler, la 1 o/.r des Femmes, loua, tout en blâ- 
mant leur titre, la discrétion de leur tenue. 

Les Vésuviennes rédigèrent, ou on rédigea pour 
elles, un projet de constitution. 

Astreintes, de quinze à vingt ans, au service 
militaire, les femmes devaient être divisées en 
trois corps : les Ouvrières, les \'ivandières et les 
Infirmières. 

Le mariage devenait obligatoire, pour les 
iiommes à vingt-six ans, pour les femmes à vingt 
et un ans. Les maris avaient désormais leur part, 
maison ne la précisait pas, dans les soins du mé- 
nage. L'adultère, nïéme chez l'homme, était sévè- 
rement puni. 

Le costume de la femme, pour bien montrer 
régalité des sexes, devait se rapprocher, autant 
que possible, de celui de riiomme. 

Ce projet de constitution fut signé par onze 
citoyennes, qui ne donnèrent d'ailleurs (pie leur 
prénom et la première lettre de leur nom. 

Les caricaturistes et les journalistes de la 
petite presse, surtout de la presse réactionnaire, 
ridiculisèreut de leur mieux les N'ésuvieuues. Ld 



LKS IKMMES I»i; IS'iS 131 

Hépublifjue des i'enirncs. Journal des Cotillons, 
publia contre elles, dans son numéro du 1''' juin 
1848, qui Tut le seul, une satire assez amusante, 
intitulée : « Chant du Départ de ces dames, ou 
(irande Expédition contre ces gueux de maris » : 




Quand le tour sera l'ait, à ce sexe barbare 

Quand plus rien ne restera, 
Pour les ensevelir je veux que l'on prépare 

Un monument où l'on lira : 

« Vous qui passez, priez pour l'âme 

Du sexe fort mis à néant. 

Le sexe fort battait sa femme 

Mais le battu devient battant. 

Kn avant 1 Délivr^uis la terre 
De tyrans trop longtemps debout ! 
A la l)arbe fciisons la guerre, 
(ioupoiis la barbe, eoii|)ons tout ! 

On aurait tort d'assimiler à ces Vésuviennes, 
— dont quelques-unes par l(mr tempérament vol- 
canique ne méritaient que trop ce titre — des 
femmes sincères, convain(U(;s. et au demeurant 



132 LA VIK l'AHISIEiNNE 

fort hunoral)lcs, comme Eugénie Xiboyet ou 
Jeanne Deroin. 

Née vers 1804, Eugénie Niboyet s'était mariée 
sous la Restauration, et elle avait débuté dans les 
lettres i)ar des traductions d'ouvrao^es anoflais. 
Elle écrivit des romans, dont la lecture ne pré- 
sente que peu d'agrément, mais suitout des ou- 
vrages de morale pratique, par exemple, en 1842, 
un traité pliilosophico-religieux, Dieu manifesté 
par les œuvres de la Création. Le saint-simo- 
nisme l'attira et ellii fut aussi fiisiounienne. Elle 
avait, à un degré excessif, le goût de l'enseigne- 
ment et de la prédication. Elle s'occupa de la 
réforme des prisons, pour l'amélioration des pri- 
sonniers, et prit part à rétablissement d'une 
banque philanthropique, tellement philanthro- 
pique qu'elle en mourut. 

Humanitaire et féministe en même temps, Eu- 
génie Niboyet fonda, à Lyon, en 1834, pour venir 
en aide à ces opprimées sur laquelle pesait le joug 
de l'homme, ce tyran, le Conseiller des Femmes. 
Les femmes sans doute n'aiment guère à être con- 
seillées, car le journal vécut peu. D'autres feuilles 
furent lancées par cette émancipatrice, VAmi des 
Familles, la Paix des deux mondes, dont le pre- 
mier numéro est du 15 fé\rier 1844, et qui, du 
24 octobre 1844 au 17 aviil 1843, s'intitule 
l'Avenir. Cet avenir, cet âge d'or auquel elle 



LES FEMMES DE 184S 133 

s'obstinait à croire, Eugénie Niboyct l'attendit 
sans se décourager jusqu'en 1848. Elle l'ut alors, 
comme nous le verrons, la principale fondatrice 
du journal la Voi.r des Femmes. 

Lingère, journaliste et institutrice, Joauiie L)e- 
roin était une femme j)etite, maigre, géuéralement 
coiffée d'une capote de crêpe noir garnie de ru- 
bans roses. Très intelligente, très instruite, elle 
avait l'àme d'un apôtre. Mariée à un homme qui 
l'aimait, ([u'elle aimait, et dont elle ne portait pas 
le n0(n pour ne pas le rendre solidaire de ses opi- 
nions, elle ne p )ursiiivait pas, dans ses revendi- 
cations féministes, un but particulier. 

Lorsqu'elle n'était pas enfermée dans la prison 
de Saint-Lazare on pouvait la voir tous les jours, 
de cinq à sept heures, à l'Association fraternelle 
des limonadiers, rue du Roule-Saint- Honoré. 
C'était un de ses postes de combat. 

Candidate à l'Assemblée nationale, Jeanne De- 
roin fut repoussée par presque tous les bureaux. 
A la salle de la Redoute, son arrivée provoqua des 
manifestations peu sympathi([ues. Elle s'accrocha 
à la tribune et on dut l'eu arracher. Au Gymnase 
Triât, on l'expulsa presque aussi brutalement. A la 
salle de la Fraternité, le président du Comité, Sel- 
lier, accepta la candidature, mais le bureau la rejeta 
comme inconstitutionnelle. Elle ne trouva un accueil 
favorable que dans le quartier Saiut-Antoine. 



1:^-1 L\ \ll-: l'VUISlKN.NK 

On ridiculisa, on s'efforça do ridiculiser cette 
candidate ambulante, dans des chansons et dans 
des pièces : Lœtitia ou la Feinine socialiste^ la 
Représentante du Peuple^ les Femmes socia- 
listes, etc. Dans une revue de Glairville, Duma- 
noir et Labiche, Exposition des produits de la 
Républi(jue, sous le nom de Jeanne Bédouin, elle 
chantait en s 'adressant aux députés du sexe fort : 

Sur les questions les moins comprises 
Pouvant parler deux heur's de temps, 
Comm' vous je dirai des bêtises, 
Mais j'en dirai bien plus longtemps. 

Compromise dans l'affaire de la rue Micliel-le- 
Gomte, elle avait été condamnée à six mois de 
prison. Lorsqu'un député, Chapot, du Gard, pro- 
posa de restreindre le droit de pétition politique 
pour les hommes, et de le supprimer pour les 
femmes, elle protesta de sa prison, en disant : 
« La femme a le droit de montera l'échafaud, elle 
doit avoir également celui de monter à la tri- 
bune. » Laurent de l'Ardèche déposa la pétition 
par laquelle elle demandait pour les femmes, le 
droit de voter et d'être éligibles. Sur un rapport 
de Quentin-Baucluird, cette pétition fut repoussée 
par l'Assemblée (1). 

(1) .lE.vNNii Deroin avait fondé V Abnanach îles Femmes, dont 
les principaux collaborateurs étaient, avec quelques femmes 
peu connues, Pioire V'inranI, Jean Macé. I.acliamheaudie. 



LKS FEMMES DE 1848 |:1t 

Cet état-major du Féminisme comptait encore 
parmi ses membres les plus dévoués et les plus 
bruyants Noémie Constant et Mlle Henriette. 

Noémie Constant était la femme d'un prêtre dé- 
froqué, l'abbé Constant. Sous le pseudonyme de 
Claude Vigiion, elle écrivait dans le Moniteur 
(lu soir des feuilletons artistiques. 

La demoiselle Henriette se disait artiste et si- 
gnait même de ce titre un peu vague. Elle s'était 
attirée un jour cette apostrophe de Proudhon : 
« Eh ! citoyenne, allez ravauder vos bas et écu- 
mer le pot. « Elle n'eut pas le courage de suivre 
ce conseil brutal mais désintéressé. Elle continua 
à faire de la polique et la politique ne lui porta 
pas bonheur. En 1850. on la voyait sur le boule- 
vard Poissonnière, tenant une cage dans laquelle 
étaient enfermées des hirondelles, et de temps en 
temps elle disait aux passants : « Rendez la liberté 
aux hirondelles pour deux sous ! » Emanciper des 
hirondelles, voilà où elle en était réduite, après 
avoir voulu émanciper les femmes! 

Les principaux moyens de propagande, à cette 
époque, étaient l'association et le club. Les femmes 
voulurent, elles aussi, en faire usage. 

Parmi les associations ouvrières féuiinines. les 
plus importantes furent celk' des ouvrières blan- 

le docteur Malalior, etc. En 1858. elle était I ingère à Lon- 
dres. 



136 I-V VI1-; l'MU SIENNE 

chisseuses, - — fondée au mois de novembre 1848, 
installée d abord rue SaiuL-Uonoré, 66, et plus tard 
rue Hréda, 21 — et celle, fraternelle également, 
des lingères (1). Cette dernière association faisait 
insérer, le 8 février 184*J, dans le Peuple, cette 
lettre : 

« Citoyen uédvgteur, 

« Nous ne voulons pas que le mot « fraternité, » 
écrit sur nos enseignes, soit une lettre morte, 
bonne seulement à frapper les yeux des passants. 
Nous voulons que la fraternité passe dans nos 
mœurs et y remplace l'égoïsme si fortement en- 
raciné. A cet effet, Y Associalioii fraternelle des 
ouvrières lingères de la rue de la Corderie-Saint- 
Honoré, 5, croit donner un bon exemple en vous 
priant de vouloir bien annoncer, dans votre plus 
prochain numéro, qu'à partir du 12 du courant, 
toutes les ouvrières qui le composent sacrifieront 
une heure par jour à raccommoder ^^/y///^^ le linge 
des ouvriers sa/is travail. Tout ouvrier qui se 
trouvera dans cette position, et qui voudra jouir 
de cet avantage, pourra donc apporter chaque .se- 
maine, au sortir des mains de la blanchisseuse, 



(1) Il y avait aussi un Club fralcmel des Linijères. rue Riche- 
lieu, ()•), fonde en mars 1848, et qui avait pour présidente 
Désirée Gay. 



LES FEMMES DE 1848 d.S? 

le linge propre à son usage personnel, il lui sera 
rendu dans le plus bref délai. 
« Salut et fraternité, 

Pour l'Association des lingères : 
« Lermier. » 

Quatre ou cinq clubs seulement parmi ceux qui 
avaient été fondés par des hommes, étaient ou- 
verts à l'autre sexe: le Club lyonnais, celui de la 
Montagne, présidé par l'ex-abbé Constant; celui 
des A/iiis fraternels^ dont le président Brige de- 
mandait l'admission des femmes à tous les em- 
plois, et surtout le club de Gabet. 

Dans une l)rochure publiée en août 1847 (1), 
Cabet avait donné un libre cours à son culte, 
peut-être exagéré, de la femme : 

« Ah! s'écriait-il, dans un accès de lyrisme, si 
ma plume savait exprimer tous les sentiments de 
mon âme, l'admiration, la reconnaissance, l'af- 
fection, le respect, pour \-d. femme en général!... 

« Je dirais ses qualités, ses titres, ses droits. 

« Je la représenterais dépositaire de la puissance 
créatrice de la nature, mère et nourrice de l'Es- 
pèce humaine, formant en nombre la moitié du 
genre humain. 

(1) La h'ernine, son malheureux sort dans la société actuelle, son 
bonheur dans la communauté, par M. Cauet, ex-déj)ulé, ex-pro- 
cureur général, avocat à la Cour royale de Paris... Août 
1847. 



138 I^V VIE PARISIENNK 

Je la montrerais première compagne clel'homme, 
sa première associée, ou plutôt partie intégrante 
de lui-même, partie vers laquelle la nature l'en- 
traîne par un irrésistible attrait, partie qui seule 
peut suffire au complément de son existence, 
partie sans laquelle son existence est incomplète 
et privée de bonheur. 

Je la figurerais sous une image qu'aucun homme 
ne peutvoir sans émotion, sous l'image d'une mère, 
ou d'une sœur, ou d'une épouse, ou d'une fille. 

Je la peindrais la plus belle des fleurs; la plus 
parfaite des créatures animées; le chef-d'œuvre de 
la Nature; la source, pour l'homme, de ses plus 
belles inspirations et de ses plus douces jouis- 
sances; le charmant, dès le berceau, par son pre- 
mier sourire, par ses premières caresses, par les 
inexprimables grâces de son enfance; le ravissant 
par sa beauté et par l'ineffable grâce de sa jeu- 
nesse ; le captiA^Tut par sa bonté ; le soulageant et 
le sauvant dans sa maladie; le soutenant dans le 
péril ; le consolant dans les revers par sa tendresse 
et son dévouement; supérieure à lui en patience 
et en sensibilité ; son égale en intelligence et en 
droits. 

« Je la montrerais transformée en divinité chez 
les anciens peuples civilisés de l'Orient, adorée 
sous les noms de Junon, Minerve, Vénus, Diane, 
Hebè, Flore, etc. 



LES FEMMES DE 1848 139 

« Je m'indignerais de son oppression cliez les 
peuples barbares, qui, par le plus lâche abus de 
la force, Tont réduite à l'état à' esclave, usurpant 
sur elle le droit de vie et de mort, ou de vente, 
ou de répudiation capricieuse... 

« Je m'indignerais même contre la prétendue ci- 
vilisation moderne, qui traite encore la femme 
comme une espèce d'esclave, et contre l'insolent 
despotisme de l'iiomme qui, abusant toujours de 
sa puissance et imposant sa loi à la femme, décide 
et déclare qu'elle lui doit obéissance. 

« Je m'indignerais surtout contre l'ingratitude, 
l'injustice, la tyrannie? d'une société qui condamne 
plus de la moitié des femmes à l'ignorance, à la 
misère, à des travaux excessifs qui les exténuent, 
les défigurent et les assassinent... Oui, quand 
j'aperçois une femme couverte de haillons et de 
boue, ou traînant une charrette, ou ployant sous h; 
fardeau ([u'elle porte sur la tête ou sur le dos, je 
nie sens transporté d'indignation et de colère 
contre une organisation sociale qui outrage ainsi 
la Nature et l'Humanité; et quand je vois les 
hommes se faire une étude et un plaisir de trom- 
per les femmes, de les séduire par leurs protesta- 
tions mensongères et leurs perfides promesses, 
pour les abandonner après les avoir séduites et 
trompées, se rire de leurs larmes, et les accabler 
dt; leur mépris, je suis tenté de les appeler des 



140 lA VIK PARISIENNE 

lâches et des barbares, des faussaires, des voleurs 
et des assassins... » 

Les femmes qui lurent cette brochure durent 
trouver que Cabet leur faisait large mesure. 
D'autres théoriciens ou ro^formateurs, Proudhon 
par exemple, les traitèrent avec beaucoup moins 
d'indulgence, et la preuve qu'ils formaient la ma- 
jorité, c'est que presque tous les clubs f(jndés 
par des hommes s'obstinèrent à n y admettre que 
des hommes. 

Les citoyennes, jeunes ou vieilles, qui aspi- 
raient à profiter, elles aussi, do la révolution de 
1848, commencèrent à se réunir au Café de l'Union 
rue de Roule-Saint- Honoré. 

Au mois de mars 1848, Désirée Gay, Jeanne 
Deroin et le docteur Malatier, fondèrent le Club 
de V émancipation des fe/n/nes {vue de Provence, 
61) (1), qui devint au mois d'août la Société de 
V éducation mutuelle des femmes, et s'installa 
alors au n" 58 de la rue Richelieu. Sous la prési- 
dence de Désirée Gay, directrice de l'Association 
fraternelle des lingères, fonctionnaient des moni- 
teuses, Mme Esquiros (Adèle Rattanchon), 

(1) Le Club de rÉnuuicipution des l'cinines publia le prospec- 
tus d'un journal ([ui devait s'intituler: la Tribune des Feimnes, 
journal des besoins, des droits et des devoirs de tous et de toutes. 
Le docteur Malalior devait en être le rédacteur en chef et 
l'ancien sainl-sinionien Olinde Uodrigues avait promis d'en 
faire les fraiss. 



LES FEMMES DE 1848 lil 

Eugénie Niboyet, Jeanne Deroin, Anaïs Segalas, 
Aniable Tasiu, etc. 

A,n début, les cours qui devaient être imprimés 
et former de petites brochures, vendues à un 
prix très modique), furent très suivis, mais les au- 
ditrices se lassèrent bientôt de servir de public à 
leurs chères sœurs. Toutes, à commencer par les 
plus ignorantes, refusaient de rester de simples 
écolières. La Aanité tua le peu de fraternité qu'elles 
pouvaient avoir, et la Société de l'éducation mu- 
tuelle des femmes ferma ses portes. 

La Société de la voi.r des femmes (L, que le 
public préféra appeler plus simplement le club 
des femmes, avait été fondée en avril 1848. Elle 
avait son secrétariat rue de Trévise, n» 8, et sa 
salle des séances au boulevard Bonne-Nouvelle, 
dans le local des spectacles-concerts. 

Le Club des femmes, pour lui donner le nom 
sous lequel il est le plus connu, comptait comme 
principaux membres : Eugénie Niboyet, présidente; 
Anaïs Ségalas, Eugénie Foa, Marie Noémie (qui 
avait épousé l'ex-abbé Constant), Gabrielle d'Al- 
tenheym, fille du poète Soumet; Hermance Les- 
guillon, Suzaime \'oitelain, Jeanne Deroin, Dési- 

(1) La Voix des Femmes était le litre d'un journal dont nous 
aurons à reparler. Dans son numéro du 12 mai 1848, il pro 
testa contre le litre de Clab des Femmes, qui lui paraissait 
(et il ne se trompait pas) prêter au ridicule. 

10 



1 i'2 LA VIK l'AHlSIKNM-; 

rée Gay, Aug'iistiiie (lenoux, Henriette, actrice; 
Pauline nolaud, Adèle Es({uiros.(kielque.s hommes 
avaient été admis, et avec empressement, dans 
cette réunion de dames : Paulin Niboyet, fils de la 
présidente : le docteur Malatier, l'ex-abbé Cons- 
tant, Emile Deschamps, Tabbé Chatel, Pierre 
Lachambeaudie. Emile Souvestre, Hippolyte Bon- 
nelier, Olinde Ptodriguez, Labourieu, etc. 

L'entrée coûtait 1 franc par homme, et 25 cen- 
times pour les femmes, mais afin d'avoir plus de 
monde à la première séance (le 11 mai , on dis- 
tribua gratuitement 300 cartes à 25 centimes. 

Cette séance d'ouA^erture fut orageuse et les 
autres le furent au moins autant. Un soir, Ma- 
dame Constant, indignée de l'attitude gouailleuse 
et de l'opposition systématique d'un groupe d'anti- 
féministes, leur cria : « Vous n'êtes que des polis- 
sons! » et l'abbé Chatel — compromettant patro- 
nage — monta à la tribune pour protester avec 
véhémence contre les perturbateurs. 

Les amateurs de la vieille gaité française, ceux 
qui désiraient, pour un prix modique, passer une 
bonne soirée, se donnaient rendez-A^ous au Club 
des femmes. Charles Monselet s'y rendit un jour 
avec Champfleury. 

« C'est le seul théâtre, écrivait-il (i), qui fasse 

|1) Mémoires d'un pa-isant. Tableau de la liévolulion de tS'iS (or- 
ticle publié dans la Hevue de Paris du 20 iiovonibie 18(j-i. 



LES FEMMES DE 1848 143 

recette maintenant; il y a foule toutes les fois 
qa il joue. Par malheur, chacune de ses représen- 
tations est le motif d'une émeute sur le boulevard, 
émeute indécente et qui rappelle les écarts des 
escliolieis du vieux Paris. Les orages de la séance 
d'hier vont sans doute faire interdire aux hommes 
l'entrée du sanctuaire des Spectacles-Concerts, et 
ce sera bien fait. Jamais encore le désordre ne 
s'était élevé à une pareille puissance comique : 
on riait, on chantait, on sifflait; chaque phrase de 
la présidente était une traînée de poudre à laquelle 
la malice masculine venait mettre le feu. « Et lui 
aussi, le Christ, s'est-elle écriée, a été hué et ba- 
foué sur la croix!! » 

« Le divorce ! Le public ne sortait pas de là ; il 
voulait absolument entendre traiter la question du 
divorce. En vain ces dames ont-elles essayé de 
lui faire comprendre que la question avait été 
épuisée dans les séances précédentes, le public a 
fait la sourde oreille. 

« A la fin, épouvantée de ce vacarme, dont le 
crescendo laissait bien loin derrière lui le final 
du Barbiei\ les dames du bureau se sont décidées 
à plier bagage et à se dérober dans les coulisses 
de leur gouvernement... » 

Les sept premières séances eurent lieu dans la 
salle du boulevard Bonne-Nouvelle. Lin avis pré- 
vint le public qu'à })artir du 6 juin elles se 



lii LA VIE PAIUSIENNE 

tiendraient au n° 49 bis de la Chaussée d'Antin, 
et dans le manège Fitte, rue Saint-Lazare. Le 
prix d'entrée était diminué pour les hommes de 
50 centimes mais ils devaient être présentés par 
des dames sociétaires. 

Malgré la précaution qu'on s'était décidé à 
prendre, le désordre continua. Maxime du Camp 
assure (1) (mais son récit me semble très sujet à 
caution) qu'un beau soir, quelques gardes natio- 
naux, « guidés par un ancien éditeur de musique 
qui aimait le petit mot pour rire » pénétrèrent dans 
le club, au moment où on y discutait la question 
du divorce, et, sans se laisser effrayer par l'éner- 
gie de la présidente qui leur lança à la tète une 
carafe d'eau, seule arme qu'elle eût à sa disposi- 
tion, s'emparèi-ent de plusieurs des clubistes, en- 
traînèrent ces malheureuses, qui n'eurent même 
pas la consolation d'être A'iolées, dans un cou- 
loir à demi-obscur et les fouettèrent consciencieu- 
sement. Procédé blâmable et qui ne prouve rien. 

Le Club des femmes s'était transporté en der- 
nier lieu au ])assage Jouffroy, dans la salle des 
Soirées orientales. C'est là qu'il mourut, en juil- 
let 1848, après avoir fait plus de bruit que de be- 
sogne, ce (pii le rapprochait d'ailleurs des clubs 
masculius. 

(Ij Souvenirs de l'année IS'iS. Paris, 187(;, p. 125. 



LES FEMMES DE 1848 l^S 

« Trois médailles furent frappées à cette occa- 
sion ; la première portait sur la face : 

Liberté, Egalité, Fraternité. 

CLUB DES FEMMES 

Présidence de Mme Niboyet, Journal la Voix des 
Femmes. 

(ici trois tètes de mort, et au-dessous) 

El foi soleil de Juillet IS^S, tu ne l'es pas voilé ! 

Au revers, cette phrase : 

Les pauvres femmes n'ont donc ni ànie, ni capacité poli- 
tique ! adieu mes amours (ici, une petite femme), le concile 
de Mdcon les exclut du paradis, notre jeune républupie leur 
interdit les clubs. 

Deuxième médaille. Sur la face : 

LiBEUTÉ, Egalité, Fraternité. 
CLl'B DES DAMES 

Jeton d'entrée 

Bureau : rue Neuve-de-Trévise, ''^. — Mlle Euc/énie Miboyet, 
présidente. 

Au /-evc/s, une femme est à la tribune; d'autres 
femmes l'acclament: au-dessous on lit : 

Dimanche 'J7 mai 18-^^8 

et autour du c/ta/i//), cette phrase extrait(> d'un 

discours : 

C'est nous qui faisons Vliomme. pourquoi n'aurions-nous 
pas voix délibérative dans ses conseils? 

Cette médaille n'a [lu servii' de jeton d'entrée 



lif) LA VIE PARISIENNE 

puisque M. de Saulcy, dans ses Souvenirs numis- 

matiques, déclare qu'elle a été frappée après la 

fermetui-e du club. 

Troisième médaille ; celle-ci nous montre sur la 

face une femme à la tribune au milieu d'autres 

femmes : 

CLUB DES FEMMES, 1848 

Au revers, cette phrase extraite d'un discours dune 
de ces dames : 

Im femme a-t-elle pins de [luissance sur l'homme que lors- 
qu'elle a le dessous ? 

La Liberté est une femme, ne laissons pas le pouvoir aux 
hommes (1). » 

Auxiliaires des clubs, quelques journaux fémi- 
nistes s'efforcèrent de plaider la cause des c( oppi'i- 
mées ». 

La Politique des Femmes^ journal publié pour 
les intérêts des femmes et par une société d'ou- 
vrières, avait pour principales collaboratrices 
Désirée Gay, Jeanne Deroin, Marie Dalmay, Au- 
gustine Genoux, Henriette Sénéchal, directrice aux 
Ateliers nationaux. Cette feuille à tendances com- 
munistes devait paraître tous les dimanches. Elle 
n'eut que deux numi-ros, le IS juin et le 8 août 1848. 
Le premier débutait ainsi : « Notre politique a 
été toute de ruse et de dissimulation dans le passé, 
faisons qu'à l'avenir elle soit toute de conciliation 

1) l'iuMiN Maillard, la Lé(jcndc de hi Femme émancipée. Paris, 
S. d., p. 210. 



LES FEMMES DE 1848 147 

et (le franchise ; cela dépend un peu de nous et 
beaucoup des hommes. » 

UOpinion d>s Femmes, publication de la So- 
c -été d'éducation mutuelle des F'emnies , fondée et di- 
rigée par Désirée (jay et Jeanne Deroin, n'eut éga- 
lement que deux numéros, depuis le 21 août 1848. 

Le seul de ces journaux qui ait eu quelque in- 
fluence. Lu Voi.i des Femmes, journal quotidien 
socialiste et politique, organe des intérêts de 
toutes, débuta le 20 mars 1848 et vécut jusqu'au 
10 juin. Il avait comme directrice Mlle Eugénie 
Niboyet, et il dut au Club des Femmes, qu'il fonda, 
les quelques lecteurs qui lui permirent de ne pas 
mourir trop prématurément. 

Tout l'état-major du Féminisme collaborait à 
cette feuille. On y soutenait des théories relative- 
ment modérées. En politi([ue, on préconisait le 
maintien de l'ordre et l'union des classes. Au 
point de vue des relations sociales entre l'homme 
et la femme, on admettait que celle-ci devait res- 
ter attachée au foyer, mais on réclamait pour elle 
le droit de voter et même d'être élue. Enfin, on 
demandait que par une législation plus large, le 
mariage fût facilité. 

A ces théories se mêlaient parfois, sous la 
plume de certaines rédactrices trop souvent re- 
marquables par leur laideur, et d'autant plus irri- 
tées et impitoyables, des jugements sévères sur les 



l/i8 LA VIK 1>ARISIENNË 

« tyrans » qui se refusaient à les épouser ou les ai- 
maient trop modérément. Ainsi une citoyenne 
Marie, une vieille fille sans doute, affirmait que 
l'homme est dénué de sens moral, qu'il n'est pas 
« pur >> et qu'il déteste la femme parce qu'elle 
veut lui imposer la chasteté ! 

La Voi.r des Fe/wwe^ tolérait, sans les approu- 
ver, ces exagérations inspirées presque toujours 
par des déboires conjugaux ou passionnels et des 
tentatives mal accueillies. Elle se contentait, et 
c'était plus que suffisant, d'affirmer l'égalité in- 
tellectuelle dos deux sexes. Et pour bien prouver 
que le cerveau féminin valait au moins celui de 
l'homme, Mlle Eugénie Foa proposait la création 
d'un Inslitiil nalional des fenuues. « On l'appel- 
lera, dit Mme de Girardin, la couronne d'immor- 
telles et aucune femme ne voudra en faire partie. » 

Ce journal féministe se vendait peu. Une de 
ses collaboratrices, qui signait Henriette, se plai- 
gnit aigrement de la conspiration du silence 
organisée par les répidîlicains eux-mêmes contre 
cette feuille émancipatrice — émancipatrice, mais 
embêtante. 

On eut recours à des souscriptions. Olinde Ho- 
dî'igues prit quatre actions de cinquante francs. 
On le cita élogieusement pour attii-er d'autres 
souscripteurs, mais ils ne vinrent pas. Ils se mé- 
fiaient. 



LES FEMMIiS DE 1848 1 ;9 

Des adversaires sans scrupules, des maris 
peut-être, s'efforçaient d'empêcher la vente sur la 
voie publique. La Voix des Femmes lutta tant 
qu'elle put. Son agonie se prolongea pendant un 
mois. Elle mourut le 10 juin 1848, âgée de 
quarante-deux numéros. 

Avec les journaux et les clubs, les femmes 
émancipées avaient encore pour exposer leurs 
griefs et déballer leurs revendications, les ban- 
quets plus ou moins fraternels. Celui du 19 no- 
vembre 1848 eut une exceptionnelle importance, 
et la République (1) en donna le compte rendu 
qu'on va lire — et qui n'est probablement qu'un 
communiqué officiel : 

« Dimanche 19, a eu lieu à midi, à la barrière 
du Maine, le banquet des femmes socialistes. 
Douze cents })ersonnes assistaient à cette réunion, 
qui présentait un véritable aspect de fête. On 
comptait environ quatre cents dames appartenant 
aux différentes classes de la société. Les prési- 
dents étaient, pour les hommes, Pierre Leroux, 
liernard et liarbès (absent) ; pour les femmes, 
Mmes Meisner, D. Gay, d'Expilly. 

« Pierre Leroux a ouvei't la séance en lisant un 
passage de Condorcet sur la liberté des femmes, 



\\) La Rriiuhli'iue, journal du ^oir (du 2fi février 1848 au 
2 décembre 1851) avait pour rédacteur en chef un ardent 
féministe, Eugène Barestc. 



laO LA V1I-: PARISIENNE 

et OÙ il est dit : « Les femmes ont le droit de 
monter à lu tribune, puisqu'on ne leur conteste 
pas le droit de monter à l'échafaud. » 

« Les autres toasts ont été portés : 

« Par Mme Désirée Oay. — A ILiiion de 
l'homme et de la femme ! 

« M. Maoé. — A la Ilépiil)lit|iir iimiiiéte et mo- 
dérée ! 

« Mme Gandelot. — A ceux (pii les premiers 
osent prendre la défense des opprimés ! 

« Mme Fossoyeux. — A la méfiance! 

« Stourm. — Au courage moral ! 

« Mme Desroches. — \ Olinde Rodrigues. 

« jNIme François. — Au bonhcnr social, impos- 
sible sans le bonheur de la femme ! 

« Mme (ri']x[)illy. — A Saint-Simon, Fourier, 
et Louis Blanc. 

« Mme Bours2'eois. — A la IVatcniité de riu)mme 

o 

et de la femme ! 

« Bernard. — Aux in;irlvrs de 1 humanité ! 

« Cette réunion avait un caractère fraternel, reli- 
gieux et social, qu'on ne rencontre pas dans les 
réunions d'hommes seuls. Tu des pins grands so- 
cialistes des tem})s modernes Ta dit avec raison : 
« L'individu social, c'est l'homme et la femme. » 

« Tout s'est passé d'une manière convenable et 
avec la plus grande dignilt". L'ordre, le respect, 
la décence n'ont cessé de régner tout le temps 



LES FEMMES DE 1848 151 

qu'a duré cette communion fraternelle et sociale. 

« Nous espérons que les organisateurs de ce ban- 
quet trouveront de nombreux imitateurs et qu'avant 
peu les banquets socialistes ne seront plus com- 
posés que d'hommes et de femmes. — Nos enne- 
mis comprendront-ils enfin qu'ils n'ont rien à 
redouter de ces hommes qui prcchent l'améliora- 
tion du sort des classes laborieuses en présence 
de leurs mères, de leurs femmes, de leurs filles, 
de leurs sœurs. » 

Il n'est pas inutile d'ajouter, que la plupart des 
femmes, même en 1848, se trouvaient très satis- 
faites de leur sort, qu'elles ne se considéraient pas 
comme des esclaves, que le droit de voter ne les 
passionnait pas du tout, et qu'elles n'éprouvaient 
aucun besoin d'être émancipées. 

Parmi ces théoricieniies de l'égalité des sexes, 
surtout devant l'amour, on n'en compte guère 
qu'une qui ait eu un incontestable talent, et ce 
talent même, la mettant en garde contre le ridi- 
cule, finit par lui imposer une réserve relative, 
où entrait sans doute beaucoup de désillusion. 

Comme la plupart des femmes, même supé- 
rieures, George Sand nt^ fut jamais qu'un reflet. 
Elle ne vit jamais une doctrine politique ou sociale 
qu'à travers l'homme qui l'exprimait et la repré- 
sentait. Elle avait besoin, pour croire, d'admirer 
ou d'aimer. 



io-1 L\ VIE PARISIENNE 

Elle avait été amenée aux idées de réforme dé- 
mocratique par son admiration pour Pierre Leroux, 
quoique celui-ci, qui ressemblait à un porteur 
d'eau et à un porteur d'eau décidé à user le moins 
possible de sa marchandise, n'eût de séduisant 
que son intelligence, mise au service d'une admi- 
rable sincérité. 

Elle l'avait connu vers 1837 et il fut, comme 
on l'a dit très justement, « son grand prêtre 
laïque ^k 

Déjà, dans /e Compagiion du tour de France 
(1840), dans le Meunier d'AngiOault (iS^b), dans 
le Péché de M. Antoine (1847), sous l'inspiration 
de Pierre Leroux, elle se révélait socialiste, d'un 
socialisme philanthropique, un })eu ingénu, qui 
prêchait le rapprochement des classes et non leur 
antagonisme. 

Elle se croyait républicaine. Elle était hostile 
au gouvernement de Louis-Philippe et à ce roi 
trop bourgeois et trop vieux qu'elle appelait « un 
homme vulgaire, pour ne rien dire de pire ». 
Jeune, ardent, passionné et aventureux, Barbés 
lui plaisait davantage, quoiqu'elle n'approuvât pas, 
les jugeant inopportunes et dangereuses, ses 
équipées politiques. Détachée des prêtres mais pas 
de la religion, sous sa forme la plus large et la 
moins gênante, le Déisme, elle mêlait, comme 
presque t(jus les républicains en ce temps-là, au 



LES FEMMES DE 1848 153 

culte (le h\ République le culte du Christ. 
L'égoisme des riches, très réel sans doute mais 
auquel correspond un égoisme aussi réel, celui 
des pauvres, la conduisait à un vague communisme 
dont la valeur philosophique paraîtrait aujour- 
d hui, surtout aux communistes, très médiocre. 

La révolution de 1848 la prit un peu à l'impro- 
viste. Elle la jugeait nécessaire et ne la jugeait 
pas possible. La campagne de banquets n'avait 
eu pour elle, au début, aucune signification, au- 
cune importance. Le résultat, si imprévu, si dis- 
proportionné, la remplit de surprise et de joie. 

Elle vint aussitôt mettre à la disposition du 
pouvoir sa plume de romancière démocratique. 
Elle débordait d'ardeur, d'enthousiasme et de 
généreuses illusions. « Tout va bien, écrivait-elle 
le 9 mars, au poète-ouvrier de Toulon (plus ou- 
vrier que poète), Charles Poney. J'ai vu le peu- 
ple grand, sublime, naïf, généreux, le peuple 
français, réuni au cœur de la France, au cœur 
du monde ; le plus admirable peuple de l'univers. » 
Voilà vraiment beaucoup d'épithètes. VA\e devait 
plus tard en supprimer quelques-unes. 

Les ouvriers, on en était sur, mais ces mots de 
«socialisme», de «communisme», effrayaient les 
paysans. Il fallait éduquer et conquérir les campa- 
gnes, et aussi ceux des habitants des villes, petits 
artisans, boutiquiers, qui s'obstinaient à ne pas 



loi LA VIK l'AHISIENNK 

avoir confiance. C'est dans ce l)ut que George 
Sand publia ses Lettres au Peuple^ vendues au 
profit des ouvriers sans travail, et ses Lettres de 
Biaise Bon?iin, destinées surtout aux paysans. En 
même temps elle remplissait de sa prose intaris- 
sable le /?^</Ze^//î c/r' /« /^<7J///ViV/;/e 1 .Et elle con- 
tinuait à attribuer au peuple toutes les vertus, 
pent-ùtre poui' lui ius|)ii'cr le désir de les ac- 
quérir. 

Pour le bataillon des Féministes, c'eût été une 
excellente recrue. On essaya de l'y enrôler. La 
VoL.v des Femmes, sans la consulter, posa sa can- 
didature à l'Assemblée nationale. Elle ne réussit 
qu'à s'attirer cette réponse peu aimable qui parut 
dans la Réforme : 

« Un journal rédigé par des dames a proclamé 
ma candidature à l'Assemblée nationale. Si cette 
plaisanterie ne blessait que mon amour-propre, en 
m'attribuant une prétention ridicule, je la laisse- 
rais passer. 

« Mais on pourrait croire que j'adhère aux 
principes dont ce journal se fait l'organe... 

« 1" J'espère bien qu'aucun électeur ne voudra 
perdre son vote en prenant fantaisie d'écrire mon 
nom sur son bulletin ; 

11) Inspiré par Ledru-Rollin. il parut tous les deux jours, 
du 13 mars au (î mai, sous ce titre : BuUelin de la liépuHique 
française. Ministère de VlnUrieur. 



LES FEMMES DE 1848 155 

2" « Je n'ai [)as l'hoiineur de connaître une seule 
des dames qui forment des (•lul)s et rédigent des 
journaux ; 

3*> Les articles (jui pourraient être signés de 
mon nom ou de mes initiales dans ces journaux 
ne sont pas de moi (1). » 

On n'a jamais beaucoup goûté en France les 
femmes (jui s'adonnent à la politique. George 
Sand s'efforçait de fuir le ridicule, mais le ridi- 
cule ne la fuyait pas. Vue petite feuille, le Miroir 
drolatique, la représentait habillée en homme, le 
coude appuyé sur une colonne portant ces inscrip- 
tions ; ('hai)ibre des Députés, Chainbn' des Mères. 
Au-dessous de la gravure se lisait un quatrain, 
qui n'est ni très méchant ni très spirituel : 

Si de George Saud ce portrait 
Laisse l'esprit un peu perplexe, 
C'est que le génie est abstrait 
Et, comme on sait, n"a pas de sexe. 

Une autre caricature, faite à lioiirges, l'appe- 
lait « la Gigogne politique de 1848 ». 

La liberté de ses mœurs fournissait aux publi- 
cistes de l'opposition de trop faciles attaques : 
« liisuni teneatis ! écrivait dans son numéro du 
5 novembre 1848, V Echo des Journaux-, George 

(1) Des articles étaient signés G. D., et c'étaient réelle- 
ment les initiales d'une des collaboralrices de la l'uix des 
Ffinmcs. 



lo6 I-A Nil-; l'MUSIKNNK 

S;ind a loué aux environs de Tours une maison de 
eampagne où a résidé la Pucelle d'Orléans! » Le 
l'ait était probablement inventé de toutes pièces, 
mais on n'y regardait pas de si près. 

Pendant les premiers mois de la révolution, 
pendant cette période de lune de miel où la Bour- 
geoisie a tant flagorné le peuple, je ne crois pas 
qu'aucun homme politique, aucun littérateur, lui 
ait prodigué des éloges aussi démesurés que 
ceux qui abondent dans les œuvres de George 
Sand. Un exemple suffira, je l'espère, pour on 
donner l'idée. 

Dans une pièce de circonstance ^1) composée 
pour le Théâtre Français devenu le Théâtre de la 
République^ et jouée le 9 avril 1848, elle mettait 
dans la bouche de Molière, transformé en orateur 
de club, cette profession de foi : 

« Je vois bien le roi, mais il ne s'appelle plus 
Louis XI \'; il s'appelle le peuple! le peuple sou- 
verain! C'est un mot que je ne connaissais point, 
un mot grand comme l'éternité ! Ce souverain-là 
est grand aussi, plus grand (jue tous les rois, 
parce qu'il est bon, parce qu'il n'a pas d'intérêt à 
tromper, parce qu'au lieu de courtisans, il a des 
frères... » 

Ces frères n'allaii-iit pas tarder à se changer 

(1) Le Roi attend. Cette picce, pleine de déclamations niai- 
ses, n'eut aucun succès. 



LES FEMMES DE 1848 157 

en frères ennemis. Les journées de juin diminuè- 
rent dans de fortes proportions l'enthousiasme de 
George Sand, comme celui de bien d'autres admi- 
rateurs de la démocratie. De quel côté étaient la 
Vérité et la Justice ? Qnj aAait-il de plus odieux, 
la férocité de l'attaque ou celle de la répression? 
Elle ne le savait pas et elle n'osait ni condamner 
ni absoudre. Réfugiée à Noliant, elle écrira, le 
30 septembre, à Mazzini : « La majorité du peu- 
ple français est aveugle, crédule, ignorante, in- 
grate, méchante et bête... » Ceci, Molière aurait 
pu l'écrire. 

Elle s'était montrée particulièrementsévère pour 
Lamartine, « toujours abondant en phrases, tou- 
jours ingénieux en appréciations contradictoires, 
toujours riche en paroles et pauA^re d'idées et de 
principes (1) », mais de ce grand homme en car- 
ton-pàte, de Ledru-RoUin qu'elle avait sincère- 
ment admiré, en février et en mars 1848, elle tra- 
çait, quelques mois plus tard, le portrait ironique 
et désabusé que j'ai déjà cité dans un autre cha- 
pitre (2). 

L'application d'une nouvelle forme de gouverne- 
ment est le plus sur moyen d'en dégoûter — quand 
ils n'en tirent pas un profit personnel, quand elle ne 
flatte pas leurs passions — ceux qui l'avaient le plus 

(1 LeUre à Ma/zini, le 4 jidi'iI IS.jn. 
(2) Le.' Hoiniiii'i (la .Imir. 

Il 



158 i-\ \ii-: rviusiKNNK 

ardemment désirée. George Saiid on fit l'expé- 
rience. Dans le désarroi de ses opinions politiques, 
dans le naufrage de ses illusions, Louis-Napoléon, 
qui s annonçait à la fois comme un défenseur de 
l'ordre et comme un ami du peuple, fut pour elle 
un recours et un refuge (1). En réalité, après 
avoir vu de trop près ce ([ue deviennent au pou- 
voir tous les hommes, les hommes de tous les 
partis, elle finissait par le scepticisme. C'est par 
là (ju'il faut commencer. 

(1) Elle lui disait, le 2ii Jnîivier 1852, dans une lettre où 
e'ie lui demandait une audience : « l'rince, je vous ai tou- 
jours regardé comme un génie socialiste. » Dans la victoire 
de Louis Napoléon, aux élections du 10 décembre, elle vit 
une victoire du socialisme el de la démocratie contre (la- 
vaignac qui représentait pour elle l'esprit rétrograde et 
bourgeois, — et la répression impitoyable des émeutes de 
juin. 



IV 



PREMIERES ILLUSIONS. — FÊTES ET BANQUETS. 
ARBRES DE LA LIBERTÉ: 



Déjà, sous le règne de Louis-Philippe, les ad- 
versaires du Gouvernement, les organisateurs de 
complots, les membres des sociétés secrètes, 
ceux (jui l'omentaient les attentats contre le roi et 
(;eux qui les commettaient, avaient rangé le Glirist 
dans leur parti. Alibaud disait à l'îtbbé Grivel : 
« J'admire Jésus-Ghrist. G'était un i-épublicain 
comme moi, et, s'il Teùt lallu, comme moi il fût 
devenu régicide (l). » 

Accréditée par Lamennais, Pierre Leroux, 
(jeorge Sand et bien d'autres, cette opinion sur 
les tendances socialistes du Clii-ist, opposé à Dieu 

(1 AbliC GiuvcL, /(/ l'iisoii ilu Lu.reiiihouni suiis le renne île 
Louis-l'liilippe. Imi'ressiuns et Souveiiir.t. Paris, 18l">2, pp. 1U7 et 
m. (L'abbé Grivel était aumônier de la prison du Luxera- 
bourfi.) 



160 LA VIE PARISIENNE 

le Père qu'on jugeait moins libéral (1), était gé- 
nérale, en 1848, dans les milieux populaires. Plu- 
sieurs épisodes des journées de Février le prouvent, 
et celui-ci, entre autres, ra})porté par un des his- 
toriographes de ces journées, Henri Dujardin (2), 
et dont on trouve trace, d'ailleurs, dans les jour- 
naux du temps : 

« On a cité différemment un trait qui s'est 
passé aux Tuileries, à l'occasion du crucifix qui 
était sur l'autel de la chapelle. Je vais le rap- 
porter ici, tel qu'il m'a été raconté })ar M. Henri 
Delaage (3), qui eut la pi'incipale part à ce fait. 
M. Delaao-e est membre de la Société de Saint- 
Vincent-de-Paul et Tun des rédacteurs du Cor- 
saire. « La foule, m'a-t-il dit, se pressait de toutes 
« parts dans les Tuileries désertes. Je marchais 
« deA^ant un groupe composé d'hommes du jieuple, 
« de gardes nationaux et d'une femme. Arrivé à la 
« chapelle, je me retourne et m'écrie : «Respect à 
« ce qui est sacré ! » Je prends le crucifix: alors un 
« ouvrier s'écrie : Voilà le gi-and tribun Jésus I — 



(1) Dans sa l'uliliquc tirée de l'Ecrilure suinte, Bosslet en avait 
fait un parlisau du pouvoir alisolu. 

(2) Histoire /jrophétiijue, philosophi(jiLie, comi>lètc et populaire de 
la Révolution de fécrier Ifi'iS ou la Liherlé reconquise. Pans, 18-18. 
p. 82. 

(3) C'était, un démocrate chrétien qui venait de faire pa- 
raître une brochure dédiée au Père Lacordaire et intitulée : 
Affranchissement des classes déshéritées. 



PREMIERES ILLUSIONS Ifil 

« un autre : C'est notre maître à tous (1). — C'est 
i( ((ussi,/)i'ccr/(i/-/'e, notre meilleur nniil — D'au- 
« très criaient -.C'est le Christ ! Respect au Christ ! 
« — Je remis le crucifix eutre les mains d'un élève 
« de l'Ecole polytechnique. Le groupe se remit res- 
« pectueusenient en marche, le front découvert et 
« traversant la foule qui criait : Vive Jésus I Vive le 
« Christ ! — Mais moi je quittai le cortège et allai 
« à la Chambre des députés. » Tel est le récit que 
m'a fait M. Delaage, en présence d'une autre per- 
sonne. Les autres versions ajoutent que le cortège 
porta solenuellement le crucifix à l'église Saint- 
Roch. Citoyens^ chapeau bas ! Saluez le Christ ! 
disait le peuple, et tout le moiidi3 s'inclinait dans 
un sentiment religieux. » 

Les Jésuites eux-mêmes, ces Jésuites que na- 
guère Eugène Sue incarnait dans le sinistre 
Rodin, avaient bénéficié de cette popularité du 
Christ. Après le combat, un détachement d'in- 
surgés, si nous en croyons le Corsaire qui relate 
ce fait curieux, s'était posté à la porte d'un des 
couvents de la congrégation, pour la protéger en 
cas d'attaque, et comme les Pères, en voyant 
arriver ces dangereux défenseurs, ne se mon- 
traient pas très rassui'és : « Ne ci-aigncz rien, 

(Ij Dans une lithographie qui représente cette scène, ce 
mot est attribué à un élève de IKcole polytechnique, pro- 
bablement à celui dont Henri Delaage parle plus loin. 



1(V2 LA VIK P.\HISIE>'NE 

messieurs, leur avait dit le commandant du déta- 
chement, la République vient d'être proclamée : 
il n'y a plus que des frères en Finance. » On le vit 
bien quatre mois plus tard. 

Ce déisme de la Révolution de 1848, au moins 
à ses débuts, est incontestable. Il existait même 
chez les chefs. 

Le Projet de constitution de Pierre Leroux, 
dont j'ai parlé dans un chapitre précédent, porte 
en épigraphe ce verset des Psaumes : « Si Dieu 
ne construit en vous l'édifice de vos institutions, 
vous travaillerez en vain à l'élever et à l'affermir » , 
et il débute par cette phrase : « En présence et 
sous l'invocation de Dieu, triple et un à la fois qui 
a créé l'homme : Intelligence, Amour, Activité, 
parce qu'il l'a créé à son image. » 

Un homme dont le républicanisme n'est pas 
douteux, Lagrangfe, à la séance de l'Assemblée 
nationale du 18 décembre 1848, s'écriait, dans vin 
discours pour réclamer l'amnistie : « Dieu qui a 
toujours favorisé la Révolution, Dieu qui a fait la 
République de février... » On ne saurait aller plus 
loin. 

Le clergé, i\ jiart de rares exceptions, se mon- 
trait très favorable au nouveau régime, et l'ar- 
chevêque de Paris, Mgr Affre (1), s'y était en 

(1) Né le 27 seploinbre 1793 à Saint-Ronie-de-Tarn, il avait 
élé sacré archevêque de Paris le 6 août 1^40. Marr AlTre s'était 



PREMIERES ILLUSIONS i63 

quelque sorte rallié, dès le 24 février, par cette 
lettre pastorale reproduite dans un grand nombre 
de journaux : 

« Monsieur le Curé, en présence du grand évé- 
nement dont la capitale vient d'être le théâtre, 
notre premier mouvement a été de pleurer sur le 
sort des victimes que la mort a frappées d'une 
manière si imprévue ; nous les pleurons, parce que 
nous avons appris, une fois de plus, tout ce qu'il 
y a dans le cœur du peuple de Paris, de désinté- 
ressement, de respect pour la propriété et de sen- 
timents religieux. 

Nous ne devons pas nous borner à répandre des 
larmes : nous prierons pour tous ceux qui ont 
succombé dans la lutte ; nous demanderons à 
Dieu qu'il leur ouvre le lieu de rafraîchissement, 
de lumière et de paix. 

En conséquence, vous voudrez bien faire célé- 
brer, le plus tôt possible, un service solennel, 
auquel vous donnerez toute la pompe que permet- 
tront les ressources de la fabrique... 

Ce service aura lieu aussitôt que vous aurez pu 
en prévenir les fidèles, fût-ce même un dimanche. 
Pendant la messe, une quête sera faite pour le sou- 
lagement des familles pauvres de ceux ([ui sont 

plusieur.s fois signalé — cl notamment, en 1831, évêque 
d'Amiens — par son peu de sympathie pour le gouverne- 
ment de Louis-Philippe. 



Kil L\ VIK PAHISIKXNK 

morts ou qui ont été l)lijssés. Lo j)ro(luit de cette 
quête sera versé, par MM. les curés, entre les 
mains du maire de leui- arrondissement... 

Dems, archevêque de Paris. 

ft Nota. — ^ Dans le cas où il serait nécessaire ou 
utile d'établir dos ambulances dans vos églises, 
vous n'hésiteriez pas à les offrir, alors même que 
l'office du dimanche devrait être supprimé. Si cet 
office peut avoir lieu, vous chanterez, après la 
messe de paroisse, le verset : Domine Salvain 
fdc Ffuncoriun genleni... et Toraison : Deus a 
qiio Sancla desideria , recta et consilia^ etc. » 

Plus sio'uificativG encore est cette lettre d'un 
simple curé de chef-lieu de canton : 

A. M. de Lamennais président de la commis- 
sion des dons patriotiques. 

Monsieur, 

« L'honneur que la Commission des dons patrio- 
ti(^ues vient de faire au clergé, le témoignage 
public de confiance qu'elle lui donne en réclamant 
son concours, m'a éic personnellement très agréa- 
ble. Vous aviiz deviné juste, Messieurs, quand 
vous avez [)ensé que le clergé s'était associé de 
grand cœur à notre République nouvelle. Le prêtre 
chrétien ne voit dans les révolutions politiques et 



PREMIERES ILLUSIONS 1H5 

dans nos différentes transformations sociales qne 
le bonheur ou le malheur de ses concitoyens. S'il 
se préoccupe de ses propres destinées, s'il les 
place dans la balance, c'est qu'il est persuadé que 
ses destinées sont inséparables de celles de ses 
frères, essentielles à leur bonheur. Tout le monde 
le sait, la charité chrétienne, qui a enfanté tant 
de prodiges, qui a créé, pour ainsi dire, des cœurs 
nouveaux, la charité chrétienne est le chef-d'œuvre 
du sacerdoce : c'est le prêtre chrétien qui a allumé 
ce feu sacré, qui l'a attisé, que Ta réveillé quand 
il était près de s'éteindre. Aussi la société chré- 
tienne a-t-elle toujours voulu que ses membres 
les plus faibles et les plus souffrants fussent 
placés sous les yeux du prêtre, déposés entre ses 
mains, confiés à sa tendresse. Cela étant, se pou- 
vait-il que le clergé ne s'associât pas de grand 
cœur à la forme d'un gouvernement qui s'élève 
pour prendre en main la cause du pauvre et de 
l'indigent, qui, respectant dans la société les con- 
ditions les pins élevées et tous les droits acquis 
légitimement, fait un appel à tous les riches en 
faveur des pauvres, et marche ainsi à la réalisa- 
tion d'une pensée évangélique. 

Je m'empresse donc de déposer mon offrande 
sur l'autel de la patrie, et je vais remettre au 
maire de ma commune la somme de cent francs 
pour être ajoutée à la masse des dons patriuti- 



100 L\ VIE PARISIENNE 

ques. Je regrette de ne pouvoir mettre quelque 
proportion entre mon don et les besoins pressants 
de la patrie. 

Vctiillcz agréer.,, 

Vo.sseaii\, KS ;n ril 18-18. 

G.VILIIALD 
Curé Je Vesseaux (ArJèche). 

La République n'ayant pas encore versé dans 
l'anticléricalisme, beaucoup de prêtres, fils de 
paysans, influencés par leurs origines, étaient 
républicains. Les légitimistes voyaient sans re- 
gret et ^mème avec plaisir la chute de l'homme 
qui avait, disaient-ils, volé le trône aux Bour- 
bons de la branche aînée. Si les petits rentiers, 
éternels trembleurs, cachaient leur bas de laine, 
ne pouvant plus le remplir, si l'industrie et le 
commerce manquaient de confiance, étudiants, 
avocats, médecins, gens de lettres, la plupart des 
Français qui appartenaient à l;i bourgeoisie cul- 
tivée, se laissaient séduire par ce débordement de 
phrases humanitaires, par ces grands mots de 
Liberté, de Fraternité, dont l'inévitable mensonge 
n'apparaîtra clairement que plus tard. 

Il y eut donc une première période de généreuse 
illusion et de patrioti([ue ivresse. Les adversaires 
les plus irréconciliables de cette République, née 
de l'émeute et que l'émmli' lucra, sont obligés de 



PREMIERES ILLUSIONS 407 

constater combien, à ses débuts, elle fut popu- 
laire. « Cette révolution, profondément sotte, dit 
Philarètlie Cluisles dans ses Mémoires (1), en- 
thousiasma quelques âmes. » Non pas quelques 
âmes, mais beaucoup d'âmes, les plus jeunes, les 
plus ardentes, les plus naïves, celles qui n'avaient 
pas encore appris à connaître l'humanité ou qui 
ne devaient jamais l'apprendre. 

(1) T. II, p. 123. Il ajoute quelques pjiges plus loin : « lUeii 
ne fut plus hideusement atroce et plus elïVoyable que cette 
grande révolte que j'ai vue tout entière. Elle attaquait la 
propriété. Elle réalisait Rabœuf et Proudhon, les non-pos- 
sesseurs attaquant les possesseurs à Paris, elle était fana- 
tique, religieusement convaincue. Dans les cerveaux popu- 
laires, dans les âmes populaires, il n'y avait pas seulement 
le crime, mais la foi. Les bras populaires agissaient, cons- 
piraient, barricadaient, tuaient, massacraient, non seule- 
ment pour le pillage mais sous 1 influence d'une croyance 
absurde et nouvelle qui ne laissait subsister aucune frater- 
nité entre les hommes, aucune sympathie entre les classes, 
aucun lien entre les conditions. Les pauvres avaient souf- 
fert ; ils souiTraient encore; les femmes, les enfants, les fa- 
milles, quelquefois sans pain, souvent sans ouvrage et sans 
asile, avaient entendu les philofO[»lies *>t les orateurs leur 
prêcher légalilé et le vol. A la conquête! Réalisons l'éga- 
lité 1 Tuons les riches ! Prenons leurs biens. Les habiles 
sont avec les riches 1 Tuons tout 1 Les forçats et les assas- 
sins soufflaient le feu, et Paris, quatre jours entiers, roula 
dans le sang, parce que lou'es les leçons de ruses, d'in- 
trigues et d'iniquité avaient été données depuis \lt\), et 
écoutées. » 

Ce tableau, un peu poussé au noir, se r.qi|»orte surtout 
aux journées de juin. .Je le cite par aidicipalion, pour mon- 
trer le chemin parcouru en quatre mois, et comment, grâce 
au.v clubs, aux journaux, etc., les haines de classes allaient 
tout dominer. 



408 LV VIE PARISIENNE 

Dominé par un instinctif cabotinage, le peuple, 
que le silence effraie et que le calme ennuie, a 
besoin de traduire son enthousiasme par des ma- 
nifestations extérieures. Une des formes que pri- 
rent ces manifestations fut la plantation des 
arbres de la Liberté. 

Cette idée d'associer la [)olitique à l'arboricul- 
ture n'était pas nouvelle. Pendant la guerre 
d'Amérique, des arbres {inay pôles) avaient été 
pris comme emblèmes commémoratifs de l'indé- 
pendance qu'on venait de conquérir. En France, 
le premier arbre de la Liberté fut planté, au mois 
de mai 1790, dans le département de la Vienne, 
et bientôt presque toutes les communes en eurent 
un. Les abus qui résultèrent de ces plantations 
civiques, et les violences qui, sous prétexte de 
fraternité, les accompagnaient souvent, donnèrent 
lieu au décret du 3 pluviôse an II (22 janvier 
1794). 

Quelques jours avant le 14 juillet 1831, des 
journaux annoncèrent que pour célébrer l'anni- 
versaire de la prise de la Bastille on planterait, 
sur divers points de Paris, des arbres de la 
Liberté, mais une ordonnance du préfet de police, 
Vivien, s'y opposa. 

Il fallut attendre une troisième révolution pour 
le rétablissement d'un usage que la première 
avait inauguré. Pierre Leroux le considérait 



PREMIERES ILLUSIONS 169 

comme très important et l'article 100 de son 
Projet de Constitution disait : 

« Des Peupliers seront plantés et entretenus 
avec soin dans toutes les communes de la Répu- 
blique. » 

Le Clergé présidait presque toujours à ces ma- 
nifestations. Il bénissait solennellement (1) les 
arbres pris le plus souvent dans les jardins des 
congrégations et offerts au peuple par les reli- 
gieux, jésuites, carmes ou capucins, avec des 
guirlandes et des banderoles. • 

« Les Serviteurs de l'Église, en livrées galon- 
nées d'or, en chapeaux à cornes et en bas de soie, 
moitié laquais et moitié bedeaux, étaient les objets 
d'une grande admiration pour la foule déguenillée 
des gamins qui les suivaient, et qui les auraient 
houspillés s'ils les avaient vus derrière une voi- 
ture. J'ai souvent entendu les propos dédaigneux 
du pauvre bourgeois, observant le cortège, du 
seuil de sa boutique, que pas un chaland n'avait 
franchie depuis des semaines ; en prêtant l'oreille 
au commentaire dont il ne cessait d'accompagner 
cette parade burlesque, et qu'il adressait à sa 
compagne, assise, dans une inaction obstinée, 
derrière son comptoir déserté, j'ai été porté à 

{\) On prétendit plus tard que c'était avec de l'eau bé- 
nite empoisonnée, et que la plupart des arbres en crevè- 
rent. 



1711 LA \iK i>\insii:>M-: 

croire que cette maseurade sera un puissant élé- 
ment de réaction à venir (i). » 

Une de ces plantations, mais dans laquelle un 
bal populaire remplaça la bénédiction, a été dé- 
crite par Le Mois (2) (N" du 3L mai 1848) : 

« Ce soir ('23 mars), il y a eu g'i'aude fête au 
boulevard du Temple : Texemple donné, le 20 mars, 
par la population du Gros-Oiiliou, a successive- 
ment été suivi par tous les quartiers de Paris. 
Chaque place, chaque carrefour, chaque coin de 
rue a voulu avoir son arbre de la Liberté, et le 
Théàtre-Histori({ue (3) a réclamé son droit, que 
personne ne lui a contesté. 

En effet, le Tiiéàtri'-Ilistori({ue avait eu sa bar- 
ricade littéraire; elle datait delà première soirée 
où fut joué le Chevalier de Maison-Rouge (4), 
et où se fit entendre pour la première fois ce 
C liant des Gi/ondins, devenu si populaire depuis. 

(1) XoRMAMiY, Une Année de récohUiun, [. I, p. 30U. 

(2) Le .l/oîs, journal d'Alexandre Dumas;, avait commencé à 
paraître en mars, avec celte épigraphe : " Dieu dicte et nous 
écrivons, i) C'est une nouvelle transformation de Dieu, pu- 
bliciste et collaborateur dAlexandre Dumas. 

(3) Le Théûlre-Hialorique, dont nous parlerons plus longue- 
ment dans un autre chapitre, avait été construit en 1847, sur 
le boulevard du Teiu|)le, prescjue à langle de la rue du Fau- 
bourg-du-Teniple. Alexandre Dumas en avait, avec quatre 
associés, parmi lesquels Vedcl et Ilostein, le privilège. 

(4j Le Chevalier de Maison-RoïKje, drame en ô actes et 12 ta- 
bleaux, d'Ai.EXA\n«E DiMAs et Aucuste MvyLEï, fut joué pour 
la première fois le 3 aoùL 1^!47. 



l'IîEMlKUES ir.I.USIONS m 

Il eu résulta (juc la plantatiou de sou inhre l'ut, 
pour le Théâtre-Historique, uue solennité (1). 

« La façade fut éclairée à giorno, comme on dit 
en Italie. M. Varuey ^2), l'auteur de la musique 
des Girondins^ se plaça, avec tout son orchestre, 
au balcon, et immédiatement après la sortie de 
Monte-Cristo^ le concert commença. 

« La foule s'amassa devant le théâtre ; puis, 
comme à cet endroit le boulevard est dallé d'as- 
phalte et présente une surface aussi unie qu'un 
parquet, elle comprit bientôt qu'elle pouvait se 
faire du boulevard une vaste salle de bal. 

« La foule demanda donc une contredanse. 

« L'orchestre s'empressa d'obéir. 

« Aussitôt le bal s'organisa, avec l'arbre de la 
liberté pour centre, la voûte étoilée du ciel pour 
dôme, la population des maisons voisines pour 
spectateurs. 

« Le café Monte-Cristo et le café du Théâtre- 
Historique portaient les rafraîchissements. 

« Le bal dura jusqu'à 4 heures du matin. » 

Deux jours plus tard, le 25 mars, on plantait 
un arbre de la Liberté sur la place de Grève, à 



(1) Une solennité-réclame. 

(2) Pierre-Joseph-Alphonse \ .uiu-y, qui devint en 18.")7 
chef d'orchestre des HoulTes-Parisiens et, en 18(i2, directeur 
du même théAtre. C'est le père de 1 auteur de la niusitiue des 

Mousquetaires nu C.oueenl. 



I7:> I-V VIE PARISIENNE 

rendi'oit oii avaient été exécutés (1) les quatre ser- 
gents de la Kochelle, llaoïilx;, Goubin, Pommier 
et Bories. 

Celui qui l'ut planté, le 3 avril, à Argenteuil, 
donna lieu à un incident assez dramatique. 

LJn nommé Lebas, au moment où était tirée une 
salve en l'honneur de ce peuplier patriotique, abat- 
tit une branche, parce qu'il avait mis par mégarde 
une balle dans ^on fusil. La ïoule se précipita sur 
lui. Les plus échauffés parlaient de le fusiller. 
Pour le sauver, en donnant un semblant de satis- 
faction à ceux qui l'entouraient en vociférant, on 
se hâta de l'incarcérer. Le lendemain, la foule, qui 
n'était pas encore calmée, vint assiéger la prison, 
et, quand on voulut emmener le malheureux Lebas 
à Versailles, elle le força à descendre de voiture 
et à faire la voniQ pieds nus (2). 

Généralement, ces petites fêtes civiques se dé- 
roulaient d'une manière moins tragique, mais il 
arrivait très souvent que les « planteurs » éprou- 
vaient l'impérieux besoin non pas d'arroser leur 
arbre de la Liberté, mais de s'arroser eux-mêmes. 
Ils allaient quêter de maison en maison, et 
quand les « offrandes » leur semblaient suffi- 

(1) Le 20 septenil)re l!S22. 

('/) Coup d\vil rétrospectif Mir lea tjuaire premiers mois île la Ré- 
volution de février IS'iS. Extrait du journal le Pays. Paris, 1850, 
p. 27. 



rREMlÈHES ILLUSIONS 17H 

santés, ils s'installaient dans le cabaret le plus 
proche et ils n'en sortaient qu'en proie à une 
ivresse dont on peut affirmer sans crainte qu'elle 
n'était pas exclusivement patriotique. 

Les bourgeois admis, même quand ils se ca- 
chaient soigneusement chez eux, à paj^er ces liba- 
tions les trouvaient d'autantpluscoùteuses qu'elles 
se répétaient trop fréquemment. La plantation des 
arbres de la Liberté tendaient à devenir une nou- 
velle profession à l'usage des ivrognes républi- 
cains. 

Ce fut une cause certaine, incontestable, de 
l'impopularité des arbres de la Liberté (1), mais il 
V en eut d'autres qu'indique Emile Thomas, dans 
son Histoire des Ateliers nationaux (2) : 

« iV. cette époque (en mars), naquit l'engouement 
des arbres de la Liberté. Je fis tout ce que je pus, 
et mes camarades m'y aidèrent, pour le coml)attre-, 
nous y avions même si bien réussi, (juc, pendant 
les premiers jours, pas un seul de ces arbres ne 
fut planté par nos ouvriers, à qui nousavions fait 
comprendre que si le but en était noble, que si 
la pensée qui y présidait était généreuse et pa- 

(1) De l'impopularité dans la buurgeoi&ie mais pas dans la 
classe ouvrière. Au mois de mai 1850, lorsque le préfet de 
police, Carlier, ordonna d'arracher un assez grand nombre 
d'arbres de la Liberté, il y eut de sérieuses menaces de iSou- 
lèvement. 

(2) Paris, 1818, p. ICI. 

12 



174 L.V VIE PARISIKNNE 

triotiqac, les conséquences, malheureusement, en 
étaient fatales pour la confiance publique, que rien 
ne détruisait mieux que ces éternelles promenades 
dans les rues, que ces éternels discours jetés au 
vent. 

« Malheureusement, le Gouvernement, qui avait 
déjà sanctifié le prétexte, y joignit l'exemple, en 
autorisant par la présence de certains de ses 
membres, MM. Ledru-Rollin, Flocon, Caussidière, 
surtout, bon nombre de ces cérémonies. Elles 
eurent pourtant, grâce au clergé qui s'y associa, 
au moins cet excellent effet de rappeler à l'idée 
religieuse le peuple si facile à émouvoir, à entraî- 
ner par les sentiments purs et élevés. 

«Je dus donc renoncer désormais à arrêter l'en- 
trainement , pour tâcher au moins d'en régulari- 
ser l'effet. Toutes nos compagnies voulaient plan- 
ter leur arbre dans leur quartier. l^Ues avaient à 
cet égard les prétentions les plus tristement bouf- 
fonnes que Ton puisse imaginer. Non content de 
décorer ainsi le centre de toutes les places, on vou- 
lait que chaque carrefour, même les plus fréquen- 
tés, «dissent leurs arbres; on voulait en planter 
jusque dans l'angle des rues, «;t on choisissait les 
plus gros et les plus grands par un esprit de ri- 
valité facile à comprendre. Quant aux éléments 
de la fête, on allait les prendre partout où il yen 
avait, jusque dans les jardins publics, jusque 



PREMIERKS ILLUSIONS 17o 

dans les propriétés particulières. Les ouvriers 
avaient été jusqu'à s'ingérer qu'on leur payât 
comme un jour de travail celui qu'ils avaient con- 
sacré à satisfaire cette manie d'un reboisement 
général. 

« Les instructions que je donnai alors à tous 
mes camarades furent, non plus de s'opposer à un 
engouement devenu invincible^ mais d'assister 
eux-mêmes à chaque plantation, de veiller à ce 
que Tordre le plus grand y régnât, que, les cho- 
ses achevées, chacun se retirât, qu'on ne fit pas 
de quête surtout pour arroser la cérémonie : ils 
parvinrent ainsi à dissuader aux ouvriers de boi- 
ser les rues de Paris, et leur firent choisir au 
moins les lieux les plus écartés; ils leur persua- 
dèrent même, dans bon nombre de cas, d'aller re- 
planter où ils les avaient pris, des arbres qu'ils 
avaient exigés. Pour donner enfin plus d'inno- 
cuité encore à la chose, je fus voir le conserva- 
teur des pépinières du bois de Boulogne, et j'obtins 
de lui qu'on délivrerait, sur mes bons, des peu- 
pliers, qui, s'ils devaient par leur transplanta- 
tion nuire à la circulation publique, au moins ne 
causeraient aucun préjudice par leur arrachage, 
soit à la propriété, soit à l'agrément des jardins 
ou des promenades publiques. 

« Les ouvriers me témoignèrent aussi le désir 
que, sous mes auspices, un arbi'c de la Liberté fût 



17G LA VIE PARISIIÎNNE 

planté à Monceaux. J'y consentis, à la condition 
expresse que, de leur part au moins, ce serait le 
dernier. 

«Un peuplier colossal, situé au milieu d'une des 
pelouses du parc, fut choisi par nos hommes; 
leurs délégués l'ornèrent de fleurs, de drapeaux 
et de rubans; ilsconvièrent à cette solennité leurs 
femmes et leurs enfants, les deux postes de gai'de 
nationale mobile et sédentaire, la musique d'un 
régiment de ligne, et le clergé de Saint-Joseph- 
du-Roule... 

« Les ouvriers me tinrent parole, et les planta^ 
tions d'arbres à la Liberté cessèrent de ce moment, 
sauf le lendemain pourtant, à l'Opéra ; mais celui- 
là n'était pas de leur fait, car MM. Ledru-Rollin, 
Gaussidière et Etienne Arago y présidaient, bien 
qu'une vingtaine de nos délégués eussent été ap- 
pelés pour y représenter les classes ouvrières(J)... » 

Paneiii cl ci i censés ! C'est ce que la plèbe de 
Rome réclamait et obtenait, comme salaire de son 
asservissement, des maîtres qu'elle s'était don- 
nés. La plèbe de Paris, qui se croyait libre, ses 
maîtres, qui étaient aussi ses valets, ne pouvant 

(1) Un des derniers arbres de la Liberté de celte époque 
(jui aient survécu, le dernier peut-être, est celui du square 
Louvois, aujourd'hui dépouillé de toutes ses branches. Il 
avait été planté le 20 mars 1S48 et béni parle curé de Saint- 
Roch. 



PIIKMIERKS ILLUSIONS 177 

pas la nourrir, seriorcùrcut de l'amuser. Us pro- 
diguèrent les fêtes. Et ces manifestations d'un ci- 
visme déclamatoire, ces cortèges interminables, 
convenaient admirablement à un peuple de badauds 
imbéciles, toujours en quête de quelque nouveau 
spectacle, et de prétentieux M'as-tu-vu, avides de 
s'exhiber, de défiler, de parader, avec des fleurs, 
des rubans, des cocardes ou des plaques de métal 
à la boutonnière, avec des galons sur les man- 
ches, avec des chapeaux empanachés, avec des 
uniformes chamarrés d'or ou d'aro-ent. 

La première de ces fêtes, la seule dans laquelle 
il y ait eu autant d'émotion que de curiosité, la 
cérémonie funèbre du 4 mars, ce fut en quelque 
sorte la clôture des journées de février(l). 

« Le 4 mars, Paris tout entier était réuni sur la 
ligne des boulevards, de la ^ladeleine à la Bas- 



il) Le Moniteur en donna, dan.s son numéro du ô mars, un 
succinct compte rendu où se mêlait un panégyrique un peu 
trop anticipé du icouvernement provisoire et de la Répu- 
blique de 1848 : « Hier, c'était l'ivresse du triomphe ; au- 
jourd hui, c'est le calme dans la force. Une foule qui ne 
peut se compter que par centaines de mille attendait sans 
bruit et en bon ordre la pompe des funérailles. Tout Paris 
était dans les rues ou aux fenêtres. Des travailleurs de 
toutes les professions étaient venus se ranger, non plus, 
comme au moyen ■•'ige, sous la batmière de la superstition, 
mais sous les drapeaux intelligents de la fraternité répu- 
blicaine, attendant inipalienimenl le Gouvernement provi^ 
soire qui, après la famille (ie:^ victimes, semblait repré- 
senter leur i'ainille adoptive, la l'rance entière... » 



I7S LA VIK PAIUSIKNNE 

tille ; le peuple des trois journées de février ren- 
dait les derniers honneurs aux victimes. Dès le 
matin, le tambour rappelait dans tous les quar- 
tiers, et les gardes nationaux allaient occuper les 
postes qui leur avaient été assignés. 

« C'était à l'église de la Madeleine que le service 
funèbre devait être célébré. L'église était toute 
tendue de noir à l'intérieur et à l'extérieur. 

« Sur la tenture de la façade principale on lisait : 
Aux Citoyens morts pour la Liberté. L'église 
était éclairée à l'intérieur par quinze lampadaires 
funèbres. Entre le chœur et la nef était dressé un 
immense sarcophage de style égyptien, auquel on 
arrivait par une rampe de huit degrés, et dans 
lequel étaient placés quinze cercueils renfermant 
les dépouilles mortelles de quinze victimes. Sur 
les côtés du sarcophage on lisait : Morts pour la 
Patrie. 

« Les corps des autres victimes avaient été placés 
la nuit précédente dans les caveaux de la colonne 
de Juillet. 

« A midi un quart, les membres du Gouverne- 
ment provisoire, les ministres, suivis des mem- 
bres des municipalités, entraient dans l'église et 
prenaient place au banc d'oeuvre. Les députations 
diverses et les parents des victimes se plaçaient 
immédiatement après eux. Les degrés de la fa- 
çade principale du temple étaient occupés par le 



PKKMIERES ILLUSIONS 179 

chœur, hommes et femmes, du IhéàtiH! de l'Opéra, 
des Italiens et de TOpéra-Comique, et le péristyle 
par l'orchestre instrumental de l'Opéra. 

« A l'arrivée du Gouvernement provisoire les 
chœurs entonnèrent la Marseillaise, l'orchestre 
exécuta ensuite une marche funèbre de Cherubini; 
puis, concurremment avec les choristes, le chœur 
du Serment de Guillaume Tell, un morceau de la 
CréatioJi d'Haydn, et la Prière de Moise. 

« L'exécution de ces divers morceaux eut lieu en 
présence d'une foule immense, qui avait envahi 
entièrement la place de la Madeleine et la rue 
Royale, jusqu'à la place de la Révolution. Toutes 
les fenêtres étaient garnies de curieux ; on en re- 
marquait même jusque sur les toits et les chemi- 
nées. 

« La ligne des boulevards, depuis la Madeleine 
jusqu'à la Bastille, était occupée par une foule 
compacte ; les contre-allées étaient bordées de 
chaque côté, sur la chaussée, par un cordon trico- 
lore continu, coupé, d'intervalle à intervalle, par 
des écussons sur lesquels on lisait : Respect aux 

MANES DES VICTIMES DES 22, 23 ET 24 FËVIUEil. 

« La chaussée était occupée par une haie mobile 
composée de détachements de la garde nationale 
et de la troupe de ligne. 

«Après la cérémonie religieuse, qui fut célébrée 
à i heure un quart, le cortège se mit en mar- 



ISO I.\ VIK PMUSIK.NNF. 

che et se dirigea vers la colonne de Juillet en 
suivant la ligne des boulevards dans Tordre sui- 
vant : 

En tète un escadron de la garde nationale à 
cheval, suivi d'un escadron de dragons, d'un esca- 
dron de cuirassiers et d'une compagnie d'artillerie; 
venaient ensuite, précédés du maître des céi'émo- 
nies des Pompes funèbres, le corps de musique 
des six; premières légions de la garde nationale, 
tambours en tète, puis une compagnie des le"" et 
2'' bataillons de chaque légion, entre lesquelles se 
trouvait une compagnie d'infanterie de l'armée. 

« Immédiatement après, les corps des victimes 
placés dans six corbillards, précédés des ordonna- 
teurs et du clergé de la Madeleine, suivis par les 
membres du (jouverncment i)rovisoire et les mi- 
nistres, escortés de faisceaux de la Républiipie. 
Derrière eux la famille des victimes, hommes, 
femmes et enfants, suivis par la municipalité cen- 
trale à la tête des municipalité d'arrondissement, 
des députations d'ouvriers de tous les corps déf.it, 
de la presse, des écoles, de la magistrature, de la 
Société des gens de lettres, etc., de la première di- 
vision militaire de la place. 

« Après diverses députations on rejn:u'(|iiail. sur 
un char magnifi([ue, traîné par huit chevaux rich>'- 
m.'ut caparaçonnés, le synd)ole de la llépahliqui' 
ai ni' lieu de faisceaux et de drapeaux tricoh^res. 



PREMIERES ILLUSIONS 181 

« Deux escadrons de cavalerie de la garde natio- 
nale et de l'armée fermaient la marche. 

« Le cortège arriva sans encombre à la place de 
la Bastille au cri de : Vii^e la République / aux 
chants de la Marseillaise et des Girondins^ et 
auxs3"mphonies delamusique de lagarde nationale 
et des régiments de ligne. 

« La partie du cortège où se trouvaient les pa- 
rents des victimes attirait particulièrement Vatten- 
tion de la foule, ainsi que deux ou trois cabrio- 
lets qui contenaient les détenus politiques de la 
monarchie mis en liberté la veille. 

Dans le premier de ces cabriolets on remarquait 
^IM. Auguste Blanqui et Huber, qui dirigèrent 
plus tard le mouvement de la funeste journée du 
10 mai (1). M. Barbés, nommé colonel à la 
12« légion par le Gouvernement provisoire, était 
à la tête de sa légion. 

A 3 heures, la tête du cortège arrivait au 
pied de la colonne de Juillet; il était 4 heures 
quand on aperçut le clergé qui précédait le char 
mortuaire ; les troupes présentèrent les armes ; et 

(1) " A la suite du cortège, les détenus polititiues se firent 
surtout remarquer par leurs excentricités. Iluber était dans 
un cabriolet entouré de ses amis Juchés sur le sièf;e, sur le 
cliin al, et jusque sur la capolc (jui portail cette inscription : 
l iriiiiies ii'iHli<iucx. Ils parcoururent ainsi toute la longue ligne 
des boulevards, faisant des allocutions, poussant des cris, 
et se donnant en spectacle. » A. CiiiiNU, les Conspiraleurg, 
Paris, 18.50, p. loy. 



\H~1 LV VIE PAKISICNXE 

le clergé descendit dans les caveaux de la colonne, 
où 138 cercueils avaient déjà été descendus. 

MM. Dupont (de l'Eure) et ( j^émieuv pronon- 
cèrent quelques paroles qui lurent accueillies par 
le cri de Vive la République ! 

Les membres du Gouvernement provisoire se 
retirèrent, accompagnés d'une multitude qui fai- 
sait retentir l'air de ses acclamations (1)... » 

La République de 1848 n'avait pas à sa dispo- 
sition pour organiser matériellement ses fêtes un 
David, mais le décor, la mise en scène, les cor- 
tèges rappelaient celles de la Révolution, ([u'on 
s'efforçait d'imiter. 

Pour la fête delà Fraternité, le 20 avril 1848 (2), 
qui se déroula dans les Cbamps-Elysées, il y eut, 
le long de l'avenue, des canons dont la gueule 
était cachée sous des guirlandes de fleurs, et. dans 
le cortège, des branches de lilas et d'aubéi>ines 
fixées à l'extrémité des fusils, et des roulements 
de tambours, et des musiques et des hymnes pa- 
triotiques. C'était une fête du Printemps plus en- 
core que de la Fraternité, mais du printemps [)ari- 

(1) Journées illustrées de la dévolution de ISliS, p. 83. 

(2) « La fête de la Fraternilé a été la plus belle jouinée 
de l'Histoire. Un tuilUon dûmes, oubliant toute rancune, 
toute dilTérence d'intérêts, pardonnant au passé, se mo- 
quant de l'avenir, et sembrassant d'un bout de Paris à 
l'autre au cri de: Vive la Fraternilé .' C'était sublime. » Lettre 
de George Sand à Maurice Sand, le 'Jl avril tS'iS {Nouvelle Revue, 
n- du 15 septembre 1881). 



PREMIERES ILLUSIONS 183 

sien. Le soleil boudait. De pâles rayons apparais- 
saient parfois dans un ciel couvert, pour dispa- 
raître aussitôt. 

L'estrade réservée au Gouvernement provisoire 
avait été élevée au pied de l'Arc de triomphe de 
l'Etoile. A côté de Lamartine, de Ledru-Rollin, de 
Louis Blanc, et des autres membres du Gouver- 
nement, la foule contemplait avec émotion un 
chien, un simple barbet, de race indécise. 

Ce chien, qui appartenait sans doute à quelque 
société secrète, avait eu, pendant les journées de 
février, une })atte traversée par la balle d'un garde 
municipal. Il boitait, il boitait j)Our la patrie. 
Recueilli par des soldats de la garde républicaine, 
il en avait reçu le glorieux nom de Barricade. A 
cette occasion les journaux parlèrent de lui, et quel- 
ques-unes de ces feuilles, faisant valoir qu'il était 
entré un des premiers à l'Hôtel de ville, le 24 fé- 
vrier, demandaient (|u'on lui accordât une pension. 

Le 20 avril. Barricade, en descendant de l'es- 
trade, rassasié de gloire, disparut. On ne le revit 
jamais plus. Les mêmes journaux prétendirent 
que les réactionnaires l'avaient fait assassiner (1). 

(1) Quelque absurdes que paraissent ces grotesques dé- 
tails à ceux qui les lisent aujourd'hui, nous pouvons al'fir- 
mer (ju'ils sont dune exacfilude scrupuleuse, et nous avons 
sous les yeux cinq ou six journaux (jui les raiiporlcnt. » 
Coup (Tœil rélruspectifsur les (luulre prcmittr/. mois delà Révolution 
(la tS'fS..., p. 3:5. 



|8i LA VIE PAUISIKNNK 

Il y eut encore, jusqu'aux journées de juin, 
quatre ou cinq fêtes : celle du 4 mai, longuement 
décrite par Charles Monselet ([ui y assista et (jui 
est une des plus curieuses (1) ; celle du 14 mai, 
dans laquelle figurèrent 500 jeunes filles coif- 
fées gratuitement dans la grande salle de la 
Bourse ; celle du 22 mai, où des membres de l'Ins- 
titut, ([ui S(.' rendaient, vêtus de leur liahil Y(M't, 
au Gliamp-de-Mars, furent accueillis par des cris 
de fureur : A bas les aristos ! A bas les marquis ! 
Poursuivis par des coups de pierre, ils hâtèrent le 
pas, courbant récliiiic, par habitude profession- 
nelle. On les avait pris, avec leurs figures vieil- 
lotes et leur uniforme démodé, pour des contem- 
porains et des courtisans de Charles X. 

La dernière fête (pie donna la Republique de 
1848 fut celle de la Constitution, au mois de no- 
vembre. 

On avait planté autour de la place de la Con- 
corde des mâts vénitiens reliés entre eux par des 
guirlandes de chêne et ornés d'oriflammes trico- 
lores et portant chacun un écusson avec le nom 
d'un des départements de la France. Quatre de ces 
mâts, plus hauts que les autres et placés aux 
angles de la place, avaient de grandes oriflammes 
en soie sur lesquelles ou lisait les dates des jour- 
n «es de février. 

(1) Une Année de révo'ution..., t. I, p. 3G5. 




1 l^i;i- *4-- "m 




t.Wf T*f--" i^^^.' 



(ÏÎ%^ 










PREMIERES ILLUSIONS \S' 

Sur lo pont de la Concorde s'élevaient des tré- 
pieds et quatre colonnes de granit égyptien aux- 
quelles étaient attachées des banderoles avec la 
devise : Liberté^ Egalité, Fraternité. 

L'obélisque disparaissait presque sous des fais- 
ceaux de drapeaux, et à son pied, s'érigeait la 
statue d'une Vierge qui représentait la Consti- 
tution. Cette vierge ne devait pas tarder à être 
violée. 

Vis-à-vis s'élevait un autel de trente mètres de 
haut, surmonté d'une croix dorée. Cet autel, drapi' 
de velours rouge et d'étoffe d'or, avait déjà servi, 
mais drapé de noir, pour la fête funèbre du 4 mars. 
Sur chacune des quatre faces ou avait inscrit le 
précepte de l'Evangile : « Aimez -vous les uns les 
autres. » Une plate-forme avait été disposée pour 
la lecture solennelle de la Constitution. 

Deux tribunes étaient réservées aux députés, 
au corps diplomatique, aux principaux digni- 
taires. 

Les personnes munies de billets remplissaient 
quatre antres tribunes. 

A neuf heures, l'Assemblée nationale sortit du 
palais Icgislntif et, ])ar le pont di*- la Concordi', 
garnie d'une double haie de gardes nationaux, se 
dirigea vers la place. 

Elle était précédée par son président, Armand 
Marrast, par le général Cavaigiuic chef du pou- 



188 LA VIE I»AIUSIENNE 

voir exécutif, qui portait sur son uniforme le 
burnous des officiers d'Afrique, et par le Conseil 
des ministres. 

De son côté, à la même heure, le clergé partait 
de l'église de la Madeleine. Il formait un immense 
cortège de 800 prêtres ou séminaristes en tête 
desquels s'avançaient l'archevêque de Paris, 
Mgr Sibour, les évêques de Langres, d'Orléans 
et. de Quimper, membres de l'Assemblée, et Mgr 
Monard, préfet apostolique de Madagascar. 

Les cinq prélats se placèrent au-devant de l'au- 
tel, tandis qu'Armand Marrast, le général Cavai- 
gnac et les ministres montaient sur la plate- 
forme et s'asseyaient sur les fauteuils dorés qui 
y avaient été disposés, autour de la grande table 
recouverte de velours rouge. 

(^uand le silence se fut fait peu à peu dans la 
foule, plus intéressée qu'émue par ce spectacle, 
le président de l'Assemblée se leva et donna lec- 
ture de la Constitution. 

Il avait neigé pendant une partie de la mali- 
née, et le temps continuait à glacer l'enthou- 
siasme de ces milliers de spectateurs qui remplis- 
saient la place. Jamais fête, au propre et au 
figuré, ne fut plus froide, ce jour-là comme le 
lendemain. 

« La foule, dit Lord Normanby dans son. j'oiu- 
nal, était considérable aux Champs-Elysées. Je 



FKEMIÈKES ILLUSIONS 189 

m'y suis promené pendant quelques instants... On 
n'y discernait pas le plus léger enthousiasme. Je 
n'y ai pas entendu, et je n'ai pas appris que per- 
sonne ait entendu dans tout Paris ce qu'on 
pourrait appeler un cri patriotique. J'ai vu dans 
la soirée deu\; représentants ([iii, comme secré- 
taires à rAsseml)lée, assistaient au grand dîner 
de rilùtel de Ville. Ils m'ont dit que le (ioayer- 
nement et eux-mêmes avaient été hués sur la 
place, à leur entrée et à leur sortie, par la foule, 
qui les appelait « les lainéants (1)». 

Les journées de juin avaient irrité le [)euple et 
épouvanté la bourgeoisie. Les déceptions, les 
rancunes, les inquiétudes, tous ces oripeaux de 
costumier et de décorateur ne suffisaient plus à 
les dissimuler ou à les endormir. 

Moyen de propagande très apprécié par les 
restaurateurs, et peut-être aussi par les méde- 
cins, les banquets lassèrent le public beaucoup 
moins vite que les fêtes civiques. Ils répondaient 
à un double besoin, celui de manger et celui de 
pérorer. 11 y en eut en grand nombre pendant 
cette période de notre histoire, et jusqu'à la fin. 
Je citerai sans commentaire, et pour méuioire, 
les plus importants de l'année 1848, imi plutôt 
des derniers ukus de cette année, en indi(|uant 

1) lut- Aiiitce de ltci:,liili<,ii. I. I, j». Ht).'). 

1:5 



190 I^A NII'^ l'vniSlKN.NE 

simplement, al'iu de préciser les tendances et le 
but, cenx qui les présidèrent et les toasts qu'on y 
porta. 

2'2 octobre. — 13an([uet dit de Passy, présidé 
par le comte d'Alton-Sliee (1^. Toast de Prou- 
dhon, qui y assistait : « A V avènement prochain 
du Socialisme. » 

31 octobre. — ■ Banquet populaire aux Bati- 
gnoiles, présidé par Pierre Leroux. Un millier de 
convives à 1,50 par tète. Toasts: « A l'association 
universelle. A la prompte abolition du salaire. 
A Louis Blanc, qui le premier, après février, a 
organisé le travail. A Barbes, le martyr de la Li- 
fo jrté. » 

i" novembre. — • Banquet dit des Marchands 
de vin., à la barrière du Maine : 700 convives à 
2 francs par tète. Toasts : « A l'abolition des oc- 
trois. A Tabolition du salaire. A la réforme loca- 
tive. )) 

5 novembre. — Banquet de la Fédération des 
peuples de l'Europe, à la barrière Montparnasse : 
800 convives à 1 franc par tète. Le citoyen Saint- 
Just (c'est probablement un pseudonyme) portt' un 

(1) Edmond d'Alton-Sheo, né en 1810, enlré à la Chaniltre 
des pairs en 1836, élail devenu hiusquemenl démot-rale en 
1847. En 1848, il se signala par sa conviction ou ses alti- 
tudes révolutionnaires. Cet aristocrate socialiste, que le 
peuple refusa de prendre au sérieu.x, disparut en 1841» de 
la vie politique. 



PREMIERES ILLUSIONS 191 

toast : « Aux hommes forts, aux hommes cou- 
rageux et vaillants pour la cause de l'humanité ; 
à ceux dont le nom sert de guide, d'appui et 
d'exemple aux êtres abâtardis ; à tous ceux que 
l'histoire appelle des héros!... A Brutus, à Gati- 
lina, à Jésus-Christ, à Julien l'Apostat, à Attila... 
(singulier assemblage!). A tous les penseurs du 
moyen âge!... Aux penseurs malheureux!... 
A J.-J. Rousseau, à son élève Maximilien Robes- 
pierre ! » 

12 novembre. — Banquet offert par les artil- 
leurs de la garde nationale de Paris à leurs cama- 
rades de Lille et de Valenciennes. Les artilleurs 
de Lille protestent contre des toasts socialistes et 
il se produit une bagarre. 

13 novembre. — Banquet des Délégués du 
Luxembourg, à la barrière du Maine : 1.400 con- 
vives à 1 franc par tête. A défaut de Louis Blanc 
absent (il s'était réfugié à Londres), Pierre Yin- 
çard(l) préside... On boit : « A l'Association. A 
Louis Blanc et à tous les martyrs de la République 
démocratique et sociale. » 

16 novembre. — Banquet dit du 2*^ arrondisse- 
ment, présidé par Cabet. Toasts : « A la patiencel 
A l'union intellectuelle et morale par les clubs. A 
la République universelle. » 

(Il IMerre \inçaid, né en 1808, était soinl-s;iiiionicii. II a 
plilili»'" des Mémoires d'un Siiinl-Siinoiiien, «jui sont foil riii'icuX. 



19-2 L\ VIE PARISIENNE 

19 novembre. — Banquet des femmes démo- 
crates socialistes, à la Barrière du Maine. 
1.200 convives. 

Le même jour, au Château-Rouge. Banquet de 
la Presse socialiste, présidé par Lamennais, 
2.000 convives à 3 fr. 50 par tête. Beaucoup de 
députés y assistent, parmi lesquels Ledru-Rollin 
qui prononce un discours. 

23 novembre. — 2« banquet des Marchands de 
vin à la barrière du Roule. 700 convives à 2 francs. 
Discours de Ledru-Rollin. 

26 novembre. — Banquet dit de famille, du 
12'^ arrondissement à Montrouge. 2.000 convives, 
les hommes à 1 fr. 25, les femmes à 1 fr., et les 
enfants à fr. 25. Pierre Leroux préside, assisté 
de son fidèle Greppo et de Lagrange. Toasts : 
« A la politique pacifique fondée sur le sentiment. 
A l'union indissoluble des ouvriers et des étu- 
diants. A la communion des peuples. A l'avant- 
garde révolutionnaire du monde, aux faubourgs. » 

21 novembre. — Banquet socialiste à l'Associa- 
tion des cordonniers, à la barrière du Maine. 
800 convives à 1 fr. 25. Pierre Leroux préside. 
Il fait un long éloge de saint Grépin et s'écrie : 
K Un grand ])enseur, un membre de l'Institut, un 
Lamartine, un Napoléon n'est pas plus qu'un cor- 
donnier! » Des cordonniers répondent, avec quel- 
ques cuirs. 



PREMIERES ILLUSIONS 193 

2 décembre. — Banquet des Enfants de Paris, 
présidé par le député Poupin (1), qui boit à la 
République démocratique et refuse d'employer le 
mot « sociale » « parce que, dit-il, selon moi, il 
semble indiquer une pensée d'esclavage, plutôt 
qu'une pensée d'humanité ». 

3 décembre. — Trois banquets, ce jour-là : 
Banquet de la République démocratique et so- 
ciale des Vlll'^ et IX^' arrondissements, du village 
de Grenelle. 

Banquet démocratique et social des Ecoles. 

Banquet des Travailleurs socialistes des deux 
sexes : « à l'Association des cuisiniers, barrière 
du Maine. Toasts : « A la Montagne de 1793. — 
A la Calomnie. » 

7 décembre. — Banquet des Républicains dé- 
mocrates et socialistes du III'" arrondissement, à 
la salle Valentino, présidé par Pierre Leroux et 
Proudhon. 

9 décembre. — Banquet des Démocrates socia- 
listes de Montmartre. Toasts : « A la Méfiance, 
sœur de la N'igilance. Aux prisons, les liùtclleries 
du progrès de toutes les tyrannies, le berct-au de 
toutes les libertés. A Jésus-Christ. » 

10 décembre. — Banquet socialiste de la Ser- 

(1) Poupin, ancien ouvrier hoilo£?er, avait ('■té élu député 
de la Seine. Il appartenait au parti des républicains modé- 
rés et il se rallia à l'Empire. 



194 LA VIE PARISIENNE 

rurerie et de la Mécanique, à la barrière du 
Maine. 

23 décembre. — Deux banquets anniversaires 
de la naissance du Christ. 

Banquet des femmes démocrates socialistes, 
salle Valentino. 

Banquet religieux et social présidé par l'abbé 
Ghatel (1). 

24 décembre. — Banquet des Démocrates so- 
cialistes français et allemands, à la barrière du 
Maine. Toast : « A l'alliance des peuples. A l'Al- 
lemagne démocratique. » 

25 décembre. — Deuxième banquet des femmes 
démocrates socialistes, salle Valentino (en l'hon- 
neur du Christ, comme celui du 23 décembre). 
Pierre Leroux y assista. On y boit : i< A Marie, 
première propagatrice du socialisme ». 

Deuxième banquet religieux et social, présidé 
par l'abbé Chatel, à la barrière de Sèvres. 

(1) Le même jour les démocrates socialistes célébraient 
ranniveisaire de la naissance du Christ dans une fête don- 
née au Jardin d'Hiver. 



APPENDICE 

La fcte du 4 mai 18 'iS (1). 



« Dès 7 heures du matin, Paris tout entier 
sort de chez lui. Le ciel s'est levé superbe. La 
garde nationale s'échelonne sur le boulevard , et, 
dans une heure, ce cortège, qui prend naissance 
à la Bastille pour aboutir au Champ-de-Mars, 
va s'ébranler et onduler magniliquement comme 
un serpent aux anneaux d'or. 

Autour de la colonne de Juillet, des ouvriers 
s'occupent à installer un immense décor, représen- 
tant la sombre forteresse de' la Bastille. Rien n'y 
manque, ni le pont-levis, ni les soupiraux, ni les 
étroites croisées masquées de noirs barreaux de 
fer. Cette toile théâtrale, cette masse haute et 
large qui remplit la moitié de la place, ferait il- 



(1) CiiARLKS Mo>sELET, .Wffioi/v'.s d'uii fiussctnl. Tableau (/c Pari 
en IS'iS Itfviw <lf Paris, if du 2<' nnvonilire 1864). 



490 LA ME PARISIENNE 

lusion à iiii octogénaire, (^est ce soir, ([iie doit 
être démolie la Bastille pour la seconde fois. 

11 est encore de bonne heure; les corporations, 
sachant qu'elles se trouvent à la queue du défilé, 
s'organisent avec lenteur. Le mouvement et 
l'animation ne sont sensibles que devant la Ma- 
deleine, dans l 'ex-rue Royale, et surtout en face 
du ministère de la Marine, où l'on voit arriver, 
en souliers blancs, en robe blanche et couronnées 
de chêne, les jeunes filles dont il est question dans 
le programme. A part quehpies exceptions gra- 
cieuses, la majorité ne paraît pas répondre d'une 
manière satisfaisante aux exigences du ministère 
de l'Intérieur. 

11 est 8 lieurcs et demie, et les représentants 
du peuple, convoqués pour 7 heures, ne sont pas 
encore en nomljre. Les Parisiens eux-mêmes, peu 
accoutumés à ces solennités matinales, n'encom- 
brent })as autant ([u'on pourrait le croire, la place 
de hi Concorde et les aljords du i)aUiis de l'Assem- 
blée. Plus couipactc est la foule le long du quai 
d'Orsay. Là, des échafaudages en phuu'hes, des 
bancs, des échelles sont disposés, moyennant réli'i- 
bution,pour faciliter au piihlir la vue du cortège. 

A chaque extrémité du pdnt dlena, deux po- 
teaux d'une hauteui' extraordinaire font flotter 
dans les nuées de riches banuièi-es dorées, où se 
lisent les dates des 23 et 24 février. 



APPENDICE 197 

Deux pyramides s'élèvent à l'entrée du Champ- 
de-Mars, ayant chacune à leur base trois statues 
de dimensions gigantesques. Ce sont : autour de 
la pyramide de gauche, l'Allemagne appuyée sur 
une lyre ; la France avec le coq gaulois à ses 
pieds, la main sur une table de pierre où sont 
écrits ces mots : Abolition de la peine de mort, 
suffrage universel^ liberté de la presse; l'Italie, 
tenant la tiare et l'épée. — Autour de la pyra- 
mide de droite, la Liberté avec une massue et des 
fers brisés, l'Egalité avec un niveau, et la Fra 
ternité. Au-dessus de la Liberté, on lit les maxi- 
mes suiA'antes : « La Liberté consacre la justice 
pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la na- 
ture pour principe et la loi pour sauvegarde. » 
Au-dessus de la Fraternité : « Unissez-vous les 
uns les autres ; aimez votre prochain comme vous- 
même ; chacun pour tous, tous pour chacun. » — 
Et enfin, au-dessus de Vhlgalité : « La nation 
règne, la loi gouverne; la loi est le niveau rigide 
de l'égalité; le [)euple est souverain, ses manda- 
taires administrent. » — Entre ces deux pyra- 
mides flotte un cord(jii de neuf bannières brodées 
d'or; celle du milieu lait ondover au sohnl ces 
lieux vers deBéranger : Peuples, lonne/ une Sainte 
alliance et donnez- vous \;\ main. 

Quelques pas plus loin, se lidiivent deux sta- 
tues, debout, sans [)ié(lestal, et assez mal degros- 



198 LA VIE PARISIENNE 

sies : V Agriculture, la serpe à la ceinture et cou- 
ronnée (le feuillage; V Industrie, tenant l'olivier 
d'une main et le caducée de l'autre, reposée sur 
des ballots de marchandises. A partir de ces fi- 
gures commence une double ligne de trente-deux 
piédestaux, placés de distance en distance, por- 
tant à leur sommet une sorte de réchaud triangu- 
laire dans le mauA'aisgoùt empire. Ces piédestaux 
se continuent jusqu'au devant de l'Ecole militaire 
avec des bannières et des trophées dans leurs in- 
tervalles. 

A leur centre s'élève la statue colossale de la 
République, par Clésinger. C'est une femme aux 
traits sévères, coiffée du l)onnet phrygien, vêtue 
d'une robe à longs plis. Sa main droite, horizon- 
talement étendue, pèse l'olivier et le glaiAe ; sa 
gauche, abaissée, tient des couronnes de chêne. 
Quatre lions sont posés aux quatre coins de son 
piédestal, qui lui-même repose sur une estrade 
circulaire disposée à recevoir une foule nombreuse 
sur ses gradins. Des drapeaux, des vases antiques 
imitant le bronze, complètent la décoration de ce 
morceau principal auquel la perspective donne 
une sorte de majesté grandiose. 

Enfin un immense amphithéâtre, sans doute le 
Cirque antique dont parle le programme, s'étale 
devant l'Ecole militaii-e, et est déjà presque tout 
fouriuilhuil de femmes parées, quelques-unes en 



APPENDICE 199 

cheveux, qui attendent patiemment, ombrelles 
en tête, le commencement de la cérémonie. On 
remarque les sièges destinés à la représentation 
nationale. — Faisant face à l'amphithéâtre, deux 
statues de haute dimension, représentent l'une 
V Armée de terre ^ l'autre V Armée de mer. 

Le Ghamp-de-Mars est enceint de guirlandes dé 
lanternes tricolores, reliées entie elles par des po- 
teaux surmontés d'oriflammes, avant à leur base 
des trophées dessinés en verres de couleur. 

Il est à remarquer que jusqu'à 10 heures, c'est- 
à-dire jusqu'au moment où les tambours com- 
mencent à annoncer l'entrée du cortège, les ou- 
vriers sont occupés à mettre la dernière main aux 
travaux. Force leur est d'abandonner les deux py- 
ramides inachevées. Des femmes recouvrent, à la 
hâte, avec des morceaux de toile, l'échafaudage de 
la statue de la République. 

Les statues secondaires sont oubliées dans la 
vase qui baigne leurs chevilles, et c'est avec les 
figures les plus étranges et les plus barbouillées 
du monde, que s'offrent V Industrie et Y Agricul- 
ture aux yeux des arrivants. Quant au terrain, on 
n'a pas pris la peine de le déblayer et c'est un 
amas de pierre à mettre en pièces un brodequin de 
femme dès les premiers pas. Tout ferait croire à 
une fête improvisée, si Ton ne savait pas que 
cette improvisation à coûté trois semaines. 



^200 LA VIE PARISIENNE 

A ce moment, on voit apparaître la tête du cor- 
tège, qui se dirige vers l'Kcole militaire, sans 
fanfares et sans vivats, à travers une haie très 
claire de curieux. Ce n'est ([u'un quart d'heure 
environ après son entrée, que tonne le canon de 
Chaillot et que lui ré})ond le canon des Invalides. 
Les académiciens et les magistrats sont en petit 
nombre; nous croyons remarquer aussi beaucoup 
de bannières absentes dans les délégués des dé- 
partements. Sur la plupart de ces bannières on 
lit la date du l'^'"' mai, qui n'a pas été effacée; la 
bannière de Saint-Etienne porte cette inscription : 
Abolition du monopole liouiller ; il y a des ban- 
nières exaltées et des bannières modérées, celles 
qui sont surchargées de protestations et d'em- 
blèmes, et celles qui n'étalent que le nom de leur 
département, rien de plus; — des bannières de la 
veille et des bannières du lendemain. 

Vive VEnipereur! tel est le cri de quelques- 
uns en présence des soldats de la vieille garde 
qui ont sorti du coffre leurs anciens uniformes 
pour s'en revêtir une fois encore avec w\\ fantas- 
tique orgueil. — La Pologne et l'Italie, repré- 
sentées par de nombreuses députalious, oiitieiuicnt 
des marques de vive sympathie sur leur })assage; 
voici la liarpe d'Erin avec son laurier d'or sur 
fond verl, cl Ton crii; : ^'ive l'Ii'Iande! — Les ou- 
vriei's des aleliers natioiuiux passent eseortiml un 



APPENDICE 201 

char rustique sur lequel se dresse une statue de 
fière venue, élevant le triangle égalitaire au-des- 
sus de sa tète. Des femmes vêtues de deuil sui- 
vent des hommes encore pâles et dont quelques- 
uns portent le bras en écharpe : ce sont les veuves 
et les blessés de février. Il y a peu de noirs, peu 
d'hommes de lettres, mais les chanteurs abondent. 
On remarque également plusieurs députations 
toutes de fantaisie; une d'elles fait lire sur sa 
bannière : Les enfants de la France confient 
leur destin à la République . 

En avant des corporations marche, pesamment 
ébranlé, le char de TAgriculture. Mais de quelle 
imagination souffrante est sorti ce flot de papier 
doré, de coquelicots, de charrues, de poignées de 
main en relief, le tout surmonté dun arbre ! On 
ne sait si l'on devait siffler ou rire; on rit, on rit 
encore. — Derrière, viennent les Orphéonistes, 
et derrière les Orphéonistes les cinci cents jeunes 
filles, sur lesquelles le public s'est déjà fait une 
Ojunion dans la cour du ministère de la Clarine. 
— Le char s'avance et entre dans le Cham[>-de- 
Mars, le canon tonne, et un énorme aérostat s'élève 
en ce moment dans les airs, où il finit [>ar se dé- 
rober complètement au bout de vingt minutes. 

Ici s'arrête le cortège officiel proprement dit, 
pour donner place au cortège de l'industrie pari- 
•àii'nue. La cuiicisile est vivement et justement ex- 



202 LA VIE PARISIENNE 

citée pur la vue des chefs-d'œuvre (style du })ro- 
gramme) promenés par chaque corporation. Le 
premier objet qui se préscsnte est le Temple de Sa- 
lornon^ par les ouvriers menuisiers, coni|)agnons 
du devoir de la Liberté ; ensuite un projet de pa- 
lais, datant de 1844, par les tailleurs de pierre; 
des jeunes filles vêtues de blanc escortent ces pro- 
duits; les compagnons leur offrent à chaque halte 
des verres de vin, qu elles vident en riant ^i pour 
fraterniser. La plupartd'ontre elles détachent des 
fleurs de leur bouquet pour en fleurir les gardes 
nationaux qui font la haie. Ou les prie de chanter 
la Marseillaise, et elles la chantent. La joie et la 
cordialité régnent sur toute la ligne. 

Le chef'cVœui^re des débitants de tabac est un 
oigare-monstre sous un palanquin en velours rouge 
frano'é de feuilles de Virofinie et de Marvland. Le 
chef-d'œuvre des boulangers est une couronne 
que supporte un faisceau de flûtes et de pains à 
café. Le chef-d'œuvre des serruriers est une toi- 
ture. Les fleuristes et les marchands de plumes 
promènent un dais de rose et de satin qui chatoie 
doucement au soleil et caresse la vue. Un lit 
fermé, un lit à ramages s'avance, soutenu sur les 
robustes épaules des imprimeurs d'étoffes; puis 
une selle signée Amiard, et une machine à vapeur 
pour défricher Ut lerre^ signée Kientzy, 

Chose incroyable! avec un amas de gibecières. 



APPKNIHCE '203 

de [>ara[jlLiics, Je panloul'Ies, de l'ileLs à papillons, 
d'objets plus étranges encore, le Bazar du voyage 
esl [larvenu à constituer un édilice ravissant, 
d'une léarèrctè et d'un nitu'veilleux au delà de toute 
expression. 

Il faut aussi rendre justice au char niunumental 
des facteurs dinstrunicnts de musique. Sous nu 
pavillon de toile, échafaudé dans un pêle-mêle 
harmonieux, s'élevaient un orgue de Debain, des 
pianos, des basses, des cors, des lyres, mille voix 
de cuivre et d'argent; les cordes des violons fré- 
missent à la brise; les cymbales résonnent ba- 
lancées. 

De temps en temps, un musicien se met au 
piano et joue. Sur le devant du char, des enfants 
couronnés de fleurs portent les bannières de l'art : 
sur la bannière de l'éloquence sont les noms réu- 
nis de Bossuet et de Berryer ; sur celle de la co- 
médie, les noms do Molière et de Scribe; sur celle 
de la déclamation, Talma et Rachel. Les maîtres 
primitifs, Palestrina, Angoulvant, Lulli, etc., ont 
leurs banderolles à part, qui flottent aux quatre 
coins, dans le bruissement mélodieux des roues. 
Ce char ingénieux et som[)tueux, comme aurait 
dû l'être celui de l'Agriciilture, termine le cortège 
des corporations. 

Cette fois, tout Paris est dans le Champ-dc- 
Mars. La foule est ai .ivée ; elle couronne les liau- 



204 LA VIE PARISIENNE 

leurs de Chaillot, d'où l'on voit descendre, à tra- 
vers mille détours, les cuirassiers étineelants, les 
chasseurs et les dragons. Femmes et enfants se 
sont groupés sur les gradins de la statue de la 
République, qui semble surgir d'un piédestal de 
têtes. Alors lu défilé couuneiice. 11 y a du monde 
jusque sur les toits de l'Ecole militaii'e. 

Les lanciers de la garde nationale, rangés de- 
vant l'estrade, assoient galamment sur leurs selles 
les dames ({ui n'osent les en })rier; cliacun d'eux 
rappelle ainsi le groupe connu de la Esméralda et 
de Phébus de Chateaupcrs, dans Notre-Dame de 
Paris. Les cris de : Mve la Iié[»ublique! se font 
entendre ; démocratique I essaj'ent d'ajouter quel- 
ques-uns; mais leurs voix restent sans écho. 

Tout a une fin cependant. Après avoir décrit 
un cercle brillant dans le Champ-de-!Mars, le cor- 
tège se retrouve au i)oint d'où il est parti. La 
retraite commence ; aux premières étoiles elle est 
presque terminée. 

C'est le tour des illuminalions ; Paris flamboie 
comme un phare. Les Champs-Elysées, parés de 
lustres et de girandoles, ressemblent à un vaste 
Casino, plein de musique et de danse. Les ileux 
rives des quais resplendissent avec une régula- 
rité aveuglante; on dirait les feuillets ouverte 
d'un livre écrit en lampions. ^) 



V 



LA RUE. LES PROMENADES. 
CAFÉS ET RESTAURANTS. BALS ET CONCERTS, 
LA VJE MONDAINE. 



« Ce fut un singulier 
s[»ectac]e que celui de Pa- 
lis livré à la révolution 
triomphante. Un GouA'cr- 
uement qui siimprovi- 
sait au milieu de dif- 
ficultés qu'il est juste 
de reconnaître et avec 
une activité qu'on ne 
saurait nier; les rues 
pleines encore des combattants de la veille et sillon- 
nées de barricades qui ne s'abaissaient qu'avec dé- 
fiance ; les palais municipaux et royaux, la jtlupart 
des établissements publics envahis par des^bandes 

14 




206 L\ VIK l'AKISIKNNE 

armées, qui s'y étaient installées dès la première 
heure, et qui y vivaient au hasard des provisions 
trouvées ou des réquisitions continuelles; des dé- 
putations de toutes sortes apportant au pouvoir 
nouveau des félicitations, des conseils, des me- 
naces ou des ordres et entravant ainsi l'action 
gouA^ernementalc ; une anxiété mal dissimulée 
chez beaucou]), dos espérances eFFrayantes clicz 
quelques-uns, des illusions et des espérances 
sincères chez d'autres : tel Fut le tableau ([ue 
présenta la capitale de la France, pendant les 
premiers jours qui suivirent la chute de la 
royauté (1). » 

Paris n'avait pas encore repris son calme. Il ne 
le reprendra qu'après deux années d'agitation et 
de fièvre. La révolution se continuait par des dis- 
cours et des déFilés. Sur chaque borne se dressait 
un orateur en plein vent qui, devant un public de 
plusieurs centaines de personnes, louait ou Flétris- 
sait le Gouvernement. Précédés par des dra])eaux 
et <les tambours, des cortèges d'ouvriers, grou- 
pés en corps d'i'tat, remplissaient les rues, et, aux 
accents de la Mafscil taise, se dirigeaient vers 
l'Hôtel de N'ille, pour y prononcer ou y entendre 
des phrases patriotiques. 

Prenant leur revanche des mesures prises con- 

(1) Annuaire de l.csur. Année IS'iS (rédigée par A. Folqiikr), 
p. 107. 



LA RUE. LES PUO.MEN.VDES -JdT 

tro oux SOUS le régime qui venait de finir, les 
erieurs de journaux étaient les maîtres du pavé. 
Avec leurs abominables feuilles, (ju'on leur arra- 
chait des mains, tant on était pressé de les lire, 
ils répandaient dans Paris, des boidevartls aux 
quartiers populaires, la peur, le mensonge et la 
haine. 

Cette haine poui- le vieux roi vaincu et déchu, 
elle n'avait pas diminué. Elle s'étalait sur les 
murs, à la devanture des marchands de gravures. 
Le pamphlet et la caricature, contre lesquels 
le Gouvernement n'osait pas sévir, semblaient 
faire assaut de grossièreté. 

On criait un peu partout, et on vendait ouverte- 
ment : les Amours secrètes de Louis- Philippe, 
le Mariage de la duchesse d'Orléans avec Abd- 
el-Kader^ les Révélations sur la mort du duc 
d'Orléans, etc., etc. 

Charles Monselet raconte (1) qu'il vit, au tour- 
nant du pont de la Concorde, un individu qui pré- 
sentait aux passants, dressée au bout d'un bâton, 
une affiche ainsi conçue : 

« M.vRLv Stella, ou échange criminel d'une 
demoiselle du plus haut rang, contre un garçon de 
la condition la jjIus vile. Ce livre, qui a eu deux 



(1) Mémoires d'un pasMtnI. Tableau de Paris en iS^iS {Hevue de 
Paris, IV du 2U novembre 18C4). 



208 LA VIE PARISIKNNE 

éditions de 1830 à 1839 (1), a été détruit avec une 
espèce de rage par la police du roi déchu. Il serait 
diil'icile d'ollrii- au peuple un drame d'une lecture 
plus curieuse et plus foudroyante. Louis-Philippe, 
garçon de la condition la plus vile, y est démasqué 
d'une manière complète. Tout est appuyé de preuves 
solides dans ce livre écrit en caractères de feu. »> 
Pendant que les crieurs de journaux vociféraient 
et que se déroulaient les cortèges, les orgues de 
Barbarie, abandonnant leurs habituelles romances, 
dévidaient des hymnes patriotiques, d'innom- 
brables saltimbanques dressaient leurs tréteaux, 
étalaient leur tapis, plantaient leurs piquets, sur 
toutes les places, à tous les carrefours, et une 
grosse jeune fille blonde, aux puissantes mamelles, 
comme la Liberté des Ïambes^ chantait une chan- 
son de circonstance dont chaque couplet était 
suivi de ce refrain : 

C'est moi qu'on noninre avec orgueil 

Charlotte la républicaine ; 
Je suis la rose pléliéieiine 

Du quartier Monloryueil !... 

(1) La première édition parut en lS3ii " ciie/. les princi- 
paux iiljraires » et elle était censée se vendre au prolit des 
pauvres. On essayait de prouverdans cet ouvrage que Louis- 
Philippe, fils de (vhappini, geôlier de la petite ville de Mo- 
digliana, en Toscane, avait été substitué à un fils légitin.e 
du duc et de la duchesse de Chartres, devenue plus tard 
lady Maria Stella Newborough, baronne de Sternberg. Il y 
eut une quatrième édition en 183!i. L'imprimeur de ce pam- 
phlet, Pihan Delaforest Morinval, était un ardent légitimiste. 



LA HUE. LES P!{OMEKADES 211 

Chanter est un des plaisirs du peuple. Détruire 
en est un autre. Le GouA^ernement proA'isoire eut 
de sérieuses raisons de craindre qu'on ne tentât 
de démolir, sous prétexte qu'ils rappelaient des 
souvenirs monarchiques, certains monuments ou 
tout au moins certaines statues, comme celle de 
de Louis XIII, à la place Royale, de Louis XIV à 
la place des Victoires, et même celle d'Henri IV, 
sur le Pont-Neuf. On se contenta, en fin de 
compte, de les coiffer d'un bonnet rouge, ce 
qui dut bien les étonner. Le Gouvernement com- 
prit qu'il fallait, pour empêcher le peuple de 
céder à ses instincts démolisseurs, leur donner 
satisfaction en rebaptisant des rues ou des pa- 
lais, dont les noms sentaient trop l'ancien ré- 
gime. 

Les collèges royaux deAÙnrent des lycées (1), 
et on modifia, non pas l'enseignement qui y était 
donné mais l'uniforme de ceux qui le recevaient, 
et alors comme aujourd'hui n'en profitaient guère. 
Le Théàtre-F'rançais et l'Opéra reprirent leurs an- 
ciens titres de Théâtre de la République et de 
Théâtre de la Nation. 

Le Palais-Royal fut désormais, au moins en 
théorie, le Palais National, comme sous la Révo- 

(1) Les collèges Louis-le-Grand, Henri-IV, Saint-Louis, 
Bourbon, prirent les noms de lycées Descartes, Corneille, 
Monge et Bonaparte. 



21-2 LA VIE PARISIENNE 

lution, et un décret, du 24 avril, lit du Louvre le 
Palais du Peuple. 

Place des Vosges, de la Révolution, ces noms 
reparurent pour redésigner, officiellement. In place 
Royale et de la Concorde. M. de Rambuteau, qui 
avait été un fort brave homme et un excellent pré- 
fet de la Seine, céda sa rue à Barbes, et Coque- 
nard à Lanuirtine (1). « De même furent rebaptisées 
les rues do N'alois, du Roule (devenue Cisalpine ^ 
comme en 1797), de Valois Palais-Royal (du Lycée) 
et la rue Notre-Dame-de-Lorotte, dont les habi- 
tants apprirent avec stupeur, un beau matin, 
qu'elle s'appelait désormais rue de la Vertu! 

Une affiche, placardée sans doute par un groupe 
de mécontents, demanda qu'on imposât d'autres 
noms, plus démocrati([ues, aux villes d'(Jrléans, 
de Nemours, de Montpensier, et une bandelette, 
apposée au bas de cette affiche par quelque fu- 
miste, réclama le même traitement pour la ville de 
Paris, puisqu'on avait donné le titre de comte de 
Paris au petit- fils de Louis-lMiilippe. 

Ces changements, si insignifiants en apparence, 
apaisaient dans une certaine mesure l'àme brutale 
mais sinn)liste du peuple, l-'n revanche ils contri- 
buaient à maintenir une sorte d'atmosphère ré- 

(1) Dès le leiulemain «les journées de février, les liabi- 
lants de celte rue lui donnèrent spontanément le nom du 

poète. 



L\ RUE. LES PROMENADES '213 

volutionnaire et à effrayer les boutiquiers, qui 
d'ailleurs s'effraient de peu. 

Aux maux réels s'ajoutaient, comme toujours, 
les maux imaginaires. On faisait courir les bruits 
les plus absurbes. Les volets de son magasin bien 
clos, l'ex-garde national, tremblant de peur dans 
son lit, au moindre bruit qui troublait le silence 
de la nuit, s'attendait au pillage et à l'incendie. 
Ah! comme il regrettait alors d'avoir aidé à la 
victoire de ces républicains qui n'étaient plus, 
pour lui, que des bandits! 

Les étrangers fuyaient Paris. Dans la deuxième 
semaine d'avril, 1.323 Anglais s'embarquèrent à 
Calais ou à Boulogne. 

L'argent se cachait ou se réfugiait dans des 
pays où il se trouvait moins exposé qu'en France 
aux revendications sociales et aux expédients bud- 
gétaires. Le bruit ayant couru qu'on se disposait 
à établir le cours forcé du papier-monnaie, des mil- 
lions de commerçants, de petits rentiers, remplis- 
sant les rues qui conduisaient à la Banque de 
France, faisaient la queue tout un jour pour con- 
vertir leui-s billets de banque en louis d'or et en 
écus. 

A la fin du mois d'août 1848, il existait, à Pa- 
ris, environ 25.000 appartements à louer, princi- 
palement dans les prix de 1.500 à 2.500 francs, 
qui représenteraient aujourd'hui à peu })rès le 



LA VIE l'ARISIKNNK 



triple. Sur le boulevard Beaumarchais, trente- 
cinq maisons neuves ne contenaient pas en tout 
cinquante locataires. Beaucoup de Parisiens riches 
étaient allés vivre en province. 

Un grand nombre de locataires ne pouvaient 
plus oune voulaient plus payer leurs termes. Lors- 
qu'on n'osait pas les leur réclamer, ce qui arri- 
vait assez fréquemment dans les quartiers popu- 
laires, ils illuminaient leurs balcons ou ils y ac- 
crochaient des drapeaux portant cette inscription : 
honneur aux propriétaires généreux! Dans le 
cas contraire, un drapeau noir signalait à la ré- 
probation des passants les misérables bourgeois 
qui n'acceptaient pas, peut-être parce qu'ils avaient 
besoin de manger comme les prolétaires, de loger 
gratis, et pour l'honneur, le peuple souverain. 

La chose prit de telles proportions, et donna 
lieu à de tels abus, que le maire de Paris se crut 
obligé de rassurer, par une circulaire, le 10 avril, 
ces propriétaires à qui on refusait le droit de tirer 
parti de leur propriété. 

Pour auçfmenter le désarroi, un autre fléau 
s'ajouta à la révolution : le choléra. Il débuta le 
3 mars 1841», dura jusqu'à la fin de Pété et fit 
16.165 victimes. En un seul jour, le 10 juin, il y 
eut 672 victimes. 

Peut-être fut-il prolongé, sinon provoqué, par 
l'incurie de l'administration municipale pendant 



LA RUE. LES PROMENADES 213 

cette période. La mairie de Paris, comme le Gou- 
vernement provisoire, était absorbée par la poli- 
tique, et tout le reste lui semblait négligeable. 
Cette armée de fainéants, qui encombrait les ate- 
liers nationaux, on ne sut même pas l'utiliser 
par les plus élémentaires travaux de Aoirie. La 
direction, la surveillance, une méthode et un plan 
d'ensemble manquaient également. Ce ne fut qu'en 
1850 qu'il y eut un effort et un progrès. On com- 
mença alors (par la rue de Richelieu et l'avenue 
des Champs-Elysées) à faire usage du macadam, 
et comme il séchait mal, une caricature repré- 
senta les Parisiens circulant sur les boulevards ma- 
cadamisés avec des échasses. A la même époque, 
parurent pour la première fois dans Paris des 
voitures de place avec galeries pour les bagages. 
Désertées par les bourgeois, qui ne s'y sen- 
taient pas en sûreté, sauf le Palais-Royal ou Na- 
tional qui continuait à attirer les gourmets et les 
joueurs, les promenades étaient envahies par le 
peuple. Aux Champs-Elysées, le carré des fêtes 
tendait à devenir une foire permanente. Des sal- 
timbanques y venaient de tous les coins de Paris. 
Le cirque Loyal s'y était installé. On y donnait, 
quelques pas plus loin, un spectacle qui avait 
beaucoup de vogue, et qui s'intitulait « l'Enfer et 
le Paradis ». Louis-Philip[)e et Guizot, retournés 
de temps en temps par les démons, brûlaient dans 



216 LA VIE PARISIENNE 

l'Enfer, taudis que dans le ciel, figuré pur des 
nuages d'un bleu criard, ti'ônaient, avec des au- 
réoles de carton doré, Napoléon, le général Lamo- 
ricière, et un autre démocrate, qui me semble un 
peu suspect, Jules César. 

La promenade de Longchamp, dont le nom rap- 
pelait de si somptueux défilés et l'étalage d'un 
luxe aimable et élégant, avait été complètement 
abandonnée, aux fêtes du vendredi saint de l'an- 
née 1848. En J849, on put y voir, avec quelques 
voitures, l'équipage du Président de la Républi- 
que (1). C'était encore peu de chose, mais c'était 
le début, et il se produisait ailleurs qu'à Long- 
chani}), d'une reprise indécise, hésitante, de la vie 
mondaine. Paris se remettait à respirer et à sou- 
rire. Troublé et sali par l'émeute, il aspirait à en 
secouer le joug. Paris avait hâte de redevenir Pa- 
ris. 

Gomme un grand nombre de Parisiens, en 1848, 
et les plus facilement altérés, vivaient dans la rue, 
comme beaucoup défiler, beaucoup pérorer, con- 
duit nécessairement à boire beaucoup, les cafés 
n'avaient pas eu à souffrir de l'universelle dé- 
tresse. 

Leur clientèle s'était à la fois accrue et enca- 
naillée. La quantité des consommateurs rempla- 

(1) V. le Mois, II- du 1" mai ISV.K 



LA RUE. LES PROMKN VDES '217 

çait la qualité. On servait des boissons moins 
coûteuses, moins lucratives, mais on en servait da- 
vantage. 

Du reste, la plupart des cafés, que leur ancien- 
neté n'obligeait pas à attendre des jours meilleurs 
en gardant une réserve prudente, s'étaient trans- 
formés en véritables clubs. Les journaux et les 
brochures du temps en citent quelques-uns, où 
des émeutes, entre deux verres de casse-poitrine, 
se préparèrent : 

Le Café du Progrès, faubourg du Temple, 
n'>l; 

Le Café du marchand de vin Desmoulins 
(qu'on appelait Camille Desmoulins), rue Saint- 
Maur; 

Le Café de la Liberté, faubourg Saint-An- 
toine ; 

Le Café de rUnion, rue du Roule-Saint-Ho- 
noré, qui était le siège de T Association des garçons 
limonadiers, et où fréquentaient Jeanne Deroin, 
Pauline Roland et d'autres femmes socialistes ; 

L(/ Nouvelle France, faubourg Poissonnière, 
rendez-vous des démocrates étrangers ; 

La France Nouvelle, faubourg Saint-Martin, 
tenu par Adolphe, dit Soulouquc. 

Le Café Génin était également classé comme 
démocratique, à cause de sa dame de comptoir, la 
citoyenne Nina Lassave, qui avait épousé le pa- 



218 LA VIE PARISIENNE 

tron de l'établissement, après avoir été la maî- 
tresse de Fieschiil). 

J'ignore si le sieur Muller, limonadier, au coin 
de la rue Saint- Antoine et de la rue Saint-Paul, 
avait des opinions politiques avancées ou rétro- 
gradées, et si même il avait des opinions, mais il 
recevait dans son café d'autres clients que des ré- 
publicains, à en juger par un incident, un fait di- 
vers, qui me semble avoir quelque intérêt comme 
indication de l'état d'esprit de l'armée à la fin de 
l'année 1849. 

Dans les derniers jours du mois d'octobre, plu- 
sieurs officiers d'un régiment d'infanterie de ligne, 
en garnison à Paris, s'étaient réunis chez ce Mul- 
ler, pour fêter et arroser la bienvenue d'un de 
leurs camarades. Les vins aidant, les esprits 
s'échauffèrent assez vite. On chanta, on discuta, 
on dit du mal du Gouvernement, et vers 9 heures et 
demie, un des officiers ouvrit la fenêtre qui donnait 
sur la rue Saint- Antoine et se mit à crier : IVi'e 
Henri 17 D'autres firent chorus, et à ce cri sédi- 
tieux ajoutèrent celui de : A bas Le président ! La 
foule s'était amassée devant le café. Elle avait 



(1) Au mois (le iioveinhre 1849, on annonç^a sa mort. Elle 
vinl elle-même dans les bureaux du journal la liépubUque af- 
firmer qu'elle était vivante, très vivante, et quelle n'avait 
jamais exercé, comme on l'en accusait, la profession de 
chanteuse des rues. V. lu République, u- du 20 novembre 184». 



LA RUE. LES PROMENADES ^219 

commencé à murmurer, à menacer, puis à hurler, 
en guise de protestation : Vive la République ! 

Le sieur MuUer essayait de calmer les officiers, 
mais il n'y réussissait guère, leur légitimisme 
puisant sans cesse de nouvelles forces dans les 
liquides dont ils s'abreuvaient. La foule, de son 
côté, s'obstinait à manifester par des clameurs 
aussi furieuses qu'infatigables, son attachement à 
la République. 

De guerre lasse, le cafetier se décida à en- 
A'oyer chercher la garde et, quelques minutes 
plus tard, les officiers, encadrés par des sergents 
de ville et légèrement dégrisés, étaient conduits 
au poste. 

Gomme les cafés, et pour les mêmes raisons, 
les restaurants s'étaient démocratisés. 

Quelque jugement que l'on porte sur le règne 
de Louis-Philippe, on sera obligé d'admettre qu'au 
point de vue culinaire, qui en vaut bien un autre, 
ce fut une grande époque. Egoïstes et obtus, si 
l'on veut, tous ces bourofeois mano^eaient bien et 
savaient manger. C'étaient de bonnes fourchettes. 
De nombreuses diligences, chaque matin et cha- 
que soir, déposaient dans Paris des centaines de 
provinciaux, qui cachaient dans d'immenses cra- 
vates des têtes ornées de toupets, qui portaient 
de vastes houppelandes et des casquettes bizarres, 
mais (pii connaissaient, mieux que les Parisiens, 



220 LA VIE PAllISIKNNE 

les restaurants les plus estimables et qui y pas- 
saient, sans remords, loin d'une petite ville en- 
nuyeuse et d'une épouse trop mûre, leurs meil- 
leures heures. 

L'inconvénient des révolutions, le plus grave 
peut-être, c'est de détraquer les estomacs, en les 
effrayant. Comment savourer un succulent repas, 
si l'on n'a pas la tranquillité d'esprit qui en dou- 
ble le charme, si l'on n'est pas certain de le digé- 
rer à son aise.^ 

La Révolution de 1848 eut sur l'alimentation de 
l'élite une influence désastreuse. Je ne parle pas 
de l'alimentation de la masse, qui a une bien 
moindre importance. 

Les grands restaurants fermaient leurs portes 
ou se galvaudaient. Les cuisiniers, dont les four- 
neaux échauffaient les opinions démocratiques, se 
syndiquaient, manifestaient, prenaient part à 
toutes les émeutes (i). 

Il y avait des Cuisiniers réunis, rue Saint-(ier- 
main-l'Auxerrois. Il y en avait rue x\ubry-le-Bou- 
cher, il y en avait à la barrière du Maine. Ils cher- 
chaient à monopoliser les restaurants populaires. 
Contre eux luttaient avec peine le restaurant 
Munck, à la barrière Pigalle, le restaurant des 



(1) Le disciple le plus dévoué de Barbes, son lieutenant, 
Flotte, était cuisinier. 



i.\ ULE. LKS PKOMENADES 2-21 

frères Pottier, à la barrière des Amandiers, le 
Lingot (for de la Californie, tenu par Montier, 
à la Courtille, et, à la (]ourtille également, la;l/è/-e 
Angot. 

Le café (irégoire, place du Caire, conservait 
une fidèle clientèle. C'était un des rares restau- 
rants oîi la cuisine était bonne. Presque partout 
ailleurs, elle était ré})ublicaine, socialiste, amie du 
progrès et des lumières, mais abominablement 
mauvaise. 

Dans ce Paris épouvanté, abêti, où des marmi- 
tons saucialistes jouaient un rôle, exerçaient une 
influence, ce qui semblait avoir le moins changé, 
c'étaient les bals publics. On dansait sur un volcan, 
mais on dansait encore. A. côté des vieilles barbes, 
des « quarante-huitards », des pontifes, des apôtres 
sans cesse occupés des destinées du genre hu- 
main, graves et pensifs, sérieux comme un àne 
qu'on étrille, à côté des mégères et des viiagos, 
qui n'étaient démocrates que parce qu'elles étaient 
mûres, il y avait dp vraies femmes et des jeunes 
gens qui s'intéressaient à autre chose qu'à la po- 
litique. Il y avait des étudiants et des grisettes, 
et l'amour ne chômait pas. 

A tous ces couples <[ui maintenaient les bonnes 
traditions, les l)als publies servaient de champs 
de manœuvre. 

Le plus important était la Closei'ie des Li/as, 

ir, 



S^-i l.V V11-: rAKISlE.NNE 

([u'oii up|)elait simplement Balllei., du nom de son 
directeur. 

Bullier était devenu démocrate. La Commune 
de Paris, Journal révolutionnaire, moniteur des 
Clubs, des corporations d'ouvriers et de Var- 
inée (1), publia cette lettre de lui, dans son nu- 
méro du 5 mai 1848. 

« CiTOYKN, 

« Je vous félicite sincèrement de l'initiative (jue 
vous et vos collègues viennent de prendre pour la 
formation de la Commandité des travailleurs. Vous 
faites en cela preuve de patriotisme et de philan- 
thropie ; il faut donc que tous les bons citoyens 
vous imitent, que ceux qui veulent la prospérité 
de notre belle France vous viennent en aide, que 
ceux enfin qui détestent les paresseux ouvrent les 
mains et aident de leurs capitaux cette digne 
classe des travailleurs. 

D'après ce. voulant coopérer à cette bonne œuvre 
qui entre parfaitement dans m^s principes, veuil- 
lez, je vous prie, me considérer comme l'un de 
vos souscripteurs pour la somme de mille francs; 
})lus tard j'espère faire d'autres versements pour la 
consolider. 



(1) <^élail le journal do Subrior. Il |iarul du t> niar.s au 
S juin. 



LV ULE. LES PUOMENADES 223 

Honneur au ministre et surtout au comité à qui 
appartient l'initiative. 
Salut et fraternité. 

BULLIER. 

Directeur du Prado (1) et de la Closerle des Litas. 
Carrefour de l'Observatoire, à l'issue du Luxembourg. » 

Ce régime a subi bien des attaques, mais son 
éternel honneur, dans les siècles futurs, sera 
d'avoir été approuvé par BuUier. 

Près de la Gloserie des Lilas, au n" 28 du bou- 
levard Montparnasse, la Grande Chaumièie (où 
on avait pour la première fois dansé le cancan, où, 
en 1845, une polka inaugurée par Mme Louvi- 
nier-Grétry, maîtresse de danse, fit fureur) voyait 
sa vogue décroître chaque jour. 11 y avait bal les 
lundi, jeudi, samedi et le dimanche. L'entrée coû- 
tait 2 francs le samedi, 1 franc les autres joui-s. 
Les étudiants y venaient de moins en moins. En 
1853, la Grande Chaumière ferma, pour devenir 
une fabrique de boutons. 

Rendez-vous d'un public plus élégant, la salle 
Sainte-Cécile, où le chef d'orchestre Rubner fit 
exécuter à cette époque la polka Sainte- Gécile, 
était située dans la rue de la Ghaussée-d'Antin 
(au n° 49 bis), de même que le Casino Paganini 

(1 Le Pi-ido, bal d'hiver, s'ou' rait sur le passage du 
même nom, près du palais de justice. 



224 I-^ VIE PARISIENNE 

(au n" 11) qui avait la prétention de remplacer 
l'ancien Tivoli, et où on donnait tous les mardis, 
jeudis, samedis et dimanches, des bals, des con- 
certs, des « grandes fêtes champêtres «, avec un 
orchestre aérien [sic] de cinquante musiciens di- 
rigés alternativement par Tolbecque et J. Ri- 
vière. 

La salle Valentino rue Saint-Honoré) se rap- 
prochait par le genre de ses soirées dansantes et 
musicales, les mardis, samedis et dimanches, par 
le prix relativement élevé, 2 francs, qu'elle faisait 
payer, de la salle Sainte-Cécile, et du Ranelagh, 
qui, le jeudi, attirait en 1849, lorsque la vie mon- 
daine commençait à reprendre, les grandes lorettes 
et les étrangers de distinction. 

Le Wdii.r/tall, rue de la Douane, 18, était un 
bal populaire, comme le C/tàteau-rouge (l)qai se 
transformait tour à tour en salle de danse, salle 
de concert, salle de banquet, salle de réunion, et 
auquel la Coiniiinnc de Prt/v'.v faisait, à l'occasion 
de sa réouverture, le dimanche 7 mai, cette ré- 
clame (2) : 

ft De nouveaux embellissements ajoutent au 
charme de ce vaste jardin qui n'a pas cessé de 
jouir des faveurs du public, et qui les justifiera 

(1) Le Chnl^au-Rouge était situé au n" 4 de la rue du Chù- 
leau-Moulin. 

(2) Dans son numéro du J mai is-t8. 



LA RUE. LES PROMENADES '225 

encore cette année par la magnificence de ses 
fêtes. Le Château-Rouge offre, on le sait, la réu- 
nion de tous les plaisirs champêtres. L'orchestre, 
composé de 60 musiciens, dirigé par Mari, compte 
dans son sein l'élite de nos principaux artistes. 
Les feux d'artifice qui terminent chaque soirée 
excitent toujours la curiosité de la foule ; enfin de 
nouveaux règlements permettront à l'administra- 
tion de varier; comme elle l'entendra, son pro- 
gramme, et plus d'une surprise en résultera pour 
la société brillante qui se presse chaque été dans 
cet établissement en vogue. » 

Le nombre des musiciens n'ayant pas diminué 
(et on peut craindre, d'ailleurs, qu'il ne diminue 
jamais) les concerts étaient fréquents. 

On en donna un, le 25 février 1849, à 3 ou 
4 francs la place, avec les œuvres du compositeur 
Félix Blangini (i), dans la salle du Casino des 
Arts, boulevard Montmartre, 12, dont le journal 
de Proudhon, le Peuple, disait ([uelques jours plus 
tard (2) : 

« Cette charmante petite bonbonnière est déci- 
dément le rendez-vous de la fashion qui vient, 
chaque soir, applaudir MM. lieymann, Forestier, 

(Il Félix Blangini était mort à Paris, en L'^41. Ce concert 
fut une sorte dhommage posthume que lui rendirent ses 
anciens élèves. 

(2) Le 4 mars. 



-2^1f> LA VIK r\HISIKNNK 

Triebat, Scheittman, Jaucourt, Mohr et Blancou, 
soliste aux Italiens. L'orchestre, composé de 
48 musiciens, sera dirigé par Rousselle. Les frères 
Lj'onnet sont en possession de la faveur du public. » 
Los frères Lyonnet n'avaient pas mis longtemps 
pour être en possession des faveurs du public. 
Ils venaient à peine de débuter dans des « go- 
guettes » et ils avaient dix-sept ans. 

En avril et mai 1849, Mme Marie Pleyel se fit 
entendre dans trois concerts : à la salle Erard, où 
elle joua la Sicilienne, de Ravina (1) ; à la Salle 
Sainte-Cécile, où elle exécuta des fantaisies sur 
Nornia et la Tarentelle ; à la Salle Herz, où, avec 
Mlle Marie Mira, elle joua un duo à deux pianos 
sur des motifs des Puritains, de Bellini (2). 

Un de ces concerts de Mme Marie Pleyel, le se- 
cond, avait été organisé par \^ Société de V union 
musicale, fondée au début de l'année 1849 et qui 
rendit aux artistes de très grands services. Elle 
avait déjà pris l'initiative d'un concert qui at- 
tira le 18 février, dans la salle Sainte-Cécile, tous 
les amateurs de Paris, et dans le ])rogramme du- 
quel je note: la symphonie en la de Beethoven, un 
concerto de Reis , pour piano, exécuté par Mlle Gué- 
néo, un air du Crocia/o, de ^'erdi, chanté par 

(l) Henri Ravina, pianiste français.'né à Bordeaux, en 1817. 
(2j V. dans la Presse (7 mai 1849) un compte rendu de ces 
concerts de Mme Marie Pleyel par Théophile Gautier. 



\.\ IlL'i:. LKS PllO.ME.NAUES 'H~ 

Mme Mebert-Massy, un concerto de Viotti, pour 
violon, par M. Seanger, de l'ouverture de Mon- 
tana et Stéphanie (1), de Berton. 

L'année suivante, en l'évrier, dans le concert vo- 
cal que donna, dans la salle du Conservatoire, 
Mme Sontag (2), comtesse Rossi, elle chanta après 
l'ouverture du Proniélhée de Beethoven, le duo de 
Linda (3), avec Calzolari, et un air à^lphigénie 
en Tau ride, de Gluck. 

l^e Jardin f/V/Zce/" fut utilisé à plusieurs reprises 
pour des fêtes de charité, notamment, le 29 mai 1849, 
pour une grande fête de nuit au profit des pauvres 
honteux de Paris. Le 24 décembre 1848, il y avait 
eu à Toccasion de la fête de rEo^alité,un concert 
dont le Peuple annonce, la veille, le programme : 

« Dans cette patriotique réunion, c|ui aura lieu 
dimanche 24 décembre, à. 7 heures précises du 
soir, au Jardin d hiver, sera donné un grand con- 
cert vocal et instrumental, oîi seront entendus des 

(1) Opérette en trois actes, paroles de Defaure, musique 
de Berton, jouée pour la première fois à l'Opéra-Comique 
le 15 avril 17yy. 

(2) Née en 1805 à Coblentz, elle fil ses débuts à Paris, le 
15 juin 1S26, au Théâtre-Italien, dans le Barbier. Mariée se- 
crètement avec le comte Rossi, en 1829, elle renonça à la 
scène en 1.S30. Des revers de fortune l'obligèrent en 1848 à y 
remonter. Elle mourut en 1854. 

(3) Linda di Chamonnis, opéra en trois actes de Rossi, mu- 
sique de Donizetti ; joué dabord au Théâtre de la Cour à 
Vienne, en 1842, et la même année, le 17 novembre, à Paris, 
au Théâtre-Italien. 



<î!"28 lA ME PARISIENNE 

(■liaiits nulionaux européens, exécutés par les so- 
ciétés étrangères et par les corpoiations chorales 
(le Paris au nombre de 300 chanteurs... Voici le 
programme : 

L'orchestre, composé de 80 musiciens, exécu- 
tera l'ouverture de la Muette, d'Auber; quadrille 
de Musard; une grande s^^mphonie. 

Les Allemands, au nombre de 30, sous la di- 
rection du citoyen Muller, exécuteront des chants 
nationaux allemands. 

La société chonde de Paris, au nombre de 
120, sous la direction du citoyen Lévy, chantera 
le Vengeur, paroles de Lebrun. 

« Les Enfants de Lutèce, au nombre de 70, 
sous la direction du citoyen Gaubert, chante- 
ront : le ConibaL naval, VEnrôlement volontaire, 
Vépisode de 92, par Saint-Julien. 

Les Céciliens, au nombre de 50, sous la direc- 
tion du citoyen Claudel, chanteront : la Blouse, 
d'.V. Varney, le TrionipJie du Peuple, par Lau- 
rent. 

Les Montagnards parisiens, au nombre de 40, 
dirigés par le citoyen Edmond Duot, chanteront : 
le Chant des Travailleurs, de Laurent Riller [sic). 

La citoyenne Nautier chantera : le Xoël d'Adol- 
phe Adam. 

La citoyenne Ricci : la cavatinc du Barbier de 
Se ville. 



LV RUK. LES PROMENADES ^220 

La citoyenne Simon : la Fille du transpoi-tc, 
de •** 

Le citoyen Chazot : les Adieu.v du Martyr, par 
Antonio Guilbert. 

Le citoyen Henri : Appel à la bienfaisance 
par*" 

Un orchestre et un chœur rustique accompa- 
gneront un duo chanté par hi citoyenne Ricci et le 
citoyen Henri. 

Le Noël du paysan, fête de V Egalité par Pierre 
Dupont. 

Huit voix à l'unisson chanteront : le Chant des 
Ouvriers, de Pierre Dupont, avec chœur au re- 
frain. 

Le citoyen Hennké LéAy, solo de violoncelle : 
le septuor final de Lucie, de Donizetti. 

Le citoyen Léon Magnus : les Fleurs d'Es- 
pagne, solo de flûte composé et exécuté par 
lui. 

L'orchestre et toutes les corporations présentes 
exécuteront la Marche républicaine d'Adolphe 
Adam, la Marseillaise et le Chant du départ. 

L'orchestre sera dirigé par le citoyen \'il- 
lain. 

Le piano sera tenu par le citoyen Rœcker. » 

Des concerts à demi-populaires avaient lieu ré- 
gulièrement dans la salle de la Fraternité, rue 
Martel, n" 9, et dans la salle Yalentino (concerts 



:^3Ô La vik i'aiusiennE 

Saiiit-llouoré), où le prix trontrée, les mercredis 
et vendredis soirs, était de i fr. 50. 

A la même époque, c'est-à-dire au printemps de 
l'année 1841), débutaient les bals et les concerts 
du })arc d'Enghien. 

Grâce à ses eaux thermales et à son lac, minus- 
cule mais charmant, Enghien devenait un des 
coins les plus fréquentés de la banlieue parisienne. 
Les villas, imitations des chalets de la Suisse, y 
étaient déjà nombreuses. On y trouvait de très 
bons restaurants, parmi lesquels celui des Quatre- 
Pavillons. 

(( Enghieu, écrivait Eugène Guinot (1), a du 
monde toute la semaine ; mais il y a deux grands 
jours, 2 jours solennels, le dimanche et le mer- 
credi. Le dimanche est le jour de tout le monde, 
le mercredi est le jour du beau monde... 

A la chute du jour, la foule se porte vers le 
parc, où l'appelle le retentissement de l'orchestre, 
où l'attire l'éclat des illuminations étincelantes. 

De longues allées, d'épais bosquets, de l'eau, des 
fleurs, des statues, une admirable salle de danse, 
un vaste emplacement où sont réunis des jeux de 
toute espèce, voilà ce qu'on trouve au parc d'En- 
ghien. 

La salle des jeux est toujours pleine d'ama- 

(1) Enijliicn cl lu vallée de M nilinoreiicy. Pans. lf>.")3, p. 37. 




Bî' s 



a 



LA RUE. LES IMIOMENADES 'l'-VA 

teurs ainsi que le tir au pistolet (1) situé à l'écart. 

Dans la salle de bal, décorée avec goût, se 
pressent toutes les célébrités des bals champêtres, 
toutes les illustrations de l'été. On y voit réguliè- 
rjment figurer à chaque fête les danseurs renom- 
més et les reines de la polka... Les concerts de- 
vront y être aussi brillants (pie les bals, et on le 
comprendra aisément quand on saura que M. Hau- 
mann, le célèbre violon, règne au parc d'Enghien 
et qu'il est là en qualité de propriétaire de l'entre- 
prise et de directeur suprême des fêtes. 

Le lac se prête aussi au divertissement de la 
foule. Sur cette magnifique pièce d'eau navigue 
une flottille de légères embarcations, gondoles vé- 
nitiennes. glissant doucement sur l'onde paisible, 
au bruit des chansons. Mais ce n'est pas seule- 
ment l'attrait de la promenade et de la pêche à la 
ligne que le parc d'Enghien offre aux amateurs, 
c'est aussi le spectacle des fêtes nautiques, des 
joutes, des combats navals et des représentations 
dramatiques dans l'Ile... » 

On ne jouait pas seulement à Enghien, on jouait 
dans tout Paris. Le Palais-Royal, quoiqu'il fût 
devenu National, n'avait pas vu diminuer le nom- 
bre de ses tripots. Les journaux se plaignaient 
que, par suite d'une interprétation trop large et 

(1) Tenu par Devisnies. 



234 LA VIE PAUISIENiNE 

trop libérale d'un décret du 28 juillet 1848 sur Je 
droit de réunion, on n'os.^t pas sévir contre une 
multitude de cercles, politiques par l'étiquette, mais 
qui n'étaient en réalité que des maisons de jeu (i). 

« Ces jours sombres où furent brisées presque 
complètement en France toutes les relations so- 
ciales... » C'est ainsi que lord Normanby carac- 
térise, au point de vue de la vie mondaine, cette 
période (2), et un autre témoin, le docteur Pau- 
miès de la Saboutie, explique pourquoi, dans la 
classe moyenne, chacun, se sentant menacé et 
craignant une ruine complète, n'eut d'autre préoc- 
cupation que de réduire au minimum ses dé- 
penses. 

« Le crédit disparut rapidement, l'argent de- 
vint rare. Le mouvement des affaires s'arrêta su- 
bitement : négociants, avocats, médecins, proprié- 
taires, artistes, fonctionnaires publics destitués, 
le désastre fut complet, personne n'y échappa. On 
renvoya les clercs, les commis, les employés. On 
A'endit voitures et chevaux, on se réduisit à la 
plus stricte économie. On fit argent de tout. 

(1) Un dernier détail ^iir' la vie de la rue pendant cette pé- 
riode. La promenade du b(L'ur fieras fut supprimée en 184î>. 
Elle fut rétablie en 1851. Ce bieuf i,M-as de 1851 s'appelait 
Liberté. Il prenait bien son temps ! 

(2) (/«(.' Année île révolution, t. I, p. 11(1, 



L\ HUE. LES PROMENADES "230 

Gomme tant d'autres, j'allai à la Monnaie ap- 
porter quelques pièces d'argenterie pour les ven- 
dre; il y avait queue, et, bien qu'on l'ùt expédié 
promptement, j'attendis 2 heures que mon tour 
vint. Il était 'A heures de l'après-midi : les divers 
articles achetés dans la journée formaient un tas 
considérable, composé de couverts, plats, cafe- 
tières, vases de toutes formes, dont quelques-uns 
d'un travail précieux. Chaque jour l'affluence était 
la même.. . 

Froment -Meurice me disait qu'à cette époque 
lui et ses confrères de Paris se trouvèrent dans 
une gêne si grande qu'ils furent obligés de fondre 
la presque totalité de leurs magasins. Des ser- 
A'ices complets à peine terminés, des vases, des 
coupes magnifiques, tout fut impitoyablement jeté 
dans le creuset (1). » 

La classe moyenne, condamnée par les événe- 
ments à économiser le plus possible, la classe la 
[)lus riche, qui, aux époques troublées, ne sait pas 
se défendre et ne sait que filer (ou mourir) s'étant 
iM'fugiée en province, on imagine facilement quelle 
pouvait être, dans ces conditions, la vie mon- 
daine. 

Il n'y avait guère qu'un salon qui n'eût pas 
fermé ses portes, celui de Mme Ancelot. Des om- 

(1) Souvenirs il'un Mcdcriii de l'uris. 



236 LA VIE PARISIENNE 

hies inquiètes y apparaissaient. On y causait en- 
core. On y disait encore des vers. Un des fami- 
liers, et le })lus célèbre, Beyle, était mort en 1842, 
mais Tocqueville, Mérimée, Buchon, Delacroix, 
Alexandre Weill, venaient assez régulièrement 
chez cette Muse quinquagénaire. Le salon de 
Mme Ancelot ne rappelait en rien ceux du dix- 
huitième siècle. L'Amour s'y lut ennuyé. On eût 
t'ait de son carquois une écritoire. Le salon de 
Mme Ancelot n'était qu'une Académie au ra- 
bais. 

Les gens de lettres qui le fréquentaient n'ai- 
maient guère, en général, le nouveau régime, trop 
porté à sacrifier l'élite intellectuelle à une démo- 
cratie à la fois obtuse et jalouse. 

Chateaubriand était mort, le 4 juillet 1848, dans 
l'indifférence universelle. Depuis quelque temps il 
ne pouvait plus sortir de sa chambre où sa femme, 
prenant une revanche impatiemment attendue, le 
gardait enfin près d'elle, le gardait mourant, alors 
qu'il lui avait échappé toute sa vie. 

La plupart des journaux ou des revues litté- 
raires, atteints par la crise, agonisaient, ne 
payaient plus ou payaient mal leurs collabora- 
teurs. Les livres né se vendaient pas. Ce com- 
merce de luxe, comme les autres, périclitait. 

Prenons un exemple, celui de Théophile Gau- 
tier. Sous le tyran, je veux dire sous Louis-Phi- 



LA RUE. LES PROMENADES :237 

lippe, ses affaires commençaient à prospérer. Il 
s'était installé dans un petit hôtel. de la rue Byron 
aux Champs-Elysées. 11 avait signé des traités 
avantageux. Il pouvait, quoiqu'il eût beaucoup de 
talent, regarder l'avenir avec confiance. La Ré- 
volution vint. Peut-être le naïf l'avait-il désirée! 
Elle démolit tout, elle compromit tout. Les édi- 
teurs reculèrent, épouvantés, devant le flot popu- 
laire. Les libraires perdirent leur clientèle. Les 
traités n'eurent plus aucune valeur, et Théophile 
Gautier se vit réduit à son feuilleton dramatique 
de la Presse, qui lui rapportait juste de quoi vivre. 

La considération qu'avait, ou plutôt que n'avait 
pas, le Gouvernement, en 1848, pour les écrivains, 
un autre exemple, celui d'Alfred de Musset, va 
nous le montrer. 

Par la protection du duc d'Orléans, son condis- 
ciple au collège Henri-IV, Alfred de Musset avait 
été nommé, en 1838, Bibliothécaire du ministère 
de l'Intérieur, avec des appointements de trois 
mille francs. En 1845, il avait été décoré non pas 
comme poète, mais comme bibliothécaire, ou, pour 
mieux dire, on avait décoré le poète par-dessus le 
marché. 

Le 5 mai 18'i8, étaient signés par Ledni-Ivolli'i 
deux arrêtés, quon dissimula autant qu'on h- pul. 
Le premier révoquait de ses fonctions de biblio- 
thécaire du ministre de rintéricur, « le citoyen 

16 



i'68 LA VIE PARISIENNE 

Allreil du Musset ». Le second le remplaçail par 
le citoyen Marie Augiei", qui était, par hasard, 
un rédacteur de la lié forme. 

Plusieurs journaux, le C/iaiïvari, VAriiste^ la 
Patrie.^ etc., protestèrent (1) contre cette mesure 
odieuse sous laquelle se cachait un nouvel acte 
de favoritisme, ajouté à tant d'autres. Alexandre 
Dumas fit appel a Lamartine, qui garda un si- 
lence prudent, et il publia dans la France nou- 
velle, le 16 juin, ces lignes indignées : « Nos gou- 
vernants ne savent donc pas qu'il y a une royauté 
que ni émeute, ni barricade, ni révolution, ni ré- 
publique ne changeront, c'est la royauté du gé- 
nie. » 

Le 19 juin, Alfred de Musset écrivait au rédac- 
teur un chef de la Patrie (2) : 

« Je lis dans votre journal qu'on avait annoncé 
par erreur que j'étais destitué de ma place de bi- 
bliothécaire, et que le ministre i^Ledru-RoUin) a 
fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre 
([ue j'ai reçue, il y a un mois : 

« Citoyen, 
J'ai le regret de vous annoncer que, par un ar- 

(1) Ces protestations furent si nombreuses que Marie Au- 
bier n'osa pas prendre possession de son poste. 

(2) ConYsponrfa/iPc (1827-1857). Paris, 11»07, p. 242. 



LA RUE. LES PROMENADES 239 

rèté du 5 mai courant, le ministre vous a admis à 
faire valoir vos droits à la retraite. 
« Salut et fraternité (i). 

Le i^ecrélaire yénéral. 

« Carteret. » 

Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que 
laconique. 

Quant aux droits à la retraite, il faudrait que 
j'eusse été nommé bibliothécaire à l'âge où j'ap- 
prenais à lire. Veuillez croire, du reste, ^lonsieur 
que je n'aurais jamais songé à entretenir le public 
d'une chose de si peu d'importance, si je n'étais 
profondément touché des marques d'intérêt et de 
bienveillance que j'ai reçues de la presse à cette 
occasion. » 

A ces marques d'intérêt et de bienveillance, 
rxA.cadémie française voulut s'associer, mais elle 
s'y prit maladroitement. Le 17 août 1848, elle at- 
tribua à un poète déjà célèbre un prix de 1.300 
francs fondé par le comte de Maillé La Tour-Lan- 
dry pour ft uu jeune écrivain, digne d'encourage- 
ment ». Le 20 août, Alfred de Musset envoya ces 
1.300 francs au National qui avait ouvert une 
souscription en faveur des victimes de l'insurrec- 
tion de juin. 

(1, En 1853, Alfred de Musset fut nommé, par un arrêté du 
ministre Forloul, bibliothécaire du ministère de l'Instruc- 
tion publiriuc. 



■^40 La vie parisienne 

Une aventure du même genre, moins connue 
mais aussi significative, arriva à la même époque 
à Sainte-Beuve. 

Son nom avait figuré sur une liste de fonds se- 
crets publiée par la Revue rétrospective, de Tas- 
chereau, en req-ard d'une somme de 100 francs. 
Ses adversaires, parmi lesquels l'aigre philologue 
Génin, prétendirent quiJ s'était vendu, pas très 
cher, au gouvernement de Louis-Philippe. 

Sainte-Beuve finit par découvrir que ces cent 
francs représentaient les frais d'une réparation 
faite à une cheminée de son appartement du palais 
Mazarin, oîi il était bibliothécaire depuis 1840. 

Il se plaignit à Grémieux, qui était alors garde 
des sceaux. 

« Je demande, lui écrivit-il, à votre justice 
qu'on veuille bien m'aider à obtenir un éclaircis- 
sement de cet odieux mvstère... Veuillez me four- 
nir les moyens d'arriver à expliquer complète- 
ment et à dévoiler l'infamie dont je me trouve at- 
teint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne de- 
mandant rien au pouvoir, tout entier à l'étude et 
aux lettres. » 

Le vieux singe dont ou avait fuit un ministre 
ne daigna pas lui répondre. Irrité par l'attitude 
du Gouvernement, il donna sa démission de bi- 
bliothécaire. 

Ce Gouvernement, s'il méprisait les écrivains, 



LA RUE. — LES PROMKNVDES 241 

qui le lui rendaient bien, s'intéressa aux artistes, 
et ce fut terrible. 

On nomma Jeanron (1) directeur des Musées, 
et Garraud directeur des Beaux- Arts. Ce Gar- 
raud mit au concours « la composition de la fi- 
gure symbolique de la République »; 700 peintres 
prirent part à ce concours, et tout ce que le pon- 
cif peut donner s'étala à cette occasion. Garraud 
ne conserva pas longtemps ses fonctions. On 
s'aperçut qu'en sa qualité de sculpteur, il ne pou- 
vait pas être directeur des Beaux- Arts. On le 
remplaça, le 5 avril 1848, par Charles Blanc, qui 
n'était pas sculpteur, et qui était le frère de Louis 
Blanc. 

Dès le 24 février, Ledru-RoUin avait signé un 
arrêté fixant au 15 mars l'ouverture du Salon. En 
même temps il soumettait l'admission des tableaux 
ou sculptures à une sorte de suffrage universel. 
Le résultat fut aussi démocratique et aussi révo- 
lutionnaire qu'on l'espérait. Jamais il n'y eut au- 
tant de croûtes et de navets qu'au Salon de 1848, 
mais le « principe électif » était sauvé. 

Des écrivains, des artistes, qu'on les méprisât, 
qu'on les protégeât, la République pouvait, à la 
rigueur, s'en passer. On avait dans le gouverne- 
ment un poète : il suffisait. Et même plusieurs de 

(1) Peintre de troisième ordre, mais bon républicain et 
ami de LedruRollin. 



24'2 I.A VIE PARISIENNE 

ses collègues estimaient qu'il était de trop. Bien 
qu'il eût pris la précaution de peindre ses ailes 
en rouge, il déparait la collection. 

Mais le roulement de l'argent, qui se produi- 
sait, naguère, sous Finlaine monarchie, on s'en 
passait difficilement, et de moins en moins. Que 
le luxe est une nécessité sociale, que les pauvres 
vivent des plaisirs des riches, il fallait bien se ré- 
signer à l'admettre, en face d'une si générale et 
si navrante misère. Comment les remplacer ou 
en provoquer le retour? Comment rassurer ces 
petits commerces ({ue le luxe entretient et que rui- 
nait la Répul)li([uei' En donnant des fêtes offi- 
cielles, des bals, des concerts, on faisant sortir 
des barricades le Paris aimable et gai, le Paris 
charmant et jouisseur, que tant de Parisiens re- 
grettaient. 

Pour ressusciter les élégances d'autrefois, 
compter sur Mme Crémieux ou sur Mme Flocon, 
ou sur ranci'on courtier eu liquides Caussidière 
ou sur le citoyeu-ouvrier Albert, c'était, je le sup- 
pose, s'exposer à des déceptions. Parmi les 
maîtres du jour, un seul était capable do l'essayer 
sinon d'y réussir. On l'a beaucoup calomnié, 
mais je le considère comme le plus intéressant de 
la bande. Il était, au fond, si peu démocrate! 

Il y avait chez Marrast, car c'est de lui, on Ta 
deviné, <[u'il s'agil, du Moi'uy et du Briand. Je 




Armand Marrast. 



h\ nUK. — I.ES l'UOMKNVDKS 245 

ne pense pas le diminuer en faisant cette consta- 
tation. Paresseux, nonchalant, sceptique, loin de 
prendre au sérieux le parti auquel il semblait ap- 
partenir, il ne se prenait pas au sérieux lui-même 
et ce que son passé et son entourage et les cir- 
constances l'obligeaient à dire, il avait trop d'es- 
prit pour y croire. Sous la casaque du Monta- 
gnard perçait l'élégance, un peu lourde, du Mus- 
cadin, un peu vieilli. Les immortels principes ne 
l'intéressaient guère, bien qu'il ne voulût pas en 
convenir. Il aimait les fines causeries, les bons 
dîners, les jolies toilettes. Il aimait le faste (1). 
Il aimait le plaisir. Il aimait les femmes, un peu 
trop sans doute, mais c'est en les aimant trop 
qu'un politicien évite de devenir ou un pion ou un 
sectaire. 

« M. Marrast, écrivait Daniel Stern, n'était 
point un ambitieux. Ses vues ne portaient ni si 
haut ni si loin. C'était un homme désireux de 
parvenir. 11 souhaitait le pouvoir et la richesse, 
non pour élever son nom ou grandir sa vie, mais 
pour se procurer des jouissances plus nombreu- 
ses. » 

Le haineux lUauqui, mille fois plus dangereux, 
l'appelait « le Marquis de la République » et 

(Il Des journaux royalistes raccusèrenl d'avoir pris au 
g.irde-meuble pour sa tille alors en bas âge le berceau que 
la ville Ij Paris avjil fait exécuter pour le comte de Paris 



"246 LA VIE PARISIENNE 

Reybaud disait en parlant de lui (1): « Nous 
avons un président dameret. » 

Il avait été, en effet, élu président de la Cons- 
tituante, à la place de Sénard, et il avait eu aus- 
sitôt l'idée de donner des fêtes dans le nouvel 
hôtel présidentiel qu'on Amenait d'achever. 

La première eut lieu le 3 août 1848. Dès qu'elle 
fut annoncée, il s'éleva dans le clan des purs, des 
démocrates à tète de bois, un lonar cri d'indig^na- 
tion. Une trentaine de membres de la Montagne 
renvoyèrent leurs invitations. .Iules Gouache, ré 
dacteur à la W' for me, publia une brochure qui 
fit grand biuit, les Violons de M. Mciirast. 

Ces protestations, ces attitudes de Gâtons en 
carton-pàte, ne nuisirent en rien au succès de la 
fête. 

Il y eut un diner de 60 couverts, bal et con- 
cert. 

Au diner assistaient des hommes de tous les 
partis, le comte d'Argout, Berryer, Dupont de 
lEure, Edgar Quinet, Portalis, Kecurt, le mi- 
nistre des Affaires étrangères, Bastide, l'ambas- 
sadeur d'Angleterre, lord Normanby, le général 
Gavaignac, le lieutenant-colonel Gharras, le mar- 
quis de La Rochejaquelein, David d'Angers, plu- 
sieurs membres de l'Institut. 

(1) Dans son Jérôme l'ulurut à lu rfchcrclie de la meillfurf des 
népiihliqiies, qui fut publié en 1848. 



L\ RUE. — LES PROMENADES 249 

Cet oubli momentané des classements et des 
passions politiques du jour se révélait aussi dans 
le bal que Marrast avait voulu aussi mondain et 
en quelque sorte aussi peu « républicain » que 
possible. On y voyait à côté d'I'^tienne Arago, de 
J. Hetzel, secrétaire général des Affaires étran- 
gères, de Louis Perrée, directeur du Siècle, Du 
pin, Paul de Musset, Amédée Achard, le général 
Lamoricière, le sculpteur Préault, le compositeur 
Fromenthal Halévy. 

Parmi les femmes, très nombreuses mais qui, à 
cause des journées de juin, encore trop récentes, 
ne portaient ni fleurs ni diamants, les plus re- 
marquées étaient Mme Armand Marrast, née 
Fitz-Clarence, une Anglaise aux yeux bleus, aux 
cheveux châtains, grande, mince et frêle, « une 
figure de Keepsake » disait-on ; suivant une mode 
assez généralement adoptée par les femmes à 
cette époque, elle avait recouvert ses cheveux de 
poudre de riz (1) ; ^Ime Odier, qui épousa le gé- 

(1) Un journal, l'Opinion publique, écrivait en novembre 1848 : 
<< Il n'est bruit, [)armi les femmes qui assistent aux soirées 
de la présidence, que du fait suivant : deux peintres et deux 
statuaires ont été appelés par M. Marrast, afin de s'enlcn- 
dre avec M"* Marrast sur le j^enre de coiffure quelle dovia 
adopter à la prochaine soirée de la présidciice en l'honneur 
du vote de la Constitution. Après un débat fort grave, fort 
sérieux, auquel l'érudition antique et moderne n a pas fait 
faute, l'opinion de M. Clesinger, le statuaire, a été adoptée. 
M°" M irrust aura les cheveux poudrés ; deux grosses bou- 



250 LA ME PARISIENNE 

néral Cavaignac ; Mlle de Saint-Albin, qui épousa 
Achille Juhinal et à qui Lamartine avait dédié 
ces vers : 

Je n'ai fait qu'entrevoir un moment ton visage ; 
Mon œil, depuis ce temps, reste ébloui de toi. 
Je plains le flot limpide où se peint ton image : 
Il la péril en fuyant, je l'emporte avec moi. 

Après le concert, oij des morceaux des opéras 
de Rossini, de Bellini, de Sacchini, d'Auber, de 
Félicien David, avaient été interprétés par les 
principaux artistes du temps, Poultier, ténor à 
l'Opéra, Alizard, Grimm, Mme Damoreau-Cinti, 
une quête an profit des a ictimes de 4a guerre ci- 
vile produisit 1.750 francs. Ainsi se termina par 
un geste démocratique une fête à laquelle on re- 
prochait, dans les milieux populaires, de res- 
sembler un peu trop à celles de la monarchie. 

Mais l'impulsioa était donnée. Elle fut suivie. 
Le 15 janvier ISiO, le préfet de la Seine, Berger, 
donnait un bal dans l'ancienne salle du Trône. Peu 
à peu l'horizon s'eclaircissait, mais il avait fallu 
passer, comme on va le voir dans la seconde par- 
tie de ce volume, par de terribles épreuves. 

clés se (iétacheronf du chignon et tomberont sur ses épau- 
les délicates. Sur le devant, les cheveux seront lisses jus- 
qu'à la hauteur des tempes, où ils se détarheront en petites 
boucles, dette coilTure ressemble à celle que portait Mme Du- 
barry dans les derniers jours du règne de Louis XV. » 



APPENDICE 

Les CJiamps-Elysées dans les premiers jours 
de juin 18^8 {!). 



« La République avait traiisTormé les Champs- 
Elysées comme toute* choses ; Paris, qui du 
même coup. Amenait d'envoyer à l'Assemblée 
M. Tliiers et M. Lagrange ; Paris, toujours plein de 
contrastes, ici raisonnable, là communiste, offrait 
dans les Champs-Elysées le plus parfait échan- 
tillon de République démocratique. 

Les saltimbanques, ces comédiens ordinaires 
du peuple, et leurs spectacles ambulants qui jadis 
n'avaient permission de ne s'étaler qu'aux jours 
fériés, les physiciens, les alcides, les phénomènes, 
les étalagistes de tous genres avaient pris, sans 
autorisation aucune de ^L le maire, possession 
entière et permanente du Cours-la-Reine, du carré 
Marigny, des abords du Rond-Point et même de 
la grande allée. 

Les Champs-Elysées offraient Taspect d'une 

1) .litiiriit;:< illiiulrccs de la Rêvoluliun de iS'iS, p. 38L 



252 L.\ VIE PARISIENNE 

ville (le toile peinte, où s'élevait une cité étrange, 
qui hier n'existait pas, et dont les habitants 
étaient accourus de tous les côtés de la France... 

Dans cette ville fantastique on ne pouvait faire 
un pas sans tomber en exlase. Tous les sens 
étaient charmés à la lois. Tandis ([ue l'odorat 
était doucement chatouillé par les parlums incom- 
parables des cuisines ambulantes et des fritures 
en plein vent, l'œil ébloui s'étendait sur une 
immense suite de tableaux-affiches représentant 
au naturelles plus curieuses merA^eilIes du globe, 
et l'oreille se dilatait au son de vingt grosses 
caisses appuyées par autant de trompettes ou de 
trombones, sur les notes graves ou éclatantes des- 
quelles se détachaient comme une aérienne dentelle 
les folles gammes chromatiques de la perçante cla- 
rinette. Ici on courait la bague sur des pur-sang 
de bois, les seuls que nous ayons encore; plus 
loin, l'escarpolette vous tendait les bras de ses 
fauteuils ou vous embrassait de ses filets ; sous 
cette tente, on se livrait à un repas champêtre ; 
là-bas, on arrachait des dents; partout la joie 
était à son comble. 

Hélas! il on faut coiivenii", c'était une joi(> 
mélancolique... c'était le désœuA' rement cl le 
manque de travail qui peuplaient les Champs- 
Elysées... 

Tel était le contre-coup de la crise financière 



APPENDICE 253 

que les saltimbanques, bien que jouissant, par la 
modicité de leurs prix, de la faveur qui aban- 
donne les théâtres proprement dits, avaient dû 
néanmoins abaisser singulièrement ces prix, de 
tout temps fort modestes, pour attirer à eux des 
visiteurs dont le nombre diminuait de jour en jour. 

La République avait fait surgir des prima 
donna au justaucorps de satin et de velours, 
roucoulant des romances devant un certain nom- 
bre de jeunes défenseurs de la patrie en tuniques 
bleues et en képis, pour la plupart gardes mo- 
biles. Il n'y avait pas jusqu'au théâtre de Gui- 
gnol qui ne se fût fait révolutionnaire. Le théâtre 
de Guignol faisait à Paris l'office du Pulcinello en 
Italie ; il ne se gênait aucunement pour donner des 
coups de patte au pouvoir ; le commissaire du 
Gouvernement provisoire était berné, sifflé et 
roué de coups, aux grands applaudissements des 
spectateurs, auxquels 'venait de temps en temps 
se mêler un public en redingote et en habit, vic- 
time du nouveau Gouvernement, qui se trouvait 
presque vengé par ces plaisanteries j)i>liti([ues. 

Mais ce qui caractérisait mieux que nous ne 
saurions le dire la misère des temps, c'était l'ab- 
sence de toute élégance et de toute toilette dans 
cette classique promenade de la toilette et de l'élé- 
gance. Qu'étaient devenues ces deux longues files 
de calèches, de tilburys et de colimaçons frin- 

17 



254 LA VIE I>AU1S1K>NK 

gants qui naguère se succédaient sans interrup- 
tion, sous les yeux des promeneurs, de la place de 
la Concorde au Rond-Point, et jusque par delà 
l'Arc de Triomphe dans les avenues du Bois de 
Boulogne ? On n'en voyait plus aucune trace ; 
c'était à peine, si de loin en loin, apparaissait quel- 
que modeste voiture de maître, et l'événement 
était si rare qu'il faisait sensation et piquait la 
curiosité. On se demandait quel était ce riche 
audacieux, ce banquier non encore en faillite, 
ou ce propriétaire dont on payait les termes, ou 
bien encore cette Aspasie assez heureuse ou assez 
belle pour captiver un Alcibiade. Qui osait ainsi 
rouler carrosse, alors que lomnibus était le seul 
véhicule des plus honnêtes citoyens ? 

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, nous 
donnerons un tableau aussi exact que possible 
des Champs-Elysées républicains... 

Voici le fauteuil biifij mètre à côté du dynamo- 
mètre, il a peu de succès, et c'est en vain qu'il 
tend ses accotoirs aux promeneurs. Tout le monde 
a beaucoup maigri depuis la révolution de février, 
et l'on n'aime pas à constater de gaieté de cœur sa 
propre déperdition de substance. MM. Caussidière 
et Ledru-Rollin, rares exceptions, auraient pu 
seuls se donner ce plaisir. 

Un tir (i idrbalèle^ entre tous ceux qui se par- 
tagent les francs-arihers nationaux, mérite une 



APPENDICE 2SS 

mention spéciale. Si quelque maladroit vient à 
frapper le but, on voit une Judith lever soudain 
son sabre et trancher la tête d'ilolopherne. Tenant 
le sac classique, la servante, en costume de lai» 
tière des environs de Paris, est un excellent per* 
sonnage... 

Voici le cartomancien populaire qui prédit le 
passé, le présent, l'avenir... et même le futur! 
C'est le prophète de la petite propriété : moyen* 
nant cinq centimes il fait le petit jeu à toutes les 
personnes qui veulent bien tirer une carte et leur 
Iwurse. Quant aux Rothschild et aux receveurs 
généraux de la Société, qui éprouveraient le be- 
soin de se renseigner plus à fond sur l'avenir et le 
futur, ils sont invités à entrer chez le marchand 
de vin le plus voisin, et là, moyennant cinquante 
centimes, une somme énorme aujourd'hui, un 
homme bien mis leur montre avec des cartes pro- 
pres \e grand /eu, dans une suite de révélations 
et de pronostications pantagruéliques proportion- 
nées à l'importance des capitaux aventiu'és... 

Plus loin, c'est une exhibition de jeunes tableaux 
vivants. Le travail était confié à une douzaine 
d'enfants dont le doyen pouvait bien avoir quatorze 
ans. Le jour, les jeunes tableaux, vêtus de tuni- 
ques blanches, montés sur de longues échasses, ef 
précédés d'un fifre, distribuent eux-mêmes sur la 
promenade le programme des poses plastiques 



236 L\ VIE PARISIENNE 

qu'ils doivent exécuter le soir. . . Entre autres sujets 
païens ou bibliques, la troupe de statues enfan- 
tines représentait la Passion de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. Avant que la toile se levât sur le 
dernier tableau, l'imprésario croyait devoir adres- 
ser à la foule cette allocution: 

« Mesdames et Messieurs, si quelqu'un de 
l'honorable société, trompé par l'immobilité sur- 
prenante de ces jeunes enfants, pouvait suppo- 
ser que l'on a abusé de sa confiance et nous 
faisait l'injure de croire à l'existence de manne- 
quins, je me flatte que dans un instant il revien- 
dra de son erreur. Je prie seulement la compagnie 
d'être bien attentive, car nous lui ménageons une 
surprise. » 

Ce discours enflammant la curiosité, tous les 
regards sa fixent avec une avidité inquiète sur le 
rideau, qui, s'écartant, laisse voir, pour tableau 
final, la Mise au tombeau du Seigneur. Les poses 
sont irréprochables ; ce sont bien là de vraies 
statues, un peu grêles, mais c'est de l'art chré- 
tien. Tout à coup, à un signal donné, Jésus-Christ, 
la Vierge, Nicodème, saint Jean, Joseph d'Ari- 
mathie et toutes les saintes femmes se lèvent et 
exécutent sur le théâtre une furieuse Saltarelle en 
poussant des //on.' Itou! à percer le tympan. Ce 
dénouement inattendu, qui terrasse les incrédules, 
ayant un grand succès d'hihirité, le directeur sai- 



APPENDICE 257 

sit habilement l'occasion pour risquer la motion 
suivante : 

« Mesdames et Messieurs, ne quittez pas a'OS 
places. On va faire une quête pour les jeunes en- 
fants : ils n'ont que ce profit (et encore l'ont- 
ils?). Seulement, vous êtes priés de ne pas donner 
de pièces de cinq francs : ils les refuseraient!... » 

Il y avait aussi la parade politique. Nous citons 
celle-ci, dont nous avons été témoin ; elle avait 
lieu entre un pitre" et un compère, devant la ba- 
raque d'un phénomène quelconque. Elle vaut la 
peine d'être recueillie. 

Le pitre, en costume de queue-rouge, qui vient, 
comme toujours, de se voir jeter au nez la porte 
de son vingtième maître et est véhémentement 
menacé de coucher à la belle étoile, fait confi- 
dence de son anxiété au public et cherche, comme 
de raison, de l'emploi. C'est la personnification 
assez exacte de la condition de domestique sous 
la démocratie actuelle. 

Le compère l'aborde en ces termes : 

— Vous clu'rchez une place, mou ami ? 

— Oh oui ! monsieur, poui'riez-vous m'en indi- 
quer une par hasard ? 

— Certainement ; j'en connais une belle, pas 
bii'M loin d'ici. 

— Laquelle ? 

— La place de la Concorde. 



258 LA VIE PARISIENNE 

— Mauvais farceur ! 

— Comment? (Il lui donne un coup de pied.) 
-^ Aïe ! aie ! 

— Mais plaisanterie à part, je puis vous en in- 
diquer une très bonne. 

— Où cela ? 

— Dans une fameuse maison, chez le prince 
Tirtintirkoff. 

— Chez un prince ! On disait qu'il n'y avait 
plus de [)rinces ! 

— C'est un conte ! — Une jolie place... il n'y a 
rien à faire du tout, 

— Quelle chance! c'est moi qui ferai tout l'ou- 
vrage. (Il gambade en gesticulant.) 

— Ne vous remuez donc pas comme ça. Vous 
êtes trop vif, mon cher. (Il lui donne un soufflet.) 
Si vous continuez je vous donne un soufflet. 

— Tiens, tiens, tiens, et celui-là, donc? 

— C'est un que je vous devais.Vous dites donc, 
mon cher, ([ue vous désireriez entrer chez le 
prince Tirtintirkoff. Mais, d'abord, ètes-vous bien 
fainéant ? 

— Si je le suis ! Vous ne m'avez donc jias vu 
avec mon fusil de munition? 

— Et où cela? 

— Dans la dernière revt>lulion. 

— Vous vouliez détruire les tyians ! Vous êtes 
républicain de la veille? 



VPPKiNDICE 259 

— Pas du tout. Je cherchais tout bonnement, 
pour le tuer, ce misérable, ce scélérat, ce conspi- 
rateur... 

— Qui cela ? 

— Celui qui a inAcnté l'ouvi-age. 

— C'est à merveille. Mais avez-vous des certi- 
l'icats de l'ainéantise? 

— Si j'en ai ! Un l)oisseau, rien que ça ! 

— Voilà qui est bien. Mais continuons votre 
examen. Etes -vous un jeunt' homme à faire douze 
repas par jour ? C'est l'ordinaire de la maison. 

— J'en ferai ving-t-quatre, s'il le faut. 

— Non, non, douze, pas davantage. Les temps 
sont durs. Il faut savoir s'imposer quelques priva- 
tions. Ainsi, voilà reni[)loi de votre journée: le 
matin, en sortant du lit, vous vous mettez à dé- 
jeuner tout de suite; sans perdre une minute... 

— A la fourc4iette ? 

— Comment donc ! A propos de fourchette, sup- 
posons que la vôtre vienne à vous échapper des 
mains et qu'elle tombe sous la table ; comment 
ferez-vous ? 

— Cen'eslpasmalin: jemaugeraiavecmesdoigts. 

— Fi donc ! ce n'est pas cela du tout. Vous ou- 
bliez que vous êtes chez le prince Tirtintirkoff ! 
Vous sonnerez, vous appellcM^ez votre maître et 
vous lui direz : « Faites moi le plaisir, mon cher, 
de m(.' ramasser ma fourchette. » 



260 LA VIE PARISIENNE 

— Je n'oserai jamais! 

— Pourquoi donc, le prince est un représentant? 

— Eh bien ? 

— C'est un valet du peuple. 
L'interrogatoire continue sur ce ton. Il est 

interrompu par l'apparition d'un troisième per- 
sonnage en habit noir et cravate blanche, vrai 
physique d'ancien notaire, qui, faisant un salut 
au public, s'exprime en ces termes choisis : 

« Messieurs et dames, nous avons l'honneur de 
vous inviter à venir honorer do votre visite deux 
des plus étonnants phénomènes ci-inclus (Frappant 
sur le tableau qui décore la toile) que la terre 
nUiit jamais produits. Ce sont deux jeunes gens : 
la demoiselle et le frère, — nés en Angleterre 
tous les deux. — La demoiselle, qui est âgée de 
vingt-cinq ans, est ornée, depuis l'âge de dix-sept, 
de cette superbe barbe noire que vous lui voyez 
au menton, tandis que, par une surprenante bizar- 
rerie de la nature, son jeune frère est porteur 
d'une barbe aussi blanche que les cheveux d'un 
albinos. (Avec onction.) Messieurs et dames, très 
souvent les annonces sont mensongères ! Mais 
nous n'avons qu'une chose à dire : Venez, venez 
contempler par vos yeux les deux phénomènes 
britanniques. — ]Mais combien, me direz-vous, 
combien cela nous coùtera-t-il ? — Messieurs, 
uniquement — remarquez bien ceci, — uniquement 



APPENDICE 261 

pour vous donner le droit de vous dire que vous 
avez laissé quelque chose en sortant, il sera perçu 
à la porte la modique rétribution de cinq cen- 
times par personne 1 » 

Remarquez l'artifice de cette rédaction ; quelle 
admirable entente du caractère français, toujours 
empressé d'accomplir, au prix des plus rudes sacri- 
fices et même au prix de cinq centimes, la con- 
quête d'un nouveau droit ! Aussi la foule s'élance- 
t-elle sur l'escalier qui conduit dans l'intérieur de 
la tente, comme à l'assaut d'une barricade. 

C'est égal, Bilboquet avait raison de le dire: 
Ucift drcti)mti(jiie est dans le marasme. On par- 
lait d'une députation de saltimbanques qui se 
rendrait à la Commission executive, pour la mena- 
cer de suspendre ses spectacles démocratiques, si 
cette dernière ne venait pas, par une subvention, 
au secours de la parade aux abois. 

Tout cela était fort triste; et, par un contraste 
vraiment singulier, les Champs-Elysées n'avaient 
jamais été plus touffus ni plus verdoyants, l'air 
plus pur, le ciel plus radieux, la nature plus 
luxuriante, les senteurs de l'acacia et du tilleul plus 
suaves, plus balsamiques et mieux faites pour 
calmer l'appareil nerveux dévasté par tant et de 
si rudes secousses, que depuis l'invasion de spleen 
et du paupérisme, sous les ombrages de cette 
belle promenade... » 



VI 




LE THÉÂTRE 

LES PIÈCES DE CIRCONSTANCE 

LA FOIRE AUX IDÉES 



TjCs aut(Hirs dramatiques, (jui 
ni' savaient pas encore 
ce que leur réservait 
le changement de ré- 
gime, et qui d'ailleurs 
partageaient, au débuL 
l'emballement nalicmal 
— ils ne le partagèrent 
pas long temps ! • — 
avaient cru devoir, par 
un(! démarche solen- 
nelle, se rallier au nouveau (iouvernement. C'était 
la mode du jour: il fallait, aAec plus ou moins de 
conviction, s'y conformer. Généralement, on était 
très convaincu. 



Rnrhcl cli.-uilanl \ji MurscUlai 



LE THEATRE 20;} 

« Le dimanche 5 mars, raconte Théodore Mu- 
ret (1) une assemblée générale des Auteurs et 
Compositeurs dramatiques était réunie dans le 
foyer de l'Ambigu pour discuter les intérêts de 
l'association, au milieu du travail universel qui 
s'opérait. A l'issue do la séance, il lut décidé de 
se rendre immédiatement à T Hôtel de Ville, pour 
porter uni! adhésion de ])lus an (iouvernemimt pro- 
visoire. 

La réunion, qui pouvait se composer de 
quatre-vingts à cent membres, se mit en marche. 
Elle avait en tète l'honorable président, ^L Le- 
brun (2), membre de l'Académie française, et qui, 
en sa qualité de ci-devant pair de France, pouvait 
bien être tout au plus un l'épublicain du surlende- 
main, (^uand nous débouchâmes sur la place de 
l'Hôtel-de-Ville, les troupes qui stationnaient en 
permanence pour voir passer les nombreuses 
manifestations durent se demander quel était ce 
corps d'état, d'une apparence au-dessus de la 
classe populaire et dont plusieurs membres por- 
taient le ruban de la Léi^ion d'honneur, un ou 
deux même la rosette. Nous entrâmes à THùtel 
de Ville. Au rez-de-chaussée bivouaquaient les 



(1) LUisloire /mr le Thé<Ure. Paris, 186ô, t. III, p. 308. 

[2'\ Pierre LeJjruo, riç à Paris le 29 décembre 1785. Avant 
de devenir réiuihlicain, il avail été, avec la même sincérité, 
bonapartiste et royaliste. 



264 LA VIE PARISIEN1NE 

montagnards à pied ou à cheval qui en formaient 
la garde et fournissaient le service d'estafettes. 
Leur blouse et leur écharpe rouge composaient 
une tenue beaucoup plus farouche à la vue que 
menaçante en réalité, car ces gens-là n'étaient 
pas, au demeurant, plus féroces que d'autres* 
Quand nous eûmes monté l'escalier, on nous intro- 
duisit dans un salon où l'un des membres du 
Gouvernement, M. Crémieux, vint nous recevoir, 
et M. Lebrun s'exprima en ces termes : 

« Citoyens du Gouvernement provisoire, la 
Société des auteurs et compositeurs dramatiques, 
qui, dès 1829, a pris pour devise: U?iis et libres, 
vient faire acte d'adhésion et offrir son concours 
au Gouvernement provisoire de la République 
française. » 

M. Crémieux répondit en ces termes : 
« Citoyens, je suis tout à la fois bien ému et 
bien flatté de me trouver aujourd'hui à l'Hôtel 
de Ville, au moment où la réunion des auteurs et 
compositeurs dramatiques sV présente et chacun 
des membres du Gouvernement provisoire se féli- 
citerait d'avoir à vous répondre. Je n'ai pas 
besoin de vous dire que le Gouvernement provi- 
soire de la République doit prendre à l'état des 
lettres en France, à sa prospérité, à sa grandeur, 
pour laquelle vous travaillez si bien, l'intérêt le 
plus vif et le plus soutenu. Il n'a pas besoin de 



LE THEATRE 265 

s'en occuper lui-même : c'est vous qui faites ce 
qu'il faut, et quand on a en France de pareils 
répondants de l'état des lettres et de leur sort 
présent et futur, la République peut être tran- 
quille, son sort ne faillira pas. Sous la monarchie 
pure comme sous la monarchie tempérée qui nous 
escamotait une à une toutes nos libertés, vous 
seul vous appeliez encore la république des 
lettres. Prenez avec ardeur et avec le dévouement 
du cœur qui appartient à nos écrivains le parti 
delà République ; propagez-en les beaux et nobles 
principes. Dites éloquemment à ce peuple, qui 
mérite si bien la République, qui nous donne, à 
chaque jour de péril pour la liberté, de si beaux 
exemples de courage, dites-lui, dans la langue 
sublime et harmonieuse qui vous appartient, 
qu'il n'est rien de plus grand, rien de plus beau 
que son patriotisme ardent et généreux, devant 
lequel s'évanouit le soin de leurs intérêts privés, 
oubliés devant la sainte image de la Patrie. Que 
vos travaux, que vos chants se réveillent et s'ani- 
ment en faveur de la liberté, si puissante et si pro- 
tectrice, et de cette patrie française, si grande 
et si belle. Messieurs, la France, illustre dans la 
guerre par tant de prodiges, n'est pas moins 
illustre par les sciences, les arts et les lettres ; 
toutes les nations la saluent dans ses grands écri- 
vains comme dans ses fameux capitaines. Voua 



26C LA VIE PARISIENNE 

êtes les héritiers des grands nomB de notre litté- 
rature : laissez-moi vous dire que vos enfants 
seront aussi les héritiers de grands noms, et 
auront à soutenir avec gloire le poids des vôtres» 
comme vous soutenez avec gloire le poids des 
anciens (1). » 

Après cette allocution, plusieurs des membres 
à la réunion échangèrent quelques paroles avec 
M. Crémieux. L'un d'eux exprima la ferme assu- 
rance que la censure, réglée sous les barricades 
de février comme elle était restée sous celle de 
juillet, était, pour cette fois, enterrée d'une 
manière bien définitive. L'honoi'able membre du 
Gouvernement en donna l'assurance la plus for- 
melle, et l'on se retira fort satisfait de l'entre- 
vue. » 

Quelques mois plus tard, entre ces auteurs dra- 
matiques, si satisfaits du discours de Crémieux, 
et les réformateurs, ou plutôt les démolisseurs de 
1848, la guerre commençait, une guerre dans 
laquelle il y eut des A-aincus et des morts, et qui- 
contribua, beaucoup ]>his qu'on ne le cn)irait, au 
triomphe de la réaction. 

Les théâtres, [jendant le soulèvement de Paris, 
n'avaient fermé que deux jours. Quand ils rou- 

(1) « Nous donnons lalloculion improvisée de M. Crémieux 
telle quelle se trouve dans un join-nal du temps, recueillie, 
comme elle put l'être, à la volée. » ^.\o/.' de M. ;)/(»»■/.) 



LE THÉÂTRE 26" 

vrirent après la lutte, ce fut pour donner des 
représentations au bénéliee des blessés. 

On commença naturellement par jouer des 
pièces républicaines ou populaires. C'est ainsi 
(pi'à la Porte-Saint-Martin fut repris, le 20 fé- 
vrier, en matinée gi-atuite, un drame de Félix 
l'yat, qui avait eu beaucoup de succès, le Chif- 
fonnier^ avec Frederick Lemaitre dans le prin- 
cipal l'Ole, créé par lui et pour lui. Au Gymnase, 
le 4 mars, un vaudeville-revue en un acte, les 
Filles de la Liberté, de Jules Cordier Eléonore 
de Vaulabelle) et Glairvillc, saluait, avec un 
enthousiasme un peu factice, l'avènement de la 
République et la chute de la monarchie. 

En général ces pièces ne se montraient pas trop 
agressives. On ne peut guère citer comme excei>- 
tion que Pierrot ministre, par un pair de France 
sans ouvrage (Nadar, qui avait alors vingt-neuf 
ans), joué aux Funambules, en mars, et dont les 
principaux personnages étaient Pierrot (Guizot), 
Robert Macaire (Louis-Philippe) et Arlequin (le 
Peuple). 

Le 6 mars, au Théâtre de la République ^Théâtre- 
Français) (1), Rachel, pour la première fois, chan- 
tait la Maneillaise et nous verrons, à propos 
dune représentation plus mémorable et qui fut un 

1) L'Upéra avait pris à la même époque le nom de Tliéàtre 
de in .\alion. 



268 LA VIE PARISIENNE 

grand événement dramatique, comment elle la 
chantait. 

La Révolution de 1789, que celle de 1848 
s'efforça d'imiter sur quelques points, convaincue 
que l'art dramatique, bien dirigé, bien surveillé, 
pouvait républicaniser les masses, avait voulu le 
leur rendre plus abordable. Le 22 janvier 1794, 
un décret attribuait au ministre de l'Intérieur une 
somme de 100.000 francs, pour être distribuée, 
en tenant compte de leur importance, aux vingt 
théâtres de Paris, en compensation des quatre 
représentations gratuites que chacun de ces 
théâtres était obligé de donner. 

Cette idée de représentations gratuites parut 
très démocratique à Ledru-Rollin. Il prit un 
arrêté destiné à les organiser, arrêté que publia 
le Moniteur dans son numéro du 25 mars 1848 : 

« Le Ministre de l'Intérikir, 

Considérant que, si l'Etat doit au peuple le 
travail qui le fait vivre, il doit aussi encourager 
tous les efforts tendant à le faire participer aux 
jouissances morales qui élèvent l'âme ; 

Considérant que les représentations des chefs- 
d'œuvre de la scène française ne peuvent que 
développer les bons et nobles sentiments ; 

Sur l'offre faite par le citoyen Lockroy, com- 




Madeleine Brohan. 



18 



LE THEATRE ^271 

missaire du Gouvernement près le Théâtre de la 
République ; 

Vu le rapport du directeur des Beaux-Arts, 
arrête : 

Le commissaire du Gouvernement près le 
Théâtre de la République est autorisé à donner 
gratuitement et à des époques rapprochées des 
représentations nationales ; 

Ces représentations seront composées des 
ouvrages des maîtres de la scène française, 
interprétés par l'élite des artistes du théâtre. 
Dans les entr'actes, des masses musicales exécu- 
teront des airs et des chants nationaux. 

La salle sera divisée en stalles numérotées ; 
chaque stalle aura son billet. 

Ces billets seront envoyés par portion égale et 
par coupons de deux places aux douze municipa- 
lités à Paris, à l'Hôtel de Ville et à la Préfecture 
de police, pour les distribuer dans les ateliers, 
les clubs, les écoles, aux citoyens les plus pauvres. 
Là, ils seront tirés au sort. » 

De toutes ces représentations offertes au 
peuple, la plus importante fut celle du Théâtre- 
Français, le 7 août. La plupart des membres du 
Gouvernement provisoire, Dupont de l'Eure, 
Lamartine, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Armand 
Marrast, etc., y assistaient. On joua Horace, ci cette 
pièce de George Sand, le Roi «//e/irf, dans laquelle 



272 LA. VIE PARISIENNE 

Molière était présenté comme un démocrate. 

Le piiljlie avait salué de ses applaudissements, 
de ses acclamations, le Chant du départ^ mais il 
espérait, et attendait mieux. 

« Après la chute du rideau, quelques voix iso- 
lées d'abord, et auxquelles la salle entière a 
bientôt joint la sienne, se sont élevées pour de- 
mander la Marseillaise ! En effet, le bruit avait 
couru que Mlle Rachel devait chanter l'hymne 
révolutionnaire ; mais Texécutioud'un pareil mor- 
ceau semblait tellement en dehors des habitudes 
tragiques de la jeune actrice, que l'on ne savait 
trop si l'on devait ajouter foi à ces rumeurs. 

Au bout de quelques minutes, la toile s'est 
relevée, et Camille a paru, débarrassée du pé- 
plum romain, droite et grande dans sa tunique 
blanche, et s'est avancée jusqu'à la rampe d'un 
pas lent et majestueux. Nous n'avons rien vu de 
plus terrible et de plus saisissant que son entrée, 
et la salle frissonnait d'épouvante, avant que l'ac- 
trice eût j)roféré une seule dos puissantes paroles. 
Ce masque d'une livide pâleur, ce regard noir de 
souffrance et de révolte luisant dans une orbite 
sanglante, ces sourcils tordus en serpents, ces 
lèvres aux coins abaissés, contenant dans leur 
pli superbe l'ouragan des menaces, et prêtes, 
comme dit Shakespeare, à sonner la trompette des 
malédictions ; ces narines passionnément gonflées 



LE THÉÂTRE 273 

comme'pour aspirer l'air libre au sortir de la fé- 
tide atmosphère des bastilles ont produit un effet 
extraordinaire ; c'était d'une grâce terrible et 
d'une beauté sinistre qui inspirait l'effroi et Tad- 
miration. 

Quand l'actrice, comme une statue qui se piète 
sur son socle, a redressé sa haute taille, fait on- 
doN-er le contour de sa hanche sous l'abondance 
des plis de sa haute tunique, et levé son bras 
avec un geste d'une violence tranquille qui l'a mis 
à un jusqu'à l'épaule par le repli de la manche, 
il a semblé à tout le monde que Némésis, la lente 
déesse, se dégageait subitement d'un bloc de 
marbre grec, sculptée par un statuaire invisible ; 
alors, d'une voix irritée, stridente et monotone 
comme un tocsin, elle a commencé la première 
strophe : 

Allons, enfants de la Patrie!... 

Elle ne chantait pas, elle ne récitait pas ; 
c'était une t;spèce de déclamation dans le goût des 
mélopé'^s antiques, où le vers, tantôt marche avec 
ses pieds, tantôt vole avec ses ailes, une musique 
mystérieuse, étrange, échappant aux notes du 
compositeur, qui ressemble au chant de Kouget 
de 1 Isle et qui ne le reproduit pas. 

Cet hymne, si mâle pourtant et d'un si grand jet 
musical, Mlle Kachel a trouvé nioven de le rendre 



274 LV VIK PARISIENNE 

plus énergique, plus fort, plus farouche et plus for- 
midable, par l'âpreté incisive, les grondements ran- 
cuniers et les éclats métalliques de sa diction. 

Elle a eu des attitudes, des gestes et des airs de 
tête admirablement expressifs, selon le sens de 
chaque stance. Comme elle redressait fièrement 
son col, libre enfin du joug, et comme sa nuque 
rétive secouait bien le joug de l'oppresseur qui 
l'avait tenue si longtemps courbée ! Quels trésors 
de haine amassée et quelle soif de vengeance se 
trahissaient dans ses mains crispées, dans ses 
nerfs tressaillant sous l'immobilité froide d'une 
résolution implacable ! Et avec quelle effusion 
attendrie, et comme fondue en pleurs à l'idée 
sainte de la patrie, s'est-elle agenouillée et noyée 
dans les plis tricolores du drapeau symbolique. 
Cette pose vraiment sublime a fait éclater la salle 
en transports d'enthousiasme ; les bravos, les 
battements de mains, les trépignements ont re- 
tenti de toutes parts comme des tonnerres i^i)... » 

Des représentations gratuites, c'était un moyen 
insuffisant pour remédier à la crise qui n'avait pas 
tardé à sévir sur les théâtres, comme sur tous les 
commerces de luxe. Quelques acteurs. Bocage, 
Frederick Lemaitre, etc., s'obstinaient à faire figure 
de bons républicains, même sur la scène, mais la 

(Ij Ttiéopiiile Gautier. — Fouillelon de /« y'/vss<' du20 mars 
ISiS. (le feuilleton est antérieur, comme on voit, à la repré- 



LE THÉÂTRE 275 

plupart (les auteurs dramatiques qui, faute de dé- 
bouchés, n'arrivaient pas à caser leurs œuvres, se 
montraient de moins en moins favorables à ce ré- 
gime ruineux. 

Le Vaudeville était en faillite. L'Opéra avait 
fermé. Après les journées de juin, la situation em- 
pira. Il y eut un relâche général et prolongé pour 
cause d'émeute. Paris ne songeait guère à s'amu- 
ser. La première salle de spectacle qui rouvrit fut 
V Hippodrome (1), le 2 juillet. \Ji\e des dernières 
fut le Théâtre-Français, le 19 juillet. L'Assemblée 
constituante avait voté, le 17 juillet, un secours 
trop nécessaire, de 680.000 francs, qui fut réparti 
entre les divers théâtres de Paris, depuis l'Opéra 
qui reçut 170.000 francs jusqu'au théâtre Lazary 
qui eut pour sa part 4.000 francs. 
Les salles continuaient à être à peu près vides, 

sentation gratuite du 7 avril. Je le cite tout de même parce 
qu'il pourrait également s'y rapporter et parce qu'il montre 
admirablement ce qu'était la Marseillaise chantée, en 1848, par 
Rachel. 

« L'énergie surabotidante de l'actrice a obtenu un triomphe 
complet et produit un effet saisissant et irrésistible lors 
même qu'on eût partagé aussi peu que l'artiste elle-même 
et on ne peut, je crois, rien dire de plus, les sentiments ex- 
primés par ces vers, déclamés plutôt (jue chantés. » Lovd 
NoRM\MiY (qui assistait à cette représentation), Une Année 
de révolution, t. I, p. 302. 

(1) 11 avait été fondé le 1") novembre 1747 dans la salle du 
Cirque Ulympiijue. Il rouvrit, en 1801, dans l'ancienne salle 
du Théàlre-lUsIoriiiae, et prit, le 12 avril 18.">2, le nom de 
Théâtre-Lyrique . 



276 LA VIE PARISIENNE 

et, dans une revue, les Parades de nos pères, jouée 
le 6 octobre 1848, au Palais-lloyal (1), les acteurs, 
Dumanoir, Clairville, et Jules Gordier, n'avaient 
que trop raison de dire,^ en faisant. allusion à un 
impôt récemment créé : 

Moins heureux que l'État, nul théâtre aujourd'hui 
Ne peut par ses efforts, ses farces ou ses crimes, 
Tirer des spectateurs quarante-cinq centimes. 

La politique, cette politique révolutionnaire, rui- 
nait les auteurs dramatiques. Ils se vengèrent, 
et du même coup ils réussirent à attirer de nou- 
veau le public, en attaquant, interprètes passion- 
nés du mécontement des classes bourgeoises, les 
idées socialistes et ceux qui les représentaient. 

« Les théâtres, écrivait dans le numéro du 
1" mars 1849 un rédacteur du Mois, semblent sur 
le point de sortir de leur longue détresse. Quel- 
ques-uns sont, chaque soir, visités par une foule 
qui leur rappelle les beaux jours; mais ils ont 
tous un lourd arriéré à solder... Le Vaudeville a 
attaché le grelot, et, depuis, pas une petite scène 
qui ne se soit donné le plaisir de tympaniser 
nos révolutionnaires. Les théâtres ont rencontré 
un double avantage, de laisser un libre cours à 
leurs rancunes, en même temps qu'ils exploitent 
une excellente veine, car le public savoure tous 

(1) Il était redoveiiii le '/7i<'<//r<'-'l/ii/i /<(»>■/<•/•. 



LE THÉÂTRE 279 

les traits, tous les couplets ayant quelque goût 
de réaction ». 

Déjà, le Vaudeville. avait donné, en juin 1848, 
pour railler le mouvement féministe, le Club des 
maris et le Club des femmes, par Claii'ville.. 

A la même époque, une farce en un acte de Le- 
franc et Labiche, le Club champenois^ joué au 
Palais-Royal, mettait en scène le citoyen Farou- 
chot, une sorte de petit proconsul révolutionnaire, 
secrétaire du sous-commissaire de la République 
dans un des arrondissements de Paris ; — l'écono- 
miste Grand- Bagout, qui affirmait que « Thomme 
doit vivre en se reposant », et qui prêchait 
d'exemple — et un candidat ouvrier, Jean-Louis, 
dit Corinthien, un jeune bourgeois, très élégam- 
ment vêtu, qui, accusé, dans une réunion pu- 
blique, de ne pas être un ouvrier, répondait avec 
assurance : « Si fait, citoyens, mon père était 
ouvrier — ouvrier notaire. Moi-même j'ai été 
ouvrier — ouvrier référendaire à la Cour des 
comptes... » 

Les journées de juin provoquèrent des pièces en 
faveur de la garde mobile, qui s'était distinguée 
dans la lutte, et entre autres, aux Variétés, le 
7 août 1848, Un Petit de la Mobile, par Clairville 
et Vaulabelle. 

Cette sanglante émeute avait été une terrible 
leçon de choses, et les idées d'ordre commen- 



280 LA VIE PARISIENNE 

çaient à prévaloir. On en trouvait l'expression au 
théâtre. 

Le 28 octobre 1848, le Vaudeville donnait une 
« folie socialiste en 3 actes et 7 tableaux » qui de- 
vait avoir un énorme succès, la Propriété^ c'est le 
vol, de Clairville et Vaulabelle. 

Le premier acte se passait au Paradis terrestre 
entre. Adam 'c'était l'acteur Ambroise), le premier 
propriétaire, et Prudent, le Serpent, un serpent à 
lunettes, joué par Delaunoy, qui s'était lait la tête 
de Proudhon. Adam devenait M. Bonichon, tout 
en restant propriétaire. En février 1848, avec 
d'autres bourgeois de son espèce, il banquetait en 
l'honneur de la réforme et criait : « A bas Guizot ! » 
mais lorsque le serpent venait leur annoncer la 
proclamation de la République, ils accueillaient 
la nouvelle sans enthousiasme, et manifestaient 
leur joie très relative en chantant en chœur sur des 
airs d'enterrement. 

Nous voici maintenant en 1852, et les deux au- 
teurs ne se doutaient pas qu'à ce moment-là la 
République n'existerait plus, ou serait à la veille 
de ne plus exister. Le Droit au Travail règne, et 
Adam Bonichon s'en aperçoit à ses dépens. Un 
vitrier casse toutes les vitres de son appartement 
pour les remplacer. Un cocher l'introduit de force 
dans son fiacre et lui réclame, sans aménité, 
quatre heures de voiture. Un dentiste lui arrache 




Eugène Sue. 



LE THKA.TBE 283 

des dents dont il n'avait pas le moindre désir 
de se séparer, et des couturiers apportent à 
Mlle Eve Bonichon (Mlle Octave), qui ne s'en 
plaint pas trop, vingt-cinq robes. 

En 1853 — autre tableau — la Propriété est 
abolie et remplacée par la Bourse d'échanges (la 
Banque d'échanges de Proudhon), où les marchan- 
dises, avec cours forcé, se substituent au numé- 
raire. Bonichon, qui a grand faim, a réussi à se 
procurer un pâté et se dispose à le dévorer. Sur- 
vient le Serpent qui désire ou plutôt qui veut 
échanger ce pâté contre une vieille casquette. 
Refus indigné de Bonichon. On. le traduit devant 
un tribunal, et comme il s'est imprudemment 
donné comme propriétaire, il est condamné — et 
encore avec des circonstances atténuantes, son 
avocat ayant plaidé la folie — à porter une re- 
dingote de coupe bourgeoise, sur le dos de laquelle 
est écrit le mot : Propriétaire, et à finir ses 
jours dans une maison d'aliénés. 

En 1854, Paris est détruit. Sur l'emplacement 
de la Bourse et des rues qui l'entourent, s'étenduu 
désert dans lequel le Serpent, transformé en chas- 
seur, poursuit un gibier qui est Bonichon. Celui- 
ci est frappé à mort — mais au dernier tableau, 
qui n'est plus un tableau de chasse, il ressuscite, 
redevient homme, et, en compagnies d'autres pro- 
priétaires, est transporté au Paradis. Débarrassé 



284 LA VIE PARISIENNE 

de ses lunettes socialistes, qui Tempèchaient de 
voir les choses comme elles sont, le Serpent se 
repent, obtient sa grâce, et se réconcilie, solen- 
nellement, avec la Propriété. 

Telle est cette pièce, qui est beaucoup moins 
chargée qu'elle ne parait, et qu'il faut rapprocher, 
pour en goûvter toute la saveur, des caricatures de 
Cham. 

« Dans son livre, A travers une Révolution (1), 
Alfred Darimon, qui était en 1849 un des rédac- 
teurs du Peuple et un des plus fidèles disciples de 
Proudhon, a publié à propos des incidents qui sui- 
virent les premières représentations de la Pro- 
priété, c'est le vol, quelques pages très renseignées 
et du plus vif intérêt. C'est un témoin qui parle : 

^( Dans les premiers jours de décembre 1848, dit- 
il, M. Armand Marrast, président de l'Assemblée 
nationale, avait fait appeler Proudhon à son fau- 
teuil, et voici à peu près le colloque qui s'était 
établi entre eux : 

Le Présidejnt. — Vous savez qu'on joue en ce 
moment au A'audeville, sous le titre de la Pro- 
priété, c'est le vol, emprunté à un de vos ouvrages, 
une pièce où vous êtes représenté avec votre 
masque. 

Proudhon. — Je n'en sais rien. Je vous ferai 

(1) A travers une dévolution, 1847-1855. Paris, 1884, pp. 123 et 
suiv. 



LE THEATRE 285 

remarquer que pas un de mes ouvrage ne porte 
pour titre : la Propriété^ c'est le vol. 

Le Président. — Raisons déplus alors pour que 
vous approuviez ma démarche. M. Dufaure et moi, 
nous avons cru devoir intervenir à cause de votre 
caractère de représentant du peuple. Nous avons 
considéré cette pièce comme uhe atteinte à l'in- 
violabilité de la représentation nationale, et nous 
avons au préalable interdit à l'acteur de prendre 
votre ressemblance. 

Proudhon. — Selon moi, vous avez eu tort; mes 
idées appartiennent à la critique, et je n'inter- 
viendrai que dans le cas où ma vie privée serait 
en jeu. 

Le Président. — Pour la dignité de l'Assemblée 
nationale, nous ne pouvons tolérer de pareilles 
attaques contre un de ses membres. 

Proudhon. — Tout ce que je puis vous recom- 
mander, c'est de ne pas vous rendre plus ridicule 
que moi dans cette affaire. » 

Proudhon ne s'était plus occupé de cette conver- 
sation : c'est par les journaux qu'il avait appris 
que la Commission des théâtres avait été convo- 
quée au ministère de l'Intérieur, à l'effet d'exa- 
miner si M. Dufaure était suffisamment autorisé 
par les lois en vigueur à interdire la représenta- 
tion au Vaudeville de la pièce : la Propriété, c'est 
le vol. La Commission ayant, disait-on, répondu 

19 



286 LA VIE PARISIENNE 

négativement ; il avait été décidé qu'on demande- 
rait à l'Assemblée nationale un décret contenant 
des dispositions répressives. 

L'Evénement^ journal de Victor Hugo, en enre- 
gistrant cette nouvelle, avait insinué que c'était là 
le résultat d'un traité d'alliance conclu entre Prou* 
dhon et le général Cavaignac : « M. Proudhon, 
avait-il dit, en faisant allusion à un article paru 
dans le Peuple du 3 décembre, donne sa voix à 
M. Cavaignac, M. Cavaignac donne à M. Prou- 
dhon la censure. » 

Le Peuple avait opposé à cette insinuation 
perfide ces quelques lignes dédaigneuses : 

« Vienne la discussion, et M. Hugo trouvera 
dans M. Proudhon un défenseur de la liberté des 
théâtres. » 

Nous avions été aux renseignements sur les 
projets attribués au Gouvernement, et nous avions 
appris que tout s'était borné à une entrevue que 
M. Armant Marrast avait eue avec les auteurs du 
vaudeville : La Propriété^ c'est le vol, pour les 
engager à modifier certaines phrases où ils par- 
laient de Proudhon et de ses doctrines en termes 
peu respectueux. 

Dans le courant de décembre, le journal de 
Delescluze, la Révolution démocratique et sociale, 
avaitlancé contre Proudhon une attaque furibonde, 
dans laquelle on lisait: « M. Proudhon a été mis 



LE THÉÂTRE 287 

en vaudeville ; il alimente le Charivari, et s'en 
honore, comme bien on pense, mais tous ces coups 
de grosse caisse ne suffiront pas à le rendre inté- 
ressant à nos yeux. » 

—, Il faut cependant, s'était écrié Proudhon, 
que j'aie le cœur net de cette pièce dont tout le 
monde parle et que je ne .connais pas. 

Justement, nous venions d'ouvrir nos rangs à un 
rédacteur du Charivari : M. Taxile Delord, à qui 
nous avions confié la direction du feuilleton théâtral. 

— Est-ce qu'on ne pourrait pas, lui dis-jc un 
jour, procurer à Proudhon les moyens de voir la 
pièce du Vaudeville sans l'exposera être remarqué 
du public. 

Le lendemain, nous avions leçu un coupon de 
baignoire avec un mot très aimable de M. Clair- 
ville, un des auteurs de la pièce. 

Avec beaucoup de tact, on avait fait choix d'une 
baignoire fort obscure, située derrière les derniers 
rangs du parterre. On avait môme pris le soin de 
ne pas l'éclairer, de sorte qu'il était impossible de 
savoir par qui elle était occupée. 

Proudhon s'est beaucoup plus attaché au jeu 
des acteurs qu'à la pièce en elle-même. 

Quand le rideau s'est levé sur le décor repré- 
sentant le Paradis terrestre, il a été moins frappé 
des charmes opulents de Mme Octave que du 
décolleté de son costume. 



288 LA VIE PARISIENNE 

— Ce n'est pas là du tliéâtre, a t-il dit, c'est 
de la pornographie. Nous en viendrons comme les 
Romains de la décadence à crier aux actrices : 
Niidae ! Nu cl se ! 

Néanmoins, l'apparition de la tête de serpent 
entre les branches de Tarbre de la science, du 
bien et du mal, l'a fait rire de bon cœur. C'est le 
masque réussi de Proudhon avec ses lunettes et 
ses favoris. 

— Comment ces màtins-là, dit-il, s'y prennent- 
ils pour attraper si bien la ressemblance ? Je gage 
que ce monsieur ne m'a jamais vu de près. Et 
cependant, c'est ça! c'est bien ça! 

L'acte de la Banque d'échange n'a pas déridé 
Proudhon ! Il l'a écouté avec une grande attention ; 
puis, quand le rideau est tombé, il nous a dit: 

— C'est inepte. Quand on fait la caricature d'une 
idée, il faut, du moins, qu'on puisse la reconnaître. 
Qui admettra jamais que j'aie eu la pensée absurde 
de faire retourner le monde civilisé au troc en 
nature, à ce mode d'échange primitif, qu'on re- 
trouve à peine chez les peuples sauvages ? Si 
M. Clairville m'avait consulté, je lui aurais donné 
des indications utiles, et il n'aurait pas écrit cet 
acte qui fait véritablement tort à son intelligence. 
Ce n'est pas comique, parce que ce n'est pas 
vrai. 

Le décor du dernier acte représente Paris con- 



LE THÉÂTRE 289 

verti en désert, le socialisme ayant détruit toute 
civilisation. Deux voyageurs se promènent mélan- 
coliquement sur la scène. « Ce marais, dit l'un, 
était autrefois les Tuileries ; la Bourse s'élevait 
où nous voyons cette forêt. — Si ma mémoire est 
bonne, répond l'autre, il me semble que la Bourse 
était déjà quelque chose comme une forêt — de 
Bondy, murmure le parterre. 

— Voilà delà bonne comédie, s'est écrié Prou- 
dhon, en riant aux éclats. 

Sa gaieté a redoublé quand il a vu arriver l'ac- 
teur chargé d'être son sosie, ayant en bandoulière 
la boite du marchand de mort-aux-rats, et portant, 
accrochés à une longue gaule, une douzaine de 
propriétaires se balançant au bout d'une ficelle. 

— Si toute la pièce avait été sur ce ton-là, a 
dit Proudhon, elle aurait été excellente. Mais je 
crains que nos auteurs comiques n'y entendent plus 
rien. Pour peu que les choses aillent du même 
pas, on ne se donnera plus la peine d'écrire des 
pièces; on se contentera de simples exhibitions. 

Mme Octave fait tort aux auteurs ; on n'écoute 
pas le dialogue. On se contente de contempler la 
belle femme. 

Par une sorte d'ironie du sort, les bureaux de 
la Banque du Peuple, cette Banque que Clair- 
ville a tant raillée dans la Propriété, cest le vol, 
se sont établis rue du Faubourg-Saint-Denis, 



•290 L\ VIE PAUISIENNE 

n" 25, dans la même maison où demeure le spiri- 
tuel vaudevilliste. 

Un journal, en faisant part au public de cette 
circonstance, a inséré l'inepte article que voici : 

« Les employés de M. Proudhon, qui sont des 
socialistes barbus, crépus et moustachus, ont 
voulu faire un très mauvais parti à M. Clairville, 
sous prétexte qu'il avait voulu ridiculiser leur 
patron. En apprenant cela, M. Proudhon est 
entré dans une grande colère et a chassé deux de 
ses employés. Quant à M. Clairville, il a été si 
effrayé de cette scène démocratique et sociale que 
ses amis ni la police n'ont pu parvenir à le faire 
rentrer chez lui. 11 loge chez un ami, M.Siraudin, 
et aujourd'hui M. Proudhon a écrit à M. Clair- 
ville qu'il n'avait plus rien à craindre. « Mes 
chiens enragés ont été battus {sic). Signé : 
P.-J. Proudhon, banquier. » 

M. Clairville a écrit au Peuple la lettre sui- 
vante qui prouve qu'il est un homme de cœur en 
même temps qu'un homme d'esprit : 

« Monsieur le Rédacteur, 

Je vous serais bien reconnaissant si vous vou- 
liez bleu lu'aidtir à rectifier l'étrange historiette 
racontée par un journal sérieux au sujet de M. Prou- 
dhon et de moi. 



LE THÉÂTRE 291 

Dans ce récit, une seule chose est vraie, à savoir 
que je loge dans une maison où M. Proudhon a 
établi les bureaux de la Banque du Peuple. Le 
reste est une mauvaise plaisanterie. 

Je n ai pas quitté mon domicile pour me sous- 
traire aux prétendues menaces qui m'auraient été 
faites par les socialistes employés à la banque de 
M. Proudhon, socialistes barbus^ crépus et mous- 
tachus. 

M. Proudhon, que j'ai l'honneur de connaître, 
ne m'a pas écrit. 

Il n'a pas eu l'occasion et ne pouvant avoir la 
pensée, comme on l'affirme, de me venger en bat- 
tant les terribles socialistes, les chiens enragés 
qui ne m'ont jamais montré les dents et que j'ai 
tout lieu de croire les meilleures gens du monde, 
si j'en juge autant par leurs habitudes polies que 
par les formes douces et bienveillantes de 
M. Proudhon, leur illustre maître et mon excellent 
voisin. 

Agréez, etc. 

Clair VILLE. » 

Proudhon a été fort touché de cette lettre. 
« Voilà qui me désarme. J'avais envie de saisir la 
première occasion de jouer, moi aussi, à M. Clair- 
ville quelque tour de mon métier. J'y renonce 
complètement. » 



•292 LA VIE l'AlUSlENNE 

Dans une revue de la Porte Saint-Martin, les 
Marrons cV Inde, de Théodore Muret et Cogniard 
frères, on se moquait assez finement des Monta- 
gnards de Gaussidière, du pittoresque de leur cos- 
tume, de leurs manières bizarres. Le principal 
personnage était le bourgeois Tremblotin, dont le 
nom indique le caractère, et qui exprimait ainsi 
ses craintes à un autre bourgeois, Marronnard : 

TREMBI.OTIN 

... Sur le coup de cinq heures... observez un 
peu dans les cafés... Vous remarquerez des indi- 
vidus qui prennent une liqueur verte... ils disent 
que c'est de l'absinthe. . Allons donc ! c'est un 
signe de ralliement, Monsieur. Ce sont des car- 
listes... pas autre chose. 

MA.RRONARD 

Ça dépend de la manière de voir. 

TREMBLOTIN 

Ça dépend de la manière de boire... Epiez-les 
bien, vous verrez qu'ils ont une manière de lever 
le coude qui n'est pas naturelle. 

MARRONNARD 

Vous croyez ? 

TREMBLOTIN 

Lt quand vient la nuit... Les lumières! Vous 



LE THÉÂTRE 293 

voyez des croisées qui sont éclairées, et d'autres 
qui ne le sont pas. 

MVRRONNARD 

Ça me parait assez naturel. 

TREMBLOTIN 

C'est une façon de correspondre d'un quartier 
à un autre, Monsieur !... Mais tout cela ne serait 
rien, si Paris n'était pas miné. 

M.VRRONNARD 

Miné ! 

TREMBLOTIN 

Foide Tremblotin... oui, Monsieur... le faubourg 
Saint-Germain... miné!... l'obélisque... miné!... 
les tours de Notre-Dame... minées!... La porte 
Saint-Martin, la porte Saint- Denis, minées !... 
Paris, aujourd'hui, est bâti sur d'innombrables 
pétards... Et tenez, là, là, où nous sommes, il y 
a peut-être cinquante paquets de pétards ! Toute 
la France est minée ! 

MARRONNARD 

Diantre !... Je m'explique maintenant votre mine 
bouleversée... Comment, là, sous nous, il y a des 
pétards ! Savez-vous, Monsieur Tremblotin, que 
votre frayeur commence à me gagner !... 

TREMBLOTIN 

11 y a de quoi, et je vous engage à faire aussi 
votre malle, et à filer avec nous ! 



294 LA VIE PARISIENNE 

MARRONNARD 

Où ça? en Prusse ? 

TREMBLOTIN 

Plus souvent !... La Prusse est en pleine ébulli- 
tion... On commence à miner la Prusse. 

MARRONNARD 

En Autriche ? 

TRE.MBLOTIN . 

Allons donc !... l'Autriche.. . pire qu'ici ! l'Au- 
triche ! triple mine ! . . . 

MARRO.XNARD 

L'Italie ? 

TREMBLOTIN 

Y pensez-Tous ? Il y a trente-trois révolutions 
en Italie... Toute l'Italie est minée... sans compter 
le volcan. 

MARRONNARD 

Mais alors, autant vaudrait rester ici. 

TREMBLOTIN 

11 n'y a qu'une lie déserte qui puisse mettre, 
aujourd'hui, à l'abri des révolutions... et je vais 
en chercher une... » 

De toutes ces pièces à tendances politiques, 
aucune n'eut plus de succès que la Foi/v ati.r Idées, 
de Leuven et Bruns\vick. 

La foire aux Idées, dont le sous-titre était 



LE THEATRE 295 

« Journal. vaudeville », se divisa entre quatre 
pièces, qui formèrent ensuite quatre brochures, 
dans le genre des Guêpes, se faisant suite et por- 
tant la date du 16 janvier, 22 mars, 23 juin et 
13 octobre 1849 1). On reproduisait dans chaque 
numéro des professions de foi burlesques qui 
avaient été placées, le soir à la représentation, 
sous les yeux des spectateurs : 

« NOMMONS CHAPONEL ! 

Il veut que chaque citoyen ait le droit de fabri- 
quer pendant quinze ans, les billets de banque 
nécessaires à ses besoins. 

CITOYENS, NOMMONS GALIFRON ! 

Il est fondateur des Bains chauds socialistes. 
L'établissement ne possède qu'une baignoire ; 
mais une ficelle sépare les sexes. 

VIVE TRIFOLILLARD ! 

Il est totalement inconnu ; sans famille, sans 
amis, sans fortune et sans les vêtements néces- 
saires. Il ne craint pas de se montrer à nu. » 

Une des scènes les plus amusantes de la Foire 
au.v idées, et qui correspondait le mieux aux 
préoccupations du public, était celle du premier 
numéro [W janvier 1849) dans laquelle le com- 

(l) Entre les deux premiers et les deu.v derniers numéros, 
les élections avaient eu lieu. 



^296 LA VIK PARISIENNE 

père, Caprice, et la commère, l'Idée,, écoutaient 
les plaintes du bourgeois Capital, encore sous le 
coup de la terreur qu'il venait d'éprouver, mais 
qui commençait à se rassurer un peu (1). 

CAPRICE 

Qui êtes-vous, monsieur? 

CAPITAL 

Je me nomme Capital... Ah ! madame, j'ai été 

vigoureusement attaqué, traqué et sur le point 

d'être détraqué. 

l'idée 

Mais vous devez reprendre confiance ?... 

CAPITAL 

Ça vient doucement, mais enfin je crois que ça 
vient, ça me rassure. 

CAPRICE 

Oui, vous êtes plus calme; mais convenez que 
vous aviez eu une fameuse frayeur. 

(1) Dans la Foire aux Idées comme dans la Propriété, c'est le 
Vol, les théories de Proudhon étaient tournées en ridicule. 
Caprice consacrait à la Banque du Peuple ou Banque 
d'éi'hanges ce couplet : 

Ces llnanciers ont un syslème 

Qui doit fair' le bien général : 

Ils ferm'ronl, grâce à leur problème, 

La banqu' de France et l'hôpital. 

Ils n'ont pas besoin d'un' grand' caisse, 

Pour les fonds qu'ils front circuler, 

Il leur faut seul'ment — et ça presse — 

Un' gross' caiss' pour les appeler... 



LE THEATRE 297 

CAPITAL 

Que voulez-vous?... c'est dans ma nature. 

J'ai peur quand quelqu'un me regarde, 
J'ai peur quand on crie au voleur, 
J'ai peur quand on crie à la garde, 
Quand le peuple chante, j'ai peur ! 
Ce sentiment, par sa puissance, 
Agit tellement sur mon cœur. 
Que j'ai toujours, dans ma prudence, 
Peur de n'avoir pas assez peur. 

Et il y avait de quoi... je possède pas mal de 
moellons... 

CAPRICE 

Des millions ? 

CAPITAL 

Non, des moellons... avec portes et fenêtres. 
Eh bien, je vous donne en mille à deviner com- 
ment deux de mes locataires m'ont payé ? En bil- 
lets!... 

l'idée 

Vraiment ! 

CAPITAL 

Vous savez, madame, que nous sommes en ré- 
publique?... 

l'idée 
Pour toujours... 

CAPRICE, faisant une pi rouet Le. 

A perpétuité ! 



298 LA VIE PARISIENNE 

CAPITAL 

Eh bien! quand me soldera-t-il, ce débiteur sé- 
ditieux ? Celui-ci, voyez... (// lui montre un 
billet.) Fin république... 

CAPRICE 

Vous êtes fumé !... 

CAPITAL 

Et cet autre... lisez... Il s'engage à me payer 
au dixième président prochain... Si je calcule 
bien, ça me remet... 

CAPRICE 

Ah ! mon Dieu ! 

Jusqu'à présent la statistique 

Par des calculs à peu près sûrs 

Connaît ce que la République 
Mange de blé, de fruits plus ou moins mûrs. 

On sait la quantité réelle 
Des gigots qu'elle croque tous les ans 

Mais nul ne sait encore ce qu'elle 

Consommera de présidents. 

CAPITAL 

C'est égal... maintenant que j'ai un peu moins 
la fièvre, je vais faire pétitions sur pétitions... 

l'ii>ée 
Et que demanderez-A^ous ? 

CAPITAL 

Voici... 



LE THÉÂTRE 299 

CAPRICE 

Qu'est-ce que vous réclamerez ? 

CAPITAL 

Voilà... Je veux qu'il y ait un corps de garde 
dans chaque boutique, qu'on vous demande un 
passeport pour traverser la rue, que les Petites 
Affiches soient censurées, et que, pour porter un 
parapluie, on soit obligé de prendre un port 
d'armes... Vous voyez que je fais de grandes 
concessions; mais, je le répète, il faut des bornes, 
des règlements... 

Je veux, même dans ma famille, 

Qu'un décret vienne régler tout, 

Qu'il fixe l'heure où je m'habille, 
Pour mon dîner, quel sera mon ragoût. 

Je veux, si l'amour me réclame, 
Sans un permis ne pouvoir me lancer, 
Je veux enfin, pour entrer chez ma femme. 

Qu'on m'impose un laisser-passer. 

CAPRICE 

Ça pourrait nuire à la population... » 
La Foire aux idées neut pas seulement beau- 
coup de succès : son influence sur l'esprit public 
fut très grande. 

Pendant la même année 1849, on joua, dans 
tous les théâtres, des pièces nettement réaction- 
naires qui se proposaient le même but : discréditer 
les théories socialistes, le régime républicain, et 



300 LA VIE PARISIENNE 

préparer le retour de Tordre. Je ne citerai que 
celles qui eurent le plus de vogue. 

Au Gymnase, le 26 février, les Grenouilles qui 
demandent un roi^ par Clairville, Eléonore de 
Vaulabelle et Arthur de Beauplan. 

Au Gymnase également, en mars, la Danse 
des Ecus, par Marc Fournier, Henry de Kock, et 
Desvergers. Les principaux personnages étaient : 
Banque d'Echange (Proudhon) et Phalanstère 
(Considérant). La pièce fut interdite après la 
deuxième représentation. Les auteurs furent obli- 
gés de changer les noms qui parurent trop trans- 
parents. Banque d'échange devint Erostrate et 
Phalanstère Songe-Creux, 

Aux Variétés, le 21 août, les Caméléons ou 
Soixante ans en soixante minutes, par Clairville, 
Dumanoir et Bourdon. 

Au Vaudeville, le 28 décembre, Paris sans 
impôts, par Clairville et Vaulabelle (1). 

Une loi du 30 juillet 1850, votée sur la de- 
mande du ministre de T Intérieur, Baroche, par 
352 voix contre 194, rétablit la censure. Dans les 
derniers mois de 1851, elle interdit la représen- 
tation d'une pièce : les Effrayés, qui avait pour 

(1) Une des dernières pièces à tendances antisocialistes 
fut celle de Clairville, les Escargots sympathiques, jouée au 
Théàtre-Montausier le 17 novembre 1850, et qui raillait les 
bizarres essais de télégrapbie sans (il que faisait Allix. à 
l'aide d'escargots qu'il qualiliait de sympathiques. 



LE THEATRE 



301 



but de rassurer les classes moyennes, les proprié- 
taires, les capitalistes, les « Tremblotins ». — 




L'acleur Ariial. 



Mais c'était désormais inutile. La République 
était déïinitivement Viiiucuc, vaincue par ses pio- 

20 



30"2 LA VIE PARISIENNE 

près fautes beaucoup plus que par les attaques de 
ses ennemis. Pour en arriver là, il avait fallu une 
accumulation d'excès, qui furent tantôt favorisés, 
tantôt réprimés ou désavoués par la Préfecture 
de police, et que nous étudierons plus spéciale- 
ment dans les chapitres sur les Journaux, les 
Clubs, les Ateliers nationaux et les Journées de 
juin. 



APPENDICE 
Petite Chronique des Théâtres de 18k8 à 1852. 



1848 

Buloz, administrateur du Théâtre-Français (qui 
devient Théâtre de la République) donne sa dé- 
mission. Simon, dit Lockroy, est nommé à sa place 
avec le titre de commissaire du Gouvernement. 
Lockroy, destitué bientôt après, est remplacé par 
Edmond Seveste, auquel succède Bazennerie. 

Début de Delaunay. dans le rôle de Dorante, 
du Menteur. 

Début de Mlle Nathalie (1) dans le rôle de Cé- 
sarine, delà Camaraderie de Scribe (15novembre). 

1849 

Arsène Houssaye est nommé administrateur du 
Théâtre-Français. 

(1) « Oui faux talent à fausse natte allie », disait, quelques 
années plus tard. Théodore de Banville. 



304 LA VIE PARISIENNE 

Nestor Ro([iicpluii devient seul directeur de 
l'Opéra. 

Eu janvier, mort de Joanny, ancien sociétaire 
du Théâtre-Français. 

6 février : — A l'Opéra, dans le Prophète, 
débuts de Roger et de Mme Viardot (1). 

12 mai. — A l'Opéra-Comique, début de 
Mlle Marie Cabel, dans le rôle de Georgette du 
Val d'Andorre. 

W mai. — Mort de Mlle Dorval (2). 

21 mai. — Au Théâtre-Italien, représentation 
de retraite de Mlle Georges. 

21 Juin. — L'Opéra Bouffe français, créé par 
quelques artistes du Théâtre-Lyrique, après la 
fermeture de cette scène, s'installe dans la salle 
du Théâtre-Beaumarchais. Il n'y restera que 

(1) Dans son numi'>ro du 18 février, le Peuple publie ce coin- 
mn^iquédu Théâtre-Séraphin, installé au Palais National, 121, 
et qui jouait tous les soirs à 7 heures et demie, et le jeudi 
et le dimanche à îJ heures : 

« Le directeur de ce petit théâtre a Ihonneul* die'tiréveilir 
ses grands et petits abonnés qu'il vient d'ajouter ài^es em- 
bellissements quantité de choses nouvelles. Ses scènes va- 
riées et danses de cai'actère, ses exercises de la jblite chienne 
Flora, ses charmantes pièces-l'éeries montées à grands frais, 
son délicieux château des fleurs où se chantent les ro- 
mances et chansonnettes les plus nouvelles, ses remar- 
quables points de vue, animés par plus de deux cents 
pièces mécaniques, son polyorama et chromatrope, atti- 
rent toujours la foule. » 

(2) Une actrice du Théâlre-Krançais, qu'on avait essayé 
d'opposer à Mllt> Mars, Mlle .Manie, meurt aussi cette année. 



APPENDICE 307 

quelques semaines, jusqu'à sa disparition, le 
28 août. 

8 septembre. — Au Théâtre-Français, début de 
Delphine Fix dans le rôle d'Abigail du Verre d'eau, 
de Scribe. 

i^"" novembre. — Ouverture du Théâtre-Italien, 
avec / CapuletU a Moiitecchi, de Bellini (direc- 
rection Ronconi) (1). 

ik décembre. — Retraite de Duprez. 

1850 

24 juin. — Mort de Mlle Gavaudan. 

G septembre. — Au Théâtre du Palais-Royal, 
début (à six ans) de Céline Montaland, dans la 
Fille bien gardée., de Labiche et Marc Michel. 

i4 septembre. — Mort de Mlle Saint- Aubin, 
actrice de l'Opéra-Gomique. 

21 décembre. — Mort de Perlet. 

Got devient sociétaire du Théâtre-Français (2). 

(1) Principaux artistes: Lablaclie, Ronconi, Moriani, Mo- 
relli, Lucchesi, Mme Ronconi, Mlle dAngri, qui débuta ce 
jour-là, où parut pour la dernière fois Mme Persiani. 

(2) En janvier 1850, au Théâtre-Français, dans le Legs et 
le Jeu de V Amour et du Hasard, débute Madeleine Brohan. 

« C'est une belle jeune lille, grande, bien faite, à formes 
d'éphèbe, avec quelque chose d'éclatant, d'agressif et de 
dominateur dans toute sa personrie. Le geste est superbe, 
r(i;il flamboie, la bouche étincelle, la joue brûle comme 
une grenade : nulle timidité, nul embarras ; la grâce est 
âpre, la beauté crue comme un fruit vert ; le charme a quel- 
que chose d'imi)érieux ; on concevrait ainsi la jeune reine 
volontaire et fantos<|ue d'une de ces cours impossibles, o ù 



308 LA VIE PARISIENNE 

1851 

Mare Fournier, directeur de la Porte-Saint- 
Martin. 

Retraite de Ligier, de Menjaud et d'Anaïs 
Aubert. 

8 avril. — Au Théâtre-Italien, début de Sophie 
Cruvclli dans Ernani, de Verdi. 

1852 

Début de Mlle Favart, au Théâtre-Français. 

Début de Lafontaine, au Gymnase. 

Début de Brasseur, au Palais-Royal, le 19 août, 
à la première représentation du Misanthrope et 
l'Auvergnat, de Labiche, Lubize et Siraudin. 

Principales pièces 
jouées pendant cette période (1). 

1848. 
7 avril. — Théâtre-Français : // fnul qu'une porte soit 
ouverte ou fermée 

(d'ALFRED DE MuSSEt). 

Mai. — Théâtre-Historique : In Marâtre 

(de Balzac). 

•25 juin. — Théâtre-Français : // ne faut jurer de rien 

(d'ALKHKIi DI. MlSSKT). 

les poètes ont dénoué tant d'intrigues et noué tant de ma- 
riages. » (Théophile Galtieu, feuilleton de la Presse du 20 jan- 
vier 1850.) 
(1) Exception faite pour les pièces de cirtoustance. 



APPENDICE 309 

18 août. — Tliéàtre-Historique : le Chandelier 

(d'ÂLFRED DE MuSSET). 

:2[ novembre. — Tliéâtre-Français : André del Sarte 

(d'ALFRED DE MlSSEt). 

•1849. 
2"2 février. — Théâtre-Français : Loiiison 

(d'ÀLFRED DE MuSSET). 

\A avril. — Tliéàtre-Fraiiçais : Adrienne Lecouvreur 

(de Scribe et Legouvé). 

IG avril. — Opéra : le Prophète 

(de Meyerbeer, par de Scribe). 

'ii novembre. — Variétés : la Vie de Bohême 

(d'HENRi Mlrger et Théodore Barrière). 

i8;.o. 

23 mais. — Théâtre-Français : Charlotte Corday 

(de PONSARD). 

() avril. — Porte-Saint-Martin : Toussaint Louverture 

(de Lamartine). 
18.51. 
\A juin. — Théâtre-Français : les Caprices de Marianne 

(d'ÀLFRED de MlSSÇT). 

23 août. — Gymnase : Mercadet 

(de Balzac). 
iHo'2 
"2 février. — Vaudeville : la Dame aux Camélias 

(d'ALEXANDRE DcMAS fils). 



APPENDICE II 

Racliel et le Comité (V administration 
de la Comédie-Française. 



Le Constitutionnel publiait, le 14 octobre 1849, 
cette lettre que venait de lui adresser Rachel : 

« Monsieur le rédacteur, 

« Voudriez-vous accorder à une artiste, qu'on 
voudrait rendre coupable aux yeux du public, le 
refuge de votre publicité. 

« J'ai donné, très sérieusement et très régu- 
lièrement, ma démission de sociétaire du Théâtre- 
Français. Le comité le reconnaît, et M. Semestre 
en témoigne par écrit, dans une lettre qu'il m'a 
adressée le 12 octobre 1849, il y a deux jours. Et 
•cependant, sans autre forme de procès^ l'affiche 
àw riiéàtre-Français lu "annonce pour niai"di dans 
Adrienne Lecouvreur. 



APPENDICE 311 

<( Je me suis décidée depuis longtemps à une re- 
traite prématurée et douloureuse, et j'ai rempli 
religieusement toutes les conditions qui m'étaient 
imposées pour recouvrer ma liberté. Je ne puis 
donc comprendre que le comité dispose de moi, et 
trompe le public sciemment. C'est contre cette 
tromperie du comité et de l'affiche que je veux ré- 
clamer. Il y a là, pour moi, un devoir à remplir 
vis-à-vis du public, qui a bien voulu encourager 
d'une si indulgente protection quelques espérances 
de talent, et récompenser tous mes efforts avec 
tant de persévérance et tant d'éclat. 

« On n'a pas craint de dire que ma retraite ca- 
chait des vues intéressées, et qu'à des camarades 
je demandais la bourse ou la vie. Voici un fait 
pour réponse : à tous les aspirants à la direction 
du Théâtre-Français qui sont venus m'offrir une 
surenchère de traitement et d'avantages, j'ai ré- 
pondu que, pour faciliter une combinaison favorable 
aux intérêts de la Comédie-Française, je consen- 
tirais plutôt à une réduction. Je quitte cette scène 
aimée, pour un motif plus digne, plus sérieux : 
c'est que je crois ([ue des comédiens qui s'admi- 
nistrent entre eux, arrivent trop difficilement à 
cette concorde si indispensable à leurs propres 
études, aux progrès de l'art et à la fortune du- 
Théâtre. 

« Il faut que j'en aie bien fait l'épreuve pour re- 



312 LA VIE PARISIENNE 

noncer à cette vie d'applaudissements que le public 
'4 biei> voulu nie faire, et que la vie la plus heu- 
reuse ne saurait remplacer. 
« Agréez, etc.. 

« Rachel. » 

Quelques jours après, le même journal insérait 
c^tte réjjonse du Comité d'administration de la 
Comédie-Frauçaise : 

« Nous nous félicitons d'apprendre que Mlle Ra- 
cô.el, en vue de faciliter une combinaison favorable 
au:: intérêts de la Coipédie-Française, offre à ses 
futiws directeurs une réduction sur ses appointe- 
ments. Cette préoccupation est d'un heureux au- 
gure ; c'est une résolution inattendue, qui ne sera 
pas un des moindres bienfaits de celle qui est pro- 
mise à notre scène. 

« Mais si nous pouvions adresser un conseil à 
ce futur directeur, nous l'engagerions à ne point 
profiter des œuvres généreuses de Mlle Rachel et 
à essayer seulement d'obtenir un service régulier. 

« Nous protestons hautepient contre l'étrange 
imputation du défaut de concorde. Unis par nos 
in^iérêts, nous le sommes plus encore par des sen- 
timents d'amitié qui rendent le travail et le devoir 
faciles. 

« Mlle Rachel détermine le jour où elle jouera, 
choisit ses rôles, fixe le nombre considérable d'en- 



APPENDICE 313 

trées de loges, de billets gratuits, qui lui sont ac- 
cordés les jours où la recette ne nous permet pas 
d'en solliciter un seul. Son nom, placé sur l'af- 
fiche comme ne l'a jamais été celui de Talma, 
comme celui de Mlle Mars le fut seulement dans 
les dernières années d'une carrière si longue et si 
brillante, témoigne assez de notre déférence et du 
rang auquel nous la plaçons parmi nous. 

« Non, non, ce n'est pas le manque d'égards, ce 
n'est pas le défaut de concorde qui détermine 
Mlle Rachel à quitter cette scène aimée ^ sur la- 
quelle elle trouva, si jeune encore, toutes les voies 
aplanies, un beau répertoire, de grands succès, 
des camarades dévoués jusqu'à l'abnégation, et 
la fortune la plus considérable que jamais artiste 
ait réalisée. Mlle Rachel ne peut oublier, d'ailleurs, 
qu'elle allégua d'autres motifs, lorsqu'il y a un 
an elle a adressé à ceux qu'elle appelait alors ses 
chers camarades la première lettre dans laquelle 
elle annonçait l'intention et e.tpr-imait le regret 
d'êtte forcée de se séparer d'eux. 

« Veuillez, etc. 

« Les membres du Comité d'administration 
à la Comédie-Française : 

« Samson, Régnier, Maillart, 
Geoffroy, Ligier, Provost, 
Beauvallet. » 



VII 

LA PRÉFECTURE DE POLICE CAUSSIDIÈRE 

LES MONTAGNARDS 






Presque en même temps , 
Caussidière et Sobrier, 
le 24 février, Lucien de la 
Hodde, le lendemain ou 
le surlendemain, s'étaient 
installés à la Préfecture 
de police. Sobrier n'y res- 
ta que trois jours. Quant 
rp,c«. à Lucien de la Hodde, 
Caussidière qui ne l'ai- 
mait guère, sans le con- 
naître encore suffisamment, trouva assez vite le 
moyen de s'en débarrasser. 

Lucien de la Hodde s'était nommé lui-même 
secrétaire général, à la place de M. Pinel ([ui 
venait d'abandonner ses fonctions. 




■ PermeUrz-niOi , nnniMCnf Ir pfcî»l.« 
i bon , voyons le billard d «bord 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 315 

Or, une dizaine d'années avant la Révolution 
de février, et alors qu'il débutait, rédacteur obs- 
cur et intermittent de la Presse, dans le journa- 
lisme, il avait, le 24 mars 1838, sollicité du pré- 
fet de police une place de mouchard. Cette 
demande, signée de son nom, Caussidière la 
découvrit dans les archives, et il découvrit égale- 
ment les rapports signés d'un pseudonyme, 
« Pierre », que le pseudo-républicain, très rensei- 
gné sur les sociétés secrètes et sur les adversaires 
du Gouvernement, avait très régulièrement en- 
voyés. 

Le 14 mars 1848, Caussidière, sans lui dire de 
quoi il s'agissait, fit venir de la Hodde dans son 
cabinet. Là, celui-ci se trouva devant une sorte de 
tribunal d'honneur présidé par Grandménil et 
composé de Tiphaine, Charles Rouvenat, Albert, 
Chenu, etc. On l'accusa. 11 nia tout d'abord, 
mais il fut bientôt obligé d'avouer, quand la de- 
mande qu'il avait faite, le 24 mars 1838, fut pla- 
cée sous ses yeux. On l'engagea à se tuer, mais 
c'était assez mal le connaître. Les gens de cette 
espèce ne se tuent pas. Sous la menace d'être li- 
vré aux Montagnards de Caussidière, qui l'au- 
raient fusillé avec le plus vif plaisir, il reconnut 
par écrit qu'il était l'auteur de tous les rapports 
signés Pierre. 

Incarcéré à la Conciergerie, il fut mis en li. 



346 LA VIE PARISIENNE 

berté quelques jours après la retraite de Caussi- 
dière qui n'eut pas, depuis ce jugement du 
14 mars, d'ennemi plus acharné. Il se rélugia en 
Angleterre et y rédigea un journal dans lequel il 
attaquait violemment la République de 1848 et qui 
avait pour titre le Bossu. Je ne puis que répéter 
au moment où ce personnage rentre dans l'ombre 
ce que je disais dans un précédent chapitre. 
C'était un malhonnête homme, mais il savait 
beaucoup de choses. 

Celui qui le démasqua était né à Lyon, vers 1809, 
d'une famille d'ouvriei'S, et avait été lui-même, jus- 
qu'en 1834, ouvrier à Lyon et à Saint-Etienne. Au 
mois d'avril 1834, il prit part aux soulèvements 
qui éclatèrent dans ces deux villes, et la Cour de 
Paris le condamna à la détention perpétuelle. En- 
fermé à la prison du Mont Saint-Michel, il s'é- 
vada, mais un de ses compagnons qui s'évadait 
avec lui se cassa la jambe, en arrivant à la der- 
nière marche d'un des escaliers de l'abbaye. Il ne 
voulut pas l'abandonner et réintégra son cachot. 
Ceci peut déjà donner une idée de l'homme. 

En 1837, le ministère Mole accorda une amnis- 
tie, et Caussidière fut un de ceux auxquels on 
rendit la liberté. 

Comme on le pense bien, il n'en sut aucun gré 
au Gouvernement. Généreux et passionné, il était 
aussi incapable d'un acte sciemment violent ou 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 317 

injuste, que d'un raisonnement calme, réfléchi, 
impartial. Il avait le culte du peuple et la 
haine instinctive, aveugle, de la monarchie. Ce 
mot de République, sous lequel peuvent se cacher 
tant d'abus, lui semblait contenir tout le bonheur 
du genre humain. Quoiqu'il n'en convienne pas 
dans ses Mémoires, il dut voir à quel point il 
s'était trompé. 

Tous ceux qui l'ont jugé le constatent : il était 
à la fois vulgaire et fin, fin par un don imprévu de 
la nature, vulgaire par son origine et son éduca- 
tion. Il y avait en lui de la gaité lourde, bruyante, 
de la gaité d'ouvrier, de compagnon, qui dissimu- 
lait parfois, mais sans les amoindrir, des qualités 
très réelles d'administrateur, de chef politique, de 
connaisseur d'hommes. Avec d'autres opinions 
et à une autre époque, il aurait mieux donné sa 
mesure. 

Il reste, malgré tout, sym.pathique — peut-être 
parce qu'il fut très probe — et, chose curieuse, 
sympathique, même dans les appréciations de ses 
adversaires, même, je crois, dans ce portrait de 
lui par de la Hodde (1), d'où se dégage une im- 
pression de vérité : 

« Avant M. Lagrange, et à la même époque 
que M. Beaune, était arrivé à Paris, une sorte de 

(l) Histoire des Sociétés secrètes.... |i. 34n. 

21 



318 LA VIE PARISIENNE 

géant, au cou de taureau, aux épaules énormes, 
offrant, sur une face percée de deux petits yeux 
intelligents, une expression de bonhomie caute- 
leuse (1), il se nonimait Marc Caussidière, et 
avait fait partie de la catégorie de Saint-Etienne 
dans le procès d'avril. Fils d'un ancien soldat, 
sans fortune, il était entré tout jeune dans un 
atelier de dessin pour la rubannerie et a^ait ac- 
quis une certaine habileté dans cette profession. 
On assure que, déjvà plein d'industrie, il vendait 
simultanément ses dessins à des fabricants suisses 
et français (2)... Alors — je parle de la fin de 
la Restauration — la doctrine démocratique et 
sociale et le drapeau rouge n'étaient ])as encore 
inventés, mais on n'en faisait pas moins de la be- 
sogne anarchique sous le couvert de la Qiarte. 
Le patriotisme de M. Caussidière tenait à son âge, 
il était un peu romanesque. La guerre de Tindé- 

(1) Comparez le porlrait tracé i)ar Louis Blanc: « ... un 
homme aux membres herculéens, au cou de taureau et à la 
laille gigantesque, rendue plus remarquable encore par la 
petitesse de la tète ; avec cela des manières dune aménité 
parfaite, un son de voix très doux, un extéj'ieur plein de 
bonhomie et, en même temps, un regard dont rêclat à demi 
voilé révélait à l'observateur attentit un mélange extraordi- 
naire de souplesse et d'énergie, d'élans excentriques et de 
prudence, de finesse et de ron^deur. » lli^loire de lu Tiévoliition 
(/<,• /SW..., t. X, p. 293. En somme, dans ces deux portraitss 
1 un idéalisé, l'autre caricatural, on reconnaît assez aisément 
le même homme, — le même brave homme. 

(2) Ce détail est probablement inventé de toutes i>ièces. 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 319 

pendance grecque ayant éclaté, beaucoup de jeunes 
gens, qui avaient besoin de faire du bruit, saluèrent 
avec transport un conflit qui mettait plusieurs na- 
tions aux prises. Le dessinateur et quelques-uns 
de ses camarades, MM. Tiphaine et Vignes entre 
autres, furent du nombre. Ils résolurent de mar- 
cher au secours de la liberté hellénique; seulement 
au lieu de s'enrôler dans quelque régiment, 
comme le commun des défenseurs de la Grèce, ils 
s'y prirent de la manière suivante. Une société 
pantagruélique, dont ils étaient les créateurs, 
existait dans le pays sous le nom de société des 
Fours-à-chaux ; son but n'avait rien de terrible, 
il tendait à développer les facultés d'ingurgitation 
et à perfectionner l'art de la forte plaisanterie. Les 
récipiendaires subissaient des épreuves consistant 
à avaler des doses extraordinaires de n'importe 
quoi; cet exercice terminé, un membre apparais- 
sait avec une énorme seringue de vétérinaire et 
complétait, d'une façon qu'il est inutile de décrire, 
la cérémonie d'admission. 

Il fut convenu que les principaux membres de la 
Société marcheraient à la délivrance des Grecs, 
non pas en simples citoyens, mais comme repré- 
senbints de la très honorable compagnie, M. Gaus- 
sidière fut nommé grand-maitre de l'expédition ; 
M. Tiphaine, fournisseur général; M. Vignes, 
aumônier, ainsi de suite. Le corps d'armée, état- 



320 LA VIE PARISIENNE 

major et soldats, se composait d'une douzaine 
d'individus. Ils se mirent en route sans argent, 
maraudèrent à droite et à gauche et finirent par 
arriver à Marseille, lieu de réunion de l'armée 
libératrice. Là, ils se présentèrent au colonel Fab- 
vier, à qui ils l'irent part de leur généreuse réso- 
lution ; ce dernier, à ce ([u'il })ariut, n'apprécia 
pas très convenablement ce renfort. L'air et la 
façon hétéroclites du Fonrà-cliaux lui parurent 
suspects, il les remercia, les assurant que la 
Grèce saurait se passer d'eux. 

Tel fut le début politique de ^I. Caussidière ; 
il témoigne d'un caractère porté à la haute facé- 
tie... ». Les hautes facéties de ce genre, ajoute- 
rons-nous, sont assez rares chez ceux qui craignent 
d'attraper quelque mauvais coup. L'anecdote, 
quoi que puisse en penser Lucien de la Hodde, est 
flatteuse pour le futur préfet de police. 

Membre de plusieurs sociétés secrètes, ou son 
éloquence familière et sa verve narquoise plai- 
saient a un public peu exigeant en matière d'art 
oratoire, commis-voyageur, placier infatigable 
et persuasif de la Réforme, Caussidière avait joué 
un rùle assez actif, pendant cette longue lutte de 
douze à quinze années, pour ne pas être oublié 
le lendemain de la victoire. Du reste, il était de 
ceux qui se laissent difficilement oublier. Après 
le refus de Beaune, et sur la désignation de 



LA PREFECTURE DE POLICE 321 

celui-ci et de Flocon, on le mit à la Préfecture 
de police. Il y fit, c'est une justice à lui rendre, 
beaucoup plus de bien que de mal. 

«... Sous son administration, écrivait dans 
ses Mémoires [1] l'ancien chef delà sûreté Canler, 
personne ne fut révoqué à la préfecture et cha- 
cun put y conserver sa position. Il y a plus; 
pendant longtemps, les sergents de ville durent 
se cacher pour échapper à certaines menaces de 
vengeance, et, cependant, ils furent toujours 
intégralement payés. Aussi, je ne crois pas 
qu'aucun agent de la police, soit chef, soit subal- 
terne, ait eu à se plaindre de Caussidière. Il est 
vrai qu'il lui eût été totalement impossible de 
faire de la police sérieuse avec les hommes qui 
l'entouraient (2) : mais il faut aussi tenir compte 
de la résistance qu'il sut opposer aux observa- 
tions de ce même entourage, qui, chaque jour, 



(1) Bruxelles, 1S(;2, p. 311. 

(2 Le plus célèbre l'ut Pornin, bon ivrogne qui promenait 
sa jambe de bois de cabaret en cabaret (surtout à V Associa- 
tion des Marchands de vin, rue Jean-Hobert ) et chez le(iuel l'al- 
cool parait avoir singulièreuierit exalté les opinions politi- 
ques. Plus tard, il mit un ()eu d'eau dans son vin, mais au 
moral seulement. 

Sur Poriun et la police à cette époque, on peut lire les 
trois brochures de Cmenl, publiées en 1850 et 1851 : les Mon- 
tagnards, les (Conspirateurs, les l^hevaliers de la liépubliiiue roiuje, 
cellesdede la Ilodde, et celle de Miot (ou plutôt de Lubatti, 
ex-oflicier île 1 état-major de la garde républicaine, et de 



322 LA VIE PARISIENNE 

l'engageait à chasser lous ces anciens satellites 
du tyran. » 

Le 29 février, après avoir exercé ses fonctions 
pendant cinq jours sans titre officiel, il avait été 
nommé délégué au département de la police, et, 
le 17 mars, préfet de police. 

Dès son installation à la préfecture, le 24 février, 
il avait rédigé cette proclamation qui fut affichée 
sur les murs de Paris, et que signa aussi Sobrier, 
qui partageait encore avec lui les fonctions de 
délégué : 

(f Au nom du peuple souverain. 

Citoyens, 

« 

Un Gouvernement provisoire vient d'être ins- 
tallé; il est composé, de par la volonté du peuple, 
des citovens F. Arasfo, Louis Blanc, Marie, La- 
martiue, Flocon, Ledru-Rollin, Recurt, Marrast, 
Albert, ouvrier mécanicien. 

Pour veiller à l'exécution des mesures qui seront 
prises par le Ciouvernement, la volonté du peuple 
a aussi choisi, pour ses délégués au département 
de la police, les citoyens Caussidière et Sobrier. 



Caslera, rédacteur en chef du Corrcspomhmt de Paris) Réponse 
aux deux libelles de C lie nu et de lu IJodde (1850). 

l*ornin a publié lui-môme: la \'érité sur la Préfecture de po- 
lice pendant Vadministralion de Caussidière. Pans, 1850. 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 323 

La même volonté souveraine du peuple a dé- 
signé le citoyen Etienne Arago à la direction 
générale des postes. 

Comme première exécution des ordres du Gou- 
vernement provisoire, il est ordonné à tous les 
boulangers et fournisseurs de vivres, de tenir 
leurs magasins ouverts à tous ceux qui en auraient 
besoin. 

Il est expressément i-(K^ommandé au peuple de 
ne point quitter ses armes, ses positions, ni son 
attitude révolutionnaire. Il a été trop souvent 
trompé par la trahison; il importe de ne pas 
laisser la possibilité à d'aussi criminels et d'aussi 
terribles attentats. 

Pour satisfaire au vœu général du peuple sou- 
verain, le Gouvernement provisoire a décidé et 
effectué, avec l'aide de la garde nationale, la 
mise en liberté de tous nos frères détenus poli- 
tiques, mais en même temps, il a conservé dans 
les prisons, toujours avec l'assistance on ne peut 
pins honorable de la garde nationale, les détenus 
constitués en prison pour crimes ou délits contre 
les personnes et les propriétés. 

Les familles des citoyens morts ou blessés 
pour la défense des droits du peuple sou\'«rain 
sont invitées à faire parvenir, aussitôt que pos- 
sible, aux délégués du département de la police, 
les noms des victimes de leur dévouement à la 



3-24^ LA VIE PARISIENNE 

chose publique, aPiu qu'il soit pourvu aux ])es(jiiis 
les plus pressants. 

Les délégués au département de la })olice, 
Gaussidière et Sobrier. » 

Dans l'état de crise que l'on traversait alors, 
Gaussidière voulait et devait se montrer éner- 
gique, surtout à l'égard d'un personnel qu'il 
tenait à conserver, ne pouvant, sans de grades 
inconvénients, le remplacer, mais dont le républi- 
canisme, de fraîche date, lui semblait médiocre. 

Le jour même de son installation — c'est lui- 
même qui le raconte dans ses 'Mémoires ■ — après 
avoir invité ses chefs de division à redoubler de 
zèle, il avait ajouter : « Si quelqu'un de vous se 
rend coupable de trahison, il sera fusillé sur-le- 
champ dans la cour de la préfecture. » Jamais 
bureaucrates, sauf peut être en 1793, n'avaient 
entendu pareil langage. 

Le 3 avril 1848, il adressait cette allocution à 
ses commissaires de police : 

« Vous manquez tous d'énergie dans vos fonc- 
tions ; ce n'est pas comme cela que j entends que 
la police se fasse ; vous êtes encore trop bour- 
geois; A'os bourgeois ne font aucun don patrio- 
tique pour subvenir aux; besoins du peuple ; il 
n'y a que les ouAriers (jui apportent le salaire de 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 325 

la journée quils gagnent à la sueur de leur front; 
dites bien à votre stupide bourgeoisie et à la 
garde nationale, que s'ils ont le malheur de 
songer à la plus petite réaction, on n'aura pas 
(ou nous n'aurons pas) besoin d'avoir recours à 
des coups de fusil ; mais, avec une boite d'allu- 
mettes chimiques, nous incendierons Paris, et il 
ne restera pas pierre sur pierre : Paris périrait 
plutôt que la République (i). » 

S'il laissait un peu trop, parfois, comme en 
cette occasion, parler l'esprit de parti, Gaussi- 
dière donnait l'exemple du zèle et de la conscience 
professionnelle. 

Tous les jours il travaillait, dans son cabinet, 
jusqu'à minuit. Il montait ensuite à cheval, et, de 
minuit à quatre heures du matin, il parcourait les 
quartiers populaires où l'on pouvait redouter des 
troubles (2). 

Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient 
d'autant plus grandes que l'argent manquait. Le 
budget de la police, pour Tannée 1848, s'élevait 
à 11.139.538 francs, avec une somme supplé- 
mentaire de 22.500 francs par mois allouée au 

(1) Procès de la Haute-Cour de Bourges. Affaire du 15 mai. 
.\cle daccusation du procureur général près la Haule-Cour. 
Baroche (d'après le témoignage du témoin Trouessard). «^ 

(2) Réponse aux deux libelles : les Con<piriitciirs el la JVaissance 
de la République, de Chenu et Delahodde..., pai' Jlles Miot, re' 
présentant du peuple. Paris, 1850, p. 22. 



326 LA VIE PARISIENNE 

préfet et représentant les fonds secrets. Ce 
budget était insuffisant pendant une période de 
révolution. Caussidière ne reçut et ne réclama 
aucun crédit extraordinaire. Il fit une police au 
rabais avec des moyens di; fortune. 

Une de ses premières préoccupations avait été 
de former, sans trop de frais, un nouveau corps 
de sergents de ville, puisque les anciens sergents 
de ville, dans la crainte d'être assommés, n'osaient 
plus reparaître à la préfecture de police, d'où les 
avaient chassés, de même que les gardes muni- 
cipaux, l'émeute triomphante (1). 

Ce nouveau corps, il le composa d'ouvriers 



(1) « Lorsque j'entrai, dit Caussidière dans ses Mémoires, 
dans la cour principale de la préfecture (le 24 février), ac- 
compagné de Sobrier et de Calmique, tout était désordre et 
confusion. La terre était jonchée de casques, de selles de 
chevaux et de divers objets d'équipements militaires ; deux 
mille sept cents hommes environ, garde municipale et 
troupe de ligne, venaient d'évacuer l'enceinte de la préfec- 
ture. Une compagnie de la 11' légion présentait seule quel- 
que apparence d'ordre militaire. C'étaient les ofliciers de 
cette compagnie qui avaient ablenu la retraite de la garde 
municipale et de la ligne. Un grand nombre de citoyens, 
plus ou moins armés, et encore dans l'ivresse d'un succès 
obtenu sans effusion de sang {sic), se promenaient dans les 
cours, aux cris de : Vive la liberté ! Vive la République! et 
au chant de la Mameillaise. » 

Les anciens sergents de ville à (|ui, nous l'avons vu, on 
maintint leur solde, reprirent, après le 15 mai. leur ser- 
vice, mais en bourgeois, avec une plaque attachée sur 
le bras gauche et portant cette inscription : Préfecture de 
police. 



LA PREFECTURE DE POLICE 327 

sans travail, signalés par leur rôle pendant les 
journées de février. 

Les titres exigés étaient, avec le certificat de 
combattant de février — ou de détenu politique — 
un congé et un certificat de bonne conduite, cons- 
tatant que le candidat était ancien soldat. 

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'une bonne re- 
commandation dispensa souvent de tout autre 
titre. 

Les Montagnards, — c'est le nom qu'on 
donna à ces nouveaux sergents de ville, — for- 
mèrent quatre compagnies qui comptèrent en- 
semble GOO hommes et s'élevèrent jusqu'à 
2.700 hommes. Une partie de ce corps devint 
\?i garde répahlicaine. 

Un assez triste sire (1), Chenu, qui a consacré 
aux Montagnards une de ses brochures, prétend 
qu'il eut le premier Tidée de la formation de ce 
corps, et c'est fort possible. 

« Je me rendis, dit-il, à la Préfecture en toute 
hâte, et je la trouvai gardée par des gardes natio- 
naux. L'adjudant-major Caron s'avança vers moi 
et me dit : 

« Vous pouvez vous retirer, mon ami, on n'a 



(1) Déserleur el escroc, daprès Cacssidière dans ses Mé- 
moires, mais Chenu s'en esl défendu. En tout cas, il eut ses 
entrées à la préfecture de police et y joua un rôle impor- 
tant. 



328 LA vif: parisienne 

pas besoin de vous ici, la garde nationale est assez 
nombreuse pour faire le service. » 

Je regardai avec plus d'attention cette préten- 
due garde nationale. Mais ce sont tous mouchards 
et sergents de ville déguisés ! Caussidière n'est pas 
en sûreté avec ces gens-là; et repoussant Caron, 
j'entrai dans la préfecture malgré lui. 

Je rangeai mes hommes dans la cour, et je mon- 
tai chez Caussidière. Je le trouvai dans le cabinet 
du secrétaire-général, assis dans un fauteuil et 
causant avec Sobrier et plusieurs employés de la 
Préfecture. 

« J'ai à te parler, lui dis-je, mais à toi seul. » 

Nous passâmes dans un cabinet et je lui fis part 
de mes remarques sur les gardiens auxquels était 
confiée la garde de la Préfecture. 

<( J'ai peu de monde, ajoutai-je, et dans le cas 
d'une attaque imprévue, je ne serais pas assez 
fort pour les repousser. » 

« Tu vas, me dit-il, convoquer immédiatement 
les chefs de groupes et les chefs de barricades sur 
lesquels nous pouvons compter. Il n'y a pas de 
temps à perdre. Je vais t'en donner l'ordre par 
écrit, ce sera mon premier acte de pouvoir. » 

Nous rentrâmes alors, Caussidière prit une pliune 
et écrivit: « Le capitaine Chenu est autorisé à 
former une garde pour le service de la préfecture 
de police et à enrôler les citoyens qui se présen- 



LA PREFECTURE DE POLICE 329 

teront pour en l'aire partie. » Signé: Caussidière, 
et au bas le cacliet do la Préfecture. 

J'écrivis aussit(')t à tous ceux: qu'il m'avait dési- 
gnés... 

Quand vint le jour (le 25 février), je vis arriver 
successivement les chefs de groupes avec leurs 
hommes, mais sans armes pour la plupart, preuve 
évidente que les vieux de la vieille n'avaient pas 
tous combattu. 

Je Fis part de cette circonstance à Caussi- 
dière. 

— Je vais leur faire donner des armes, me dit- 
il, cherche leur un lieu convenable pour les caser- 
ner dans la Préfecture. 

Je me mis aussitôt en devoir d'exécuter cet 
ordre, et je les envoyai occuper le poste des an- 
ciens sergents de ville où j'avais été si indigne- 
ment traité autrefois. 

Un instant après, je les vis revenir en courant. 

— Où allez-vous ? leur dis-je. 

— Le poste est occupé par une nichée de ser- 
gents de ville, me dit Devaisse; ils dorment tran- 
quillement, et nous allons chercher de quoi les 
réveiller et les mettre à la porte. Ils s'armèrent 
donc de tout ce qui leur tomba sous la main, de 
baguettes de fusil, de fourreaux de sabres, de 
courroies qu'ils doublèrent, et de manches à balai ; 
puis mes gaillards, qui tous avaient eu à se plain- 



330 LA VIE PAKISIENNE 

dre plus ou moins de l'insolence et de la bruUilité 
des dormeurs, tombèrent sur eux à bras raccourcis, 
et pendant plus d'une demi-heure leur infligèrent 
une si rude correction, que quelques-uns en furent 
longtemps malades. Aux cris qu'ils poussaient 
j'accourus, et ne parvins qu'avec peine à me faire 
ouvrir la porte que les Montagnards, car ils pre- 
naient déjà ce nom, avaient eu la précaution de 
tenir fermée en dedans... 

Une fois maîtres delà place, dont ils venaient de 
relever la garnison avec tant de courtoisie, nos 
Montagnards se parèrent orgueilleusement des 
dépouilles des vaincus, et pendant longtemps on 
les vit se promener dans la cour de la Préfecture, 
l'épée au coté, le manteau sur l'épaule, et le chef 
orné du bicorne autrefois si redouté de la plupart 
d'entre eux. 

Dès qu'ils se furent installés dans ce poste, je 
leur recommandai l'ordre et la discipline ; je leur 
promis des armes, des rations, et une solde con- 
venable. <t Vous prendrez, leur dis-je, le titre de 
première compagnie des Montagnards. Quant à 
ma compagnie, comme elle est composée exclusi- 
vement de combattants, elle prendra celui de 
compagnie du 24 février. Je vais aller occuper avec 
elle le poste qui se trouve sous la première voûte; 
je pense que les hôtes qui Ihabitaient ont dû dis- 
paraître en toute hâte en apprenant la manière 



LA PREltCTURE DE POLICE 331 

dont VOUS avez traité leurs camarades (1)-.- » 
Porniii affirme ou laisse entendre qu'ils ne tou- 
chèrent jamais aucune solde (2). En réalité, à par- 
tir du 1" avril, ils reçurent, quel que fût leur 
grade ;^3), deux francs ving-t-cinq par jour. 

Quelque-uns d'entre eux, à en croire Chenu, 
surent sans trop de peine augmenter cette so!di 
ou y suppléer : 

« Il y avait toujours au bureau de la Commis- 
sion des récompenses nationales, des bons signés 
en blanc par le président, et les citoyens Monta- 
gnards, ainsi que les détenus politiques, y avaient 
leurs entrées libres. Ils considéraient les sommes 
produites par les souscriptions au profit des bles- 
sés de février comme leur appartenant de plein 
droit. Qu'avaient fait ces derniers, disaient-ils? 
Ils avaient, il est vrai, combattu et renversé La 
monarchie, mais ils n'avaient pas souffert, comme 
eux, pendant dix-huit ans, pour la cause de la 
liberté. C'était donc bien à eux, les vieux cham- 
pions de la République, que cet argent devai± 
revenir. Aussi prenaient-ils ces bons sans scru- 
pule, et s'inserivaient-ils, qui pour cinquante, qui 



(1) Les Montagnards. Paris, 1850, pp. 83-95. 

(2) La Vt'rilé sur la Préfeclare de police pendant l'admittistralion 
de Causs^idihi-e.... Paris, 1850, p. 41. 

(3) Tous les grades, jusqu'à celui de capitaine ioclusive- 
ment, élaient donnés à l'élection. 



33^2 LA VIE PARISIENNE 

pour cent Irancs. Puis ils passaient, à l'Hôtel de 
Ville, chez le caissier qui payait. Le pauvre Albert, 
s'étant aperçu de ces malversations, en pleura de 
honte et de colère (1). » 

Ils portaient un uniforme très simpliTié : un 
chapeau pointu à larges ailes, qui leur fit donner, 
dans le peuple, le surnom de Calabrais (2), une 
cravate et une ceinture rougv. On y ajouta plus 
tard une blouse bleue. Des souliers et des bottes 
furent distribués par l'ordre du préfet de police à 
ceux qui en manquaient et à qui il était souvent 
arrivé de monter la garde en sabots. 

Louis Hlanc, qui était allé, un soir de février, à 
la Préfecture de police, admirait beaucoup ces 
Montagnards, qu'il avait trouvés, « en train de 
fumer, ou étendus sur des lits de camp, et jurant 
« d'une façon très militaire ». Il notait en termes 
sympathiques « leur physionomie énergique, jo- 
viale et franche... un air de bonne humeur et de 
bonté rude » ([u'il comparait « aux regards fauves, 
à l'allure louche » des sergents de ville, pendant le 
règne de Louis-Philippe ÇS). 

On doit reconnaître que ces ^lontagnards ren- 
dirent de réels services et qu'en définitive mieux 

(1) Cuii.NU, les (Jonspiralcurs. I'ari.<, ISJO, j). 117. 

(2) Le Petit homme rowje. Painpblel hebdomadaire. X" 5 
(mai 1848). 

(3) Histoire de la Kcmlulion de IS'iS, I. I, pp. 2;il-2il2. 



L\ PREFECTURE DE POLICE 333 

valait avoir une police formée à la hâte et un \)en 
fantaisiste que ne pas en avoir du tout.Gaussidière 
pouvait, sans trop se vanter, affirmer qu'il avait 
fait de Tordre avec du désordre — - c'est-à-dire 
qu'il avait, en les embrigadant, en leur donnant 
une solde et un uniforme, transformé des émeu- 
tiers en gardiens de la paix;. 

Mais ne risquait-on pas de les voir revenir, 
tôt ou tard — et c'est là ce qui se produisit — à 
leurs anciennes habitudes ? Etait-on bien assuré 
qu'ils ne conservaient pas, dans leurs nouvelles 
fonctions, une insurmontable antipathie pour les 
bourgeois qu'on les chargeait de protéger ? 

Si grands que fussent leur bonne volonté, leur 
dévouement, il manquait à ces ouvriers dont on 
avait fait, du jour au lendemain, sans aucun stage, 
sans aucune préparation, des sergents de ville, la 
connaissance du métier de policier, l'âme même 
du policier qui n'est pas seulement, lui, chien de 
garde mais chien de chasse. Kt ce n'étaient certes 
pas les anciens sergents de ville, suspects, désar- 
més, qui pouvaient, pour les aider, déployer des 
qualités, une compétence, une expérience dont on 
se défiait, parce qu'ils les avaient mises naguère 
au service? du roi. 

Paris, grâce aux Montagnards, grâce à eux non 
pas uniquement mais en grande partie, pour ne 
rien exagérer, n'avait plus son aspect révolution- 

22 



334 LA VIK PAHISIENNE 

naire de ville soulevée et l'rémissante, mais il 
était plus que jamais encombré de filous et d'es- 
carpes. 

D'ailleurs, et Caussidière lui-même, dans le 
passage qu'on lira plus loin, est obligé de Tavouer, 
des éléments mauvais s'étaient, introduits dans ce 
corps composé au début, en majorité, d'honnêtes 
gens, et qui, désormais, au lieu d'un secours, 
menaçait d'être un danger. 

Le moment était venu — et tout le monde, ex- 
cepté eux, le comprit — où il devenait nécessaire, 
pour recourir à une police professionnelle, de 
licencier et de renvoyer dans leurs foyers ces 
hommes à chapeau pointu et k ceinture rouge, qui 
ne tenaient nullement à abandonner leur solde et 
à renoncer à leur uniforme (1). 

Ce ne fut pas une opération facile. 

« Il fallait inviter les Montagnards licenciés à 
abandonner la caserne Saint-\'ictor où ils étaient 
casernes, et à se retirer où ils pourraient. 

La plu})art étaient pères de famille et aA'aient 
perdu leur état. Le pouvoir exécutif, sachant leur 

(1) Ils formaient, à l'époque où on les licencia, trois com- 
pagnies : 

1" compagnie. — Capitaine: Brousse; lieutenant : Parent. 

2" compagnie. — Capitaine: Lénn [)eroy ; lieutenant : .lo- 
livet. 

3* compagnie. — Cai)ilaine: Desouche; lieutenant: Jac- 
ques. 



LA PREFECTURE DE POLICE liSii 

position malheureuse, avait accordé qu'ils touche- 
raient encore leur solde pendant dix jours... 

J'envoyai Crevot auprès d'eux. Cet ami joi- 
gnait l'esprit d'ordre à la fermeté de caractère ; 
son patriotisme éprouvé l'avait fait accepter avec 
plaisir par les Montagnards. Aussi, depuis qu'ils 
s'étaient épurés en renvoj'ant quatre-vingts des 
leurs, avaient-ils repris la discipline d'un corps 
armé et une conduite irréprochable. 

Lorsque mon émissaire arriva près de la ca- 
serne Saint-^'ictor, elle était cernée par la garde 
nationale qui voulait expulser de force les Monta- 
gnards, mais toutefois sans oser pénétrer dans 
l'intérieur. 

Crevot revint, avec un officier de la garde 
nationale, m'informer de ce qui se passait. J'in- 
vitai cet officier à faire retirer la garde natio- 
nale et à laisser sortir librement les Montagnards. 
Presque tous avaient leurs fusils, depuis le 24 fé- 
vrier, et voulaient les garder, sauf à les déposer 
dans leurs mairies, s'ils en recevaient l'ordre. 

Il fut convenu que les Montagnards sortiraient 
six par six, avec leurs armes, et sans qu'on les 
inquiétât. 

Sur mon ordre écrit, les Montagnards s'exécu- 
tèrent comme il avait été dit, seulement au lieu 
de leur assurer une retraite paisible, la garde 
nationale qui stationnait dans les rues adjacentes, 



336 lA VIE PARISIENNE 

arracha les armes à plusieurs d'entre eux ; ils 
furent vexés et maltraités, quelques-uns même 
arrêtés. 

Ainsi a été dissoute cette garde des féroces 
Montagnards qui, pendant près de trois mois, ne 
frappèrent ni ne tuèrent personne, et tirent un 
rude service contre les voleurs et les fauteurs de 
désordres. 

Leur seul tort fut d'avoir introduit, au bout 
d'un certain temps, parmi cette troupe d'élite, des 
homme tarés de toutes les polices; c'est alors 
qu'on leur souffla de mauvais desseins et l'esprit 
de turbulence. 

Personne cependant n'a eu à s'en plaindre que 
moi (l)--- » 

On peut, dans une certaine mesure, et sans 
méconnaître ses bonnes intentions et ses qualités 
incontestables, porter sur Caussidière le même 
jugement que sur ses Montagnarde. Seulement 
chez lui l'esprit de turbulence était remplacé par 
l'esprit de parti. 

Le politicien faisait tort au policier. Le policier, 
quelque désireux qu'il fût de se tenir à la hau- 
teur de ses fonctions, n'oubliait pas assez les ad- 
mirations, les antipathies, les préjugés, les ran- 
cunes du politicien, de l'ami de Ledru-Rollin, de 

(1) Mémoires de Caussidière. 



LA PRÉFECTURE DE POLICE 337 

l'ancien conspirateur, qui, à la préfecture, conti- 
nuait à conspirer. 

Ses théories sociales, son idéal républicain, ne 
correspondaient plus à ceux des modérés qui, ins- 
truits par les événements et désireux de mettre 
fin à l'anarchie, se préparaient à lutter contre les 
clubs, à museler la presse jacobine, à fermer les 
ateliers nationaux, et, de plus en plus, à faire 
machine en arrière. 

Le 16 mai 1848, il donna, ou on lui imposa, sa 
démission. Il fut une des victimes de l'émeute du 
15 mai, provoquée par ses amis et que lui-même 
il favorisa. 

Du 18 mai 1848 au 8 novembre 1849, quatre 
préfets de police se succédèrent : 

Trouvé- Chauvel (avec OReilly, ancien con- 
damné politique, comme secrétaire général), le 
18 mai 1848; 

Ducoux, le 19 juillet ; 

Gervais de Caen, le 14 octobre ; 

Le colonel de gendarmerie Rebillot, le 20 dé- 
cembre. 

Chef de la police municipale sous le colonel Re- 
billot, Garlier lui succéda le 8 novembre 1849. 

« Garlier, dit Gaussidière dans ses Mémoires^ 
est de la vieille école, c'est-à-dire de la police de 
provocation. Sa mission principale consiste à lais- 
ser des agents parmi les mécontents d'un parti, 



338 LA VIE PARISIENNE 

surtout chez les républicains, pour les pousser aux 
moyens extrêmes et préparer des journées (1). » 
Les nouvelles tendances de la police, Carlier les 
indiqua clairement dans une « [)roclamation » qui 
porte la date du 10 novembre 1849. 

« Habitants de Paris, 

La haute confiance du président de la Répu- 
blique vient de m'ap])eler à la Prélecture de police. 

Ce sera pour moi un éternel honneur d'avoir 
été jugé digne de seconder, dans ces Fonctions dé- 
licates, la grande et franche politique inaugurée 
par les actes et les déclarations du chef de Tl^tat. 

Je viens demaud'-r à mes concitoyens leur con- 
cours et leur appui, en leur promettant mon zèle 
et mon énergie. 

Les hommes paisibles de toutes classes ne peu- 
vent voir en moi qu'un ami ; je suis, je serai tou- 
jours, je ne dis pas l'ennemi, mais l'adversaire 
courageux et infatigable des perturbateurs, chefs 
et instruments. 

(1) « Son premier soin, en jirennnt les rênes de la police, 
fut de se créer un service politique qui lui permit de savoir 
tout ce qui se faisait et se disait dans les ciuhs. les sociétés 
secrètes, et jusque chez certains représentants. Pour at- 
teindre ce but, il se créa, au poids de l'or, des agents se- 
crets dont il prit un certain nombre parmi des chefs ou des 
orateurs de clubs, des journalistes dont les discours et les 
écrits avaient souvent glacé delTroi le cieur des honnêtes 
gens. » Ca>lek, Mémoires, p. 34.5. 



LA PREFECTURE DE POLICE 3c9 

Protection à la religion, au travail, à la fa- 
mille, à la propriété, aux bonnes intentions, au 
repentir même. Vigilance et rigueur contre le so- 
cialisme, l'immoralité, le désordre, les mauvaises 
publications, l'endurcissement des factieux. 

Gardes nationaux, chefs d'industrie, pères de 
famille, commerçants, travailleurs, aidez vous- 
mêmes à l'accomplissement de ma mission. Il ap- 
partient à l'initiative des bons citoyens de faci- 
liter l'action des lois et de l'autorité. La discipline 
intérieure des familles et des ateliers est le plus 
puissant auxiliaire de la police de l'Etat. Notre 
cause est la même : vous voulez un pouvoir pro- 
tecteur, nous voulons une liberté snge. La modé- 
ration, appuyée sur la force, domptera, n'en 
doutez pas, les mauvaises passions. Les jours 
les plus rudes sont passés ; mais il ne faut pas 
s'endormir sur les premiers succès. Rien n'est 
fait tant qu'il reste quelque chose à faire pour 
l'ordre et la sécurité. 

Habitants de Paris, 

Il s'agit aujourd'hui d'une ligue sociale contre 
le socialisme ; c'est la cause de toutes les familles, 
de tous les intérêts. Ranimons, par la sécurité 
publique, la confiance privée ; rendons de l'avenir 
à trmtes les existences par la stabilité des insti- 
tutions fidèlement respectées, mais fermement ap- 



340 LA VIE PARISIENNE 

pliquées. C'est entre nous tous une assurance 
mutuelle ; nous avons donc droit de compter les 
uns sur les autres; comptez sur moi. 

Paris, le 10 novembre d840. 

Le Préfet de police^ 
P. Gablier. » 

Les temps étaient bien changés. La police et la 
Révolution allaient faire désormais un assez mau- 
vais ménage. Garlier (auquel succéda le 2 dé- 
cembre 1851, M de Maupas) (1), c'était déjà un 
préfet de police du second Empire. 

(1) Carlier avait donné sa démission Je 27 octobre. Le 
22 janvier 1852, on créa un ministère de la Police générale 
dont M. de Maupas fut le premier titulaire. 



VIII 

JOURNAUX 



Les journées de février avaient fait surgir une 
multitude de journaux dont la plupart pourvus 
de titres bizarres, rédigés par des fous ou des 
demi-fous, n'eurent qu'une existence très éphé- 
mère (1). 

Dans cette première catégorie, qui n'est pas la 
moins intéressante, se rangent : 

Le Joufiial du Diable, qui avait ses bureaux 
au 34 de la rue Notre-Dame-des- Victoires ; 

Le Mdyeu.x-, qui ne vécut que cin([ jours, du 17 au 
22 juin 1848 ; 

La Mère MicJiel, gazette des vieilles portières 
(août 1848) ; 

(1) Même en 1^48 on commençait à les reclieiclicr. Il exis- 
tait sur les boulevards et dans les passages des bureaux 
spéciaux où on les vendait aux collectionneurs, et jusqu'à 
5 ou 6 francs le numéro. 



Si"! LA VIK l'VniSlKNNK 

Le Pays(ni du Danube, hebdomadaire, rédigé 
par Prosper Poitevin, rue Sugei-, 9; 

Le Petit Homme rouge ; 

M. Pipelet ; 

Le Républicain lyrique, journal à l'usage des 
chanteurs ; 

Le Robespierre ; 

Les Saltimbanques ; 

Le Scorpion politique en vers, par Bouché de 
Cl 11 II vi ; 

Sparlarus ; 

La Tarentule, revue critique des actes sérieux, 
des utopies, des excentricités et des bévues de nos 
hommes d'b^tat ; 

JS Evvnldil répiiblicdiii , (pii uvail la forme dun 
éventail un seul numéro, le P'' avril 1848). 

La Piopagande républicaine, qui parut le 
23 mars 1848, avec un rédacteui' unique, 
J.-J. Danduran, et dont le feuilleton intitulé : Du 
(' /u'istianisme et de la Démocratie était dédié à 
« Mme Victoria Cobourg, reine et papesse d'An- 
gleterre ». 

Le Bonheur ])ublic et général ou les Confes- 
sions (Cun Montagnai-il du S avril au 25 mai 1848) 
par le citoyen Béjot, rue Sainl-Antoine, 143, qui 
avait trouvé ce moyen ingénieux de résoudre la 
question sociale : « Les personnes ayant 800 franco 
de rev(Miu abandonneront les trois ((iiai'ts de leur 



JOURNAUX 



;u3 



pension à la masse; celles ayant 400 francs alian- 
donnei'ont deux quarts, et celles ayant 20(> Trancs 
le quart ; celles ayant 1200 francs, le tout. » C'est 




Le magasin de journaux sur la voie publique. 

un système très net et très franc d'impôt propor- 
tionnel. 

Le C/irisI i-rpublicdiii , rue du Petit-Lion-Saiut- 
Sauveur, 10. 

Ce journal, (jui devait paraître le jeudi et le di- 
manche et qui n'eut que cinq numéros, du 8 au 



344 L.V VIE PARISIENNE 

25 juin 1848, était rédigé par le citoyen Decler- 
gues et administré par le citoyen Redel. C'est du 
moins ce qu'annonçait, en ces termes, le premier 
numéro : « Dans les circonstances difficiles, où 
nous nous trouvons, où toutes nos vieilles 
croyances ne sont plus bonnes qu'à jeter au pa- 
nier, c'est répondre au besoin de la République, 
en général et des républicains en particulier, que 
d'inventer une religion nouvelle, plus en harmonie 
avec le nouvel étçit de choses qu'a produit le 
24 février. Le citoyen Declergues fait savoir au 
public qu'il vient d'inventer le Christ républicain 
'^breveté sans garantie du gouvernement). Toutes 
les personnes qui veulent s'associer à l'exploita- 
tion et prendre part aux bénéfices sont priés de 
s'adresser au citoyen Ridel, administrateur ». 
Dans un autre numéro, le Christ républicain 
conjurait le Christ de soustraire l'humanité au 
pouvoir de « la bête qui règne sur les sept collines 
et de la domination de la femme qui fornique 
avec tous les monarques ». Ce Christ républicain 
était résolument anticlérical. Il demandait qu'on 
châtrât tous les prêtres « depuis le dernier curé 
de village jusqu'au pape ». 

A côté du Bulletin de la République, créé par 
Ledru-Rollin, pour défendre le (lOuvernement pro- 
visoire et dont chaque numéro était contresigné 
tous les deux jours par un de ses membres (il 



.lOURNAUX 345 

compta, comme on sait, (ycorge Sand parmi ses- 
collaborateurs"), chaque personnalité politique un 
peu en vue avait fondé son journal pour y exposer 
ses théories. 

Lamennais avait le Peuple constituant, qui 
commença à paraître (rue Montmartre, 54), le 
1er mars 1848 et disparut à son 134" nu- 
méro. 

Proudhon avait le Représentant du Peuple, 
journal quotidien des travailleurs (rue J .-J . Rous- 
seau, 8j et qui deviendra le Peuple, une des 
feuilles les mieux faites du temps. 

Raspail avait l'Ami du Peuple en 18^8 (du 
27 février au 14 mai, avec une interruption 
du 28 février au 12 mars. Son titre évoquait de 
tels souvenirs que le premier numéro fut brûlé 
solennellement par les étudiants sur la place Saint- 
Michel. Raspail, effrayé, ne fit reparaître son 
journal que le 12 mars suivant.) Dans un de ses 
articles, Raspail attaquait, sans le nommer, Pa- 
gnerre, éditeur et secrétaire du Gouvernement 
provisoire : « Pendant que l'exploitant dort, di- 
sait-il, sous des lambris dorés, le génie exploité 
(Lamennais, qui avait publié plusieurs volumes 
chez Pagnerre) souffre à l'insu de tous, ne sachant 
pas, le matin, comment il dînera le soir, ni la 
veille, par quel habit il remplacera le lendemain 
son habit trempé de pluie et couvert de boue. 



346 LA VIE PARISIENNE 

L'exploitant est un des chefs de la Répuljli<{ue, 
l'exploité n'en est qu'une des gloires. » 

Alexandre Dumas, qui si; prenait pour un 
homme d'Etat, avait le Mois (i). 

George Sand avait publié, le 9 avril 1848, la 
Cause du Peuple, qui mourut de mort subite, mais 
elle collabora assez régulièrement non seulement 
au Bulletin de la République mais à la Vraie 
République, dont les bureaux se trouvaient rue 
Goquillière, 12 tei\ et dont le rédacteur en chef 
était Thoré. » La Vraie République, écrivait 
Pierre Leroux (2), dont le titre porte notre nom 
uni à ceux de nos amis Barbes et Thoré, et à celui 
de la femme illustre qu'aujourd'hui l'envie a'ou- 
drait, à force d'outrages, faire repentir de son 
génie et de tous les dons qu'elle a reçus de Dieu. » 

Sobrier était le directeur et le rédacteur en 
chef de la Coniniune de Paris, qui vécut du 9 mars 
au 8 juin. La Commune de Paris, où écrivirent 
quelque peu George Sand et Eugène Sue et qui 
publia en feuilleton, l'Histoire patriotique des 
arbres de la Liberté, par l'abbé Grégoire, donna 
parfois des vers, par exemple (dans son n" du 
2 mai) cette pièce qu'elle appelle un petit chef- 
d'œuvre et dont l'auteur ctail un jeune ouvrier 
typographe. 

,1) Qu'on appelait assez généralement le Moi. 

(2) Projet de Constitution... {Extrait dex journau.r), p. 143. 



JOURNAUX 847 

Ce jeune typo racontait qu'il avait vu eu rrve 
la Liberté : 

A mon chevet elle se pose. 

Et là, berçant mon doux sommeil, 

Sa douce voix me dit : « Repose, 

Je te prépare un doux réveil. 

Enlanl, je viens sécher tes larmes. 

Gi-andis avant la puberté, 

Mais au réveil, cours vite aux ai'mes 

Et combats pour la liberté 1 » 

Mère, sur une barricade, 
.le la défendais noblement, 
Quand survint une fusillade 
Qui me frappe mortellement. 
Mais dans ses bras elle m'enlève, 
Me montrant la postérité — 
Bonne mère, là finit mon rève(l), 
En mourant pour la liberté. 

A la Commune de Paris se rattachent une ving- 
taine de feuilles dont les titres et la tendance, en 
1848, rappelaient 1793 : le Club des Jacobins 
^ |cr ]Njo 14 niai. Il terminait son manifeste par ces 
mots : « Fraternité aujourd'hui ou justice de- 
main ») ; le Bonnet Rouge, Joui-iial des Suns-Cu- 
Lottes ( rédigé par un ouvrier-littérateur Constant 
Hilbey) ; la Montagne 'y^ N" 4 mai. Elle avait 
pris pour épigraphe le fameux mot de Siéyès, en 
le modifiant un peu : « Qua été le peuple ? ... Rien. 

(l) C'était un rêve un peu long. [| a un pied de trop. 



348 LA VIE PARISIENNE 

Que doit-il être ? ... Tout. » ; le Tribunal Ré- 
volutionnaire ; le Vieux Cordelier de 18'i8 
(l»"" N" le 18 mai) ; le Vieux Cordelier, drapeau 
du peuple (1" N" 19 mai) ; le Nouveau Corde- 
lier ( rédigé par Alexandre Weil ) ; la Guillo- 
tine, par un vieux jacobin ( feuille plus fantaisiste 
que violente) qui parut en mai, in-folio et n'eut 
qu'un numéro. Elle était signée Olusi-Lippephi, ana- 
gramme de Louis-Philippe. Au-dessous du titre, 
un portrait de Louis- Philippe portait sur la poi- 
trine un tatouage qui représentait une guillotine, 
avec, d'un côté : « 1793. Tout le monde y passera >», 
et, de l'autre côté : « 1848. Personne n'y pas- 
sera (1). » 

Le plus violent de tous ces journaux, d'un ja- 
cobinisme attardé, qui épouvantait les bourgeois, 
fut peut-être le Père Duchêne ("2). On en jugera 
par cet article. 

(1) Une autre Guillolme, qui n'eut aussi qu'un seul nu- 
méro, parut en juillet. 

(2) Avec ce sous-titre: Gawtlc de la Révohtlion. Bureaux: 
rue Montorgueil, '62. Il paraissait deux fois et, depuis le 
10 avril, trois fois la semaine et se vendait beaucoup. Son 
gérant était un certain Thuillier. Un journal rival, la Mère 
Duchêne (rédigé par Vermasse dit « Mitraille ») prétendait que 
ce Thuillieravaitpas.se en cour d'assises pour banqueroute 
frauduleuse. 

11 y a eu d'autres journaux portant des titres empruntés 
à celui d'Héberl : le Vrai Père Diicln'nc, le Pelit-lils ilii Père Pu- 
chêne (réactionnaire!, les Lunetles du l'ère Duchêne et même le 
Perdu-Chêne (recueil de chansons). 



JOURNAUX 3i9 

« Marat au Père Ducliêne. 
Mon vieux, 

Oublions nos vieilles haines et serrons nos rangs. 
Mille tonnerres ! Je suis content de te revoir. Tu 
essuies les verres de tes lunettes, tu te frottes les 
yeux: eh bien! oui, c'est moi, Marat, ô viédase ! 
ne me connais-tu pas ? 

Que te dirai-] e ? on m'a envoyé des sombres 
bords (comme disait ce pauvre M. Chénier) pour 
savoir au juste ce que l'on fait ici. Quant à moi, 
tu te rappelles mon histoire : envové ad patres 
par les plus jolies mains du monde, je me suis ma- 
rié là-bas. Oui, vraiment, et tu ne devinerais ja- 
mais avec qui? ... avec Charlotte Corday... oui, 
mon vieux, avec celle qui... enfin, suffit: cela a 
été sa punition et ma récompense. Je lui ai fait 
trois filles, elles sont parmi vous : ils [sic] s'ap- 
pellent liberté, égalité, fraternité. Nous nous ai- 
mons comme deux tourtereaux. Enfin, nous fai- 
sons voir à ce pauvre M. de Florian que tout ce 
qu'il a écrit sur le tendre amour, c'est de la gno- 
gnotte. 

Corbleu ! cela va mal. Comment diable avez- 
vous été chercher des républicains à l'eau de rose : 
des hommes froids comme le souvenir du dernier 
roi des Français. Eh toi, viédase, j'ai peine à te 

23 



350 lA VIE PARISIENNE 

reconnaitre ; tu es devenu doux comme les mesures 
du Gouvernement provisoire. Allons, un peu d'é- 
nergie, aux grands maux les grands remèdes. As- 
tu peur de la censure? Elle n'existe plus. Dis-leur 
donc ce que tu penses à tous ces gaillards-là. Dis 
à celui-ci : Vous êtes un républicain pâle et froid 
comme votre figure. A celui-là : Ton journal rem- 
place admirablement celui du gros Bertin. A cet 
autre : Tu n'es pas à la hauteur des grands évé- 
nements qui vont se dérouler devant nous. Toi, tu 
avais promis d'appuyer la régence. — Toi, tu as 
refusé ton concours à de botmes et de grandes ac- 
tions : toi, ministre de l'Intérieur, est-il vrai ijue 
tu distribues, avec une grande profusion, des fonds 
secrets à de vils agents ? Tu es bon républicain, 
pourtant : pourquoi as-tu laissé surprendie ton pa- 
triotisme si éclairé ? D'où vient le choix malheu- 
reux que tu as fait, en envoyant dans les provinces 
tant de misérables agents ? On ne peut pas sus- 
pecter pourtant ton ardent républicanisme. Tu es, 
pour moi, l'homme à la personnification de la nou- 
velle et glorieuse République Française. Sois plus 

circonspect à l'avenir 

Adieu, viédase. je ne sais pas pourquoi, mais 
j'espère. Mon cœur s'épanouit ; je porterai là-bas 
des bonnes nouvelles: je leur dirai (pie le Fran- 
çais n'a pas dégénéré, que si nous avons succombé, 
en leur traçant la route, notre sang n'a pas été 



JOURNAUX 331 

stérile. Si cela ne va pas (ce qu'à Dieu ne plaise) 
je serai à tes côtés et gare dessous. 
Salut et fraternité 

Marat. » 

A ce même groupe des journaux rouges appar- 
tiennent VAimable faubourien, d'Alfred Delvau. 
journal de la canaille iilmi^^T\&. canaille, disaient 
ses crieurs, vendus par la canaille, et achetés par 
la canaille (1) », le Pilori deR. Barré et Yanmale 
qui terminait ainsi une biographie-réquisitoire de 
Thiers : « Arrêt : Louis-Adolpho Thiers, né à 
Marseille, le 26 germinal an VI (16 avril 1797) 
est condamné à l'exposition publique et à la flétris- 
sure morale, comme s'étant rendu coupable des 
délits ci-dessus mentionnés. » — et le Diable 
boiteux, rédigé, du l""" au 25 juin, par Charles 
Tondeur avec ce sous-titre « pamphlet de la Répu- 
blique rouge ». 

Le parti de la République modérée, le parti de 
l'ordre n'avait que huit ou dix journaux, mais 
c'étaient des journaux sérieux, solides, soutenus, 
surtout en province, par une nombreuse clientèle. 

En tête venait la Presse, qui se vendit jusqu'à 
soixante-quinze mille exemplaires, chiffre énorme 
pour l'époque. Elle était dirigée par Emile de 

(1) L' Aimable Faubourien parut du 1" au 24 juin. 



352 LA VIE PARISIENNE 

Girardin, habile logicien, polémiste redoutable (1) 
et qui savait, aussi avide d'argent et d'honneurs 
que léger de scrupules, dissimulersousl'apparente 
préoccupation des intérêts publics, l'unique souci 
de ses intérêts particuliers. 11 ne ménageait guère 
les hommes au pouvoir. Il les ménageait si 
peu qu'un beau soir, le 30 mars 1848, vers 8 heures, 
trois à quatre cents républicains vinrent, sous 
prétexte de lui demander des explications, assié- 
ger les bureaux de son journal. Des délégués dési- 
gnés par ces manifestants furent reçus par lui, et 
il réussit à leur prouver qu'il était un excellent 
démocrate. La petite émeute n'eut pas, à part quel- 
ques vitres cassées, de suites graves. 

La Liberlé, V Assemblée nationale, fondée le 
29 février, connurent aussi de forts tirages et 
exercèrent une très réelle influence. 

U Evénement, dont les bureaux étaient situés 
boulevard Montmartre, 10, paraissait avec cette 
épigraphe de ^'ictor Hugo : 

« Haine vigoureuse à l'anarchie, tendre et pro- 
fond amour du peuple. » 

(1) « Le journal qui, i,n';'ice à l'acUvitc de son administra- 
tion et à la rudesse de sa poiéinique, se répandit le plus 
dans Paris, fut la Presse, de M. Giiardin {sic). On se rappelle 
la guerre violente ijuil lit à la révolution, avec un«^ ioiriciue 
et une clairvoyance si perfides, attaquant la Képublique 
dans les faux républicains, et la rendant responsable des* 
vices d'un Gouvernement incapable ou traître. » Mémoires 
de Caussidière, t. I, p. 168. 




Hippolyle Cogniard, auteur dramatique. 



JOURiNAUX 355 

Dans une brochure publiée en 1848 et pleine de 
détails curieux et amusants (1), Petit de Baron- 
court a consacré une notice de quelques lignes à 
ce journal : 

(' WEvéncnienl , dit-il, annoncé à l'avance par 
des affiches placardées sur les murs, ce qui est un 
luxe en ce moment-ci, a paru le mardi l'^'" août 
(1848 . Il appartient à la droite de l'assemblée 
nationale, et déclare ouvertement que la Républi- 
que sera sauvée, le jour où elle sera dirigée par. 
les républicains du lendemain. On disait cette 
feuille placée sous la direction de M. Victor Hugo 
maisce bruit a été démenti publiquement par l'au- 
teur des Orient aies. Yi' Evénement a ouvert ses 
colonnes à la queue du romantisme, aux derniers 
débris de l'art chevelu : c'est Tinfirmerie, l'hôtel 
des Invalides, de l'école de la Fantaisie. On 
remarque parmi les collaborateurs, Paul Meurice 
et Théophile Gautier, feuilletonniste que la sus- 
pension (provisoire) de la Presse laissait sans 
ouvrage, inventeur du galbe, du mot cliocnosopJie, 
de la tapisserie appliquée à la littérature et de 
mille autres hardiesses qui ont enrichi la langue 
française. Citons encore un séide du maître, l'en- 
fant terrible du romantisme, le descendant du célè- 

(1) Physionomie de la Presse ou Catalogue complet des nouveaux 
journaux qui ont para depuis le 2^i février jusqu'au 20 aoù<, par 
un r.liilTonnier (Pitit de Baroxcourt). Paris, 1848, p. 63, 



356 LA VIE PARISIENNE 

bre sculptenr Milo qui fit la \'énus de ce nom (1) : 
chacun a deviné l'infortuné Vacquerie, le père de 
Tragaldabas. En résumé les mauvaises langues 
disent que ce journal, malgré tout le bruit qu'il a 
fait, est un événement qui n'aura pas grande por- 
tée. » 

Les mauvaises langues se trompaient, car cette 
feuille futnonseulementunedesmieuxfaitesdecette 
époque, mais aussi une de celles qui contribuèrent 
le plus à discréditer les théories révolutionnaires. 

Le Bien public, d'abord fondé à Màcon par La- 
martine, s'était tj'ansporté à Paris (rue Neuve-des- 
Mathurins), où il eut pour rédacteur en chef Eu- 
gène Pelletan. 

Un écrivain qui ne manquait pas de talent mais 
dont le talent se dépensa dans des besognes infé- 
rieures, Paul Féval, était rédacteur en chef de V Ave- 
nir National, journal des libertés civiles, poli- 
tiques et religieuses , dont le premier numéro pa- 
rut le 4 juin 1848. 

Le Conciliateur, qui, fondé le 9 juin, s'était 
d'abord appelé les Nouvelles, du Jour, et devint le 
Spectateur républicain, avait parmi ses collabora- 
teurs, sous la direction de Louis Jourdan, Théo- 
phile Lavallée, Ponsard , Emile Augier, Taxile 
Delord, et Gustave Planche. 

(1) Il y a là sans doute une allusion à quelque bévue 
de Vacquerie. 



JOURNAUX 357 

Evidemment ces noms , et ceux de Théophile 
Gautier, de Vacquerie, d'Eugène Pelletan, sans 
parler de celui de Victor Hugo, ont une autre si- 
gnification et représentent un autre idéal que les 
noms des citoyens Bejot, Declergues ou Thuil- 
lier. 

Les journaux bonapartistes (1) étaient peu nom- 
breux. En voici la liste à peu près complèie : 

Le Napoléonien (rédacteur en chef : J. E. 
Bérard. Premier numéro, le L) juin. Il ne vécut 
([ue ([iiel([ues jours . 

Le Napoléon républicain, rue Monhnai'tre, 70. 
(H parut du 12 au 27 juin, e't fat sus[H'iidu à cette 
époque. Son principal rédacteur était Mai'cel Des- 
champs.) 

Le Petit Caporal, journal de la jeune et de la 
vieille garde, rue Saint-Louis, 4(1. 

Le Bonapartiste fondé le 14 juin, il ne vécut 
qu'une semaine). Il racontait, dans son premier nu- 
méro, l'aventure d'un aigle, <( échappé sans doute 
du jardin des plantes, qui est allé s'abattre sur une 
maison de la rue de Rivoli, le jour où l'on atten- 
dait l'arrivée du prince Louis à la Chambre. » 

'. (\) Bonaparlisle^i d'opinioti et (J't'li(]iit'tte. La |)liipail des 
journaux républicains, tout en conservant leur lilre. senti- 
rent leur républicanisme décroître à mesure ([u'augmen- 
taient les chances de Louis-Napoléon d'arriver au pouvoir. 
Quand il y. fut arrivé, il n'y eut plus guère que des journaux 
bonapartistes. 



338 LA VIE PARISIENNE 

La Redingote grise, iplace de l'Ecole, IG, avec un 
nouveau gérant, Simon Jade, c'était une continua- 
tion déguisée du Napoléon républicain. Son pre- 
mier numéro parut le 17 juin 1848. 

Presse royaliste, presse satirique: il était diffi- 
cile, en 1848, de les distinguer. Gela tenait à l'exis- 
tence, pendant cette période, dune bande de joyeux 
compagnons, qui n'avaient pas les mêmes opinions 
politiques, mais s'unissaient pour railler un ré- 
gime qui prêtait — et largement — au ridicule, 
ou pour signaler des abus, aussi nombreux, aussi 
odieux que sous la monarchie. 

Ainsi la France républicaine, peu suspecte ce- 
pendant de tendances réactionnaires , écrivait : 
« M. Charles Blanc vient d'être nommé directeur 
des Beaux-Arts avec des appointements plus qu'ho- 
norables. Nous sommes enchanté de voir M. Louis 
Blanc organiser le travail dans sa famille. « 

Cette petite note, s'il en eut connaissance, ne dut 
pas plaire beaucoup à Louis Blanc. Les pires at- 
taques contre Louis-Philip})e lui avaient paru sans 
doute très légitimes, très naturelles, mais le Cha- 
rivari ayant effleuré de ses railleries le Gouver- 
nement provisoire et l'infaillibilité populaire, il 
adressa au directeur de ce journal, Altaroche, cette 
protestation indignée, datée du 20 avril: ^1) 

(l) Celte lettre a fait partie île la collpction d'Autogra- 
phes d'Kdouard Dcntu. 



JOUHNAUX 359 

« Je ne puis m'empêcher de vous écrire pour vous 
exprimer l'étonnement où nous jettent, mes col- 
lègues et moi, les injustes attaques du Charivari. 
V'ous ignorez certainement ce qui en est. Déjà j'ai 
été obligé d'intervenir énergiquement auprès d'un 
grand nombre d'ouvriers, qui, à propos d'un ar- 
ticle dirigé contre moi, voulaient aller briser les 
presses du Charivari. Car rien ne serait plus 
déplorable, à mes yeux, que de pareils attentats 
dirigés contre la liberté de la pensée. Toujours 
est-il que le peuple est indigné de voir récom- 
penser par les mêmes sarcasmes, lancés il y a 
deux mois contre la royauté, des républicains 
qui ne recueillent de leur zèle à servir les inté- 
rêts de tous que d'accablantes fatigues et d'af- 
freux périls. 

Je m'empresse, mon cher ami, de vous écrire 
à ce sujet, bien convaincu que vous n'avez, pour 
faire cesser cet état de choses, qu'à en être in- 
formé. » 

Dans un journal fantaisiste, dont les opinions 
politiques restaient très indécises et qui était une 
manière de Charivari , donnant , comme cette 
feuille, dans chaque numéro, une caricature, dans 
\e Diable rose, qui servait de supplément à l'/nf/e- 
pendant, on lisait : 

i« — Qu'est-ce que la République ? 

La République ?... C'est jusqu'à j)résent la sub- 



3(i0 LA VIE PARISIENNE 

stilution de riiicapacité orgueilleuse à la vanité in- 
capable; c'est le remplacement de ceux qui avaient 
rempli leurs poches aux dépens du trésor public 
par des gens dont les poches sont vides et qui 
tiennent à les remplir de la même manière. » 

Le rédacteur en chef du Diable rose, Emile de 
la BédoUière, était un « libéral » mais les princi- 
paux collaborateurs des journaux dont il nous 
reste à parler, Villemessant, Xavier de Montépin, 
Jouvin, Balathier de Bragelonne, René de Rovigo, 
Alphonse de Galonné, le marquis de Fondras, 
étaient des royalistes convaincus. 

La première feuille satirique qu'ils fondèrent, 
le 9 avril 1(S48, rue des Bons-Enfants, numéro 3, 
avec Xavier de Montépin pour rédacteur en chef, 
ce fut le CdiKird — et voici comment, dans son 
premier numéro, il annonça son titre: 



« Le Canard ! — Ce journal a pris ce titre auguste, 
Pour annoncer d'un mot. dun mot candide et juste, 
La place que, parmi d'innombrables écrits, 
Il veut trouver au sein des journaux de Paris. 
11 hésita longtemps. — Au moment de paraître, 
Il se disait tout bas qu'il vaudrait mieux peul-tMre, 
Narguant la haute presse au format caoutchou, 
Adopter le prénom de : La Feuille de chou. 
Puis, pariuslants, cédant à la folle bouffée 
D'une vanité sotte et bien vite étouffée. 
Le Canard murmurait qu'il fallait à tout prix, 
Se proclamer d'abord VÉcho des gens d'esprit 1 



JOURNAUX Sfil 

Canard aristocrate, en ton instinct inique, 

Tu ne songeais donc point que la chose publique 

Vit rie légalité, qui ne souffrirait pas 

Que l'esprit sur les sots voulût avoir le pas ? 

Au reste, cet orgueil — comme un Ilot qui se brise 

Et retombe écumeux, repoussé par la brise — 

Dura peu. Le journal qucn vos mains le hasard 

A jeté, rencontra ce titre : le Canard, 

Et des oiseaux d'eau douce, aux navets si fidèles. 

Sachant garder le nom, il gardera les ailes... » 

Dans son 6"^ numéro, il formulait aussi sa pro- 
fession de foi — de foi de canard. 

ha. Canard croit à la liberté, 
Le Ca/iard croit à la fraternité. 
Mais, hélas ! l'Egalité lui paraît un mythe. 
En effi4, si tous les Français étaient égaux, 
Ils auraient tous assez d'esprit et assez d'argent pour 

[ s'abonner au Canard]. 
Or, ils ne le font pas. 
Donc, concluez. » 

Quand ils ont trop d'esprit, les canards meurent 
jeunes. Celui de Xavier de Montépin n'eut que 
onze numéros. Le onze juin, il se réunit au Lam- 
pion. 

Le Lampion avait été fondé par Villemessant, 
rue Croix-des-Petits-Cliamps, 33, le 28 mai. Il 
fut suspendu le 21 août. 

Au moins égal par la verve au Canard, ce jour- 
nal avait pour spécialité de se moquer des 



3fi2 LA. VIE PARISIENNE 

hommes au pouvoir, et notamment de PMocon, 
« ce grand ministre de TAgriculture qui prend les 
céréales pour les nymphes de la déesse Cérès. » 
(Numéro du 31 mai). 

Il ne fallait lui demander, pas plus qu'aux 
feuilles révolutionnaires, ni justice ni impartia- 
lité. Il usa et abusa du droit de calomnier ses 
adversaires. 

« L;\ fut inventée la fameuse purée d'ananas, déli- 
ces des membres du Gouvernement provisoire; 
là on fit voler à M. Marrast le berceau du 
comte de Paris pour l'usage du Fils de M. Mar- 
rast; là on découvrit, si j'ai bonne mémoire, 
que le plus beau cachemire de la duchesse d'Or- 
léans servait de nappe à M. Louis Blanc; là, 
à toute heure, on tint boutique ouverte de toutes 
sortes d'invectives sans frein. Les femmes mêmes, 
qui sûrement n'avaient rien à faire avec les fureurs 
de partis, ne furent pas épargnées par cette gros- 
sière licence... 

Il y a dans le répertoire de l'éditeur du Lam- 
pion deux mots dont je no voudrais pas être 
l'auteur pour tout l'esprit de Voltaire. C'était en 
juin 1848. Une bande d'hommes désarmés passait 
escortée d'un régiment delà ligne, et suivie d'une 
voiture remplie des fusils des insurgés : Voilà les 
fourchettes du Père Duc/tesne, dit amèrement 
l'auteur du Lampion, en voyant passer les mal- 



JOURNAUX 303 

heureux. Le soir même, sous le titre Variétés^ 
le Lampion contenait ces lignes : « On a trouvé sur 
le cadavre d'un socialiste le billet démocra- 
tique que voici: « Bon pour trois daines du fau- 
bourg Saint-Geriuain ». Et pendant ce temps le 
sang coulait à flot dans les quatre quartiers de 
Paris (1). » 

Le Canard et le Lampion furent continués par 
la Chronique de Paris (\m, avec Villemessant et 
René de Rovigo, comme rédacteurs en chef, dura 
de janvier 1850 à septembre 1852. Un de ses ar- 
ticles les plus amusants, si on peut appeler cela 
un article, indique de la manière suivante, les 
domiciles politiques d'un certain nombre de per- 
sonnalités en vue : 



Victor Hugo rue du Paon. 

Isaac Crkmieux rue des Singes, n" t, ci-de- 
vant rue Jean-Beausire. 

Gkkpi'o rue aux Fèves, hôtel du Pied 

Humide. 

Bedeau rue du Tourniquet. 

Cavaignac rue Montorgueil. 

I.AxioRiciÈRE .• . rue Serpente. 

D'Hautpoul rue de l'Homme-Armé. 

Changaumer rue Saint-Sauveur et rue de 

la Victoire. 

I.vgkange rue de la Révolte, ci-devant 

boulevard desCapucines 

(1) Chakles Bataille, Diogène. N° (iii 31 août 1856. 



3()t LA VIK I>AIUSIKN'r<E 

Thiers nie de l'Observatoire. 

L^MAKTiNE rue des Quatre- Venls, ci-de- 
vant rue de la Harpe. 

BOUHIRR DK l'KcI.LSK.. 

De la Boui.ie 

Nettement , „. , ,,., . 

rue la Fidélité. 
Léo de [.ahoiuh. 



De Lahcy 

Et beaucou[) d'autres. 
Jules Fa vue rue des Orties, et rue des Mau- 
vaises-Paroles. 
MioT barrière de la Chopinette, ci- 
devant rue delà Treille. 

Dlpin rue du Henard, et rue du 

Pied-de-Bœuf. 
De Lakochejaqlklein . . . rue des Blancs- .Manteaux, in- 
cessamment barrière du 
Trône. 

Berhver rue Boyale. 

Ledul-Bollin rue Belle- Chasse ; pied-à- 
terre rue du Petit-Car- 
reau. 

MuRAT rue Bichepanse. 

Emmanuel Arauo rue du Grand-Hurleur. 

Louis Blanc barrière de Pantin, ci -de- 
vant rue des Marmou- 
sets, maintenant rue des 
Marionnettes ou des En- 
fants-Bouges.. 

Nadauo rue du Plâtre. 

Anto.ny Thocret l'ue de la Boule-Bouge. 

François Aragi' liarriére de IKtoile, et rue 

de la Lune. 

Pierre Bonai'autk rue des Trois-Sabres. 

FouLD rue Vide-Gousset. 

Jules MuiEON rue du Foin. 



JOURN.VUX 



31).') 



Assemblée îsation.u/ barrière du Combat. 

Pierre Leroux rue du Lavoir, maison des 

bains. 

La République rue du Hazard, incessam- 
ment quai de la Fer- 
raille. » 




CHOCOUT 



CHERCHEZ Eï VOIS TUOLVEUEZ. 



Ce fut par ce conseil cvangélique, que tors de la gr.tnde famine, nos pères furent chercher, 
et jrouvèreni df s blés en Egypte ; et qu'en iSiS et ISKÎ, la Franc; en trouva aussi en R issie ; 
qu'eiMJouragrs par ces exemples et confijnl dans les effets merveilleux d<' la divine l'rovidence. 
noas sommes allés aussi, cette année de grande dise le de tous les fruits, en' chercher dans 
toutes les localités de la i^rovence. Nos recherches, comme nous nous y aiicndions ont été 
couronnées d'un plein succès, et comment a.crail-ilpu en éire aulremenl lorsque noire marche 
avait pour g r.int l'idenlilé qu'il y aentre Providence et l'rovcnce, "'ayant enlre elles d'autre 
différence qu'une idre I. D. Aussitôt que nous fûmes informés que les fruits avaient clé pelés, 
nous fimes acheter chez une intinii'é de propriétaires de nos conirÉ-es tous ceux qui aùi'aient pu 
résister, et, t'est en les ayant -réunis, que nous nous trouvons aujourd'hui en pivssession d'une 
immejisil' de fruit confiis ne laissant rien à désirer , dont le pri-x. à cause des cii'eonslaDces , 
oe sera pas au^imenté.et restera fixé à 2 fr. 50 c. le demiVkilog. , le même que nous les avons 
vendus dans hs années des n-rolics les pins ahoudanles. ' 



Une réclame en 1848. 



21 



IX 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 



Les clubs étaient des journaux parlés. Il y en 
avait de professionnels, de régionaux, d'étrangers. 
Presque tous étaient républicains, beaucoup étaient 
révolutionnaires . 

Pour bien des gens qui ignoraient ou qui avaient 
oublié l'histoire de la Révolution de 1789, ce mot 
était nouveau et on ne savait trop, au début, com- 
ment le prononcer. Plus tard, remarque Maxime 
du Camp (1), la prononciation varia d'après les 
opinions politiques. « Club était démoc-soc ; cloub 
était réac ; cleub n'était pas compris. » 

Leur nombre s'élevait à plusieurs centaines, 
sans qu'on puisse le fixer d'une manière précise. 
Ils s'abritaient un peu partout. « Les monuments 
publics, prêtés par l'autorité, les salles de fête et 

(1) Souvenirg de l'année I{:)'i8, p. 123. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 367 

de plaisir, des magasins inoccupés, des maisons 
particulières servaient à ces réunions » (1). 

Le Gouvernement provisoire, qui espérait s'en 
servir, les avait d'abord favorisés. Le 19 avril 1848, 
il faisait afficher sur les murs de Paris cette pro- 
clamation, où se devinent l'influence, les naïves 
illusions, et le style de Ledru-RoUin : 

« Citoyens ! 

La République vit de liberté et de discussion ; 
des clubs sont pour la République un besoin, pour 
les citoyens un droit. 

Aussi le Gouvernement provisoire s'est-il féli- 
cité de voir, sur divers points de la capitale, les 
citoyens s'assembler pour conférer entre eux sur 
les questions les plus élevées de la politique, sur 
la nécessité de donner à la République une impul- 
sion énergique, vigoureuse et féconde. 

Le Gouvernement provisoire protège les clubs. 

Mais pour leur liberté , pour que la révolution 
ne soit point arrêtée dans sa marche glorieuse, 
gardons-nous, citoyens, de tout ce qui peut entre- 
tenir dans l'opinion des inquiétudes sérieuses et 

(1) Mémoires de Caussidière, t. I, p. lO-t. « On n était point 
difficile sur le local, on prenait ce qu'on trouvait : boutique 
à louer, atelier de carrossier, église déserte comme lAs- 
somption, salon du Palais-Royal. » M. dl Camp, Souuemrs de 
Vannée tS'iS, p. 123. 



368 LA VIE PARISIENNE 

permanentes ; rappelons-nous que ces inquiétudes 
servent d'aliment à des calomnies contre-révolu- 
tionnaires et d'armes à l'esprit de réaction; avisons 
donc à des mesures qui, en protégeant la sécurité 
publique, coupent court aux dangereuses rumeurs, 
aux calomnieuses alarmes. Si la discussion libre 
est un droit et un devoir, la discussion armée est 
un danger, elle peut devenir une oppression. Si la 
liberté des clubs est une des plus inviolables con- 
quêtes de la révolution, des clubs qui délibèrent 
en armes peuvent compromettre la liberté elle- 
même, exciter la lutte des passions et en faire sor- 
tir la guerre civile. 

Citoyens, le Gouvernement provisoire, fidèle à 
son principe, veut la sécurité dans rindépendance 
des opinions. Il a déjà pris des mesures propres à 
la protéger, il ne peut vouloir que les armes soient 
mêlées aux délibérations. Notre République, c'est 
l'union, c'est la fraternité ; et ces sentiments ex- 
cluent toute pensée de violence. 

La meilleure sauvegarde de la liberté, c'est la 
liberté. 

Les membres du Gouvernement provisoire : 

Dupont (derEure), Arma^dMaruast, Garnier- 
Pagès, Arago, Albert, Maire, Crémieux, Loms 
Blanc, Ledru-Rollin, Flocon, Lamartine. » 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 3G9 

C'était contre lui-même que le Gouvernement pro- 
tégeait les Clubs, et nous aurons plus d'une fois 
l'occasion de le constater. Dans ces foyers d'anar- 
chie se préparèrent et s'organisèrent toutes les 
émeutes, celles du 17 mars, du 16 avril, du 
15 mai, etc. (1). Les orateurs les plus violents y 
étaient les plus écoutés. 

Ils représentaient non seulement un danger, 
mais une véritable folie et une folie contagieuse. 
Des ouvriers qui savaient à peine lire venaient y 
prononcer des discours sottement empliatiques, 
où étaient abordés et résolus les plus difficiles 
problèmes de politique intérieure ou extérieure. 
Des toqués, plus dig'nes d'occuper un cabanon 
qu'une tribune, y apportaient leurs théories extra- 
vagantes. Et malheureusement, toutes ces phrases 
d'aliénés, d'ignorants ou d'imbéciles, risquaient, 
à un moment donné, de se transformer en faits. 
Ce n'est jamais impunément qu'on laisse parler les 
bêtes. 

Les Etrangers s'ajoutaient aux nationaux pour 
organiser le désordre. Chassés de leurs pays, ils 
se rattrapaient sur le nôtre. 

Il existait un club des ouvriers allemands, une 
société démocratique allemande , et une réunion 
allemande parisienne, un club de V Emigration 

(l) AJJaire de l'altenlat du 15 mai I8'i8. Réquisitoire et Réplique 
de M. le Procureur tjénêral Baroche. Paris, 1849, pp. 8, 10, etc. 



370 i>A viK 1'\HISIE^•^E 

polonaise, un club des Emigrés italien?,, un 
club démocratique ibérique, une Société suisse 
de Gruttly, une Société pour l'émancipation 
des peuples slaves. Un o-roupement qui avait un 
plus large programme, h; club de V émancipation 
des peuples, s'était ouvei-t, le 2 mars 1848, dans 
la salle Montesquieu. 

Chaque profession, lil)érale ou manuelle, avait 
formé son association ou bien son club: 

Club des Artistes dramatiques, passage Jouf- 
froy, fondé en avril 1848 et présidé par Tisserant. 
Association fraternelle médicale, rue des 
Prouvaires, 17. 

Club du Cirque National, rue des Fossés du 
Temple, fondé en avril 1848 par les artistes 
du Cirque. Le président était un palefrenier. 
Club des domestiques et gens de maisons. 
Club des épiciers (qui deviendra Club du 
Salut public, du salut public par Tépicerie pro- 
bablement). 

Société républicaine des gens de lettres, place 
du Carrousel, fondée en mars 1848 et présidée 
par L. Kentzinger (Il y avait un autre club des 
Hommes de lettres, rue de l'Ecole de Médecine). 
Association fraternelle des Instituteurs, Ins- 
titutrices et Professeurs socialistes, rue Bréda, 
21, fondé eu 184'J. (Il avait un président, Lefran- 
çois, et une présidente, Pauline Roland.) 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 



371 



Association démocratique des niait i-es d'étu- 
des. 

Club des maîtres de pension. 

Club médical. 

Club des médecins du département de la 
Seine. 



AUX OUVRIERS CHAPELIERS REUNIS DE PARIS. 

viagasini •ue«arfale* ■ 

ss ôl.pass.dii Piaar3Dii,el7i.r. St-Boatré. 

^CCAn*TI/"kM fondée par l'unanimit* 
■IoûULI/aIIUIi dei membre de la So- 
. iLté des SECOURS MUTUELS. S l'aide do 
\c\in propre» rensource» — Par le choix 
it la perfection de leurt produits, il» o»ent 
compter »ur le lyrapathique concours de tous 
ceui aui détirent l'Auociatlon VRAIS. 
Inuenneinent plac« de 'a Boune, M 




L'âÇÇnpiATiniil démocratique des ouvrières che- 
HOOUulA I lUil niisières.rue delaCorderie-Saint- 
HoficTf, 7, a I honneur df prévenir le public que, grâ<:e à son 
bienveillant concours, elle est aujourd hui à même de sou- 
mettre à son choix un assoitimirnt complet de chemises à 
tout prix, tant pour hommes que pour femmes. Elle entre- 
prend également les chemises surmesure,.qu'elle essaie avant 
d'en terminer la confection, qui peut rivaliser ajvec celle des 
meilleures maisons de Pans. 

L'Association se charge des chemises à façon et de gilets de 
flanelle à un prix très-modéré, (59) 



Club fraternel des lingères, etc, etc.. (1). 

Malgré cette tendance, qni les caractérisa de 
tout temps, à compter sur « un retour du bon 
sens populaire « ou sur l'intervention de la Pro- 

(1) Les agents payeurs des Ateliers nationaux avaient 
fondé en mars 1848, sous la présidence de Gariepug, le Club 
des Bureaucrates. 



372 LA VIK PMUSIKNNE 

vidence, transformée en gendarme éternel, les 
Modérés avaient senti le besoin de se grouper. Le 
Club de la République nouvelle, au Palais Na- 
tional, fondé en avril 1848, avait comme vice- 
président, Auguste Barbier, l'auteur — un peu 
calmé — des ïambes. C'était aussi dans un salon 
du Palais National (ou Royal) que se réunissait 
V Association démocratique des amis de la Cons- 
titution, fondée en 1848 par Bûchez et dominée 
par l'influence du général Cavaignac (1). 

Dans les clubs rouges, ils avaient des repré- 
sentants, mais après l'élection de l'Assemblée 
nationale, croyant avoir cause gagnée, ils cessè- 
rent d'assister aux séances, et les exaltés, les ré- 
volutionnaires, y régnèrent en maîtres. 

Ces clubs rouges étaient très nombreux, sur- 
tout dans les quartiers populaires. Une cinquan- 
taine d'entre eux jouaient un rôle très important. 

(1) Au mois de novembre également fut fondé, pour sou- 
tenir la candidature de Louis-Napoléon à la Présidence, le 
Comité central électoral (boulevard Montmartre, 10), dont les 
présidents étaient Martin-Bruerre, iirnpriétaire, et Palornii 
ancien consul général de la Réiiiiblu]ue. 

Quelques jours avant rélection le bruit courni iiiic lo gé- 
néral Cavaignac projetait de faire enlever son concurr<'Ml. 
Le Comité central électoral organisa ime garde (jni dc\âil 
veiller nuit et jour aux environs de Ihôtel du Rhin (plaie 
Vendôme) où habitait le prince Louis-Xapoléon. (ielle garde 
comptait une soixantaine de membres. 

Le Comité central électoral fut l'origine de ^<( Suciélé <tii dix- 
déccmbre. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 'M3 

Sous l'inspiration de Ledru-Rollin et sous la 
direction d'un ancien détenu à Sainte- Pélagie, 
Villain, qui avait pris part à l'insurrection 
d'avril 1834, la Société des Droits de V Homme 
et du Citoyen (1) avait succédé, en mars 1848, 
à la première Société des Droits de VUomme, 
déjà républicaine, à l'époque de sa création, en 
1830, et qui, en 1848, ne comptait plus que quel- 
ques membres. 

A cette société se rattachaient le Comité cen- 
tral, au Palais national, présidé par Villain, placé 
sous l'influence de Barbés et d'Huber, et le Club 
central, au Conservatoire des Arts et Métiers, 
desquels dépendaient d'autres clubs , imbus 
du même esprit. Le Comité central était re- 
présenté par des commissaires d'arrondissement, 
parmi lesquels Pelin, peintre d'histoire, rédacteur 
en chef des Doulets Rouges, président du Club 
pacifique des Droits de V Homme (2), et Munier, 

(1) Elle fut continuée, après .sa dissolution, i^ar la Nemesls, 
dont les membres les plus connus étaient Vitou, un des 
|)rincipaux fondateurs; Jean .lournel, Waltier, dit Crampon, 
(Ireppo, Miol, Joigneaux, Charles Corbet, chez qui on se 
ri'uiiissalt, dans une cave, boulevard Montparnasse. Il y 
avait aussi des i-éunions, rue h«aint-\ ictoi' el boulevard du 
Temple,' 42. l^a Sociélc des défenseurs de la fiépulili'iiie, la Société 
de Union dea Communes, continuée ]iai" la Société de la Com- 
mune de Paris, la Société de la Solidarité répuljlicuine {dirigée par 
Martin Bernard el Delescluze) poursuivaient le même but 
que la Nemesis. 

(2) Dans le Nil» arrondissement. 



374 LA VIE PAHISIENNE 

président d'un Club également (1), et qui prenait 
le titre bizarre de « chef de la police de sûreté 
de la société des Droits de l'Homme (2) ». 

Chaque membre d'un des clubs affiliés devait 
avoir un fusil et une certaine quantité de car- 
touches. Il recevait comme insigne une médaille 
qui portait d'un côté : « Société des Droits de 
l'Homme » et de l'auti-e, un triangle, avec ces mots : 
« Egalité, Solidarité, Fraternité. » 

Quelles étaient les tendances de cette associa- 
tion, des extraits des discours prononcés au Club 
centi'dl le montreront suffisamment. 

— Séance du 4 mars 1S48 Discours du citoyen 
Marx : « Je suis révolutionnaire : je veux marcher 
à Tombre du grand Robespierre ! Eh bien ! voici 
ce que nous dirait ce vertueux citoyen, s'il était 
encore de ce monde ■ Lorsqu'un vaisseau trop plein 
est surpris en mer par une violente tempête, on 
jette par dessus bord une partie de l'équipage, 
afin de sauver le reste. » 

Cette partie de l'équipage que le citoyen Marx 
conseillait de jeter par-dessus bord, au nom de 
la Solidarité et de la Fraternité, c'était celle qui 
ne partageait pas ses opinions. 

— Séance du 19 mars. Discours du président 
Villain, sur les bruits de banqueroute : « A ([ui la 

(1) Dans le I" arrondissement. 

(2) A. Llcas, les Clubs et les Clubistes. Paris, 1851, p. t»4. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 375 

République doit-elle en définitive? A ses ennemis, 
aux sangsues de la Restauration, aux corrompus 
du dernier règne. Eh bien ! Quand bien même la 
République ne paierait pas ces gens-là, où serait 
le mal ? Et ne serait-il pas beaucoup plus simple 
de ne pas leur donner que de leur reprendre ? » 

— Séance du 6 avril . Discours d'un certain 
Denier, qui propose que désormais, « les maisons 
n'étant que des tas de pierres plus ou moins bien 
disposés » les locataires versent leur loyer au tré- 
sor public. Et ce vœu fut adopté. 

Une partie du Gouvernement provisoire proté- 
geait presque ouvertement la Société des Droits 
de r Homme et du Citoyen et avait mis à la dis- 
position de son président, Villain, un appartement 
au Palais National. Il y avait fait monter des caves 
de Louis- Philippe, pour abreuver ses visiteurs, un 
tonneau de vin où était attaché par une chaînette 
un gobelet d'étain (1), 

Barbes présidait le Club de La Révolution, 
inauguré, le 21 mars 1848, dans la salle du bal 
Molière, rue Saint-Martin. Les fondateurs de ce 
club étaient presque tous les citoyens qui, durant 
le dernier règne, avaient représenté dans la 
presse, dans les associations politiques, d'abord 
publiques et plus tard secrètes, dans les conspira- 

(1) Déposition faite devant la Haute-Cour de Bourges. 



376 LA VIE PARISIKNNE 

tions et dans les mouvements insurrectionnels, la 
tradition révolutionnaire (1). A côté de Barbes, 
on y voyait souvent Raisan, Marc Dufraisse, 
Dambel, Kersausie. Il avait pour organe le 
Travail, dont il ne parut que li numéros (jus- 
qu'au 21 juin 1848, inclusivement). 

Raspail avait londé et présidait le Club des 
Atnis du Peuple, dans la salle do la rue Montes- 
quieu. 

« Ce Club, remarque Louis Blanc (2), avait 
cela de particulier que ce fut plutôt une école de 
science et de philosophie qu'une arène mêlée à la 
discussion... » et Raspail lui-même disait, devantla 
Haute Cour de Bourges, le 5 mars 1849 : « J'avais 
pour auditeurs mes malades guéris, mes disciples 
dévoués, mes vieux compagnons dans l'œuvre 
d'instruire, de faire le bien et de souffrir. » 

La Société républicaine centrale, plus connue 
sous le nom de Club Prado ou Club Blanqui, 
avait été inaugurée, dans la salle du Prado, le 
26 février 1848. Elle se recrutait dans la classe 
bourgeoise beaucoup plus que parmi les ouvriers, 
peu séduits, malgré leur admiration pour le tri- 
bun, par l'éloquence sèche et âpre de Blancpii. 



(1) Comité réuitlutionnaire. Club des Clubs ci la Commission, par 
LoNGEPiED, fondateur-président, et Laugier, secrétaire-tréso- 
rier. Paris, 1850, p. 32. 

(2) Histoire de la Révolution de /,V//,V, t. 1", p. 29». 



CLUBS ET SOCIÉTÉS SECRETES 377 

Les principaux membres étaient Hippolyte Bonne- 
lier, Arnould Frémy, Alphonse Esquiros. 

Si la séance dont on va lire le compte rendu, 
plus ou moins exact, eut réellement lieu, elle se 
place au 25 février — et c'est ce jour-là par 
conséquent qui aurait été celui de l'inaugura- 
tion — ou au 26 février. Ce compte rendu est 
d'un journaliste témoin des scènes qu'il évoque 
ou qui prétendait en avoir été témoin (1): 

« Nous montons au club, raconte Victor Bou- 
ton. On délibérait. La crosse des fusils retentissait 
sur les dalles^ et la salle était hérissée de baïon- 
nettes se dessinant au-dessus des bonnets rouges. 
On a dit que, dans cette fameuse séance, je 
m'étais placé au bureau, près du président, que 
j'étais coiffé d'un bonnet phrygien, que je pre- 
nais des notes, et quoi encore? Niaiseries! Au 
bureau? Est-ce que j'avais besoin d'opiner? 
Coiffé d'un bonnet rouge? Pourquoi me faire 
remarquer? Prendre des notes? Ce n'était pas la 
peine. 

La physionomie du club était singulière. 

Le président Crousse (2) à la figure pâle, à 
l'œil voilé, dirigeait les débats avec une lenteur 
calculée. 

(1) Victor Boutox, la Patrie en danger. Paris, 1850 C?), pp. 34 
et saiv. (II place la date de cette sôaiice au 2.") février). 
^2^j Ce Crouâse était un clerc d'avoué. 



378 L\ VIE PARISIENNE 

Delente, à la haute stature, au geste net, à la 
parole pleine, colère, vibrante, dominant ceux qui 
l'entouraient. 

Fomberteaux père, au l'egarJ ardent, au visage 
bourgeonné, à la parole tranchante, au verbe in- 
culte, faisait retentir son arme. 

Vilcoq, avec une ironie cruelle sur les lèvres, 
se tenait dans un coin, appuyé sur sa canne. 

Simard se distinguait par son air décidé. Sa 
figure accentuée, ses bras musculeux, sa parole 
tombant nette comme du plomb, son fusil à la 
main, son chef vêtu d'un bonnet rouge lui don- 
naient l'air d'un sectionnaire de 93. 

Grandménil, lesyeux hébétés, la bouche baveuse 
y traînait ses gros souliers. 

Desamy, au front fuyant, au grand nez, aux 
lèvres pendantes, aux yeux brillants d'un feu 
morne, agitait ses bras et poussait à l'insurrec- 
tion. » 

A ce moment, Blan([ui, dont on attendait impa- 
tiemment l'opinion, monta à la tribune. 

« Aux premiers mots de ce petit homme grêle, 

la tête grisonnante, aux vêtements usés sur les 
planches des cachots et conser-^ant dans ses yeux 
les éclairs d'un feu sombre, un frémissement 
secret parcourut l'assemblée. 

— « Citovens, dit Blanqui à ce monde allumé, 
ne mettons pas la Républitiue en danger. L'heure 



CLUBS ET SOCIÉTÉS SECRETES 381 

n'est pas encore venue d'en appeler au peuple des 
décrets de l'Hôtel de ville. Ils ont marché lente- 
ment, mais enfin ils ont marché, et ils ont pro- 
mis satisfaction à nos droits. Si nous affichons 
cette proclamation (sur le drapeau rouge), Paris 
pourrait se lever tout entier et déraciner l'Hôtel 
de ville dans sa fureur, et qui sait ce qu'il en ad- 
viendrait. Toute réflexion faite, il faut ajourner 
notre projet. » 

Une explosion de cris d'étonnement accueillit 
cette tortueuse harangue... 

Cinq cents hommes armés, tout chauds encore 
de l'émeute et dans l'enivrement de la proclama- 
tion de la République; cinq cents hommes, les 
plus hardis que renfermât Paris, les plus rompus 
aux tentatives, ayant joué plus d'une fois déjà 
leur vie sur les pavés, eussent surpris le Gouver- 
nement provisoire, eussent envahi l'Hôtel de ville; 
immolé Lamartine, à la voix duquel le drapeau 
rouge était tombé de la statue de Henri IV, et 
eussent gouvernés Paris par la Terreur. 

Sous l'empire de quelle crainte Blanqui avait-il, 
d'un ofeste de sa main, commandé à ce flot de 
rentrer dans son lit? 

L'un dit qu'en sortant de l'ILHel de ville, il se 
crut encore possible en raison des difficultés que 
le (jouvernement avait à vaincre: il espéra qu'on 
l'appellerait aux affaires. 

9ô 



382 LA VIE PARISIENNE 

L'autre dit qu'il ne comprit pas le secret de sa 
force, qu'à ses yeux un (louvernement improvisé 
ce soir-là par des hommes qui se fussent intitulés 
les Sections de Paris, et dont il eût été le Dicta- 
teur, lui sembla suranné ; qu'il avait désiré un 
mouvement populaire grandiose, un grand con- 
cours des masses, et qu'au lieu d'une manifesta- 
tion il ne vit eu définitive, après plusieurs heures 
d'attente, qu'une conspiration étroite, et qu'il 
aima mieux attendre. 

C'est au club du Prado que fut distribuée un 
jour à la porte cette chanson de Lachambeaudie, 
qui fut ensuite placardée sur les murs de Paris. 

NE CRIEZ PLUS : A BAS LES COMMUNISTES ! 

Chanson. 
Air : De Philoctèle. 

« Quoi ! désormais tout penseur est suspect ! 

Pourquoi ces cris et cette rage impie? 

N'avons-nous pas chacun notre utopie 

Qui de chacun mérite le respect ! 

Ah ! combattez vos penchants égoïstes 

Parles élans de la fraternité. 

Au nom de l'ordre et de la liberté, 

Ne criez plus : A bas les Communistes ! 

Pourquoi ces mots seraient-ils odieux : 
Égalité, Communisme, Espérance, 
Quand chaque jour de l'horizon s'élance 
Pour tout vivant un soleil radieux? 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 383 

Ah ! croyez-moi, les cruels anarchistes 
Ne sont pas ceux que vous persécutez. 
O vous, surtout, pauvres déshérités. 
Ne criez plus : A bas les Communistes ! 

Quand des chrétiens réunis au saint lieu 
S'agenouillait la lamille pressée. 
Communiant dans la même pensée, 
Grands et petits s'écriaient : Cloire à Dieu I 
Frères, le ciel ouvre aux socialistes 
Sa nef d'azur pour des rites nouveaux ; 
Pas d'intérêts, pas de cultes rivaux : 
Ne criez plus : A bas les Communistes ! 

Amis, la ferre a-t-elle pour les uns 

Des fruits, des fleurs — des ronces pour les autres? 

D'un saint travail devenons les apôtres : 

Tous les produits à tous seront communs. 

Rassurez-vous, esprits sombres et tristes; 

La nuit s'envole, espérons un beau jour. 

Si vous brûlez d'un fraternel amour. 

Ne criez plus : A bas les Communistes (1) I » 

Le Club de V Egalité s'était ouvert, le 4 mars, 
dans la rue du Bac, et, le 29 mars, le Club de V Ab- 
baye, dans l'ancienne abbaye de St-Germain-des- 
Prés. Ce dernier club avait placé dans la salle de 
ses réunions un tronc destiné à recevoir les offran- 
des volontaires de ses membres. La somme ainsi 
recueillie fut envoyée au Gouvernement provisoire. 



(1) Le Club du Prado fut fermé par un arrêté de Ledru-Rol- 
lin, le 23 mai 1848, le même jour que le (Jlub de la Révolution 
ou Club /?a>po(7. 



38t LA VIE PAIUSIK.NNE 

Elle sélevait à un franc vingt-cinq centimes. 

he Club de la barrière du Maine, i'ondé Chaus- 
sée dn Maine, en mars 1848, avec le lieutenant 
de Barbes , Flotte, comme président honoraire 
et Gorat, comme président effectif, était presque 
entièrement composé de cuisiniers. Nous avons 
déjà remarqué à quel point la chaleur communi- 
cative des fourneaux pouvait influencer les opi- 
nions politiques. 

Gomme condamné politique ii833}, l'ex-baron 
de Richemont, Hébert, fils de Louis XVI, à l'en 
croire, faisait partie de cette association démo- 
cratique et culinaire, et, le 22 mars 1848, il lisait 
à la tribune cette profession de foi : 

« Plusieurs électeurs m'engagent à me présenter 
comme candidat aux prochaines élections, et m'of- 
frent pour cet effet leur concours et leurs voix. 
Sensible à cette marque de leur estime, j'accepte 
avec gratitude, dans la conviction que je ne 
resterai pas au-dessous de mon mandat. 

J'ai servi ma patrie sous la République juscjuau 
jour où celle-ci fut sabrée par qui lui devait tout... 
Depuis cette époque, j'ai vécu dans la retraite et 
l'oubli. Homme de juillet 1830 et de février 1848, 
je suis fier d'appartenir à la nation héroïque ([ui 
vient d'obtenir la Liberté, l'Egalité et la Frater- 
nité, que le législateur des chrétiens avait prèchées 
et sanctifiées. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 385 

Je voterai pour les Membres du Gouvernemeat 
provisoire. La Trauee, et la capitale en particu- 
lier, leur doivent la plus grande reconnaissance 
pour les prodiges qu'ils ont opérés en "faveur de 
l'Etat, évidemment préservé parleurs soins etleur 
énergie de Tanarchie et de la guerre civile. 

Indépendant par position, je consacrerai l'allo- 
cation accordée pour frais de représentation à 
l'acquit de la dette contractée envers les caisses 
d'épargne, fonds (jue le pouvoir immoral, cupide 
et déprédateur, qui vient d'être ignominieusement 
expulsé, aA'ait détourné au mépris de tout ce qu'il 
y a de plus sacré, des misères toujours crois- 
santes et qui avaient justement alarmé la conscience 
et la probité publique. 

L'ex-baron de Richemont 

Coiiduinné politique en IS3'i. » 

Le Club des Antonins (rue ÎNIoreau, faubourg 
Saint- Antoine) ouvert en mars 1848, avait pour 
président Delacollonge, connu par ses opinions 
révolutionnaires. 

Là les ouvriers dominaient. ((Ce club était le plus 
abominable de tous les clubs rouges de Paris. Nous 
avons plusieurs fois entendu dire près de nous lors 
du désarmement du faubourg Saint-Antoine, que 
la bannière sur la([uelle des insurgés avaient écrit 
ces mots : (( Sucées ■' viol , pillage. — Insuccès : 



386 LA VIE PARISIENNE 

meurtre et incendiey), sortait du Club des Anto- 
nins (1). » 

On peut encore citer parmi les clubs rouges où 
s'organisèrent avec le plus de passion les journées 
de juin : 

Le Club de la Belle Moissonneuse, ainsi nommé 
par ce qu'il se réunissait chez un marchand de 
vins à la barrière d'Ivry, A la Belle Moisson- 
neuse (2); quelques-uns des futurs meurtriers du 
général Bréa, et entre autres, Choppart et les 
frères Vappreaux, en faisaient partie. 

Le Club des Blessés de février; 

Le Club des Blessés et Combattants delà bar- 
ricade Saint-Merry, fondé par Kerseausie; 

Le Club du Château du Brouillard, k'Slont- 
martre ; 

Le Club des Condamnés politiques, rue Saint- 

(1) Alphonse Lucas, le^ (Jlubs et les Clubisles..., p. 26. .< Les 
journaux rouges, ajoule-t-il, ont nié (ils le devaient) l'exis- 
tence de la bannière du club des Antonins, et nous devons 
le dire, bien que cette bannière ait été vue et touchée par 
des milliers de personnages, leurs dénégations ont obtenu 
une certaine créance. Il est en effet difficile de croire à cer- 
taines choses... » V. le chapitre sur les journées de juin. 

(21 J'ai déjà cité plusieurs cafés-clubs, on en ajouterait 
facilement beaucoup d'autres: Bouet, rue Saint-Victor; 
Café du Progrès, faubourg du Temple, n" 1 ; Café de la Li- 
berté, faubourg Sainl-Antoine ; Café de l'Union, rue du 
Roule-Saint-Honoré, siège de l'Association des garç-ons li- 
monadiers, etc., etc. Les gardons limonadiers se réunis- 
saient aussi dans un café de la Cour des Fontaines, au Pa- 
lais National. 



CLUBS ET SOCIÉTÉS SECRETES 38T 

Honoré (salle Valentine), fondé en mars 1848. 
Président: Barbes; vice-présidents: Blanqui, 
Martin- Bernard; 

Le Club des Démocrates fraternels, rue de 
Gharonne, un des plus violents, un des plus ac- 
tifs ; 

Le Club de l'Émeute révolutionnaire, rue Mouf- 
fetard, 69, fondé en mai 1848. Il avait pour pré- 
sident le docteur Palanchon. A la fin de chaque 
séance, avant de se séparer, les membres de ce 
club entonnaient une chanson, célèbre à cette 
époque, et dont le refrain était: 

« Chapeau bas devant ma casquette, 
A genoux devant l'ouvrier (1)! » 

Le Club central des Jacobins (2), dans le pa- 
lais des Thermes, présidé par un ancien membre 
du club des Jacobins de 1793, Roybin, qui avait 
été libraire de la Convention nationale. 

Les cinq ou six Clubs des Montagnards ou de 
la Montagne. Le plus connu, qui mériterait à lui 
seul une étude détaillée était le Club de la Mon- 
tagne, rue Frépillon, 24, fondé en mars 1848. 
Président: l'abbé Constant; secrétaire: Madame 



(1) A. LccAS, les Clubs el les Clubistes, p. 130. 

(2) Il y avait plusieurs clubs des Jacobins, un entre autres qui 
siégeait dans lécole communale de la rue du Faubourg-du- 
Roule (président: Buclioz-Hilton). 



388 LA VIE PARISIENNE 

Noémie Constant ; membres du Ijureau : Léonard 
Gallois, Alffed Boiigeart, Louise Collet, Ganeau 
(\e Mapa/t), Jean Journet, Adèle Esquiros, Cons- 
tant Hilbey, l'ouvrier (tailleur") poète, exaspéré 
contre Lamartine, parce que celui-ci n'avait pas 
assez apprécié ses vers. 

Alphonse Lucas affirme (1) avoir entendu l'abbé 
Constant prononcer dans le club de la Montagne 
ces paroles que n'aurait pas désavouées un des cui- 
siniers du club de la Barrière du Maine : 

(( Nous ferons bouillir le sang des aristocrates 
dans les chaudières de la Révolution et nous en 
ferons des boudins pour rassasier les prolétaires 
affamés » ; 

Le Club de VOrgdJiisdtion du Travail ; 

Le Clah du Progrès, fondé par Hubert, le 
18 mars 1848; 

Le Club de la Révolution sociale ; 

Le Club des Quinze-Vin^t (celui-là se rendait 
justice: il s'était logé rue de Charenton). 

Réunir tout ces petits groupements politiques 
dans une œuvre commune, avec le même pro- 
oframme, avec le même mot d'ordre, les soumettre à 
une direction unique, et les rendre ainsi })lus actifs 
plus redoutables, refaire ce qu'avait fait ou es- 
sayé de faire, sous la Révolution, le club des Ja- 

(\) Les Clubs et les Cliihisles, p. 183. 



CLUBS ET SOCIÉTÉS SECRKTES 389 

cobins, ce fut l'idée du citoyen Longepied, mais, 
heureusement, suspect dès le début (l), il ne put 
la réaliser que d'une manière très incomplète. 

Il fonda le Club des Clubs, et, dans la Commis- 
sion Révolutionnaire instituée par celui-ci, il se 
fit donner la présidence. La Commission com- 
mença par nommer des délégués chargés d'aller 
républicaniser la province, qui en avait grand 
besoin. « Ces apôtres partirent en efl'et; mais la 
plupart d'entre eux restèrent en gage pour leurs 
frais d'auberges. Ceux qui purent s'échapper 
revinrent à Paris, et accusèrent Longepied de les 
avoir laissés en plan. » 

La Commission révolutionnaira avait d'abord 
siégé dans la maison de Sobrier, rue de Rivoli, 
numéro 16. C'est là qu'elle recevait les rapports 
envoyés des départements. Plus tard elle s'ins- 
talla dans une autre maison de la rue de Rivoli, 
au numéro 6. Longepied y fut arrêté, et les pa- 
piers du Club des Clubs y furent saisis ou détruits 

(1) Charles de la Varenne assure que Longepied avait reçu 
de Ledru-Roliin une somme de 100. oOO francs pour les 
missions qu'il envoya dans les départements. [Les Rouges 
peints par eux-mêmes. Paris, 1850, p. 57.) 

« Le Club des Clubs avait été institué par la police du 
gouvernement provisoire pour centraliser l'action des clubs 
sur les élections, ce qui signifiait faire élire ces messieurs 
et leurs coteries respectives. » Procès et défense du citoyen 
F.-V. fiaspnil devant la Haute-Cour si'ant à Bourges (brochure 
écrite par Raspail). 



390 LA. VIE PARISIENNE 

ce qui simplifia considérablement le règlement des 
comptes (1). 

Le 6 mars 1848 avait paru le prospectus de la 
Voix des Clubs, Journal des Assemblées popu- 
laires (rue des Bons-Enfants, 27) : 

Ce prospectus disait : « Le droit de réunion a 
été conquis au milieu des barricades. Désormais 
il n'est au pouvoir de personne d'en priver les 
citoyens. » * 

A peine en ont- ils été investis qu'un grand 
nombre de clubs se sont formés dans la capi- 
tale ; la vie politique s'y est réfugiée tout en- 
tière, un mouvement incessant' y règne ! Le pa- 
triotisme le plus ardent inspire tous ceux qui s'y 
rendent. 

Dans ces clubs se sont déjà révélés des talents 
hors ligne. Le prolétaire y traite les questions so- 
ciales, avec éloquence, souvent; avec un bon sens 
remarquable, toujours (2). L'homme du peuple 
et le fils du l)Ourgeois y confondent leurs vœux. 
La fraternité unit les cœurs, enflamme les coura- 
ges, ennoblit les esprits. » 

Fondée par Gustave Robert, dirigée ensuite 
par Garet de ISIontglave, inspecteur des sourds- 

(1) Comilé révolutionnaire, Club des Clubs cl la Commission, par 
LoxGEPiF.D, fondateur-président, et Laugier, secrétaire-tréso- 
rier. Paris, 1850. 

(2) Nous allons en voir (juelques exemples. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 391 

muets, la Voix des Clubs (i), que domina quel- 
que temps l'influence de Cabet, était quotidien. 
Elle avait pour principaux rédacteurs Victor 
Bouton, et cet Hippolyte Bonnelier, dont la Revue 
rétrospective publia un jour ce petit billet: 

a J'ai reçu des mains de M. Génie, de la part 
de M. Guizot, la somme de deux cents francs. 

Paris, ce 10 octobre 1846. 

Hippolyte Bonnelier. » 

Violence, imbécillité : ces deux mots caracté- 
risent très bien, si je ne m'abuse, l'éloquence de 
la plupart des orateurs des clubs, en 1848. 

A une extrême confiance en lui-même le peuple 
unissait la nicdcLclie de la persécution. Il se ju- 
geait non seulement sacrifié, mais méconnu. Il s'es- 
timait bien supérieur aux hommes qui le gouver- 
naient. Ceux-ci avaient beau lui prodiguer les 
.éloges, les témoignages d'admiration, il n'en était 
jamais rassasié, il ne les trouvait jamais suffi- 
sants .L'idée que toutes ces louanges pussent être 
intéressées, ou exagérées, ne lui venait même pas. 
On avait développé chez lui un amour-propre à 
la fois ingénu et démesuré. On parlait sans cesse 
de son dévouement, de sa générosité, de son pâ- 
li) N'est-il pas bizarre (lu'un inspecteur de sourds-muets 
soit devenu directeur dun journal qui s'intitulait : la Voix? 



392 lA VIE l'AniSIElS.NE 

triotisme, de son bon sens, de ses vertus. II y 
croyait, tout en trouvant qu'on ne lui faisait pas 
encore assez large mesure. Et il s'étonnait de se 
voir condamné, avec tant de qualités, par une so- 
ciété inique, à bâtir des maisons, à fabriquer des 
meubles, à tailler des habits, à cirer des parquets, 
pour des bourgeois, pour des capitalistes, qui lui 
étaient si inférieurs. 

Cette société qui ne leur rendait pas justice, qui 
les opprimait puisqu'elle leur refusait l'argent, les 
honneurs, les privilèges, beaucoup d'ouvriers pen- 
saient qu'il fallait la réformer de fond en comble, 
et tous s'en sentaient capables. 

Les uns étaient exaspérés, ulcérés, et la haine de 
classe perçait dans chacune de leurs phrases. 
D'autres, assez nombreux en 1848, étalaient un 
humanitarisme naïf. Ils détrônaient les rois et les 
empereurs, ils décrétaient la République univer- 
selle, ils fermaient les prisons, ils supprimaient 
les armées, et sur la terre épurée, pacifiée, il n'y 
avait plus que des frères. La France, couronnée 
d'olivier, tendait ses bras à tous les peuples des 
deux continents et tous venaient s'y précipiter. 

Imbu de ces idées, un savetier socialiste, con- 
vaincu qu'on fabrique une constitution aussi aisé- 
ment qu'un soulier, montait à la tribune de son 
club, et, devant un auditoire attentif et sympa- 
thique, exposait longuement son système politique, 



CLUBS ET SOCIÉTÉS SECI\ETES 393 

OÙ raffranchissemeut de lii Pologne voisinait avec 
la suppression du Capital. 

Celui-là n'était pas dangereux mais il y en avait 
de pires. Dans ces clubs de 1848, l'envie, le fa- 
natisme, prenaient la parole au moins aussi sou- 
vent que la niaise sentimentalité d'un humanita- 
risme de brave homme. 

Le 2 avril 1848, le Club de la Montagne adop- 
tait ces deux propositions : 

1" Que le monument élevé à la mémoire de 
Louis XVI soit consacré aux victimes du 9 Ther- 
midor. 

2" Que les statues des rois disparaissent de 
nos places, de nos jardins et de nos monuments. 

Le 17 octobre 1848, dans le Club du Château 
des Brouillards, le président, Arthur de Bonal, 
faisait cette déclaration qui ne choquait et n'éton- 
nait aucun de ses auditeurs : 

« Ceux qui sont au bagne ne sont pas les plus 
coupables. Un galérien est un homme d'élite placé 
dans un faux milieu, et qui a brisé le lien qui 
l'unissait à la société. » 

A côté des fanatiques et des naïfs, les toqués 
abondaient, et ils n'étaient pas les moins loquaces 
ni les moins écoutés. 

Le citoyen Muré s'exprimait ainsi, en posant sa 
candidature qui fut admise , dans le Club des 
Amis fraternels. 



31)4 LA. VIE PARISIENNE 

« Ce n'est point d'organiser le travail qu'il 
s'agit, il faut organiser l'oisiveté par la multipli- 
cation infinie des machines ; il faut que l'homme, 
au lieu de courber sa tête vers la terre, au lieu 
d'appliquer ses bras aux métiers, soit entouré 
d'agents mécaniques qui, sur un signe de sa main, 
enfantent des prodiges... » 

Et les agents mécaniques ne lui suffisant pas, 
il ajoutait : 

« Il faut que tous les ouvriers soient remplacés 
par des chiens savants chargés de surveiller les 
usines (1). » 

A la Société des Droits de VHomme et du Ci- 
toyen ^ le citoyen Duvivier, le 4 mars, terminait 
ainsi un long panégyrique du Communisme : 

« Pour mettre nos doctrines en pratique et accep- 
ter fi'anchement leurs conséquences, les hommes 
parvenus à l'âge de trente ans sont trop corrom- 
pus par les anciennes mœurs, trop endurcis, trop 
encroûtés dans l'ancien système ; on ne saurait dé- 
raciner chez eux des habitudes invétérées et qui 
sont passées à l'état de seconde nature. Il faut que 
ces hommes disparaissent de la société pour qu'elle 
soit régénérée. Il est indispensable, en un mot, de 
supprimer les hommes de trente ans et au-dessus. 
Ceux qui sont dévoués à nos principes, qui en 

(1) Alphonse Lucas, les Clubs et les Clubistes, p. 23. 



CLUBS ET SOCIETES SECRETES 39S 

veulent sérieusement le triomphe , doivent donc 
prendre une généreuse initiative en sortant volon- 
tairement de la vie, et s'immoler en philosophes 
pour assurer le régénération du monde et le bon- 
heur de l'humanité (1). » 

Je m'arrête là . Il est impossible de trouver 
mieux. 

(1) A. Luavs, ouv. cilé, p. IIP. 



X 



LES ATELIERS NATIONAUX 



« La classe laborieuse veut 
simplement ne pas Iravailler, 
comme vous, comme tout le 
monde. 

(Alphonse Karu, les Guêpes, 
octobre 1890.) 



A peine installé au 
pouvoir, le Gouverne- 
ment provisoire, pour 
remédier à la misère 
[troduite par la Révo- 
lution avait reconnu et 
proclamé le u droit au 
travail ». 

Louis Blanc, à qui 
était dû en grande 
partie ce décret, mettait généreusement à la dispo- 
sition de la République et du pays tout un système 




LES ATELIERS NATIONAUX . 397 

de théories sociales qui en rendait, affirmait-il, 
l'application aussi facile que féconde. 

Ce système, dont il importe de dire quelques 
mots, avant de parler des ateliers nationaux, la 
commission des Délégués du Luxembourg le for- 
mula en son nom : 

Suppression de la concurrence, du laissez-faire, 
du laissez-passer, qui ne permettent pas de propor- 
tionner l'offre et la demande et qui entraînent inévi- 
tablement, la surabondance des produits et l'avilis- 
sement des salaires. 

Sur les bases de l'association, création par 
l'Etat, pour la population ouvrière (par le rachat 
des chemins de fer, des canaux, des mines, etc.) de 
nouveaux centres de travail, transformés en ate- 
liers sociaux. 

Création d'ateliers agricoles (un par département) 
à l'aide d'un crédit de cent millions. 

Organisation unitaire d'assurances, de banque 
nationale ou banque d'état. 

Les ateliers sociaux différaient considérablement 
des ateliers nationaux et Louis Blanc lui-même n'a 
pas manqué de le constater : 

hes ateliers nationan.v, disait-il, tels que je les 
avais proposés (sous le nom d'ateliers sociaux) 
devaient réunir chacun des ouvriers appartenant 
tous à la même profession. 

Les ateliers nationaux tels qu'ils furent gou- 

26 



398 LA VIE PARISIENNE 

vcrnés })ar M, Marie, montraient entassés pêle- 
mêle des ouvriers de toute profession, lesquels, 
chose insensée, furent soumis au même genre de 
travail. 

Dans les ateliers sociaux, tels que je les avais 
proposés, les ouvriers devaient travailler à l'aide 
de la commandite de l'Etat, mais pour leur propre 
compte, en vue d'un bénéfice commun, 'c'est-à 
dire avec l'ardeur de l'intérêt personnel ,uni à la 
puissance de l'association et au point d'honneur 
de l'esprit de corps. 

Le système de Louis Blanc ne fut pas appliqué, 
ce qui lui donne le droit de prétendre qu'il aurait 
donné d'excellents résultats. 

Pour venir en aide à la classe ouvrière, victime 
de ses propres illusions, le Gouvernement se con- 
tenta de recourir à ce moyen, déjà employé, mais 
avec moins d'étendue et moins de frais, par la pre- 
mière Révolution. 

Les cahiers de 1789 demandaient « que l'on créât 
des ateliers de charité (1), publics, provinciaux, 
nationaux, où les personnes valides ou invalides de 
tout âge et sexe pussent trouver en tout temps une 

(1) C'est le vrai mot, et il s'applique aux ateliers nationaux 
qui furent, comme le remarquait Lamartine, dans son dis- 
cours à l'Assemblée nationale sur le droit au travail, non 
pas un système mais « une fatale et courte nécessité de la 
circonstance..., l'entrepôt secourable et momentané de cette 
immense population souffrante de Paris ». 



LES ATELIERS NATIONAUX 399 

occupation convenable à leur état et à leur situation». 

En mai 1789, la commune de Paris ouvrit des 
ateliers de terrassement à la butte Montmartre. 

En mai 1790, un décret de l'assemblée natio- 
nale ouvrit dans Paris des ateliers pour hommes et 
femmes, « attendu que la société doit à tous ses 
membres et la subsistance et le travail » formule 
qui se retrouvera dans la Constitution de 1793. 

Comment le Gouvernement provisoire fut amené 
à créer — par un décret du 27 février — à régle- 
menter les ateliers nationaux, et avec quelle rapi- 
dité et par suite de quelles causes les déceptions 
se produisirent, Daniel Stern va nous le dire (1) : 

« Le gouvernement, averti de l'embarras où 
se trouvaient les directeurs d'ateliers et de 1 agi- 
tation qui commençait à fermenter dans le peuple, 
crut Y j)orter remède en faisant faire des distri- 
butions d'argent, à titre de secours, aux ouvriers 
sans travail. Chaque mairie fut autorisée à déli- 
vrer à l'ouvrier, sur la vue d'un timbre constatant 
qu'il n'y avait pas de place dans les ateliers ou- 
verts, la somme d'un franc cinquante centimes 
par jour. Cette mesure exhorbitante produisit un 
effet désastreux. Le nombre des o ivriers oisifs 
s'accrut hors de proportion. Tous ceux à qui des 
professions sédentaires rendaient le travail du ter- 

(1) Histoire de la Révolution de tS'i8, t. I, p. 484. 



400 LA. yiE PAUISIENNt: 

rassernent trop pénible, les ouvriers- artistes, fon- 
deurs, graveurs, ciseleurs, mécaniciens, bijou- 
tiers, etc., dont les mains délicates répugnaient à 
remuer la terre, les employés dans les librairies 
et dans les magasins, inhabiles à manier le pic ou 
la pioche, préféraient à un labeur très rude et pas 
rétribué une grève que payait le Gouvernenient. 

L'appât d'un salaire assuré sans travail attira 
à Paris une masse énorme d'ouvriers des départe- 
ments et d'ouvriers étrangers (1). Le désordre 
arriva à un tel point que, le 2 mars, radministra- 
tion se déclara dans l'impuissance de contenir plus 
longtemps cette multitude oisive. » 

Ce futà cette époque qu'un jeune ingénieur civil, 
Emile Thomas (2 , proposa au Gouvernement une 

(1) Des mesures (insuffisantes, inefficaces) furent prises 
pour arrêter cette invasion des ouvriers provinciaux ou 
étrangers. Au début d'avril des ordres furent donnés, ou 
plutôt confirmés, pour qu'on n'admit dans les ateliers na- 
tionaux que des ouvriers domiciliés à Paris avant le 'lU fé- 
vrier. 

Par contre ,'et les difficultés s'en trouvèrent considérable- 
ment augmentées), les ouvriers parisiens refusaient de quit- 
ter Paris. Lamartine (dans son discours sur le Droit au 
irav'ail) rapporte re fait tvjiique que, dans les premiers jours 
de mars, un ingénieur en chef, chargé de la construction 
d'une ligne de chemin de fer, demand.i au ("louvernenient de 
lui envoyer 6.0U0 ouvriers des ateliers nationaux, qu'il 
aurait payés au même taux qu'à Paris. Aucun ne voulut 
partir. 

(2) Né à Paris, en 1822. Élève de l'École centrale des arts 
et manufactures, créée en 1829. Il avait professé, en 1816, 
l'économie rurale à VAlhénée de Paris. 



LES ATELIERS NATIONAUX 401 

nouvelle organisation des ateliers nationaux. Le 
6 mars, Marie, ministre des Travaux publics, prit 
cet arrêté : 

« Il sera établi à Paris un bureau central pour 
l'organisation des ateliers nationaux du départe- 
ment de la Seine. 

Ce bureau sera placé sous la direction de 
M. Emile Thomas, nommé à cet effet commissaire 
de la République. »> 

Et l'arrêté spécifiait en outre que les travaux 
ne pourraient être confiés qu'à des ouvriers domi- 
ciliés à Paris. 

Comment, en principe^ était -on admis ? 

« L'ouvrier se munissait d'abord d'un certificat 
de son propriétaire ou du logeur de son garni, 
constatant sa résidence à Paris ou dans le dépar- 
tement de la Seine. Ce certificat était soumis au 
visa et au timbre du commissaire de police du 
quartier. ^luni de cette pièce, l'ouvrier se rendait 
à la mairie de son arrondissement, où on lui déli- 
vrait, en échange, un bulletin d'admission aux 
Ateliers nationaux, lequel portait les indications 
du nom, du domicile et de la profession. Au moyen 
de ce bulletin, l'ouvrier était reçu par le directeur 
de l'atelier sur lequel le personnel pouvait être 
augmenté. 

Tant que le nombre des travailleurs inoccupés 
n'atteignit ])as le chiffre de six mille, tout alla 



402 LA VIE PARISIENNE 

bien ; mais lorsque ce nombre fut dépassé, les ou- 
vriers de chaque arrondissement, après avoir vi- 
sité successivement et infructueusement chacun 
des ateliers ouverts, revenaient à leur mairie, 
harassés de fatigue, mourant de faim et mécon- 
tents (1). » 

Poussées par un sentiment de pitié, louable mais 
dangereux, les municipalités donnaient des bulle- 
tins d'admission à des enfants. Emile Thomas 
raconte (2), que, le 15 mars, il en réunit, à la place 
de Vosges, quarante à cinquante dont le plus âgé 
avait dix ans. Il fallut bientôt créer pour cette 
catégorie de travailleurs en bas âge une demi- 
solde. 

Comme un bourgeois a, autant qu'un prolétaire, 
besoin de manger, le ministre des Travaux publics 
était sans cesse assiégé par des demandes pres- 
santes d'une multitude d'employés, d'artistes dra- 
matiques, de littérateurs, de peintres, de sculp- 
teurs, etc., qui revendiquaient le même droit au 
travail, c'est-à-dire qui désiraient, jusqu'au mo- 
ment où les affaires reprendraient, et même après, 
au besoin, être nourris par Tlîltat. Emile Thomas 
en reçut six cents, d'un seul coup (3). Incapables 



(1) Emile Tiiomvs, Histoire des AUiicrs nationaux. Paris, IS-tS, 
p. 29. 

(2) Id., ibid., p. 172. 

(3) Id., ibid., p. 127. 



LES ATELIEHS NATIONAUX 403 

d'un travail manuel, et d'ailleurs peu désireux de 
s'y astreindre, ils étaient chargés des émargements 
de la paye quotidienne et des inspections à domi- 
cile. Ces fonctions, peu fatigantes, étaient aussi 
attribuées à des pseudo - ouvriers qui, à défaut de 
titres sérieux, invoquaient d'exceptionnelles recom- 
mandations. Là aussi, comme ailleurs, s'exerça 
presque ouvertement le favoritisme (1). 

Les salaires avaient été réglés ainsi pour les 
jours de travail et les jours d'inactivité : 



Brigadier \^^. . 


3 fr. 


>. 


3 fr. 


.. 


Chef d'escouade 


. 2 fr. 


50 


1 fr. 


50 


Ouvriers . . . . 


i fr. 


» 


1 fr. 


» 



Les dépenses du premier mois s'étaient élevées 
à 1.400.000 francs. Pour les réduire, on se décida 
à abaiser à un franc par jour la paye des ouvriers. 

Les embrigadements n'avaient pas tardé à at- 
teindre un chiffre énorme : 

(1) Id , ibiil., p. 128. « Solliciteurs, coureurs de places, pro- 
tégés des protégé?, courtisans de toute sorte affluaient de 
toute part. David (d'.\ngers) demanda lui seul plus de 
7uu places. Tous les membres du Provisoire, et surtout 
MM. Louis Blanc, Flocon, Albert, le général Courtais, Caus- 
sidière. Sobrier et autres, ne tarissaient point en épHres, 
pour recommander les amis. •> Ch. de la. Varenxe, le Gouver- 
neinenl provisoire et Vllôlel de ville dévoilés. Paris, 18.50. 

(2) Les brigadiers avaient d'abord été nommés par la di- 
rection des ateliers nationaux. Les ouvriers se plaignirent 
qu'ils les faisaient trop travailler, et ils obtinrent le droit 
de les élire eux-mêmes. 



-404 LA VIE PARISIENNE 

Du 9 au i5 mars 5.100 

Du \6 au 31 mars 23.230 

Du l"au 15 avril 36.500 

Du 16 au 30 avril 34.530 

Du le- au 13 mai 13.610 

Du 16 au 31 mai 3.100 

Du l'^'- au 13 juin 1.200 

97.290(1) 

On avait donné à cette multitude d'ouvriers 
une sorte d'organisation militaire. 

L'escouade comprenait douze hommes du même 
arrondissement. Cinq escouades formaient une 
brigade (2), quatrebrigades une lieutenance, quatre 
lieutenances une compagnie de 900 hommes, 
sous l'ordre d'un chef de compagnie. 

L'Etat-major était installé dans le pavillon du 
parc Monceau.N:, meublé par les soins du directeur 
du Garde-Meuble, Germain Delavigne. 

Il se composait d'Emile Thomas et de quatre 
sous-directeurs, dont l'un était son frère, Pierre 
Thomas, et un autre Jaime, ancien vaudevilliste. 

On reprocha plus tard à cet état-major, bien 
intentionné sans doute, mais mal préparé à la 
tâche qu'il assumait, de n'avoir pas su empêcher 
le coulage, et même les véritables vols qui se pro- 
duisirent dès le début. 

(1) Rapport de lu Commission d'eiujuclc..., t. Il, j). 136. 

(2) La brigade complaît ôO hommes, en y comprenant le 
brigadier. 



LES ATELIERS NATIONAUX 405- 

Un rapport de trois membres de la Cour des 
Comptes, publié, avec les documents de l'en- 
quête parlementaire, le 3 août 1849, disait à pro- 
pos des comptes qui furent centralisés au pavillon 
du parc Monceaux : 

« Les irréf^ularités sont innombrables. Elle» 
résultent tantôt designatures omises, tantôt d'attes- 
tations incomplètes pour les paiements faits à 
ceux qui ne savent pas signer, tantôt des supplé- 
ments de paye non justifiés, des feuilles d'émar- 
gement mal dressées, des surcharges non approu- 
vées, des justifications accessoires non rappor- 
tées... 

Tantôt ce sont des feuilles où la même main a 
évidemment émargé pour un grand nombre de ti- 
tulaires, tantôt ce sont d'autres feuilles où la si- 
gnature du même individu est tout à fait diffé- 
rente du jour au lendemain ; tantôt enfin ce sont 
des brigades où, pendant quinze jours, pendant 
un mois, aucune absence n'est mentionnée sur 
les états, ce qui est certainement une grave pré- 
somption de fraude... » 

Les fraudes en effet étaient fréquentes. Des 
ouvriers se faisaient payer deux fois. Des briga- 
diers touchaient le salaire de travailleurs fictifs, 
qu'ils inscrivaient sur leurs listes. 

Des vols dont on ne s'aperçut que par hasard 
témoignent d'une remarquable ingéniosité: « Cer- 



406 LA VIE PARISIENNE 

tain contrôleur d'un des principaux théâtres de 
Paris, voyant, après février, le chômage drama- 
tique, s'imagina d'organiser un service médical 
pour les ateliers nationaux. Naturellement il se 
plaça à la tète de ce service et il eut sous ses or- 
dres une brigade tout aussi médicale qu'il l'était 
lui-même. Ses fonctions consistaient à faire cons- 
tater la maladie des travailleurs et à compter 20 
sous à chaque malade au lieu de 35 (1) que rece- 
vait chaque ouvrier valide. Qu'arrivait-il? C'est 
que nombre de travailleurs allaient toucher au 
chantier leur paye comme valide, puis se diri- 
geaient vers le service médical où ils étaient en- 
core payés comme malades. 

C'était là d'ailleurs une des mille et une escro- 
queries qui se pratiquaient journellement dans 
les chantiers et les ateliers nationaux. Surprenait- 
on un ouvrier ou un employé en flagrant délit, on 
se bornait à lui faire rembourser la somme détour- 
née par lui, cil le luemiçant île le mettre à la 
porte, s'il recoîumençait. 

Mais comment aurait-on exécuté cette menace ? 
Au bout de quelques jours, les ouvriers se refu- 
saient hautement à subir les appels sur les chan- 
tiers. Ils invectivaient leurs chefs, se moquaient 
de leurs ordres et étaient toujours prêts à com- 

(li La paie élait descentlue de 2 francs à 3."j sous. 



LES ATELIERS NATIONAUX 407 

mettre contre eux des actes de violence. Ainsi, 
dans les bureaux de ce service médical dont nous 
parlons, il avait fallu placer un poste de gardes 
mobiles pour présenter la baïonnette aux réclama- 
tions les plus forcenées (1). » 

Pour occuper ces ouvriers, qui coûtaient si cher 
à l'Etat, M. Emile Thomas avait proposé au Gou- 
vernement provisoire de ^I. Marie l'exécution de 
divers travaux, parmi lesquels je me bornerai à 
citer les plus importants : 

Le terrassement d'un chemin de fer de ceinture ; 

La construction du chemin de fer d'Argenteuil ; 

L'achèvement des chemins de fer de Lyon, de 
Chartres, de Strasbourg, de Bordeaux et du 
Centre ; 

Le creusement de canaux de Saint- Maur, de 
Saint-Denis ; 

Le dock sec et à flot d'ivrv ; 

Le prolongement de la rue des Pyramides, et de 
la rue de la Bourse ]usqu\ui boulevard ; 

Le prolongement de la rue de Bivoli ; 

Un pont sur la Seine en face de la Préfecture de 
police ; 

Un chemin de lialage de Neuilly au canal Saint- 
Denis ; 

L'exécution du boulevard Montmartre ; 

(1) Les Mois de nourrice de la Héf)iiltli>iHc. Paris, s. d. (1850?) 
p. 46. 



408 LA VIE PARISIENNE 

L'abaissement des buttes Saint- Chaumont au 
profit de la commune de Belleville ; 

La continuation du Louvre ; 

La construction de l'Opéra aux Cljamps-Elysées. 

En réalité, la plantation des boulevards fut, de 
tous ces travaux, à peu près le seul auquel on put, 
tant bien que mal, astreindre les ouvriers des ate- 
liers nationaux. Les uns grattaient la terre en 
ayant soin de se fatiguer le moins possible. Les 
autres allaient prendre des arbres dans les pépi- 
nières et, en formant des cortèges, en chantant 
des chansons patriotiques ou bachiques, en inter- 
pellant les passants, en se moquant de leurs chefs, 
apportaient triomphalement sur les boulevards ces 
arbres, dont le petit voyage revenait à un prix très 
élevé (1). 

Se faire nourrir par l'Etat, c'était le véritable 
but que se proposaient la plupart de ces ouvriers. 
Beaucoup d'entre eux étaient communistes et ne 
s'en cachaient pas. « Il s'était forme, remarque 
Philarèthe Ghasles(2), chez les ouvriers des gran- 
des villes, à Paris surtout, des associations terri- 
bles qui avaient pour but de prendre l'argent des 
riches. » 

Leur paresse, une paresse volontaire, systéma- 
tique, et en quelque sorte agressive, s'accommodait 

(1) Daniel Stekn, Hisloire de la Révolution de /^W, t. I, p. -187. 

(2) Mémoires, t. II, p. 127. 



LES ATELIERS NATIONAUX 409 

très bien de ces théories, où l'envie jouait un rôle 
important : 

Chaque mairie fut autorisée à délivrer à l'ouvrier 
inemplo3é, et sur la vue d'un timbre constatant 
que nulle place n'existait aux ateliers ouverts, la 
somme de 1 fr. 50 par jour. 

L'ouvrier travaillant aux ateliers de terrassement 
recevait, lui, quel que fut son âge, la tâche accom- 
plie et sa profession, la somme fixe de deux francs. 

L'ouvrier faisait ce calcul bien simple et le faisait 
tout haut : l'Etat me donne trente sous pour ne rien 
faire, il me paye quarante sous quand je travaille. 
Donc, je ne dois faire que pour dix sous de travail (1 ) . 

Aussi, et dès le !'=■■ mars, la grève payée était 
autorisée, instituée, provoquée ; à côté delà garde 
mobile, cohorte prétorienne qu'on enrôlait à trente 
sous par jour, mais qui, du moins, avait des mo- 
tifs de création plausible, on créait un autre corps 
de lazzaroni officiels, payés de même trente sous 
par jour (2). 

(1) Le Rapport delà Cour des comptes donne ces détails, 
sur les Ateliers nationaux, fondés à Lyon par Emmanuel 
Arago : « Le travail exécuté depuis le 31 mars jusqu'au 
27 mai par l'atelier national proprement dit consiste en 
3.001 mètres, 25 centimètres cubes de terre extraite et trans- 
portée à la distance moyenne de 30 mètres. La dépense 
correspondante est de 48.1% francs. Le prix du mètre cube 
est donc revenu à 16 fr. 06. En temps ordinaire, le même 
travail serait payé à un entrepreneur ôi centimes. » 

(2) Emile Thomas, Histoire des Ateliers nationaux, p. 30. 



410 LA VIE PARISIENNE 

Ces lazzaroni officiels, menaient, à côté des 
vrais ouvriers Immiliës par leur situation (1), 
une existence aussi agréable que peu fatigante. 

« J'eus plusieurs fois, écrit clans ses Souvenirs 2) 
le Dr. Fournies de la Saboutie, occasion de voi r 
les prétendus ateliers nationaux. Il y avait, et en 
grand nombre assurément, de braves gens, à la 
figure honnête, aux manières convenables, de 
bons ouvriers qui auraient désiré gagner le salaire 
qu'on leur donnait ;mais là comme ailleurs, ré- 
gnait la minorité turbulente, perverse, ne rêvant 
que le trouble et le désordre, ne travaillant pas et 
ne laissant pas travailler les autres. Les journées 
se passaient à crier, à chanter, à pérorer. Quel- 
quefois, divisés en plusieurs groupes, ils jouaient 
au loto, aux cartes, aux dés, ils dansaient entre 
eux des sortes de danses sauvages (3). Ils ne disaient 
pas les ateliers, mais les râteliers nationaux. Au 
refrain de l'air des Girondins : 

Mourir pour la Pairie 



(1) « Au lieu de dépenser tant d'argent dans les Ateliers 
nationaux, où l'on me donnait à moi, par exemple, 50 sous 
par jour pour ne rien faire, naurail-on pas eu raison, plutôt 
que de laisser mourir des hommes de faim, tandis que d'au- 
tres regorgent, d'organiser le travail ? » Déposition de Ha- 
cary, chef de barricade dans le quartier Saint-Antoine (il 
était mécanicien). Audience du 2* Conseil de guerre. 

(2) Souvenirs d'un Médecin de Paris. 

(3) Danses sauvages, c'est sans doute exagéré. 



LES ATELIERS NATIONAUX 411 

ils avaient substitué : 

Nourris par la Patrie, 
C'est le sort le plus beau... 

D'autrefois, ils faisaient des lectures, l'Histoire 
des Girondins était commentée par eux à leur 
manière. » 

Un autre témoin, Alphonse Balleydier (1) repro- 
duit le récit que lui fit une dame de ses amies de 
la visite qu'elle avait faite à l'un des ateliers natio- 
naux : 

« Les travailleurs du Champ de Mars jouaient, 
les uns au bouchon, les auti'es lisaient la Gazette 
comme de vieux rentiers de province, d'autres se 
reposaient doucement sous de frais ombrages et sur 
le vert gazon, comme les amoureux bergers de 
Fiorian ; ceux-là sans doute me prirent pour quel- 
que princesse déguisée en Estelle, car ils se pré- 
cipitèrent en criant : A bas les aristocrates ! Ils se 
disposaient à me faire mettre pied à terre, lorsque, 
fort lieureusement pour moi, un jeune garde mo- 
bile qui se trouvait là, prenant chaudement ma 
défense, retint à la distance de son sabre mes 
agresseurs, et donna à mon cocher le temps de 
reprendre au grand galop le chemin de Paris. » 

Ces ouvriers étaient atteints comme le reste du 

(1) Histoire de la Garde mobile dans les Journérs de février. Pa- 
ris, 1848, p. 17. 



412 LA VIE PARISIENNE 

pays, de celte clabomania que nous avons signa- 
lée dans le chapitre précédent. 

Le 5 avril, s'était formé, au parc Monceaux, salle 
du Manège, le Clah central des Ateliers natio- 
naux^ avec Emile Thomas comme président : 

Chaque brigade y envoyait pour la représenter 
un délégué qui touchait 2 fr. 50 par jour, plus un 
cachet de présence de 25 centimes. 

Le vaudevilliste Jaime recevait dix francs par 
jour pour prendre la parole dans chaque séance du 
club. 11 lui arriva souvent (et c'était, d'ailleurs, 
dans ses attributions) de calmer par un mot d'es- 
prit, et plus encore par un calembour, les clubistes 
les plus exaltés. Ils riaient et ils étaient désarmés. 
Ce maintien de l'ordre par le vaudeville est une 
-des plus ingénieuses inventions de l'époque. Mal- 
heureusement, à la longue, elle perdit beaucoup 
de son efficacité. 

Dans la même salle du Manège fonctionnait le 
Club des Brigadiers des Ateliers nationaux. 

Ce fut ce club qui se chargea de répondre par 
une affiche placardée, le 22 juin, sur les murs de 
Paris, à un discours dans lequel le ministre des 
Finances, Goudchaux, qui avait succédé à Marie 
montrait combien les ateliers nationaux étaient à 
la fois ruineux et inutiles (^1) : 

(1) Et il convient de rappeler à ce propos que la plupart 
des brigadiers étaient de pseudo-ouvriers (les pseudo-ou- 



les ateliers nationaux 413 

<( Les Travailleurs des Ateliers Nationaux 
AU Citoyen Goudchaux 

Citoyen Goudchaux, 

Est-ce bien vous qui avez été le premier mi- 
nistre des Finances de la République, conquise au 
prix du sang par le courage des travailleurs ; de 
cette République dont la première promesse a été 
d'assurer le pain de chaque jour à tous ses enfants 
en proclamant le droit de tous au travail ? Ce 
travail, qui nous le donnera, si ce n'est l'Etat, 
lorsque l'industrie a fermé partout ses ateliers, 
ses magasins et ses usines? N'avons-nous pas 
reçu les premières et les plus profondes blessu- 
res dans le duel social du crédit aux abois avec 
l'enfantement des idées nouvelles? Hier, martyrs 
pour la République sur les barricades, aujourd'hui 
ses défenseurs dans les rangs de la garde na- 
tionale^ les travailleurs pourraient la considé- 
rer comme leur libératrice; ils aiment mieux la 
regarder comme leur mère. Voudriez-vous qu'elle 
fût pour eux une marâtre ? 

vriers abondaient dans les Ateliers nationaux). Maxime du 
Gamp reraarijue dans ses Souoenirs de l'année IS'iS que pres- 
que tous les concieij^es de FarPs en faisaient partie. La 
paie (le ces brigadiers s'élevait à elle seule à i)rès de 
300.000 francs par jour. 

27, 



414 LA VIE PARISIENNE 

Pourquoi ces clameurs, ces préventions injus- 
tes, ces accusations calomnieuses contre les ate- 
liers nationaux ? Ce n'est pas notre volonté qui 
manque au travail, c'est un travail utile et appro- 
prié à nos professions qui manque à nos bras ; 
nous le demandons, nous l'appelons de tous nos 
vœux! Quel appoint avons-nous fournis aux ras- 
semblements, aux émeutes? Quelles sont les ar- 
restations sérieuses faites parmi nous ? 

Que d'absurdités, que de mensonges ont 
égaré l'opinion publique à notre égard! Tantôt 
c'étaient des brigadiers trouvant le moyen de 
faire 20.000 francs d'économies sur 5.000 francs 
de recette employés à la paye de cinquante-six 
travailleurs pendant trois mois. Tantôt les briga- 
diers étaient transformés en espèce d'agents de 
police ou de commissaires interrogateurs, chargés 
de demander les professions de foi politique des 
travailleurs. Une autre fois, c'était une dilapida- 
tion effrayante des deniers publics, parce qu'une 
direction encore inexpérimentée, confiante en la 
loyauté de ses intentions et dans celle des ou- 
vriers, s'était montrée plus soucieuse de leur venir 
en aide que d'observer les règles et la forme ad- 
ministratives. Un épurement complet, un recense- 
ment détaillé, admirablement improvisé en quel- 
ques heures, ont fait justice de ces imputations. 

Des ouvriers préfèrent, dit-on, recevoir 1 fr. 15 



LES ATELIERS NATIONAUX 415 

par jour à ne rien faire dans les ateliers natio- 
naux, tandis qu'ils pourraient gagner 6 à 8 francs 
chez leurs patrons. De grâce, qu'on nous indique 
les maisons qui offrent ces avantages; qu'on nous 
signale les noms des ouvriers récalcitrants qui 
abusent du pain de la misère. Leur place n'est 
pas dans les ateliers nationaux. 

Pourquoi les ateliers nationaux excitent-ils au- 
tant votre réprobation, citoyen Goudchaux ? Ce 
n'est pas leur réforme que vous demandez, c'est 
leur suppression complète. Mais que fera-t-on 
de cette masse de cent dix mille travailleurs atten- 
dant chaque jour de leur modeste paye les moyens 
d'existence pour eux et leur famille ? Les livrera- 
t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraî- 
nements du désespoir? Les jettera-t-on en pâture 
aux factions liberticides ? Vous préféreriez sans 
doute que les fonds versés dans les ateliers natio- 
naux fussent remis à des chefs d'industrie et à 
des entrepreneurs, qui les emploieraient d'abord 
à payer leurs billets en souffrance. Vous êtes ban- 
quier, citoyen Goudchaux, comme ce bon M. Josse 
était orfèvre. 

Loin d'être une mauvaise institution, les ate- 
liers nationaux sont une création admirablement 
philanthropique qui peut avoir les meilleurs résul- 
tats, sous une administration sage et habile : c'est 
l'organisation qui leur a manqué. Il faut à l'indus. 



416 LA VIE PAFUSIENNE 

trie un réservoir pour alimenter et une pépinière 
pour lui fournir des ouvriers connus, de bons em- 
ployés et de bons comptables. Il faut un déversoir 
pour recevoir ses blessés et ses invalides. L'Etat, 
qui .a droit au dévouement de tous, doit aussi 
assurer l'existence de tous. 

Le citoyen Goudchaux veut évidemment étouf- 
fer les idées socialistes qui germent dans toutes 
les tètes, et c'est sans doute pour arriver à ce 
but qu'il propose de commencer par la désorga- 
nisation des ateliers nationaux, qui auraient pu, 
dans l'avenir, former de vastes associations de 
chaque corps d'état. Mais qu'importe ! Quoi qu'il 
fasse, il ne parviendra pas plus à nous désunir 
qu'à déraciner de nos esprits et de nos cœurs 
l'idée dominante dont le triomphe est assuré! 

Ouvriers appelés à la construction de l'édifice 
social, organisez, instruisez, moralisez les ateliers 
nationaux, mais ne les détruisez pas. La Répu- 
blique démocratique ne peut vouloir cet attentat 
fratricide. 
. . Vive la République ! 

Pour tous les travailleurs, les membres de la 
commission nommés pour représenter les quatorze 
arrondissements. . . 

Les membres du bureau provisoire du Club de 
l'Union des brigadiers des ateliers nationaux : 

Le Président: A. Lampehièue 



LES ATELIERS NATIONAUX 417 

Les Vice-Présidents : Corteuil, Leprestre-Du- 

BOCAGE 

Les Secrétaires: G. Florimond, Loyot 

Les Commissaires: Giffard, Goffixon, Lefran- 
SAY, Gadion, Vignon 

Le Trésorier: Fayet. » 

L'opinion publique, et même, ce qui est signifi- 
catif, une partie notable de l'opinion ouvrière se 
montraient de plus en plus hostiles aux ateliers 
nationaux. On commençait à trouver qu'ils coû- 
taient beaucoup trop cher (1) non seulement pour 
les travaux qui leur étaient confiés (et dont ils s'ac- 
quittaient fort mal) mais aussi pour les services 
qu'on en attendait. 

En effet, dans la pensée du Gouvernement, les 
Ateliers nationaux devaient être à la fois « un ex- 
pédient loyal pour offrir à la populatien ouvrière 
un salaire et du pain (2) » et un moyen de former 
« au lieu d'une force, à la merci des socialistes 
et des émeutes, une armée prétorienne, mais oisive, 
à la merci du pouvoir (3) ». 

(1) Seuls les ateliers de femmes organisés dans les douze 
arrondissements de Paris ;ct où on confectionna, pour les 
armées, des chemises et autres objets de lingerie) rappor- 
tèrent à peu près ce qu'ils avaient coûté. 

(2) Garnier-Pagès. 

(3) Lamartine, Histoire de la Rêvolalion de /écrier, t. II, p. 120 
— et il ajoute : " Commandés, dirigés, soutenus par des 
chefs qui avaient la pensée secrète de la partie antisocia- 
liste du Gouvernement, les ateliers contre-balancèrent jus- 



418 LA VIE PARISIENNE 

Or cette armée prétorienne, qui était aussi dans 
son ensemble une armée de fainéants, devenait 
par ses tendances, par sa masse, chaque jour plus 
dangereuse. 

On ne pouvait plus, dans la détresse financière 
où se trouvait le pays, la nourrir ';[]. Il fallut la 
supprimer. 

Mais ces ouvriers des Ateliers nationaux, ou 
du moins beaucoup d'entre eux, s'étaient bien vite 
habitués à être payés à ne rien faire. Ils ne deman- 
daient qu'à continuer. 

Dans la séance du 16 mai, à la Chartre, Dupin 
avait dit: «Nous avons tous le même but; nous som- 
mes animés des mêmes sentiments ; nous formons le 
même désir, et ce désir est le vœu de la France 
entière, le vœu de Paris, du bo?i Paris. Car il ne 
faut pas prendre pour l'expression de la capitale 
cette population de travailleurs en disponibilité 
qu'on devrait envoyer dans des ateliers militaire- 
ment organisés, pour lui faire gagner, en travail- 



quà l'arrivée de l'Assemblée nationale, les ouvriers sectaires 
du Luxembourg et les ouvriers séditieux des clubs. Ils 
scandalisaient par leur niasse et l'inutililé de leurs travaux 
les yeux de Paris ; mais ils protégèrent et sauvèrent plu- 
sieurs fois Paris à son insu. » 

(1) Le dernier recensement des Ateliers nationaux, le 
20 juin, comptait 120.000 ouvriers, et constatait (fu'il y avait 
encore à cette date 50.000 demandes d'admission. « Tout 
Paris, disait Léon Faucher, dans son rapport à l'.Vssemblée, 
y passera. » 



LES ATELIERS NATIONAUX 419 

lant, des salaires qu'elle obtient aujourd'hui, en 
ne travaillant pas. » 

A cette déclaration répondirent de nombreuses 
affiches placardées par des ouvriers et entre autres 
celle-ci qui parut aussi en brochure, et qui est due 
à un certain Sibert, qui avait la spécialité de ce 
genre d'affiches, et en vivait : 

« RÉPONSE 

DES Ouvriers 
A Monseigneur Dupi:? 

Monseigneur Dupin, 

Nous ne sommes pas des gens qui demandent 
V aumône. La république a promis, par le travail, 
de faire vivre ses enfants ; donnez-nous donc du 
travail qui nous permette de vivre comme des 
hommes libres doivent vivre, et vous verrez, mes- 
sieurs les satisfaits, si nous sommes des Lazza- 
roni, ne demandant pas mieux que de nous nour- 
rir des deniers publics. Ce n'est pas nous, du reste, 
qui avons demandé qu'on instituât les ateliers na- 
tionaux, et ce ne sont pas les hommes qui ont fait 
le 24 février que vous embrigaderez militai- 
rement. Peuple de votre mauvais Paris (vous qui 
pensez et agissez comme M. Dupin) vous ne nous 
trouvez beaux que sur nos barricades ; dans ces 
moments-là nous sommes magnifiques, généreux. 



420 LA VIE PARISIENNE 

grands, braves, héroïques même ; il n'est de flatte- 
ries que vous ne nous prodiguiez et sur tous les 
tons vous nous faites nos louanges ; nous sommes 
enfin, quand vous tremblez, quand a^ous craignez 
la vengeance, le Peuple du bon Paris ; oh ! c'est 
qu'alors vous savez (|ue nous pouvons vous faire 
demander grâce, messieurs les satisfaits : tant 
c[u'il y aura des caves pour vous cacher, les jours 
que, poussés par la souffrance, éclate notre colère, 
nous ne vous verrons jamais en face ; ce n'est que 
gardés par 40.000 soldats, à l'ombre de 40.000 
baïonnettes, que vous oserez épancher votre bile, en 
prodiguant au peuple l'outrage que nous ne savons 
pas punir. Gardez-vous d'oublier, messieurs les 
monarchistes, que ce n'est pas pour rester vos 
esclaves que nous avons fait une troisième réA^olu- 
tion ; nous avons combattu votre organisation so- 
ciale, seule cause du désordre et de la misère qui 
dévore et ravale la société actuelle, et où la force 
brutale fait seule la loi. Inspirés par l'esprit de 
justice, par le saint amour de nos droits, nous 
voulons nous régir par ces institutions, dont l'har- 
monique sagesse émane do Dieu même ; nous 
sommes certains, par l'association, de pouvoir nous 
appartenir et n'avoir plus de maîtres. L'associa- 
tion était la seule institution équitable qui soit dans 
la nature, et la seule par conséquent qui puisse 
donner au monde, à tous les peuples, la Liberté^ 



LES ATELIERS NATIONAUX i^ll 

la vraie Fraternité^ La vraie Indépendance et la 
Paix universelle. Sans l'association, toutes ces 
belles paroles ne sont que des mots morts qu'on lit 
sur nos drapeaux, mais dont les cœurs sont vides ; 
il n'y a dans ce monde, chez tous les peuples^ 
qu'asservissement éternel, qu'anarchie, des maîtres 
et des esclaves. 

L'aumône que vous nous faites n'est vraiment 
qu'une aumône, elle de^a^ait être quelque chose de 
plus digne, c'est-à-dire une restitution. De vrais 
républicains ne font pas l'aumône, ils donnent à 
leurs frères et leurs frères -leur donnent, ils agis- 
sent comme Dieu. Celui qui s'écarte de cette loi 
de justice, de cette loi suprême, est un impie par 
Dieu maudit. C'est nous, M. Dupin, qui avons 
pris sous notre sauvegarde vos fortunes et vos 
propriétés, pendant les trois journées ; à ce seul 
titre, riches égoïstes aux instincts de Caïn, qui, 
comme lui, assassinez vos frères. 

Vous avez à rougir de nous faire qu'une aumône. 
Vous serez toujours les mêmes, et cette fois encore 
le cœur généreux des travailleurs que vous insul- 
tiez vous a sauvés ; sévir contre vous pourtant 
eût été justice, mais si nous mettons en l'Etre su- 
prême toutes nos espérances, c'est parce que nous- 
sentons qu'inspirés par lui nous saurons, avec une 
ferme volonté, faire triompher l'ordre et l'intégrité, 
là où vos institutions égoïstes et corruptrices n'ont 



422 L\ VIE PARISIENNE 

jamais l'ait régner que l'anarchie et propager ces 
maximes vraiment avilissantes, au contact desquel- 
les l'esprit humain s'altère et se dégrade, où le cœur 
se corrompt et n'offre à la société, à la patrie que 
des âmes avilies. Hommes du bon Paris, vos légis- 
lateurs ont si bien travaillé que si nous les avions 
laissé plus longtemps gouverner, ils auraient fini 
par extirper tout ce que Dieu a mis de généreux 
et de sublime dans la nature humaine. Plaignez- 
vous, messieurs les satisfaits, messieurs les hom- 
mes d'élite, du fardeau qu'en ce moment le pauvre 
peuple fait peser sur vous ! Reprochez-nous les 
vingt-trois sous de pain que vous nous donniez de 
si mauvaise grâce ! en ces jours de crise et de 
misère profonde, où tous les travaux sont suspen- 
dus ! en ces jours où il ne manque plus que la 
famine, où la mère manquant de nourriture 
n'aura plus bientôt à donner à son enfant, à 
sa pauvre créature, qu'un sein desséché ou un 
lait corrompu par la faim ! Plaignez-vous, mes- 
sieurs, cela ne vous empêche pas de manger les 
meilleurs morceaux et de boire le Champagne 
à votre dessert. Nos sueurs vous enrichissent et se 
changent en vins fins dans a-os go.siers aristocra- 
tiques ; oui ! votre bien-être et vos fortunes en- 
fin vous ont été acquis par notre travail, car, vous 
le savez bien, nous ne sommes malheureux que par 
vous et à cause de vous ; nos maux sont votre ou- 



LES A.TELIERS >'ATIONAUX 423 

vrage. Vous avez exploité et voulez toujours exploi- 
ter le producteur, et la société ne parait si diffi- 
cile à réorganiser que parce que vous seuls y met- 
tez des entraves en écartant de la vérité des mil- 
liers de nos frères, que vous influencez autant 
par vos positions qui leur imposent que par le mot 
d'utopistes, par lequel si déloyalement vous nous 
désignez. Allez, quoi que vous fassiez, la vérité se 
ferajour, et comme l'eau qui coule, le progrès dont 
vous êtes ennemis intéressés, suivra son cours. 
Vous aurez beau faire, nous mépriserons toujours 
vos insultes, et le temps n'est pas loin qu'à votre 
grand regret vous n'aurez plus d'esclaves, et que 
le seul et vrai titre de noblesse qu'ambitionnera 
l'honnête homme, le bon l'épublicain, sera le titre 
d'ouvrier. 

Signé par tons les ouvriers' 

Frères nous ne sommes pas riches, apportez- 
nous votre coopération, ne serait-ce que 5 centimes 
pour répandre cette affiche à 10.000 exemplaires. 

On reçoit les lettres affranchies. 

Auguste Sibeut, brigadier, 

82, rue de la Tixeranderie, au 2% recevra les 
souscriptions. » 

On se décida à une mesure qui devenait inévi- 
table. 



-424 LA VIE PARISIENNE 

Le docteiii' Trelat, qui, le 11 mai, avait remplacé 
Marie aux; Travaux; publics, reçut mission de débar- 
rasser Paris des ateliers nationaux. 

Il prit un arrêté (le 4 juin d'après lequel : 

1*^ Les hommes de 18 à 25 ans seraient tenus de 
s'enrôler ou congédiés ; 

1" Tous ceux qui ne justifieraient pas, avant le 
24 mai, de six mois de domicile, ne recevraient 
plus aucune solde ; 

3" Les patrons auraient le droit de requérir sur 
les listes d'embrigadement, et au prix de deux francs 
par jour, les ouvriers dont ils auraient besoin . 

Tout le reste devait être congédié dans un bref 
délai. 

Emile Thomas alla transmettre la protestation 
des iVteliers nationaux au ministre des Travaux 
publics. Il ne put obtenir qu'un répit de vingt - 
quatre heures. Le 25 mai, on créa une commission 
dont faisait partie son futur remplaçant, Louis 
Lalanne. On l'obligea à donner sa démission, et, 
après avoir été gardé à vue, il fut, le 27 mai, 
expédié à Bordeaux, sans avoir manifesté le 
moindre désir d'y aller. C'était ce qu'on appela 
une « mission extraordinaire » 

Les Ateliers nationaux n'existaient pour ainsi 
dire plus, lorsque parut l'arrêté de Trélat, relardé 
depuis un mois. Les ouvriers y avaient déjà répondu 
par les émeutes de juin. 



XI 

Manifestations et Émeutes, 
Les Journées de Jujn. 



Cette période de qua- 
tre mois environ qui 
s'étend de la révolution 
j^ '', aux journées de juin 
I d- ./'-^^^ '^^ ^'\ n'a été qu'une sucees- 
i '^v'i-tih ,X''^ sion d'émeutes. Elles 
tendaient à appliquer 
les tliéories de certains 
membres du Gouverne- 
ment. Les discours so- 
nores et creux, dont on était si prodigue à cette 
époque, elles essayaient de les transformer en 
réalités. 

Tant que le peuple conserva ses illusions sur 
ceux qui le gouvernaient, ces émeutes furent plutôt 




Socialisme. 



4''26 LA VIE l'AUISIENNE 

des manifestations un peu bruyantes, où les élé- 
ments mauvais formaient l'exception. 

Le 17 mars, à trois heures de l'après-midi Ma- 
dame de Lamartine recevait de son mari, qui se 
trouvait alors à l'Hôtelde ville, ce billet : « Tout va 
à merveille. Ledru-Rollin se conduit très bien. Le 
peuple défile tranquillement. » 

Le 15 avril les ouvriers criaient : «Vive la bonne 
République ! Vive l'Égalité ! Vive la vraie Répu- 
blique du Christ ! » 

Le 15 mai, ce qui dominait dans cette plèbe soule- 
vée et frémissante, ce n'était pas le mécontente- 
ment ni la haine de classe, mais le désir de mani- 
fester en faveur de la Pologne. 

Le Gouvernement était en grande partie respon- 
sable de cet accès de Donquichottisme. L'affran- 
chissement de la Pologne, et de tous les peuples 
opprimés, était une des utopies, les plus généreu- 
ses, et les moins réalisables, en 1848. Le 2 mars, 
Marrast, qui habillait son scepticisme à la mode 
du jour, disait, devant la tombe d'Armand 
Garrel : 

«... Nous avons aujourd'hui un grand devoir à 
remplir... Ce devoir, c'est de prêcher partout 
l'union, la concorde... C'est de montrer que nous 
sommes un peuple indivisible, fort, décidé ferme- 
ment à maintenir nos droits, et aussi les droits de 
tous les peuples qui ont combattu pour la liberté de 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 4"27 

la Suisse, de l'Italie, de l'Espagne et de la Po- 
logne ! 

Au pied de cette tombe, je suis heureux de pou- 
voir saluer tous ces peuples pour lesquels s'ouvre 
une nouvelle ère. 

Nous succédons à un Gouvernement qui subis- 
sait la paix; nous sommes en position, aujourd'hui, 
de l'imposer à l'Europe... On nous disait, il y a 
quelque temps : Si la France est sage, elle aura la 
paix. .. Et nous maintenant nous disons à l'Europe : 
Si elle est sage !... » 

Et à ce moment la voix de l'orateur était cou- 
verte par les applaudissements. L'Europe républi- 
canisée, les empereurs et les rois oblig-és de briser 
les chaînes de leurs malheureux sujets et de se coif- 
fer, comme jadis Louis XVI, du bonnet rouge, 
voilà ce que voyaient des milliers d'auditeurs à 
travers les phrases enflammées de son discours. 

Le 13 mai, près de cent mille citoyens, presque 
tous de la classe ouvrière, avaient parcouru les 
boulevards en criant : « Vive la Pologne ! » 

Ce sentiment domina, jusqu'à la fin, dans la par- 
tie saine du peuple. Louis Blanc le constate et il 
cite un exemple très caractéristique de cette exal- 
tation : « Je tiens, dit-il, de M. Moukton Milnes 
qu'au plus fort du tumulte, il remarqua un vieil- 
lard, un Français, qui pleurait à chaudes larmes 
et s'écriait d'une voix passionnée : a Pauvre Polo- 



428 LA VIE PARISIENNE 

gne ! pauvre Pologne ! Elle sera donc sauvée (1) ! » 
Les meneurs le savaient bien, qu'en s'adressant 
à la générosité — et à la naïveté et à l'ignorance — 
du peuple le pluscapaljle d'emballement et le moins 
capable de réflexion, ils arriveraient à leur but. 
Dans la matinée du 15 mai, Sobrier avait fait 
afficher sur les murs de Paris cet appel : 

« Manifestation en passeur de la Pologne. 

Les citoyens qui veulent concourir à la mani- 
festation démocratique du peuple français en fa- 
veur de la Pologne sont prévenus qu'on se réu- 
nira aujourcVhui lundi, à dix heures du matin, 
autour du monument de la place de la Bastille. 

Les délégués des départements qui se trouvent à 
Paris sont invités à se réunir à ceux de Paris, afin 
que cette manifestation puisse être considérée comme 
l'expression des sentiments de toute la France. 

La marche sera, comme toujours, grave et so- 
lennelle, car il s'agit du salut d'une nation amie 
qu'on opprime. 

Point de tambour, point de musique, point 
d'armes, point d'autres cris que ceux de : 

Vive la République ! Vive la Pologne ! » 

Un autre mot d'ordre avait été donné par le 

(1) Histoire de la Bévolution de IS'iS, t. II, p. 95. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 4^29 

chef du mouvement aux fidèles, aux frères et amis_, 
à ceux dont on se croyait sur. Il s'agissait de 
greffer sur cette manifestation d'apparence paci- 
fique une véritable émeute, La Pologne ne devait 
être que le prétexte. 

Louis Blanc reproduit cette déposition de 
]NL Danduran, ingénieur civil, membre du club 
centralisateur, devant la haute cour de Bourges 
le 10 mai 1849: « Je jure que la manifestation 
devait s'arrêter à l'obélisque. Qui Ta dirigée? Je 
ne saurai le dire en conscience ; mais il y avait 
une direction occulte; et si la manifestation est 
devenue désordonnée, il faut l'attribuer à des 
hommes apostés à la tête du pont (1). » 

Cette direction occulte, pour Louis Blanc, qui 
se défend d'y avoir eu la moindre part — proba- 
blement parce que Témeute n'avait pas produit 
les résultats espérés — émanait de la fraction 
modérée du Gouvernement, qui ne prévoyait pas 
les excès qu'elle allait provoquer (2). 

(1) Histoire de la Rcuolution de 18'i8, t. II, p. 90. 

(2) Il sappu} ait sur ce passage de Daniel Stern : « Le parli 
de la République qu'on appelait bourgeois — MM. Marrasf, 
Bûchez et autres — ne trouvait nul danger et voyait quel- 
ques avantages à une manifestation inoHensive qui lui per- 
mettrait d'intervenir comme régulateur entre le socialisme, 
dont on écarterait les chefs compromettants, et les dynas- 
tiques, que Ion protégeait contre les prolétaires, mais en 
leur faisant sentir ce qu'ils avaient encore à craindre. » 
Histoire de la Révolution de IS'iS, t. III, p. 21. 

28 



430 LA VIE PARISIENNE 

Raspail, assure-t-il, était favorable à la mani- 
festation, mais la voulait pacifique. Blanqui ne 
l'approuvait pas mais était entraîné par son club. 
Proudhon écrivait dans son Représentant dit. 
Peuple (1) : « Pour servir la liberté là-bas, nous 
allons la compromettre ici, » et, dans le numéro 
suivant, il engageait les patriotes à ne pas agir 
comme « des clubistes sans cervelle ». 

Dans la soirée du 14, des séances secrètes 
avaient eu lieu au Club central, présidé par 
Blanqui, et au Clab du Comité révolutionnaire, 
présidé par Sobrier. On y avait préparé la 
revanche de la journée du 15 avril. 

Pendant ce temps, une quinzaine de personnes, 
convoquées par Barbés, s'étaient réunies chez 
Louis Blanc. Gelui-ei affirma plus tard qu'il n'y 
avait été nullement question de la manifestation, 
mais plusieurs témoins, entendus lors de l'instruc- 
tion judiciaire, opposèrent à cette affirmation un 
démenti formel. 

Le lendemain, dans la matinée, après avoir reçu 
la visite d'une soixantaine de manifestants, il sor- 
tit et se dirigea du côté de la place de la Bastille. 
Il avait probablement l'intention de s'y rendre, 
mais les circonstances lui parurent peu favora- 
bles, il craignit sans doute de trop s'engager, et 
il put prétendre, lorsque sonna l'heure des res- 

(I) N" i4. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 431 

ponsabilités, qu'il était allé simplement assister, 
dans le passage des Panoramas, à un diner donné 
en , l'honneur d'un de ses parents qui s'apprêtait 
à partir pour la Corse. Ce qui est certain c'est 
que, peu après le moment où il avait quitté son 
appartement de la rue Taitbout, une colonne de 
deux ou trois cents ouvriers — qui se signala 
pendant l'émeute et qui semblait chercher un chef 
ou bien un drapeau — était venue, sous ses fenê- 
tres, crier; Vive Louis Blanc ! 

Pendant tout le cours de la Révolution de 1848, 
ce petit homme, convaincu qu'il portait dans les 
plis de sa redingote le salut delà patrie, essaya de 
caser son système de l'Organisation du travail;, 
mais, parmi ceux qui affectaient de le suivre, beau- 
coup trouvaient ses opinions trop modérées et ne 
songeaient qu'à exploiter sa popularité, dans l'inté- 
rêt de leurs propres théories. 

Quels étaient les projets, le programme, le but 
de ceux qui, le 15 mai, tentèrent de terminer une 
manifestation en faveur de la Pologne par un coup 
d'Etat socialiste ? 

Dans la maison de Sobrier, où s'imprimait son 
journal, la Commune de Paris, on trouva des 
brouillons de décrets, sur la formation d'une 
nouvelle garde nationale qui se serait appelée 
« garde ouvrière», sur un « impôt fraternel » exigé 
des capitalistes, connus comme tels, et versé par 



432 LA VIE PARISIENNE 

eux dans le délai de cinq jours, après le triomphe 
du peuple, impôt qui aurait représenté la moitié 
de leurs revenus. 

Julien Travers assure ^^i i qu'on sema à profu- 
sion, dans la salle des séances de l'Assemblée 
nationale, lorsqu'elle fut envahie, de petits billets 
impi'imés, de couleur rouge, sur lesquels on lisait: 
« L'argent n'a plus de cours en France. Toute 
propriété privée est déclarée propriété nationale. 
Un impôt de 500 millions est mis à la charge de l'in- 
fàmo ville de Paris. » D'autres billets auraient 
porté cette inscription : w Incendions, incendions, 
jusqu'à ce que nous ayons obtenu le partage des 
terres! » Tout cecijne semble fort douteux. 

Jusqu'où peuvent aller les haines politiques, so- 
ciales, religieuses, le plus aveugle optimisme ne 
peut pas l'ignorer, mais il faut cependant se tenir 
en garde contre les calomnies qui frappent les par- 
tis vaincus. 

Un document officiel, le Moniteur, rendant 
compte de l'envahissement de l'Assemblée, le 
15 mars, par liuber et les émeutiers dont il était 
ou paraissait être le chef (2), racontait (jue lorsque 
Barbes, à la tribune, avait demandé ([u'on décré- 



^ (l) Almanach historique de la République J'ran<;aise, par un ami 
de l'ordre. Paris, 1851, p. 22. 

(2) Louis Blanc affirme qu"IIul)er était lliamme de Marrast 
et des modérés. 



MVMFESTATIOiNS ET EMEUTES 433 

tàt un impôt d'un milliard sur les riches, une voix 
s'était écriée : « Non, Jion, ce n est pas cela : deux 
heures de pillage ! » 

La plupart des journaux modérés reprodui- 
sirent ce propos, sans émettre de doute sur son 
authenticité. Doit-on se montrer aussi aft'irmatif ? 
Je ne le crois pas. 

« Il faut savoir, remarque Louis Blanc, qu'il 
existe dans le Moniteur deux comptes rendus de 
la séance du 15 mai, dont le second, rédigé après 
coup, est une version arrangée. » Et c'est ce qui ré- 
sulte de la déposition que fut amené à faire devant 
la haute cour de Bourges (audience du 12 mars 1849) 
le réviseur de la sténographie de l'Assemblée. Or 
c'est dans l'édition arrangée que plusieurs membres 
des clubs sont représentés, criant : « Il nous faut 
deux heures de pillage. » C'était une grossière 
calomnie. L'homme qui avait porté ce renseigne- 
ment au Moniteur fut sommé de comparaître, au 
procès de Bourges . Il se rétracta formelle- 
ment ( 1 ). » 

Le 14 mars 1849, un certain Turmel adressa au 



(1) Histoire de la Révolution de IS'iS, t. II, p. 97. — Et il renvoie 
au compte rendu du procès (audience du 21 mars 1849) dans 
le n° 124 du Peuple. « Ce faux, avoué plus tard par celui qui 
l'avait commis, un M. Cruveilher. secrétaire de M. Buckez, 
fit vite son chemin dans la bourgeoisie. » Victor Mabrous, 
Juin iS'iS. Paris, 1880, p. 14. 



AU LA VIE PARISIENNE 

président de la haute cour, cette lettre ( 1 ) qui se 
rapporte à l'épisode dont nous parlons : 

« Citoyen 

Je dois au peuple et à Dieu, 

Je dois à l'histoire et aux clubistes de Paris, 

Je dois à la justice et à moi-même, 

De vous dire que les paroles rapportées par le 
Moniteur des 17 et 18 mai dernier sont fausses et 
calomnieuses ; que ces mêmes paroles relatées dans 
l'acte d'accusation du 15 mai sont une nouvelle ca- 
lomnie jetée au peuple, et que, dans aucun cas, le 
citoyen Barbés ne pourrait en être responsable. 

// s\tgit de deux /leiires de pillage (2) qn un c\u- 
biste aurait demandé à Barbés, en l'interrompant, 
lorsqu'il était à la tribune, le 15 mars. Non, ci- 
toyen, non! le Peuple ne pille pas, il l'a prouvé 
dans ses derniers combats de 1830 à 1848, il se 
bat et chasse ses tyrans, et, après la victoire, il n'a 
institué jusqu'alors ni conseil de guerre, ni cour 
exceptionnelle ; il a toujours pardonné. 

L'individu, le clubiste qui seul interrompit Bar- 
bés, ne devait pas être considéré comme tel par 

(1> Elle est reproduite dans le Peuple (N= du 15 mars 1849). 

(2( « Cette exclamation; si elle a été pi-oférée, na pu être 
regardée comme établissant une connivence entre un misé- 
rable bandit et le fa dieux égaré, mais honorable jusque dans 
ses erreurs. » Annuaire de Lesur. Année IfetS, p. 188. 



MANIFESTATIONS ET ÉMEUTES 433 

ceux qui le qualifiaient ainsi, quoiqu'il en iùt bien 
un, car c'était un capitaine de la garde nationale 
et en tenue. C'était moi. 

Les paroles que je dis à Barbes, les voici : 

Ce lï est pas ç«, nous demandons une solution 
sur la Pologne. 

Je jure devant Dieu et devant le monde entier 
qu'aucune autre parole ne fut dite. 

Me croira qui sera juste. 

Salut et fraternité. 

P. TURMEL. 

Condamné par le conseil de guerre 
à deux ans de prison, détenu à Sainte-Péiagie. » 



Désavouée par tous ceux qui avaient espéré en 
profiter, cette émeute du 15 mai n'avait eu d'autre 
résultat que de creuser encore plus le fossé entre 
le peuple et la bourgeoisie et d'augmenter la mi- 
sère publique : 

« Le travail était suspendu dans les atelier.«> ; 
les marchands ne vendaient plus, car on n'ache- 
tait rien ; on se limitait à l'acquisition des denrées 
indispensables à la vie ; la valeur des propriétés 
immobilières avait baissé dans des proportions in- 
concevables ; la Rente était tombée de moitié , les 
craintes ressenties étaient telles et si pressantes, 
que le Gouvernement — commission ou ministère, 



436 LV VIE PARISIENNE 

je ne sais — avait fait engager confidentiellement 
les notaires de Paris à retirer les panonceaux ac- 
crochés à leur porte ( 1 ) . » 

Peu rassurés sur les suites de leur victoire, 
convaincus qu'elle n'était pas définitive, les vain- 
queurs prévoyaient de nouvelles luttes. Exaspérés 
par la défaite, les vaincus ne songeaient qu'à pren- 
dre leur revanche. L'émeute du 15 mai ne fut 
qu'une répétition générale des journées de juin, 
mais les acteurs savaient mal leur rôle. 

« On a essayé de jeter sur ceux qui avaient con- 
seillé et pressé la dissolution immédiate des ate- 
liers nationaux la responsabilité des journées de 
juin ; ils sont tout au plus responsables de la pré- 
cipitation" de l'attaque, et cette responsabilité est 
légère, car cette attaque aurait eu lieu plus tard 
infailliblement, dans des conditions bien autre- 
ment formidables(2). » 

Il aurait fallu, a-t-on dit, supprimer progressive- 
ment, comme on le fit à Lyon, ces foyers d'anar- 
chie. Peut-être le Gouvernement tenait-il au con- 
traire à brusquer les événements et à donner en 
quelque sorte le signal d'un combat qu'on pouvait 
encore engager avec des chances de succès. 

Bourgeois et prolétaires étaient également dési- 
reux et également impatients d'en venir aux mains. 

(1) Maxime dl Camp, Souvenirs de l'an ée IS'tS, p. 206. 

(2) Odilo:« Barrot, Mémoires. Paris, 1875, t. II,. p. 254. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 437 

L'anarchie et l'ordre avaient hâte de se colleter. 
L'assemblée, où dominaient de plus en plus les ten- 
dances modérées, voulait échapper à la tyrannie 
des clubs. Ceux-ci de leur côté visaient chaque jour 
davantage à constituer, comme sous la pr.emière 
Révolution, un pouvoir occulte, irresponsable, et 
d'autant plus dangereux. Les capitalistes, les ren- 
tiers tremblaient pour leur argent que menaçaient 
sans cesse de nouveaux impôts. Les boutiquiers 
souffraient du désarroi du commerce et de l'indus- 
trie. Le peuple s'étonnait et s'irritait qu'on ne 
s'empressât pas de tenir les promesses qu'on lui 
avait faites, et il ne voulait pas comprendre qu'on 
ne pouvait pas les tenir. Quant aux ouvriers entre- 
tenus dans les ateliers nationaux, ils touchaient 
sans gratitude une solde qu'ils jugeaient insuffi- 
sante et ils revendiquaient comme un droit le pri- 
vilège d'être nourris par l'Etat. Ce droit, ils pré- 
tendaient même l'exercer là où il leur plairait, et 
comme le Gouvernement semblait disposé à les 
expédier en province, où ils auraient plus aisé- 
ment trouvé du travail, quelques-uns de leurs 
délégués, envoyaient, dès le début de la lutte, le 
23 juin, au ministre des Travaux publics, cette 
adresse comminatoire : 

<( Citoyen ministre. 
Au nom des ouvriers des ateliers nationaux, 



438 LA VIE PARISIENNE 

dont nous sommes délégués, nommés par le club 
central des brigadiers des quatorze arrondisse- 
ments de la Seine, nous venons vous rappeler, 
citoyen, que le Gouvernement de la République 
issu des barricades, a pris le formel engagement, 
le vingt quatre février, de garantir l'existence à 
tous les ouvriers par le travail, mais qu'il n'a pas 
mis pour condition l'abandon de nos familles, à tel 
moment qu'il lui plairait. 

En présence des graves événements qui pour- 
raient découler de la position actuelle des ouvriers 
des ateliers nationaux, le renvoi de nos frères 
dans les départements est pour nous le plus grand 
des dangers. Le peuple souverain ne peut et ne 
veut obéir à un ordre liberticide dont l'exécution 
serait un grand malheur pour la République démo- 
cratique et sociale. 

Nous déclarons, au nom des ouvriers que nous 
représentons, qu'aucune fraction de notre corps ne 
quittera Paris, sans qu'une constitution démocra- 
tique, sociale et populaire, ne soit faite et acceptée, 
par tout le peuple, pour mettre notre sainte Répu- 
blique en sûreté ; après quoi nous nous confor- 
merons aux lois qui seront dans l'intérêt géné- 
ral. 

Seulement, inquiets de toutes ces graves ques- 
tions, et désirant connaître de suite ce que l'on 
veut faire de nous, nous vous invitons, citoyen 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 439 

ministre, à nous faire une réponse immédiate que 
nous sommes chargés d'attendre. 

Salut et fraternité. 
Vive la République démocratique et sociale ! 

23Juinl8U8. 

Pour les membres du bureau central des briga- 
diers : 

Le président Lampérier ; le vice-président : 

LePRESTE- DuBOC AGE 

Les membres de la commission : l®*" arrondisse- 
ment, DouTREVANT ; 2«, Happey ; 3% Crochu ; 
4% Grain ; 5", Vadureau ; 6% Geray ; 7% Giroir; 
8% Grenon dit Meunier ; d^Ca. Lamy ; 10% Robert , 
(par délégation) ; 11% Forget ; 12% Jeru ; 13% 
E. Moncel ; 14», Gibert. » 

Il faut en finir! C'était le cri général. De part 
et d'autre on se préparait à la lutte. 

Du côté du Gouvernement, on ne pouvait guère 
compter, à défaut de troupes régulières, en nombre 
très insuffisant, que sur la garde nationale, qui 
pouvait fort bien, cette fois encore, se rallier à l'in- 
surrection, ou sur la garde mobile, composée de 
tout jeunes gens, d'adolescents, dont les sen- 
timents n'étaient pas connus (1). 

(1) C. Lolvet, Souvenirs de l'Assemblée constituante en ISiS 
(publiés dans la Revue de France, en 1876|. 



440 LA VIE PARISIENNE 

Les insurgés, devinant que le combat serait 
décisif, s'étaient organisés beaucoup mieux que 
dans les émeutes précédentes. 

Chacun des chefs avait son poste et comman- 
dait à une ou plusieurs barricades. 

« Legénissel, dessinateur et ancien déserteur, 
capitaine de la garde nationale, dirigeait la défense 
de la place Lafayette. Le clos Saint-Lazare avait 
pour chef un journaliste, Benjamin Laroque. 
Un vieillard de soixante ans, cordonnier en 
vieux, Voisembert, commandait la rue Planche- 
Mibray. Un jeune ouvrier mécanicien, Barthé- 
lémy, dirigeait les barricades de la rue Grange- 
aux-Belles. Au faubourg Saint-Antoine, on remar- 
quait l'ouvrier Marche, Lacollonge, rédacteur en 
chef de inorganisation du travail, journal des 
ouvriers, le lieutenant de vaisseau Frédéric Cour- 
liet. Le mécanicien Racary commandait la place des 
Vosges. Touchard, ex-montagnard, était chef rue 
de Jouy, et Hibruit, un chapelier, rue des Nonains 
d'Hyères, du Figuier et Charlemagne. Au Pan- 
théon se trouvait Raguinard, et, à la barrière 
d'Italie, le maçon Lahr, accompagné du maqui- 
gnon Wappreaux, de Ghappart et de Daix (1). » 

Les insurgés allaient, de maison en maison, 
pour obliger de paisibles bourgeois à prendre part 

(1) ViCTon Mabuoi K, Juin iS'iS!, p. .SC). 



I 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 443 

à la construction des barricades (1). Un marchand 
d'estampes de la rue Saint Jacques, 71, Gosselin, 
capitaine de lali® légion, les menaçait, s'ils n'obéis- 
saient pas, de tirer des coups de fusils à leurs 
fenêtres (2), Un certain Givet traitait d'aristocrates 
ceux qui résistaient: « Personne ne veut marcher, 
disait-il, l'un a mal au pied, l'autre à la poitrine ; 
quand tout sera fini ils auront leur compte (3).» 

Aux meneurs se mêlaient, sur bien des points, 
des agents provocateurs. « Voici, raconte un té- 
moin, Albert Maurin (4), ce que nous avons vu 
sur le théâtre des premières hostilités, le 23, vers 
les onze heures et demie, quelques instants avant 
la fusillade, à l'entrée de la rue Saint-Denis, au 
coin de la rue Bourbon-Villeneuve, une vingtaine 
d'individus, à la physionomie indécise, dont un 
seul portait le fusil, élevaient ou plutôt fei- 
gnaient d'élever un commencement de barricade ; 
et ils s'y prenaient de telle manière, avec un em- 
pressement si affecté et suivi de si peu de résul- 
tats, qu'on se demandait dans la foule qui les 



(1) V. Déposition de Saintard, chef de barricade dans le 
quartier du Jardin des Plantes. Audience du 1=' conseil de 
guerre du 21 août 1848. 

(2) Audience du 2' conseil de guerre du 24 août 1848. 

(3) Audience du 1" conseil de guerre du 25 août 1848. 

(4^ Jownées révolutionnaires des 22, 29, 2U, 25 et '26 juin i8!i8- 
Paris, 1848, p. 65. L'auteur de cette brochure s'y montre 
plutôt favorable aux insurgés. 



444 LA VIE PARISIENNE 

entourait s'ils travaillaient réellement pour le 
compte de l'insurrection ou s'ils ne formaient pas 
l'avant-garde déguisée de quelque brigade de 
police. » 

Beaucoup da prétendus agents provocateurs 
n'étaient d'ailleurs que des émeutiers, aussi con- 
vaincus que les autres mais qui, suivant l'ex- 
pression populaire, « marquaient mal ». 

L'exaspération chez les insurgés — on en don- 
nera plus loin de nombreuses preuves — confinait 
à la folie. La haine de classes s'y combinait avec 
l'antimilitarisme. Le soldat était l'ennemi, puis- 
qu'il défendait le bourgeois. Pendant le procès 
qui suivit ces atroces journées, le commissaire 
du Gouvernement reçut cette lettre dont il donna 
lecture dans la séance du premier conseil de 
guerre du 25 août : 

« Tu te crois bien malin parce que tu fais com- 
damner de bons enfants aux galères, ou à la 
pein£ de mort; tu te crois bien malin encore, 
parce que tu portes des épaulettes et un grand 
sabre... Eh bien! moi, je ne suis pas si ficelé que 
toi; mais j'en ai d'autres aussi malins que toi à 
descendre, et que, s'il y a moyen de te faire la 
tiiMine, on te soignera. Je te p... au c..., brigand, 
canaille, assassin. » 

Contre ces fous furieux, qui l'étaient avant la 
lutte ou qui le devinrent pendant le combat, la 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 445 

résistance fut organisée, dirigée, par un homme, 
dont nul n'osa suspecter l'honnêteté, le dévoue- 
ment et le patriotisme, et qui, sacrifiant sa po- 




I.e général Eugène Cavaignac. 



pularité (1) à son devoir civique, sauva, certain 

(1) Popularité d'ailleurs très relative et basée sur leslime 
beaucoup plus que sur la sympathie. Cavaignac avait été 
nommé, vers 1SB9, commandant d'un des trois bataillons de 
chasseurs d'Afrique, appelés zéphyrs et qui étaient loimés 
de soldats ayant passé devant le conseil de guerre pour 
faute grave contre la discipline. Il en rapporta des habi- 

29 



446 LA VIE FAIUSIKNNE 

qu'il serait méconnu, calomnié, la patrie. U y a 
des victoires, des victoires douloureuses mais né- 
cessaires, que ceux même qui en profitent le plus 
ne pardonnent pas. 

« Dans nos jours indécis et troublés où tant de 
médiocres personnages ont posé devant nous, la 
figure de Gavaignac se détache isolée, sereine, im- 
peccable, sur le piédestal de l'histoire, comme une 
statue de marbre antique au milieu de moulages 
informes — Son intelligence, plus élevée qu'éten- 
due, dédaignait les petits compromis de la politique 
des ambitieux et regardait vers un objectif très 
haut placé. Il répétait souvent un adage qui le 
peint tout entier : « Pour savoir commander, il faut 
apprendre à obéir. » En effet, il eut pour la léga- 
lité un respect religieux ; cela seul lui crée une 
situation exceptionnelle dans les annales de la 
France moderne. Le 26 juin 1848, il était le maître ; 
il eût pu faire tout ce qu'il eût voulu ; la nation 
entière, qui proclamait en lui son sauveur, l'eût 
suivi sans hésiter. Il exerça le pouvoir dans des 
temps difficiles, avec une intégrité et une doiu'eur 
incomparables. Nul déboire cependant no lui fut 
épargné, nulle insulte, nulle injure, nulle injustice; 
il fut condamné un jour à entendre Garnier-Pagès 

tudes de sévérité et quelque chose de dur dans le langage 
et dans l'accent dont il ne se débarrassa jamais. Il était un 
de ces hommes qu'on respecte plus qu'on ne les aime. 



I 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 447 

lui reprocher de l'avoir nommé général de division. 
Il but les fiels et resta ce qu'il était : letvpe même 
de l'honnête homme, le c//' prohus que l'antiquité 
eût offert en exemple ; la boussole de sa vie avait 
été bien réglée, l'aiguille s'en dirigeait naturelle- 
ment vers le pôle du devoir. Si la République eût 
été possible en France, il l'eût fondée ; mais 
l'heure n'était pas venue, et il descendit du pou- 
voir avec autant de dignité et d'abnégation qu'il v 
était monté. Il eut à un haut degré ce (|ui fait la 
véritable g'randeur de l'homme et ce qui manque 
le plus souvent aux p4us subtils, aux plus intelli- 
gents : le caractère [ï). » 

L'insurrection avait commencé à mobiliser dans 
la soirée du 22 juin. Vers 8 heures, la place 
du Panthéon s'était couverte d'ouvriers. Vers 
8 heures et demie, une colonne forte de 4 à 
5.000 hommes, s'était avancée drapeau en tête, 
du faubourg Saint-Antoine, jusqu'au faubourg du 
Temple, où elle comptait faire sa jonction avec les 
émeutiers de ce quartier. 

Peu de temps après, des convocations partielles 
de la garde nationale étaient faites à domicile, et 
des troupes occupaient la place de l'Hôtel-de-Ville 
et la cour de la Préfecture de police. 

(1) Ma\.imë ul Camp, Souvenirs de l'année /iS''/6', p. ^U-l. 



448 I-A Ml. PAHISIENNE 

Le lendemain, pendant toute la matinée, de quar- 
tier en quartier, de rue en rue, on battait le rap- 
pel, et, avec un empressement significatif, les 
gardes nationaux accouraient de tous les côtés. 

Des barricades s'élevaient rue Saint-Martin, 
rue du Faubourg-Saint-Martin, lue Saint-Denis, 
rue du Faubourg- Saint- Denis, jusqu'à la hauteur 
de la rue d'Enghien, boulevard Bonne-Nouvelle. 
Chaque passant était obligé d'apporter un pavé. 

Cafés et boutiques se fermaient. En attendant 
l'issue de la lutte, bien des gens avaient pris le 
parti de se réfugier dans leurs caves. 

Par la rue Saint-Martin s'avançaient des déta- 
chements de la garde nationale, chassant devant 
eux les insurgés qui se repliaient sur la porte 
Saint- Denis. La barricade qu'on y avait construite 
était une des plus difficiles à prendre. Un bataillon 
de la 2" légion vint l'assiéger. Il ne réussit à s'en 
emparer qu'après une assez longue lutte, vers une 
heure. 

Au commencement de l'après-midi, de om- 
breuses troupes, le il'' léger, deux bataillons de la 
garde mobile, plusieurs bataillons de la 2'^' légiou, 
un escadron de lanciers, une batterie d'artillerie, 
arrivaient par le boulevard, du côté de la Made- 
leine, sous le commandement du général Lamo- 
ricière. Des combats s'eno^aareaient sur divers 
points. Un des |>lus meurtriers fut livre place La- 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 449 

fayette. Deux cents gardes nationaux restèrent 
sur le carreau, mais les insurgés, après avoir ré- 
sisté pendant près de deux heures, prirent la fuite 
vers la N'illette. 

Au même moment, le général Lamoricière, à la 
tète d'une compagnie de la 5'' légion, s'emparait 
de la barricade de la caserne Saint-Martin. 

A la fin de la journée, l'insurrection, chassée 
des boulevards et des rues voisines, s'était canton- 
née et fortifiée dans le quartier de la Cité, où, à 
cinq heures, une compagnie de la garde républi- 
caine, ayant voulu fraterniser avec le peuple, re- 
çut le feu de deux barricades et fut massacrée 
jusqu'au dernier homme l'i. 

Pendant la nuit du 23 au 24, les émeutiers, éle- 
vant à la hâte de nouvelles barricades, avaient 
concentré la résistance dans la Cité, dans le fau- 
bourg Saint-Antoine, dans la rue Saint-Jacques. 
Le Panthéon était leur quartier général. 

Dans les autres quartiers, on attendit toute la 
matinée avec anxiété. Pas de nouvelles ou des nou- 
velles contradictoires. Le bruit de la fusillade, le 
grondement du canon annonçaient que la lutte était 
terrible. Qui était vainqueur ? On l'ignorait. 

Rue Saint-Jacques, les soldats devnnt chaque 



(1) Événemenls de l'(iri.<. .lournrc^ des 'J.'i, 'J'i, 'Jô et •J6 juin IS'iS. 
Paris, s. d. (1848), [.. 7. 



450 LA ME PARISIENNE 

barricade livraient un nouveau combat. Des mai- 
sons étaient démolies à coups de canon. 

A une heure, toute la rue était déblayée, le 
Panthéon était pris, et, sur la place, 1.500 insurgés 
se rendaient. 

Vers deux heures, le combat contrôle faubourg 
Saint-Denis, presque entièrement soulevé, prenait 
fin. 

Les insurgés, a la fin de cette journée du 24, ne 
se montraient plus ({ue dans le clos Saint-Lazare, 
où on se battait encore à sept heures du soir, et 
sur la place des Vosges, où, pour se venger d'un 
discours récent de Victor Hugo contre le socialisme, 
ils avaient pillé sa maison (1). 

Le 25, dans la matinée, la lutte qui semblait 
terminée — et qui l'était dans le quartier latin — 
reprit avec violence aux barricades Rochechouart, 
Poissonnière, Saint-Denis, Saint-Martin, du 
Temple, à Montmartre, à la ^'illette. 

L'émeute occupait la rue Saint- Louis, la mairie 
du W" arrondissemet, l'église Saint-Gervais, 
l'église Saint-Merri et les rues voisines. 

Au faubourg du Temple le combat était terrible. 

(Il « M. \ iclor Hugo était à lAssemblée ; ses deux fils 
combattaient dans les rangs de la garde nationale. Mme Hugo 
a eu toutes les peines du monde à s'enfuir, les insurgés 
voulaient la prendre pour otage. » Précis des événements de 
Paris pendant l'insurrection des 23, 2'i, '2ô et 26 juin IS'4S. Paris, 
1848, p. 41. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 4SI 

Le faubourg Saint-Antoine se liérissait encore de 
barricades. Défendue par une compagnie de la 
garde nationale de la 12'^ légion, que commandait 
le capitaine Amyot, la barricade du pont Saint- 
Michel, opposait aux troupes qui l'attaquaient — 
et à qui elle fit perdre 400 hommes — une résis- 
tance {{u'on parvint difficilement à vaincre. 

A mesure qu'ils se sentaient faiblir, les insur- 
gés devenaient plus violents, plus incapables de 
contenir leurs haines. L'assassinat du général 
Bréa (1) fut le résultat de cette exaspération. 

Quoi qu'il se trouvât en disponibilité, il était 
Venu le 23 juin, offrir ses services au général 
Cavaignac et à l'Assemblée. Le 25, accompagné 
de son aide de camp, le capitaine Mangin, il 
avait assisté à la prise de deux barricades, 
du côté de la barrière de Fontainebleau lorsqu'il 
s'avança vers la troisième barricade pour enga- 
ger les émeutiers à cesser le feu. On s'empara 
de lui et de son aide de camp. On les enferma 
dans une maison qui servait de quartier général 
et, après une longue agonie qui dura plusieurs 
heures, et dont on lira plus loin les détails, 
ils furent non pas exécutés mais massacrés [2). 

(1) V. Appendice, n° I. 

(2) « Le malheureux général, mortellement blessé, a été 
cruellement mutilé par les sauvages auxquels il s'était fié. 
Quand la barricade a été emportée d'assaut, et quand les sol- 



452 T.A VIE PARISIENNE 

Un autre épisode tragique de cette même jour- 
née, la mort de l'archevêque de Paris, Monsei- 
gneur Affre, reste enveloppé de mystère. Es- 
sayons de l'exposer clairement, impartialement. 

Voici d'abord le récit officiel du Moniteur 
(numéro du 28 juin). 

« Dimanche (25 juin) M. l'archevêque de 
Paris a quitté l'archevêché à cinq heures et demie, 
se rendant chez le général Gavaignac pour lui 
demander s'il lui serait interdit d'aller au milieu 
des insurgés porter des paroles de paix. 

Le général a reçu le prélat avec les démonstra- 
tions d'une vive émotion, et lui a répondu qu'il 
ne pouvait prendre sur lui de donner un conseil 
en de telles circonstances, qu'une telle démarche 
était nécessairement très périlleuse, mais qu'en 
tout cas lui-même ne pourrait qu'en être très recon- 
naissant, et qu'il ne doutait pas que la popula- 
tion de Paris n'en fût aussi vivement émue. 

Monseigneur l'archevêque a annoncé aussitôt 
que sa résolution était prise. 11 est rentré rapi- 
dement à l'archevêché, a pris quelques disposi- 
tions personnelles, et, vers huit heures, il se pré- 
sentait au pied de la colonne de la Bastille. 



dais, qui lui étaient très attachés, sont arrivés jusqu'à lui, 
ils n'ont pas même trouvé son cadavre, mais seulement un 
tronc informe dont les bras et les jambes avaient été cou- 
pés. » Noiv\tvM(Y, nnf Année de Révolution, t. Il, p. 118. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES ■',•]?, 

On a dit, par erreur, que le prélat avait dc- 
manclé ou accepté le secours de plusieurs repré- 
sentants (1). Monseigneur l'archevêque a bien 




Monseigneur Affre, archevêque de Paris. 

reçu, il est vrai, plusieurs offres empressées, 
mais il les a toutes refusées. Pendant le trajet 
de l'archevêché à la Bastille, il s'entretenait avec 
une extrême sérénité du texte saint : Pastor bo- 

(1) Monseigneur Affre n'avait en elVet demandé le secours 
de personne, mais trois députés s'étaient joints à lui, MM. La- 
rabit, Galy-Cazalat et Druet-Desvaux. 



454 LA VIE l'MUSIRNNE 

nus dal aiiimam suam pro ovibus suis. Ses deux 
grands vicaires seuls l'accompagnaient. 

L'autorité militaire a fait cesser le feu. On a 
cueilli une branche d'arbre sur le boulevard, et 
cet insigne de paix a précédé seul le prélat et les 
deux ecclésiastiques (1), qui sont montés ensemble 
sur la barricade,. où les insurgés avaient accueilli, 
quelques instants avant, un parlementaire annon- 
çant la démarche de Monseigneur l'archevêque. 

Le vénérable pasteur leur avait adressé à peine 
quelques paroles pleines d'onction, lorsqu'un coup 
de feu est parti, comme au hasard, sans qu'il soit 
possible de préciser de quel côté. Ce coup de feu 
a jeté aussitôt les insurgés dans une extrême agi- 
tation. Une décharge est pai'tie de leurs rangs. 
La garde mo!)ile y a répondu avec énergie. La 
nature de la blessure laisse supposer que le coup, 
venu de haut en bas, aurait été tiré probablement 
d'une fenêtre. Quoi qu'il en soit, Monseigneur 
l'archevêque est tombé atteint d'une balle dans 
les reins, et a été relevé par les insurgés. Bien- 
tôt ils l'ont transporté dans leur quartier, chez 
M. le curé des Quinze- Vingts (2). Il a reçu les soins 
d'un des médecins des insurgés, et, le lendemain 
matin, lorsque les négociations de trêve ont été 



(1) Ses deux grands vicaires, MM. Jacquemef et Ravinet. 

(2) Chez le curé de Saint-Antoine. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 455 

entamées, on s'est hâté de déposer le prélat sur 
un brancard et de le ramener à l'archevêché. » 

J'ai déjà fait remarquer que les révolutionnai- 
res de 1848 n'étaient pas antireligieux. Dieu ne 
passait pas encore pour un réactionnaire. Mon- 
seigneur Affre, dont on connaissait la sincère 
piété, la dignité de vie et l'indépendance de carac- 
tère, était très populaire à Paris. Les insurgés 
qui l'avaient vu frapper, au moment où il venait 
d'accomplir si héroïquement ce qu'il pensait être 
son devoir (1), le relevèrent, avec les plus gran- 
des marques de respect, et, le transportèrent chez 
l'abbé Delamarre, curé de la paroisse Saint-An- 
toine. 11 n'avait pas perdu connaissance. Pendant 
qu'on le transportait, il remarqua un des gardes 
mobiles qui faisaient partie de l'escorte, François 
Delavrignère, dont le visage révélait une vive 
émotion. Il eut, quoique grièvement blessé, la 
force de soulever les bras et, prenant à son cou un 
crucifix, il le tendit à ce jeune homme, en lui di- 
sant : « Ne quitte pas cette croix ; mets-la sur ton 
cœur, elle te portera bonheur. » 

(1) Le mot célèbre qu'on lui attribue fut-il prononcé? Un 
passage dune lettre du général Cavaignac au grand vicaire 
semble le prouver: " L'archevêque, disait-iL a la double 
gloire d'être mort en bon citoyen et en martyr de la reli- 
gion. Demandez à Dieu que, selon les dernières paroles de 
son digne ministre, « ce sang soit le dernier versé. » (Cité 
par VÉclnir, n" du 4 juin 1898.) 



456 I-A VIE PARISIK-NNE 

De la cure de Saint- Antoine il fut transporté à 
l'Archevêché et c'est là qu'il mourut, le mardi 27 
juin. 

Les insurgés se défendirent toujours, et, je crois, 
à juste titre, d'avoir tiré le coup de fusil qui le tua. 
Ils firent signer par un des vicaires généraux qui 
avaient accompagné sur la barricade Monseigneur 
Affre ce certificat : 

« Je soussigné, vicaire général de l'archevêque 
de Paris, qui avais l'honneur de l'accompagner 
dans la mission de paix et de charité qu'il aA'ait 
entreprise, atteste, autant qu'il a^été possible d'en 
juger au milieu d'une grande confusion, qu'il n'a 
pas été frappé par ceux qui défendaient les barri- 
cades. 

Jaquemet, vicaire général. 

26 juin 1848. » 

Les journaux du temps, même les plus défavo- 
rables à l'insurrection, voient dans la mort de 
Monseigneur Affre un accident (i), une « méprise 
fatale (2) ». La plupart d'entre eux supposent que 
la blessure se dirigeant de haut en bas, le coup 
avait été tiré d'une fenêtre (3). 

(1) National, n" du 27 juin. 

(2) Univers, n° du 28 juin. 

(3) « C'est de notre côté qu'il reçut la balle. ■> Farole.-i du 
député r.h. Beslay, à la séance du 2(i juin lS-18, et celle af- 
firmation fut appuyée par celle de Monseigneur Parisig, 



MANIFESTATIONS ET ÉMEUTES 451 

Cette méprise fatale, comment se produisit-elle ? 
V Univers l'explique daas le numéro du 28 juin où 
il annonce la mort tragique du prélat : 

« Il parait qu'au moment où Monseigneur l'ar- 
chevêque de Paris parlait aux ouvriers, un garde 
mobile (i) s'est trouvé engagé parmi eux et plu- 
sieurs d'entre eux l'ont menacé de le tuer. L'un 
des vicaires généraux s'est alors précipité vers le 
groupe qui, à quelques pas de Monseigneur l'ar- 
clievèque de Paris, faisait un tumulte menaçant. 
Il voulait éviter un conflit et sauver le garde mobile. 
Ses paroles étaient écoutées, mais l'agitation qui 
s'était faite de ce côté avait ému les gardes natio- 
naux et les soldats restés à une certaine distance ; 
on a cru de part et d'autre qu'il y avait un enga- 
gement et des coups de feu sont partis, c'est alors 
que Monseigneur l'archevêque a été atteint. » 

Il est probable en effet que les choses ont dû se 
passer ainsi. 

On essaya de découvrir par qui Monseigneur 
Affre avait été frappé. Toutes les recherches, tou- 
tes les enquêtes furent vaines, mais ^laxime du 
Camp rencontra sur sa route une vingtaine d'an- 
nées plus tard vin ancien garde mobile qui pou- 
vait bien être l'involontaire meurtrier : 



évéque de Laagres, qui invoqua eu faveur des insurgé? un 
certificat du chirurgien qu'il s'était l'ait donner. 

{\j Ce François Delavrignère dont on parlait tout à l'heure. 



458 T.A VIE PARISIENNE 

« Eu 1869, racoiite-t-il, j'étudiais de très près le 
moude des malfaiteurs et l'orgauisation des prisons 
de Paris. Presque chaque matiu, je me rendais au 
dépôt de la préfecture de police, et j'assistais à 
l'interrogatoire sommaire que le chef du service de 
la santé fait svdjir aux personnes arrêtées depuis 
la veille par ses agents. Dans l'étrange troupeau 
qui a défilé devant moi, je me rappelle avoir vu un 
homme d'une quarantaine d'années, grêle, non- 
chalant, incarcéré pour cause de mauvaises mœurs 
et que tout le personnel du dépôt de la santé, qui 
le connaissait bien, désignait familièrement par 
son surnom : l'archevêque. Lorsque je demandai 
pourquoi on l'appelait ainsi, les réponses repro- 
duisirent les deux opinions opposées qui partagent 
l'histoire. Pour les uns, c'était l'ancien garde 
mobile qui soutint dans ses bras Monseigneur 
Affre mourant ; pour les autres, c'était l'insurgé 
qui l'avait tué (1) .» 

Les trois députés qui avaient accompagné ou 
suivi l'archevêque de Paris étaient tombés entre 
les mains des insurgés. Le 26, vers trois heures 
du matin, ([uelques-uns de ces insurgés les char- 
gèrent d'apporter au Gouvernement des proposi- 
tions de paix, M. Larabit offrit de s'acquitter de 
cette mission. Si sa démarche n'aboutissait pas, il 

|1) Souvenirs de raniice tS'sS, p. 294. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 439 

devait, nouveau Régulus, venir se reconstituer 
prisonnier. 11 revint en effet, mais les émeutiers 
furent moins impitoyables que les Carthaginois. 

En réalité, ces prisonniers les gênaient. Vers 
onze heures du matin, ils les aidèrent complaisam- 
ment à s'évader. 

L'insurrection se sentait vaincue. Dans la ma- 
tinée, Lamoricière avait déblayé le faubourg du 
Temple, puis le faubourg Saint-Antoine et la 
place de la Bastille. 

A une heure, il ne restait de l'armée proléta- 
rienne que quelques combattants, retranchés sur 
les hauteurs de la rue Ménilmontant, et traqués 
par les troupes du Gouvernement. L'affreuse lutte 
était terminée. 

Que les insurgés n'aient pas tué l'archevêque 
de Paris, c'est très probable ; qu'ils aient permis 
aux trois députés dont ils s'étaient emparés de s'é- 
chapper de leur prison, c'est certain ; mais si on en 
concluait qu'ils apportèrent dans ces trois journées 
de combat une modération, même relative, on se 
tromperait lourdement. L'acharnement, au coU' 
traire, nous l'avons déjà dit, fut poussé aux der- 
nières limites. 

La misère, la faim, dont ils rendaient respon- 
sable une société qui, à ce moment-là, se ruinait 
pour y porter remède, excitaient, exaspéraient les 
émeutiers. Ils montèrent sur les barricades avec 



400 LA VIE PARISIENNE 

leurs femmes et leurs enfants. « Puisque nous ne 
pouvons plus les nourrir, disaient-ils, mieux vaut 
qu'ils meurent avec nous. » 

On avait abusé de leur crédulité, de leur igno- 
rance, de leurs souffrances, très réelles, en même 
temps que de leurs haines instinctives, irraison- 
nées, en leur persuadant que l'amélioration de leur 
sort ne pouvait être obtenue que par un change- 
ment de régime, une révolution sociale. Ils étaient 
grisés d'utopies et ils croyaient avoir pour eux le 
droit et la justice. C'est la plus grande force et la 
pire faiblesse du peuple que de s'estimer infail- 
lible. 

Beaucoup de ceux qu'on avait arrêtés, les armes 
à la main, et qu'on interrogeait, déclaraient qu'ils 
avaient combattu pour la République démocratique 
et sociale, et comme on leur demandait ce qu'ils 
entendaient par là, ils répondaient: « le Gouverne- 
ment des ouvriers ». 

Il y avait des bandits, assurément (1), mais 
il y avait aussi des apôtres, des fous, convaincus 
que leur victoire assurerait à jamais le bouheur 
du peuple. De là, chez les uns et chez les autres, 
un courage extraordinaire, une résistance enragée 
qui ne fut vaiucue que par le manque de munitions. 

H) Ce Pasquin par exemple qui, arrêté à Belleville, fut 
accusé d'avoir coupé le?; deux poignets à un officier, et, 
loin de le mer, s en vantait. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 



461 



Tout ce qui avait pu devenir une arme, ils s'en 
étaient servis. Zincs des marchands de vin, brocs 
d'étain, plomb des gouttières, ils eu aA'aient fait des 
balles. Ils avaient fini par eiiarger leurs fusils 
avec des tringles, avec des écrous, avec des bou- 




Projectile!? divers provenant des insurgés. 

tous, avec des caractères typographiques, avec des 
cailloux. 

Les femmes, dont l'habituelle hystérie se tour- 
nait vers le meurtre, montraient plus d'exaltation, 
plus de haiue, plus de férocité que les hommes. 

Elles ne se contentaient pas d'apporter aux com- 
battants des vivres et des munitions, cachés dans 
des pains, dans le double fond d'une boîte au lait, 
ou même dans un ventre postiche. Elles combat- 

3(1 



462 LV VI K PAUISIENNE 

talent, elles aussi, et avec acharnement, avec un 
effrayant mépris de la mort 

Le 23 février, on en avait remarqué cinq à la 
barricade de la porte Saint-Martin , dont une en 
deuil. Elles étaient armées de sabres et de halle- 
bardes quelles venaient de prendre dans le ma- 
gasin d'accessoires du théâtre. 

Le même jour, une grande et belle femme, très 
jeune, vêtue d'une robe de barège rayée, coiffée 
d'une fanchon de dentelle, s'était avancée par la 
rue Saint-Denis, après avoir franchi la barricade 
qu'on y avait élevée. Elle portait un drapeau à la 
main et l'agitait, en provoquant de la voix et du 
geste la garde nationale. Les soldats hésitaient à 
tirer. Enfin ils s'y décidèrent. La jeune femme 
tomba comme une masse. 

Une horrible virago, nommée Leblanc, fut ac- 
cusée et convaincue d'avoir tranché la tête à quatre 
gardes mobiles avec un couperet déboucher (1). 



(1) C'est peut-être elle dont il s'agit dans cette «informa- 
tion » donnée le 25 juin par le Conslilulionnel : « A la place 
de l'Estrapade, les insurgés avaient fait des prisonnieis. 
Forcés d'abandonner la barricade, les factieux se sont livrés 
à des actions barbares. Plutôt que de lâcher les prison- 
niers, ils les ont lâchement assassinés en leur tranchant la 
tête. Cinq gardes mobiles ont été victimes de cet acte de 
cannibalisme. Un représentant a été, pour ainsi dire, té- 
moin d'une de ces exécutions. C'est un homme, habillé en 
femme, qui, avec un sabre fraîchement aiguisé, remplissait 
l'office de bourreau. » 



M\MFi:ST\T10NS KT KMEUTES jftH 

Elle l'avoua eu disaut pour s'excuser : « fui cru 
rêver ! « Puis, ayant eu le temps de se ressaisir, 
elle reviut sur ses aveux, arfirnia qu'on la calom- 
niait, que tout ce qu'on lui reprochait était inventé 
par son mari qui voulait la perdre ( 1 ). Et comme 
on lui montrait une cicatrice qu'elle avait au doigt 
et (jui provenait d'une morsure faite par une de 
ses victimes, elle répondait que c'était au moment 
où on l'avait arrctét' (ju'iin des soldats l'avait mor- 
due. 

D'une manière géiiéi'ale, k-s mutilations que l'on 
constata sur un assez "M'and nombre de cadavres 
étaient du ti'avail l'éminin. 

La lutte, sans aucun doute, lui alrocei^et nous 
verrons que des deux côtes on t'il preuve d'une 
éu'ale fureur), mais comme si la réalité ne suffi- 
sait pas largement, la légende s'v ajouta, et U 
est très difficile aujoardlmi de les distingue!'. 

Les insurgés vaincus, la bourgeoisie qui triom- 
phait ne manqua pas d'abuser de sa victoire. 
Comment être juste à l'égard de criminels et de 
fous qui venaient de mettre Paris à deux doigts 
de sa perte ? On multijdia contre eux les accusa- 
tions. On leur reprocha : 

i'' D'être payes par les preleiidiints et par 
l étranger. 

tl) Ce mari t'l;iil un iiisurgi' (|ui as.iil ('{(-. lui aussi, aiTélé. 



464 lA V11-: l'M'.ISIENNF. 

Eugène Pelletaii écrivait, le 24 juin, dans le 
Bien public : « Au milieu des causes qui ressor- 
tent de la terrible crise que nous traversons, il 
est impossible de ne pas reconnaître une excita- 
tion étrangère. Il est certain que des provocateurs 
ont distribué de l'argent au nom de divers préten- 
dants et de plusieurs partis 1). Parmi les indivi- 
dus arrêtés, beaucoup ont été trouvés nantis de 
sommes importantes. » 

Le Corsaire assurait que, dans un seul hôpital, 
à la Pitié, sur 589 individus arrêtés, on recueillit, 
en numéraire français ou étranger, jusqu'à 
159.000 francs. 

5" D'avoir compté dans leurs rangs beau- 
coup de forçats libérés et de repris de justice. 

« Parmi les insurgés tués sur les barricades 
ou faits prisonniers, disait le Constitutionnel dans 
son numéro du 27 juin, on trouve, comme on devait 
s'y attendre, la lèpre des forçats libérés et des 
repris de justice. Sur l'épaule de plusieurs ca- 
davres transportés à la caserne du faubourg Pois- 
sonnière, on voit les lettres de la marque, signes 
indélébiles de la flétrissure morale et de la dégra- 
dation ciA^que, Enfin, l'enquête judiciaire qui se 

(1) On verra plus loin .\ppendice I) que Louis Blanc ac- 
cuse un des assassins du général Bréa. Lahr. davoir été un 
agent bonapartiste — mais si ces agents étaient payés, 
Louis-Napoléon ne devait pas en avoir beaucoup. 



MANIFESTATIONS ET EMKUTES 465 

poursuit sans relâche a reconnu déjà dans les 
rangs des insurgés, et même au nombre des chefs, 
plusieurs centaines de ces hommes dangereux, 
ennemis de tout ordre social. » 

A ce genre d'accusation qu'on retrouve dans de 
nombreux journaux la Gazette des Tribunau.c 
répondit ainsi, le 1''' juillet : 

(« Il y a eu quelque exagération dans ce qui a 
été dit et imprimé sur le nombre des forçats et 
des réciusionnaires libérés (jui se seraient trouvés 
parmi les insurgés. 

Il n'est pas douteux qu'en ces déplorables cir- 
constances, comme dans toutes celles où l'ordre 
et la sécurité publiques sont compromis, des repris 
de justice n'aient tenté de commettre quelques 
méfaits; mais jusqu'à ce moment, on n'a pu cons- 
tater d'une manière positive la présence parmi 
les insurgés que d'une vingtaine de condam- 
nés correctionnels et l'on n'y a reconnu qu'un 
seul forçat en rupture de ban, nommé I^oulard, 
et un réclusionnaire libéré. Clément dit Longue- 
Epée. » 

3° D^ avoir commis de nombreux actes de pil- 
lage. 

4" De s'être montrés féroces pendant la lutte. 

Tous les journaux de l'ordre sont pleins de 
détails, })lus ou moins authentiques, ([ui tendent à 
prouver cette férocité et je ne doute pas, pour ma 



466 LA VIE PAHISIKNNE 

part, que certains de ces détails ne soient parfai- 
tement vrais. 

Sur la principale barricade du faubourg Saint- 
Antoine, le cadavre mutilé et éveutré d'un garde 
républicain, couvert de son uniforme, avait été 
empalé sur un pieu. 

Sur plusieurs barricades, avaient été placées 
des tètes coupées et coiffées de képis. Une de ces 
têtes plantée sur une pique avait la bouche pleine 
de poix. A l'aide d'une mèche on avait mis le feu 
à cette poix, et autour de cette torche humaine 
les insurgés avaient dansé en chantant. 

Au clos Saint-Lazare, on avait coupé les pieds 
d'un dragon et on 1 avait ensuite replacé sur son 
cheval. On avait scié entre deux planches un 
garde mobile. 

Une pompe saisie sur une barricade de la bar- 
rière Rochechouart avait son réservoir rempli de 
vitriol, et à côté se trouvaient des récipients 
pleins d'essence et de térébenthine, etc., etc. 

5" D'avoir coniDiis de nombreux viols. 

Un journal racontait que des insurgés avaient 
pris dans des pensionnats des jeunes filles de 
l'aristocratie, et les avaient placées nues sur 
des barricades, pour empêcher qu'on tirât sur 
eux. 

Plusieurs de ces accusations furent reconnues 
fausses. Ainsi, on prétendait que des femmes 



MANIFESTATIO^'S ET EMEUTES 467 

avaient vendu aux soldats de l'eau-de-vie empoi- 
sonnée. Une vivandière, accusée de ce crime, 
fut arrêtée : « Deux représentants du peuple, 
MM. Germain Sarrut et Auguste Mie, ne pou- 
vant calmer l'exaspération de la fowle, dirent à 
cette femme: « Malheureuse, tu n'es pas digne de 
périr par le fer mais par le poison, avale ta li- 
queur! » La pauvre femme boit avec empresse- 
ment, et, mise en liberté, va rejoindre le régi- 
ment de dragons auquel elle appartient (1). » 
Dix ans après la Révolution de 1848, M. Bas- 
tide, qui avait été ministre des Affaires étran- 
gères envoyait au Times une lettre dans laquelle 
il protestait contre un passage du livre de lord 
Normanby, passage dans lequel celui-ci, en le pre- 
nant comme garant, affirmait que les insurgés 
s'étaient servis de balles empoisonnées (2) : 

(1) Précis des événements de Paris pendant l'insurrection des 'J3, 
'Jfi, 25 et 26 juin 18^8..., p. 84. Le Moniteur démentit officielle- 
ment ces prétendus empoisonnements de soldats avec de 
l'eau-de-vie, des cigares, etc. 

(2) <( .Nous croyons de notre devoir de déclarer que nous 
n'avons découvert des traces de poison dans aucune des 
balles extraites, et que les blessures elles-mêmes ne présen- 
taient aucun symptôme d'aggravation résultant de matières 
empoisonnées... » (Rapport officiel publié dans la Gazette 
des Hôpitaux du 14 juillet 1848.) 



i68 LA ViË PAhisiËNNË 

« A M. le rédacteur du Times. 

Paris, le U janvier 1858. 

« Monsieur, je lis dans votre numéro du 9 jan- 
vier, le passage suivant, contenant des extraits 
d'une brochure de lord Normanby, brochure que 
je n'ai pas eu l'occasion de lire : 

1 inqiiired of M. Bastide whether... » 

Permettez-moi d'emprunter la voie de votre 
honorable journal pour répondre au noble lord 
qu'il a été mal servi par ses souvenirs en croyant 
tenir de moi des renseignements qui lui sont sans 
doute venus d'une tout autre source. J'ai à cœur 
qu'on ne croie pas, que le public anglais surtout ne 
croie pas, que j'ai eu le mauvais goût de faire à son 
représentant des contes aussi absurdes ; ce qui 
aurait été une mystification indigne de la position 
que nous occupions Tun et l'autre. 

Tout le monde sait maintenant, en effet, <à quoi 
s'en tenir sur cette vieille histoire, de balles empoi- 
sonnées, qui, après chaque émeute, défraye la con- 
versation de quelques badauds. On sait que, pres- 
que toujours, les chirurgiens trouvent des frag- 
ments de linge ou de drap dans les blessures ; ces 
fragments, qui augmentaient le danger, ont été 
enlevés parles balles aux vêtements des blessés et 
ne sauraient en aucune façon avoir été lancés par 
le fusil. 



I 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 469 

Personne n'ignore aussi qu'à l'époque du sols- 
tice d'été, les corps se décomposent rapidement, 
lorsque surtout la mort les a frappés après plu- 
sieurs jours de fatigue et d'agitation fébrile. 

Sa seigneurie n'est point chimiste que je sache. 
Je n'aurais pu, cependant, sans craindre qu'elle 
crût que je me moquais, lui parler d'une pompe 
lançant de l'acide sulfurique à la figure des 
assaillants. Une telle pompe serait dissoute en 
partie avant de fonctionner ; il faudrait d'ailleurs 
des insurgés bien naïfs pour supposer que l'on 
voudrait bien venir à la distance de dix ou douze 
mètres, afin de recevoir leurs aspersions. Je n'a 
certainement pu attribuer de pareilles bévues à 
nos insurgés parisiens. 

Quant à la charpie qui aurait été empoisonnée 
apparemment par quelques insurgés déguisés en 
sœurs ou en chirurgiens, il aurait fallu, pour faire 
accepter ce conte à lord Normanby, lui cacher que 
les blessés, quels qu'ils fussent, étaient transpor- 
tés dans les mêmes salles et recevaient les mêmes 
soins, et que par conséquent, l'insurgé empoison- 
neur aurait risqué de voir appliquer le topique 
mortel à son camarade, ou peut-être à lui-même. 

Mais j'avouerai que j'aurais pu faire mention 
de balles armées d'une pointe de cuivre, car si je 
n'ai pas vu de ces balles en juin, j'en avais vu en 
février 1848, qui provenaient des cartouches distri- 



470 LA VIE PARISIK.NNE 

buées aux gardes municipaux de Louis-Philippe 
tués au château d'eau du Palais Royal. Les insur- 
gés eurent, peut-être, de ces mêmes projectiles 
pris sur les défenseurs de la royauté... 

Je ne dirai rien des anecdotes qui terminent la 
note extraite du livre de lord Normanby. Je m'é- 
tonne seulement de ne pas y trouver celle du 
fameux docteur scié entre deux planches. 

Si je ne connaissais la distinction aristocratique 
des habitudes de Sa Seigneurie, je croirais qu'elle 
les a recueillies dans quelques corps de garde de 
vainqueurs à la suite. 

Je le répète : je respecte trop la nation anglaise 
pour avoir fait des contes ridicules à son représen- 
tant, que je nie plaisais, d'ailleurs, à regarder 
comme un homme de sens et d'esprit. 

Jules Bastide. 

Ancien rninislre dea Affaires étrangères 
de la République française (1). » 



(1) Celte lettre rectifiait le passage suivant de la première 
édition du livre de lord NoHMv.Mn, Une Année de Révolution. 

« .l'ai demandé à M. Bastide si l'on était assuré de ce 
qu'il y avait de vrai dans les récils des cruautés que l'on 
prolendail avoir été commises par les insurgés. Il avait, 
ni'a-t-il répliqué, le regret de pen-ser qu'il n'y avait pas 
d'exagération sur ce point : il était paifaitement vrai qu'on 
avait attaché à beaucoup de balles du linge empoisonné, et 
que ce linge avait causé la mort dans beaucoup de cas où 
la blessure elle-même n'était pas mortelle. Les balles aussi 
étaient fabriquées de manière à faire les blessures les plus 



MANIFESTATIONS KT EMEUTES 471 

On peut et on doit admettre que les balles em- 
poisonnées n'existèrent que dans l'imagination des 
journalistes, mais il n'en est pas de même des dra- 
peaux arborés par quelques insurgés, plantés sur 
quelques barricades, et qui faisaient appel à l'incen- 
die et au pillage. Sur ce point les témoignages sont 
assez nombreux et formels. 

« On apporte à la Commission d'enquête 
nommée par l'assemblée, écrivait à la date du 
27 juin V Almanach historique de la République 
française \\.\ , un drapeau des insurgés sur lequel 
sont inscrits en lettres rouges ces mots : 

Vainqueurs, le pillage. 
Vaincus, l'incendie (2). 

danfiereuses possible; ((uelquefois un morceau de cuivre y 
avait été planté. ■> 

A la rectification de l'ancien ministre des Affaires étran- 
gères, lord Normaiiby répondit dans sa deuxième édition 
par celte note : 

" M. Bastide, depuis ijue ces pa^es ont été publiées, a 
adressé aux journaux une lettre écrite avec la pensée mal 
fondée que je prétendais avoir recueilli de sa bouche tous 
les détails contenus dans ce paragraphe, tandis que le pre- 
mier alinéa (celui que nous venons de citer) seul se réfère 
à sa communication. 11 ma suffi d'ailleurs de lui signaler 
cette circonstance pour qu'il m exprimât le regret d'avoir 
commis cette méprise. » 

Le second alinéa parlait de la décomposition rapide des 
cadavres, de paquets de charpie empoisonnée dont on s'était 
servi dans un hôpital, etc. 

(1) P. 30. 

(2) Lord .\unM\Miv ^C'fif Anaé<: de révolulion, t. Il, p. 121;, le 



•472 L\ VIK PARISIENNE 

Sur un autre drapeau, enlevé par le capitaine 
Bonnemain, on lisait : 

Honneur aux proi»riétaires qui ne font pas payer 
leurs loyers ! 
Morts a ceux qui les font payer ! 

Maxime du Camp, réactionnaire, antidémocrate 
mais observateur très précis, très exact, porté et 
habitué à ne pas se payer de phrases vagues et à 
se rendre compte par lui-même, raconte qu'un dra- 
peau rouge planté sur un tas de pavés portait ces 
mots : « Deux heures de pillage et de robes de 
SOIE » et il ajoute : « Le fait est invraisemblable 
mais il est positif ; J'ai vu cette guenille immonde 
chez un chef de bataillon de garde nationale qui 
la conservait comme un trophée enlevé par ses 
hommes à l'une des barricades du faubourg du 
Temple (1). » 

Ceci prouve simplement qu'il y avait parmi les 
insurgés un certain nombre de bandits. 

journal le Mois, dans son numéro du Hl juillet, font mention 
de ces drapeaux. En revanche, on peut lire dans le Précis des 
événeinennls pendant Cinsurrection des '23, '2'i, l'i"* el '2lt juin /S'/S 
(p. 54) : « Pendant la suspension de la séance (le 25 juin), 
les huissiers déploient, derrière le Président, les drapeaux 
pris aux insurgés. Tous sont tricolores, à l'exception d'un 
rouge et d'un noir. On lit sur plusieurs : « Moût m \ vo- 
i.EiiKs ! Mort m \ i'ii.lahds ! Respect de la i'uoi'iuété ! » 
(1) Souvenirs de l'année 18U8, p. 299. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 473 

Du reste, la férocité des soldats, pendant la 
lutte, égala, dépassa peut-être celle des émeutiers. 

Louis Blanc remarque (1) qu'on avait su persua- 
der à l'armée qu'elle devait se trouver humiliée de 
s'être si facilement laissée vaincre en février 1848 
et qu'elle avait une revanche à prendre. 

Cette revanche, elle la prit aussi complète qu'on 
pouvait le désirer. 

Les gardes mobiles, surtout — des gamins de 
quinze à vingt ans — se signalèrent à la fois par 
leur courage et leur cruauté (2). 

On a prétendu qu'avant de les envoyer au feu 
on leur avait distribué dans les casernes du vin 
et de l'eau-de-vie (3). C'est possible mais c'était 
inutile. Le sang devait leur suffire pour se griser. 

Pourquoi, nés presque tous dans le peuple, se 
montrèrent-ils si acharnés contre une insurrec- 
tion populaire ? D'opinions politiques ou sociales, 
quoique beaucoup d'entre eux eussent manifesté 
des sentiments religieux (4\ ils n'en avaient pas. 

a) Histoire de la RévoMion de 18i8, t. II, p. 143. 

(2) « C'étaient surtout les enfants de la mobile qui paru- 
rent avides de sang, emportés par l'enthousiasme du car- 
nage. » Daniel Stern.) — <• Ces petits hommes à épaulettes 
vertes ressemblaient à des fouines trempant leur museau 
dans le sang. -> iHippolyte Castille.) lis ne faisaient pas de 
prisonniers. Ils fusillaient à tort et à travers. Les journaux 
rouges leur reprochèrent d'avoir fusillé des gens qui n'étaient 
rien moins que des insurgés. 

(3) Victor Mabrouk, Juin 18'i8, p. 3:^. 

(4) .. Ceux qui ont fréquenté les éa-li-^os de Paris durant 



47i l>A VIK l'VKISIK.NNE 

Ce qui les dominu, je pense, dans ces trois jour- 
nées de guerre Fratricide, ce lut, unie à la cruauté 
de l'enfant, la vanité de se battre comme des 
hommes. 

Prenons un exemple, celui de Louis Vart, fils 
d'un serrurier du faubourg Saint-Denis . Il avait 
une quinzaine d'années et appartenait au 9" ba- 
taillon : 

« Je ne suis pas content, disait-il à ses cama- 
rades, après avoir épuisé toutes ses cartouches et 
brûlé le bois de son fusil. J'en ai descendu une 
douzaine, je veux avoir maintenant un drapeau. 
Si je ne le ramène pas, je trouverai là-bas un lin- 
ceul. » Disant ainsi et fredonnant : « Mourir pour 
la patrie !.. » il se glisse le long des bouticjues du 
faubourg Saint- Antoine, se jette à plat ventre, à 
la manière vendéenne, quand il voit les fusils 
s'abaisser sur lui, se retire après avoir essuyé la 
décharge, reprend sa course, s'efface encore une 
fois ventre à terre, se relève de nouveau, s'élance 
sur la barricade et s'empare du drapeau 1). ^) 

On peut l'affirmer sans aucune exagération. 
C'est par ces gamins féroces et héroïques, c'est 

les premières heures de cette m;itinL-e du dimniiohe (2.") juin 
ont pu voir un assez grand nombre de gardes mobiles age- 
nouillés sur les dalles el priant avec lerveur. .. C. I.otvLT, 
Souvenirs de l'Assemblée conslitiianle de IH<iS. 

(1) Ar.PHuNSE BaliilYdieh, Hittohe de la Garde moliile ilrpiiis 
les barricdde:^ de février. Paris, 1848, p. 57. 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 47o 

par Gavroche que furent vaincus les insurgés de 
juin. 

Quel fut le nombre des morts ? 50.000 d'après 
les journaux anglais, 3.035 d'après le préfet de 
police Trouvé-Ghauvel, dans sa déposition devant 
la commission d'enquête, 1.380 d'après le préfet de 
police, Ducoux, dans sa proclamation du l^"" août 
1848, 12.000 environ, d'après les renseignements 
les plus exacts. 

Il restait peu de familles où on n'eut à pleurer 
la fin tragique de quelques victimes de la guerre 
civile. Paris était consterné et exaspéré. 

Sur certains points, les rues étaient encore gar- 
dées militairement. Les ménagères qui allaient faire 
leur marché circulaient au milieu des baïonnettes. 

Peu à peu, la vie normale reprenait. Les fenêtres 
commencèrent à se rouvrir. Des bourgeois sortaient 
de leurs caves. On enlevait, avec précaution, les 
volets des boutiques. 

De longues files d'équipages se rendaient jour- 
nellement au faubourg Saint-Antoine. Des curieux, 
des femmes surtout, allaient voir dans ce quartier 
populaire (où leur présence risquait de réveiller 
les anciennes haines), la trace des combats qui s'y 
étaient livrés. 

On chantait dans les rues un Chant funèbie sur 
la mort de inonseigiieur Varchevêque de Paris : 



476 L\ VIE PAHISIENNE 

« Entre chaque couplet il y en avait six ) et 
pendant que le chanteur offrait ses feuilles, les ou- 
vriers échangeaient entre eux quelques réflexions. 
Il y en avait un qui portait dans ses bras une pe- 
tite fille de trois à quatre ans, et donnait la main 
à un jeune garçon. 11 montrait à ses camarades 
une médaille pendue au cou de l'enfant, et je l'en- 
tendis dire : « Elle a touclié les mains de l'arche- 
vêque ; ça portera bonheur à ma fille. « Et il em- 
brassa l'enfant. 

Cet homme avait une de ces figures caractéris- 
tiques qu'on n'oublie pas. Je le reconnus pour 
l'avoir vu la veille de l'insurrection, le 22 juin au 
soir, sur la place du Panthéon, quand les ouvriers 
se donnaient rendez-vous pour le lendemain ma- 
tin » (i . 

On chantait aussi, mais au faubourg Saint-xA.n- 
toine, au faubourg Saint- Denis, une sorte de com- 
plainte intitulée : les nobles martyrs des 22., 23,2k 
et 25 Juin 18^(S, dont ce couplet surtout exci- 
tait l'émotion des auditeurs : 

S'ils sont tombés sur ce champ de bataille, 
Nos chers enfants, pour défendre Paris, 
S'ils ont bravé les boulets, la mitraille, 
C'est qu'ils croyaient défendre leur pays. 

(Il Albert Mauki>, Journées révolutionnaires des 22, "23, 24, 2.ï 
et -JC) juin /S^iS (Avant-propos : Une promenade dans la rue Saint- 
.Jaciiues, p. VIII.) 



MANU KSTATIONS KT KMF;UTES 477 

La Liberté, cette mâle tléesse, 

Ils la croyaient en danger de périr ; 

Et c'est alors ([ue, dans leur folle ivresse, 

Ils sont tombés, tons ces nobles martyrs !... 

Dès le lendemain de la victoire, la répression 
avait commencé. Ceux; ([ui avaient eu le plus 
peur des insurgés, tous ces petits boutiquiers 
parisiens qui ont des âmes de lièvres, se mon- 
traient les plus acharnés contre eux. 

Partout on faisait des perquisitions (1). On ar- 
rêta 25.000 individus sur lesquels 11.000 fui-ent 
relâchés. Ceux qui s'étaient réfugiés dans la ban- 
lieue n'avaient pas tardé à être pris. « Les habi- 
tants autour de Par^s, écrivait E. Pelletan dans 
le Bien public du 30 juin, sont à l'affût et ti'a- 
quent les insurgés comme des bêtes fauves. » 
Pour ces paysans, tous braconniers, la chasse à 
l'homme devait avoir beaucoup de charme. 

Sur 10.948 insurgés jugés par la commission 
militaire qui s'était installée aux Tuileries, puis 
au Palais de Justice, 6.000 furent mis en liberté, 
4.348 furent condamnés à la transportation, mais 
on en recommanda 901 à la bienveillance du 
Gouvernement (2 . 

(1) Pendant ces perquisitions, il y eut des vols. Ainsi un 
certain caporal Chain he, du 2ît' de ligne, fut condamné par 
le 1"' conseil de guerre, à cinq ans de réclusion, poui- avoir 
volé, dans ces conditions, de rargenlerie {Droil, w du 
30 juillet 184S . 

i2| Il y eu! un assez, grand ncnnhre de iiràces (notanimeid 

:u 



478 LA. VIE PARISIENNE 

Les premiers convois de transportés partirent 
en août 1848. 

Les conseils de guerre frappèrent durement 
quelques-uns des chefs de l'insurrection et entre 
autres : 

Legénissel, artiste graveur, condamné à dix 
ans de travaux forcés ; 

Edouard Touchard, ex-montagnard, chef des 
barricades de la rue de Jouy, condamné aux 
travaux forcés à perpétuité ; 

Léon LacoUonge, rédacteur en chef de V Or- 
ganisation du travail, condamné à vingt ans de 
détention ; 

Emmanuel Barthélémy, mécanicien, qui avait 
commandé les barricades de la rue Grange-aux- 
Belles, condamné, le 8 janvier 1849, aux travaux 
forcés à perpétuité (1). 

pour la promuleafion de la Oonstitutioni mais l'Asi^emblée. 
le 1" février 1849, repoussa une proposition d'amnistie 
générale. 

(1) Le 7 février 1849, Daix, Nourrit, ("hoppart, Lahr, Vap- 
preaux jeune, furent condamnés à la peine de mort ; Vuens. 
Gautron, Lebelleerny, aux travaux forcés à peri^étuité : Mo- 
nis, Goué, Duga=, Naudin. à dix ans de travaux forcé.s ; 
BouUey. Paris el Brassa, Bussières et Vappreaux aîné, à dix 
ans de détention; Goin, à deux ans de prison: Beaude et 
Masson, à un an de prison. 

Nourrit, Vappreaux jeune et Choppart eurent leur peine 
commuée en celle des travaux forcés à perpétuité (Xourrit 
était encore au basue en 1880). Le 17 mars 1849, Daix et 
Ldhr furent guillotinés à la barrière de Fontainebleau. 



MAMFR.STATIO>S ET K.MEUTES ^79 

C'est ce Barthélémy (déjà condamné aux tra- 
vaux forcés à perpétuité, en 1839, à dix-huit ans, 
pour avoir tué un sergent de ville) qui, à cette au- 
dience du 8 janvier (i) fit la déposition suivante : 

« Après avoir séjourné quelque temps à la 
mairie du V« arrondissement, je fus transféré à 
l'Ecole militaire, on me mit dans une cave avec 
d'autres prisonniers; nous y étions sans pain, 
sans eau, la chaleur était suffocante, car nous 
étions beaucoup; on se plaignit. Lu officier se 
promenait de long en large devant le soupirail de 
cette cave; il nous entendit: 

— ■ Qui se plaint? dit-il. 

— Nous avons faim, faites-nous donner du 
pain. 

— Attendez !... 

Aussitôt il prit le fusil d'un factionnaire et le 
déchargea sur nous par le soupirail. Un des nô- 
tres tomba. 

Qui a encore faim ? dit-il en ricanant. Je vais 
le servir (2) »... 

L'exaspération des esprits, le sentiment des 
dangers qu'on avait courus, la haine croissante 
contre le socialisme, le désir de lui porter un coup 

(1) Audience du 2" conseil de guerre, présidée par le co- 
lonel (.ornemuse. du 14' de ligne. 

(2; Peuple, w du 14 janvier 1849. La veille du jour où pa- 
raissait ce compte rendu, le 13 janvier, Barlhi'-leniy avait 
réussi à s'évader. 



i80 LA VIK IWUISIKN.NK 

dont il ne se relèverait pas, aident à expliquer 
— sans les excuser — de pareils actes de bru- 
talité. 

C'était bien en effet une insurrection socialiste 
qu'on venait de vaincre, uniquement socialiste. 

Flocon avait dit, le 23 juin, à la Chambre des 
députés: « La sédition n'arbore aucun drapeau. 
C'est la ligue de tous les partis contre la Uépu- 
bli({ue ; mais que cette ligue se formule au nom 
d'un prétendant, ou au nom du nécessiteux, on 
trouvera toujours au fond des choses la main de 
ICtranger. » 

Or, d'un tableau affiché, le 12 septembre, j)ar la 
préfecture de [)olice, il résultait que sur 3.423 
transportés à cette date, 2.771 étaient français, 
151 étrangers i^et 501 d'origine inconnue). 

Dans son rapport, lu le 3 août à la tribune, 
Quentin- Bauchard avait déclaré, au nom de la 
Commission d'enquête, qu'après les plus minu- 
tieuses recherhes on n'avait pu découvrir, ni dans 
les émeutes de mai ni dans celles de juin . la moin- 
dre complicité du parti dit réactionnaire. 

Et un témoin, ({ui ne parait pas suspect, Prou- 
dhon, avait fait cette déclara lion, dtn'ant la com- 
mission d en([uète : 

« Le 23 juin, j'avais ci'u que c'était une conspi- 
ration de prefenilants s'appuyant sur des ouvriers 
des atelieis nationaux, .l'étais trompé comme les 



MANIFESTATIONS ET EMEUTES 481 

autres. Le lendemain, j'ai été convaincu que l'in- 
surrection était socialiste. » 

Victorieuse, cette insurection socialiste, eût 
achevé la ruine du pays par l'application des 
théories les plus absurdes et les plus périlleuses. 
Sa défaite, que déplorait George Sand [l), tua la 
République mais sauva la patrie (2). 

(1] Elle écrivait de Xohant, ;iu mois de juillet l!s48, à 
Mlle Marliani : « Je suis novice... Je ne crois plus à l'exis- 
tence d'une république (|iii commence par luer ses prolé- 
taires... J'ai honte aujourd'hui d'être Française, moi qui na- 
guère en étais si heureuse. » {Nouvelle Hevue, t. XII, p. 449.) 

i"i) Sur les sentiments éprouvés par les insurgés après 
leur défaite. \oir Appendice III. 



APPENDICE I 

La mort du géncrdl Bréa (1). 

Le général Bréa, qui, le 24 juin, avait succédé 
dans le commandement des Forces de la rive gau- 
che au brave général Damesne, mortellement 
blessé à l'attaque des banicades du Panthéon, 
était parvenu, à suite d'une lutte cruelle et san- 
glante, à s'emparer de toutes les positions précé- 
demment occupées par les insurgés et à les reje- 
ter hors des murs de Paris. 

Le désir et l'espoir étaient d'amener, par des 
moyens pacifiques, la cessation complète des hos- 
tilités ; ce l'ut pour \^ parvenir que, le 25, dès le 
matin, accompagné du capitaine d'état-major Man- 
gin, son aide de' camp, et de deux chefs de batail- 
lon, Gobert et Desmarest, il visita successivement 
les barrières Saint- Jacques, d'Enfer, de la Santé. 

(1) Aiulieiice du Ihjdiwicr iS'i'J mi -'■ cmiscH de ijucnc. Rajipiirl 
officiel. 



APPENDICE 



i83 



Bien accueilli d'abord sur [son passage, il se 
dirigea vers la barrière Fontainebleau. 

Sur ce point, quatre barricades fermaient les 
deux côtés des boulevards intérieurs et extérieurs ; 
ces remparts protégaient les insurgés réunis sui* 




*\ 



Assassinat du général de Bréa. 



la route de Clioisy et sur celle d'Italie. Quant à la 
barrière, elle était fermée par une masse de pavés. 
Un étroit passage avait seul été conservé sur la 
droite de la barricade. 

Le corps de garde de l'octroi était rempli d'une 
faule armée. Parmi ces hommes, les uns, épuisés 
de la fatigue de la veille, dormaient sur la pierre; 



484 I-A vit I' UilSIKNNK 

les autres, furieux encore, préparaient des cartou- 
ches ; quelques-uns se distribuaient le vin, le pain. 
]a charcuterie que les ordres des chefs faisaient 
apporter ; le plus grand nombre attendaient la fin 
du combat. 

Ce fut dans ces circonstances que le général 
Bréa se présenta en dehors de la barrière, procla- 
mant le décret de l'assemblée qui accordait aux 
misères ouvrières trois millions de francs. Quel- 
ques acclamations accueillent ses paroles. La foule 
s'était dispersée à l'approche des troupes ; il ne 
restait que peu d'hommes préposés à la garde de 
l'octroi. Sur l'invitation qui lui est faite, le géné- 
ral, suivi de MM. Mangin, Gobert et Desmarest, 
pénètre au delà de la barrière. Il fait quelques pas 
vers le perron de l'octroi : aussitôt il est suivi et 
devient le prisonnier des insurgés. 

Des clameurs sinistres s'élèvent et bientôt, se 
propageant dans la foule qui grossit sans cesse 
le bruit se répand que c'est le général C.avaignac 
qui vient d'être fait prisonnier ; on entend crier : 
A mort le général ! à mort Cavaignac ! à mort 
l'assassin de nos frères ! à mort l'exécuteur du 
Panthéon ! Dans tous les cœurs de ceux qui se pré- 
cipitent et se ruent, il n'y a plus qu'une passion, 
celle de la vengeance. 

Cependant, aucune main ne vient saisir le géné- 
ral. « Ce n'est pas Cavaignac, c'est un vieux 



Al'PEMdCE 485 

brave, « s'écrient quelques voix. Plusieurs hommes 
qui veulent épargnei* un crime aux forcenés qui 
profèrent des paroles do mort, font entrer le géné- 
ral et son état-major dans le poste de l'octroi. Les 
cris, suspendus un instant, redoublent, éclatent 
menaçants, et bientôt, pour sauver le général, il 
faut avoir recours à un nouveau moyen. On pro- 
pose de le conduire chez M. Dodelin, maire de la 
commune, qui occupe l'établissement du Grand- 
Salon. On s'avance, entourés d'une escorte tumul- 
tueuse. Le général échange des paroles de paix. 
Interrogé par eux, il répond à tous et se fatigue 
en vain pour dominer les clameurs. 

Arrivés au Orand-Salon, le général entre avec 
quelques-uns des hommes qui l'accompagnent : 
les portes se referment sur la foule, qui s'agite à 
l'extérieur et fait entendre de nouvelles impréca- 
tions. On entraine le général au fond du jardin : 
là existe un mur peu élevé ; on l'engage à le fran- 
chir et à [)rendre la fuite ; il hésite, on le presse 
on lui propose de revêtir une blouse. Mais les 
cris des hommes qui sont restés hors de la mai- 
son redoublent ; les portes sont ébranlées avec 
violence. 

C'est à ce moment que les insurgés pénètrent 
dans la maison. A la vue du général qui ya fuir, 
ils franchissent l'espace qui les sépare de lui, ils le 
saisissent, l'entraînent, et bientôt, sur la propo- 



486 I..\ Vit PARISIENNE 

sition de plusieurs d'entre eux, ils le conduisent 
au second étage de la maison. 

Là, au milieu des cris de mort, des vociféra- 
tions et des tumultes, ceux des insurgés qui se 
sont montrés déjà les plus animés contre l'infor- 
tuné général, lui présentent une plume et une 
grande feuille de papier dit à écolier, et, mal- 
gré la résistance qu'il oppose d'abord, ceux qui 
menacent sa vie obtiennnent de lui qu'il trace 
d'une main mal assurée les lignes suivantes que 
contre-signe le capitaine Mangin : 

« Nous, soussigné, général Bréa de Ludrc, 
déclarons être venu aux barrières pour annoncer au 
bon peuple de Paris et de la banlieue que l'assem- 
blée nationale a décrété qu'elle accordait trois 
millions en faveur de la classe nécessiteuse, et 
qu'on a crié : 

Vive la Uépublique démocratique et sociale ! 

Général Buéa de Ludre. 
Le capitaine aide de camp, Mangin. » 

Ces lignes, destinées à calmer l'irritation crois- 
sante de la foule extérieure, à laquelle elles devaient 
être lues, étaient à peine écrites qu'un cri s'élève 
de ses rangs, cri impérieux, implacable, qui de- 
mande, sous peine de mort, que le général ordonne 
le renvoi des troupes. 

En ce moment le commandant Gobert entre 



APPENDICE 487 

dans la cour, et aussitôt lu fureur des plus furieux 
[sic) se tourne contre lui. Menacé par un pavé 
qu'on dresse sur sa tête, saisi à la gorge par une 
main de fer, ses épaulettes, son épée, sa croix, 
lui sont arrachées ; il n'échappe à la mort que par 
son courage, son énergie. On le conduit auprès 
du général, qui, pour calmer la tempête qui rugit 
autour de lui, consent à ajouter à l'écrit qu'il a 
déjà tracé, et sur la même feuille, les lignes sui- 
vantes : 

« Je n'ai trouvé à la barrière de Fontainebleau 
que de braves gens républicains et dé::iocrates so- 
cialistes. 

Vu : GoUKIU', CjKKMAXD, PaNCALIKU, BUSSIKRES. » 

Cependant les dangtîrs que courait le général, 
loin de s'amoindrir, devenaient plus imminents. 

Le deuxième étage était euA'ahi, les cris de 
haine et de vengeance redoublaient. Le général et 
le capitaine Mangin étaient entourés d'un groupe 
de furieux qui, au milieu de leurs menaces et de 
leurs vociférations, exigeaient de lui un ordre pour 
le départ des troupes. 

Le général, succombant à la violence morale et 
physique qui lui était faite, écrivit d'une main mal 
assurée, ces derniers mots : 

« J'ordonne à la troupe de se i etir [sic], qu'elle 
retourne par la même route. 

Général Bréa. » 



488 LA VIE PARISIENNE 

Le papier sur lequel étaient tracées ces lignes 
fut aussitôt saisi par un des individus présents, qui 
annonça qu'il allait en donner lecture à la foule qui 
entourait la maison en criant : « A mort ! à mort, 
Cavaignac ! » Mais lorsque cet individu parvint 
sur le seuil, l'écrit du général lui fut arraché par 
un furieux qui, le montrant aux groupes s'écria : 
« C'est de Tallemand, je ne puis vous le lire, mais 
soyez tranquilles, tout sera l)ientôt fini ! » 

Pendant ce temps, le commandant Desmarest 
subissait aussi de cruelles épreuves : lui aussi 
avait perdu son épée, ses épaulettes. Sa tunique 
arrachée servait d'étendard à un enfant ; entraîné 
par la foule, il avait été conduit au grand poste. 

11 y était depuis <|uelques minutes, lorsque le 
général y arriva, avec MM. Mangin et Gobert. 

Reçus dans le poste, ils trouvèrent là encore 
quelques défenseurs ; mais l'ennemi était à la 
porte, rugissant toujours, demandant sa proie. On 
fit pour sauver le général une dernière tentative ; 
on cliercha à percer le mur du violon, où un jeune 
mobile avait trouvé un asile contre la mort. 

On allait réussir ; une ouverture était déjà pra- 
tiquée, lorsqu'un enfant de quatre ans dénonça 
cette tentative ; un témoin, le sieur Girard, enten- 
dit cet enfant crier : « Ah ! on veut les faire sau- 
ver ! » Les auteurs de cette généreuse tentative 
prennent aussitôt la fuite ; ceux qui jusqu'alors 



APPENDICK 489 

avaient protégé le général se dispersent. Le mo- 
ment fatal approchait. 

Assis avec le capitaine Mangin près de la table 
du poste, le général disait à ceux qui les entou- 
raient, et au nombre desquels se trouvait le pauvre 
de Bicètre, Daix, l'un des principaux accusés : 
« Où sont donc mes bous amis de tout à riunire ? » 

Puis, levant les yeux au ciel : « Prisonnier, 
s'écriait-il, et fusillé le jour de ma fête ! » 

Epuisées par cette lutte affreuseet sans cesse re- 
naissante, les malheureuses victimes demandaient 
la fin de leurs souffrances. 

Le brave capitaine Mangin se levant alors, et 
croisant ses bras sur sa poitrine : «Que veut-on 
faire de nous ? dit-il ; veut-on nous fusiller ? voi- 
là nos poitrines, dépêchez-vous ! » Et il serrait la 
main à son vieux général 

Quelques hommes, à ce moment, essaient de 
faire évacuer la salle; un d'eux, un enfant de dix- 
sept ans, dit au général : « Ecrivez, général, don- 
nez-moi un de vos insignes et je vous sauve, 
j'irai montrer aux troupes que vous êtes prison- 
nier. » 

Le général regarde autour de lui, et finit par 
donner sa dernière épaulotte, refusant son épée et 
sa croix. 

L'enfant part, et presque aussit('»t des voix nom- 
breuses et exaltées par la liiiciir, répètent avec 



490 \.\ vil". 1'M!Isii;nnk 

une énergie sauvage : « A mort ! à mort ! il faut 
en finir ! » 

En même temps, des cris d'effroi se font en- 
tendre du côté de la barrière. On voit fuir des 
femmes et on entend ces mots : X'oilà la mobile ! 

Etait-ce là le signal de l'exécution tant de fois 
annoncée ? On devrait le croire, car un témoin, 
dont la déposition faite dans l'instruction est lue 
à l'audience par le greffier, déclare avoir entendu 
plusieurs accusés dir-- qu'il fallait aller à la bar- 
rière, puis re\enir an poste pour y donner une 
fausse alerte, afin de le dégager des curieux et 
d'être plus libres pour fusiller le général et son 
aide de camp. 

Quoi qu'il en soit, au moment où le cri : voilà 
la mobile ! se fit entendre, six coups de fusil écla- 
tèrent à la fois, et le général Bréa tomba mortel- 
lement frappé, ainsi que son aide de cam[) Mangin. 
Les misérables qui venaient de commettre cet as- 
sassinat pénétrèrent dans le corps de garde ; l'un 
d'eux enfonce sa baïonnette dans le ventre du géné- 
ral, un autre lui fracasse le crâne avec sa crosse; 
un troisième, croyant que c'est le général Gavai- 
gnac qui vient d'être tué, lui palpe la poitrine pour 
s'assurer s'il portait, comme le bruit s'en était ré- 
pandu, une cuirasse sous ses vêtements. 

Le crime était consommé, les meurtriers pren- 
nent la fuite. 



APPENDICE 491 

MM. Desmarest et Gobert, qui avaient échappé 
à la mort en se plaçant sous le lit de camp, et qui 
avaient assisté à la scène affreuse que nous venons 
de raconter, quittent leur retraite et parviennent 
à s'éloigner de ce sanglant théâtre. 

Les pièces de l'instruction n'établissent pas d'une 
manière tout à fait précise la part qui doit incom- 
ber à chacun des accusés dans cette horrible scène 
de meurtre ; plusieurs témoignages cependant, 
dont il est donné lecture, élèvent des charges ac- 
cablantes contre plusieurs d'entre eux, et surtout 
contre Daix ( le pauvre de Bicétre i, et contre le 
jeune Noury. 

C'est ainsi que le .témoin Vielle déclare qu'ayant 
vainement cherché à désarmer Noury dans le poste 
où il se trouvait avec le g'énéral et son aide de 
camp, il le vit i^ Noury ) sortir du poste et, un ins- 
tant après, se placer extérieurement à la fenêtre 
du côté de la porte du corps de garde, d'où il tira 
le premier coup de feu sur le pauvre général : Je 
l'affirme très bien, dit ce témoin, car je l'ai vu tirer 
commsje l'ai entendu un instant auparavant crier : 
Voilà la mobile ! Nous sommes trahis : faites feu ! 

Je déclare en outre qu'il retourna son fusil la 
crosse en l'air et enfonça sa baïonnette dans la 
j)oitrine du général, pour l'achever. » 



APPENDICE II 

Paris (//jrl's les Joiir/iécs de juin [V] 



Paris présente un aspect des j)liis curieux. 

Sur tous les points la circulation est rétablie, 
celles des barricades qui sont encore debout ont 
été ouvertes pour laisser passer les voitures. 

Un véritable Longchamp est établi sur tous 
les points où la lutte a été acharnée, des femmes 
du monde, dans des calèches découvertes, sil- 
lonnent le boulevard au pas, et à la queue, mon- 
ti'ant du bout de leurs doigts gantés les déchi- 
rures des balles et les elFractions (h's boulets. 

Voici le chemin que suit la file : 

On prend le boulevard au faubourg Poisson- 
nière, lieu on s'est arrêtée, ou plutêtt où a été ar- 
rêtée l'avant-ffarde de ririsurrectiou . on le suit 

1) /.-• Moi^, Il (lu 31 juillet 1S48. 



APPENDICE 493 

jusqu'à la porte Saint-Denis, où commencent les 
premières traces des balles. 

La porte Saint- Denis est légèrement piquetée, 
mais aucun des bas- reliefs n'est sérieusement en- 
dommagé. 

En se retournant, on a derrière soi la maison 
du restaurant de l'Œil-de-Bœuf, dont tous les 
carreaux sont brisés. 

L'angle de la rue de Cléry, dont quelques mai- 
sons sont écorchées par les balles... 

A mesure qu'on avance les traces de combat 
sont plus visibles. 

- Au coin de la rue du Faubourg-du-Temple, 
que les piétons encombrent et que les barricades 
obstruent, on est forcé de quitter sa voiture, on 
continue à pied. 

En arrivant sur le canal, le spectacle commence 
à devenir plus intéressant. 

Le pont, qu'on a devant soi, a et élongtemps dis- 
puté, vainement les insurgés ont tenté de l'abattre, 
tous leurs efforts ont été inutiles. 

On découvre alors devant soi tout le faubourg 
du Temple. 

Au premier plan, les maisons du quai du canal 
criblées de balles ; 

Au second plan, les premières maisons de la 
rue Fontaine-au-Roi, criblées de balles comme 
celles du quai ; 

32 



494 I.A VIK l'AlilSlK.NNK 

Au second plan, à droite, une maison écroulée 
à moitié, toute noircie, l'umante encore. 

Derrière cette maison, un grand pignon troué 
par huit ou dix boulets. 

On a devant soi : 

La maison du Bélier- Mérinos, peinte en cou- 
leur chocolat. Les trois Fenêtres sont tellement 
éventrées par les boulets, que leur ouverture tient 
toute la façade et que l'on ne comprend point par 
quel miracle d'équilibre la maison se soutient. 

A droite est la rue de Gharenton ; la Fusillade 
l'a criblée, c'est une véritable petite vérole de 
balles qu'ont eue ses deux ou trois premières mai- 
sons. 

A gauche, à l'entrée de lu rue de la Ro({uette, 
les pompiers sont debout et à l'œuvre sur un mon- 
ceau de ruines. C'est tout le devant de la maison 
de la Petite- Jardinière qui s'est écroulé, laissant 
debout et intact le mur du fond snr lequel se dé- 
tachent trois cheminées pareilles à trois étagères. 

Sur l'une de ces cheminées est une glace parfai- 
tement intacte. 

A l'angle de la cliemiiiei^ pendent à un clou, une 
corne et un petit balai. 

Trois petits tableaux restent clnut'^s à la mu- 
raille. 

Cette maison elail celle d'un conFeetionnaiie 
{sic) d'habillements ; des lambeaux de drap, tirés 



Al'l'KNDICK 4-9o 

des décombres, .sont déchiquetés par les chilTon- 
niers et par les gamins. 

En face de ce })oint les voilures stationnent. 

Plusieurs dessinateurs sont occupés à faire des 
croquis... 

On reprend la marche et l'on pénètre dans la 
rue Saint- Antoine. 

Là on retrouve à chaque pas la trace de la lutte, 
mais on est gâté par la vue du faubourg. Rien qui 
vaille la peine de s'arrêter ne se présente jusqu'à 
ce qu'on arrive en face (ki petit café Momus et à 
l'angle de la rue Cloche- Perce. 

Douze ou quinze boulets tirés de la place Bau- 
doyer ont broyé le premier et le second étages de 
la maison ; le mur n'est que poussière, et l'on se 
recule involontairement, de peur qu'en s'écroulant, 
la maison ne vous écrase. 

En face est un tuyau de fonte qui rampe du 
pavé au toit d'une maison. On essaie de compter 
les balles qui l'ont troué, puis on y renonce, la 
tâche est trop difficile. 

On comprend que la lutte ait été acharnée sur 
ce point. Cinq cents pas encore, et les insurgés 
étaient à rH<)tel de Ville. 

Trois de ces boulets ont assez distinctement 
dessiné un coq gigantesque. 

Tout le côté gauche de la rue du Faubourg est 
labouré par les boulets et les biscaïens. 



406 L\ VIE PARISIENNE 

En se retournant on a derrière soi et de l'autre 
côté du canal un mur de cinquante pas de long, 
mis à jour par l'artillerie. 

Après avoir remonté jusqu'à la moitié du fau- 
bourg on le redescend, on prend le quai du canal 
en remontant du côté de la Bastille : on trouve 
alors un pont tournant, ce pont a été témoin d'un 
de ces actes d'héroïsme qui ont immortalisé la 
garde mobile. 

Un escadron de dragons était passé, la garde m<>- 
bileallaitles suivre, quand, toutà coup, des hommes 
sur lesquels on avait cru pouvoir compter, se pré- 
cipitent sur le pont et lui impriment un mouve- 
ment de rotation. 

La garde mobile est séparée des dragons, les 
dragons, isolés sur l'autre rive, sont perdus. 

— A moi les nageurs ! crie un jeune soldat. 
Cent nageurs, à peu près, se présentent, on tire 
les baïonnettes des canons, on laisse les fusils aux 
camarades, on passe le canal la baïonnette aux 
dents, on aborde l'autre quai, et l'on tombe sur 
les insurgés à coups de baïonnettes, devenues des 
poignards. 

On traverse ce pont, on entre dans la rue d'An- 
goulème, qui conduit jusqu'au boulevard, au bout 
de la rue on retrouve sa voiture avec laquelle on 
va jusqu^à la place de la Bastille, tout en suivant 
les boulevards, devenus un camp, occupé par les 



APPENDICE i97 

cuirassiers, les lanciers, la garde mobile et la 
ligne. 

Tout cela donne à Paris, non seulement l'aspect 
d'une ville en état de siège mais l'aspect d'une 
ville assi(égée. 

En arrivant à la place de la Bastille, la foule 
est telle, que des sentinelles forcent les piétons à 
suivre les trottoirs, tandis que les voitures sont 
invitées à ne pas s'écarter de la file. 

Là, en effet, est unsiles aspects les plus effrayants 
qu'ait jamais laissés au front d'une cité la guerre 
civile. 

En sortant de la rue Saint-Antoine on reprend 
les quais, on les suit jusqu'au pont Notre-Dame, 
on le traverse ainsi que le pont de l'Hôtel-Dieu, 
et l'on se trouve en face de la maison des Deux- 
Pierrots. 

Un enfant ne mettrait pas sa main sur toute l'é- 
tendue de la maison, sans couvrir la trace d'une 
balle. 

Puis Ton revient, on n'a pas tout vu, mais on a 
vu le plus curieux ! 

Nous sommes ainsi faits, ce qui était il y a trois 
jours une douleur, est aujourd'hui une distraction.. 



APPENDICE III 

UNE CHANSON ''* 



Voyez-vous les aristocrates. 

Comme ils nous tiennent sons les verroiix? 

Ils nous ont mis dans les casemates, 

Ils nous font manger par les poux. 

Ils nous font coucher sui*la paille. 

Nous nourrissent de pain et d'eau. 

En nous disant : Pour la canaille, 

C'est tout autant commf il en faul. 

J'enrage de colère. 

Si c'était à refaire. 

Avant d'être pinré 
Messieurs, les aristos,je vous ferais griller. 

Vous nous avez mis aux carrières 
En nous jetant du pain moisi; 
Sans paille, couchés sur la terre, 
. Aux rérlamants des coups de fusil. 
Que le tonnerre de Dieu m'emporte ! 
Si vous me r'tombez sous la main, 
Vous passerez par la même |)orte. 
Et vous y crèverez de faim. 

J'enrage de colère. 

Si c'était à refaire, 

Avant d'être pincé. 
Messieurs les aristos, je vous ferais griller... 

(1) ("ette chanson citée dans le Journal d'un insurgé malgré 
lui {p. 47) fut rnmpn-joo pni' dos insurgés détenus dans une 
casemate. 



CHAPITRE XII 



L ÉLECTION DU lO DÉCEMBRE 



Tout se ramène à une ({uestion d'argent. Le 
meilleur (jouvernement est celui qui coûte le 
moins cher. Or la révolution de 1848 avait ruiné 
le pays. 

Sous ce titre, les Mois de Xourrice de la Ré- 
Dublique, une brochure légitimiste, mais très do- 
cumentée, qui parut sans date et sans nom d'au- 
teur, a publié une étude curieuse, que nous allons 
résumer, sur les finances de cette période 

L'impôt de 45 centimes, si arbitraire, si odieux 
avait donné lieu à 2,52 par 1.000 francs pour frais 
de poursuite, proportion supérieure de plus d'un 
cinquième à ceux de l'année 1847. 

Il v eut une moins value de 65.690.494 francs 



500 I>A VIE PARISIENNE 

sur les produits de renregistrement et des do- 
maines, de 21.130.468 francs sur les produits des 
contributions indirectes. 

Un décret ^du 4 avril 1848) frappait d'une rete- 
nue proportionnelle tous les traitements supé- 
rieurs à 2.000 francs, mais ceux du Gouvernement 
provisoire furent indemnes. 

Les secours aux réfugiés politiques en France 
s'élevèrent à 1,401.000 francs. 

On dépensa une centaine de mille francs pour 
secours aux blessés de février (c'était devenu une 
profession) 23.829 francs pour les détenus de mai, 
762.230 francs pour les frais de nourriture et 
d'habillement des détenus de juin. « Le prix des 
bains des blessés détenus au fort dlvry, figure 
dans ce chiffre, assure la brochure (p. 41), pour 
5.456 fi'ancs. » 

Pour les ateliers nationaux, « une somme de 
14 millions est sortie du Ti'ésor dépourvue de 
toute preuve régulière d'emploi « et la brochure 
en donne la preuve en citant (p. 44) le rapport 
de la Cour des Comptes. 

La distribution d'écharpes de soie coûta 130.000 
francs et celle de drapeaux 43.000 francs. 

Le rachat des armes pillées (1) coûta 
64.183 fr. 60 payés par le ministre de la Guerre 

(1) <i Les vainqueurs de février ont pratiqué supérieure- 
ment ce genre de commerce », p. 71. 




Le prince Louis-Napoléon. 



l/ÉLECTION l(U 10 DÉCEMBRE 503 

pour 11.151 l'usils et autres armes, et 321.687 
francs pour fusils pillés dans les casernes. 

Le décret sur l'émancipation des esclaves 
(27 avril 1848), en attendant de ruiner nos An- 
tilles, fit diminuer de 18.887.728 francs les béné- 
fices donnés au trésor par l'importation du sucre 
de nos colonies... 

La conclusion de cette brochure, rédigée d'après 
les rapports de la Cour des Comptes, c'est qu'en 
dix mois la République diminua la fortune de la 
France de 229.688.411 fr. 47 ;1). Même en sup- 
primant les 47 centimes, c'est beaucoup plus qu'elle 
ne valait. 

Un régime qui ruine la bourgeoisie sera tou- 
jours cher (dans les deux sens du mot) au proléta- 
riat, mais la bourgeoisie se résigne diflicilement 
à se laisser ruiner, même au nom des immortels 
principes. 

Industriels, commerçants, boutiquiers, grands 
ou petits patrons, rentiers, tous aspiraient à être 
délivrés d'une république qui faisait à leurs dé- 
pens du socialisme appliqué, tous se montraient 
favorables d'avance à l'homme, quel qu'il fût, 
qui se dresserait contre l'anarchie et rétablirait 
l'ordre. 

On en avait assez et des tirades, des cortèges, et 

'1) Les dépenses du budget de 1S48 dépassèrent de 1H5 mil- 
lions celles du budget de 1847. 



504 lA VIE PARISIENNE 

des aumônes prodiguées à des tainéahts d'état, et 
de la guerre civile en permanence. La France vou- 
lait recommencer à vivre. 

jNIème ceux qui s'étaient montrés le plus favo- 
rables aux débuts de ce régime ne pouvaient pas 
cacher leurs .décaptions et leurs répugnances 

« On m'a accusé, disait Béranger ( à celui (jui 
rapporte ce propos ) Td'avotP jeté la planche sur 
le ruisseau que Loùis-Philippe avait, à.trav^r^er 
})()ur pouvoir entrer aux Tuileries, je voudrais 
pouvoir être le pont jeté d'un bord à l'autre du 
détroit pour le ramener a-ujourd'hui. Certainement 
j'aimais la Pn'publique, mais non certes telle que 
nous l'avons là !)i Et. il me désignait le palais où 
l'Assemblée nationale avait élu domicile. Peu 
après, Béranger résigna son mandat de député (1). 
.. Un. homme, un de ces ambitieux, froid, silen- 
tieux, flegmatique, fataliste, qui sont les plus 
redoutables,. avait en lui tout ce qu'il fallait [>our 
incarner J'opj}osition à un régime; dont le peu- 
ple lui-môme, depuis les journées de juin, se dé- 
tachait. 

Fils, ou du moins présumé tel, du roi de Hol- 
lande, frère de Napoléon, et de la reine Hortense. 
Louis-Napoléon avait quarante ans, en 1848. .11 
était en pleine force de . corps et d'esprit. Son 

(1) Notes et Souvenirs, par un Anglais. Paris, 1894, t. II, 
p. 39. ^ ;., 



l'élection du 10 DÉCEMBRK 505 

intelligence nébuleuse, où le rêve tint toujours 
trop de place, l'avait entraîné vers le socialisme. 
Il mêlait à dos idées d'autorité un humanitarisme 
un peu naïf. Il avait publié, en 1833, des Rêve- 
ries Politiques, suivies d'un Projet de Constitu- 
tion. Ses tentatives de Strabourg et de Boulogne, 
son emprisonnement à Ham, d'où il s'évada en 
1846, le 26 mai, accrurent sa popularité. 

Cette popularité avait pour principale cause le 
souvenir de Napoléon. La France, qui se croit dé- 
mocratique, aime les grands noms, celui-là surtout 
auquel aucun autre ne saurait être comparé (1). 

Sous le règne de Louis-Philippe, une partie du 
peuple était bonapartiste. Dans la note attribuée 
à Blanqui, et datée du 24 octobre 1839, que pu- 
blia en 1848 la Revue Rétrospective, on lit ceci: 
« Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de bonapar- 
tistes parmi l'ouvrier, même parmi les jeunes. Les 
idées de gloire et les souvenirs de l'Empire agis- 
sent sur les imag'inatians...» 

(1) « Un des agents électoraux de Lanioricière, pendant la 
campagne que menait celui-ci, en province, en faveur de Ca- 
vaignac, lui transmettait cette objection d'un électeur : «■ La 
chose Serait faisable (de voter pour Gavaignac), si votre gé- 
néral s'appelait (ieneviève de Brabant ou portait le nom d'un 
des quatre fils AyniOn. Mais Cavaignai-, Gavaignac tout court, 
j'aime mieux Na|)oIéon, cela sonne mieux. » Et je suis per- 
suadé, ajoutait l'agent, qu'il exprimait là ro|)inion des neuf 
dixièmes des électeurs. ISotes «t Souvenirs, par un Anglais, 
t. II, p. 10. 



.';U0 LA \ IK PARISIENNE 

Un Bonaparte socialiste, beaucouj) cl'ouvriei-s 
admettaient très bien, en 1848, que ce fût possible, 
et lorsque limpopularité d'une Assemblée, qui 
avait peur de lui, Feùt rendu encore plus popu- 
laire (1), la plupart de ces ouvriers ne virent 
pas d'inconvénient à ce qu'il devint empereur. Un 
empereur ami du peuple, et qui ferait taire les 
bavards, les menteurs, voilà la légende qui se 
forma très vite, et au moment où Louis-Napoléon 
ne révélait qu'une partie de ses ambitions et de 
ses espérances (2 . 

Ce rêveur, froid, distant, mais foncièrement 
bon, avait beaucoup de charme. Après bien d'au- 
tres, l'Anglais dont on publia, en 1893-1894, 
les yotes et souvenirs, le remarque, en rendant 
compte d'une visite qu'il fit au prince à cette 
époque. 

« Lorsque Louis-Napoléon, dit-il, me tendit la 
main, je fus presque tenté, en le regardant bien en 
face, de le prendre pour un fumeur d'opium. Dix 
minutes plus tard, j'étais convaincu, qu'on me 
permette cette métaphore, que ce prince lui-même, 

(1) " Une partie de l'Assemblée était très hostile au prince 
Louis, et, par esprit d'opposition, Its perturbateurs quoti- 
diens du boulevard Saint-Denis le prirent sous leur patro- 
nage. » Maxime du Camp, Souvenirs de l'année 18'i8, p. 1876. 

(2) Dans une lettre à Barbes, datée de \ohanl le S dé- 
cembre 1848, George Sand note ■ l'engouement pour l'Kni- 
pire ». 



I.'ÉLKGTION L»L iO DÉCEMBKK 507 

charmeur tyranni([ue, comme le poison redoutable 
et eniA-rant, soumettait tous ceux qui l'appro- 
chaient à son irrésistible influence (1). » 

Aux élections du 5 juin 1848, sur onze députés 
envoyés à la Chambre par le département de la 
Seine (2) — le premier, Gaussidière, avec 14(3.000 
voix, le onzième, Proudhon, avec 77. 094' voix, — il 
l'ut élu, le neuvième, avec 84.420 voix ^^3). 

La plupart de ceux dont Louis-Napoléon deve- 
nait ainsi le collègue — en attendant de devenir 
leur maître — éprouvèrent, et laissèrent voir, au- 
tant de crainte que de surprise. 

Le 12 juin, une déclaration de bannissement fut 
proposée à la Chambre. Clément Thomas, qui était 
républicain (et que des républicains fusillèrent en 
1870) demanda contre lui le vote immédiat d'un 
décret d'expulsion, et Lamartine l'application de 
la loi de 1832. 

(1) T. II, p. 9. 

(2) Sur 415.317 électeurs inscrits, il y eut 249.392 votants. 
Les onze candidats élus furent . Gaussidière, Moreau, (joud- 
chaux, Cliangarnier, Tliiers, Pierre Leroux, Victor Hugo, 
Louis Bonaparte, Lagrange, Boissel, Proudlion. La pro- 
vince avait élu généralement des modérés, Tliiers, Mole, 
Bugeaud, etc. 

(3) « L'affiche qui le recommandait portait : « Louis-Napo- 
léon ne demande qu'à être représentant du peuple, et il n'a 
pas oublié que Napoléon, avant d'être le premier magistrat 
de la France, en fut le premier citoyen. » Cause ou prétexte 
d'émolion i)ublique, le nom de M. Louis-Napoléon agita la 
capitale. » Annuaire Lesur. Année 1848, p. 202. 



508 LA ME PARISIENNE 

La Chambre repoussa ces diverses propositions 
et l'admission fut votée. 

Le 13 juin, Louis-Napoléon adressait au pré- 
sident une lettre par laquelle il résignait son 
mandat de député : « Bientôt, ajoutait-il, j'espère, 
le calme renaîtra et me permettra de rentrer en 
France comme le plus simple des citoyens, mais 
aussi comme un des plus dévoués au repos et à la 
prospérité de mon pays. » 

Réfugié en Angleterre, où il ne devait rester 
que quelques mois, il attendait une occasion favo- 
rable, qui seprésenta bientôt. Il savait bien que les 
fautes de ses ailversaires allaient augmenter dans 
de fortes proportions le nombre et l'audace de ses 
partisans. 

Dans son journal, publié en 1884 (1), Alfred 
Darimon écrivait, à la date du 3 octobre 1848 : 
« Bien que quinze jours à peine nous séparent 
de l'élection du 19 septembre, qui a ouvert de 
nouveau les portes de réassemblée nationale à 
^I. Louis Bonaparte, il est facile de voir qu'il est 
dev(uiu un centre de ralliement. 

Il ne fait que de rares et courtes apparitions 
sur les bancs de l'Assemblée nationale; il n'y 
prend jamais la parole; il s'abstient dans la plu- 
part des votes. Mais ses cousins, et plus j)articu- 

(1) A travers la Révolutiun (1817-18.55), p. 75. 



l'élection du 10 DÉCEMBRE 509 

lièrement M. Napoléon Bonaparte, se remuent 
beaucoup pour lui attirer des partisans. Ce der- 
nier est à Paris depuis plus d'un an; il a réussi 
à se créer dans tous les partis des relations qu'il 
met habilement à profit. Il déploie dans cette 
œuvre de propagande des qualités d'organisa- 
tion peu communes. 

L'hôtel du Rhin qu'habite M. L. Bonaparte est 
assiégé du matin au soir d'un monde de visiteurs 
appartenant à toutes les classes et à tous les ré- 
gimes. 

M. L. Bonaparte recherche volontiers les 
hommes politiques qui sont en saillie. Quand 
il ne parvient pas à les attirer chez lui il va 
les trouver dans les salons où il espère les ren- 
contrer... 

Les allures mystérieuses de M. L. Bonaparte 
inquiètent beaucoup la jeune Montagne. Il lui pa- 
rait évident que « le prétendant » comme on l'ap- 
pelle déjà, aspire au pouvoir suprême. Mais quel 
parti doit-elle prendre. Doit-elle lui barrer le pas- 
sage ou bien l'aider en lui imposant ses condi- 
tions?... » 

Aux élections du 17 septembre, sur 247.242 
votants, il obtint 110.752 voix. 

La proclamation de son nom, le 21, sur la place 
de l'Hôtel-de-Ville fut accueillie par les cris de : 
« Vive l'Empereur ! Vive Napoléon ! » 

33 



510 LA VIE l'ARISIKNiNE 

A la Chambre, sou admission lut prononcée à 
lunanimité. 

Il n'avait pas besoin. de semparer du pouvoir, 
onlelui offrait. La volonté du peuple déjouait tou- 
tes les intrigues, brisait toutes les résistances (1). 

Candidat à la présidence de la République, il 
n'avait, et il le savait, à redouter aucun de ses 
concurrents. Ils étaient vaincus d'avance. « Avant 
même que la main des scrutateurs descendit au 
fond des urnes, personne ne doutait en France 
que Louis Bonaparte ne fût l'élu des paysans. 
Et pourquoi ? Parce qu'un seul nom parle à leur 
souvenir ; parce qu'un seul nom ouvre à leur 
pensée des horizons lointains et a puissance sur 
leurs âmes; parce qu'une méchante gravure, sus- 
pendue aux murs de leur chaumière, est pour 
eux toute la politique, toute la poésie, toute l'his- 
toire (2) ». 

Ledru-Rollin, dont on faisait dans les cam- 
pagnes un débauché, amant de deux maîtresses, la 
Marie et la Martine, complices de ses déborde- 
ments (3), n'était plus qu'un fantoche démantibulé, 
une outre vide. En vain, ceux qui s'obstinaient 

(1) Les défiances qui persistaient, comme celle de George 
Sand, étaient noyées dans les sympathies presque univer- 
selles. 

(2) Louis Bi.anc, Histoire de la névolution de IS'tS, t. H, p. 318. 

(3) V. Louis Bl.vnc, nistoire de la Révolution de ISiS, t. îl, 
p. ûL 



l'élection du 10 DÉCEMBRE 511 

à le soutenir avaient placardé sur les murs cette 
affiche, qui ne fut qu'un coup d'épée dans l'eau: 

« AU PEUPLE. 

QUI SE RESSEMBLE, S'aSSEMBLE 

TaiERS. MoLÉ, MoNTALEMBERT, Tcs vieixx Amis, tes Frères, 

BuGEA-LD, GiRARDiN, GisQUET, les vieux Combattants clcla DÉ- 

Genol'de, Berri'er, 0. Barrot mocratie, votent pour Ledru- 

etc. et tous les souteneurs de la Bollin et crient tout haut : 

Monarchie votent pour Napo- Vive la République, Démo- 

léon et crient tout bas : crvtique et Sociale. 
Vive le Roi. 

Ouvre l'ckil, réfléchis et vote. » 

Le peuple ouvrit l'œil et ne vota pas pour 
Ledru-Rollin. Les boniments ne portaient plus, ou 
du moins ce n'étaient plus les mêmes boniments. 

C'est en vain également, que l'affiche qu'on va 
lire (1), plus digne que celle de Ledru-Rollin, rap- 
pelait les services du poète fourvoyé dans la po- 
litique et qui ne sut pas s'en retirer à temps : 

CANDIDATURE DE M. DE LAMARTINE. 

IL NOUS A DONNÉ 

Le Suffrage universel. 
L'abolition de l'échafaud politique. 

(1) Nous en reproduisons l'aspect typographique, de même 
que pour la précédente. 



512 LA VIE PARISIENNE 

La supression du drapeau rouge. 
La répression énergique de l'émeute. 
La paix en Europe. 

NOUS LUI AVONS RENDU 

L'oubli. 

L'ingratitude. 

Pour Nous plus que pour Lui. 

Pour TA VENIR, pour I'Histoire, Nommons 
Lamartine. 

Le suffrage universel ! Quoiqu'il débutât à 
peine, on commençait à se douter de ce qu'il vaut, 
du mal qu'il peut faire, et Lamartine, qu'on en 
rendait responsable, victime à la fois d'opinions 
trop changeantes et de trop tenaces illusions, 
avait perdu son prestige, dans ces luttes poli- 
tiques, indignes de son génie. Le moment appro- 
chait où la lyre, suivant un mot cruel, allait deve- 
nir la tirelire. 

L'homme au camphre, Raspail, n'était qu'une 
vieille barbe, teinte en rouge. 

Gavaignac se croyait sûr d'être président de la 
République. Deux jours avant l'élection du 10 dé- 
cembre, il annonçait à lord Normanby le succès 
de sa candidature (1). 

(1) Une Année de révolution..., t. II, p. -128. 



LAMARTINE 



PRÉSIDENT DE U RÉPLBtTQUE. 




La France, livrée depuis plus de deux mois à un pouvoir faible 
et arbitraire, réclame par toutes ses voix, parle vole, par la près-- 
se, par le discours public, une direction ferme, sage, inLeJJigenle, 
honnête. ^ 

Le moment est arrivé où la patrie ne peut plus attendre; c'est, 
le jour, c'est l'heure, c'est l'instant précis ou ce grand fait doit 
s'accomplir; s'il tarde, nous périssons. 

Nos cites les plus populeuses, Rouen, Ninies, Limoges, k nord, 
le midi, le centre de notre beau pays sont ensanglantés par l'é- 
meute armée, par la guerre civile^ 

Dans Paris, les passions hideuses des communistes, des nive- 
leurs se produisent publiquement ; les appels au pillage, au meur- 
tre s'écrivent sur chaque maison, sur chaque mur, appuyés de la 
signature de hauts fonctionnaires» 

Première page d'une brochure de propagande 
en faveur de Lamartine. 



514 LA VIE PARISIENNE 

Il avait eu, dans les classes moyennes, qu'il 
venait de sauver si énergiquement, une grande 
popularité. Le ciel même, à cette époque, avait 
semblé le désigner à la reconnaissance publique : 
« L'Estafette du 18 juillet racontait qu'un cuiras- 
sier en faction au camp d'Ivry avait été frappé de 
la foudre, et que le feu du ciel avait tracé sur sa 
cuirasse ces lettres: G. S. P. (qu'on traduisait 
ainsi: Cavaignac sera président (1). » 

Malheureusement pour lui, sa popularité ne re- 
posait que sur ses services, et les peuples, comme 
les hommes, oublient vite le bien qu'on leur a 
fait. Il faut pour leur plaire et les asservir des 
qualités et des défauts qui manquaient également 
à Cavaignac 

Quatre ou cinq mois aprôs les émeutes de juin, 
sa popularité n'existait pour ainsi dire plus. 
Maxime Ducamp en fait la remarque et s'en étonne. 
« Quand je revins en France, écrit-il, dans les der- 
niers jours du mois de novembre 1S48, je fus sur- 
pris du changement qui s'y était opéré pendant mon 
absence. Lors de mon départ, le général Cavai- 
gnac était un grand homme, un sauveur: « Ah! 
sans lui, nous étions perdus! » A mon retour, 
il n'en était plus ainsi ; la girouette française avait 
tourné: « Cavaignac est un révolutionnaire comme 

(1) Journal d'un insurijâ maUjré lui..., p. 271. 



l'élection du 10 DÉCEMBRE 515 

les autres ! » C'est là tout ce qu'on put répondre 
à ma question (1). » 

Les ouvriers ne pardonnaient pas à celui qu'ils 
appelaient le Boucher son attitude pendant les 
journées de juin. Beaucoup d'entre eux soutenaient 
Louis-Napoléon par haine de Cavaignac (2). 

Louis-Napoléon manquait d'argent pour sa cam- 
pagne électorale. Miss Howard et la princesse 
Matliilde avaient donné tout ce dont elles pou- 
vaient disposer. On avait obtenu un prêt de 
M. Fould. Des sommes peu importantes avaient 
été envoyées d'x\ngleterre, notamment, parait-il, 
par lord Palmerston et lord Malmesbury. Les 
partisans du prince se saignèrent à blanc pour 
lui fournir quelques subsides. C'était une candida- 
ture au rabais, mais le nom de Napoléon suffisait 
pour qu'elle triomphât. 

Cette puissance invincible d'un nom glorieux 
entre tous, les adversaires du prince Louis-Napo- 
léon étaient les premiers à la reconnaître, en affec- 
tant de la railler. 

On prétend qu'un bulletin de vote, pour les 
élections du 10 décembre, portait ces vers : 



(1) Souvenirs littéraires, chap. xi (En Révolution). 

(2) « Nous avons vu passer sur le boulevard, quatre ou 
cinq cents ouvriers, portant tous à leurs casquettes le nom 
de leur élu. Ce nom était celui de Napoléon. » Le Mois (à la 
date du 9 décembre). 



516 



LA VIE PARISIENNE 



Puisque c'est du grand homme, ici, ce qui nous reste, 
Je nomme son chapeau, sa culotte et sa veste (1;. 

La caricature le représentait les jambes en- 
foncées et comme perdues dans d'immenses bot- 
tes, et coiffé du légendaire petit chapeau, trop 
lourd pour sa tête. Une poignée de républicains, 
qui s'imaginaient exprimer encore l'opinion du 
pays, s'efforçaient de ridiculiser ce candidat dont 
la plupart d'entre eux, après son succès, allaient 
devenir les courtisans. 

11 l;»issait dire, certain que son heure était 
venue. 

Le dépouillement du scrutin donna les résultats 
suivants : 



Louis-Napoléon 
Cavaignae 
Ledru Rollin 
Raspail 
Lamartine 



5.334.22G 

1.448.107 

370.119 

36.226 

19.210 



C'était une grave défaite, et d'ailleurs prévue, 
pour un parlement discrédité. Quelques jours après 
les élections, on pouvait lire sur les murs de Paris 
ces vers qui n'étaient pas signés mais qui auraient 
pu l'être par presque tous les Frantjais, lassés du 



(1) Le PniiAe (N" du 12 janvier 1S49). 




-^=>:^^^a^- 



l'élection du 10 DÉCEMBRE 519 

bavardage, de l'anarchie, et désireux d'être enfin 
protégés, gouvernés : 

Allez-vous-en, gens de la Chambre, 
Allez-vous-en chacun chez vous ; 
L'élection du dix décembre 
Vous répète aussi haut que nous : 
Allez-vous-en, gens de la Chambre, 
Allez-vous-en chacun chez vous (I). 

Une chanson, qui eut beaucoup de succès et qui 
courut de mains en mains, raillait les vaincus du 
scrutin, ceux qu'elle appelait les Candidats dé- 
gommes (2 i .- 

Parce qu'il a mal réussi 
Dans sa politique mesquine, 
Je ne veux pas jeter ici 
La pierre au fameux Lamartine 
Mais, avec son accordéon, 
Il doit rester, loin de la terre, 
Sur le dôme du Panthéon, 
Pour servir de paratonnerre. 

Au seize avril, Ledru-Rollin 

Commit une bêtise insigne, 

Lorsque du peuple souverain 

Il osa changer la consigne (3). 

Oublions cet instant cruel... 

Mais, du moment que, par mégarde, 

Il a fait battre le rappel, 

11 devait descendre la garde. 

(1) Le Mois (à la date du L5 janvier). 

(2) L'Écho des Journaux, n° de décembre 1848. 

(3) Allusion au n° du Bulletin de la République, affiché le 



5-20 LA VIE PARISIENNE 

Le marquis du National (i), 

Du peuple Judas politique, 

Veut lui faire payer le bal 

Oîi dansera la République. 

Mais ces beaux phraseurs démasqués 

N'y prendront pas deux fois la France 

Des républicains si musqués 

Sentent un peu trop la Régence. 

Voyez-vous monsieur Foutriquel (2) 
Nous lorgner avec ses lunettes? 
Il est très fort... pour le caquet; 
Mais nous connaissons ses sornettes. 
Philippe le vit autrefois 
Parmi ses plates créatures... 
Nous n'avons pas chassé les rois, 
Pour en ramasser les ordures. 

Un jour voulez-vous protester? 
Nommez Raspail, chers camarades. 
La médecine doit rester 
En honneur parmi les malades. 

— Pourquoi Raspail ? nous dira-t-on. 

— Pourquoi Raspail ?... On le devine. 
Chacun sait que le camplire est bon. 
Pour empoisonner la vermine. 



Ifi avril 1848, et dans lequel Ledru-Rollin menaçait aussi 
la province dont il prévoyait et redoutait les votes « réac- 
tionnaires » : « Paris se regarde, avec raison, comme le 
mandataire de toute la population du territoire natio- 
nal ; et s'il ne peut pas persuader, il aura la douleur de 
vaincre. » 

(1) Armand Marrasf, ancien rédacteur au National. 

(2) Thiers, à qui le maréchal Soult avait donné ce surnom 
de Foutriquet. 



l'élection du 10 DÉCEMBRE Mi 

S'il n'avait pas un coupe-chou, 

Je parlerais d'un autre sire (1) ; 

Mais je ne suis pas assez fou 

Pour blesser qui pourrait m'occire. 

Je n'ai rien à lui reprocher. 

Je ne crois pas qu'il soit un traître... 

Moutons, respectez le boucher, 

Mais ne le prenez pas pour maître. 

On disait dans les milieux antirépublicains, et 
ces milieux formaient désormais, à Paris comme 
en province, la majorité : 

« Le 24 février a été une surprise, mais le 
scrutin du 10 décembre est une reprise. » 

C'était plutôt une liquidation. 

(1) Le général Cavaignac. 



TABLE DES MATIERES 



I. — Comment on fait une Révolution. — Les jour- 

nées de février 1 

II. — Les Hommes du jour. — Démocrates, Uto- 

pistes et Excentriques G5 

III. — Les Femmes de 1848. — Les Vésuvienne?. . 127 

I\'. — Premières illusions. — Fêtes et Banquets. . 15!) 

V. — Les Rues. — Les Promenades. — Bals et 

Concerts. — La Vie mondaine 205 

\l. — Le Théâtre. — Les Pièces de circonstance. . 262 

VIL — La Préfecture de police. — Caussidière. . . 314 

VIII. — Journau-x. . 341 

IX. — Clubs et Sociétés secrètes 366 

X. — Les Ateliers nationaux 396 

XI. — Manifestations et Émeutes. — Journées de juin. 425 

XII. — L'Élection du 10 décembre 499 



4644. — Tours, imprimerie E. .\hrallt et C''. 



i^T pT?: ^ 



Edite i 



.. BE I 



tir 



H 



: Paris i 

AlAtÉRAS 



!<; Dîrec- 
ritopire, p«i 



La Vie Pi 

Paulin 
L3S A 



>^ ùe 1&),' 



Mîcinetl 



Lcuis XV 

A. M. 

du Teir.f.'.s tl it- 

;-« Récent, S€S phies 
galantes de la Rc 



L'Histoir« éclairée par la Clinique, 
Cbroriqucs de rcCi 

p;u A. ,M(-yka:. 



ipsde Louis XIV